Actuel­le­ment au Viet­nam, j’ai eu la chance de ren­con­trer M. Van Hoa Tran,

Van Hoa Tran est né en 1949 au Viet­nam. Après l’obtention du diplôme d’Etudes Appro­fon­dies de lit­té­ra­ture fran­çaise à l’université de Sai­gon (1971), il a gagné la France pour pré­pa­rer une thèse de doc­to­rat à Paris (Sor­bonne Nou­velle-1977). Natu­ra­li­sé fran­çais, il a été admis à l’École Natio­nale Supé­rieure des PTT, et à ce titre, il a sui­vi le cur­sus des­ti­né aux élèves de l’ENA. Pen­dant plus de trente ans, au sein de La Poste, il a appor­té son exper­tise dans dif­fé­rents domaines, à des postes de direc­tion et de mana­ge­ment. L’amour de son pays, le Viet­nam, d’une part ; avec sa culture et son his­toire, la ren­contre avec la France, son pays d’adoption, d’autre part, ont pu faire mûrir tout au long d’une vie une manière per­son­nelle de conce­voir et de vivre son propre bon­heur sur terre.

Les lettres sui­vantes sont dis­po­nibles dans son livre « Le Che­min du Retour », elles ont été écrites par son père, je vous pro­pose éga­le­ment quelques pho­tos prises chez eux à Bao Lôc, au Viet­nam.

« La carac­té­ris­tique pre­mière du métier d’en­sei­gnant est d’être la clé magique qui ouvre les portes de l’en­fance, de poser les pre­mières pierres pour des rela­tions har­mo­nieuses entre ensei­gnants et élèves, puis entre ces der­niers et la com­mu­nau­té. » (Extrait des Lettres aux jeunes de vingt ans, écrites par notre père.)

De son vivant, lors des der­nières années de sa vie, lorsque les tra­vaux de jar­di­nage et les prières lui lais­saient un peu de répit, il venait s’as­seoir der­rière son bureau et se met­tait à écrire. Il écri­vait des lettres à ses petits-enfants. Il m’en a confié quelques-unes, en me deman­dant de les tra­duire en fran­çais pour que mes enfants puissent les lire aus­si.

Un jour, il a sélec­tion­né cer­taines de ces lettres et les a fait édi­ter à Sai­gon, en 2005. Le titre du livre :

Lettres aux jeunes de vingt ans. Cha­cune de nos familles en avait un exem­plaire, dédi­ca­cé de sa propre main :
« Papa et maman vous trans­mettent à la fois leur corps et leur âme. Que vous les gar­diez jusqu’à la fin de votre vie. »

Que notre père me per­mette de repro­duire ici quelques-unes de ces lettres, pour que nous écou­tions ensemble les paroles aimées d’un pas­sé — le mien, mais qui aurait pu être le vôtre.

Que les jeunes lec­teurs retiennent de ces lettres moins la défi­ni­tion d’un quel­conque idéal — car c’est à eux de trou­ver eux-mêmes le leur -, que le che­min qui y conduit : le sens de l’effort, le refus du renon­ce­ment et du lais­ser-aller.

Première lettre : un bateau en pleine mer

Mes chers petits-enfants.

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Vous devez le savoir, l’homme qui vit sur terre res­semble fort à un bateau qui des­cend une rivière ou navigue en pleine mer ; l’eau est sou­vent calme, le vent souffle dans le bon sens, mais il arrive que le bateau affronte la tem­pête. La vie humaine évoque aus­si bien une pluie de roses tom­bant du ciel pour venir par­fu­mer nos jar­dins qu’un tis­su confec­tion­né à par­tir des réa­li­tés que per­sonne n’appelle de ses vœux.

C’est jus­te­ment dans ces contra­rié­tés que l’homme trouve des oppor­tu­ni­tés pour affir­mer sa volon­té d’être maître de son des­tin. L’important pour lui est de savoir d’où il vient, où il va, pour­quoi et com­ment il doit vivre. Exac­te­ment comme un bateau qui doit savoir de quel port il est par­ti, et celui vers lequel il se dirige. C’est drôle, n’est-ce pas, le bateau, objet sans cœur ni rai­son, mais capable de « savoir » ? La véri­té est que l’âme de ce bateau est celui qui le dirige et le fait avan­cer. Sans la force et la dex­té­ri­té de ce der­nier, le bateau ne peut rien contre la tem­pête ; il peut cha­vi­rer et se lais­ser empor­ter par les cou­rants.

En effet, que de res­sem­blances entre un bateau en pleine mer et l’homme dans la vie. Un phi­lo­sophe, en évo­quant la nature humaine, a eu ces mots : « L’homme est un roseau pen­sant. » Chez l’homme, pen­ser, réflé­chir, est vital. S’il n’est plus capable de pen­ser juste, il n’est rien d’autre qu’un objet inani­mé d’aucune valeur. Dans sa construc­tion, l’homme est un ensemble for­mé par une enve­loppe cor­po­relle et une inté­rio­ri­té. Par le corps, il est si fra­gile que par­fois virus et bac­té­rie par­viennent à neu­tra­li­ser son sys­tème immu­ni­taire ; mais par sa volon­té et son cou­rage, l’homme est capable de mode­ler la nature ; il est supé­rieur à toutes les espèces vivantes, grâce à ses facul­tés intel­lec­tuelles et morales. Pour­tant, c’est sou­vent à cause de ces mêmes facul­tés qui le carac­té­risent que l’homme a com­mis des erreurs. Tel un bateau qui perd sa direc­tion, l’homme peut cha­vi­rer et som­brer dans les tem­pêtes de la vie. Se trom­per dans ses juge­ments, ne pas dis­tin­guer le vrai du faux, ne pas assu­mer sa res­pon­sa­bi­li­té vis-à-vis de soi-même ou de la socié­té, sont autant de fac­teurs qui déclenchent des fléaux aux consé­quences mul­tiples et dif­fi­ciles à maî­tri­ser.

Main­te­nant que nous entrons dans le 21ème siècle, nous sommes por­tés par l’en­thou­siasme uni­ver­sel et per­cep­tible aux quatre coins du monde pour une vie de conforts maté­riels per­mise par les plus belles réa­li­sa­tions tech­no­lo­giques ; nous devons tou­te­fois gar­der toute notre luci­di­té, demeu­rer conscients que, dans n’im­porte quel domaine, tous les com­por­te­ments exces­sifs, allant au-delà du cadre moral accep­table, sont sources de désa­gré­ments ou de mal­heurs.

