Edgar Morin, champion du néant (par Nicolas Casaux)

I

Carole Delga, Jean-Michel Blanquer, Emmanuel Macron, Le Figaro, France Télévisions, François Hollande, Valérie Pécresse, Raphaël Glucksmann, l’AFP, Le Parisien, Natacha Polony, Ségolène Royal, Olivier Faure, Jean-Luc Mélenchon, Bernard Cazeneuve, Xavier Bertrand et une foultitude d’autres grands noms ont rendu hommage à sa Sainteté Edgar Morin.

Sociologue, philosophe, écrivain, scénariste et réalisateur, résistant, ex-militant communiste (il ne commencera à s’éloigner du PCF qu’en 1949, soit plusieurs décennies après l’avènement du sanguinaire despotisme soviétique), directeur de recherche émérite au CNRS, docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde, auteur de dizaines d’ouvrages, Edgar Morin était assez à l’image du monde qui lui rend hommage.

En 2022, invité à discourir par le MEDEF (ô gloire) lors de la « rencontre des entrepreneurs de France », il gagatisait comme à son habitude, nous gratifiant de lumineuses perles de sagesse telles que :

« Le monde est dans un état semi-chaotique. La mondialisation a été très ébréchée par la pandémie et les différentes nations n’ont pas réussi à créer un lien. »

« Le monde est au bord d’une catastrophe… Nous avons un état de désordre mondial, donc il est important, là où il y a la flamme, d’essayer d’éteindre l’incendie. »

« Il faut aussi tenir compte du réalisme de Poutine. On a à faire à quelqu’un qui, devant l’obstacle, est capable de reculer. »

« Quant à la démocratie, la Turquie, la Hongrie etc. sont des pays qui tendent à virer vers des systèmes autoritaires… il faut sauver la démocratie. Si le monde devient de plus en plus tourmenté, l’Europe doit être comme une oasis pour préserver des valeurs primordiales de civilisation. »

« L’Europe est une organisation qui n’est pas encore au point, avec une bureaucratie et des lobbies qui la parasitent. »

« Nous devons penser que l’improbable peut arriver, il peut être maléfiques ou bénéfique. »

Trop, c’est trop, trop d’intelligence, arrêtons-nous ici. Bon d’accord, une dernière pour la route :

« Ce qui vaut pour l’univers et la politique vaut aussi pour l’entreprise. Le problème du management se pose de manière nouvelle et complexe. Je pense que la pensée complexe est une aide capitale non seulement dans notre monde, mais aussi pour les entrepreneurs. »

Subtil placement de produit. Avis aux entrepreneurs : la pensée complexe™ d’Edgar Morin pourrait grandement vous rapportez ! Investissez !

Morin, c’était l’art de tenir un discours assez vague pour n’engager à rien, mais assez grandiloquent pour paraître profond. Sa « pensée complexe » n’est qu’un concentré de boniments visant à flatter tout le monde dans le sens du poil, à éviter de prendre position de manière significative, à promettre qu’il serait possible de tout concilier. Le développement technologique ET la démocratie, l’industrialisation ET l’écologie, etc. Au lieu de trancher entre des orientations incompatibles, il les rebaptisait « complémentaires-antagonistes ». Il n’y a pas à choisir entre croissance et décroissance, mondialisation et démondialisation, développement et critique du développement : il suffit de les « conjuguer » ! Morin diagnostiquait assez bien la folie techno-industrielle, il soulignait même la responsabilité de la science et des scientifiques dans le désastre, mais aussitôt après avoir posé un constat semi-lucide, il se contentait d’en appeler à quelque « réforme », humanisation, gouvernance partagée, éveil citoyen ou « démocratie cognitive ». Aucune rupture, aucun renoncement radical n’est nécessaire. Le développement technoscientifique détruit le monde et dépossède les êtres humains ? Pas de problème ! Nul besoin d’y renoncer ou de démanteler l’appareil technoscientifique ! Il suffit d’en prendre le contrôle démocratiquement ! De le réformer, de le gouverner de manière éthique !

