Note du Tra­duc­teur (Nico­las Casaux) : Ce n’est pas tous les jours qu’un uni­ver­si­taire comme Clive Spash, par­ti­san de la décrois­sance, se per­met de com­men­ter de manière assez franche les der­niers déve­lop­pe­ments du mou­ve­ment éco­lo­giste. Or, ain­si qu’il le remarque lui-même : « L’ac­ti­visme et le monde aca­dé­mique devraient être bien plus imbri­qués ». Pour cette rai­son, il m’a sem­blé inté­res­sant de tra­duire ce petit texte (et de l’an­no­ter). Clive Spash est un auteur très inté­res­sant, ses cri­tiques du néo­li­bé­ra­lisme et des erre­ments du mou­ve­ment éco­lo­giste sont sou­vent très riches et très justes, mais mal­heu­reu­se­ment elles ne sont pour l’ins­tant pas tra­duites en fran­çais (à l’ex­cep­tion du pré­sent article). On peut les lire en anglais sur son site : https://www.clivespash.org/


Com­men­taire sol­li­ci­té pour la Tel­lus Foun­da­tion [Ce bref com­men­taire a été écrit comme une contri­bu­tion pour la table ronde inti­tu­lée « A Great Tran­si­tion » (Une bonne tran­si­tion), qui se concen­trait sur le mou­ve­ment cli­mat et qui avait débu­té par une décla­ra­tion de Bill McKib­ben. Trois ques­tions étaient au cœur du débat : Où en est le mou­ve­ment cli­mat ? Chan­ge­ment sys­té­mique, plu­tôt que chan­ge­ment cli­ma­tique ? Avons-nous besoin d’un méta-mou­ve­ment ?]

Un mouvement écologiste captif ?

Comme toutes les ONG éco­lo­gistes, le « mou­ve­ment cli­mat » subit l’influence du néo­li­bé­ra­lisme, le joug du monde des affaires. Les néo­li­bé­raux affec­tionnent d’attaquer les gou­ver­ne­ments tout en igno­rant tota­le­ment le contrôle cor­po­ra­tiste de l’économie. Aux USA, l’étendue de ce contrôle est très sim­ple­ment igno­rée (par leur pré­sident lui-même, et pas seule­ment le der­nier, ain­si que par tous les éche­lons hié­rar­chiques infé­rieurs). On observe un échec géné­ra­li­sé d’établissement d’un lien entre le social et l’économique, d’une part, et l’écologie, d’autre part. L’analyse poli­tique est médiocre, la cri­tique sociale inexis­tante et la capa­ci­té à ima­gi­ner d’autres manières d’organiser la socié­té, libé­rées du para­digme de la crois­sance éco­no­mique et des mar­chés, est nulle.

Ain­si le mou­ve­ment cli­mat fait-il la pro­mo­tion de mesures finan­cières (taxes, mar­ché du car­bone), d’innovations (nou­velles tech­no­lo­gies, par exemple), de la finan­cia­ri­sa­tion de la Nature (au tra­vers des « ser­vices éco­sys­té­miques », des éco­sys­tèmes consi­dé­rés comme four­nis­seurs de biens et de ser­vices, du « capi­tal natu­rel »), de la com­pen­sa­tion pour perte de bio­di­ver­si­té (« com­pen­sa­tion éco­lo­gique ») ou de la com­pen­sa­tion des émis­sions de gaz à effet de serre, ain­si que de nou­velles mesures quan­ti­ta­tives de la crois­sance.

Le capitalisme techno-optimiste, la croissance verte et les Green New Deals

Au-delà des anec­dotes per­son­nelles, le texte de Bill McKib­ben [le fon­da­teur et diri­geant de l’ONG désor­mais inter­na­tio­nale 350.org, créée grâce à et tou­jours sub­ven­tion­née par l’argent des richis­simes fon­da­tions phi­lan­thro­piques des Rocke­fel­ler, et d’autres ultra-riches, NdT] pour cette table ronde paraît pro­mou­voir un chan­ge­ment sys­té­mique, mais est-ce bien le cas ? Voi­ci ce qu’il écrit :

