La « civilisation », cette catastrophe (par Aric McBay / Thomas C. Patterson)

Tra­duc­tion d’un article publié (en anglais), à l’a­dresse sui­vante. Aric McBay est un écri­vain, acti­viste éco­lo­gique et agri­cul­teur bio­lo­gique de l’On­ta­rio, au Cana­da, ayant par­ti­ci­pé à la créa­tion du mou­ve­ment éco­lo­giste DGR — Deep Green Resis­tance.


Quand — la plu­part — des gens en entendent d’autres dire qu’il faut « mettre fin à la civi­li­sa­tion » ils répondent auto­ma­ti­que­ment, et néga­ti­ve­ment, de dif­fé­rentes façons, en rai­son des conno­ta­tions posi­tives asso­ciées au mot « civi­li­sa­tion ». Ces quelques lignes sont une ten­ta­tive de cla­ri­fi­ca­tion de quelques points :

Si je regarde dans le dic­tion­naire pour ten­ter de com­prendre la signi­fi­ca­tion du mot « civi­li­sa­tion », voi­là ce que je trouve :

1.  Fait pour un peuple de quit­ter une condi­tion pri­mi­tive (un état de nature) pour pro­gres­ser dans le domaine des mœurs, des connais­sances, des idées.

2.  Une civi­li­sa­tion est l’en­semble des carac­té­ris­tiques spé­ci­fiques à une socié­té, une région, un peuple, une nation, dans tous les domaines : sociaux, reli­gieux, moraux, poli­tiques, artis­tiques, intel­lec­tuels, scien­ti­fiques, tech­niques. Les com­po­santes de la civi­li­sa­tion sont trans­mises de géné­ra­tion en géné­ra­tion par l’é­du­ca­tion. Dans cette approche de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, il n’est pas por­té de juge­ments de valeurs. Le sens est alors proche de « culture ».

3.  État plus ou moins stable d’une socié­té qui, ayant quit­té l’é­tat de nature, a acquis un haut développement.

4. État de déve­lop­pe­ment éco­no­mique, social, poli­tique, cultu­rel auquel sont par­ve­nues cer­taines socié­tés et qui est consi­dé­ré comme un idéal à atteindre par les autres.

Par­mi les syno­nymes de « civi­li­sa­tion », on retrouve :

adou­cis­se­ment, avan­ce­ment, évo­lu­tion, culture, huma­nisme, monde, per­fec­tion­ne­ment, progrès…

Il va sans dire que les rédac­teurs de dic­tion­naires sont des gens « civi­li­sés », ce qui aide à com­prendre pour­quoi ils se défi­nissent en des termes si glo­rieux. Ain­si que Der­rick Jen­sen le sou­ligne, « pou­vez-vous ima­gi­ner des rédac­teurs de dic­tion­naires se qua­li­fier volon­tai­re­ment de membres d’une socié­té humaine basse, non déve­lop­pée, ou arrié­rée ? »[1]

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La civi­li­sa­tion dans la lit­té­ra­ture d’époque

Au contraire, par­mi les anto­nymes de « civi­li­sa­tion », voi­ci ce qu’on trouve : sau­va­ge­rie, bar­ba­rie, bes­tia­li­té, nature. Ce sont les mots qu’u­ti­lisent les civi­li­sés pour qua­li­fier ceux qu’ils consi­dèrent comme en dehors de la civi­li­sa­tion — en par­ti­cu­lier, les peuples indi­gènes. « Bar­bares » vient d’une expres­sion grecque qui dési­gnait les « non-grecs, étran­gers ». Le mot « sau­vage » vient du Latin « sil­va­ti­cus » signi­fiant « rela­tif aux bois, à la forêt ». Ces ori­gines semblent plu­tôt inof­fen­sives, mais il est inté­res­sant de voir ce qu’en ont fait les civilisés :

bar­ba­rie

1. Carac­tère de quel­qu’un ou de quelque chose qui est inhu­main, cruel, féroce [syn : atrocité] 

2. Action bar­bare, cruelle [syn : bru­ta­li­té, bar­ba­risme, sau­va­ge­rie] [ii]

sau­va­ge­rie

1. État des hommes sauvages.

