Texte tiré de l’ex­cellent livre d’Ar­mand Far­ra­chi, Les enne­mis de la Terre.


Le sang des bêtes

[…] Et pour­tant, par­tout autour de nous les ani­maux sont tra­qués, exploi­tés, dres­sés, enfer­més, tor­tu­rés, muti­lés, abat­tus, pié­gés, per­sé­cu­tés, empoi­son­nés et mar­ty­ri­sés avec une per­sé­vé­rance et un achar­ne­ment dont on a peine à croire qu’ils n’aient par­fois d’autre but que le jeu ou le pro­fit. Rien qu’en France, on abat chaque année un mil­liard de volailles, 6 mil­lions de mou­tons, à quoi doivent s’ajouter, par cen­taines de mil­lions, veaux, vaches, cochons, cou­vées, 7 mil­lions de mar­tyrs de la science, 50 mil­lions de vic­times de la chasse, et com­bien du sadisme ? Une plainte conti­nue monte des fermes, des labo­ra­toires, des arènes, des cui­sines, des abat­toirs, des niches, des cages ou des bois, de toutes les par­celles de la Terre. Le cri des bêtes nous assour­dit. Leur sang nous inonde.

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Ceux à qui on laisse la vie sauve ne connaissent pas un sort plus enviable. Cap­tifs ou dres­sés, ils offri­ront tou­jours une image de vain­cus dans un monde entiè­re­ment gou­ver­né par des rap­ports de force d’autant plus admi­rables qu’inutiles, arbi­traires et gra­tuits. Ils nous rap­pellent que toute socié­té oppres­sive rêve que l’individu porte encore le poids des chaînes et la marque du fer quand les traces maté­rielles en auront dis­pa­ru, qu’il forge lui-même les bar­reaux de sa cage et règle sa conduite sur le désir du maître, comme ces che­vaux qu’on habi­tue à tenir le front bas en les enfer­mant face à une pointe où ils se piquent dès qu’ils relèvent le cou, de sorte que toute leur vie ils emportent avec eux, même au grand air, la menace de la pointe invi­sible enfon­cée plus vive­ment encore dans leur mémoire que dans leur chair.

Tous les dres­sages sont fon­dés sur la vio­lence, même s’il ne s’agit pas d’une vio­lence phy­sique ou chi­mique. Sou­mettre une volon­té, bri­ser une pul­sion, plier un com­por­te­ment, pro­vo­quer des réflexes aber­rants ne peuvent être des actes inno­cents. Encore si ces pra­tiques répon­daient tou­jours à une néces­si­té, comme de gar­der les trou­peaux, de gui­der les aveugles ou de feindre devant les camé­ras, on com­pren­drait que s’y emploient ceux qui y trouvent leur compte. Mais dres­ser pour dres­ser, pour prou­ver sa capa­ci­té d’humilier, et en diver­tir ses sem­blables par pro­cu­ra­tion ou délé­ga­tion de pou­voir revient à éle­ver le sup­plice au rang d’une méta­phy­sique.