En 1970, Morin publiait son Autocritique au Seuil, dans laquelle il exprimait des regrets vis-à-vis de ses années d’adhésion aveugle au stalinisme et au maoïsme. Il concluait néanmoins ainsi :

« Il faut concourir à l’unification planétaire qu’opère la technique, mais en sécrétant les antidotes à l’unification bureaucratique et technocratique, c’est-à-dire en proposant comme mythe directeur ce que les révolutionnaires du XIXe siècle entendaient par socialisme et communisme : non pas la communauté de caserne ou de religion, mais de nouveaux rapports entre les hommes. »

Encourager la techno-industrialisation capitaliste du monde entier, mais en appelant à la rendre bonne et digne grâce à « de nouveaux rapports entre les hommes ». Brillant. Il fallait y penser.

La même année, en 1970, alors qu’il affirmait s’être affranchi du mythe communiste, être sorti de l’illusion en général, il publiait un autre ouvrage au Seuil, intitulé Journal de Californie, dans lequel il affirmait :

« Ici et maintenant, en Californie, il se passe la plus profonde révolution scientifique, technique, morale, anthropologique. »

Comme quoi.

Dans son livre Penser l’Europe (Gallimard, 1987) il affirme qu’aux Etats-Unis, « les libertés et les institutions démocratiques ont permis de combattre donc de limiter, avec plus ou moins de succès [sic], l’exploitation capitaliste, le racisme blanc, la politique impériale, les corruptions de tous ordres ». On note le « avec plus ou moins de succès », qui lui permet de se protéger, de garder au propos une signification ambivalente.

Dans son livre La Voie – Pour l’avenir de l’humanité (Fayard, 2011), Morin prône le « développement d’une économie verte », le « développement de toutes les sources d’énergies renouvelables : éolienne, marémotrice, géothermique, solaire (grandes centrales solaires dans les régions désertiques). Ce développement nécessiterait de grands travaux générateurs d’emplois sur tous les continents. » Le « développement généralisé d’une économie verte s’effectuerait donc à la fois dans le domaine industriel, dans le domaine agricole et dans le domaine urbain. Il susciterait partout de grands travaux de salut collectif (énergies renouvelables, ceinture de parkings autour des villes, transports publics non polluants, aménagement des chemins de fer pour le ferroutage, etc.) » « Les écopolis qui devraient être réalisées en France seront des villes d’au moins 50 000 habitants, intégrant une haute qualité environnementale et les toutes nouvelles technologies de communication. Elles serviront notamment à faire progresser massivement l’urbanisme général au service d’objectifs tels qu’infrastructures haut débit, transports technologiquement de pointe, constructions “durables”. Ces “espaces urbains durables” devront intégrer emploi, logement, cadre de vie et mixité sociale, et mettre en œuvre des ressources énergétiques renouvelables : éoliennes, panneaux solaires, etc. » Morin faisait aussi l’éloge du « développement du télétravail » et des « possibilités du télétravail » (dix ans avant le Covid, quelle clairvoyance !). Un concentré, somme toute, de tout le baratin habituel du capitalisme vert, du mythe d’une civilisation techno-industrielle écologique.

Dans son livre Changeons de voie – Les leçons du Coronavirus (Denoël, 2020), notre génie national entrevoit une issue qui « conjugue mondialisation et démondialisation, croissance et décroissance, développement et enveloppement ». Eh oui, car il faut une croissance du bien, de la gentillesse et des bisous, des fleurs et des oiseaux, mais une décroissance de la méchanceté, du mal et des rhumatismes.

Dans La Pensée aveugle – Quand les intellectuels ont des visions (Spengler, 1993), Jean-Pierre Garnier et Louis Janover notent que « le futur penseur de la complexité, qui donnait, à la Libération, dans la rusticité prolétarienne, n’était pas lui-même blanc comme neige. Il avait eu la dent dure pour la gent féminine, la teutonne, tout au moins. Ne la soupçonnait-il pas de répandre des rumeurs malsaines pour ternir les tendres couleurs de l’armée rouge qui avait pris ses quartiers à Berlin ? Aussi se gaussait-il des “refoulés” qui s’étaient “mis en branle (si l’on peut dire) au sujet de quelques milliers de ‘viols’” commis par le paysan russe “sur les pécores Allemandes qui se croyaient issues de la cuisse de l’aryanisme”. Et de préciser, de peur qu’on ne s’y trompe : “Nous n’en sommes pas contents, mais nous pensons qu’elles doivent se montrer bien heureuses, ces Allemandes, de voir que la revanche ne va pas plus loin. Cela dit, bénissons les enfants à naître de ces unions slavoaryennes, et passons à des choses plus sérieuses.” Ce qu’il fit, assurément, puisqu’on a fini par prendre ce pisse-copie conforme au sérieux, au point de diagnostiquer dans son incontinence théorique le signe d’une bonne santé scientifique. »

