Arundhati Roy (née le  à Shillong en Inde) est une écrivaine et militante indienne. Elle est notamment connue pour le roman Le Dieu des Petits Riens, pour lequel elle a obtenu le prix Booker en 1997, et pour son engagement en faveur de l'écologie, des droits humains et de l'altermondialisme.

LA SOLITUDE DE NOAM CHOMSKY

Un texte d’Arund­hati Roy que l’on retrouve dans la préface du livre de Noam Chom­sky, inti­tulé « For Reasons of State » (Pour raisons d’état).

 

« Je ne m’ex­cu­se­rai jamais pour les États-Unis d’Amé­rique — quels que soient les faits, je m’en moque. »

Président George Bush Sr

Assise chez moi à New Delhi, en regar­dant une chaîne d’in­for­ma­tions améri­caine faire sa propre promo­tion (« Nous rappor­tons, Vous déci­dez »), j’ima­gine le sourire amusé aux dents abîmées de Noam Chom­sky.

Tout le monde sait que les régimes auto­ri­taires, indé­pen­dam­ment de leurs idéo­lo­gies, utilisent les mass-médias pour leur propa­gande. Mais qu’en est-il des régimes démo­cra­tique­ment élus du « monde libre » ?

Aujourd’­hui, grâce à Noam Chom­sky et à ses compa­gnons analystes des médias, il est presque évident pour des milliers, voire des millions d’entre nous que l’opi­nion publique dans les démo­cra­ties « d’éco­no­mie de marché » est fabriquée comme n’im­porte quel autre produit du marché de masse — savon, inter­rup­teurs ou pain en tranches. Nous savons qu’a­lors que, léga­le­ment et confor­mé­ment à la consti­tu­tion, la parole peut être libre, l’es­pace dans lequel cette liberté peut être exer­cée nous a été volé, et a été vendu aux enchères aux plus offrants. Le capi­ta­lisme néoli­bé­ral n’est pas simple­ment une affaire d’ac­cu­mu­la­tion de capi­tal (pour quelques-uns). C’est aussi une affaire d’ac­cu­mu­la­tion de pouvoir (pour quelques-uns), d’ac­cu­mu­la­tion de liberté (pour quelques-uns). Inver­se­ment, pour le reste du monde, les personnes qui sont exclues du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du néoli­bé­ra­lisme, c’est une affaire d’éro­sion de capi­tal, d’éro­sion de pouvoir, d’éro­sion de liberté. Dans « l’éco­no­mie de marché », la liberté de parole est deve­nue un produit de base comme un autre — la justice, les droits de l’homme, l’eau potable, l’air pur. Seuls ceux qui ont les moyens de se l’of­frir peuvent en béné­fi­cier. Et, natu­rel­le­ment, ceux qui peuvent se le permettre utilisent la liberté de parole pour fabriquer le genre de produit, le genre d’opi­nion publique qui convient le mieux à leur objec­tif. (Les infor­ma­tions qu’ils peuvent utili­ser). La manière exacte dont ils font cela a été le sujet d’une bonne partie des écrits poli­tiques de Noam Chom­sky.

Le premier ministre Silvio Berlus­coni, par exemple, a une parti­ci­pa­tion majo­ri­taire dans les prin­ci­paux jour­naux, maga­zines, chaînes de télé­vi­sion et maisons d’édi­tion italiens. « En réalité, le premier ministre maîtrise envi­ron 90% de l’au­dience télé­vi­sée italienne » rapporte le Finan­cial Times. Qu’est-ce qui fixe le prix de la liberté de parole ? Liberté de parole pour qui ? Il faut recon­naître que Berlus­coni est un exemple extrême. Dans les autres démo­cra­ties — en parti­cu­lier aux États-Unis — les magnats des médias, les puis­sants lobbys d’en­tre­prise et les fonc­tion­naires sont imbriqués d’une manière plus élabo­rée, mais moins flagrante. (Les rapports de Georges Bush Jr avec le lobby pétro­lier, avec l’in­dus­trie de l’ar­me­ment et avec Enron, et l’in­fil­tra­tion d’En­ron dans les insti­tu­tions gouver­ne­men­tales et les médias des États-Unis — tout ceci est main­te­nant de noto­riété publique).

Après le 11 septembre 2001, et les frappes terro­ristes à New-York et Washing­ton, le compor­te­ment flagrant de porte-parole du gouver­ne­ment des États-Unis qu’ont endossé les médias domi­nants, leur promo­tion d’un patrio­tisme vengeur, leur empres­se­ment à publier les commu­niqués de presse du Penta­gone comme des infor­ma­tions et leur censure expli­cite de l’opi­nion dissi­dente sont deve­nus l’objet d’un humour assez noir dans le reste du monde.

