Audrey A. : « La droite appelle ‘woke’ tout ce qui remet en cause le patriarcat traditionnel. »

Francine Sporenda s’entretient avec Audrey A. et Nicolas Casaux au sujet du phénomène trans.


Francine Sporenda : On parle de nouveau d’Imane Khelif, le fait qu’il soit de sexe masculin étant confirmé. Mais certains disent qu’il est une femme parce que, ses testicules étant descendus seulement à la puberté, il a été élevé comme une fille. Qu’en pensez-vous ?

Audrey A. : Le cas d’Imane Khelif illustre parfaitement la confusion volontairement entretenue entre le sexe et les rôles sociosexuels que la société patriarcale impose aux femmes. Son caryotype est 46,XY, il possède des testicules (qu’ils soient descendus tardivement ou non) et le développement de son corps à la puberté a été typique des mâles, des hommes.

Le dossier médical de Khelif issu de l’hôpital du Kremlin Bicêtre à Paris et de l’hôpital Mohamed Lamine Debaghine à Alger indique bien que Khelif est atteint d’un déficit en 5-alpha réductase (5-ARD) de type 2. Il s’agit d’un des nombreux types de « désordres du développement sexuel » (DDS) qui peuvent toucher les êtres humains, et dans ce cas précis, les humains mâles. Uniquement les mâles.

Les individus mâles atteints de ce DDS connaissent une puberté typique des hommes, sauf en ce qui concerne la morphologie des organes génitaux externes. Ils ne présentent aucune différence notable avec les autres hommes en ce qui concerne les caractéristiques physiques qui justifient la catégorisation sportive par sexe, avant même de prendre en compte le gabarit.

En outre, les individus atteints de déficit en 5-ARD développent tout de même des testicules dont la capacité à produire du sperme varie ; certains peuvent être infertiles, tandis que d’autres ont une spermatogenèse réduite, ce qui peut compliquer la procréation médicalement assistée.

L’argument selon lequel son éducation « en tant que fille » ferait de lui une femme est totalement absurde. L’éducation ne modifie pas la réalité sexuée des corps. Une fille que sa mère a déguisée et élevée « en garçon » pour lui éviter une mutilation génitale féminine est-elle un garçon ? Un garçon élevé dans un couvent devient-il une nonne ? Un bébé bonobo élevé parmi les humains est-il un Homo sapiens ?

Ce type de discours n’est qu’une tentative grossière de faire primer l’idéologie néopatriarcale sur la réalité matérielle, afin de justifier l’intrusion de mâles dans les catégories féminines. Peu importe les artifices sociaux ou les perceptions subjectives : Khelif a bénéficié d’un développement pubertaire masculin complet, avec tous les avantages physiques que cela confère en boxe.

Nombre de voix, y compris de femmes se réclamant du féminisme, s’apitoient sur ces hommes, les qualifiant « d’intersexes », une désignation fallacieuse destinée à masquer une réalité biologique relativement simple. Elles arguent qu’ils doivent bien concourir quelque part. Or, les mâles 5-ARD comme Khelif et Semenya ne subissent aucun désavantage par rapport aux autres hommes. Rien ne les empêche de concourir dans les catégories masculines.

Caster Semenya, de cayotype 46,XY, est lui aussi atteint de déficit en 5-ARD.

Mais là, évidemment, ils n’auraient plus d’avantage. Leur domination ne fonctionnerait plus. Ce qu’ils recherchent, c’est une victoire facile contre des adversaires physiquement désavantagées. Et tous les hommes qui gravitent autour, entraîneurs, sponsors et fédérations, ont tout intérêt à entretenir cette imposture. C’est une triche organisée, soutenue par un système qui, sous couvert de compassion, spolie les femmes.

Cette volonté de redéfinir le sexe en fonction d’éléments idéologiques tels que l’éducation « genrée » ou l’assignation « genrée » est une tactique politique qui vise à normaliser l’inclusion des hommes dans les espaces féminins. Or, le sport ne peut pas reposer sur des critères aussi flous : il repose sur des faits matériels mesurables. Imane Khelif est un homme, et le débat devrait s’arrêter là.

De manière plus générale, l’effacement du sexe au profit de l’identité de genre dans la législation érode les droits des femmes. En dissolvant la réalité matérielle du sexe dans une construction subjective, les lois rendent caduc le concept même d’être une femme au regard du droit.

Mais le plus grotesque, c’est peut-être qu’une coalition de gens qui prétendent lutter contre les stéréotypes, les normes de genre, souhaite imposer à la société entière l’idée que ce qui définit un individu, ce qui devrait déterminer sa catégorisation, etc., ce sont précisément ces normes. D’un même geste, et tout en évinçant la matérialité des corps sexués, ces gens réduisent le fait d’être une fille à des stéréotypes, à des normes sociales sexistes. Et ça, c’est progressiste ?

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Francine Sporenda : Pouvez-vous expliquer quelle a été la stratégie adoptée par le mouvement transgenre pour se présenter comme une cause progressiste ?

Nicolas Casaux : Une des principales manœuvres qu’ont délibérément employée les idéologues trans afin de sacraliser la « cause trans » aux yeux des soi-disant progressistes a consisté à assimiler conceptuellement la « transidentité » à l’homosexualité. Pour ce faire, ils n’ont pas recouru à une méthode particulièrement sophistiquée. Ils se sont contentés de répéter en boucle et pendant des années que « la transidentité c’est comme l’homosexualité » et que « s’opposer à la transidentité, c’est comme s’opposer à l’homosexualité ». Le fait qu’ils aient pu — et qu’ils puissent toujours — bénéficier de relais dans les médias de masse supposément « progressistes » a énormément aidé. Et bien évidemment, dans ces médias, on ne discute jamais en détail des raisons pour lesquelles la transidentité serait « comme l’homosexualité ». C’est toujours pareil avec les idées trans. On martèle des slogans, mais on évite et on refuse même catégoriquement d’avoir des débats sur le fond. En fait, la transidentité n’a rien à voir avec l’homosexualité. L’homosexualité est une orientation sexuelle (parfaitement naturelle). La transidentité n’est pas une orientation sexuelle. L’homosexualité n’implique pas de nier l’existence du sexe ni de redéfinir des termes fondamentaux comme « fille », « femme », « garçon » et « homme ». L’homosexualité n’exige aucun traitement médical ou chirurgical. L’homosexualité ne se fonde pas sur des stéréotypes et des rôles sociaux et sexuels sexistes. Et ainsi de suite.