Quoi de plus apai­sant pour l’esprit qu’un oiseau sau­tant toute sa vie dans une cage d’un per­choir à l’autre, un écu­reuil s’épuisant à pié­ti­ner dans une roue ? Quoi de plus amu­sant qu’un ours avec un ruban rose sur des patins à glace, qu’un élé­phant en tutu se contor­sion­nant sur une seule patte ? Que le chim­pan­zé en culotte tyro­lienne se retrouve écla­bous­sé de crème, toute l’assistance se tord de rire sur ces gra­dins où l’on emmène les enfants pour qu’ils apprennent à quel état d’indignité peuvent être réduits ceux qui n’aspiraient qu’à vivre libres. Y a‑t-il d’ailleurs plus édi­fiante pro­me­nade que ces jar­dins de cel­lules, de bacs et de fosses où lan­guissent des fauves, où les loups s’arrachent les ongles, où les élé­phants se balancent inter­mi­na­ble­ment d’un pied sur l’autre, où les dau­phins tentent de se sui­ci­der en se fra­cas­sant la tête sur les parois de leur bas­sin, où les lions arpentent sans fin leurs quelques mètres car­rés de béton, où les singes se cachent la tête dans le bras pour ne plus voir les hommes leur lan­cer des caca­huètes ? Quelle meilleure ini­tia­tion à la vie ani­male que le par­cours domi­ni­cal par­mi les inno­cents condam­nés à per­pé­tui­té et les délé­gués du monde sau­vage deve­nus psy­cho­tiques ? Les zoos, volon­tiers pré­sen­tés comme des viviers propres à sau­ver les espèces mena­cées, ne sont que des pri­sons où les ani­maux pri­vés de tout appren­tis­sage et contraints de sur­vivre contre leur ins­tinct sont avi­lis jusque dans leurs gènes et leur impro­bable des­cen­dance.

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De ça… …à ça ! Cela vous semble-t-il juste ?

Veut-on des jeux, pour pas­ser le temps et oublier les petits sou­cis quo­ti­diens ? En voi­ci. Com­men­çons par les plus diver­tis­sants. L’Espagne, en par­ti­cu­lier, en pro­pose à tous les goûts une gamme éten­due. Chaque vil­lage y défend sa tra­di­tion. Ici, on lâche un tau­reau dans les rues où la foule assem­blée pour cette joyeuse cir­cons­tance joue à qui lui enfon­ce­ra le plus d’aiguilles dans les par­ties les plus sen­sibles : les yeux, l’anus, les tes­ti­cules. Le jeu s’arrête lorsque l’animal, lit­té­ra­le­ment héris­sé d’aiguilles, en meurt, ce qui, avec un si puis­sant sujet, per­met au moins de s’amuser long­temps. Là, c’est un vieil âne qui doit tra­ver­ser le vil­lage et à qui cha­cun, mas­qué, gri­mé et cos­tu­mé, assène des coups de poing jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais l’animal, mau­vais joueur, meurt plus sou­vent de son angoisse que de ses bles­sures, ce qui gâche le plai­sir. Là encore, tout va plus vite : la chèvre est pré­ci­pi­tée du haut du clo­cher ; c’est presque une faveur.

Toutes ces fes­ti­vi­tés le cèdent en renom­mée et en popu­la­ri­té à la cor­ri­da, où l’homme, en « habit de lumières », après avoir long­temps plan­té ses piques sur l’échine d’un tau­reau ruis­se­lant de sang et qui cherche à com­prendre, lui enfonce son signe triom­phant der­rière l’omoplate, assez pro­fon­dé­ment pour atteindre les vais­seaux pul­mo­naires ou péri-car­diaques. L’hémorragie et l’étouffement pro­voquent la mort du tau­reau, la fier­té du mata­dor et la liesse d’une foule d’amateurs, car te spec­tacle n’est réus­si que si la mort est lente et l’épanchement san­guin assez pro­gres­sif pour main­te­nir jusqu’au bout la vita­li­té du sup­pli­cié. Il n’aura fal­lu qu’une mise en scène, des paillettes, des perles et des cou­leurs vives pour convaincre même des intel­lec­tuels, en prin­cipe moins sen­sibles au brillant, aux jeux du cirque, aux com­bats de gla­dia­teurs et aux mar­tyres, qu’ils n’ont pas assis­té à un vul­gaire sup­plice mais à un spec­tacle hau­te­ment sym­bo­lique sanc­ti­fiant l’éternel affron­te­ment de l’homme et de la bête, à un rituel sacré, à une céré­mo­nie sacri­fi­cielle, ce qui montre qu’il faut peu de chose pour jus­ti­fier une esthé­tique cri­mi­nelle. Le tau­reau a sa chance ? Une, en effet, sur cin­quante mille, selon les sta­tis­tiques, et la vic­time ne sera certes pas gra­ciée pour avoir vain­cu son bour­reau. Ce n’est pas que le spec­tacle devien­drait plus tolé­rable s’il coû­tait la vie à autant d’hommes que de tau­reaux, mais pour­quoi fau­drait-il qu’on y souffre et qu’on en meure pour qu’il plaise ? S’il ne s’agissait que d’admirer l’adresse, le cou­rage et l’esquive, pour­quoi des piques, des ban­de­rilles et des épées ? « Après qu’on se fut appri­voi­sé à Rome aux spec­tacles des meurtres des ani­maux, on en vint aux hommes et aux gla­dia­teurs, dit Mon­taigne. Nature a, ce crains-je, elle-même atta­ché à l’homme quelque ins­tinct à l’inhumanité. Les natu­rels san­gui­naires à l’endroit des bêtes témoignent une pro­pen­sion natu­relle à la cruau­té. »

