Les idées qui dominent, aujourd’hui, à gauche, parmi les gens de gauche en général, sont essentiellement les idées des figures dominantes de la gauche. Le processus de formation des idées dominantes, à gauche (comme à droite), paraît bien davantage top-down que bottom-up, pour employer une expression startupienne. Dans le capitalisme technologique contemporain, les opinions des gens de gauche sont façonnées, au travers des médias (radios, journaux, chaînes de télévision, chaînes YouTube, réseaux sociaux), par une intelligentsia, un cénacle d’individus formant une bourgeoisie culturelle de gauche. Quelques exemples.
Guillaume Meurice, humoriste attitré des salons progressistes, ex-rebelle d’opérette du service public, incarne assez bien cette bourgeoisie culturelle qui s’attaque mollement au pouvoir tout en mangeant à sa table. Passé par le cours Florent après quelques errances universitaires, il s’est fait connaître sur France Inter, où il a officié pendant plus d’une décennie, jouant le trublion autorisé du rire engagé — un rôle cousu main pour les antennes d’État. Il a également travaillé pour France 4. Après un licenciement médiatisé, il est évincé de Radio France mais rebondit aussitôt sur Radio Nova et collabore désormais avec Mediapart. Son livre Dans l’oreille du cyclone (2024) a été publié au Seuil — maison d’édition historique de la bourgeoisie intellectuelle de gauche, temple feutré des causes autorisées. Meurice est aussi publié chez Flammarion, JC Lattès, Gallimard, Michel Lafon. Preuve qu’on peut dénoncer le pouvoir tout en étant choyé par ses relais culturels. Malgré ses origines modestes, Meurice est désormais très bien intégré à l’intelligentsia parisienne : édité par les grandes maisons, invité à discourir dans nombre de médias, etc.
L’historienne Mathilde Larrère est une autre figure assez classique de la bourgeoisie intellectuelle française. Issue d’un milieu académique prestigieux — fille de Raphaël Larrère, ingénieur agronome, et de Catherine Larrère, philosophe —, elle a été formée à l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, major de l’agrégation d’histoire en 1994, et a obtenu un doctorat en histoire sous la direction d’Alain Corbin. Maîtresse de conférences à l’Université Gustave-Eiffel, elle a également enseigné à Sciences Po et est chroniqueuse pour Arrêt sur images et Mediapart. Elle a publié plusieurs ouvrages, y compris aux très respectables Presses Universitaires de France (PUF), temple éditorial de l’académisme républicain. Elle adhère au Parti de gauche (PG) en 2012, puis soutient Mélenchon et rejoint la NUPES. En septembre 2024, elle rejoint Guillaume Meurice et l’équipe de l’émission « La Dernière » sur Radio Nova, une radio propriété du banquier d’affaires multimillionnaire Matthieu Pigasse (et une radio qui, en 2024, a transféré sa régie publicitaire chez Lagardère Publicité, propriété de Vincent Bolloré). La gauche bourgeoise, universitaire et institutionnelle.
Pierre-Emmanuel Barré, autoproclamé « sale con » du stand-up français, incarne une autre forme de pseudo-subversion calibrée par et pour la bourgeoisie culturelle de gauche. Formé au Cours Florent après des études de biologie avortées, il s’est fait connaitre sur les ondes de France Inter (2012 à 2017), puis sur les plateaux de Canal+ (2013 à 2015) et de France 2 (2015-2016), jouant le rôle du trublion qui égratigne les puissants sans jamais les inquiéter réellement. Son ouvrage En route ! Mon projet pour sauver la France, coécrit avec Arsen et publié en 2022 chez Marabout — une maison d’édition grand public du groupe Hachette, spécialisée dans les ouvrages de divertissement et de développement personnel —, illustre cette posture : une satire politique qui, sous couvert de provocation, reste dans les clous de l’acceptable. Malgré une image de franc-tireur, Barré est désormais une figure bien installée de la scène culturelle parisienne, bénéficiant de la reconnaissance des institutions qu’il prétend moquer. Il a lui aussi rejoint Radio Nova, aux côtés de Meurice et Larrère.
