Actuel­le­ment au Viet­nam, j’ai eu la chance de rencon­trer M. Van Hoa Tran,

Van Hoa Tran est né en 1949 au Viet­nam. Après l’ob­ten­tion du diplôme d’Etudes Appro­fon­dies de litté­ra­ture française à l’uni­ver­sité de Saigon (1971), il a gagné la France pour prépa­rer une thèse de docto­rat à Paris (Sorbonne Nouvelle-1977). Natu­ra­lisé français, il a été admis à l’École Natio­nale Supé­rieure des PTT, et à ce titre, il a suivi le cursus destiné aux élèves de l’ENA. Pendant plus de trente ans, au sein de La Poste, il a apporté son exper­tise dans diffé­rents domaines, à des postes de direc­tion et de mana­ge­ment. L’amour de son pays, le Viet­nam, d’une part ; avec sa culture et son histoire, la rencontre avec la France, son pays d’adop­tion, d’autre part, ont pu faire mûrir tout au long d’une vie une manière person­nelle de conce­voir et de vivre son propre bonheur sur terre.

Les lettres suivantes sont dispo­nibles dans son livre “Le Chemin du Retour”, elles ont été écrites par son père, je vous propose égale­ment quelques photos prises chez eux à Bao Lôc, au Viet­nam.

“La carac­té­ris­tique première du métier d’en­sei­gnant est d’être la clé magique qui ouvre les portes de l’en­fance, de poser les premières pierres pour des rela­tions harmo­nieuses entre ensei­gnants et élèves, puis entre ces derniers et la commu­nauté. » (Extrait des Lettres aux jeunes de vingt ans, écrites par notre père.)

De son vivant, lors des dernières années de sa vie, lorsque les travaux de jardi­nage et les prières lui lais­saient un peu de répit, il venait s’as­seoir derrière son bureau et se mettait à écrire. Il écri­vait des lettres à ses petits-enfants. Il m’en a confié quelques-unes, en me deman­dant de les traduire en français pour que mes enfants puissent les lire aussi.

Un jour, il a sélec­tionné certaines de ces lettres et les a fait éditer à Saigon, en 2005. Le titre du livre :

Lettres aux jeunes de vingt ans. Chacune de nos familles en avait un exem­plaire, dédi­cacé de sa propre main :
« Papa et maman vous trans­mettent à la fois leur corps et leur âme. Que vous les gardiez jusqu’à la fin de votre vie. »

Que notre père me permette de repro­duire ici quelques-unes de ces lettres, pour que nous écou­tions ensemble les paroles aimées d’un passé – le mien, mais qui aurait pu être le vôtre.

Que les jeunes lecteurs retiennent de ces lettres moins la défi­ni­tion d’un quel­conque idéal – car c’est à eux de trou­ver eux-mêmes le leur -, que le chemin qui y conduit : le sens de l’ef­fort, le refus du renon­ce­ment et du lais­ser-aller.

Première lettre : un bateau en pleine mer

Mes chers petits-enfants.

DSC_7584

Vous devez le savoir, l’homme qui vit sur terre ressemble fort à un bateau qui descend une rivière ou navigue en pleine mer; l’eau est souvent calme, le vent souffle dans le bon sens, mais il arrive que le bateau affronte la tempête. La vie humaine évoque aussi bien une pluie de roses tombant du ciel pour venir parfu­mer nos jardins qu’un tissu confec­tionné à partir des réali­tés que personne n’ap­pelle de ses vœux.

C’est juste­ment dans ces contra­rié­tés que l’homme trouve des oppor­tu­ni­tés pour affir­mer sa volonté d’être maître de son destin. L’im­por­tant pour lui est de savoir d’où il vient, où il va, pourquoi et comment il doit vivre. Exac­te­ment comme un bateau qui doit savoir de quel port il est parti, et celui vers lequel il se dirige. C’est drôle, n’est-ce pas, le bateau, objet sans cœur ni raison, mais capable de « savoir »? La vérité est que l’âme de ce bateau est celui qui le dirige et le fait avan­cer. Sans la force et la dexté­rité de ce dernier, le bateau ne peut rien contre la tempête; il peut chavi­rer et se lais­ser empor­ter par les courants.

En effet, que de ressem­blances entre un bateau en pleine mer et l’homme dans la vie. Un philo­sophe, en évoquant la nature humaine, a eu ces mots : « L’homme est un roseau pensant. » Chez l’homme, penser, réflé­chir, est vital. S’il n’est plus capable de penser juste, il n’est rien d’autre qu’un objet inanimé d’au­cune valeur. Dans sa construc­tion, l’homme est un ensemble formé par une enve­loppe corpo­relle et une inté­rio­rité. Par le corps, il est si fragile que parfois virus et bacté­rie parviennent à neutra­li­ser son système immu­ni­taire; mais par sa volonté et son courage, l’homme est capable de mode­ler la nature; il est supé­rieur à toutes les espèces vivantes, grâce à ses facul­tés intel­lec­tuelles et morales. Pour­tant, c’est souvent à cause de ces mêmes facul­tés qui le carac­té­risent que l’homme a commis des erreurs. Tel un bateau qui perd sa direc­tion, l’homme peut chavi­rer et sombrer dans les tempêtes de la vie. Se trom­per dans ses juge­ments, ne pas distin­guer le vrai du faux, ne pas assu­mer sa respon­sa­bi­lité vis-à-vis de soi-même ou de la société, sont autant de facteurs qui déclenchent des fléaux aux consé­quences multiples et diffi­ciles à maîtri­ser.

Main­te­nant que nous entrons dans le 21ème siècle, nous sommes portés par l’en­thou­siasme univer­sel et percep­tible aux quatre coins du monde pour une vie de conforts maté­riels permise par les plus belles réali­sa­tions tech­no­lo­giques; nous devons toute­fois garder toute notre luci­dité, demeu­rer conscients que, dans n’im­porte quel domaine, tous les compor­te­ments exces­sifs, allant au-delà du cadre moral accep­table, sont sources de désa­gré­ments ou de malheurs.