En juillet 2018, Morin, qui avait écrit un livre avec Tariq Ramadan en 2014, a tweeté, au sujet des accusations de viols dont ce dernier faisait l’objet : « A t-il violé trois femmes ou ont elles violé trois fois la vérité ? »

Quelques passages d’un livre autobiographique de Morin (Mon Paris, ma mémoire, Fayard, 2013) éclairent encore autrement son rapport à la gent féminine :

« J’empruntais donc le métro matin et soir. Je prenais le matin le métro à la station Ménilmontant, direction Porte-Dauphine, pour me rendre au lycée, et rentrais le soir par la station Anvers, direction Nation.

À l’aube, les wagons étaient bondés. Il fallait souvent pousser et savoir s’infiltrer pour y pénétrer. On y était serrés comme des sardines. Parfois, le hasard, que je provoquais quelque peu, me plaquait tout contre une croupe émouvante. C’est plus tard, quand j’eus dix-sept-dix-huit ans, que j’osais parfois caresser un bel oméga qui provoquait en moi le frisson cosmique. Si la croupe ne se rebellait pas, nous restions, le temps de quelques stations, en communion sidérale, jusqu’à ce que l’un des deux corps s’arrache à l’autre, arrivé à destination.

[…] À partir de 12-13 ans, je cherchais le contact d’une croupe féminine qui souvent ne réagissait pas, parce que condamnée à l’immobilité. L’érection survenait et je demeurais dans une volupté mystique et muette qui se déchirait brutalement quand l’adorable croupe se dégageait pour sortir, ou que moi-même devais m’en arracher pour descendre à la station Anvers. Je ne sais si je l’ai déjà mentionné, mais j’en ai fini par perdre un bouton de braguette, qui longtemps ne fut pas remplacé, car je n’osais en parler à mon père et n’avait personne pour le recoudre.

À partir de seize ans je m’enhardissais parfois à glisser ma main sur la croupe émouvante et commençais à caresser. Je m’arrêtais s’il y avait un sursaut de répulsion, continuais si pas de réaction. Parfois, j’entrevoyais un profil féminin qui décuplait mon émotion. Plus tard encore, il m’est arrivé de descendre de la rame avec une de mes caressées et de lui adresser la parole. Mais les quelques mots que je lui bredouillais pour exprimer mon trouble avaient tôt fait de dissiper le charme de part et d’autre. C’est très rarement que j’ai pu entamer une relation par une rencontre dans le métro.

[…] Longtemps encore après l’adolescence, les promiscuités du métro me présentèrent des profils, des poitrines, des croupes de fatales inconnues qui me plongeaient dans un véritable émoi d’adoration mystique. »

Le livre qui contient ces passages malaisants (ahem) étant sorti en 2013, des années avant MeToo, donc, ceci explique peut-être cela.

Plus loin dans leur ouvrage susmentionné (La Pensée aveugle), Garnier et Janover brossaient un portrait de Morin qui n’a rien perdu de sa justesse :

