De Paris à Sydney — Le terrorisme est l’héritage des bévues coloniales.

Par Ste­phen Kin­zer, article ini­tia­le­ment paru en anglais sur le site du Bos­ton Globe.

Ste­phen Kin­zer est un jour­na­liste amé­ri­cain qui a été en poste dans diverses régions du monde, notam­ment en Amé­rique cen­trale (Hon­du­ras) et en Tur­quie : il a diri­gé de 1996 à 2001 le bureau du New York Times à Istanbul.

18 Jan­vier 2015


« Bien des pro­blèmes aux­quels nous fai­sons face aujourd’hui », décla­rait le ministre des affaires étran­gères bri­tan­nique Jack Straw une décen­nie plus tôt, « sont une consé­quence de notre pas­sé colo­nial ». Euphé­misme diplo­ma­tique typique. Les guerres au moyen-orient, et leurs récentes retom­bées à Syd­ney, Otta­wa et Paris, sont l’héritage de bévues colo­niales incon­si­dé­rées. Elles nous enseignent que bien que le déploie­ment exté­rieur de forces puisse per­mettre de contrô­ler des terres loin­taines pour un cer­tain temps, la fina­li­té s’avère sou­vent tragique.

En 1921 la diplo­mate et espionne bri­tan­nique Ger­trude Bell a écrit qu’elle était « hor­ri­ble­ment occu­pée à faire des rois et des gou­ver­ne­ments ». Cela sem­blait assez roman­tique. Bell par­lait arabe, char­mait les scheiks, et pou­vait mon­ter à dos de cha­meau pen­dant des heures. Nicole Kid­man l’incarne dans la super-pro­duc­tion pré­vue pour plus tard dans l’année.

Bell a été une archi­tecte-clé du monde de Sykes-Picot, du Moyen-Orient de la majo­ri­té du 20ème siècle. Aux côtés de diplo­mates comme Mark Sykes et Fran­çois Georges-Picot – qui des­si­nèrent arbi­trai­re­ment les lignes qui défi­nirent les nou­veaux pays arabes d’après la pre­mière guerre mon­diale – d’aventuriers comme T.E. Law­rence, et d’une poi­gnée d’hommes d’état à Londres et à Paris, elle a créé l’ordre qui s’effondre actuel­le­ment dans une vio­lence incon­ce­vable. Si un film sur Bell avait été tour­né une géné­ra­tion plus tôt, il aurait peut-être été pos­sible de lui don­ner une fin heu­reuse. Aujourd’hui, ses cama­rades colo­nia­listes et elle-même semblent avoir créé une bombe à retar­de­ment dont l’explosion secoue actuel­le­ment les nations. L’effondrement de l’ordre Sykes-Picot, c’est la grande his­toire géo­po­li­tique de notre temps.

Mark Sykes - François Picot
Mark Sykes — Fran­çois Picot

C’est une erreur de consi­dé­rer sépa­ré­ment – indi­vi­duel­le­ment – les divers conflits poli­tiques et mili­taires qui font actuel­le­ment trem­bler le Moyen-Orient. Ils font tous par­tie d’une lutte glo­bale visant à redé­fi­nir la carte de la région. Cette carte sera bien dif­fé­rente de celle que Bell et ses cama­rades impé­ria­listes nous avaient léguée.

Cer­tains pays du Moyen-Orient sont condam­nés. Ils sont des acci­dents mal­heu­reux de l’histoire. Lamen­ta­ble­ment, leur effon­dre­ment néces­si­te­ra des années, et d’immenses coûts en souf­france humaines.

La Syrie, qui fut créée comme pro­tec­to­rat Fran­çais, n’existe plus qu’en tant que nom. L’Irak, ini­tia­le­ment domi­né par l’Angleterre est pro­ba­ble­ment le pro­chain sur la liste. La façon dont furent créés ces pays – par des étran­gers qui ne s’intéressaient qu’à leurs propres inté­rêts – garan­tis­sait à peu près leur effondrement.

Ailleurs dans le quar­tier, le Yémen est dans la tour­mente. Le Bah­reïn n’est dis­cret que parce que son gou­ver­ne­ment sun­nite a tem­po­rai­re­ment réus­si à sup­pri­mer la majo­ri­té chiite. Même le sul­ta­nat d’Oman, dans sa longue sta­bi­li­té, risque de connaitre des troubles une fois que son sul­tan souf­frant ne sera plus.

Le Liban et la Jor­da­nie, deux petits pays qui ont émer­gé des spasmes impé­riaux des années 1920, peuvent sur­vivre aux années de guerre à venir, mais c’est loin d’être garan­ti. Dans la cein­ture externe de la région, le futur à long terme de la Libye est lugubre, et les pers­pec­tives du Pakis­tan sont hau­te­ment incertaines.