Les idéologues trans se sont aussi efforcés de présenter leur mouvement comme incroyablement discriminé, opprimé, etc. Ce faisant, ils ont touché une corde sensible de la gauche. Il existe en effet une tendance, à gauche, qui consiste à avaliser avec beaucoup trop d’empressement les revendications de quiconque se prétend discriminé, de quiconque se prétend opprimé par les normes culturelles dominantes. Cela a par exemple amené pas mal de gens de gauche à défendre des positions pro-pédophilie dans les années 1980.

Audrey A. : J’ajouterais que cette tendance de la gauche à adopter sans recul critique les revendications de ceux qui s’auto-déclarent discriminés ne s’étend curieusement pas aux féministes radicales (qui s’inscrivent sur la gauche de l’échiquier politique, voire à son extrême gauche). Elles, au contraire, se retrouvent diabolisées, traitées de TERF, de nazies, de fascistes, voire accusées d’être responsables de violences qui, dans la réalité, viennent précisément de ceux qu’elles dénoncent. L’ironie est frappante : la gauche « progressiste » offre un accueil inconditionnel aux idéologues trans, mais applique une censure brutale et immédiate aux féministes matérialistes qui contestent ces dogmes.

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Francine Sporenda : La droite s’oppose à l’idéologie transgenre, la gauche, dans sa quasi-totalité, l’approuve et la défend. Quels sont les arguments donnés par la droite et la gauche pour justifier leurs positions sur cette question ?

Audrey A. : La division entre la droite et la gauche sur la question transgenre est superficielle ; aucun des deux camps ne défend les droits des femmes. En réalité, il s’agit d’une opposition entre un patriarcat traditionnel et une sorte de néopatriarcat. Leurs arguments respectifs ne sont pas des analyses objectives de la situation, mais le reflet des revendications des masculinistes qui dominent leur camp.

D’un côté, les hommes de la droite réactionnaire s’appuient sur un appel à la nature et une hiérarchie socio-sexuelle immuable, où le sexe est un fait biologique qui doit dicter les rôles sociaux de manière définitive. Le patriarcat traditionnel impose aux hommes une virilité normative et aux femmes un statut subalterne de reproductrices et de gardiennes du foyer. Dans cette perspective, l’ordre sexuel doit rester figé et toute transgression des rôles socio-sexuels est perçue comme une menace existentielle.

De l’autre, la gauche néopatriarcale enveloppe son agenda dans un langage de bienveillance, d’inclusivité et de progressisme, détournant le féminisme au profit de revendications sexuelles masculines déguisées en droits civiques. Son discours repose sur un chantage émotionnel qui exige des femmes qu’elles fassent preuve de compréhension et de compassion envers les fétiches sexuels masculins (cf. l’injonction « Be kind », à être gentille – et à se taire.) Sous couvert d’empathie et de « libération », elle valide l’auto-définition masculine en tant que « femme », effaçant ainsi la classe sexuelle des femmes et réduisant leur existence à une identité subjective accessible à tous les hommes qui la revendiquent. La gauche approuve l’idée qu’être une femme ou un homme n’a pas à avoir avec le corps sexué, mais avec un « ressenti » ou un « sentiment interne ». Elle adhère entièrement aux idées trans et les promeut.

Même si elles professent des objectifs différents, ces deux visions ont un même effet : favoriser les désirs des hommes, perpétuer leur domination, mais sous des formes adaptées aux intérêts spécifiques des groupes masculins qui les portent et qui s’affrontent.

La droite et l’extrême droite (rejoignant, en cela, la gauche) amalgament le transgenrisme aux revendications féministes et aux luttes pour les droits reproductifs des femmes, et font de l’idéologie du genre un pan de « l’ennemi global » à abattre, du « wokisme ». La droite appelle « woke » tout ce qui remet en cause le patriarcat traditionnel. L’avortement, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles et la parité sont « woke ».

Ainsi, la lutte de la droite contre le transgenrisme s’inscrit dans une optique de contrôle du corps des femmes. Elle s’intègre directement dans l’agenda réactionnaire du Project 2025, qui vise à restaurer un ordre patriarcal où les femmes sont réduites à la maternité forcée. C’est dans cette dynamique qu’ont été supprimées les protections fédérales du droit à l’avortement avec l’annulation de Roe v. Wade, et que se multiplient les attaques contre la contraception et la pilule abortive​.

La gauche institutionnelle, quant à elle, défend l’idéologie transgenre non pas par altruisme ou souci d’émancipation, mais parce qu’elle s’inscrit dans une continuité historique de la libération des sexualités masculines amorcée dans les années 1970. Ce mouvement, qui se réclamait de la révolution sexuelle, a en réalité favorisé la levée des restrictions patriarcales pesant sur le désir masculin, sans jamais remettre en question les rapports de domination entre les sexes. Aujourd’hui, la défense du transgenrisme par la gauche repose sur la même logique : garantir aux hommes l’accès inconditionnel aux corps et aux espaces des femmes.

Le cœur du discours progressiste sur le transgenrisme repose sur une adaptation progressiste du privilège masculin à disposer des corps des femmes et des enfants. Hier, c’était la révolution sexuelle et la gauche a défendu le droit des hommes à baiser qui, quand et comment ils veulent sans la moindre contrainte morale, d’où leur soutien intéressé à la pilule et au droit à l’avortement. (N’oublions pas la couverture de Libé de novembre 1977, « Apprenons l’amour à nos enfants »). Le tout sous l’égide intellectuelle de la pensée foucaldienne. Foucault, homosexuel et pro-pédophilie, avait de très fortes motivations personnelles dans cette conquête.