2. Carac­tère cruel, bru­tal, barbare.

Et pour­tant, asso­cier ce qui n’est pas civi­li­sé à la cruau­té contre­dit plei­ne­ment ce que l’his­toire nous enseigne des inter­ac­tions entre civi­li­sés et non-civilisés.

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Encore.

En effet, pre­nons un des exemples les plus célèbres de « contact » entre civi­li­sés et indi­gènes. Lorsque Chris­tophe Colomb arrive en « Amé­rique », il est impres­sion­né par les peuples indi­gènes et écrit dans son jour­nal qu’ils pos­sèdent une « inno­cence nue. […] Ils sont très gen­tils, ignorent le mal, le meurtre, le vol. »

Il décide donc, très natu­rel­le­ment, « qu’ils feront d’ex­cel­lents esclaves ».

En 1493, avec la per­mis­sion de la Cou­ronne d’Es­pagne, il s’au­to-pro­clame « vice-roi et gou­ver­neur » des Caraïbes et des Amé­riques. Il s’ins­talle sur l’île aujourd’­hui divi­sée entre Haï­ti et la Répu­blique Domi­ni­caine, et com­mence alors une exter­mi­na­tion et un escla­vage sys­té­ma­tique des popu­la­tions indi­gènes. (Les peuples Taï­nos n’é­taient pas civi­li­sés, contrai­re­ment aux Incas civi­li­sés d’A­mé­rique Cen­trale que les conquis­ta­dors enva­hi­ront aus­si). En trois ans il avait réus­si à réduire la popu­la­tion indi­gène de 8 mil­lions à 3 mil­lions. En 1514 il ne res­tait plus que 22 000 indi­gènes, et après 1542 ils étaient consi­dé­rés comme éteints. [2]

Le sys­tème d’ex­ploi­ta­tion mis en place par Chris­tophe Colomb aux alen­tours de 1495 était une manière simple de satis­faire l’ap­pé­tit des espa­gnols pour l’or tout en satis­fai­sant leur dégoût pour le tra­vail. Chaque Taï­no de plus de 14 ans devait four­nir à ses maîtres une cer­taine quan­ti­té d’or tous les trois mois (ou, dans les aires dépour­vues d’or, 11.3 kg de coton filé ; ceux qui réus­sis­saient rece­vaient un jeton à accro­cher autour de leur cou comme preuve de leur paie­ment ; ceux qui échouaient étaient « punis », on leur cou­pait les mains, et on les lais­sait se vider de leur sang.[3]

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En image.

Plus de 10 000 per­sonnes furent tuées de cette façon sous la gou­ver­nance de Chris­tophe Colomb. À de nom­breuses occa­sions, les enva­his­seurs civi­li­sés com­mirent tor­tures, viols, et mas­sacres. Les Espagnols :

fai­saient des paris quant à qui tran­che­rait un homme en deux, ou cou­pe­rait sa tête d’un seul coup ; ou lui ouvri­rait les intes­tins. Ils reti­raient les bébés des ventres de leurs mères, les tirant par les pieds, et écla­taient leur têtes contre des rochers. […] ils décou­paient avec leurs épées les corps d’autres bébés, ain­si que de leurs mères et de tous ceux qui pas­saient devant eux.[4]

À une autre occasion :

Un Espa­gnol […] tira sou­dain son épée. Alors la cen­taine d’autres firent de même et com­men­cèrent à déchi­rer les ventres, à cou­per et à tuer — hommes, femmes, enfants, vieillards, tous sans défense et effrayés… Et en un rien de temps, plus aucun d’eux ne res­pi­rait. Les Espa­gnols entrèrent alors dans la large mai­son d’à côté, car cela se pas­sait à l’ex­té­rieur, et de la même façon, se mirent à tran­cher, à tuer autant qu’ils pou­vaient, tel­le­ment que le sang ruis­se­lait, comme si des vaches avaient été égorgées.[5]

Ce sché­ma — à sens unique, sans qu’il y ait pro­vo­ca­tion — de cruau­tés et de méchan­ce­tés inex­cu­sables se répète un nombre incal­cu­lable de fois dans l’his­toire des inter­ac­tions entre civi­li­sés et non-civilisés.