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L’imagination ludique est inépui­sable : com­bats de coqs aux Antilles, jeu de polo aux lapins vivants en Aus­tra­lie, tir à l’arc sur rats sus­pen­dus dans les Flandres, lapi­da­tion de lapins accro­chés par les pattes en Espagne, encore. On n’en fini­rait pas d’énumérer les plai­sirs licites des maîtres de la Terre, et bien qu’on n’ait jamais vu un ani­mal se com­por­ter ain­si, les humains qui jouent à tor­tu­rer diront spon­ta­né­ment d’un assas­sin ou d’un sadique s’exerçant sur sa propre espèce qu’il se conduit comme une bête. Il n’est pas jusqu’à l’amour des ani­maux qui ne pro­cure des chiens et des chats infi­ni­ment croi­sés, mani­pu­lés, défor­més, déna­tu­rés, nani­sés, pour récon­for­ter les hommes grâce à la com­pa­gnie des monstres.

Même la cui­sine s’é­ver­tue à trans­for­mer les cor­dons-bleus en bour­reaux et les livres de recettes en invi­ta­tion au sup­plice. Des­ti­né à flat­ter le palais des gas­tro­nomes, l’a­ni­mal paie­ra cher son appar­te­nance au règne comes­tible. À chaque espèce son châ­ti­ment. Pour offi­cier dans les règles de l’art, il conve­nait de battre le cochon avant de l’égorger, ce qui atten­drit sa chair, puisque le verbe sup­porte aus­si cette accep­tion. En Asie du Sud-Est, la cer­velle de singe tré­pa­né vif consti­tue un mets de choix. En Chine, on pré­fère le lapin tor­tu­ré parce que sa viande y gagne, paraît-il, « une saveur exquise ». Dans ce même pays, où l’on s’y entend en matière de raf­fi­ne­ment, on peut consom­mer la truite à la fois cuite et vivante à condi­tion de lui enve­lop­per la tête dans un linge humide avant de la plon­ger dans la fri­ture. L’empire du milieu est friand d’autres recettes dont on épar­gne­ra le détail aux lec­teurs sen­sibles. Il n’est d’ailleurs pas néces­saire d’al­ler si loin pour en trou­ver quand on habite un pays où les oies sont gavées, où les escar­gots ne sau­raient être pré­pa­rés sans avoir « long­temps » jeû­né et dégor­gé dans la farine, où le canard au sang « exige » qu’on l’é­touffe en lui écra­sant la poi­trine avec le pied, où le lièvre veut être dépouillé vif, le homard tron­çon­né ou ébouillan­té (« après lui avoir arra­ché sa poche à gra­vier », pré­cise le cui­si­nier scru­pu­leux), l’ortolan enivré puis noyé dans l’al­cool. La chair du veau est plus blanche si le nou­veau-né est enfer­mé dans l’obs­cu­ri­té, immo­bi­li­sé par un col­lier et nour­ri à la farine, dont il raf­fole sans doute, mais il n’a pas le choix. Les gour­mets réclament main­te­nant de l’au­truche, du bison, du renne, du kan­gou­rou, du che­val de course… On sent que la décou­verte d’une licorne les met­trait aus­si­tôt en appé­tit. À quand le gruyère au lait de gorille ou la fri­cas­sée de pan­da aux langues de ros­si­gnols ? À la ques­tion : Pour­quoi man­ger des ani­maux quand on peut s’en pas­ser, l’amateur répon­dra tou­jours : « Parce que c’est bon ». Pour­quoi les tor­tu­rer quand on peut faire autre­ment ? « Parce que c’est meilleur. » Le plai­sir absout dans tous les cas. On ima­gine sans peine quelles appli­ca­tions peut connaître un prin­cipe qui veut que le plai­sir de celui qui l’éprouve l’emporte sur la souf­france de celui qui le pro­cure.

