Extrait du livre Une seconde nature, paru aux Éditions Sang de la terre.
Il l’a toujours été, et surtout il le deviendra de plus en plus, notamment dans les grands pays sans référendum où l’on vote pour des politiciens et des partis plutôt que pour telle politique. L’univers me dépasse, et aujourd’hui c’est la société objectivée dans l’État : la paix, la guerre, l’économie, les finances – qui me domine chaque jour d’un peu plus haut. Chaque jour le monde s’appesantit et se complique, soit que la technique le rende tel, soit que la science me le dise. Chaque jour l’événement tombe du ciel, ma vie échappe un peu plus à ma pensée et à mon pouvoir. Politiquement je suis libre, mais d’autres ont fixé le lieu et la nature de mon travail, et ils s’occupent aussi de mes loisirs. Je choisirai le chef de l’État, mais de moins en moins le pain que je mange, la maison que j’habite, car c’est la science économique qui en décidera. Je ne maîtrise pas mon destin qui est torrent – production, pollution, information, population – indéfiniment en crue. Reste la guerre ou la paix. Mais l’on n’a jamais convoqué le peuple souverain pour la voter.
Quelle angoisse ! Au fond je n’en sais rien et je n’y puis rien. Heureusement que tous les quatre ans je deviens soudain omniscient et omnipotent : je vote. En général je n’ai guère le choix qu’entre deux biens, ou deux maux. Mais je peux choisir le moindre ; je décide entre le rouge et le blanc, si Dupont ou Durand fera la bombe atomique, si c’est lui ou l’autre qui m’enverra enseigner la grammaire structurale à Hirson. Je ne somnole plus dans mon petit bonheur ou mes petits ennuis privés en jetant parfois un coup d’œil peureux sur l’Himalaya qui me domine. J’émerge du trou, il fait bon, c’est le printemps des élections, l’air sent la politique ; en moi le citoyen se réveille, et d’innombrables coups de trompette m’y convient. Enfin je compte – au moins pour un ; je ne suis plus un individu, je suis le peuple. Ce jour-là, ainsi que tous je m’isole ; j’agis, j’ai des frères, donc des ennemis ; je ne suis plus seul. Je vote parce que j’y crois ; c’est un acte essentiel, décisif. Et moi aussi je vote – je suis un intellectuel critique – parce que je n’y crois pas et que cela n’a aucune importance. Maintenant c’est fait. Qui va gagner ? Les pour ou les contres, les bleus ou les verts ? Le suspense est à son comble. C’est fini ; j’ai voté, j’ai fait l’amour avec la France, j’ai fait pipi dans l’urne et je me sens mieux. J’ai rempli mon devoir et puis penser à autre chose : à gagner du fric ou aux vacances. J’ai voté, ouf ! J’en ai fini pour un temps, j’ai délégué mes pouvoirs.
Plus la société évolue, plus l’individu vote ; et plus l’on vote, plus ce geste se dévalue. Alors pourquoi le vote ? – Pour le vote. C’est un rite d’exorcisme qui refait d’un monde – d’une société, d’un État – l’œuvre de la liberté des individus. Mais du coup celle-ci devient la chose de la société, de l’État. Je m’y intègre ; je ne me suis pas contenté de le subir, je l’ai choisi. La fête électorale est un rite de participation comme la messe : c’est pourquoi qui refuse cette société cuirassée en État a pour devoir civique de s’abstenir.
Sinon, de son esclave je deviens son complice. L’inconnaissable, le pouvoir absolu, c’est trop affreux. Alors, tout seul derrière un rideau, je glisse ce bulletin par une fente dans l’urne magique d’où va sortir le destin. C’est moi, enfin souverain ; bien content d’avoir abdiqué, débarrassé pour quatre ans de la corvée de choisir.
D’où l’importance grandissante que la société et l’individu attribuent au vote ; il suit la montée de l’ignorance et de l’impuissance comme son ombre. Et c’est quand le vote n’a plus de sens parce que l’électeur n’a même plus l’illusion du choix : quand ce n’est plus seulement pour des partis mais pour un parti unique qu’il doit voter, qu’il devient obligatoire. Quand une monnaie perd toute valeur, l’État impose le cours forcé.
Le vote est un rite fondateur. Le jour où la société n’y croira plus, elle aura changé. Déjà la nôtre avec ses sondages d’opinion comptabilise moins des libertés que des courants collectifs. Demain l’on ne votera plus. Mais ce ne sera pas à la suite d’un vote.
Bernard Charbonneau