Après de nom­breuses années consa­crées à l’acquisition du savoir, n’importe quel étu­diant au Viet­nam connaît ce dic­ton : « Pour une uti­li­té de dix ans, on plante des arbres ; pour une uti­li­té de cent ans, on forme des hommes ». Et pour­tant, peu de gens en déduisent que l’homme en lui-même est le bien le plus pré­cieux, par rap­port à tout le reste, le pou­voir, la richesse, ou la situa­tion sociale ; trop sou­vent, on néglige la dimen­sion spi­ri­tuelle, et cède aux sirènes de la socié­té maté­ria­liste.

L’histoire nous a mon­tré des vies exem­plaires. Au 4ème siècle, donc il y a très long­temps, vivait un jeune homme dont l’in­tel­li­gence et la viva­ci­té, pour­tant hors du com­mun, ne lui étaient d’aucun secours ; plus il avan­çait dans sa vie d’a­dulte, plus il s’engouffrait dans les erreurs, comme si d’un nuage tout noir une lueur avait jailli, puis s’était éteinte défi­ni­ti­ve­ment. Durant ces années si impor­tantes pour la vie d’un homme, une fuite en avant ne lui lais­sait aucun répit ; il per­dait tout sens cri­tique, et tel un roseau il pen­chait à ras le sol, mais plus aucune force ne lui per­met­tait de se redres­ser. Heu­reu­se­ment, Moni­ca, sa mère, déci­dée à le sau­ver, était per­sua­dée que, s’il exis­tait des obs­tacles qu’aucun ne pou­vait fran­chir. Dieu le Tout Puis­sant pou­vait le faire. Ain­si, jour après jour, sans jamais renon­cer, elle par­vint à trans­for­mer son fils, qui s’engagea dans le che­min de la ver­tu, avant de deve­nir un émi­nent théo­lo­gien, phi­lo­sophe et écri­vain : saint Augus­tin.

Dans tous les domaines, au sein de toutes les orga­ni­sa­tions ou com­mu­nau­tés, petites ou grandes, l’homme doit vivre dans l’espérance. C’est l’espérance qui nous donne la paix inté­rieure, et c’est en cela qu’elle est la source du bon­heur. Moni­ca n’a jamais per­du l’espoir et elle a trou­vé le bon­heur.

Dans ces lettres, je veux vous par­ler de quelqu’un de bien ordi­naire, que vous pou­vez recon­naître faci­le­ment. Il ne s’agit pas des exploits d’une per­sonne excep­tion­nelle, qui fait par­tie de ceux qui ont écrit des pages d’histoire pour le bien de leur pays, ou pour la paix dans le monde ; il ne s’agit pas non plus des œuvres de folie de ces aven­tu­riers aux ambi­tions déme­su­rées qui ont ensan­glan­té des peuples en vou­lant conqué­rir le monde entier. Il ne s’a­git que de moi, sur le che­min de la vie, comme un voya­geur en train de ter­mi­ner son der­nier voyage. Pour­quoi par­ler de moi ? Vous vous posez des ques­tions, n’est-ce pas ? Oui, c’est vrai, très sou­vent, je vous disais : « Il ne faut pas par­ler de soi ; le moi est haïs­sable ». Et me voi­là, main­te­nant, en train de vous racon­ter des sou­ve­nirs de ma propre vie !

Vous avez bien rete­nu mon conseil, j’en suis très heu­reux ! Mais écou­tez cette petite his­toire, vous allez mieux com­prendre. Cer­taines soi­rées, dans cette mai­son, toutes les lumières s’é­tei­gnaient ; tout le monde se trou­vait plon­gé dans l’obs­cu­ri­té com­plète, tel un aveugle ; cette obs­cu­ri­té semble modi­fier l’échelle du temps, où une minute devient presque une éter­ni­té. On ne voyait plus rien, on n’en­ten­dait plus rien, on voyait du noir par­tout, sur­tout dans sa tête. Les réac­tions d’af­fo­le­ments et d’é­ner­ve­ments ne se fai­saient pas attendre : « Les bou­gies, vite, les bou­gies ! Les lampes à pétrole, où sont-elles ? J’avais pour­tant pré­ve­nu, il faut tou­jours les avoir à por­tée de mains ! Plus vite, plus vite ! Allu­mez les bou­gies. » Puis sui­vait le silence, un long silence que l’ardente attente de la lumière ren­dait quelque peu sur­na­tu­rel.

DSC_7638Tout à coup, tout le monde se mit à pous­ser des cris de joie : « Ah ! La lumière revient ! Elle est là ! » Tout rede­vient nor­mal ; des dis­cus­sions, des tra­vaux, qui étaient sus­pen­dus, repre­naient.

Et c’est ain­si que les choses se passent dans la vie de tous les jours, pour cha­cun de nous, pour chaque famille, pour la socié­té. La lumière, le soleil, nous apportent joie et vita­li­té, tan­dis que l’obscurité sème tris­tesse et peur. Mais savez-vous qu’il y a quelque chose de plus inquié­tant encore ? C’est lorsque la lumière de la véri­té, l’at­ta­che­ment à un idéal, s’éteint défi­ni­ti­ve­ment en nous, et que per­sonne ne cherche à la ral­lu­mer. C’est lorsque nous ne nous sou­cions plus de la vie inté­rieure, lorsque nous nous conten­tons de regar­der des choses sans les voir, de vivre sans jamais nous poser de ques­tions. Quelle tris­tesse ! Et quel dan­ger ! Que tous dans la famille, notam­ment les plus grands, ceux qui sont inves­tis d’une res­pon­sa­bi­li­té morale à l’égard des autres, soient des sources de lumière qui s’é­clairent mutuel­le­ment, et que nous légue­rons aux géné­ra­tions futures. Un de ces jours, vous devien­drez des parents, puis plus tard des grands-parents ; dès main­te­nant, pré­pa­rez-vous, ayez à votre échelle une vie exem­plaire, deve­nez un jour une lumière pour les plus jeunes. C’est là la part de tra­vail qui incombe à notre « moi ». En ce sens, le « moi » est indis­pen­sable, n’est-ce pas ?

Au revoir, mes chers petits-enfants.

Deuxième lettre : La question est celle-ci, comment faut-il vivre ?