Un degré sup­plé­men­taire, s’il est pos­sible, est encore fran­chi avec le seuil des labo­ra­toires, dont les murs laqués de blanc et les vitres dépo­lies abritent un uni­vers de cau­che­mar. Les vic­times du pro­grès y sont déte­nues dans des condi­tions ter­ri­fiantes pour subir un trai­te­ment à faire fré­mir les plus endur­cis, appli­qué avec une minu­tie et une pré­ci­sion dont la des­crip­tion même épou­vante et décou­rage. Cages, car­cans, che­va­lets, la volon­té de savoir est ici dans son décor de pré­di­lec­tion. Sa fin jus­ti­fie tous ses moyens. Mal­gré le secret qui pèse sur les chiffres, en par­ti­cu­lier dans le domaine mili­taire, on peut esti­mer à 300 mil­lions les ani­maux qui y perdent chaque année la vie, à plus de 7 mil­lions en France. La plu­part n’auront été sacri­fiés qu’à de bien misé­rables causes.

L’im­pact des chocs auto­mo­biles a été étu­dié sur des porcs soli­de­ment arri­més à leur poste de conduite. Celui que les flé­chettes peuvent avoir sur les yeux des enfants est d’abord essayé sur les yeux des lapins. Ces mêmes ani­maux sont fer­me­ment invi­tés à fumer conti­nuel­le­ment des ciga­rettes pour qu’on puisse juger au plus vite sur eux des méfaits du tabac, tan­dis que les ravages de l’alcool sont mesu­rés sur des chiens for­cés à l’éthylisme. L’industrie cos­mé­tique, fon­dée sur la séduc­tion et sur la beau­té, s’y montre avide d’horreur. S’il est vrai qu’il faut souf­frir pour être belle, les tâches auront été inéga­le­ment répar­ties.

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Même lorsque les recherches effec­tuées sur ce maté­riel immo­bi­li­sé plu­tôt qu’inerte se rap­portent à la méde­cine humaine, c’est sou­vent avec un maigre ou sus­pect résul­tat. Pour une expé­rience concluante, com­bien de tâton­ne­ments, d’erreurs et de gâchis ? Pour un suc­cès sur l’animal, com­bien d’échecs sur l’homme ? L’analogie et la trans­po­si­tion n’étant pas des sciences exactes, ce qui semble fonc­tion­ner sur une espèce risque de déce­voir cruel­le­ment sur une autre. La Tha­li­do­mide, effi­cace chez les porcs, n’a pro­duit chez nous que des infirmes. Et si l’on n’a jamais vu qu’un cou­rant élec­trique appli­qué à une gre­nouille décé­ré­brée ait sus­ci­té de voca­tion médi­cale, on admet­tra que l’apprentissage de la tor­ture sur « nos frères infé­rieurs » puisse en per­mettre la maî­trise sur nos frères momen­ta­né­ment égaux. Ici encore, les hommes qui se croient pro­té­gés des expé­ri­men­ta­tions par la taille de leurs oreilles ou la place de leurs yeux devront déchan­ter. Malades men­taux, can­cé­reux, ou sol­dats en pleine san­té, des humains empê­chés de choi­sir ont ser­vi de cobayes invo­lon­taires quand il s’est agi d’essayer en vraie gran­deur des pro­duits, des tech­niques ou des armes. Aux États-Unis aus­si bien qu’en Union sovié­tique, pour étu­dier les effets des radia­tions, des bataillons entiers y ont été inten­tion­nel­le­ment expo­sés. Orphe­lins, mar­gi­naux et vieillards, un œil noir vous regarde. Crai­gnez que les enne­mis de la Terre, mal­gré leurs pro­pos ségré­ga­tion­nistes, ne vous hissent éprou­ver la soli­da­ri­té qu’ils pour­ront en effet vous trou­ver avec les cobayes et les sou­ris blanches, comme d’autres avec le bétail.