Après de nombreuses années consa­crées à l’ac­qui­si­tion du savoir, n’im­porte quel étudiant au Viet­nam connaît ce dicton : « Pour une utilité de dix ans, on plante des arbres ; pour une utilité de cent ans, on forme des hommes ». Et pour­tant, peu de gens en déduisent que l’homme en lui-même est le bien le plus précieux, par rapport à tout le reste, le pouvoir, la richesse, ou la situa­tion sociale ; trop souvent, on néglige la dimen­sion spiri­tuelle, et cède aux sirènes de la société maté­ria­liste.

L’his­toire nous a montré des vies exem­plaires. Au 4ème siècle, donc il y a très long­temps, vivait un jeune homme dont l’in­tel­li­gence et la viva­cité, pour­tant hors du commun, ne lui étaient d’au­cun secours; plus il avançait dans sa vie d’adulte, plus il s’en­gouf­frait dans les erreurs, comme si d’un nuage tout noir une lueur avait jailli, puis s’était éteinte défi­ni­ti­ve­ment. Durant ces années si impor­tantes pour la vie d’un homme, une fuite en avant ne lui lais­sait aucun répit ; il perdait tout sens critique, et tel un roseau il penchait à ras le sol, mais plus aucune force ne lui permet­tait de se redres­ser. Heureu­se­ment, Monica, sa mère, déci­dée à le sauver, était persua­dée que, s’il exis­tait des obstacles qu’au­cun ne pouvait fran­chir. Dieu le Tout Puis­sant pouvait le faire. Ainsi, jour après jour, sans jamais renon­cer, elle parvint à trans­for­mer son fils, qui s’en­ga­gea dans le chemin de la vertu, avant de deve­nir un éminent théo­lo­gien, philo­sophe et écri­vain : saint Augus­tin.

Dans tous les domaines, au sein de toutes les orga­ni­sa­tions ou commu­nau­tés, petites ou grandes, l’homme doit vivre dans l’es­pé­rance. C’est l’es­pé­rance qui nous donne la paix inté­rieure, et c’est en cela qu’elle est la source du bonheur. Monica n’a jamais perdu l’es­poir et elle a trouvé le bonheur.

Dans ces lettres, je veux vous parler de quelqu’un de bien ordi­naire, que vous pouvez recon­naître faci­le­ment. Il ne s’agit pas des exploits d’une personne excep­tion­nelle, qui fait partie de ceux qui ont écrit des pages d’his­toire pour le bien de leur pays, ou pour la paix dans le monde; il ne s’agit pas non plus des œuvres de folie de ces aven­tu­riers aux ambi­tions déme­su­rées qui ont ensan­glanté des peuples en voulant conqué­rir le monde entier. Il ne s’agit que de moi, sur le chemin de la vie, comme un voya­geur en train de termi­ner son dernier voyage. Pourquoi parler de moi ? Vous vous posez des ques­tions, n’est-ce pas ? Oui, c’est vrai, très souvent, je vous disais : « Il ne faut pas parler de soi ; le moi est haïs­sable ». Et me voilà, main­te­nant, en train de vous racon­ter des souve­nirs de ma propre vie !

Vous avez bien retenu mon conseil, j’en suis très heureux ! Mais écou­tez cette petite histoire, vous allez mieux comprendre. Certaines soirées, dans cette maison, toutes les lumières s’étei­gnaient ; tout le monde se trou­vait plongé dans l’obs­cu­rité complète, tel un aveugle ; cette obscu­rité semble modi­fier l’échelle du temps, où une minute devient presque une éter­nité. On ne voyait plus rien, on n’en­ten­dait plus rien, on voyait du noir partout, surtout dans sa tête. Les réac­tions d’af­fo­le­ments et d’éner­ve­ments ne se faisaient pas attendre : « Les bougies, vite, les bougies ! Les lampes à pétrole, où sont-elles ? J’avais pour­tant prévenu, il faut toujours les avoir à portée de mains ! Plus vite, plus vite ! Allu­mez les bougies. » Puis suivait le silence, un long silence que l’ar­dente attente de la lumière rendait quelque peu surna­tu­rel.

DSC_7638Tout à coup, tout le monde se mit à pous­ser des cris de joie : « Ah ! La lumière revient ! Elle est là ! » Tout rede­vient normal ; des discus­sions, des travaux, qui étaient suspen­dus, repre­naient.

Et c’est ainsi que les choses se passent dans la vie de tous les jours, pour chacun de nous, pour chaque famille, pour la société. La lumière, le soleil, nous apportent joie et vita­lité, tandis que l’obs­cu­rité sème tris­tesse et peur. Mais savez-vous qu’il y a quelque chose de plus inquié­tant encore? C’est lorsque la lumière de la vérité, l’at­ta­che­ment à un idéal, s’éteint défi­ni­ti­ve­ment en nous, et que personne ne cherche à la rallu­mer. C’est lorsque nous ne nous soucions plus de la vie inté­rieure, lorsque nous nous conten­tons de regar­der des choses sans les voir, de vivre sans jamais nous poser de ques­tions. Quelle tris­tesse! Et quel danger ! Que tous dans la famille, notam­ment les plus grands, ceux qui sont inves­tis d’une respon­sa­bi­lité morale à l’égard des autres, soient des sources de lumière qui s’éclairent mutuel­le­ment, et que nous légue­rons aux géné­ra­tions futures. Un de ces jours, vous devien­drez des parents, puis plus tard des grands-parents ; dès main­te­nant, prépa­rez-vous, ayez à votre échelle une vie exem­plaire, deve­nez un jour une lumière pour les plus jeunes. C’est là la part de travail qui incombe à notre « moi ». En ce sens, le « moi » est indis­pen­sable, n’est-ce pas ?

Au revoir, mes chers petits-enfants.

Deuxième lettre : La ques­tion est celle-ci, comment faut-il vivre ?