Mes chers petits-enfants,

II est impor­tant que vous le sachiez : c’est par des che­mins dif­fé­rents que les ensei­gnants, comme papi, ont choi­si d’être ensei­gnants ; tou­te­fois, tôt ou tard, toutDSC_7603 ensei­gnant qui aime son tra­vail recon­naît que c’est un métier par­mi les plus beaux. La rai­son en est qu’il met en exergue l’importance de la vie inté­rieure. Un ensei­gnant, avec sa famille, peut vivre dans la pau­vre­té maté­rielle, mais il connaît tou­jours une sorte de paix inté­rieure, et en son for, il en est fier. Après plus d’un demi-siècle voué corps et âme à l’en­sei­gne­ment, je suis de plus en plus convain­cu d’une chose : la vraie carac­té­ris­tique du métier d’en­sei­gnant, c’est d’être une clé magique qui ouvre les portes de l’enfance, qui pose les pre­mières pierres pour des rela­tions har­mo­nieuses entre les ensei­gnants et les élèves, puis entre ces der­niers et la com­mu­nau­té. Et si l’enseignant est bien la per­sonne cen­trale d’une école, l’efficacité de son tra­vail d’éducation dépend étroi­te­ment du niveau de son propre déve­lop­pe­ment per­son­nel.

Je suis deve­nu ensei­gnant de la manière la plus simple, comme s’il n’y avait aucun autre choix pos­sible. Il est fort pro­bable que Dieu m’ait créé, avec ce corps et cette tète, pour que je me consacre à cette tâche, cette mis­sion d’enseignant. Regar­dant sou­vent der­rière moi, lorsque je revoyais toutes ces années pas­sées d’une vie qui était loin d’être un long fleuve tran­quille, je consta­tais que les moments de joie étaient moins fré­quents que les moments de tris­tesse ou de ten­sion ; mais ces moments de joie avaient un pou­voir d’attraction extra­or­di­naire, parce qu’ils pre­naient source dans un monde dés­in­té­res­sé. Le bon­heur tel que je l’entends, le vrai, est à l’op­po­sé de cette recherche éper­due de conforts et de biens maté­riels. Comme entre l’eau et le feu, entre la lumière et l’obscurité.

Cha­cun a sa foi. Moi, j’ai la foi en Dieu le Créa­teur de l’univers ; je crois pro­fon­dé­ment que vivre c’est se mettre sous sa pro­tec­tion. Lors­qu’on a sa foi, celle-ci doit être sin­cère et totale pour que nos actes puissent y pui­ser le plus d’énergie pos­sible pour être com­plè­te­ment effi­caces. Peut-être au plus pro­fond de chaque ensei­gnant qui croit en son métier, il y a une foi abso­lue dans un monde spi­ri­tuel. Je le dis puisque moi-même, si je suis pro­fon­dé­ment croyant, c’est parce que je suis mar­qué à jamais par une his­toire vraie, dont j’ai été témoin, et qui a semé dans ma jeu­nesse les germes d’une foi inébran­lable. Presque quatre-vingts années sont pas­sées depuis, et pour­tant, chaque fois que j’ai l’occasion d’y pen­ser, cette his­toire revient tou­jours avec la même net­te­té.

Cette année-là, j’avais 14 ans envi­ron. J’habitais dans le vil­lage Van Xuân (pro­vince de Thua­Thiên, ville de Hué), qui est le vil­lage natal de votre arrière- grand-mère. Dans le vil­lage, vivaient Mon­sieur H.P. et sa famille, de reli­gion catho­lique, et qui comp­tait par­mi les trois familles les plus riches de Hué. En véri­té, il était issu d’une famille pauvre, et vivait aupa­ra­vant des ser­vices dans le jar­di­nage qu’il ren­dait à l’occasion, à ceux qui le lui deman­daient. Un jour, en bêchant dans un jar­din, il est tom­bé sur un tré­sor, plein de lin­gots d’or. Aux dires des experts, ce tré­sor datait de l’époque Tây Son, éga­ré pen­dant la guerre par des riches sur la route de l’exil. Mon­sieur H.P. était riche, mais anal­pha­bète, il ne savait ni lire, ni écrire. Pour gérer sa for­tune, heu­reu­se­ment, il avait un secré­taire par­ti­cu­liè­re­ment débrouillard et loyal. Grâce à lui, les affaires de Mon­sieur H.P. se déve­lop­pèrent. Ce n’é­tait pas le cas de l’é­du­ca­tion de ses enfants, qui étaient nom­breux, et pour la plu­part bons à rien. Peut-être parce qu’il consa­crait le plus clair de son temps à sa tille H.T.H. qui avait des pro­blèmes de saute. Elle avait deux ou trois ans de plus que papi. Sur son visage, il y avait encore les très nom­breuses traces d’une vari­celle. Elle ne trou­vait pas de mari. Sen­sible aux soins atten­tion­nés de son père, elle lui voue en retour une fidé­li­té exem­plaire.

Toute per­sonne doit avoir ses der­niers ins­tants : la mort est ter­rible en soi, mais il en est ain­si, per­sonne ne peut y échap­per, la vraie ques­tion est de savoir com­ment cha­cun va mou­rir. Or, cette ques­tion ren­voie à une autre ; com­ment faut-il vivre ? Une mort agi­tée, tor­tu­rée par mille regrets, ou au contraire une mort pai­sible, comme si l’on entrait dans un pro­fond som­meil ? Tout dépend de la manière dont on a vécu sa vie sur terre.

Les der­niers ins­tants de Mon­sieur H.P. furent par­ti­cu­liè­re­ment ter­ri­fiants. Ce tut une mort agi­tée, mal­gré toute sa richesse. Il se tor­tu­rait à l’i­dée d’être obli­gé de lais­ser der­rière lui tout l’argent qu’il avait accu­mu­lé. Si seule­ment on pou­vait ame­ner dans sa tombe tout ce qu’on pos­sède ! Il a quit­té ce monde, ne sachant quoi faire de ses biens. Lorsque le curé venait lui don­ner les der­niers sacre­ments, il avait encore ses esprits, même s’il était conscient que la mort avait déjà com­men­cé à enva­hir son corps, depuis ses membres infé­rieurs. Tout le monde voyait, sans savoir pour­quoi, qu’il avait son poing fer­mé, der­rière le dos, comme s’il tenait fer­me­ment quelque chose. A chaque ques­tion du curé, il disait « oui » méca­ni­que­ment, mais lorsqu’on cher­chait à savoir pour­quoi il avait la main dans le dos, ou qu’on lui deman­dait d’ouvrir sa main, il refu­sait caté­go­ri­que­ment. Toute la famille se tenait autour de son lit, ses fils, ses filles, ses gendres, ses belles Hiles. Le curé leur deman­dait de reti­rer le bras du père, et de le croi­ser autour sa poi­trine ; per­sonne n’osait. Lorsque le visage de Mon­sieur H.P. com­men­ça à rai­dir, le curé déci­da de le faire lui- même. Le poing sem­blait tenir encore plus fort ce qu’il cachait, y consa­crant le peu de force qui lui res­tait. Des efforts ultimes jus­qu’au der­nier. Le curé, avec une grande atten­tion, enle­va l’objet du poing : c’é­tait la clé du coffre-fort.