Ce phé­no­mène est très docu­men­té dans l’ex­cellent livre de Ward Chur­chill A Lit­tle Mat­ter of Geno­cide : Holo­caust and Denial in the Ame­ri­cas, 1492 to the Present, dans The Conquest of Para­dise : Chris­to­pher Colum­bus and the Colum­bian Lega­cy de Kirk­pa­trick Sale, et dans Enterre mon cœur à Woun­ded Knee : une his­toire Indienne de l’Ouest Amé­ri­cain écrit par Dee Brown. Les livres de Far­ley Mowat, par­ti­cu­liè­re­ment Wal­king on the Land, Mœurs et cou­tumes des Esqui­maux cari­bous, et The Des­pe­rate People docu­mentent cela en met­tant l’ac­cent sur les régions du Nord et Arc­tique de l’A­mé­rique. Il y a aus­si d’ex­cel­lentes infor­ma­tions dans les livres d’Ho­ward Zinn Une his­toire popu­laire des États-Unis de 1492 à nos jours et Voices of a Peo­ple’s His­to­ry of the Uni­ted States. L’in­croyable tri­lo­gie Mémoire du feu d’E­duar­do Galea­no couvre aus­si ce sujet, en s’at­tar­dant plu­tôt sur l’A­mé­rique latine.

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De la même manière que contre les peuples indi­gènes, les civi­li­sés s’at­ta­quèrent aus­si aux ani­maux non humains et aux plantes, qu’ils anéan­tirent (sou­vent déli­bé­ré­ment), par­fois sim­ple­ment comme une acti­vi­té spor­tive (san­glante). Pour en savoir plus, il faut lire l’ex­cellent et dévas­ta­teur Sea of Slaugh­ter (Une mer de mas­sacre) de Far­ley mowat, ou A Green His­to­ry of the World : The Envi­ron­ment and the Col­lapse of Great Civi­li­za­tions (Une his­toire verte du monde : l’en­vi­ron­ne­ment et l’effondrement des grandes civi­li­sa­tions) de Clive Pon­ting (qui exa­mine aus­si l’his­toire d’a­vant la civi­li­sa­tion et le colo­nia­lisme euro­péen). [De Clive Pon­ting, vous pou­vez lire, en fran­çais, Le viol de la terre : depuis des siècles, toutes les civi­li­sa­tions sont cou­pables, NdT]

Ces atro­ci­tés en tête, on devrait (si on ne l’a pas déjà fait) ces­ser d’u­ti­li­ser la pro­pa­gande défi­nis­sant civi­li­sé comme « bon » et inci­vi­li­sé comme « mal », et cher­cher des défi­ni­tions plus exactes et plus utiles. Les anthro­po­logues, ain­si que d’autres pen­seurs, pro­posent un cer­tain nombre de défi­ni­tions moins biai­sées de la civilisation.

L’anthropologue du XIXe siècle E.B. Tylor défi­nit la civi­li­sa­tion comme la vie dans les villes orga­ni­sée par un gou­ver­ne­ment et faci­li­tée par des scribes (donc usage de l’é­cri­ture). Dans ces socié­tés, il remarque qu’il y a un « sur­plus » de res­sources, qui peut être échan­gé ou pris (à tra­vers la guerre ou l’ex­ploi­ta­tion), et qui per­met la spé­cia­li­sa­tion dans les villes.

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L’ac­ti­viste et écri­vain contem­po­rain Der­rick Jen­sen, ayant recon­nu de sérieuses erreurs dans la défi­ni­tion popu­laire de « civi­li­sa­tion » du dic­tion­naire, écrit :

La civi­li­sa­tion est une culture – c’est-à-dire un com­plexe d’histoires, d’institutions, et d’artefacts – qui à la fois mène à et émerge de la crois­sance de villes (voir civil, de civis, citoyen, du latin civi­ta­tis, cité-état), en défi­nis­sant les villes – pour les dis­tin­guer des camps, des vil­lages, etc. – comme des regrou­pe­ments de gens vivant de façon plus ou moins per­ma­nente en un lieu pré­cis, d’une den­si­té telle que l’importation quo­ti­dienne de nour­ri­ture et d’autres élé­ments néces­saires à la vie est requise.[6]

Jen­sen remarque aus­si que puisque les villes ont besoin d’im­por­ter de manière sys­té­ma­tique les matières pre­mières et l’a­li­men­ta­tion dont elles dépendent, et besoin de croître, elles doivent créer des sys­tèmes pour la cen­tra­li­sa­tion per­pé­tuelle des res­sources, ce qui entraine « des zones d’in­sou­te­na­bi­li­té gran­dis­santes et une pro­vince de plus en plus exploitée ».