« Véritable hercule de la foire aux idées, Edgar Morin, puisque c’est de lui qu’il s’agit, prétend “contribuer au nouvel évangile dont nous sentons le besoin”. Non pour assumer le rôle de nouveau Messie, mais, plus modestement, pour “éclairer les éclaireurs”, c’est-à-dire apporter ses lumières aux intellectuels trop longtemps égarés dans les ténèbres de “l’utopie délirante”. Représentant officiel de Gaïa sur Terre, il trouve toujours de nouvelles forces dès qu’un problème d’envergure mondiale se présente à lui. Se gonflant alors d’importance, il pousse l’enflure du Moi jusqu’aux limites du cosmos et même au-delà. Avec lui, l’écologie s’est transmuée en égologie. Omniprésent, omniscient sinon omnipuissant, il est véritablement “incontournable”. La preuve ? Bien qu’il persiste, on ne sait trop pourquoi, à se proclamer “marginal”, on le rencontre à peu près partout. Mais pas n’importe où. Dans les colonnes de la plupart des gazettes de la Mitterrandie ou sur les mille et un pics du paysage audiovisuel, dans les colloques, symposiums et autres grand-messes intellectuelles, dans les séminaires et les groupes de réflexion où les élites de la nation se persuadent qu’elles peuvent “maîtriser le futur”. Il condescend même à réanimer les cénacles où la nomenklatura du Parti socialiste essaie tant bien que mal, et plutôt mal que bien, de sauvegarder son avenir, à défaut du nôtre… À croire que la “marge” où il affirme se tenir est en passe de se confondre avec les épicentres de la France qui pense.

Présent sur tous les fronts, Edgar Morin est prêt à apporter des réponses à tout, même si on ne lui demande rien. Penseur sans complexe de la complexité, il révèle à ses contemporains médusés ce qu’ils persistent à ignorer, à savoir que “le problème central est celui d’une politique de l’homme, qu’il n’y a pas de politique sans théorie de l’homme, et qu’il n’y a pas encore de théorie de l’homme”. De là à conclure que l’on n’attendait plus que lui, le pas est vite franchi. Grisé par le succès, dilaté comme une outre par les vapeurs d’encens qui montent vers sa personne, Edgar Morin ne se sent littéralement plus penser. Toujours prêt à “troquer la sécurité mentale pour le risque”, il a pris modèle sur les fanas du saut à l’élastique, avec une pratique inédite de la haute voltige intellectuelle : le saut théorique dans le vide conceptuel. Ce qui lui permet de rebondir à l’infini tout en retombant toujours sur ses pieds.

Le questionne-t-on sur la signification d’un événement à propos duquel, d’ailleurs, sa compétence ne saute pas toujours aux yeux ? Il excelle à donner à la célèbre réponse du Normand la forme d’une alternative métaphysique. S’inquiète-t-on, par exemple, de l’issue d’une “crise” quelconque, il nous rassure : les “risques de régression” qu’elle comporte ne doivent pas faire oublier les “conditions de la progression” qu’elle porte en même temps. Appliquée à la rebalkanisation sauvage que connaît la Yougoslavie, cette recette de la “pensée complexe” fait merveille : “Le pire est possible. Nous sommes à l’heure incertaine de l’agonie yougoslave. Mais l’agonie n’annonce pas nécessairement la mort, elle peut aussi préparer une nouvelle naissance.” Rebelote à propos des émeutes et des pillages de South Central à Los Angeles, au printemps 1991. “Une société vit aussi de ses contradictions, mais elle n’en meurt pas nécessairement. Des décompositions peuvent préluder à des recompositions.” Autrement dit, la situation est désespérante, mais non désespérée. Tous les espoirs sont donc permis.

À la différence des “systèmes totalitaires” dont la décomposition, l’expérience l’a prouvé – même si Morin prédisait le contraire -, était irrémédiable, les pays “démocratiques” doivent vivre la leur comme un ferment perpétuel de renouveau. Car le capitalisme est un “système vivant” parmi d’autres, et même bien vivant. Les ravages de la politique néo-libérale parmi les couches populaires ? Ils ne constituent qu’un élément négatif à ranger dans la colonne des “possibilités régressives”, lesquelles sont, comme chacun sait, “intimement liées” aux “possibilités progressives” de cette fin de siècle. Comme l’expression le suggère, l’american way of life n’a-t-elle pas, par définition, “la vie” pour elle… et devant elle ?