Dans les années 1970 et 1980, le mouvement transgenre était déjà en train de se former et d’entreprendre des actions de lobbying, comme l’illustre Nicolas à travers ses nombreuses analyses de revues de travestis, et autres symposiums de travestis sexuels de l’époque. Le fer de lance du mouvement est constitué des travestis sexuels masculins et des transsexuels autogynéphiles, tous hétérosexuels.

La gauche continue simplement aujourd’hui de défendre ce privilège des hommes à décider de ce que doivent être les femmes en fonction de leurs érections, et à pénétrer les espaces réservés aux femmes, sous prétexte d’une oppression de « genre ». Les travestis sexuels et transsexuels autogynéphiles se sont redéfinis comme des minorités opprimées, semblables aux homosexuels, et semblables aux femmes qui les intéressent bien plus.

La gauche néopatriarcale est cohérente. Elle inscrit le transgenrisme dans la même logique que la pornographie, la prostitution et la GPA : elle restructure le patriarcat autour d’une nouvelle marchandisation du corps des femmes sous couvert de tolérance et d’inclusion.

Enfin, à travers son soutien inconditionnel aux revendications trans, la gauche déroule une voie royale aux pires réactionnaires. Elon Musk lui-même a justifié son ralliement aux conservateurs par la transition de son fils, devenu « Vivian Jenna Wilson ». Trump a fait du rejet du transgenrisme un axe majeur de sa campagne. En promouvant les idées trans et donc en niant la binarité voire l’existence du sexe, la gauche permet à la droite de passer pour raisonnable, rationnelle, au moins en ce qui concerne la réalité sexuée de l’espèce humaine.

Nicolas Casaux : Les deux décrets présidentiels de Trump les plus appréciés, sur les 76 qu’il a signés, et peut-être même les seuls à avoir été appréciés par une majorité de la population états-unienne, sont celui qui vise à interdire la présence de mâles humains (y compris de ceux qui se disent « femmes trans ») dans les catégories sportives réservées aux femmes, et celui qui vise à ne reconnaître que deux sexes, mâle et femelle (comme des féministes l’ont relevé, ce décret contient également l’idée que la vie commencerait « dès la conception », qui y a été glissée dans une optique anti-avortement).

Autrement dit, les seules idées de Trump majoritairement appréciées par la population états-unienne sont des mesures d’opposition à des revendications transidentitaires. Ce qui explique pourquoi, en matière d’annonces publicitaires, Trump a investi davantage dans la critique du phénomène trans que dans n’importe quel autre domaine lors des dernières élections. Selon toute probabilité, la majorité des gens n’adhèreront jamais – et à raison – aux idées grotesquement absurdes qui composent le système de croyance transidentitaire. En les défendant, la gauche se tire une balle dans le pied.

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Francine Sporenda : L’idéologie transgenre (qui a commencé avec des hommes travestis en femme et dont les motivations pour transitionner relevaient essentiellement d’une forme de fétichisme, l’autogynéphilie) est-elle misogyne, et peut-elle être considérée comme le plus récent avatar du backlash masculiniste ?

Audrey A. : Oui, l’idéologie transgenre est profondément misogyne. Et elle n’est pas seulement le dernier avatar du backlash masculiniste, c’est un backlash des minorités patriarcales : et plus précisément des fétichistes sexuels masculins, parmi lesquels le travestisme autogynéphile est prégnant. Ce backlash vient institutionnaliser les fétichismes sexuels des hommes sous couvert de droits civiques et d’inclusivité. Et au final, sans combattre le patriarcat traditionnel qui prône la masculinité virile – puisqu’ils se disent être des femmes. Mais les deux reposent sur une forme d’appropriation du corps des femmes.

Un mouvement fondé sur l’érotisation de la subordination féminine ne peut être qu’intrinsèquement misogyne. L’autogynéphilie (AGP) est une paraphilie masculine, où des hommes tirent une excitation sexuelle du fait de s’imaginer ou d’être placés dans une position de soumission sexuelle. Cette mise en scène repose sur des accessoires et des stéréotypes « féminins » patriarcaux, où le féminin n’est perçu qu’à travers le prisme de l’objectification /de la subordination, objet de leurs fantasmes.

Ils bandent à travers tout l’attirail de la féminité patriarcale, du stéréotype de la putain à celui de la mère : bas résille, rouge à lèvres, jupe-talons, perruque, corset, faux seins, cuisses exposées, sans oublier les fétiches plus poussés, tels que le port de serviettes hygiéniques, les fantasmes d’allaitement ou la simulation d’une grossesse.

L’AGP n’est donc pas une identité, mais une obsession sexuelle : elle pousse ces hommes à transitionner afin de vivre en permanence dans leur version fantasmée et hypersexualisée de la « féminité », non par détresse existentielle, mais par pulsion érotique perpétuelle. Même ceux qui adoptent un vernis respectable sur les plateaux télé ne trompent pas les féministes : s’exhiber en petite jupette et croiser les jambes face à l’interviewer les émoustille.

La majorité de ces hommes ne sont pas opérés et n’ont aucune intention de l’être. Ce phénomène est amplement documenté, notamment à travers les récits d’hommes se qualifiant de « femmes trans », qui décrivent leur excitation sexuelle à porter des vêtements féminins ou à se projeter dans des rôles féminins patriarcaux.

Après l’écriture de Né(e)s dans la mauvaise société, je me suis éloignée de ce sujet pour me consacrer à un tout autre projet, comme tu le sais. J’interviens encore ponctuellement sur mon Substack et les réseaux, mais je refuse d’y consacrer autant d’énergie qu’auparavant. Mon engagement reste informel, notamment à travers mes échanges avec Nicolas, qui a, lui, poursuivi ce travail en amassant une quantité de portraits de « femmes  trans », c’est-à-dire, d’autogynéphiles influents au sein du mouvement transgenre. Sa méthode est simple : il ne fait que montrer l’énormissime misogynie déjà exposée en plein jour, sans artifices, sans interprétation excessive, juste en révélant ce qui est là, flagrant. Et pourtant, la société continue d’ignorer l’évidence. Cet aveuglement me dépasse totalement.