  • « Le mou­ve­ment pour le dés­in­ves­tis­se­ment […] avec des enga­ge­ments de fonds de dota­tions et d’autres por­te­feuilles valant envi­ron 8 bil­lions de dol­lars. »
  • « Dans 75 ans, le monde fonc­tion­ne­ra grâce au solaire et au vent parce qu’ils sont gra­tuits. » [Contrai­re­ment au pétrole, au gaz et au char­bon ?]
  • « Le chan­ge­ment ne sera jamais trop rapide. »
  • « Les grèves pour le cli­mat qui se pro­duisent actuel­le­ment ont été ins­pi­rées par Gre­ta Thun­berg. »
  • « Le com­bat incroya­ble­ment exci­tant pour un Green New Deal. »
  • « Si nous rem­pla­çons les com­bus­tibles fos­siles par le solaire et l’éolien, cela aura inévi­ta­ble­ment pour consé­quence d’éroder au moins en par­tie les struc­tures de pou­voir actuelles. »
  • « Il y aura des mil­liar­daires du solaire. »
  • « Le déclin extrê­me­ment rapide du prix des éner­gies renou­ve­lables et du sto­ckage de l’électricité indique que les condi­tions néces­saires pour un chan­ge­ment rapide sont désor­mais en place. »

Son objec­tif est un finan­ce­ment mas­sif de nou­velles sources d’énergie, ce qui cor­res­pond en gros à l’argument éco­no­mique (néo­clas­sique) habi­tuel selon lequel des sub­sti­tuts existent, que les méca­nismes finan­ciers met­tront en place. Cela repose sur la croyance selon laquelle les méca­nismes finan­ciers sont de justes indi­ca­teurs qui reflètent véri­ta­ble­ment le prix des res­sources — et qui ne sont pas déter­mi­nés par les rela­tions de pou­voir, les lois et régu­la­tions, les sub­ven­tions et les infra­struc­tures publiques. Si c’est bon mar­ché, c’est bon. La poli­tique, l’extractivisme ou les limites bio­phy­siques (c’est-à-dire les res­sources néces­saires aux tech­no­lo­gies élec­triques) ne sont pas pris en compte, ou très peu, ni le besoin de contrô­ler la demande plu­tôt que de four­nir tou­jours plus. La tech­no­lo­gie nous sau­ve­ra, les mar­chés fonc­tionnent et il y aura de l’électricité « à volon­té » pour tout le monde.

Le mythe de l’entrepreneur capi­ta­liste inno­va­teur de l’école éco­no­mique néo-autri­chienne et de l’idéologie néo­li­bé­rale se tient dans l’ombre de telles affir­ma­tions. Le Green New Deal risque aus­si d’être un outil au ser­vice des mil­liar­daires du monde des affaires. Aux USA, des règles spé­ciales sont pro­po­sées pour sor­tir ces bil­lions de dol­lars du pro­ces­sus poli­tique et pour les pla­cer entre les mains d’un « comi­té spé­cial ». Les mêmes groupes d’intérêts se trouvent sans doute en cou­lisses. L’école fran­çaise de régu­la­tion décrit la manière dont le capi­ta­lisme s’est his­to­ri­que­ment adap­té en réponse aux crises qu’il crée, en auto­ri­sant des chan­ge­ments dans la mino­ri­té gou­ver­nante, tout en per­pé­tuant son contrôle de la majo­ri­té. Il y a long­temps, Karl Pola­nyi a remar­qué la manière dont ces crises mènent à des com­pen­sa­tions sociales (les « new deals », par exemple), afin d’éviter un effon­dre­ment com­plet, des troubles civils et une rébel­lion poten­tielle. Lorsque cela échoue, le capi­ta­lisme recourt à la force, à davan­tage d’autoritarisme, ain­si qu’on l’observe à tra­vers la sécu­ri­sa­tion, la sur­veillance et la mili­ta­ri­sa­tion crois­santes, et la mon­tée de la droite poli­tique.