On pourrait encore évoquer Clément Viktorovitch. Après un passage par la Sorbonne puis par Sciences Po Paris, où il soutient une thèse sur l’analyse des débats parlementaires, Viktorovitch enseigne la rhétorique à Sciences Po, l’ESSEC, l’ENA, l’École de guerre : autant d’institutions du cœur de l’appareil d’État et du management où l’on forme les gestionnaires du pouvoir. À partir de 2016, il entre dans la sphère médiatique : i-Télé, puis CNews (après changement de propriétaire), lui servent de tremplin. Il rejoint ensuite « Clique » sur Canal+ et « Quotidien » sur TMC, émissions vitrines d’un progressisme inoffensif où la critique tourne à la mise en scène. Il intervient aussi sur RTL et anime une chronique régulière sur France Info, toujours dans le registre convenable de la « pédagogie citoyenne ». Chez Le Seuil — maison d’édition historique de l’intelligentsia parisienne —, il publie des ouvrages sur le « pouvoir rhétorique » ou sur « l’art de ne pas dire », parfaits manuels pour comprendre comment parler sans jamais inquiéter l’ordre réel.
Et puis Salomé Saqué, Thomas Piketty, Julia Cagé, Cyril Dion, Philippe Descola, François Bégaudeau, Aude Lancelin, etc.
Tous ces gens ont en commun de proposer des critiques légitimes et pertinentes de telles ou telles décisions gouvernementales, de dénoncer à juste titre diverses injustices liées au fonctionnement du capitalisme, mais surtout de sempiternellement passer à côté de l’essentiel des problèmes de notre temps.
La bourgeoisie culturelle de gauche s’emploie beaucoup, par exemple, à dénoncer le RN et la montée de l’extrême droite en général. A raison ! L’extrême droite constitue évidemment une terrible nuisance, aussi bien socialement qu’écologiquement. Mais la planète n’est pas en train d’être détruite par l’extrême droite. De même que la dépossession généralisée que nous subissons toutes et tous n’est pas le fait de l’extrême droite. Elle est plutôt la conséquence inéluctable du développement de la technologie, de l’État et du capitalisme – et, au préalable, de la domination masculine. En outre, l’essor de l’extrême droite s’enracine dans des dynamiques et des paradigmes défendus par la gauche elle-même, comme le développement industriel (qui implique une course à la puissance, avec ce que cela implique de conflits, de concurrences, de logiques autoritaires), ou l’État-nation (et les prétendues « valeurs de la République », et le nationalisme qui accompagne tout État-nation).
La bourgeoisie culturelle de gauche critique régulièrement le système marchand, l’État ou le système technologique pour ci ou ça, mais ne s’aventure jamais à prôner leur abolition, à voir dans ces institutions, ces dispositifs, des nuisances intrinsèques. La contestation, oui, mais restons raisonnables. Il ne faudrait pas non plus verser dans la « technophobie » ou l’extrémisme anarchiste. Nul besoin de rejeter en bloc l’État, la technologie, le principe marchand ou la civilisation industrielle. Une autre civilisation techno-industrielle est possible, de gauche et bio, démocratique et durable, égalitaire et écologique. Pour nous sauver, prétendent-ils à peu près tous, nous avons besoin qu’un gouvernement de gauche éclairé entreprenne une « planification écologique », consistant à développer les technologies dites « vertes », « propres » ou « renouvelables », permettant au passage la création de nombreux « emplois verts », et par ailleurs à mettre en place une sobriété savamment administrée. Quelque chose du genre.
À cause d’eux, les gens de gauche s’accrochent à nombre de mythes concernant le prétendu « progrès » et d’illusions naïves suggérant la possibilité de contrôler démocratiquement l’incontrôlable, de réformer l’irréformable, de planifier l’inplanifiable ou de rendre soutenable l’insoutenable.
*
La bourgeoisie culturelle de gauche constitue une classe d’intellectuel∙les et d’artistes intégré∙es à l’appareil médiatique, universitaire et éditorial dominant. Issus pour beaucoup des grandes écoles françaises (bien que cela ne constitue pas un critère essentiel), ces individus, tels Clément Viktorovitch, Mathilde Larrère ou encore Paul (autrefois Beatriz) B. Preciado, incarnent une critique partielle et autorisé du système capitaliste et de ses institutions, tout en étant profondément intégrés aux réseaux du pouvoir culturel et économique.