Toute la famille pous­sa un « oh », sans que l’on sût s’il s’agissait d’un « oh » de joie ou de tris­tesse. Il s’en sui­vit sou­dai­ne­ment une scène qui bou­le­ver­sa le curé. La pre­mière per­sonne à recon­naitre l’objet fut la jeune H.T.H. Elle arra­cha la clé de la main du curé et mon­ta pré­ci­pi­tam­ment à l’étage. Tous les autres, comme réveillés tout d’un coup par un soup­çon, lui cou­rurent après. Tout le monde se bat­tit à l’étage pour avoir la clé, tan­dis qu’au rez-de-chaus­sée le mort avait encore ses yeux grands ouverts. Le curé res­tait pétri­fié. A cause de l’argent, les gens peuvent se dis­pu­ter et s’entretuer ! C’était la pre­mière fois DSC_7602qu’il assis­tait à une pareille scène. Quelle tris­tesse ! Quelle hor­reur ! Est-ce que c’est la fin du monde ? Il n’y avait plus per­sonne de la famille à côté du défunt. Il allait vers les gens du voi­si­nage qui étaient venus pour prier ; il leur deman­dait de fer­mer les yeux du défunt et de pro­cé­der au net­toyage de son corps.

Mesu­rez bien le pou­voir de l’argent. Il nous faut « man­ger pour vivre », et non pas « vivre pour man­ger ». Vous ne devez pas sous-esti­mer l’utilité de l’argent, mais non plus vous ne devez sur­éva­luer son rôle. Il y a là une rai­son toute simple : Si la vie consiste seule­ment à satis­faire ses besoins natu­rels, l’homme ne vaut pas plus que les ani­maux.

Méfiez-vous des gens inté­res­sés outre-mesure par les gains, plus sou­cieux des appa­rences que des qua­li­tés intrin­sèques. Car ces gens sont le plus sou­vent mal­hon­nêtes, machia­vé­liques ; ils peuvent par­ve­nir à leurs fins, ponc­tuel­le­ment, et se mon­trer fiers de leurs conquêtes. Mais selon la vraie loi, « ac gia ac bao » (ceux qui com­mettent des actions répré­hen­sibles en récol­te­ront les consé­quences), ils fini­ront par être sanc­tion­nés.

Je sou­haite que cette his­toire vienne enri­chir vos réflexions.

Au revoir, mes chers petits-enfants.

Cinquième lettre : A propos de la civilisation

Mes chers petits-enfants,

DSC_7580Peut-être vous deman­de­rez-vous pour­quoi j’habite encore à Bao Lôc, des années après avoir quit­té Hué, et pour­quoi je m’ac­croche tou­jours à cette terre rouge qui sent tel­le­ment le labeur. C’est que, ici, les gens connaissent la valeur du tra­vail et savent ce qu’est la soli­da­ri­té, dans les bons moments aus­si bien que dans les mau­vais. Ce sont des gens « civi­li­sés ». L’expression peut vous faire sou­rire, je le sais.

Que vous ne pen­siez pas comme moi, c’est nor­mal. J’ai eu votre âge : je vous connais. Pro­ba­ble­ment ne me trom­pé-je pas beau­coup quand je songe à la manière dont vous per­ce­vez la notion de « civi­li­sa­tion », vous, mais peut-être aus­si beau­coup d’a­dultes. Vous vous basez sur les appa­rences, la richesse, le pou­voir, les habits, les diplômes, le niveau de vie, les rela­tions. Bref, vous pre­nez les choses maté­rielles pour mesu­rer le niveau de civi­li­sa­tion. La jeu­nesse, c’est l’en­thou­siasme A toute épreuve, por­té entiè­re­ment vers l’avenir et les nou­veau­tés ; c’est l’exigence du chan­ge­ment, du pro­grès dans tous les domaines. Telle une che­mise ache­tée il y a quelques années, elle est vieille, elle ne vous va plus, elle ne cor­res­pond plus à vos goûts d’aujourd’hui : vous refu­sez de la por­ter, vous pré­fé­rez la mettre A la pou­belle I Vos vête­ments doivent être neufs, A la mode, por­tant des « marques » connues, étran­gères sur­tout. Ce que vous pen­sez n’est pas tota­le­ment faux, puisque la « civi­li­sa­tion » est un état de la socié­té, pas­sant de l’étape d’a­vant à l’étape actuelle, du point de vue maté­riel ou cultu­rel. Com­ment aller à l’en­contre de ce prin­cipe com­mu­né­ment admis, com­ment remon­ter à contre-cou­rant de l’évolution qui se veut natu­relle ? Mais il vous faut admettre que, der­rière cette appa­rente una­ni­mi­té, il y a une plu­ra­li­té de points de vue, de ten­dances, de véri­tés. En effet, dans tous les domaines, aucune chose n’est par­faite, aucun groupe ne peut pré­tendre déte­nir seul la véri­té. Rien, à part ce qui vient de Dieu le Créa­teur. La civi­li­sa­tion doit être un état qui émane d’un idéal abso­lu, uni­ver­sel.

Je ne vais pas par­ler de théo­lo­gie avec vous. Je veux juste vous mon­trer des aspects concrets de la vie en socié­té, à tra­vers mes sou­ve­nirs, ce que j’ai moi-même vu ou enten­du. Vous aurez ain­si quelques repères venant d’un homme d’expérience, vous per­met­tant éven­tuel­le­ment de véri­fier et de peau­fi­ner vos propres opi­nions.

Je m’en sou­viens, à l’époque où j’étais en France, en 1987, chaque dimanche matin, à la fin de la messe, je sor­tais de l’église et atten­dais l’ar­ri­vée de quelqu’un de la famille venu me cher­cher. J’assistais alors à la même scène ; des groupes de per­sonnes se sui­vaient sur le palier, lon­geaient un petit muret, allaient dans 1a direc­tion de leur voi­ture ; c’étaient des gens riches, très bien habillés, de belle allure ; ils mon­taient tous dans de grosses ber­lines, s’asseyaient sur la ban­quette arrière, car le plus sou­vent elles avaient leur chauf­feur ; les por­tières se fer­maient dans un bruit sec, puis les voi­tures démar­raient. Peu impor­tait le reste ! Peu impor­tait qu’il y eût tous ces matins d’autres per­sonnes, l’air mal­heu­reux, qui se met­taient le long du muret et qui men­diaient, sans un mot, avec juste un écri­teau sur lequel quelques mots étaient écrits. Les uns pas­saient, les autres atten­daient : c’était le spec­tacle de l’indifférence, tous les dimanches matin, à la porte de l’é­glise. Je le sais bien, dans n’importe quelle socié­té, il y a tou­jours des riches et des pauvres. Mais l’in­dif­fé­rence devrait nous impor­tu­ner. Elle nous ren­voie à un mau­vais côté de la nature humaine. Quoi de plus anti­no­mique et scan­da­leux que cet « exté­rieur » si triom­phant, et cet « inté­rieur » si pauvre.