Contrai­re­ment à ce qu’affirme Bill McKib­ben, les « nou­velles tech­no­lo­gies » ne mènent pas du tout inévi­ta­ble­ment à des chan­ge­ments dans les rela­tions de pou­voir éco­no­miques et poli­tiques. [J’ajouterai que les « nou­velles tech­no­lo­gies » mènent le plus sou­vent au main­tien des struc­tures poli­tiques et éco­no­miques domi­nantes. Les « tech­niques auto­ri­taires » requièrent et per­pé­tuent des struc­tures sociales auto­ri­taires. Or les « nou­velles tech­no­lo­gies » en ques­tion relèvent de cette caté­go­rie des « tech­niques auto­ri­taires » dont par­lait Lewis Mum­ford. NdT]. En effet, les bil­lions qu’il réclame doivent ser­vir à inves­tir dans la crois­sance de l’économie au tra­vers d’une aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion indus­trielle d’énergie dite « verte » et de l’approvisionnement du mar­ché en mar­chan­dises. Qu’est-ce qui empêche cet argent d’aller à la B‑Team (que men­tionne Hans Baer) ? [La B‑Team est un groupe d’importants diri­geants du monde des affaires, d’entrepreneurs soi-disant « res­pon­sables », for­mé à Davos par Richard Bran­son, le fon­da­teur du groupe Vir­gin ; par­mi les membres de la B‑Team, on retrouve Fran­çois-Hen­ri Pinault, PDG du groupe Kering, Emma­nuel Faber, PDG de Danone, Oli­ver Bäte, direc­teur géné­ral de la socié­té d’assurance Allianz, Jochen Zeitz, ex-PDG de PUMA, ou encore Chris­tia­na Figueres, secré­taire exé­cu­tive de la Conven­tion-cadre des Nations unies sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques entre 2010 et 2016… et fer­vente sup­por­trice d’Extinction Rebel­lion[1], NdT]. Où sont les nou­velles ins­ti­tu­tions garan­tis­sant que ces fonds ne soient pas cap­tés par les groupes d’intérêts finan­ciers domi­nants ? La tech­no­lo­gie ne crée pas d’institutions, elle en requiert !

Les ins­ti­tu­tions exis­tantes des éco­no­mies modernes servent à appuyer la crois­sance éco­no­mique. Cette prio­ri­té de la crois­sance a été ren­due claire par les plus de 3 500 éco­no­mistes qui sou­tiennent une taxe pour le cli­mat et s’opposent à un chan­ge­ment struc­tu­rel. De la même manière, Lord Stern est la figure aca­dé­mique de la New Cli­mate Eco­no­my (« nou­velle éco­no­mie cli­ma­tique »), un concept créé par des membres de l’élite de Davos à l’occasion de la publi­ca­tion de leur rap­port « Meilleure crois­sance, meilleur cli­mat ». Leur inquié­tude expli­ci­te­ment for­mu­lée est la sui­vante : « Sur le long terme, si le chan­ge­ment cli­ma­tique n’est pas endi­gué, la crois­sance elle-même sera mena­cée ». Un chan­ge­ment se pro­file. Les cor­po­ra­tions et les mil­liar­daires le com­prennent très bien. Ils orga­nisent un lob­bying inten­sif sur le cli­mat et l’environnement depuis le som­met de Johan­nes­burg (Som­met de la Terre de 2002) [et même depuis avant cela, NdT], et consti­tuaient une force majeure lors de celui de Paris (COP 21, 2015). Cela fait éga­le­ment long­temps qu’ils cherchent à contrô­ler ou orien­ter le mou­ve­ment éco­lo­giste afin qu’il serve leurs objec­tifs à eux. [Voir le texte de Michael Bar­ker inti­tu­lé « Com­ment les riches ont façon­né et neu­tra­li­sé le mou­ve­ment éco­lo­giste grand public », NdT].

Leur argent sou­tient déjà Extinc­tion Rebel­lion et Gre­ta Thun­berg. Gre­ta est louan­gée, applau­die et accueillie par l’élite inter­na­tio­nale de Davos, qui espère pou­voir l’utiliser pour obte­nir ces bil­lions de dol­lars de finan­ce­ment. Tant qu’elle joue le jeu, elle peut espé­rer gloire et récom­penses. Com­ment est-ce pos­sible qu’une enfant soit ain­si pré­ci­pi­tée sous les feux de la rampe, devant les camé­ras des médias inter­na­tio­naux, auto­ri­sée auprès des diri­geants les plus impor­tants de la pla­nète ? Et pour­quoi ? Pour­quoi n’a‑t-elle pas été igno­rée comme tous les mani­fes­tants qui disent exac­te­ment la même chose depuis des décen­nies ?

Farha­na Yamin

[NdT : Je me per­mets d’in­sé­rer ici une brève note que j’a­vais écrite à pro­pos d’une figure impor­tante d’Ex­tinc­tion Rebel­lion au Royaume-Uni : À droite d’Al Gore, sur la pho­to de gauche, ci-des­sus, Farha­na Yamin, avo­cate spé­cia­liste du droit envi­ron­ne­men­tal, membre du mon­dia­le­ment célèbre think tank bri­tan­nique Cha­tham House (« l’un des think tanks les plus influents du monde », selon L’Express), membre du Conseil sur le pro­gramme mon­dial concer­nant le chan­ge­ment cli­ma­tique du Forum éco­no­mique mon­dial (WEF), et éga­le­ment membre clé et coor­di­na­trice du mou­ve­ment Extinc­tion Rebel­lion au Royaume-Uni (où le mou­ve­ment est né).