Le succès actuel d’Edgar Morin est donc amplement mérité. Face au spectacle déprimant d’une gauche assagie au point d’en être avachie, la lecture de ce prosateur extralucide a toujours des vertus roboratives. Comment ne pas être revigoré par son invite pressante à “entrevoir, espérer, appeler une quatrième naissance de l’humanité” ? Bref, à prendre ses désirs pour nos réalités. Par analogie avec une autre star médiatique également soucieuse de se porter au-devant des attentes de toute une génération, certains le surnomment “le Patrick Bruel de la sociologie”. Pour notre part, nous serions plutôt tentés de voir se profiler derrière “La Méthode” éprouvante, à défaut d’être probante, d’Edgar Morin l’ombre, ô combien rassurante, du bon docteur Coué. »

Morin formulait bien, dans son incontinence, quelques analyses pertinentes, mais il produisait surtout en masse des propositions largement alignées avec les intérêts dominants et des tartines de platitudes. Il suffit de voir les images et les citations de lui qui ressortent à l’occasion de son décès :

« Edgar Morin : “l’heure d’une nouvelle résistance est venue” »

« Face aux mensonges, aux illusions et aux hystéries collectives, il appelle à former “des oasis de fraternité” »

« A force d’oublier l’essentiel pour l’urgent, on oublie l’urgence de l’essentiel »

ETC.

II

« Sa Majesté le Roi Mohammed VI a adressé un message de condoléances à la famille d’Edgar Morin, saluant la mémoire du sociologue et philosophe français comme celle d’une conscience humaniste qui fera date. Le Souverain a rappelé l’attachement profond du défunt au Maroc et les liens qui l’unissaient au Royaume. » (La Vie Eco, 1er juin 2026)

En 2014, Mohammed VI lui avait remis le Wissam Al Kafaa Al Fikria, une décoration royale marocaine. en octobre 2024, Morin avait été invité au dîner d’État offert par Mohammed VI à Emmanuel Macron à Rabat. De belles amitiés n’est-ce pas ? Un monarque autoritaire qui réprime toujours de simples manifestations, viole les droits humains élémentaires au Sahara occidental et incarcère des féministes comme Ibtissame (Betty) Lachgar pour « blasphème ». Au Maroc toujours, Morin était une figure tutélaire de la Chaire Complexités ∞ Humanités de l’UM6P (Université Mohammed VI Polytechnique), une université rattachée à l’écosystème du groupe OCP, donc au capitalisme d’État phosphatier marocain.

En France, à l’ESSEC, son nom sert directement à une « Chaire Edgar Morin de la complexité » (financée par Orange), créée en 2014 prétendument en vue de remettre de l’« humanisme » au cœur de la gestion, d’aider les organisations, de former au management et au leadership en contexte complexe. Autre illustration de la manière dont sa pensée faussement complexe, baratin de conciliation de tout avec tout, pouvait servir de ressource pour cadres, dirigeants, institutions et appareils de prestige.

Concernant son rapport avec les femmes, j’aurais pu mentionner d’autres passages de son livre autobiographique intitulé Mon Paris, ma mémoire (Fayard, 2013). Et par exemple cet épisode de sa jeunesse parisienne :

« Là aussi, la voie commençait de façon populaire, puis devenait une traversée de lieux de plaisirs et de désirs en approchant de Pigalle et jusqu’à la place Blanche. Il n’y avait pas encore de sex-shops, mais des boutiques vouées à l’éros avec ce qu’on appelait des petits cinémas “cochons” : pour une pièce de monnaie, on collait les yeux à deux ouvertures sur une sorte de boîte qui permettait de voir un court film polisson. Je garde un souvenir ému de l’un d’eux : dans une chambre à coucher, une femme se lève, s’habille, s’apprête à sortir ; un homme l’en empêche, l’arrache à la porte, la jette sur le lit, lui trousse les jupes et assène une fessée à ses belles fesses nues ; la femme rebelle devient consentante, elle se laisse déshabiller et s’ouvre à l’étreinte de l’homme… Je fus stupéfait, en détachant mes yeux du binoculaire, de voir, regardant le film d’à côté, mon professeur d’anglais… »

Et c’est tout, pas un mot sur la scène (et le fantasme) de viol à laquelle il avait alors assisté. Seulement un « souvenir ému ».