Un de ces dimanches matin, j’aperçus une vieille dame, sui­vie d’un couple et de deux enfants. Je ne connais­sais pas leur pays d’origine, mais, en tous cas, ils étaient des asia­tiques. Après quelques échanges, j’appris qu’ils étaient viet­na­miens, arri­vés en France il y a de nom­breuses années. Ils s’habillaient très modes­te­ment parce qu’ils étaient au chô­mage depuis long­temps. Avant de quit­ter la place, ils dis­cu­taient entre eux à mi-voix, puis l’un d’eux s’avançait pour mettre des pièces d’argent dans la main des gens qu’ils ne connais­saient pas et qui n’étaient pas leurs com­pa­triotes. Puis ils dis­pa­rais­saient der­rière le muret.

- Et papi ? Qu’est-ce que tu as fait ? As-tu don­né aus­si ?

- Non. J’aurais vou­lu, mais je ne pou­vais pas : je n’avais pas d’argent dans ma poche. Ce qui ne m’empêchait pas d’être tou­ché par ce que je voyais : la bon­té humaine, la géné­ro­si­té vis-à-vis de son pro­chain, étaient bien pos­sibles. Et pen­ser que c’étaient nos com­pa­triotes qui me per­met­taient de m’en convaincre me pro­cu­rait un sen­ti­ment de bon­heur et de fier­té. Des com­pa­triotes qui vivaient pour­tant dans des condi­tions dif­fi­ciles, dans un pays hau­te­ment « civi­li­sé ».

Oui, pen­dant mon séjour dans ce pays riche et ani­mé, j’é­tais confron­té aux spec­tacles de la pau­vre­té et de la soli­tude, et à l’opposé, à l’é­ta­lage des richesses, le plus sou­vent dans un même décor. C’est que l’argent attire aux mêmes endroits ceux qui en ont, par­fois trop, et ceux qui en ont besoin, j’étais inter­pel­lé par cette coha­bi­ta­tion à chaque coin de rue, par les excès d’une socié­té per­mis­sive dans laquelle l’argent était roi et cou­lait à flots, je com­pre­nais mal pour­quoi tant de gens étaient capables de tels excès, et la socié­té vec­trice de telles contra­dic­tions. Comme dans un miroir, je voyais la face cachée et obs­cure de la nature humaine, où les ins­tincts, l’indifférence, le lais­ser-aller font la loi. Dans tous les pays riches, il doit y avoir ce genre de contra­dic­tion.

Une fois, j’al­lai à Paris avec ton­ton Ph. Vers 10 heures du soir, pour me mon­trer, comme il dit, la vie noc­turne dans la « ville des lumières Il m’a­me­na à Pigalle. Il avait rai­son. On aurait dit que la vie, au lieu de prendre une pause la nuit, redou­blait de vita­li­té. Comme vous, pour sor­tir le soir. Il vous faut chan­ger de vête­ments, vous parer des plus belles robes de soi­rée. Les rues grouillaient de monde, et les voi­tures, avec leurs phares, s’en­che­vê­traient au milieu des car­re­fours. Là des salles de ciné­mas. Là des cafés, toutes lumières dehors. Par­mi les foules, par endroits, j’apercevais des femmes, beau­coup de femmes, aux tenues légères, lour­de­ment maquillées. Notre voi­ture ne pou­vait avan­cer que len­te­ment, par à coups, à côté d’autres voi­tures. La cohue était indes­crip­tible, par­mi ceux qui arri­vaient et ceux qui vou­laient repar­tir. Tout sem­blait natu­rel à ces gens, mais, moi, j’a­vais du mal à m’y faire.

DSC_7647- Je pense qu’il est temps de ren­trer, dis-je à ton­ton.

- Tu es fati­gué, papa ?

- Non, je pré­fère pou­voir mar­cher un peu.

Notre voi­ture prit la pre­mière rue à droite pour quit­ter l’endroit. On lon­geait les berges de la Seine, lorsque j’entendis mon­ter de des­sous un pont un gémis­se­ment humain, puis ces mots en fran­çais lan­cés au hasard dans la nuit, A l’intention des pas­sants : « Pitié, j’ai froid. » Il était presque minuit, fai­sait un froid de décembre, je deman­dai à des­cendre de la voi­ture, et m’approchai du pont. En me diri­geant vers l’endroit d’où venait le gémis­se­ment, j’a­per­çus un pauvre vieillard, tout trem­blant, assis au pied du pilier, recro­que­villé et ados­sé à la masse de béton. Puis, un ins­tant après, une autre ombre qui se rap­pro­chait du vieillard, et dans la nuit éclai­rée par des lumières qui des­cen­daient de la rue, je recon­nus la sil­houette d’une vieille dame. Len­te­ment, elle enle­va la veste qu’elle por­tait et la posa déli­ca­te­ment sur le corps recro­que­villé.

J’arrête là ; cette lettre est déjà longue. J’espère que les anec­dotes que j’y ai racon­tées apportent une contri­bu­tion à vos réflexions sur ce que nous appe­lons la « civi­li­sa­tion ».

Au revoir, mes chers petits-enfants.

Septième lettre : Dans les pas de mon maître

Mes chers petits-enfants,

DSC_7413Après quinze jours durant les­quels j’étais cloué au lit à cause d’une grippe, je suis main­te­nant gué­ri. J’ai retrou­vé mon appé­tit et mon som­meil. Finies, les heures d’ennui pas­sées entre quatre murs. Cela dit, comme pour tout, à côté des choses néga­tives, il y a tou­jours des choses posi­tives, et c’est à nous de les trou­ver. Pen­dant ces quinze jours, j’ai beau­coup pen­sé à vous : com­ment pour­rais-je vous être utile ? J’ai repris mes lec­tures, et recom­men­cé à écrire.