Le transgenrisme est une avancée progressiste pour les sexualités masculines, mais pas pour les femmes. C’est un projet patriarcal sous perruques et paillettes. Il ne lutte pas contre l’oppression des femmes, mais la redéfinit pour permettre aux hommes fétichistes d’y participer activement, sexuellement. En néopatriarcat, tout ce qui facilite la bandaison des hommes est progressiste.

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Francine Sporenda : Comment expliquez-vous que cette idéologie et mouvement transgenre aient pu être aussi largement acceptés aussi rapidement ? (Cf. le fait qu’aux EU, certaines assurances prennent en charge les frais colossaux entraînés par un « changement de sexe » alors que les pilules contraceptives sans ordonnance ne sont pas remboursées ?)

Nicolas Casaux : En plus de ce que je soulignais plus haut, j’insisterai sur l’efficacité et l’intensité du lobbying trans. Depuis des décennies, des militants trans s’acharnent — vraiment, vraiment — à imposer leurs revendications. Peu de mouvements comprennent autant de militants aussi déterminés que le mouvement trans. Si ces gens étaient aussi déterminés à sauver la planète qu’à obtenir des pseudo-vagins artificiels remboursés par la sécu, plus aucune espèce sur Terre ne serait menacée d’extinction.

Audrey A. : Et parce que ce mouvement est porté par des hommes pour des hommes, et qu’il défend des revendications masculines. On parle d’un mouvement qui exige un accès illimité aux corps et aux espaces féminins, exactement comme le patriarcat l’a toujours fait, et qui mobilise des sommes colossales pour financer des opérations chirurgicales et hormonales, pendant que la contraception et l’avortement restent sous-financés, limités, et maintenant criminalisés. Un mouvement qui veut obliger la société entière à reconfigurer son langage pour satisfaire les fantasmes d’une poignée d’hommes, pendant que les revendications féministes fondamentales, comme le simple droit de ne pas être violée ou tuée par son conjoint, restent lettre morte. Si les militants trans avaient été majoritairement des femmes, jamais leur idéologie n’aurait bénéficié d’un tel appui institutionnel. Le pouvoir n’écoute que le pouvoir.

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Francine Sporenda : Quels sont les problèmes (psychologiques, sociaux, etc.) vécus par les femmes (« trans widows ») dont le compagnon décide de transitionner et leur impose cette décision ? Est-ce une forme d’abus ?

Audrey A. : Sheila Jeffreys consacre un chapitre entier à ces abus sexuels et psychologiques, car il s’agit bien de cela : des dynamiques dignes des maltraiteurs classiques. Comme les femmes sous contrôle coercitif de leur conjoint, les « trans widows » subissent un impact psychologique, social et économique conséquent.

Le chapitre 4 de Gender Hurts expose la violence de ces situations : la manipulation affective, la culpabilisation, la pression pour accepter et participer à la transition du conjoint, au mépris total de leurs propres désirs et limites. Les femmes qui ne deviennent pas les ferventes supportrices de leurs conjoints seront effacées, réduites au silence et délégitimées dans leur souffrance, sous prétexte que seule l’affirmation de l’homme qui transitionne compte avant tout.

Lorsqu’un homme décide de transitionner, son entourage est sommé d’applaudir son « héroïque quête d’authenticité » (on retrouve ainsi le mythe patriarcat de l’homme héroïque falsifié dans ton livre). Or, pour sa compagne, cela implique un bouleversement total, l’effondrement de la relation qu’elle croyait construite sur des bases solides. Nous pouvons objecter qu’en patriarcat, ces « bases solides » sont toujours fondamentalement croulantes, car elles reposent sur une asymétrie structurelle entre les sexes et enfumée dans l’opium de l’amour : l’amour des femmes envers les hommes qui les exploitent, et toujours aveugles et/ou dans le déni de cette exploitation. Ainsi, comme dans nombre de relations de couple au long terme avec un homme, ces femmes décrivent une profonde détresse psychologique, un sentiment de trahison et une absence totale de prise en compte de leur souffrance par la société. Schéma que l’on retrouve concernant les femmes d’abuseurs classiques. Elles sont en plus sommées par la société de soutenir inconditionnellement leur conjoint, sous peine d’être accusées de transphobie.

Beaucoup d’entre elles vivent une forme de stress post-traumatique, des troubles du sommeil, une dépression et des pensées suicidaires – encore une fois, comme dans toute relation hétéronormée, abusive par design. Nombre de témoignages révèlent des formes d’abus psychologiques que ces hommes leur infligent. Leur conjoint minimise ou méprise leur détresse, insistant sur le fait qu’elles doivent « évoluer » et se « montrer solidaires », et l’on retrouve ici l’injonction à « être gentille » du mouvement trans à destination des femmes. Il s’agit purement et simplement de gaslighting. Si elles se plaignent de l’égoïsme de leur mari, on leur dit qu’elles sont « malades », qu’elles « imaginent des choses », et que leur rôle est d’accompagner docilement leur conjoint dans sa nouvelle identité. Un rôle somme tout très traditionnel, n’est-ce pas ? Celui de la maman.

D’autres sont contraintes de jouer un rôle actif dans la « féminisation » de leur mari, l’aidant à choisir ses vêtements, à se maquiller, et parfois même à cautionner des mises en scène sexuelles répugnantes où elles deviennent des participantes forcées à un fétichisme qui les écœure. (Le rôle de la putain). Toute l’activité du couple tournera autour du fétichisme de l’homme puisqu’il a décidé de vivre son fantasme 24h/24.