Lorsque les tests de maté­riel et de tech­niques chi­rur­gi­caux, les contrôles toxi­co­lo­giques et phar­ma­ceu­tiques ou la recherche de fond rendent stric­te­ment indis­pen­sable l’ex­pé­ri­men­ta­tion sur le vivant, et en atten­dant la géné­ra­li­sa­tion des méthodes de sub­sti­tu­tion, il devrait être impé­ra­tif de déte­nir les ani­maux dans des condi­tions accep­tables, d’effectuer les opé­ra­tions sous anes­thé­sie, de pra­ti­quer un sui­vi post­opé­ra­toire pour en atté­nuer les séquelles, et de don­ner aux cher­cheurs une for­ma­tion éthique, dont beau­coup semblent en effet avoir man­qué, et qui, de toute façon, n’en ferait pas des saints. Le fait d’admettre la souf­france de l’animal qu’ils tour­mentent les obli­ge­rait à admettre leur propre cruau­té ou à chan­ger de métier. Alors que les bio­lo­gistes n’appliquent pas même encore des lois anciennes, voi­là déjà que les géné­ti­ciens en appellent de nou­velles.

Des cher­cheurs aux allures de savants fous modi­fient les gènes des plantes, « clonent » les bre­bis, greffent la tête d’un singe sur le corps d’un autre et, pour aug­men­ter la ren­ta­bi­li­té des éle­vages avi­coles, tra­vaillent à inven­ter des volailles sans plumes, sans graisse, et à plu­sieurs cuisses, qui pon­dront des œufs cubiques sans avoir à les cou­ver. Grâce à de savantes mani­pu­la­tions géné­tiques, ils sont par­ve­nus à faire pous­ser au coq le cri de la caille. Il était temps ! Lan­cés à une telle allure vers une telle direc­tion, on aura du mal à les arrê­ter en si bon che­min. Ce sont des gens per­sé­vé­rants. Ils ne déce­vront pas. Ils tra­vaillent déjà à « huma­ni­ser » les porcs au moyens de gènes qui ren­dront leurs organes com­pa­tibles avec les nôtres en cas de trans­plan­ta­tion, et encore à gref­fer des têtes, ce qui pour­ra don­ner lieu à d’amusants col­lages, en atten­dant sans doute de savoir gref­fer l’esprit d’un indi­vi­du sur le corps d’un autre, ce dont quelques-uns devraient s’impatienter. Le récent « clo­nage » d’une bre­bis, comme toutes les vic­toires de la science moderne, a fait pleu­voir des comi­tés d’éthique dont les conclu­sions ne sont pas bien sur­pre­nantes : le clo­nage est dégra­dant, il sera donc inter­dit… sur les humains. Nous voi­là ras­su­rés.