Je reprends le thème de la der­nière lettre, « la civi­li­sa­tion ». Je vous raconte d’autres anec­dotes, pour vous appor­ter d’autres élé­ments de réflexion. Vous avez cer­tai­ne­ment remar­qué que, dans les socié­tés actuelles, les moyens de dif­fu­sion des infor­ma­tions ne manquent pas : radio, presse, télé­vi­sion, inter­net. Sur tous les sujets, vous pou­vez, avoir faci­le­ment accès aux infor­ma­tions et par­faire ain­si vos connais­sances. Quelle chance pour vous ! Vous pou­vez ain­si vous for­ger une opi­nion, ou vous pro­cu­rer des moments de plai­sir, de joie ou, au contraire, de tris­tesse, de rejet. Vous pou­vez, faire des tris, des rap­pro­che­ments, des syn­thèses, avant de tirer des conclu­sions pour vous- mêmes. Ces jours-ci, par exemple, les médias mettent en exergue les exemples de vieilles mères de famille éri­gées en « héroïnes » de la nation. Qu’est-ce que ces dames avaient fait pour méri­ter une telle recon­nais­sance ? Que doit-on res­sen­tir devant tant de démons­tra­tion ? Je vous le dis : le sen­ti­ment de recon­nais­sance de la nation à l’é­gard de ses héros est nor­mal et juste, et il en est ain­si dans tous les pays du monde ; être admi­ra­tif, vou­loir vous ins­pi­rer de leur exemple pour bien mener votre vie, c’est louable ; au contraire, si vous ne vou­lez, pas les prendre au sérieux, ou si vous vous en méfiez, vous serez dans l’er­reur.

Oui, ces « mères héroïques », lors­qu’elles avaient votre Age d’aujourd’hui, 18 ou 19 ans, n’avaient pas les mêmes conforts maté­riels que vous. La majo­ri­té d’entre elles n’al­laient pas A l’é­cole, n’avaient pas vos diplômes et vos connais­sances, ne s’habillaient pas aus­si bien que vous. La socié­té dans laquelle vous vivez, ouverte A la mon­dia­li­sa­tion, sou­mise à l’économie de mar­ché et où l’argent est roi, est à mille lieux de la leur. Et pour­tant, elles ont réa­li­sé des choses extra­or­di­naires, ont écrit des pages d’his­toire, ou autre­ment dit, elles ont mêlé leur vie à celle de l’humanité. Com­ment était-ce pos­sible ? eh bien, en fai­sant de leurs manques (en richesses maté­rielles, en savoir) des sources de moti­va­tion pour aller tou­jours de l’a­vant. Elles n’avaient pas la chance de ces « man­ne­quins » d’aujourd’hui qui pré­sentent et font ache­ter des « modèles de vête­ments de haute cou­ture », mais, par leur impli­ca­tion dans le deve­nir col­lec­tif, elles-mêmes sont deve­nues des « modèles de vie » pour la jeu­nesse, enri­chis­sant ain­si le conte­nu d’une socié­té « civi­li­sée ». Elles ne cou­raient pas après la for­tune, le pou­voir, ou autres signes exté­rieurs de richesse ; elles s’occupaient moins de leur ego que du sort col­lec­tif ; elles connais­saient la valeur de l’effort et la richesse morale. Ces vieilles dames, « héroïnes recon­nues » que vous voyez à la télé­vi­sion, étaient des jeunes de vingt ans qui durant toute une vie avaient contri­bué à bâtir une socié­té har­mo­nieuse, soli­daire, fon­dée sur le sens du sacri­fice et sur l’amour.

Oui, mes chers petits-enfants, seul l’amour peut don­ner la force. Là où il y a le vrai amour, celui qui va de pair avec par­tage et don de soi, là il y a la vraie joie dans la vie. Avoir le sens du sacri­fice, c’est être capable, si besoin est, de renon­cer à une part de soi pour le bien col­lec­tif. C’est de cette manière qu’on arrive à construire quelque chose de solide, de durable, de vrai­ment civi­li­sé. Un roman­cier, qui est en même temps un phi­lo­sophe, a eu ces mots : « La trans­for­ma­tion de la socié­té com­mence par celle de l’individu ». Ain­si, trans­for­mer la cel­lule fami­liale, c’est trans­for­mer le mari, la femme, les enfants. Com­ment, en effet, construire une socié­té solide à par­tir des mau­vaises struc­tures : des indi­vi­dus sans valeur humaine, sans esprit de res­pon­sa­bi­li­té vis-à-vis de la com­mu­nau­té ? S’agissant de la cel­lule fami­liale, il ne faut pas négli­ger le rôle du mariage ; plus ce rôle est affir­mé, plus on a de chance d’avoir des cel­lules fami­liales en bonne san­té, et comme pour les cel­lules du corps humain, c’est la socié­té toute entière qui est en bonne san­té. Bref, pour avoir une socié­té solide, il faut d’abord for­mer des indi­vi­dus.

Cela vous parait clair, n’est-ce pas ? Mais pour y arri­ver, ce n’est pas facile. Les dif­fi­cul­tés sont nom­breuses, mais pas inso­lubles. La véri­té, c’est que trop sou­vent, pour résoudre les dif­fi­cul­tés ren­con­trées, nous pen­sons qu’il suf­fit de faire appel à notre intel­li­gence, à notre volon­té. Peu de gens pense qu’il en faut bien plus pour aller jusqu’au bout de notre des­tin ; nous devons croire en une force spi­ri­tuelle qui nous est supé­rieure et qui nous aide à vaincre toutes les résis­tances. Cette force, c’est comme quelqu’un qui détien­drait un pou­voir abso­lu, qui serait lui-même un amour sans limite, auprès de qui tout un cha­cun pour­rait trou­ver récon­fort et sup­plé­ment d’éner­gie. Dans votre vie, devant des dif­fi­cul­tés qui vous semblent insur­mon­tables, sachez que par le pas­sé bien d’autres avant vous ont pu aller jusqu’au bout de leur des­tin ; ils ont posé des pierres pour construire un Viet­nam dans le sens du pro­grès. Faites des efforts ! Soyez déter­mi­nés ! Ayez la foi ! Vous réa­li­se­rez de belles choses durant votre exis­tence.

Il y a un peu plus de soixante-ans, je m’en sou­viens, j’é­tais en classe de troi­sième à l’é­cole de Quôc Hoc, à Hué. J’a­vais de très bons pro­fes­seurs, par­mi les­quels maître Dang Thai Mai, pro­fes­seur de fran­çais.