Mes chers petits-enfants,

II est impor­tant que vous le sachiez : c’est par des chemins diffé­rents que les ensei­gnants, comme papi, ont choisi d’être ensei­gnants; toute­fois, tôt ou tard, toutDSC_7603 ensei­gnant qui aime son travail recon­naît que c’est un métier parmi les plus beaux. La raison en est qu’il met en exergue l’im­por­tance de la vie inté­rieure. Un ensei­gnant, avec sa famille, peut vivre dans la pauvreté maté­rielle, mais il connaît toujours une sorte de paix inté­rieure, et en son for, il en est fier. Après plus d’un demi-siècle voué corps et âme à l’en­sei­gne­ment, je suis de plus en plus convaincu d’une chose: la vraie carac­té­ris­tique du métier d’en­sei­gnant, c’est d’être une clé magique qui ouvre les portes de l’en­fance, qui pose les premières pierres pour des rela­tions harmo­nieuses entre les ensei­gnants et les élèves, puis entre ces derniers et la commu­nauté. Et si l’en­sei­gnant est bien la personne centrale d’une école, l’ef­fi­ca­cité de son travail d’édu­ca­tion dépend étroi­te­ment du niveau de son propre déve­lop­pe­ment person­nel.

Je suis devenu ensei­gnant de la manière la plus simple, comme s’il n’y avait aucun autre choix possible. Il est fort probable que Dieu m’ait créé, avec ce corps et cette tète, pour que je me consacre à cette tâche, cette mission d’en­sei­gnant. Regar­dant souvent derrière moi, lorsque je revoyais toutes ces années passées d’une vie qui était loin d’être un long fleuve tranquille, je consta­tais que les moments de joie étaient moins fréquents que les moments de tris­tesse ou de tension ; mais ces moments de joie avaient un pouvoir d’at­trac­tion extra­or­di­naire, parce qu’ils prenaient source dans un monde désin­té­ressé. Le bonheur tel que je l’en­tends, le vrai, est à l’op­posé de cette recherche éper­due de conforts et de biens maté­riels. Comme entre l’eau et le feu, entre la lumière et l’obs­cu­rité.

Chacun a sa foi. Moi, j’ai la foi en Dieu le Créa­teur de l’uni­vers ; je crois profon­dé­ment que vivre c’est se mettre sous sa protec­tion. Lorsqu’on a sa foi, celle-ci doit être sincère et totale pour que nos actes puissent y puiser le plus d’éner­gie possible pour être complè­te­ment effi­caces. Peut-être au plus profond de chaque ensei­gnant qui croit en son métier, il y a une foi abso­lue dans un monde spiri­tuel. Je le dis puisque moi-même, si je suis profon­dé­ment croyant, c’est parce que je suis marqué à jamais par une histoire vraie, dont j’ai été témoin, et qui a semé dans ma jeunesse les germes d’une foi inébran­lable. Presque quatre-vingts années sont passées depuis, et pour­tant, chaque fois que j’ai l’oc­ca­sion d’y penser, cette histoire revient toujours avec la même netteté.

Cette année-là, j’avais 14 ans envi­ron. J’ha­bi­tais dans le village Van Xuân (province de ThuaT­hiên, ville de Hué), qui est le village natal de votre arrière- grand-mère. Dans le village, vivaient Monsieur H.P. et sa famille, de reli­gion catho­lique, et qui comp­tait parmi les trois familles les plus riches de Hué. En vérité, il était issu d’une famille pauvre, et vivait aupa­ra­vant des services dans le jardi­nage qu’il rendait à l’oc­ca­sion, à ceux qui le lui deman­daient. Un jour, en bêchant dans un jardin, il est tombé sur un trésor, plein de lingots d’or. Aux dires des experts, ce trésor datait de l’époque Tây Son, égaré pendant la guerre par des riches sur la route de l’exil. Monsieur H.P. était riche, mais anal­pha­bète, il ne savait ni lire, ni écrire. Pour gérer sa fortune, heureu­se­ment, il avait un secré­taire parti­cu­liè­re­ment débrouillard et loyal. Grâce à lui, les affaires de Monsieur H.P. se déve­lop­pèrent. Ce n’était pas le cas de l’édu­ca­tion de ses enfants, qui étaient nombreux, et pour la plupart bons à rien. Peut-être parce qu’il consa­crait le plus clair de son temps à sa tille H.T.H. qui avait des problèmes de saute. Elle avait deux ou trois ans de plus que papi. Sur son visage, il y avait encore les très nombreuses traces d’une vari­celle. Elle ne trou­vait pas de mari. Sensible aux soins atten­tion­nés de son père, elle lui voue en retour une fidé­lité exem­plaire.

Toute personne doit avoir ses derniers instants : la mort est terrible en soi, mais il en est ainsi, personne ne peut y échap­per, la vraie ques­tion est de savoir comment chacun va mourir. Or, cette ques­tion renvoie à une autre ; comment faut-il vivre ? Une mort agitée, tortu­rée par mille regrets, ou au contraire une mort paisible, comme si l’on entrait dans un profond sommeil ? Tout dépend de la manière dont on a vécu sa vie sur terre.

Les derniers instants de Monsieur H.P. furent parti­cu­liè­re­ment terri­fiants. Ce tut une mort agitée, malgré toute sa richesse. Il se tortu­rait à l’idée d’être obligé de lais­ser derrière lui tout l’argent qu’il avait accu­mulé. Si seule­ment on pouvait amener dans sa tombe tout ce qu’on possède ! Il a quitté ce monde, ne sachant quoi faire de ses biens. Lorsque le curé venait lui donner les derniers sacre­ments, il avait encore ses esprits, même s’il était conscient que la mort avait déjà commencé à enva­hir son corps, depuis ses membres infé­rieurs. Tout le monde voyait, sans savoir pourquoi, qu’il avait son poing fermé, derrière le dos, comme s’il tenait ferme­ment quelque chose. A chaque ques­tion du curé, il disait « oui » méca­nique­ment, mais lorsqu’on cher­chait à savoir pourquoi il avait la main dans le dos, ou qu’on lui deman­dait d’ou­vrir sa main, il refu­sait caté­go­rique­ment. Toute la famille se tenait autour de son lit, ses fils, ses filles, ses gendres, ses belles Hiles. Le curé leur deman­dait de reti­rer le bras du père, et de le croi­ser autour sa poitrine; personne n’osait. Lorsque le visage de Monsieur H.P. commença à raidir, le curé décida de le faire lui- même. Le poing semblait tenir encore plus fort ce qu’il cachait, y consa­crant le peu de force qui lui restait. Des efforts ultimes jusqu’au dernier. Le curé, avec une grande atten­tion, enleva l’objet du poing: c’était la clé du coffre-fort.