L’an­thro­po­logue contem­po­rain John H. Bodley écrit que : « La fonc­tion prin­ci­pale de la civi­li­sa­tion est d’or­ga­ni­ser l’im­bri­ca­tion de réseaux sociaux idéo­lo­giques, poli­tiques, éco­no­miques, mili­taires et de pou­voir, qui béné­fi­cient dif­fé­ren­tiel­le­ment aux foyers pri­vi­lé­giés »[7]. En d’autres termes, les ins­ti­tu­tions de la civi­li­sa­tion, comme les églises, les cor­po­ra­tions, les armées, existent et sont uti­li­sées dans le but d’a­che­mi­ner les res­sources et le pou­voir entre les mains des diri­geants et de l’élite.

L’his­to­rien et socio­logue du XXe siècle Lewis Mum­ford a écrit une de mes défi­ni­tions pré­fé­rées, acerbe et suc­cincte, de la civi­li­sa­tion. Il uti­lise le terme de civilisation :

Pour dési­gner le groupe d’ins­ti­tu­tions qui prirent forme sous la royau­té. Leurs carac­té­ris­tiques prin­ci­pales, des constantes aux pro­por­tions variables à tra­vers l’his­toire, sont la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir poli­tique, la sépa­ra­tion des classes, la divi­sion du tra­vail (pour la vie), la méca­ni­sa­tion de la pro­duc­tion, l’ex­pan­sion du pou­voir mili­taire, l’exploitation éco­no­mique des faibles, l’in­tro­duc­tion uni­ver­selle de l’es­cla­vage et du tra­vail impo­sé pour rai­sons indus­trielles et militaires[8].

En pre­nant en compte diverses défi­ni­tions anthro­po­lo­giques et his­to­riques, nous pou­vons lis­ter quelques pro­prié­tés com­munes aux civi­li­sa­tions (et en oppo­si­tion aux groupes indigènes) :

  • Des gens vivant sur des implan­ta­tions per­ma­nentes, et la plu­part dans des villes.
  • Une dépen­dance à l’a­gri­cul­ture à grande échelle (afin de sub­ve­nir aux besoins des popu­la­tions urbaines ne pro­dui­sant pas de nourriture).
  • La struc­ture sociale pré­sente des diri­geants et une forme « d’a­ris­to­cra­tie » avec des pou­voirs poli­tiques, éco­no­miques, et mili­taires cen­tra­li­sés, et qui existent grâce à l’ex­ploi­ta­tion des masses.
  • L’é­lite (et d’autres pos­si­ble­ment) uti­lisent l’é­cri­ture et le cal­cul pour le sui­vi des mar­chan­dises, le butin des guerres, etc.
  • Elles reposent sur l’es­cla­vage et un tra­vail impo­sé soit par l’u­ti­li­sa­tion directe de la force phy­sique, soit par une coer­ci­tion éco­no­mique et par la vio­lence (uti­li­sée pour contraindre les gens, n’ayant aucun choix hors l’é­co­no­mie du salariat).
  • De grandes armées et la guerre institutionnalisée.
  • La pro­duc­tion est méca­ni­sée, soit à l’aide de machines lit­té­rales, soit en uti­li­sant et orga­ni­sant un grand nombre d’hu­mains selon un mode de fonc­tion­ne­ment mécaniste.
  • D’im­por­tantes et com­plexes ins­ti­tu­tions existent afin de gérer et contrô­ler le com­por­te­ment des gens, à tra­vers l’é­du­ca­tion (école et églises), aus­si bien qu’à tra­vers leurs rela­tions entre eux, avec l’in­con­nu, et avec le monde natu­rel (églises et reli­gions organisées).
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L’an­thro­po­logue Stan­ley Dia­mond sou­li­gna le lien unis­sant tous ces attri­buts en écri­vant : « La civi­li­sa­tion découle des conquêtes à l’é­tran­ger et de la répres­sion domes­tique. » [9]