En paral­lèle, dans le contexte de l’UNFCC (la Conven­tion-cadre des Nations unies sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques), Farha­na Yamin four­nit des conseils juri­diques, stra­té­giques et poli­tiques à des ONG, des fon­da­tions et des pays en déve­lop­pe­ment.

Elle a éga­le­ment fon­dé une ONG, « Track 0 », qui pro­meut le pas­sage à une éco­no­mie « à faible émis­sion de car­bone », et même à une éco­no­mie « neutre en car­bone », notam­ment au tra­vers d’une tran­si­tion au cours de laquelle les com­bus­tibles fos­siles seraient aban­don­nés et notre éner­gie devien­drait 100 % issue des indus­tries (des) soi-disant « renou­ve­lables ». D’après son ONG, « inves­tir dans les infra­struc­tures des éner­gies renou­ve­lables est la clé pour relan­cer la crois­sance ».

À gauche d’Al Gore, la direc­trice de Green­peace Inter­na­tio­nal, Jen­ni­fer Mor­gan. Avant cela, elle était direc­trice du pro­gramme cli­ma­tique du World Resources Ins­ti­tute. Et avant cela, elle diri­geait le pro­gramme mon­dial pour le chan­ge­ment cli­ma­tique du WWF (eh oui, c’est un peu comme au foot, ces gens-là passent d’une ONG à une autre, d’un ins­ti­tut à un autre, etc.). C’est elle qui a accom­pa­gné Gre­ta Thun­berg au Forum éco­no­mique mon­dial de Davos, dans le cadre du branle-bas de com­bat qui s’organise autour du « Green New Deal » et des inves­tis­se­ments mas­sifs (des dizaines de mil­liards d’euros, et sans doute plus) qu’il appelle dans le sec­teur des indus­tries des éner­gies dites renou­ve­lables.

Leur com­bat vise moins à sau­ver la pla­nète qu’à sau­ver la socié­té indus­trielle capi­ta­liste — même si les jeunes qui sont embri­ga­dés espèrent ou croient par­fois le contraire. L’effervescence que l’on observe en ce moment, avec les marches pour le cli­mat, les « grèves pour le cli­mat », le « mou­ve­ment cli­mat », à tra­vers le monde, n’est pas vrai­ment le résul­tat d’un acti­visme popu­laire, mais plu­tôt celui d’une orches­tra­tion média­tique et poli­tique qui vise à déclen­cher une nou­velle phase du capi­ta­lisme indus­triel. Celle des éner­gies soi-disant « renou­ve­lables » indus­trielles, ces éner­gies « déri­vées du pétrole », comme les appelle le cher­cheur états-unien Ozzie Zeh­ner, parce qu’elles dépendent de l’extraction et de l’utilisation de com­bus­tibles fos­siles tout au long de leur cycle de fonc­tion­ne­ment. De nou­velles sources d’énergie pour ali­men­ter la méga­ma­chine à tout détruire mon­dia­li­sée.]

Mani­fes­te­ment, en tant que nou­velle super­star de l’écologie, en tant que per­sonne seule, Gre­ta Thun­berg est utile pour court-cir­cui­ter toutes les autres orga­ni­sa­tions : utile tant qu’elle attaque les bonnes per­sonnes (les poli­ti­ciens, les « gou­ver­ne­ments »), les fai­sant pas­ser pour les cou­pables (détour­nant l’attention des cor­po­ra­tions), et qu’elle encou­rage le finan­ce­ment d’une « Nou­velle éco­no­mie » (New Eco­no­my) basée sur l’innovation, la tech­no­lo­gie, les nou­veaux mar­chés et la crois­sance éco­no­mique. Les médias peuvent mini­mi­ser ou igno­rer les quelques minces cri­tiques adres­sées au sys­tème ou à la crois­sance éco­no­mique et ne rap­por­ter que ce qui sert les inté­rêts finan­ciers domi­nants. Le jour où elle ose­ra deve­nir réel­le­ment « poli­tique », atten­dez-vous à ce qu’elle dis­pa­raisse rapi­de­ment de la scène média­tique.