Le can­di­dat à l’effondrement le plus fas­ci­nant est l’Arabie Saou­dite. Pen­dant plus d’un demi-siècle les lea­ders Saou­diens ont mani­pu­lé les États-Unis en nour­ris­sant notre addic­tion au pétrole, pro­di­guant de l’argent aux poli­ti­ciens, aidant aux finan­ce­ments des guerres amé­ri­caines, et ache­tant à hau­teur de mil­liards de dol­lars en arme­ment aux com­pa­gnies états-uniennes. Aujourd’hui le sol com­mence à se déro­ber sous leurs pieds.

Gertrude Bell - espionne britannique
Ger­trude Bell — espionne britannique

Le roi Abdal­lah d’Arabie Saou­dite a près de 90 ans et est malade. L’un de ses demi-frères va pro­ba­ble­ment lui suc­cé­der, mais ça mar­que­ra la fin de la lignée des fils du diri­geant fon­da­teur, Ibn Saud. Après cela, une bataille de pou­voir au sein de la famille royale est pro­bable. Per­sonne ne peut pré­voir ni son inten­si­té ni son degré de vio­lence, mais la pers­pec­tive d’une crise arrive à un moment par­ti­cu­liè­re­ment mau­vais. La région est en flammes et le prix du pétrole s’effondre. Il serait stu­pide de pen­ser que l’Arabie Saou­dite aura encore la forme qu’elle a actuel­le­ment d’ici la pro­chaine génération.

Dans une région pleine de faux-pays inven­tés, une puis­sance musul­mane est sûre de sur­vivre : l’Iran. L’opposé d’un faux pays. L’Irak, la Syrie, le Liban, la Jor­da­nie et l’Arabie Saou­dite ont moins d’un siècle. L’Iran existe – avec qua­si­ment les mêmes fron­tières et plus ou moins le même lan­gage – depuis 2500 ans. Les colo­nia­listes n’ont jamais réus­si à le divi­ser et il siège aujourd’hui comme un ilot de sta­bi­li­té dans une région d’activité vol­ca­nique instable.

L’arrogance des colo­nia­listes du Moyen-Orient est faci­le­ment obser­vable du point de vue de l’histoire. Law­rence a admis avant sa mort qu’ils avaient com­mis des « erreurs évi­dentes ». Ger­trude Bell a écrit, « je ne par­ti­ci­pe­rai plus jamais à la créa­tion de rois ; c’est bien trop de pres­sion ». Aucun des deux n’aurait pu pré­voir l’horreur qu’entraineraient leurs déci­sions. Le chaos actuel est le résul­tat de leur ingé­rence igno­rante. Une leçon pour les étran­gers qui tentent aujourd’hui de façon­ner le Moyen-Orient.

Ste­phen Kinzer


Tra­duc­tion : Nico­las CASAUX


Pour aller plus loin : un article sur le livre qu’a écrit Ste­phen Kin­zer sur les frères Dulles :
http://www.solidariteetprogres.org/allen-et-john-foster-dulles-11685.html

(Oui, c’est le site de Jacques Che­mi­nade, non nous n’a­vons rien à voir avec ce par­ti, nous sommes sim­ple­ment tom­bés sur cette article)

Et un autre article se réfé­rant aux écrits de Ste­phen Kin­zer, à pro­pos de l’Iran :
http://cyberie.qc.ca/jpc/2006/06/liran-et-le-coup-dtat-de-1953.html