Ensuite, le fétichisme trans du mari impacte directement le niveau de vie. Une grande partie des finances sont redirigées vers la transition, dans l’achat de vêtements, de maquillage, de traitements hormonaux et de chirurgies pour leur conjoint. D’autres subissent un divorce précipité qui les laisse sans ressources. Socialement, elles se retrouvent exclues de leur propre cercle : amis et familles choisissent souvent de soutenir le conjoint trans, le percevant comme une figure progressiste et courageuse, tandis que la femme est reléguée au rôle de « réactionnaire » qui ne comprend pas son époque et qui se trouve du mauvais côté de l’histoire.

Les veuves trans témoignent depuis près de 30 ans maintenant et dénoncent une idéologie qui sacralise le ressenti masculin au détriment des femmes, et qui refuse d’admettre l’impact destructeur de la transition sur les épouses. Mais on ne les écoute toujours pas. À cela, nous pourrions objecter que, depuis plus de cinquante ans, les féministes radicales démontrent que les relations hétérosexuelles, par définition hétéronormatives en société patriarcale, se construisent systématiquement au détriment des femmes. Elles soulignent que la meilleure manière de se prémunir des violences sexuelles et de faire progresser la société serait tout simplement de ne pas se lier aux hommes. Mais cette vérité est toujours rejetée, ridiculisée, balayée sous le paillasson de l’amour.

Loin d’être une remise en question du rapport de domination qui structure l’hétérosexualité, le récit trans affirmatif ne fait que réactualiser une vieille injonction : celle d’une loyauté inconditionnelle à l’ego masculin en érection.

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Francine Sporenda : Une des principales conséquences du mouvement transgenre a été de diviser profondément le féminisme : d’une part, les féministes libérales le soutiennent, tandis que les féministes radicales s’y opposent, et d’autre part, un certain nombre de féministes, concentrant tous leurs efforts sur leur lutte contre ce mouvement et oubliant que les objectifs féministes ne peuvent se réduire à cette seule lutte, sont passées à l’extrême droite avec qui elles entretiennent des rapports cordiaux. Pourquoi cette dérive de ces féministes vers l’extrême droite, quelles sont les manifestations et quelles en seront les conséquences pour le féminisme ?

Audrey A. : Les féministes non radicales, qu’elles se revendiquent libérales ou conservatrices (version tradwife aujourd’hui), ont toujours servi les intérêts des hommes contre ceux de la classe sexuelle des femmes. De Femmes de droite d’Andrea Dworkin à « sex work is work », le mécanisme reste inchangé : défendre leurs liens aux hommes tout en prétendant qu’il s’agit de féminisme.

Pour bien définir les termes, rappelons qu’en dehors du féminisme radical (le seul féminisme, en réalité), les faux féminismes regroupent toutes les idéologies qui reconditionnent l’exploitation et l’oppression féminine en un choix empouvoirant. Ils valident l’idée qu’une femme est libre dès lors qu’elle donne aux hommes exactement ce qu’ils attendent d’elle, du moment qu’elle prétend le faire par sa volonté propre. Autrement dit, l’émancipation ne consisterait plus à refuser l’oppression, mais à l’embrasser avec le sourire et de manière enthousiaste. Il faut pour cela imaginer des syndicats ouvriers adoptant une doctrine où ils offrent aux patrons tout ce qu’ils exigent, en affirmant que travailler jusqu’à l’épuisement pour un salaire de misère est une forme de liberté. On appellerait cela le syndicalisme libéral. Ah. Cette comparaison est peut-être déjà dépassée. Alors, il faut plutôt imaginer des esclaves des États du Sud, à l’époque de l’esclavage officiellement légal, développant une éthique de service censée les « empouvoirer » : Nous décidons nous-mêmes de servir les maîtres blancs, et nous les servons avec une fierté féroce, retrouvant ainsi notre liberté à travers notre choix actif. L’esclavage, s’il est « choisi », deviendrait alors un acte d’émancipation. C’est la logique des féministes libérales et conservatrices.

Si le féminisme était déjà fragmenté, le transgenrisme l’a pulvérisé. D’un côté, les féministes libérales et conservatrices, qui ont toujours soutenu les intérêts masculins au détriment des femmes. De l’autre, les féministes radicales, qui perçoivent cette idéologie comme une mutation du patriarcat. Mais à cette division s’ajoute un phénomène plus inquiétant : certaines féministes, autrefois identifiées comme radicales, et d’autres qui se revendiquaient simplement comme « critiques du genre », ont focalisé tous leurs efforts sur la lutte anti-trans, au point de se compromettre avec la droite réac’ et l’extrême droite. Elles s’appuient sur une stratégie du « The Devil we know » (le diable que l’on connaît), convaincues qu’il est préférable de composer momentanément avec le patriarcat traditionnel, celui des réactionnaires, des conservateurs et des chrétiens, afin d’affronter ce néopatriarcat des hommes minoritaires aux contours plus insidieux. Minoritaires au sens numérique, puisqu’on les retrouve dans toutes les strates de pouvoir et de manière suffisamment concentrée parmi les décideurs pour faire bouger très rapidement les législations.

Elles commettent une erreur fatale en prêtant aux réacs’ une forme d’honnêteté, sous prétexte qu’ils n’avanceraient pas masqués. Elles pensent pouvoir s’allier temporairement avec eux pour repousser le transgenrisme, puis se retourner contre eux une fois la menace écartée. Après tout, leurs ancêtres ont déjà vaincu ce patriarcat-là, pensent-elles. Mais elles sous-estimaient à quel point cette stratégie servirait surtout les intérêts des hommes.

Ce qui s’est passé, c’est que la droite réactionnaire s’est frotté les mains. Elle a flairé l’aubaine et a joué les alliés stratégiques, offrant aux féministes « critiques du genre » (gender-critical) exactement ce qu’elles voulaient entendre : des campagnes massives pour protéger les espaces des femmes, défendre le sport féminin, sécuriser les prisons, interdire les mutilations des mineurs. 250 millions de dollars. C’est ce qu’ils ont investi sur ces thèmes lors des dernières élections aux États-Unis.

Et puis, ils la leur ont mise bien profond.