Toute la famille poussa un « oh », sans que l’on sût s’il s’agis­sait d’un « oh » de joie ou de tris­tesse. Il s’en suivit soudai­ne­ment une scène qui boule­versa le curé. La première personne à recon­naitre l’objet fut la jeune H.T.H. Elle arra­cha la clé de la main du curé et monta préci­pi­tam­ment à l’étage. Tous les autres, comme réveillés tout d’un coup par un soupçon, lui coururent après. Tout le monde se battit à l’étage pour avoir la clé, tandis qu’au rez-de-chaus­sée le mort avait encore ses yeux grands ouverts. Le curé restait pétri­fié. A cause de l’argent, les gens peuvent se dispu­ter et s’en­tre­tuer! C’était la première fois DSC_7602qu’il assis­tait à une pareille scène. Quelle tris­tesse ! Quelle horreur ! Est-ce que c’est la fin du monde ? Il n’y avait plus personne de la famille à côté du défunt. Il allait vers les gens du voisi­nage qui étaient venus pour prier ; il leur deman­dait de fermer les yeux du défunt et de procé­der au nettoyage de son corps.

Mesu­rez bien le pouvoir de l’argent. Il nous faut « manger pour vivre », et non pas « vivre pour manger ». Vous ne devez pas sous-esti­mer l’uti­lité de l’argent, mais non plus vous ne devez suréva­luer son rôle. Il y a là une raison toute simple : Si la vie consiste seule­ment à satis­faire ses besoins natu­rels, l’homme ne vaut pas plus que les animaux.

Méfiez-vous des gens inté­res­sés outre-mesure par les gains, plus soucieux des appa­rences que des quali­tés intrin­sèques. Car ces gens sont le plus souvent malhon­nêtes, machia­vé­liques; ils peuvent parve­nir à leurs fins, ponc­tuel­le­ment, et se montrer fiers de leurs conquêtes. Mais selon la vraie loi, « ac gia ac bao » (ceux qui commettent des actions répré­hen­sibles en récol­te­ront les consé­quences), ils fini­ront par être sanc­tion­nés.

Je souhaite que cette histoire vienne enri­chir vos réflexions.

Au revoir, mes chers petits-enfants.

Cinquième lettre : A propos de la civi­li­sa­tion

Mes chers petits-enfants,

DSC_7580Peut-être vous deman­de­rez-vous pourquoi j’ha­bite encore à Bao Lôc, des années après avoir quitté Hué, et pourquoi je m’ac­croche toujours à cette terre rouge qui sent telle­ment le labeur. C’est que, ici, les gens connaissent la valeur du travail et savent ce qu’est la soli­da­rité, dans les bons moments aussi bien que dans les mauvais. Ce sont des gens « civi­li­sés ». L’ex­pres­sion peut vous faire sourire, je le sais.

Que vous ne pensiez pas comme moi, c’est normal. J’ai eu votre âge : je vous connais. Proba­ble­ment ne me trompé-je pas beau­coup quand je songe à la manière dont vous perce­vez la notion de « civi­li­sa­tion », vous, mais peut-être aussi beau­coup d’adultes. Vous vous basez sur les appa­rences, la richesse, le pouvoir, les habits, les diplômes, le niveau de vie, les rela­tions. Bref, vous prenez les choses maté­rielles pour mesu­rer le niveau de civi­li­sa­tion. La jeunesse, c’est l’en­thou­siasme A toute épreuve, porté entiè­re­ment vers l’ave­nir et les nouveau­tés; c’est l’exi­gence du chan­ge­ment, du progrès dans tous les domaines. Telle une chemise ache­tée il y a quelques années, elle est vieille, elle ne vous va plus, elle ne corres­pond plus à vos goûts d’aujourd’­hui : vous refu­sez de la porter, vous préfé­rez la mettre A la poubelle I Vos vête­ments doivent être neufs, A la mode, portant des « marques » connues, étran­gères surtout. Ce que vous pensez n’est pas tota­le­ment faux, puisque la « civi­li­sa­tion » est un état de la société, passant de l’étape d’avant à l’étape actuelle, du point de vue maté­riel ou cultu­rel. Comment aller à l’en­contre de ce prin­cipe commu­né­ment admis, comment remon­ter à contre-courant de l’évo­lu­tion qui se veut natu­relle ? Mais il vous faut admettre que, derrière cette appa­rente unani­mité, il y a une plura­lité de points de vue, de tendances, de véri­tés. En effet, dans tous les domaines, aucune chose n’est parfaite, aucun groupe ne peut prétendre déte­nir seul la vérité. Rien, à part ce qui vient de Dieu le Créa­teur. La civi­li­sa­tion doit être un état qui émane d’un idéal absolu, univer­sel.

Je ne vais pas parler de théo­lo­gie avec vous. Je veux juste vous montrer des aspects concrets de la vie en société, à travers mes souve­nirs, ce que j’ai moi-même vu ou entendu. Vous aurez ainsi quelques repères venant d’un homme d’ex­pé­rience, vous permet­tant éven­tuel­le­ment de véri­fier et de peau­fi­ner vos propres opinions.

Je m’en souviens, à l’époque où j’étais en France, en 1987, chaque dimanche matin, à la fin de la messe, je sortais de l’église et atten­dais l’ar­ri­vée de quelqu’un de la famille venu me cher­cher. J’as­sis­tais alors à la même scène ; des groupes de personnes se suivaient sur le palier, longeaient un petit muret, allaient dans 1a direc­tion de leur voiture ; c’étaient des gens riches, très bien habillés, de belle allure ; ils montaient tous dans de grosses berlines, s’as­seyaient sur la banquette arrière, car le plus souvent elles avaient leur chauf­feur; les portières se fermaient dans un bruit sec, puis les voitures démar­raient. Peu impor­tait le reste ! Peu impor­tait qu’il y eût tous ces matins d’autres personnes, l’air malheu­reux, qui se mettaient le long du muret et qui mendiaient, sans un mot, avec juste un écri­teau sur lequel quelques mots étaient écrits. Les uns passaient, les autres atten­daient : c’était le spec­tacle de l’in­dif­fé­rence, tous les dimanches matin, à la porte de l’église. Je le sais bien, dans n’im­porte quelle société, il y a toujours des riches et des pauvres. Mais l’in­dif­fé­rence devrait nous impor­tu­ner. Elle nous renvoie à un mauvais côté de la nature humaine. Quoi de plus anti­no­mique et scan­da­leux que cet « exté­rieur » si triom­phant, et cet « inté­rieur » si pauvre.