Le contrôle en est le déno­mi­na­teur com­mun. La civi­li­sa­tion est une culture du contrôle. Dans les civi­li­sa­tions, une poi­gnée d’in­di­vi­dus contrôle le plus grand nombre à l’aide des ins­ti­tu­tions propres aux civi­li­sa­tions [ce n’est pas sans rap­pe­ler ce que racon­tait notre cher Vol­taire, « Un pays bien orga­ni­sé est celui où le petit nombre fait tra­vailler le grand nombre, est nour­ri par lui, et le gou­verne », NdT]. Si ces gens se trouvent au-delà des fron­tières de cette civi­li­sa­tion, alors ce contrôle pren­dra la forme d’ar­mées et de mis­sion­naires (des spé­cia­listes reli­gieux ou tech­niques). Si les popu­la­tions à contrô­ler se trouvent dans des villes, dans l’en­ceinte même de la civi­li­sa­tion, alors le contrôle pour­ra prendre la forme d’une mili­ta­ri­sa­tion domes­tique (la police). Il est cepen­dant moins coû­teux et moins ouver­te­ment violent de condi­tion­ner cer­tains com­por­te­ments à l’aide de la reli­gion, de l’é­cole, ou des médias, et d’autres moyens du genre, que par l’u­sage pur et simple de la force (qui néces­site un inves­tis­se­ment consé­quent en arme­ment, en sur­veillance et en travail).

Cela fonc­tionne très bien en com­bi­nai­son avec le contrôle éco­no­mique et agri­cole. Si vous contrô­lez l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en nour­ri­ture et les autres néces­si­tés de la vie, les gens n’ont d’autres choix que de faire ce que vous dites, ou de mou­rir. La sur­vie des gens des villes dépend intrin­sè­que­ment des sys­tèmes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en nour­ri­ture contrô­lés par les dirigeants.

Pour un contrôle plus effi­cace, les diri­geants ont com­bi­né le contrôle de l’a­li­men­ta­tion et de l’a­gri­cul­ture avec un condi­tion­ne­ment ren­for­çant leur supré­ma­tie. Dans la socié­té capi­ta­liste domi­nante, les riches contrôlent l’a­che­mi­ne­ment de la nour­ri­ture et du néces­saire vital, mais aus­si le conte­nu des médias et des pro­grammes sco­laires. L’é­cole et le tra­vail servent de pro­ces­sus de sélec­tion : ceux qui démontrent leur apti­tude à coopé­rer avec ceux au pou­voir en se com­por­tant sage­ment et en exé­cu­tant ce qu’on leur demande de faire accèdent à des emplois mieux payés et moins épui­sants. Ceux qui ne peuvent ou ne veulent effec­tuer ce qu’on leur demande sont exclus de l’ac­cès facile à la nour­ri­ture et au néces­saire vital (n’ayant accès qu’aux emplois les plus ingrats), et doivent tra­vailler très dur pour sur­vivre, ou s’ap­pau­vrir et/ou deve­nir SDF. Les gens sié­geant au som­met de cette hié­rar­chie ne connaissent rien des vio­lences éco­no­miques et phy­siques impo­sées à ceux d’en bas. Une exploi­ta­tion ain­si ratio­na­li­sée aug­mente l’ef­fi­ca­ci­té géné­rale du sys­tème en rédui­sant les chances de résis­tance ou de rébel­lion de la populace.

Les méca­nismes de pro­pa­gande média­tique ont convain­cu la plu­part des gens qu’un tel sys­tème était en quelque sorte « nor­mal » ou « néces­saire » — mais, bien sûr, c’est à la fois tota­le­ment arti­fi­ciel et le résul­tat direct des agis­se­ments de ceux au pou­voir (et de l’i­nac­tion de ceux qui pensent en béné­fi­cier, ou en sont empê­chés par la vio­lence ou la menace de violence).

Freud

Contrai­re­ment à l’i­dée selon laquelle le mode de vie de la culture domi­nante est « natu­rel », les êtres humains ont vécu en petits groupes éco­lo­giques, par­ti­ci­pa­tifs et équi­tables pen­dant plus de 99 % de l’his­toire de l’humanité.