Par­mi les notions d’his­toire, nous savions tous : « Nos ancêtres les Gau­lois ». A l’é­poque, pour avoir les meilleures notes, en effet, il fal­lait tout apprendre et réci­ter par cœur. Un jour, maître Dang Thai Mai entra dans la salle de classe, tout ten­du. Nous ne l’a­vions jamais vu dans cet état. Il ne disait rien, le regard fixé sur le mur du fond. Silence pen­dant une longue minute. Il nous sem­blait même entendre les mouches voler. Tout d’un coup. Il se leva et nous dit : «  Asseyez-vous ! A force d’ap­prendre comme des per­ro­quets, vous avez oublié vos racines ! Nos ancêtres sont-ils vrai­ment les Gau­lois ? — Vous, là-bas, DSC_7431qui sont nos ancêtres ? — Non, vous ne savez pas. A quoi bon apprendre ? A quoi bon réci­ter par cœur, et tout savoir sur Jeanne d’Arc ? A quoi bon avoir de bonnes notes ? A quoi bon… — Vous, là-bas, répon­dez. C’est quoi, Mè Linh ? C’est le pays de qui ?

- Non, vous ne savez pas non plus. Eh bien, j’ai peur pour vous, vous allez perdre vos racines. »

Après un silence, il conti­nua : « Vous allez finir votre sco­la­ri­té. Vous allez avoir votre diplôme et votre tra­vail. Vous allez deve­nir quelqu’un. Et vous allez orga­ni­ser de bons repas pour fêter et votre diplôme et votre nomi­na­tion ». Et puis, en fran­çais, il ter­mi­nait son dis­cours : « Ne faites pas entrer de viande ava­riée dans ce pays ! Avez-vous com­pris ! ». Je vous avoue que per­sonne ne com­pre­nait, sur le coup, ce qu’il vou­lait dire ; il nous fau­drait attendre des années, et le recul, et la lumière des évé­ne­ments. Après cette longue tirade, il s’était cal­mé : « Eh bien, main­te­nant, ouvrez vos livres. Appre­nez bien, et réflé­chis­sez bien ; il fau­dra savoir com­ment il faut vivre ! ». Puis il ouvrait son livre et nous expli­quait les deux textes : « Nous et les conci­toyens », « A pro­pos des pauvres et des esclaves ». Des expli­ca­tions claires et pleines d’hu­ma­ni­té.

Dix ans après, je com­men­çais à ensei­gner à l’école de la Pro­vi­dence, à Hué. Et durant toute ma vie d’en­sei­gnant, j’essayais de trans­mettre à mes élèves le mes­sage que j’avais reçu ce jour-là de mon maître.

Au revoir, mes chers petits-enfants.

Onzième lettre : Réussir sa vie

Mes chers petits-enfants,

DSC_7615Dans quelques semaines, ce sera la fin de votre année sco­laire, n’est-ce pas ? C’est bien. Nous, grands- parents et parents, nous vivons tou­jours au rythme de vos études et des résul­tats obte­nus, avec des moments de joie et de décep­tion. Mais si l’on vous demande ce que vos études pour­ront appor­ter de concret dans votre vie, peut-être aurez-vous du mal à four­nir une réponse com­plète. Je le sais, durant ces longues années consa­crées aux études, tout jeune doit pas­ser des jour­nées et des jour­nées à bou­qui­ner, bou­qui­ner et bou­qui­ner. Tant d’efforts louables, bien enten­du ; cepen­dant, j’ai peur que cela risque d’être exces­sif. Ne m’en vou­lez pas si je le dis, et écou­tez-moi.

Les études ne doivent pas être un bour­rage de crâne. Connaître par cœur les for­mules de cal­cul et les leçons d’his­toire, tout lire et tout rete­nir, vous aident bien enten­du à avoir de bons résul­tats, de bonnes notes, mais ce n’est pas là l’ob­jec­tif pre­mier de l’é­du­ca­tion. L’es­sen­tiel pour vous, me semble-t-il, consiste à res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment l’emploi du temps de l’é­cole, le pro­gramme de l’é­du­ca­tion natio­nale, et acqué­rir le plus de connais­sances sco­laires. Dom­mage que vous n’ayez pas éla­bo­ré par vous-mêmes et pour vous-mêmes un objec­tif per­son­nel, un pro­jet pour votre vie, les moda­li­tés de mise en œuvre, les direc­tions à prendre, les che­mins à évi­ter. A vrai dire, ce genre de ques­tions, vous devez vous les poser dès main­te­nant, durant vos études. Après, ce sera trop tard ; telle une feuille de papier, votre vie aura déjà pris des plis, dif­fi­ciles à effa­cer. Or, vous serez jugés défi­ni­ti­ve­ment sur votre savoir vivre.

L’expérience a mon­tré que la mis­sion de l’éducation, en géné­ral, consiste à acqué­rir les connais­sances, for­ti­fier l’esprit ration­nel, aiguiller l’intelligence, bref à garan­tir une vie réus­sie basée sur le savoir. Aujourd’hui, plus que jamais aupa­ra­vant, face aux pro­grès de la socié­té, tous les pays au monde se moder­nisent, s’ouvrent à la mon­dia­li­sa­tion. Vous, les jeunes, vous devez y prendre part, et il est donc nor­mal, voire indis­pen­sable, que vous pla­ciez vos études dans cette pers­pec­tive. Cepen­dant, si votre jeu­nesse se contente de voir le monde sous cet angle unique du savoir, sa contri­bu­tion risque d’être insuf­fi­sante.

Mes chers petits-enfants, durant ces années, vous avez dû entendre plu­sieurs fois cette for­mule : « Pour bâtir une socié­té socia­liste, tout d’abord il faut avoir des indi­vi­dus épris de socia­lisme ». Vous avez pu entendre cette for­mule, sans y faire atten­tion, et ce serait bien dom­mage. Pour fon­der cor­rec­te­ment une socié­té, il y a bien plus que le simple savoir. Il est évident que si la puis­sance du tra­vail peut vous four­nir quan­ti­ta­ti­ve­ment le savoir, elle ne vous garan­tit pas d’en avoir la qua­li­té, en tous cas suf­fi­sam­ment pour avoir la hau­teur de vue néces­saire pour faire de vous un homme accom­pli. Pour faire de belles choses dans la vie, il faut non seule­ment avoir les capa­ci­tés suf­fi­santes, mais aus­si nour­rir de grandes ambi­tions.