Un de ces dimanches matin, j’aperçus une vieille dame, suivie d’un couple et de deux enfants. Je ne connais­sais pas leur pays d’ori­gine, mais, en tous cas, ils étaient des asia­tiques. Après quelques échanges, j’ap­pris qu’ils étaient viet­na­miens, arri­vés en France il y a de nombreuses années. Ils s’ha­billaient très modes­te­ment parce qu’ils étaient au chômage depuis long­temps. Avant de quit­ter la place, ils discu­taient entre eux à mi-voix, puis l’un d’eux s’avançait pour mettre des pièces d’argent dans la main des gens qu’ils ne connais­saient pas et qui n’étaient pas leurs compa­triotes. Puis ils dispa­rais­saient derrière le muret.

– Et papi ? Qu’est-ce que tu as fait ? As-tu donné aussi ?

– Non. J’au­rais voulu, mais je ne pouvais pas : je n’avais pas d’argent dans ma poche. Ce qui ne m’em­pê­chait pas d’être touché par ce que je voyais : la bonté humaine, la géné­ro­sité vis-à-vis de son prochain, étaient bien possibles. Et penser que c’étaient nos compa­triotes qui me permet­taient de m’en convaincre me procu­rait un senti­ment de bonheur et de fierté. Des compa­triotes qui vivaient pour­tant dans des condi­tions diffi­ciles, dans un pays haute­ment « civi­lisé ».

Oui, pendant mon séjour dans ce pays riche et animé, j’étais confronté aux spec­tacles de la pauvreté et de la soli­tude, et à l’op­posé, à l’éta­lage des richesses, le plus souvent dans un même décor. C’est que l’argent attire aux mêmes endroits ceux qui en ont, parfois trop, et ceux qui en ont besoin, j’étais inter­pellé par cette coha­bi­ta­tion à chaque coin de rue, par les excès d’une société permis­sive dans laquelle l’argent était roi et coulait à flots, je compre­nais mal pourquoi tant de gens étaient capables de tels excès, et la société vectrice de telles contra­dic­tions. Comme dans un miroir, je voyais la face cachée et obscure de la nature humaine, où les instincts, l’in­dif­fé­rence, le lais­ser-aller font la loi. Dans tous les pays riches, il doit y avoir ce genre de contra­dic­tion.

Une fois, j’al­lai à Paris avec tonton Ph. Vers 10 heures du soir, pour me montrer, comme il dit, la vie nocturne dans la « ville des lumières Il m’amena à Pigalle. Il avait raison. On aurait dit que la vie, au lieu de prendre une pause la nuit, redou­blait de vita­lité. Comme vous, pour sortir le soir. Il vous faut chan­ger de vête­ments, vous parer des plus belles robes de soirée. Les rues grouillaient de monde, et les voitures, avec leurs phares, s’en­che­vê­traient au milieu des carre­fours. Là des salles de ciné­mas. Là des cafés, toutes lumières dehors. Parmi les foules, par endroits, j’aper­ce­vais des femmes, beau­coup de femmes, aux tenues légères, lour­de­ment maquillées. Notre voiture ne pouvait avan­cer que lente­ment, par à coups, à côté d’autres voitures. La cohue était indes­crip­tible, parmi ceux qui arri­vaient et ceux qui voulaient repar­tir. Tout semblait natu­rel à ces gens, mais, moi, j’avais du mal à m’y faire.

DSC_7647– Je pense qu’il est temps de rentrer, dis-je à tonton.

– Tu es fati­gué, papa ?

– Non, je préfère pouvoir marcher un peu.

Notre voiture prit la première rue à droite pour quit­ter l’en­droit. On longeait les berges de la Seine, lorsque j’en­ten­dis monter de dessous un pont un gémis­se­ment humain, puis ces mots en français lancés au hasard dans la nuit, A l’in­ten­tion des passants : « Pitié, j’ai froid. » Il était presque minuit, faisait un froid de décembre, je deman­dai à descendre de la voiture, et m’ap­pro­chai du pont. En me diri­geant vers l’en­droit d’où venait le gémis­se­ment, j’aperçus un pauvre vieillard, tout trem­blant, assis au pied du pilier, recroque­villé et adossé à la masse de béton. Puis, un instant après, une autre ombre qui se rappro­chait du vieillard, et dans la nuit éclai­rée par des lumières qui descen­daient de la rue, je recon­nus la silhouette d’une vieille dame. Lente­ment, elle enleva la veste qu’elle portait et la posa déli­ca­te­ment sur le corps recroque­villé.

J’ar­rête là ; cette lettre est déjà longue. J’es­père que les anec­dotes que j’y ai racon­tées apportent une contri­bu­tion à vos réflexions sur ce que nous appe­lons la « civi­li­sa­tion ».

Au revoir, mes chers petits-enfants.

Septième lettre : Dans les pas de mon maître

Mes chers petits-enfants,

DSC_7413Après quinze jours durant lesquels j’étais cloué au lit à cause d’une grippe, je suis main­te­nant guéri. J’ai retrouvé mon appé­tit et mon sommeil. Finies, les heures d’en­nui passées entre quatre murs. Cela dit, comme pour tout, à côté des choses néga­tives, il y a toujours des choses posi­tives, et c’est à nous de les trou­ver. Pendant ces quinze jours, j’ai beau­coup pensé à vous: comment pour­rais-je vous être utile? J’ai repris mes lectures, et recom­mencé à écrire.