Aric McBay

Tra­duc­tion : Nico­las Casaux


Notes

[1] Der­rick Jen­sen, manus­crit non publié.

[2] Ici, je m’ap­puie beau­coup sur les tra­vaux de Ward Chur­chill. Le chiffre de 8 mil­lions est tiré du cha­pitre 6 du livre Essays in Popu­la­tion His­to­ry, Vol.I de Sher­burn F. Cook et Woo­drow Borah (Ber­ke­ley : Uni­ver­si­ty of Cali­for­nia Press, 1971). Le chiffre de 3 mil­lions est issu d’une enquête de l’é­poque menée par Bar­to­lo­mé de Las Casas et décrite dans le livre de J.B. That­cher, Chris­to­pher Colum­bus, 2 vols. (New York : Put­nam’s, 1903–1904). À l’é­poque, ils étaient consi­dé­rés comme éteints par le recen­se­ment espa­gnol, ce qui est résu­mé dans le livre de Lewis Hanke The Spa­nish Struggle for Jus­tice in the Conquest of Ame­ri­ca (Phi­la­pel­phia : Uni­ver­si­ty of Penn­syl­va­nia Press, 1947)

[3] Sale, Kirk­pa­trick. The Conquest of Para­dise : Chris­to­pher Colum­bus and the Colum­bian Lega­cy (New York : Alfred A. Knopf, 1990) p. 155.

[4] de Las Casas, Bar­to­lo­mé. The Spa­nish Colo­nie : Breví­si­ma revacíon (New York : Uni­ver­si­ty Micro­films Reprint, 1966).

[5] de Las Casas, Bar­to­lo­mé. His­to­ria de las Indias, Vol. 3, (Mexi­co City : Fon­do Cultu­ra Econó­mi­ca, 1951) chap­ter 29.

[6] Jen­sen, Der­rick, Unpu­bli­shed manuscript.

[7] Bodley, John H., Cultu­ral Anthro­po­lo­gy : Tribes, States and the Glo­bal Sys­tem. May­field, Moun­tain View, Cali­for­nia, 2000.

[8] Mum­ford, Lewis. Tech­nics and Human Deve­lop­ment, Har­court Brace Jova­no­vich, New York, 1966. p. 186.

[9] Dia­mond, Stan­ley, In Search of the Pri­mi­tive : A Cri­tique of Civi­li­za­tion, Tran­sac­tion Publi­shers, New Bruns­wick, 1993. p. 1.

[i] Word­Net ® 2.0, 2003, Prin­ce­ton University

[ii] The Ame­ri­can Heri­tage Dic­tio­na­ry of the English Lan­guage, Fourth Edi­tion, 2000, Hough­ton Mif­flin Company.

[iii] Ibid.

***

NdT : À ce pro­pos, on peut lire David Grae­ber, James C. Scott, etc. Éga­le­ment, pour aller au-delà de ce trop bref expo­sé d’A­ric McBay sur les valeurs his­to­ri­que­ment et intrin­sè­que­ment mau­vaises que porte le concept de « civi­li­sa­tion », on peut lire les livres qu’il men­tionne, mais on peut éga­le­ment conti­nuer la lec­ture sur notre site ; plu­sieurs articles expliquent en quoi le soi-disant « pro­grès », que la « civi­li­sa­tion » aurait soi-disant per­mis est tout sauf un « pro­grès » – dans le sens mélio­ra­tif du terme –, en quoi il n’a fait qu’en­gen­drer une myriade de pro­blèmes, des pro­blèmes tel­le­ment graves qu’ils menacent la pros­pé­ri­té de la vie sur Terre telle que nous la connais­sons, ont entrai­né le début de la 6ème extinc­tion de masse, per­pé­tuent oppres­sions, exploi­ta­tions, pol­lu­tions et des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales, entre autres…

À pro­pos de la civi­li­sa­tion, en tant que mot et que concept concret et his­to­rique, nous vous pro­po­sons un autre texte que nous avons tra­duit, tiré du livre Inven­ting Wes­tern Civi­li­za­tion (publié en 1997, jamais tra­duit en fran­çais, mais dont le titre cor­res­pon­drait à « L’in­ven­tion de la civi­li­sa­tion occi­den­tale ») écrit par un anthro­po­logue de Ber­ke­ley, le pro­fes­seur Tho­mas C. Patterson.