En effet, pour construire un gratte-ciel, beau­coup de temps est néces­saire ; il faut réflé­chir sur l’architecture, déter­mi­ner com­ment bâtir des fon­da­tions solides, où trou­ver les meilleurs maté­riaux. Construire une socié­té humaine, y insuf­fler une âme et un sen­ti­ment col­lec­tif, cela est beau­coup plus dif­fi­cile et exige encore plus de temps et de pré­cau­tions. Les maté­riaux, ici, c’est en par­ti­cu­lier vous, la jeu­nesse en vous. Bien évi­dem­ment, les jeunes comme vous doivent répondre pré­sents, mais il n’est pas ques­tion pour vous d’ac­cep­ter les tâches de manière incon­sé­quente, pour un si grand pro­jet. Vous devez regar­der vers l’in­té­rieur de vous-mêmes, réflé­chir, médi­ter sur cette for­mule : « La trans­for­ma­tion de la socié­té passe par celle de l’in­di­vi­du ». Or, « l’in­di­vi­du » est un ter­ri­toire com­plexe, où les solu­tions aux pro­blèmes semblent être les plus dif­fi­ciles à trou­ver. Vous pou­vez avoir de solides convic­tions » un pro­jet clair, un plan d’action pré­cis pour le mettre en œuvre, mais si vous ne trou­vez pas d’é­qui­piers qui par­tagent vos ambi­tions, et qui croient à ce qu’ils font, vous ne pour­rez pas aller jus­qu’au bout.

Vous voyez bien que l’ob­jec­tif pre­mier de l’é­du­ca­tion est de for­mer des jeunes, afin qu’ils puissent vivre plei­ne­ment leur vie d’homme ou de femme : faire com­prendre les réa­li­tés, dif­fu­ser le savoir, sus­ci­ter des ambi­tions.

Je crois à une part de « nature humaine » pré­exis­tante en cha­cun de nous ; il appar­tient à l’é­du­ca­tion de l’é­veiller, de l’en­tre­te­nir, de la déve­lop­per pour que nous puis­sions ins­crire nos ambi­tions sociales en confor­mi­té avec les exi­gences morales, sans tom­ber dans les excès. En effet, on ne peut avoir une cel­lule fami­liale solide, une socié­té pro­gres­siste, sans avoir des indi­vi­dus bien for­més, « mora­le­ment » par­lant. L’en­sei­gne­ment de la morale doit être au centre de l’é­du­ca­tion, pour que, à terme, les jeunes vivent en har­mo­nie avec eux-mêmes et les autres. Il n’y aura jamais trop de morale ; il faut craindre qu’il n’y en ait pas assez. Accu­mu­ler les connais­sances, déve­lop­per votre esprit cri­tique sans vous pré­oc­cu­per de cette dimen­sion morale, est une erreur qui peut être fatale. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Et du moment que « l’âme » est affec­tée, com­ment édi­fier les super­struc­tures ?

Réus­sir sa vie prend alors tout son sens. Celui qui vit avec son temps en met­tant à pro­fit son savoir, qui s’interroge sur l’o­ri­gine et sur le sens de la vie, qui sait qu’il y a des limites au-delà des­quelles on tombe dans l’i­nac­cep­table, celui-là a toutes les chances de réus­sir sa vie. Il connaît une grande paix inté­rieure, convain­cu qu’il ira au bout de son des­tin ; il est dis­po­sé à lais­ser der­rière lui ce qu’il a acquis durant sa vie, sans aucun regret. Conscient de sa richesse inté­rieure, la seule qui soit vrai­ment à lui, il vit tou­jours dans la séré­ni­té, il dégage la joie au pro­fit de ceux qui l’ap­prochent. Plus rien n’est capable d’avoir une influence néga­tive sur son humeur.

Mes chers petits-enfants, l’histoire du monde et des pays com­porte des tour­nants, là où sont déci­dés, pour le sort des peuples ou de l’humanité toute entière, des sauts en avant ou des retours en arrière. Vous êtes actuel­le­ment à un de ces tour­nants. Plus que jamais, vous avez votre rôle à jouer. Vous devez assu­mer toute votre res­pon­sa­bi­li­té : construire un pré­sent opti­mal, en évi­tant les erreurs du pas­sé, en main­te­nant et réno­vant les bonnes tra­di­tions. Tout le monde doit par­ti­ci­per à l’œuvre com­mune, mais vous, les jeunes, en par­ti­cu­lier. DSC_7601

J’ai pour­tant un sujet d’inquiétude ; après vos études, vous fon­dez une famille, vous nour­ris­sez des ambi­tions pour vous, pour votre famille, pour votre pays, vous êtes fiers d’avoir obte­nu les meilleurs maté­riaux pour le faire ; mais, au moment de vous jeter à l’eau, trop sou­vent, des obs­tacles sur­viennent, plu­sieurs contraintes vous retiennent. Déci­der, puis, après, hési­ter. Déci­der de par­ti­ci­per à l’œuvre col­lec­tive, et hési­ter puisqu’il y a aus­si des inté­rêts per­son­nels, son pré car­ré, à pré­ser­ver.

Ah, les Inté­rêts per­son­nels, quoi de plus légi­time ! S’y atta­cher fait par­tie de cette « nature humaine » dont je vous ai par­lé. Et pour­tant, tels des cou­rants au fond de l’océan qui peuvent se lever et trans­for­mer les vagues en mer déchai­née, les aspi­ra­tions au fond de cha­cun de nous peuvent déchaî­ner des pas­sions incon­trô­lables. Sur­tout à votre âge, car la jeu­nesse est comme une toute nou­velle page d’histoire à écrire ; elle est une mer ouverte à toutes les aven­tures pos­sibles, mer où les cou­rants dans les pro­fon­deurs peuvent remon­ter à la sur­face sans trop de résis­tance : la soif de l’argent et du pou­voir, l’orgueil, la jalou­sie, l’égoïsme… Les inté­rêts per­son­nels ne sont légi­times qu’avant de tom­ber de l’excès. Il vous sera dif­fi­cile de trou­ver la voie du juste milieu.

Bien des per­sonnes ont trou­vé le che­min pour mon­ter haut, très haut dans l’échelle sociale, mais qui demeu­re­ront tou­jours insa­tiables. Je vous le dis, ce n’est pas la vie que je sou­haite pour vous, car vivre ain­si c’est vivre dans la dépen­dance. Ne soyez pas pes­si­mistes ; bien d’autres ont réus­si leur vie sociale, tout en trou­vant, dans le même temps, ce qu’ils appellent une rai­son de vivre. Ils se dévouaient aux grandes causes de l’humanité. Ils ne disaient pas non à l’argent, au pou­voir ; au contraire, ils en avaient besoin, comme tout le monde car la vie en socié­té est orga­ni­sée ain­si, mais ils en avaient besoin comme on a besoin d’un outil pour tra­vailler. L’être humain doit res­ter maître de l’argent, et non le contraire.

Réus­sir sa vie, c’est réus­sir à vivre comme un être humain.

Au revoir, mes chers petits-enfants.

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