Je reprends le thème de la dernière lettre, « la civi­li­sa­tion ». Je vous raconte d’autres anec­dotes, pour vous appor­ter d’autres éléments de réflexion. Vous avez certai­ne­ment remarqué que, dans les socié­tés actuelles, les moyens de diffu­sion des infor­ma­tions ne manquent pas : radio, presse, télé­vi­sion, inter­net. Sur tous les sujets, vous pouvez, avoir faci­le­ment accès aux infor­ma­tions et parfaire ainsi vos connais­sances. Quelle chance pour vous ! Vous pouvez ainsi vous forger une opinion, ou vous procu­rer des moments de plai­sir, de joie ou, au contraire, de tris­tesse, de rejet. Vous pouvez, faire des tris, des rappro­che­ments, des synthèses, avant de tirer des conclu­sions pour vous- mêmes. Ces jours-ci, par exemple, les médias mettent en exergue les exemples de vieilles mères de famille érigées en « héroïnes » de la nation. Qu’est-ce que ces dames avaient fait pour méri­ter une telle recon­nais­sance ? Que doit-on ressen­tir devant tant de démons­tra­tion ? Je vous le dis : le senti­ment de recon­nais­sance de la nation à l’égard de ses héros est normal et juste, et il en est ainsi dans tous les pays du monde ; être admi­ra­tif, vouloir vous inspi­rer de leur exemple pour bien mener votre vie, c’est louable ; au contraire, si vous ne voulez, pas les prendre au sérieux, ou si vous vous en méfiez, vous serez dans l’er­reur.

Oui, ces « mères héroïques », lorsqu’elles avaient votre Age d’aujourd’­hui, 18 ou 19 ans, n’avaient pas les mêmes conforts maté­riels que vous. La majo­rité d’entre elles n’al­laient pas A l’école, n’avaient pas vos diplômes et vos connais­sances, ne s’ha­billaient pas aussi bien que vous. La société dans laquelle vous vivez, ouverte A la mondia­li­sa­tion, soumise à l’éco­no­mie de marché et où l’argent est roi, est à mille lieux de la leur. Et pour­tant, elles ont réalisé des choses extra­or­di­naires, ont écrit des pages d’his­toire, ou autre­ment dit, elles ont mêlé leur vie à celle de l’hu­ma­nité. Comment était-ce possible ? eh bien, en faisant de leurs manques (en richesses maté­rielles, en savoir) des sources de moti­va­tion pour aller toujours de l’avant. Elles n’avaient pas la chance de ces « mannequins » d’aujourd’­hui qui présentent et font ache­ter des « modèles de vête­ments de haute couture », mais, par leur impli­ca­tion dans le deve­nir collec­tif, elles-mêmes sont deve­nues des « modèles de vie » pour la jeunesse, enri­chis­sant ainsi le contenu d’une société « civi­li­sée ». Elles ne couraient pas après la fortune, le pouvoir, ou autres signes exté­rieurs de richesse ; elles s’oc­cu­paient moins de leur ego que du sort collec­tif ; elles connais­saient la valeur de l’ef­fort et la richesse morale. Ces vieilles dames, « héroïnes recon­nues » que vous voyez à la télé­vi­sion, étaient des jeunes de vingt ans qui durant toute une vie avaient contri­bué à bâtir une société harmo­nieuse, soli­daire, fondée sur le sens du sacri­fice et sur l’amour.

Oui, mes chers petits-enfants, seul l’amour peut donner la force. Là où il y a le vrai amour, celui qui va de pair avec partage et don de soi, là il y a la vraie joie dans la vie. Avoir le sens du sacri­fice, c’est être capable, si besoin est, de renon­cer à une part de soi pour le bien collec­tif. C’est de cette manière qu’on arrive à construire quelque chose de solide, de durable, de vrai­ment civi­lisé. Un roman­cier, qui est en même temps un philo­sophe, a eu ces mots : « La trans­for­ma­tion de la société commence par celle de l’in­di­vidu ». Ainsi, trans­for­mer la cellule fami­liale, c’est trans­for­mer le mari, la femme, les enfants. Comment, en effet, construire une société solide à partir des mauvaises struc­tures: des indi­vi­dus sans valeur humaine, sans esprit de respon­sa­bi­lité vis-à-vis de la commu­nauté ? S’agis­sant de la cellule fami­liale, il ne faut pas négli­ger le rôle du mariage ; plus ce rôle est affirmé, plus on a de chance d’avoir des cellules fami­liales en bonne santé, et comme pour les cellules du corps humain, c’est la société toute entière qui est en bonne santé. Bref, pour avoir une société solide, il faut d’abord former des indi­vi­dus.

Cela vous parait clair, n’est-ce pas ? Mais pour y arri­ver, ce n’est pas facile. Les diffi­cul­tés sont nombreuses, mais pas inso­lubles. La vérité, c’est que trop souvent, pour résoudre les diffi­cul­tés rencon­trées, nous pensons qu’il suffit de faire appel à notre intel­li­gence, à notre volonté. Peu de gens pense qu’il en faut bien plus pour aller jusqu’au bout de notre destin ; nous devons croire en une force spiri­tuelle qui nous est supé­rieure et qui nous aide à vaincre toutes les résis­tances. Cette force, c’est comme quelqu’un qui détien­drait un pouvoir absolu, qui serait lui-même un amour sans limite, auprès de qui tout un chacun pour­rait trou­ver récon­fort et supplé­ment d’éner­gie. Dans votre vie, devant des diffi­cul­tés qui vous semblent insur­mon­tables, sachez que par le passé bien d’autres avant vous ont pu aller jusqu’au bout de leur destin ; ils ont posé des pierres pour construire un Viet­nam dans le sens du progrès. Faites des efforts ! Soyez déter­mi­nés ! Ayez la foi ! Vous réali­se­rez de belles choses durant votre exis­tence.

Il y a un peu plus de soixante-ans, je m’en souviens, j’étais en classe de troi­sième à l’école de Quôc Hoc, à Hué. J’avais de très bons profes­seurs, parmi lesquels maître Dang Thai Mai, profes­seur de français.