***

L’idée de civi­li­sa­tion consti­tuait une par­tie impor­tante de l’idéologie qui accom­pa­gna et appuya l’avènement de l’État euro­péen moderne. L’État moderne émer­gea durant la crise du féo­da­lisme — carac­té­ri­sée par des reve­nus décrois­sants au sein de la classe diri­geante, même en période d’expansion éco­no­mique. La for­ma­tion de l’État moderne débu­ta à la Renais­sance et s’ac­cé­lé­ra avec l’arrivée, dans les années 1500, d’importantes res­sources obte­nues lors de pillages dans les Amé­riques. À cette époque, les États euro­péens pré­sen­taient déjà des formes variées de gou­ver­ne­ment : monar­chies abso­lues en Espagne, en France et en Angle­terre ; États domi­nés par des cor­po­ra­tions clé­ri­cales dans le Saint Empire Romain — à savoir, un bout de ce qui est aujourd’hui l’Allemagne et l’Italie cen­trale ; et répu­bliques avec assem­blées par­le­men­taires dans ce qui est aujourd’hui le Nord de l’Italie et la Suisse.

La for­ma­tion des États modernes est éga­le­ment liée à l’émergence des classes sociales indi­quant de nou­velles rela­tions entre les monarques, les nobles, et leurs sujets. Dans les régimes féo­daux, les nobles tiraient leurs moyens de sub­sis­tance de terres acquises par la guerre, et du labeur et des biens extor­qués à leurs sujets ; ils repré­sen­taient aus­si l’autorité judi­ciaire de leur propre domaine. Durant la Renais­sance, les princes et les rois com­men­cèrent à embau­cher des hommes de lettre — des intel­lec­tuels — afin qu’ils les aident à gérer leur pro­prié­té et à engran­ger les béné­fices de la cen­tra­li­sa­tion d’un gou­ver­ne­ment d’État. Au sein des monar­chies abso­lues appa­rues au début du XVIe siècle, les monarques usaient de l’État comme d’une entre­prise per­son­nelle, poten­tielle exten­sion lucra­tive de leur propre domaine, même s’ils par­ta­geaient sou­vent ses richesses avec d’autres.

Au début des années 1500, les sou­ve­rains d’Espagne, de France et d’Angleterre avaient com­men­cé à conso­li­der leur pou­voir poli­tique afin d’acquérir des reve­nus qu’ils uti­li­se­raient pour les guerres, la diplo­ma­tie, le com­merce et la colo­ni­sa­tion. Ils ven­daient des postes poli­tiques à des nobles let­trés, des bour­geois et des hommes d’église, et exi­geaient un paie­ment moné­taire de la part des cita­dins et des agri­cul­teurs. Ce fut le début de la bureau­cra­tie d’État, dont les repré­sen­tants s’in­quié­taient prin­ci­pa­le­ment de la col­lecte de taxes et du recen­se­ment. Ces nou­veaux admi­nis­tra­teurs tiraient éga­le­ment pro­fit de leurs postes, les nobles qui en avaient ache­tés rece­vaient des reve­nus en espèce à la place des paie­ments féo­daux sous forme de labeur et d’apport en nature.

L’intervention d’État consti­tuait la com­po­sante la plus impor­tante de la poli­tique éco­no­mique de cette période. Les nou­veaux États cen­tra­li­sés étaient en mesure de pro­mou­voir le déve­lop­pe­ment de mar­chés internes, afin d’en­cou­ra­ger l’exportation de mar­chan­dises, tout en en tirant pro­fit. De nom­breux États — notam­ment l’Espagne, le Por­tu­gal, la France, l’Angleterre et la Hol­lande — finan­çaient des entre­prises colo­niales outre­ma­rines qui créaient des mar­chés pour leurs mar­chands et leurs fabri­cants, et four­nis­saient des reve­nus à leurs sou­ve­rains. Ils inter­di­saient éga­le­ment l’exportation de lin­gots d’or, qu’ils consi­dé­raient comme la prin­ci­pale source de richesse.