Une fois l’élection gagnée, ils ont déroulé leur véritable agenda : interdiction de l’avortement, de la pilule du lendemain, démantèlement des droits reproductifs, suppression des mesures contre les discriminations sexuelles, retour en force de la maternité forcée. Elles ont cru instrumentaliser la droite, mais c’est la droite qui les a instrumentalisées. Elles ont ouvert grand la porte, et le patriarcat réactionnaire est entré comme chez lui.

Les Executive Orders de Trump sur le sexe, bien que semblant contrer l’idéologie trans, ont servi d’outil de contrôle patriarcal. Son décret définissant le sexe biologique dès la conception reprend la rhétorique des militants anti-avortement ouvrant la voie à la criminalisation de l’IVG et des comportements des femmes enceintes (jugées comme mettant le fœtus à risque, ce qui est très flou), ainsi que l’interdiction de la pilule du lendemain. Ce décret, rédigé par May Mailman, proche de la Federalist Society et de la Heritage Foundation, s’inscrit dans le plan stratégique du Project 2025, qui vise à restaurer un patriarcat autoritaire sous couvert de « vérité biologique ». Parallèlement, Trump a annulé une interdiction de discrimination sexuelle dans les contrats fédéraux, affaiblissant la position des femmes dans le travail et les institutions. En politique internationale, il a réintroduit la Global Gag Rule, limitant les financements aux ONG soutenant l’avortement, et réintégré les États-Unis dans la Déclaration du Consensus de Genève, une coalition anti-choix. Son administration a également tenté de supprimer le terme « genre » des documents de l’ONU, non pas pour protéger les femmes et le remplacer par le sexe, mais pour effacer leurs droits reproductifs et les violences sexistes du débat global. Enfin, concernant les sports des femmes, l’administration Trump a abrogé une directive de l’ère Biden sur l’application du Title IX aux rémunérations des athlètes universitaires, notamment concernant les revenus liés au Name, Image, and Likeness (NIL). La directive Biden contraignait les universités à répartir équitablement jusqu’à 20,5 millions de dollars de revenus NIL entre les athlètes masculins et féminins. Cette abrogation permet maintenant aux établissements de revenir à leur dispositif initial, qui alloue la majorité des fonds aux joueurs de football et de basket-ball masculins.

Ces décrets ne défendent donc pas les femmes contre le transgenrisme, ils servent à naturaliser leur subordination, consolidant un patriarcat où elles sont réduites à leur fonction reproductive. S’y rallier était un piège : il ne s’était jamais agi de défendre le sexe, mais de réimposer une hiérarchie sexuée oppressive classique.

La gauche avait déjà expulsé les critiques du transgenrisme de son camp, les qualifiant de TERFs et de nazies. En se tournant vers la droite, en applaudissant Trump (suivi du salut nazi de Musk), ces femmes ne font que valider l’accusation, ce qui marginalise encore plus la pensée féministe, et amalgame inextricablement les droits reproductifs des femmes aux revendications sexuelles néo-patriarcales.

Le transgenrisme est bien une offensive du néopatriarcat, qui restructure la domination masculine en effaçant la matérialité du sexe. Mais la réponse ne peut pas être un retour au patriarcat traditionnel ni une alliance avec des forces qui combattent les droits fondamentaux des femmes. Comme tu le dis si bien : Face, ils gagnent, pile, on perd.

Les femmes critiques du genre n’auraient pas dû se laisser instrumentaliser. Elles auraient dû refuser l’injonction au silence de la gauche tout en rejetant les pièges de la droite. Lutter contre l’idéologie trans ne signifie pas abandonner le reste des femmes aux grossesses forcées.

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Francine Sporenda : Que pensez-vous de la décision de Trump d’interdire les « changements de sexe » aux mineur·es ? Pensez-vous que cette décision va porter un coup d’arrêt à l’idéologie transgenre ? Ne va-t-elle pas donner un statut de martyr et de victime de l’extrême droite aux transgenres ?

Audrey A. : Non seulement ce décret érige le mouvement trans en martyre, mais il a déjà été bloqué par le juge fédéral Brendan Hurson, réduisant ainsi sa portée à un simple coup politique. L’Executive Order de Trump, qui visait à exclure les mutilations génitales des programmes d’assurance fédéraux comme Medicaid et TRICARE, n’interdisait même pas directement les chirurgies ou les traitements hormonaux sur mineurs.

En réalité, les riches continueront de financer les mutilations de leurs enfants, les hommes adultes fétichistes pourront toujours s’offrir toutes les chirurgies qu’ils veulent, et les grandes cliniques privées ne perdront pas un centime. Loin d’être une véritable interdiction, ce décret permet surtout aux transactivistes de se poser en victimes de la répression du Nerd Reich, renforçant ainsi leur emprise idéologique et leur statut d’opprimés de convenance.

Pendant que l’opinion publique est distraite par le pseudo-combat de Trump et Musk contre l’idéologie trans, leur gouvernement a avancé sur leur vrai objectif : restaurer un ordre patriarcal traditionnel. Le même décret sur le sexe contenait une clause affirmant que le sexe existe « dès la conception » (entendre, dès l’insémination), un cadeau en or aux militants anti-avortement qui parvienne à criminaliser l’IVG et les fausses couches.

Cette interdiction bidon offre une récompense politique inespérée aux fétichistes masculins néopatriarcaux : elle les positionne en tant que martyres, opprimés par « l’extrême droite fasciste ». Comme toujours, les hommes gagnent dans les deux camps : les AGP riches continueront leur travestisme sans restriction, avec chirurgie et hormones en prime s’ils y tiennent (mais comme nous l’avons vu, ils tiennent plus à leurs érections). Les parents aisés continueront de mutiler leurs enfants, financés par des cliniques privées. Et si certaines filles ne sont plus mutilées, peut-être mourront-elles plus tard de complications de grossesse à risque, après un viol.

Le mouvement trans, lui, se repositionne comme un mouvement de « résistance » antifa face au Project 2025.