(Cyril Dion, qui n’est pas issu d’une grande école, appartient à la bourgeoisie culturelle en raison de son capital symbolique élevé, de son accès aux médias dominants, à des réseaux d’influence culturelle, et de son rapport distancié au travail productif. Il dirige une collection dans une des maisons d’édition les plus prestigieuses du paysage éditorial français – Actes Sud. Ses documentaires sont subventionnés par l’AFD ou France Télévisions. Il tient une chronique sur France inter. Etc.)
En se faisant les relais d’une critique sociale acceptée par tout un pan des institutions dominantes, ces intellectuels participent à l’entretien d’illusions sur les possibilités réformatrices du capitalisme, de l’État et du progrès technologique. Leur position sociale et économique, leur omniprésence médiatique et leur intégration aux grandes maisons d’édition, aux médias de masse et aux universités prestigieuses les rendent complices — consciemment ou non — de la domestication de la contestation sociale et écologique.
Cette classe pose ainsi un problème fondamental pour les mouvements réellement révolutionnaires, radicaux, anti-industriels, qui cherchent à remettre en cause les fondements mêmes du système marchand, étatique et technologique. En véhiculant l’idée d’un capitalisme réformable, d’un État bienveillant capable de gérer démocratiquement la crise écologique, d’un système techno-industriel susceptible d’être réapproprié par les populations et rendu écologique, soutenable, etc., ces individus empêchent une prise de conscience radicale et une remise en cause totale des institutions génératrices des catastrophes contemporaines.
Face à cette bourgeoisie culturelle, la gauche révolutionnaire, radicale et donc anti-industrielle doit affirmer sans concession l’incompatibilité intrinsèque de ses objectifs avec les institutions et dispositifs en place, dénoncer la récupération systématique des luttes sociales par l’intelligentsia de gauche, et souligner l’urgence d’une rupture réelle avec les dogmes de la civilisation industrielle et technologique.
*
En termes marxistes, on pourrait dire que le CV d’un membre de la bourgeoisie culturelle indique immédiatement son insertion organique dans la superstructure idéologique du capitalisme. La fonction sociale de la bourgeoisie culturelle de gauche ne consiste pas à renverser l’ordre dominant, mais à contribuer à sa reproduction en modulant ses justifications symboliques. Formé dans les institutions de la classe dominante — universités d’élite, maisons d’édition hégémoniques, médias officiels —, l’intellectuel bourgeois de gauche est un « travailleur idéologique » dont l’activité vise à produire une critique interne au système, une critique qui renouvelle l’illusion d’une perfectibilité du capitalisme, du système techno-industriel, de l’État, au lieu d’en organiser la subversion. La bourgeoisie culturelle de gauche représente cette frange de la bourgeoisie, décrite par Marx et Engels dans Le Manifeste du Parti Communiste, qui « cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin d’assurer la continuité de la société bourgeoise ». La nature de sa critique est donc donnée par sa position de classe : progressiste dans la forme, conservatrice dans le fond.
L’appartenance à la bourgeoisie culturelle — qu’elle soit assumée ou discrète — implique une dépendance matérielle et symbolique à l’égard des structures mêmes qu’il faudrait abolir pour rompre réellement avec l’ordre bourgeois-capitaliste et industriel. Celui ou celle qui doit sa carrière à Sciences Po, France Inter, France Télévisions, Gallimard ou l’EHESS ne peut guère se permettre d’envisager autre chose qu’une critique cosmétique : repeindre la façade, jamais dynamiter les fondations.
*
Les opinions des gens de gauche sont façonnées par les idées des figures de l’intelligentsia de gauche. Les idées des figures de l’intelligentsia de gauche sont façonnées par les institutions qui les ont formées ou qui les emploient, et/ou par le fonctionnement des médias qui leur donnent la parole. Dans l’ensemble, nous n’avons donc affaire qu’à des idées produites – ou a minima significativement influencées, limitées – par le « système » que nous devrions nous efforcer de combattre.
Nicolas Casaux
Vous recourez moins à l’insulte ces derniers mois. Vos écrits en sont encore plus impactants et crédibles, je trouve.
Bien d’accord avec Gilles, et merci pour cet article.
J’en étais venu à la conclusion que sous couvert de se moquer des puissants, Meurice et Barré (dont j’ai été un fanboy inconditionnel et assidu), c’est de notre impuissance dont ils se gaussaient grassement à coup de Lapalissades.