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  1. nous sommes les cobayes des lob­bys que sou­tiennent cer­tains, ils sont conscients de ce qu’ils font, ils le créent, ce sont des déma­gogues… ils dis­persent, désta­bi­lisent pour arri­ver à leurs fins, .….….… LA RAISON DES MAUX DE L’HUMANITÉ
    Lorsque les lois sont bafouées, lorsque le sys­tème édu­ca­tif met en posi­tion d’é­chec les enfants, lorsque le sys­tème poli­tique est cor­rom­pu, (médi­cal, juri­dique.….….…) lorsque la reli­gion fait des dif­fé­rences, alors que nous sommes tous frères.… lorsque aux enfants, à qui on demande toute leur enfance d’être sages.. deve­nus adultes se rendent compte du monde.… cor­rup­tion, Sodome et Gomorrhe.… guerres.….….….….….….….… Les jeunes perdent foi, le peuple perd foi.….….….….….….….….….….….….….….….….….….….….…… Je suis pour :
    ‑l’har­mo­nie incon­di­tion­nelle, le par­tage incon­di­tion­nel, le res­pect incon­di­tion­nel, la liber­té d’ex­pres­sion (dont l’é­coute de la parole, le débat, le dia­logue) incon­di­tion­nelle, l’a­mour fra­ter­nel inconditionnel-
    de l’hu­ma­ni­té toute entière inconditionnellement !
    pour la rai­son que nous sommes tous frères, unis­sons nous ! Pre­nons conscience que nous avons une conscience, com­bat­tons pour la paix, par la paix.…. l’é­vo­lu­tion spi­ri­tuelle, l’ul­time clé.… Tout, n’est que rela­tion de cause à effet, effet à cause… Exemple et leçon… La vio­lence engendre la vio­lence, l’a­mour fra­ter­nel incon­di­tion­nel entre tous engen­dre­ra l’a­mour.. Il n’y a pas d’échappatoire.… l’u­ni­ver­sel a des lois.… Tout est lié.….. les mathé­ma­tiques sont un lan­gage spi­ri­tuel, la phy­sique, la chi­mie.… Tout n’est que lan­gage spi­ri­tuel… L’homme par pré­texte exalte ses pul­sions qui tra­duisent ses états de conscience.….….… avi­di­té, haine, jalousie.….….….….…Le chaos engendre le chaos… lorsque enfin les poli­ti­ciens pren­dront en compte les avis des scien­ti­fiques… La terre meurt, l’eau meurt l’air meurt la faune et la flore meurent.….….….… Il est temps de s’u­nir pour nous, et notre mai­son la terre. Parce que nous sommes tous frères. Dieu a envoyé des pro­phètes pour dic­ter ses lois, non pas pour que les lob­bys de l’é­poque servent des inté­rêts et en fasse des reli­gions, mais pour qu’elles se com­plètent et parce qu’il a trou­vé utile de trans­mettre son mes­sage plu­sieurs fois.… Dieu a dic­té une parole, non une reli­gion.. l’homme se croit au des­sus des lois de l’éternel.….….…Nous sommes tous égaux devant dieu, égaux pour ouvrir nos indi­vi­duelles consciences, et évo­luer spi­ri­tuel­le­ment.….….…., che­min de paix de l’âme, de l’esprit.….….….….….…
    Che­min de la connaissance.….….….Voici, le che­min à prendre, pour qu’en­fin la paix règne, sui­vez le sans comp­ter le temps.…Sans ne jamais vous retour­ner, regar­dez vous, chaque jour faire ces efforts, che­min long et ô com­bien dif­fi­cile à mettre en pra­tique en évi­tant imper­tur­ba­ble­ment et incon­di­tion­nel­le­ment les épreuves que la vie vous réserves.….….Tout n’est que dimen­sions, liées cha­cune d’elle à un espace temps.….….….….….….…

    Alors la paix viendra
    Ellenah .….….….….….….….….….

    1. Le ter­ro­risme est, comme tout d’ailleurs, une rela­tion de cause à effet, d’ef­fet à cause, tout n’é­tant qu’exemple et leçon, et tout étant lié pour les lois de l’u­ni­ver­sel, il est la faute de tous, car cha­cun pour apprendre à s’é­le­ver spi­ri­tuel­le­ment a besoin de ces exemples, pour qu’en­fin l’hu­ma­ni­té se rende compte qu’elle a une conscience.… et que seule et unique la spi­ri­tua­li­té est la loi de l’u­ni­ver­sel, ne soyons plus les créa­teurs du désordre de demain, com­men­çons, cha­cun, pour que la vie n’ai plus besoin de nous mon­trer ces exemples, à nous unir enfin nous frères de la pla­nète terre. Vous pou­vez pen­ser comme vous vou­lez, à par­tir du moment où l’hu­main tourne en rond dans sa vie, comme le font tous, après avoir essayé, comme le montre l’his­toire… De reje­ter à l’autre la même pierre qu’il avait lan­cé, et de conti­nuer sans cesse… pour encore et tou­jours ne tour­ner que plus en rond, sans qu’au­cune chose ne change… tues 5 voleurs, il en appa­raî­tra 5 autres, tues 5 meur­triers, il en appa­raî­tra 5 autres… On ne peux rien anéan­tir par la force, celle ci te sera ren­due… Loi encore de l’u­ni­ver­sel, dif­fi­cile à croire, bien enten­du, puisque l’homme aujourd’­hui veut voir avant de croire.…. La solu­tion est là, en cha­cun de nous com­men­çons incon­di­tion­nel­le­ment, à voir qui nous sommes, à nous regar­der objec­ti­ve­ment enfin, à voir quels sen­ti­ments et ins­tincts naissent en cha­cun de nous à tra­vers toute cette vio­lence et non com­pré­hen­sion du monde… Et vous ver­rez qui vous êtes au fond de vous. Qui peut cri­ti­quer l’autre si au fond de lui règnent vio­lence, mépris, dédain, jalou­sies, avi­di­té.… etc, qui ? Réveillez vous, appre­nez l’a­mour, le res­pect, le pardon.…etc incon­di­tion­nels. Soyez hon­nêtes avec vous même, jugez vous, avant de juger les autres,changez vous, avant de vou­loir chan­ger les autre, ne comp­tez pas le temps car tout n’est que dimen­sions liées à son propre espace temps.….…. Alors la paix régnera.
      Ellenah

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