Peu après, les sou­ve­rains des nou­veaux États enga­gèrent des avo­cats, de for­ma­tion uni­ver­si­taire, pour explo­rer et spé­ci­fier la nature des nou­velles rela­tions sociales qui se déve­lop­paient en consé­quence de ces chan­ge­ments. Ces hommes avaient étu­dié la loi romaine, laquelle per­met­tait d’établir des dis­tinc­tions entre les citoyens et les sujets, décri­vait leur rela­tion à l’État, et régu­lait les acti­vi­tés éco­no­miques et les rela­tions entre indi­vi­dus. Ce furent eux qui com­men­cèrent à éla­bo­rer l’idée de civilisation.

Dans les années 1560, des juristes fran­çais comme Jean Bodin et Loys le Roy, des­cen­dants de riches familles de mar­chands dont la célé­bri­té et la for­tune repo­saient sur leurs liens étroits avec le roi, com­men­cèrent à éta­blir ces stan­dards. Ils uti­li­saient les mots « civi­li­té » et « civi­li­sé » pour décrire des gens, qui, comme eux, appar­te­naient à cer­taines orga­ni­sa­tions poli­tiques, dont les arts et lettres fai­saient montre d’un cer­tain degré de sophis­ti­ca­tion, et dont les manières et la morale étaient consi­dé­rées comme supé­rieures à celles des autres membres de leur propre socié­té ou d’autres socié­tés. Ils ne consi­dé­raient pas les pay­sans de leur propre socié­té comme sociables, cour­tois, civils ou let­trés. Ils pen­saient la même chose des indi­gènes qui vivaient dans la nature sau­vage des nou­velles colo­nies. Dès le XIe siècle, ces indi­vi­dus « inci­vi­li­sés » étaient sou­vent décrits comme « rustiques/paysans » — comme des cam­pa­gnards qui, du fait de leur rang social infé­rieur, étaient consi­dé­rés comme stu­pides, gros­siers et mal élevés.

Ces intel­lec­tuels proches de la Cou­ronne, impré­gnés d’études de l’ancienne loi romaine, connais­saient les racines latines civi­lis, civis et autres décli­nai­sons. Dans leur contexte his­to­rique, ces mots latins pos­sé­daient un éven­tail de signi­fi­ca­tions inter­con­nec­tées, dont : asso­cia­tion de citoyens ; la loi telle qu’appliquée et res­pec­tée par les citoyens ; le com­por­te­ment d’une per­sonne ordi­naire ou d’un citoyen ; le domaine juri­dique par oppo­si­tion au domaine mili­taire ; la poli­tique ; l’association avec l’administration d’État ; et une com­mu­nau­té orga­ni­sée à laquelle on appar­tient en tant que citoyen d’un État. La civi­li­sa­tion, en d’autres termes, se base sur l’État, sur la stra­ti­fi­ca­tion sociale et sur le règne de la loi ; ses let­trés appar­tiennent soit à la classe diri­geante, soit occupent d’importantes posi­tions dans l’appareil d’État.

Tho­mas C. Patterson


Tra­duc­tion : Nico­las CASAUX


Enfin, quelques liens :

End:Civ – Le problème de la civilisation (2011)

Le problème de la civilisation (par Derrick Jensen)

Les forêts du monde seront détruites si nous ne disons pas « non » (par Bill Laurance)

Le plastique est partout : aujourd’hui la planète entière est polluée (par Robin McKie)

La violence quotidienne de la culture moderne (par Max Wilbert)

Extinction de l’espèce humaine — le suicide de la civilisation industrielle (par Guy McPherson)

Le « développement durable » est un mensonge (par Derrick Jensen)

Le problème des « énergies renouvelables » (par Kim Hill)

Les illusions vertes – ou l’art de se poser les mauvaises questions !

Comment la technologie entrave l’évolution et détruit le monde (avec Douglas Tompkins)

Détruire le monde… et y prendre du plaisir (Derrick Jensen)

Le développement durable c’est le problème, pas la solution ! (Thierry Sallantin)

Pourquoi notre développement technologique est insoutenable (inhumain et catastrophique pour l’environnement)

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