Je sais que c’est délicat de demander. Mais un tour des principales zélotes du capitalisme queerifié méta compatible, tel Salomé Saqué et Chloé Thibault, leur coreligionnaires pornifiées et sous-fifres mâles pro avilissement volontaire (coeur-nichon et autres vomitifs ) serait des plus édifiant.
NB: les invectives sont des jauges, contrairement aux vieux, moi j’aime bien, ça donne de la couleur.
Je n’avais pas envisagé que leur « fausse lutte contre le capital » agit comme une incrémentation supplémentaire du capital, s’ajoutant à la « traditionnelle lutte contre ». Ca confirme encore une fois Camatte, lutter c’est renforcer. De l’intérieur et de l’extérieur.
Merci, encore une fois, de ces touches de lumière.
» lutter c’est renforcer. » OK . Alors qu’est-ce qu’il faut faire ? c’est une vraie question, pas une attaque
Réponse tardive… et non définitive, par trop complexe et résultat de cheminements évolutifs 🙂
Je ne peux que vous renvoyer vers le site Invariance. Long cheminement.
https://www.ilcovile.it/V3_camatte_all_per_Articoli.html
Le point de départ au choix de chacun.
Bien à vous.
Y’a bon l’argent public.
Assimiler le rôle que jouent, dans le parti médiatique, les influenceurs idéologiques que vous citez d’abondance dans votre texte avec celui d’une « bourgeoisie culturelle » me paraît en partie inexact, comme leur faire encore l’honneur d’une culture et d’un savoir qu’ils piétinent sans complexe ; car ce n’est plus avec ça qu’ils prétendent fonctionner. Il y a aussi beaucoup à dire sur les diplômes dont sont équipées les chèvres médiatiques qui ont suivi toutes les consignes que leur ont dites leurs conducteurs, pour avoir la certitude et la réputation de les avoir obtenus en désobéissant ; ce fait est en passe de garantir à lui seul leur incroyable authenticité ; ce sont des faux sans modèle : ils deviennent la principale production des départements de sciences humaines de la néo-université. Elle a été chargée, depuis longtemps, d’une partie du démantèlement de la critique sociale ou comment casser les têtes des recrues pour les compter. La « fausse lutte contre le capital » exige le démantèlement de la critique sociale. C’est un impératif.
S’il il y a bien eu au siècle dernier une « bourgeoisie culturelle », celle-ci a connu dès les années 50 un déclin plutôt rapide : ses productions idéologiques en témoignent d’une manière éclatante, tant au point de vue du contenu que de la forme. C’est cette décadence que vous montrez en réalité dans votre texte. Impossible de confondre, par exemple, Julien Benda ou Jean-Paul Sartre, malgré le tonneau de conneries qu’il traînait avec enthousiasme, avec les crétins bien frappés dont vous avez la bonté de marquer l’existence. Les suiveurs* sur ordre, interchangeables et obscènes, des dérisoires produits marketing saisonniers qui n’hésitent plus à se castrer, ou à se mutiler de toute autre façon pour en faire la promotion, ne sont ni Arthur Schopenhauer, ni Edmund Husserl. Et qui s’attend à voir surgir de cette foule de subalternes parasitaires un Samuel Butler, un Karl Polanyi, un Henri Lefèvre ou un Lewis Mumford risque d’être amèrement déçu par la fréquentation de la pensée jetable. Nous sommes beaucoup plus bas avec ce genre de personnel dont vous décrivez l’ubiquitaire présence médiatique. Nous sommes dans le domaine de la basse police et de l’inquisition**. Qu’un public plutôt restreint*** s’en satisfasse montre son insondable misère, la plus moderne qui soit.
Cordialement,
Jean-Paul FLOURE
* le niveau de leurs revenus les apparente pour la majorité, à la classe moyenne consommatrice dont ils partagent les aspirations et les frustrations, comme en témoigne leur orientation politique. Les derniers représentants de cette « bourgeoisie culturelle » ont disparu au profit de penseurs au rabais, et d’ailleurs Alain Minc n’est pas Raymond Aron, malgré qu’il en eût…
**cf : « ET AU MILIEU ROULE UNE CIVIERE… La ganache radicale & alentour au temps du carnaval de la mort », birnam.fr
*** essentiellement au contrôle des populations. cf Lundimaton
La bourgeoisie de gauche ne peut que vouloir l’aménagement cosmétique du capitalisme sous peine de perdre ses privilèges.