Parmi les notions d’his­toire, nous savions tous: « Nos ancêtres les Gaulois ». A l’époque, pour avoir les meilleures notes, en effet, il fallait tout apprendre et réci­ter par cœur. Un jour, maître Dang Thai Mai entra dans la salle de classe, tout tendu. Nous ne l’avions jamais vu dans cet état. Il ne disait rien, le regard fixé sur le mur du fond. Silence pendant une longue minute. Il nous semblait même entendre les mouches voler. Tout d’un coup. Il se leva et nous dit : «  Asseyez-vous ! A force d’ap­prendre comme des perroquets, vous avez oublié vos racines! Nos ancêtres sont-ils vrai­ment les Gaulois ? – Vous, là-bas, DSC_7431qui sont nos ancêtres ? – Non, vous ne savez pas. A quoi bon apprendre ? A quoi bon réci­ter par cœur, et tout savoir sur Jeanne d’Arc ? A quoi bon avoir de bonnes notes? A quoi bon… – Vous, là-bas, répon­dez. C’est quoi, Mè Linh ? C’est le pays de qui ?

– Non, vous ne savez pas non plus. Eh bien, j’ai peur pour vous, vous allez perdre vos racines. »

Après un silence, il conti­nua: « Vous allez finir votre scola­rité. Vous allez avoir votre diplôme et votre travail. Vous allez deve­nir quelqu’un. Et vous allez orga­ni­ser de bons repas pour fêter et votre diplôme et votre nomi­na­tion ». Et puis, en français, il termi­nait son discours : « Ne faites pas entrer de viande avariée dans ce pays ! Avez-vous compris ! ». Je vous avoue que personne ne compre­nait, sur le coup, ce qu’il voulait dire ; il nous faudrait attendre des années, et le recul, et la lumière des événe­ments. Après cette longue tirade, il s’était calmé : « Eh bien, main­te­nant, ouvrez vos livres. Appre­nez bien, et réflé­chis­sez bien ; il faudra savoir comment il faut vivre! ». Puis il ouvrait son livre et nous expliquait les deux textes : « Nous et les conci­toyens », « A propos des pauvres et des esclaves ». Des expli­ca­tions claires et pleines d’hu­ma­nité.

Dix ans après, je commençais à ensei­gner à l’école de la Provi­dence, à Hué. Et durant toute ma vie d’en­sei­gnant, j’es­sayais de trans­mettre à mes élèves le message que j’avais reçu ce jour-là de mon maître.

Au revoir, mes chers petits-enfants.

Onzième lettre : Réus­sir sa vie

Mes chers petits-enfants,

DSC_7615Dans quelques semaines, ce sera la fin de votre année scolaire, n’est-ce pas ? C’est bien. Nous, grands- parents et parents, nous vivons toujours au rythme de vos études et des résul­tats obte­nus, avec des moments de joie et de décep­tion. Mais si l’on vous demande ce que vos études pour­ront appor­ter de concret dans votre vie, peut-être aurez-vous du mal à four­nir une réponse complète. Je le sais, durant ces longues années consa­crées aux études, tout jeune doit passer des jour­nées et des jour­nées à bouqui­ner, bouqui­ner et bouqui­ner. Tant d’ef­forts louables, bien entendu ; cepen­dant, j’ai peur que cela risque d’être exces­sif. Ne m’en voulez pas si je le dis, et écou­tez-moi.

Les études ne doivent pas être un bour­rage de crâne. Connaître par cœur les formules de calcul et les leçons d’his­toire, tout lire et tout rete­nir, vous aident bien entendu à avoir de bons résul­tats, de bonnes notes, mais ce n’est pas là l’objec­tif premier de l’édu­ca­tion. L’es­sen­tiel pour vous, me semble-t-il, consiste à respec­ter scru­pu­leu­se­ment l’em­ploi du temps de l’école, le programme de l’édu­ca­tion natio­nale, et acqué­rir le plus de connais­sances scolaires. Dommage que vous n’ayez pas élaboré par vous-mêmes et pour vous-mêmes un objec­tif person­nel, un projet pour votre vie, les moda­li­tés de mise en œuvre, les direc­tions à prendre, les chemins à éviter. A vrai dire, ce genre de ques­tions, vous devez vous les poser dès main­te­nant, durant vos études. Après, ce sera trop tard ; telle une feuille de papier, votre vie aura déjà pris des plis, diffi­ciles à effa­cer. Or, vous serez jugés défi­ni­ti­ve­ment sur votre savoir vivre.

L’ex­pé­rience a montré que la mission de l’édu­ca­tion, en géné­ral, consiste à acqué­rir les connais­sances, forti­fier l’es­prit ration­nel, aiguiller l’in­tel­li­gence, bref à garan­tir une vie réus­sie basée sur le savoir. Aujourd’­hui, plus que jamais aupa­ra­vant, face aux progrès de la société, tous les pays au monde se moder­nisent, s’ouvrent à la mondia­li­sa­tion. Vous, les jeunes, vous devez y prendre part, et il est donc normal, voire indis­pen­sable, que vous placiez vos études dans cette pers­pec­tive. Cepen­dant, si votre jeunesse se contente de voir le monde sous cet angle unique du savoir, sa contri­bu­tion risque d’être insuf­fi­sante.

Mes chers petits-enfants, durant ces années, vous avez dû entendre plusieurs fois cette formule : « Pour bâtir une société socia­liste, tout d’abord il faut avoir des indi­vi­dus épris de socia­lisme ». Vous avez pu entendre cette formule, sans y faire atten­tion, et ce serait bien dommage. Pour fonder correc­te­ment une société, il y a bien plus que le simple savoir. Il est évident que si la puis­sance du travail peut vous four­nir quan­ti­ta­ti­ve­ment le savoir, elle ne vous garan­tit pas d’en avoir la qualité, en tous cas suffi­sam­ment pour avoir la hauteur de vue néces­saire pour faire de vous un homme accom­pli. Pour faire de belles choses dans la vie, il faut non seule­ment avoir les capa­ci­tés suffi­santes, mais aussi nour­rir de grandes ambi­tions.