Le sort des ani­maux pré­fi­gure tou­jours celui des hommes, qu’ils soient tra­qués, enfer­més, exploi­tés, dres­sés ou mani­pu­lés géné­ti­que­ment. Aux États-Unis, des couples sté­riles, séduits par la repro­duc­tion à l’identique et par les coef­fi­cients mul­ti­pli­ca­teurs, reprennent espoir et se portent volon­taires auprès des méde­cins atti­rés par la dupli­ca­tion du vivant, qui ne résis­te­ront pas tous, ni éter­nel­le­ment, à la for­tune qu’on leur pro­pose. L’équipe amé­ri­caine qui tra­vaillait sur la ques­tion, bru­ta­le­ment pri­vée de cré­dits pour des rai­sons éthiques, a été rache­tée, hommes, maté­riel et résul­tats, par un pays du Sud-Est asia­tique où l’on n’est pas embar­ras­sé par les scru­pules ou par les comi­tés d’éthique, et où on ne paie pas non plus les gens à ne rien faire. Il n’y a pas à dou­ter que des clones humains se pro­mènent déjà à la sur­face de la Terre, et qu’ils soient appe­lés à se mul­ti­plier dans des régimes où la dif­fé­rence effraie et que l’écart menace. Ima­gine-t-on l’usage que le sinistre Dr Men­gele aurait eu du génie géné­tique s’il avait pu amé­lio­rer les « races » sur ses cri­tères et pro­duire à volon­té des sur­hommes aux yeux bleus pour com­man­der des sous- hommes à peau noire ? Voi­là qui ouvre sur l’avenir des pers­pec­tives assez ver­ti­gi­neuses pour ne pas s’y enga­ger ici. Reve­nons à nos mou­tons.

Ces pla­cides et lai­neux com­pa­gnons ont long­temps incar­né, avec les autres ani­maux de la ferme, l’ordre, le calme et la pros­pé­ri­té de nos cam­pagnes. Ce temps heu­reux n’est plus. L’élevage inten­sif a chan­gé tout cela. Là encore, il ne s’agit pas d’adapter l’industrie à la vie mais d’adapter la vie à l’industrie. Une logique insou­cieuse de toute morale impose main­te­nant une pro­duc­tion maxi­male dans un espace mini­mal et au coût le plus bas. Les spé­cia­listes ont pris l’affaire en main. On peut s’attendre au pire.

En France, 50 mil­lions de poules sont empri­son­nées à vie dans des cages incli­nées que la lumière du jour n’éclairera jamais. Chaque pon­deuse y dis­pose d’un espace à peine plus grand que le livre ouvert où sont impri­mées ces lignes et ne peut dor­mir plus de 67 secondes sans être déran­gée par une de ses trop proches voi­sines. Inca­pables de pico­rer, de grat­ter, de se per­cher, de prendre un bain de pous­sière, de s’étirer, de faire tout ce qui rem­plit ordi­nai­re­ment la vie d’une poule, elles se mutilent et s’arrachent les plumes, incon­vé­nient qu’on pal­lie en leur tran­chant le bec avec une lame chauf­fée à rouge. Ce moi­gnon leur suf­fi­ra de toute façon à absor­ber la farine dont on les nour­rit. Au terme d’une exis­tence qui n’a que le mérite d’être brève, elles seront trans­por­tées dans des caisses qui leur brisent les ailes, pen­dues par les pattes à des chaînes mobiles, élec­tro­cu­tées, égor­gées par des lames rota­tives. Fin de la pas­to­rale.

Les vaches, les bœufs et les veaux sur­vi­vront quant à eux dans des stalles obs­cures au moyen de gra­nu­lés, voire de « farines ani­males ». Grâce à des tech­niques « d’amélioration des races », pour reprendre ce concept eugé­nique, les vaches les plus « per­for­mantes », insé­mi­nées arti­fi­ciel­le­ment, conçoivent des veaux si dis­pro­por­tion­nés qu’ils ne peuvent être extraits de leur mère sans césa­rienne. Après deux ou trois de ces opé­ra­tions, la vache épui­sée ne pré­sente plus d’intérêt pour son pro­prié­taire mais seule­ment pour l’abattoir. Encore un voyage inter­mi­nable où elle ne pren­dra ni repos, ni nour­ri­ture, ni eau, et elle sera abat­tue dans des condi­tions que la loi inter­dit mais que la pra­tique tolère. Au sui­vant.