Autre passage éloquent, durant l’occupation :

« Ainsi, mon ami Jacques-Francis Rolland m’incita un jour à rencontrer la Grande Mado, prostituée de Pigalle dont il me vantait les talents supérieurs. Il nous présente dans un bar ; c’est une fille superbe dont la beauté m’éblouit. Elle me conduit à l’hôtel et, tandis que je lui emboîte le pas, j’imagine les délices par lesquelles elle va me conduire à l’extase. Je cultive mon fantasme en me voyant l’arracher à la prostitution pour vivre avec elle une liaison paisible et sensuelle, tandis que je croise dans les couloirs nombre d’uniformes allemands sans me sentir alarmé. Une fois dans une des chambres, la fille me débraguette et se met au travail. Je pousse en mon for intérieur un cri d’épouvante : je reprends conscience de ma circoncision. La Grande Mado s’applique au mieux de son art, sans résultat aucun. Écœurée, elle me quitte et va partouzer avec des officiers ennemis. Resté seul, je me rhabille en vitesse et en silence, sors en rasant les murs et débouche enfin sur Pigalle. »

Et l’on pourrait continuer. Dans ses récits autobiographiques, Morin semble entretenir avec les femmes une relation intensément désirante, rarement égalitaire. Elles apparaissent souvent comme des corps désirés, des révélations affectives, des consolatrices, des muses ou des blessées à sauver. « Sans combustion amoureuse, je ne suis rien », remarque-t-il lui-même.

En outre, Morin fut un père absent. Il eut deux enfants, deux filles, avec la philosophe Violette Chapellaubeau : Irène, née en 1947, et Véronique, un an plus tard. Mais il ne s’en occupa presque pas. Il reconnaît d’ailleurs : « Pour Irène, je n’étais qu’un jouisseur, et Véronique se sentait abandonnée. » (Mon Paris, ma mémoire). « Au cours de sa vie trépidante, Edgar Morin n’a consacré que peu de temps à ses deux filles », lit-on dans un article de Sciences Humaines en date du 9 juillet 2024. Morin « se dépeint en “père intermittent” pareil au héros de La Mule, le récent film de Clint Eastwood mettant en scène un personnage ayant “perdu de vue sa famille pour vivre sa vie, oubliant que sa vie est aussi dans sa famille”. “Mon nomadisme et mes amours successives, détaille-t-il, rendirent intermittents mes liens avec mes deux filles.” »

Véronique Nahoum-Grappe, une de ses filles, note que son père ne lui a « pas transmis beaucoup de choses », et affirme : « Dans cette génération, ils ont tous un peu foiré leurs enfants, il faut bien le dire. (…) Edgar et Violette étaient des êtres humains très intelligents, de gauche, mais qui ont eu une flemme politique à réfléchir sur la famille et les enfants. »

A 88 ans, veuf depuis un an, Morin rencontre celle qui deviendra sa dernière épouse. Voici comment leur rencontre est décrite :

« Fès, avril 2009. Un homme de 88 ans pose sa main sur celle d’une femme de 50 ans et lui dit : “Je vous lâche quand vous me donnez votre numéro de téléphone.” L’homme s’appelle Edgar Morin. La femme, Sabah Abouessalam, sociologue marocaine née à Marrakech, lit ses livres depuis l’âge de vingt ans. » (Source)

En prime, une vidéo dans laquelle Morin présente « les fondements de la chaire de la complexité à l’ESSEC », face à Jean-Michel Blanquer, alors (c’était en 2014) directeur général de l’ESSEC business school. Un résumé de la vacuité de la pensée morinienne en dix minutes. Un sketch. Qui tiendra jusqu’au bout ?

Comment une telle escroquerie peut-elle être encensée par la quasi-totalité des médias de masse et d’innombrables personnalités de droite comme de gauche ? Voilà la question qu’on devrait se poser. Et la réponse tient sans doute à plusieurs choses, dont la culture des célébrités qui prévaut dans la civilisation industrielle contemporaine, la médiocrité sinon la bêtise généralisée qui y tient lieu de pensée, l’inanité du discours médiatique (y compris dans les médias de gauche), etc.

Nicolas Casaux

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3 comments
  1. Un vulgaire frotteur, donc un delinquant sexuel endurci.