Le mou­ve­ment Extinc­tion Rebel­lion (XR) est éga­le­ment utile. Il affirme ne pas avoir d’agenda poli­tique, ce qui est évi­dem­ment une affir­ma­tion fal­la­cieuse, sinon frau­du­leuse. Ses membres s’engagent dans une lutte de pou­voir, mais au pro­fit de qui ? Exi­ger la décla­ra­tion d’une « urgence cli­ma­tique » dans l’objectif de déblo­quer des bil­lions de dol­lars, mais pour qui ? Pour sou­te­nir quoi ? Les inquié­tudes hon­nêtes et la sin­cé­ri­té des indi­vi­dus rejoi­gnant XR n’ont pas à être mises en doute, pas plus que celles de Gre­ta. Cepen­dant, il y a clai­re­ment des inté­rêts poli­tiques et finan­ciers en jeu ici, ce que beau­coup de membres d’XR ne semblent pas remar­quer, de manière plus ou moins volon­taire. À qui, contre qui Extinc­tion Rebel­lion s’oppose-t-il ? Où est leur ana­lyse des struc­tures de pou­voir qu’il nous fau­drait chan­ger ? Se rebel­ler contre l’extinction, pas contre le capi­ta­lisme, pas contre l’État ou contre les cor­po­ra­tions ?! [Le hui­tième point des « prin­cipes et valeurs » d’Extinction Rebel­lion sti­pule : « Nous évi­tons de blâ­mer et de déni­grer. Nous vivons dans un sys­tème toxique, mais aucun indi­vi­du n’est à blâ­mer. ». Ce qui en dit long sur la conflic­tua­li­té et la cri­tique por­tées par le mou­ve­ment, et ce qui cor­res­pond étran­ge­ment au prin­cipe néo­li­bé­ral selon lequel nous sommes tous éga­le­ment res­pon­sables du sta­tu quo, NdT]

Ce qui se passe actuel­le­ment semble cor­res­pondre au sché­ma habi­tuel d’une révo­lu­tion pas­sive. Lorsqu’un pou­voir hégé­mo­nique est mena­cé, il s’empare des diri­geants du mou­ve­ment qui le menace et les neu­tra­lise en les coop­tant dans ses cercles de pou­voir. Il s’assure ain­si d’éviter tout chan­ge­ment révo­lu­tion­naire radi­cal. Il s’assure de divi­ser le ou les mou­ve­ments qui le menacent, d’amoindrir leurs exi­gences en sépa­rant les prag­ma­tiques des radi­caux, en for­mant de nou­velles alliances avec les pre­miers, en asso­ciant le lan­gage des mou­ve­ments radi­caux aux exi­gences des prag­ma­tiques [voir l’enquête de Steve Horn que nous venons de publier, inti­tu­lée « Strat­for ou un exemple du com­bat du monde de l’en­tre­prise contre les milieux acti­vistes », qui parle exac­te­ment de cela, NdT]. Les élites mena­cées créent ain­si des mou­ve­ments cap­tifs qui adoptent le lan­gage des rebelles et font mine de por­ter leurs reven­di­ca­tions. Cela s’inscrit par­fai­te­ment dans le pro­lon­ge­ment de ces décen­nies d’emprise du monde des affaires sur le sec­teur des ONG, qui ont don­né nais­sance au nou­veau prag­ma­tisme éco­lo­gique, à la dif­fé­rence près que leurs der­niers agis­se­ments sont plus osten­sibles, étant don­né que les enjeux ne cessent de grim­per.

Et ensuite ?

Le mou­ve­ment cli­mat avance le long d’un che­min de crête, entre l’encouragement d’une nou­velle phase de crois­sance éco­no­mique, d’un côté, et des réformes éco­no­miques et poli­tiques radi­cales obte­nues au tra­vers d’une trans­for­ma­tion socio-éco­lo­gique, de l’autre. Il penche en ce moment du pre­mier côté. Il en sera ain­si tant que les forces poten­tielles de chan­ge­ment opè­re­ront au tra­vers des cor­po­ra­tions et demeu­re­ront atta­chées au pro­duc­ti­visme, au « déve­lop­pe­ment » équi­table et au natio­na­lisme. Le mou­ve­ment cli­mat pour­rait consti­tuer une véri­table menace pour ceux au pou­voir, c’est pré­ci­sé­ment pour­quoi il est infil­tré et invi­té à « s’assoir à la table ». Le chan­ge­ment cli­ma­tique a été et est uti­li­sé pour occul­ter tous les autres pro­blèmes éco­lo­giques, pour impo­ser une solu­tion unique à des pro­blèmes sys­té­miques.