Les femmes, elles, sont les véritables perdantes, forcées d’accepter les injonctions à l’inclusivité sous peine d’être assimilées à Trump et ses sbires, et en plus, privées de leurs droits basiques.

En résumé, Trump joue les anti-trans, mais ne touche pas au pouvoir des fétichistes masculins. Pire encore, il offre au transgenrisme une légitimité morale en le plaçant dans le camp des « opprimés », renforçant son emprise culturelle. Un coup d’esbroufe qui, comme toujours, se fait au détriment des femmes.

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Francine Sporenda : Pensez-vous que l’appui inconditionnel apporté par les Démocrates au mouvement transgenre a joué un rôle dans leur défaite face à Trump ?

Nicolas Casaux : Oui, je pense, et de nombreux démocrates états-uniens l’admettent et en discutent, comme Sam Harris. Il s’agit aussi de ce que montrent des sondages. Des sondages ont aussi montré qu’une majorité des états-unien∙nes étaient opposé∙es à l’inclusion des soi-disant « femmes trans » dans les sports réservés aux femmes. Les gens ne sont pas entièrement dupes. A priori, lors de sa campagne, Trump a dépensé davantage d’argent pour des annonces sur le sujet trans que sur tout le reste. Il n’aurait pas fait ça si le sujet n’avait aucun intérêt pour la plupart des gens. Donc un rôle, oui. Clairement. Cela dit, l’ampleur de ce rôle est très difficile à quantifier. Ce qui est sûr, c’est que la droite capitalise énormément sur l’anti-wokisme, disons. Si cet anti-wokisme s’en prend à tout et n’importe quoi, y compris à des combats parfaitement légitimes, comme le féminisme et l’écologie, il comprend aussi un rejet des idées trans, qui sont, elles réellement nuisibles.

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Francine Sporenda : Quand tu m’as interviewée, Audrey, on a abordé la question du caractère anti-évolutif du patriarcat. Je crois que cette question t’intéresse beaucoup et que tu voudrais y revenir ?

Audrey A. : Oui, en effet ! J’avais rencontré la notion du patriarcat comme anomalie évolutive chez l’anthropologue et historienne Max Dashu, qui parle de « male adaptation » (en anglais). Le patriarcat est maladaptatif. Et comme toute anomalie mal-adaptative, il est voué à l’autodestruction. L’homme patriarcal n’a pas seulement soumis les femmes, il détruit aussi son propre environnement, ravage ses écosystèmes et compromet sa propre survie à long terme. Comme tu le faisais remarquer, aucun animal ne détruit son propre habitat au point de menacer l’existence de son espèce tout entière. Le patriarcat n’est donc pas seulement un système oppressif : il est ainsi fondamentalement pathologique.

Si la sélection naturelle était réellement à l’œuvre, le patriarcat n’aurait jamais dû exister aussi longtemps. Il a perduré parce qu’il a su imposer la domination des médiocres à travers les génocides, les violences sexuelles, le pillage, et en récompensant les traits sociopathiques qui le maintiennent encore aujourd’hui. Donald Trump, Elon Musk, Peter Thiel, Vladimir Poutine et Andrew Tate en sont les figures de proue, les cavaliers de l’apocalypse.

Je pousserais la métaphore en disant que le patriarcat est un cancer évolutif, que cette métastase patriarcale s’est propagée en neutralisant systématiquement les défenses immunitaires des sociétés humaines. Par l’extermination physique des populations matrilocales et des groupes résistant à son expansion, il a effacé les alternatives viables à son modèle[1]. Les génocides historiques ne sont pas des accidents de parcours, mais des mécanismes intrinsèques à l’expansion patriarcale, en éliminant les contre-modèles qui auraient pu démontrer sa dysfonctionnalité.

Les violences sexuelles, loin d’être périphériques, constituent un outil central de ce système en brisant la résistance des femmes par la terreur systémique et la menace permanente. Elles ne sont pas des déviations individuelles, mais des techniques de contrôle collectif, consciemment tolérées, car fonctionnelles pour maintenir la subordination féminine.

Le pillage économique et environnemental a ensuite créé les conditions matérielles nécessaires à la perpétuation du système en concentrant les ressources entre les mains des hommes qui assurent la reproduction du modèle patriarcal. Ce n’est pas un hasard si les empires coloniaux européens ont systématiquement détruit les structures sociales matrilinéaires qu’ils rencontraient. Les lois réprimant la sexualité des femmes que l’on retrouve dans les anciens codes, tels que le Code d’Hammurabi, les anciennes lois assyriennes ou encore l’ancien code hébraïque, comme l’a montré Lerner[2], existaient précisément parce que les sociétés conquises avaient leurs propres organisations sociales, où les femmes étaient libres, polyandres, et détentrices de droits que le patriarcat devait annihiler pour s’imposer. Ces codes de lois n’avaient qu’un but : imposer aux sociétés vaincues le modèle socio-sexuel patriarcal, et ainsi protéger les intérêts des conquérants. C’est la raison d’être de l’État, l’imposition et la perpétuation du modèle.

Ce schéma s’est répété à l’époque moderne, notamment en Amérique, où les colons ont brisé les structures des sociétés autochtones égalitaires, qui avaient jusqu’alors résisté[3]. Certes, le continent abritait une diversité de sociétés, certaines égalitaires, d’autres hyperpatriarcales. Peut-être que sans l’arrivée des colons blancs, ces dernières auraient fini par écraser et absorber les sociétés égalitaires. Car, inévitablement, les sociétés patriarcales (patrilinéaires ou matrilinéaires, peu importe dès lors que l’organisation est patrilocale[4]) fonctionnent par accumulation en exploitant les femmes comme esclaves et ressources et en surexploitant leur environnement jusqu’à son épuisement. Ce modèle autodestructeur les contraint à l’expansion constante, à dévorer sans cesse de nouveaux territoires en assimilant ou annihilant les peuples égalitaires qui s’y trouvent. C’est pourquoi je le compare à un cancer métastasique. Il dévore tout ce qui l’entoure et rend toute rémission impossible s’il n’est pas entièrement éradiqué.