    Un element cle que reporterre et le monde auront surement passe sous silence dans leur portrait elegiaque d’Edgar Naoum, compagnon de debat de l’autre delinquant Tariq Ramadan.

    Pendant que le systeme sacrifie ou attaque des geneurs de tout les cotes (souvent a raison, mais qui peut le dire avec certitude): Jean Vincent Place, Baupin, Bayou, Strauss Kahn, Coquerel, Zemmour etc etc eyt, certaines vaches sacres echappent miraculeusement a son zele.

    Pourtant on peut dire que ce type touche le fond, car il a participe a ce qui a pourri les relations homme femme . Et c’est, avec la polluition, le plus grand drame de l’occident, parce que chacun se referme dur soi, ne se rencontre plus et ne procree plus, et la vie s’arrete:
    Et je pense que ces quelques goujats sont responsables, d’autant qu’il n’exprime aucun remord et reste visblement dans le fetichisme sans jamais aller au dela.
    Les medias font le reste en amalgamant ses comportements deviants a la msaculinite, et toute une societe est plongee dans la detresse.

    Un philosophe de :mes de… qui a parfaitement compris le systeme du parasitisme et a su se gaver de l’argent publique, un racket qui touche meme les clochrads, sous forme de TVA.

  2. Bonjour.

    Bon, des imposteurs médiatiques (et professionnels) comme lui, dès notre naissance au tournant 1980 : on en voyait toutes les semaines à la télé (R. Debray, BHL, Glucksmann père, Comte-Sponville, etc) dans les émissions « culturelles » ou « politiques ». Notamment chez cette autre pipe niaise et incompétente de Bernard Pivot-du-Falot. On connaît donc le pédigrée réel du gonze. Le basher par une nécro, pourquoi pas ?
    Par contre, en profiter pour y placer des a priori lourds de sens – des orientations idéologiques nettement estampillées – concernant notamment comment il aurait vécu généralement son rapport aux femmes, etc : mouais…

    Lorsqu’elle en estime le moment opportun, qu’elle en ressent le vif désir, dans notre intimité, ma compagne (et amour) réclame fiévreusement que je la fesse et la contraigne avec délicatesse. Chacune et chacun étant libre de choisir ce qui lui procure un plaisir estimé davantage épanouissant personnellement, n’est-ce pas ?

    Par exemple : Qui sommes-nous pour déduire de facto que Morin aurait contraint sa dernière épouse à le suivre et entamer relation, etc ?

    Bonne journée.

  3. Nicolas,
    Bonsoir.

    Je réitère plus précisément vite fait : vous et moi sommes de la même génération. Je vous trouve excellent par une certaine cohérence, et en premier lieu dans votre rapport à vous-même. Même plus en avance dans votre réalisation intime, assumée, que je ne puis l’être moi-même à ce stade quadragénaire. Ça m’inspire pas mal…

    Ma petite-amie est née en 1996. Le féminisme et l’élévation responsable des femmes dans notre société si inhumaine, si tronquée sur l’autel des simulacres, est un sujet philosophique autant que social fondamental pour elle.
    Pour ma part, je n’ai aucune honte à reconnaître être un mec, à ce stade de ma vie, plutôt hédoniste, dilettante et foncièrement animal (nous laissons cependant le grégaire queutardisme conformiste aux habituels mononeuronaux serviles, hein).
    Elle pense que je suis capable d’encore bien mieux que ça, de me transcender pour muer en un homme inspiré et inspirant pour tous. Positif.

    Bien évidemment que la première personne FIABLE avec qui je veux débattre dans l’anti-industrialisme français contemporain, afin de m’élever bien plus significativement aussi, m’étoffer encore davantage : c’est vous.
    Dialogue GREC (« agoraque ») ouvert…

    Vous avez mon adresse électronique : c’est quand vous voulez.
    Je tenais juste à vous le faire savoir. 😉
    (Beh, bien sûr que j’en ai rien à foutre de vous le plaquer publiquement en aparté : le web n’étant pas du tout la vie, hein… Les gens qui passeront ici ne connaissent même pas mon visage : #RienàPéter!)

    A bientôt dans ce « cauchemar climatisé »,
    Bien à vous.

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