Toute ONG ou tout éco­no­miste qui pré­tend n’avoir aucun agen­da poli­tique est soit tota­le­ment naïf soit tota­le­ment indigne de confiance. Et pos­si­ble­ment les deux. Le Green New Deal peut-il cor­res­pondre à un accord de décrois­sance, non contrô­lé par une élite ? Réus­si­rons-nous à ouvrir les yeux des éco­lo­gistes sin­cères qui mani­festent en faveur de solu­tions néo­li­bé­rales, qui vont en pri­son pour de mau­vaises rai­sons ? À leur faire com­prendre les mani­pu­la­tions orches­trées par le pou­voir cor­po­ra­tiste et poli­tique ?

L’ac­ti­visme et le monde aca­dé­mique devraient être bien plus imbri­qués. Leur soli­da­ri­té pour­rait com­men­cer par la recherche d’une com­pré­hen­sion com­mune des struc­tures du sys­tème éco­no­mique et poli­tique. En ajou­tant les impli­ca­tions de la réa­li­té bio­phy­sique à cette com­pré­hen­sion, nous devrions décons­truire l’imaginaire de la crois­sance éco­no­mique, au lieu de le ripo­li­ner en « vert » sur la base de sources d’énergie mythiques sup­po­sé­ment gra­tuites et du bon-vou­loir de mil­liar­daires.

Clive L. Spash
6 mai 2019, Vienne

***

Clive L. Spash est un éco­no­miste éco­lo­giste. Nom­mé à ce poste en 2010, il dirige actuel­le­ment la chaire de gou­ver­nance et d’affaires publiques de l’université de Vienne d’économie et de busi­ness. Il est éga­le­ment édi­teur en chef du jour­nal uni­ver­si­taire Envi­ron­men­tal Values (« valeurs éco­lo­gistes »). Il tra­vaille sur le chan­ge­ment cli­ma­tique en tant qu’économiste depuis le début des années 80, et est enga­gé dans le com­bat éco­lo­giste depuis les années 70. Son site web : https://www.clivespash.org/

Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Relec­ture : Lola Bear­zat­to


  1. Voir : https://www.youtube.com/watch?v=1wN9ppTnC0k et https://twitter.com/ExtinctionR/status/1119748695472394240
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Comments to: Le mouvement climat, et après ? (par Clive L. Spash)
  • 13 mai 2019

    Une chose m’a­vait frap­pé sur le site d’ex­tinc­tion rebel­lion est que leurs solu­tions ne sont que des liens sur des fon­da­tions et autres orga­ni­sa­tions dont le pro­gramme n’est que du green­wa­shing.

    Une autre point à rele­ver est que comme tou­jours avec ceux qui, de la gauche pro­duc­ti­viste à la droite libé­rale, sont des incon­di­tion­nels de ce mode de vie mor­ti­fère et guer­rier, leur site ne contient pas une seule cri­tique du sec­teur mili­ta­ro-indus­triel, ce sec­teur indus­triel dont la rai­son de vivre est que nous nous entre­tuions et qui uti­lise pour cela plus de la moi­tié des res­sources natu­relles extraites de la Terre — réf : Peter Koe­nig https://www.youtube.com/watch?v=2kh2RRzd0vk

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  • 30 mai 2019

    Je suis pour l’é­co­lo­gie, mais depuis long­temps j’ai sen­ti que tous ces par­tis verts vou­laient coopé­rer avec le capi­ta­lisme, autre­ment dit deman­der à un lion d’être végé­ta­rien. Je n’ai pas voté vert aux euro­péennes, quand 95% de l’argent créé ne sert qu’à spé­cu­ler, deman­der aux indi­vi­dus de payer cette tran­si­tion c’est épar­gner le capi­tal.
    https://lejustenecessaire.wordpress.com/2019/04/22/resistance/
    Croire qu’en­core plus de tech­nique va résoudre un pro­blème de sur-consom­ma­tion. Nous pays riches, devons divi­ser par 5–10 notre impact éco­lo­gique, mais on ne va pas dans ce sens…

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  • […] qui nous mène à notre perte, et pour cela, les par­tis, mou­ve­ments, groupes éco­lo­gistes (spon­so­ri­sés par qui ?) doivent être tous unis, pour mener une action concer­tée paci­fique pour ren­ver­ser ce capi­ta­lisme […]

    Reply
  • 26 juin 2019

    Petite inter­view d’un fou dan­ge­reux
    https://www.youtube.com/watch?v=9iuBVin9oOk
    Heu­reu­se­ment Bihouix contre­ba­lance

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