Les figures emblématiques du patriarcat contemporain, qu’il s’agisse des broligarques technologiques comme Musk et Thiel, des autocrates comme Poutine, des démagogues comme Trump ou des entrepreneurs de la masculinité toxique comme Tate, n’ont pas émergé par accident. C’est ce que tu exprimes dans la dernière partie de ton livre, ils sont les produits d’un système qui sélectionne et récompense précisément leurs traits : impulsivité, insensibilité aux souffrances d’autrui, obsession du contrôle, fragilité existentielle, narcissisme pathologique et vision à court terme.

Ces traits, catastrophiques pour l’avenir de l’espèce, sont avantageux dans une compétition individuelle des mâles au sein du système patriarcal. Tu notes que le modèle capitaliste néolibéral a poussé cette logique à son paroxysme en récompensant financièrement et socialement les comportements les plus prédateurs, tout en punissant économiquement l’empathie et la coopération. Les femmes en sont les plus grandes perdantes et continuent pourtant à déployer des trésors d’empathie envers les hommes et à les reproduire : contre toute évidence, comme le dirait Dworkin, sans en tirer la conclusion qui s’impose, elles persistent à vouloir croire que les hommes patriarcaux sont au fond encore humains. Contre toute évidence…

Ce paradoxe illustre pourquoi la sélection naturelle, centrée sur la survie de l’espèce, aurait dû éliminer ce modèle depuis longtemps : ce qui est « adaptatif » à l’échelle de la compétition intragroupe patriarcale est profondément nuisible pour la survie collective de l’espèce. Le patriarcat a créé un environnement artificiel où les traits les plus destructeurs sont devenus temporairement « adaptés » (environ 6000 ans sur 200 à 150 000 ans d’existence d’Homo sapiens), à l’image d’un cancer qui prospère tout en tuant son hôte.

Femmes Khasi en Inde.

Il est particulièrement pertinent de parler d’anomalie évolutive, d’autant qu’elle se manifeste à plusieurs niveaux. D’abord dans notre physiologie même : le dimorphisme sexuel humain est relativement modéré comparé à d’autres espèces, suggérant que les différences de forces physiques entre hommes et femmes, comme chez nos cousines bonobos, n’expliquent pas la domination masculine des sociétés patriarcales. Notre évolution a privilégié l’intelligence collective et la coopération, pas la force brute[5].

Ce qui est frappant, c’est que même dans les espèces où le dimorphisme est extrême, comme chez les chimpanzés communs (Pan troglodytes), où les mâles peuvent être jusqu’à 30-40 % plus massifs que les femelles, et avec les gorilles, où cette différence peut atteindre 100 à 200 %, la force supérieure des mâles sert principalement à affronter d’autres mâles, très rarement à contraindre les femelles. Les femelles conservent leur autonomie sexuelle et reproductive. Et elles vont baiser les mâles plus jeunes et plus petits. Les mâles dominants dominent les autres mâles avant tout, il s’agit d’une hiérarchie essentiellement masculine. C’est aussi le cas chez nous, sauf que les masculinistes homophiles revendiquent les femmes, et un droit à les exploiter, là où les primates n’en font rien. Rappelons aussi que chez nos cousines primates, ce sont elles qui harcèlent sexuellement les mâles et qui initient les rapports sexuels, mais elles ne les tuent pas s’ils se refusent à leurs ardeurs ! Elles vont voir ailleurs. Le patriarcat est une véritable inversion mal-adaptative de l’ordre naturel.

On peut aussi dire que le patriarcat opère une sélection inversée : la sélection des élites patriarcales est une sélection dysfonctionnelle qui favorise les individus les moins aptes à assurer la prospérité collective. En valorisant les violences sexuelles, le vol, l’exploitation et la domination à court terme, il sélectionne des dirigeants dont les qualités sont fondamentalement anti-adaptatives dans un monde de ressources limitées où la coopération est essentielle. Il valorise ensuite les violences sexuelles dans le cadre du cahier des charges de la masculinité virile, et leur accorde l’impunité, notamment en organisant l’inapplication des lois, ou le sabordage interne (in-built) des lois visant à protéger les femmes et les enfants. Cette impunité systémique est un mécanisme central du patriarcat qui perpétue le contrôle sur les corps et l’autonomie des femmes.

Enfin cette sélection dysfonctionnelle s’observe particulièrement dans la composition des élites économiques et politiques. Les qualités qui permettent d’accéder au pouvoir dans un système patriarcal (assertivité, caprice, irrationalité, insensibilité aux conséquences sociales, individualisme prédateur) sont précisément celles qui rendent ces leaders inaptes à gérer durablement les ressources communes. Les études sur les profils psychologiques des dirigeants d’entreprises montrent d’ailleurs une surreprésentation de traits narcissiques et psychopathiques comparée à la population générale. Le patriarcat crée ainsi un environnement qui récompense les comportements les plus nuisibles à long terme pour l’espèce, tout en marginalisant les qualités de coopération, d’empathie et de vision à long terme typiquement associées aux sociétés plus égalitaires. C’est une forme de contre-sélection qui explique l’incapacité chronique des sociétés patriarcales à résoudre les crises existentielles comme le changement climatique ou l’extinction massive des espèces.


  1. Voir les destins des sociétés matriarcales recensées par Heide Gottner Abendroth dans son livre Les Sociétés matriarcales et avant elle, Bachofen. Pour celles qui seraient intéressées et qui n’ont pas le courage de lire l’ouvrage entier The Mothers, le RAD (Radical antropology group) de l’Université East London a produit un abrégé téléchargeable sur internet.
  2. Gerda Lerner, The Creation of patriarchy, 1986.
  3. Angela Saini, The Patriarchs, 2023.
  4. Nicole Chevillard et Sébastien Leconte, Travail des femmes, pouvoir des hommes, 1987.
  5. Riane Eisler, Nurturing our humanity (2019), et tous les livres de Sarah Blaffer Hrdy…
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