En effet, pour construire un gratte-ciel, beau­coup de temps est néces­saire ; il faut réflé­chir sur l’ar­chi­tec­ture, déter­mi­ner comment bâtir des fonda­tions solides, où trou­ver les meilleurs maté­riaux. Cons­truire une société humaine, y insuf­fler une âme et un senti­ment collec­tif, cela est beau­coup plus diffi­cile et exige encore plus de temps et de précau­tions. Les maté­riaux, ici, c’est en parti­cu­lier vous, la jeunesse en vous. Bien évidem­ment, les jeunes comme vous doivent répondre présents, mais il n’est pas ques­tion pour vous d’ac­cep­ter les tâches de manière incon­sé­quente, pour un si grand projet. Vous devez regar­der vers l’in­té­rieur de vous-mêmes, réflé­chir, médi­ter sur cette formule : « La trans­for­ma­tion de la société passe par celle de l’in­di­vidu ». Or, « l’in­di­vidu » est un terri­toire complexe, où les solu­tions aux problèmes semblent être les plus diffi­ciles à trou­ver. Vous pouvez avoir de solides convic­tions » un projet clair, un plan d’ac­tion précis pour le mettre en œuvre, mais si vous ne trou­vez pas d’équi­piers qui partagent vos ambi­tions, et qui croient à ce qu’ils font, vous ne pour­rez pas aller jusqu’au bout.

Vous voyez bien que l’objec­tif premier de l’édu­ca­tion est de former des jeunes, afin qu’ils puissent vivre plei­ne­ment leur vie d’homme ou de femme : faire comprendre les réali­tés, diffu­ser le savoir, susci­ter des ambi­tions.

Je crois à une part de « nature humaine » préexis­tante en chacun de nous; il appar­tient à l’édu­ca­tion de l’éveiller, de l’en­tre­te­nir, de la déve­lop­per pour que nous puis­sions inscrire nos ambi­tions sociales en confor­mité avec les exigences morales, sans tomber dans les excès. En effet, on ne peut avoir une cellule fami­liale solide, une société progres­siste, sans avoir des indi­vi­dus bien formés, « mora­le­ment » parlant. L’en­sei­gne­ment de la morale doit être au centre de l’édu­ca­tion, pour que, à terme, les jeunes vivent en harmo­nie avec eux-mêmes et les autres. Il n’y aura jamais trop de morale; il faut craindre qu’il n’y en ait pas assez. Accu­mu­ler les connais­sances, déve­lop­per votre esprit critique sans vous préoc­cu­per de cette dimen­sion morale, est une erreur qui peut être fatale. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Et du moment que « l’âme » est affec­tée, comment édifier les super­struc­tures ?

Réus­sir sa vie prend alors tout son sens. Celui qui vit avec son temps en mettant à profit son savoir, qui s’in­ter­roge sur l’ori­gine et sur le sens de la vie, qui sait qu’il y a des limites au-delà desquelles on tombe dans l’inac­cep­table, celui-là a toutes les chances de réus­sir sa vie. Il connaît une grande paix inté­rieure, convaincu qu’il ira au bout de son destin; il est disposé à lais­ser derrière lui ce qu’il a acquis durant sa vie, sans aucun regret. Cons­cient de sa richesse inté­rieure, la seule qui soit vrai­ment à lui, il vit toujours dans la séré­nité, il dégage la joie au profit de ceux qui l’ap­prochent. Plus rien n’est capable d’avoir une influence néga­tive sur son humeur.

Mes chers petits-enfants, l’his­toire du monde et des pays comporte des tour­nants, là où sont déci­dés, pour le sort des peuples ou de l’hu­ma­nité toute entière, des sauts en avant ou des retours en arrière. Vous êtes actuel­le­ment à un de ces tour­nants. Plus que jamais, vous avez votre rôle à jouer. Vous devez assu­mer toute votre respon­sa­bi­lité : construire un présent opti­mal, en évitant les erreurs du passé, en main­te­nant et réno­vant les bonnes tradi­tions. Tout le monde doit parti­ci­per à l’œuvre commune, mais vous, les jeunes, en parti­cu­lier. DSC_7601

J’ai pour­tant un sujet d’inquié­tude; après vos études, vous fondez une famille, vous nour­ris­sez des ambi­tions pour vous, pour votre famille, pour votre pays, vous êtes fiers d’avoir obtenu les meilleurs maté­riaux pour le faire ; mais, au moment de vous jeter à l’eau, trop souvent, des obstacles surviennent, plusieurs contraintes vous retiennent. Déci­der, puis, après, hési­ter. Déci­der de parti­ci­per à l’œuvre collec­tive, et hési­ter puisqu’il y a aussi des inté­rêts person­nels, son pré carré, à préser­ver.

Ah, les Inté­rêts person­nels, quoi de plus légi­time ! S’y atta­cher fait partie de cette « nature humaine » dont je vous ai parlé. Et pour­tant, tels des courants au fond de l’océan qui peuvent se lever et trans­for­mer les vagues en mer déchai­née, les aspi­ra­tions au fond de chacun de nous peuvent déchaî­ner des passions incon­trô­lables. Surtout à votre âge, car la jeunesse est comme une toute nouvelle page d’his­toire à écrire ; elle est une mer ouverte à toutes les aven­tures possibles, mer où les courants dans les profon­deurs peuvent remon­ter à la surface sans trop de résis­tance : la soif de l’argent et du pouvoir, l’or­gueil, la jalou­sie, l’égoïs­me… Les inté­rêts person­nels ne sont légi­times qu’a­vant de tomber de l’ex­cès. Il vous sera diffi­cile de trou­ver la voie du juste milieu.

Bien des personnes ont trouvé le chemin pour monter haut, très haut dans l’échelle sociale, mais qui demeu­re­ront toujours insa­tiables. Je vous le dis, ce n’est pas la vie que je souhaite pour vous, car vivre ainsi c’est vivre dans la dépen­dance. Ne soyez pas pessi­mistes ; bien d’autres ont réussi leur vie sociale, tout en trou­vant, dans le même temps, ce qu’ils appellent une raison de vivre. Ils se dévouaient aux grandes causes de l’hu­ma­nité. Ils ne disaient pas non à l’argent, au pouvoir; au contraire, ils en avaient besoin, comme tout le monde car la vie en société est orga­ni­sée ainsi, mais ils en avaient besoin comme on a besoin d’un outil pour travailler. L’être humain doit rester maître de l’argent, et non le contraire.

Réus­sir sa vie, c’est réus­sir à vivre comme un être humain.

Au revoir, mes chers petits-enfants.

Comments to: Lettres aux jeunes de vingt ans

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.