Les por­ce­lets, à qui on a cou­pé la queue et arra­ché une dent, appren­dront à vivre sans litière, sur des caille­bo­tis ou ils peinent à poser leurs sabots, incon­vé­nient négli­geable puisque, une fois adultes, l’exiguïté des cages où on les tient leur inter­dit tout mou­ve­ment et les empêche même de se retour­ner ou de se lécher le flanc si une mouche les pique. Ces ani­maux natu­rel­le­ment propres, contraints de se vau­trer dans leurs déjec­tions, seront de plus moqués par l’homme qui les souille comme sym­boles de toute sale­té. Contrai­re­ment à une opi­nion répan­due, les ani­maux vivent avec une conscience aiguë les condi­tions qui leur sont faites de leur nais­sance à leur mort. Pour regar­der son assiette sans fré­mir, il faut se for­cer à oublier tout ce qui la pré­cède. Aus­si celui qui vient trou­bler la fête est-il géné­ra­le­ment mal reçu par les can­di­dats gas­tro­nomes qui ne veulent pas savoir et qui défendent leur igno­rance pour éta­blir leur inno­cence.

C’est à ce prix que ceux qui ne peuvent s’en pas­ser man­ge­ront de la viande. S’ils ne sont pas dif­fi­ciles, ils pour­ront se réga­ler de volailles qui n’auront jamais pu étendre les ailes, de bœufs qui n’auront jamais goû­té l’herbe des prés, de cochons dont le groin n’aura jamais foui la terre. Poules en bat­te­rie, veaux en case, truie à l’attache, vache en sta­bu­la­tion à logette, sous ces noms musi­caux se cache une réa­li­té car­cé­rale. L’animal n’est même plus un être sen­sible, même plus un être vivant, mais une mar­chan­dise, une matière, une machine à lait, à œufs, à viande, et de la pire qua­li­té. La ferme est désor­mais le nom pudique du camp de concen­tra­tion, une gale­rie de geôles auprès des­quelles les « fillettes » de Louis XI pas­se­raient pour des han­gars. Sous sa rai­son tech­nique, la « logique de pro­duc­tion inten­sive de den­rées ali­men­taires aux coûts les plus bas » ne suf­fit ni à tout expli­quer, ni à dési­gner les tech­no­crates qui la défendent comme seuls res­pon­sables. Il faut des exé­cu­tants, des hommes et des femmes capables d’abattre la besogne sans scru­pule sinon sans inno­cence. Chaque fois qu’il est ques­tion d’améliorer les condi­tions d’élevage, les pro­fes­sion­nels pro­testent en bran­dis­sant des chiffres d’affaires qui tiennent lieu de toute autre consi­dé­ra­tion. À quoi bon s’interroger sur le psy­chisme de bour­reaux que l’histoire ou la géo­gra­phie ren­draient presque exo­tiques quand nos cam­pagnes abondent en kapos ordi­naires ? Pour l’économie tota­li­taire comme pour la poli­tique tota­li­taire, le bon citoyen est celui qu’on peut ame­ner à tor­tu­rer son sem­blable. On ne sau­rait mieux se pré­pa­rer à un tel civisme qu’en tor­tu­rant d’abord son dis­sem­blable. Le pro­duc­ti­visme fonc­tionne bel et bien comme une idéo­lo­gie fon­dée sur le mépris et sur l’exploitation sans limites. Cette haine du libre et du vivant véri­fie le prin­cipe : s’éloigner de la nature rap­proche de l’oppression, exer­cée ou subie.

Armand Far­ra­chi


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Comments to: La civilisation & les animaux non-humains (par Armand Farrachi)
  • 21 avril 2015

    com­ment peut on faire subir cela à un être vivant au nom de la vie humaine notre vie n’est plus pré­cieuse à ce prix!!! Soit disant peuple évo­lué le pro­grès devrait empê­cher cela il y a des alter­na­tives

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