Ensuite, la Bourse de New-York s’est effon­drée, les compa­gnies aériennes en faillite ont fait appel au gouver­ne­ment pour des renfloue­ments finan­ciers, et il a été ques­tion de lois de contour­ne­ment mani­festes afin de fabriquer des médi­ca­ments géné­riques pour combattre l’alerte à l’an­thrax (beau­coup plus impor­tant et urgent, bien sûr, que la produc­tion de géné­riques pour combattre le sida en Afrique). Tout à coup, il a commencé à sembler que la liberté de parole et l’éco­no­mie de marché pour­raient finir par s’ef­fon­drer à côté des tours jumelles du World Trade Center.

Mais bien sûr, cela n’est jamais arrivé. Le mythe conti­nue.

Il y a cepen­dant un aspect plus inté­res­sant à la quan­tité d’éner­gie et d’argent qu’in­ves­tit l’es­ta­blish­ment pour gérer l’opi­nion publique. Il évoque une peur très réelle de l’opi­nion publique. Il relève du souci perpé­tuel et effec­tif d’une prise de conscience collec­tive, car si les gens devaient décou­vrir (et comprendre entiè­re­ment) la véri­table nature des choses qui sont faites en leur nom, ils pour­raient agir en consé­quence. Les personnes puis­santes savent que les gens ordi­naires ne sont pas toujours d’ins­tincts impi­toyables et égoïstes. (Quand les gens ordi­naires pèse­ront les coûts et les avan­tages, une certaine conscience trou­blée pour­rait faci­le­ment faire pencher la balance). C’est pour cette raison qu’ils doivent être tenus éloi­gnés de la réalité, élevés dans une atmo­sphère contrô­lée, dans une réalité adap­tée, comme des poulets d’éle­vage ou des cochons dans un enclos. Ceux d’entre nous qui ont réussi à échap­per à ce destin, et qui creusent en grat­tant çà et là dans l’ar­rière-cour, ne croient plus tout ce qu’ils lisent dans les jour­naux et regardent à la télé­vi­sion. Nous nous mettons au courant et cher­chons d’autres façons d’ar­ri­ver à comprendre le monde. Nous recher­chons l’his­toire jamais divul­guée, le coup mili­taire mentionné en passant, le géno­cide non-signalé, la guerre civile dans un pays afri­cain consi­gnée dans une histoire sur une colonne d’un pouce à côté d’une publi­cité pleine page pour de la linge­rie en dentelle.

[A propos des médias, de la qualité de l’in­for­ma­tion qu’ils distil­lent, un excellent docu­men­taire analyse les nôtres, en France ; on peut le vision­ner gratui­te­ment sur Daily­mo­tion, aux adresses suivantes : Partie 1Partie 2]

Nous ne nous souve­nons pas toujours, et bien des gens ne savent même pas, que cette façon de penser, cette acuité placide, cette méfiance instinc­tive à l’égard des médias, serait aux mieux une intui­tion poli­tique et au pire une vague accu­sa­tion sans l’ana­lyse média­tique impla­cable et inflexible d’un des plus éminents esprits du monde. Et ceci n’est qu’une des manières par lesquelles Noam Chom­sky a radi­ca­le­ment modi­fié notre compré­hen­sion de la société dans laquelle nous vivons. Ou devrais-je dire, notre compré­hen­sion des règles compliquées de l’asile d’alié­nés dans lequel nous sommes tous des inter­nés volon­taires ?

En parlant des attaques du 11 septembre à New-York et Washing­ton, le président Georges W. Bush a dési­gné les enne­mis des États-Unis « enne­mis de la liberté ». « Les Améri­cains demandent pourquoi ils nous détestent », a-t-il dit. « Ils détestent nos liber­tés, notre liberté de reli­gion, notre liberté de parole, notre liberté de vote, de nous rassem­bler ou de ne pas être d’ac­cord les uns avec les autres. »

Si les habi­tants des États-Unis veulent une vraie réponse à cette ques­tion (par oppo­si­tion à celle du manuel idiot de l’anti-améri­ca­nisme, qui sont : « Parce qu’ils sont jaloux de nous », « Parce qu’ils détestent la liberté », « Parce que ce sont des loosers », « Parce que nous sommes bons et qu’ils sont méchants »), je leur dirais : lisez Chom­sky. Lisez Chom­sky sur les inter­ven­tions mili­taires des États-Unis en Indo­chine, en Amérique Latine, en Irak, en Bosnie, en ex-Yougo­sla­vie, en Afgha­nis­tan et au Moyen-Orient. Si les gens ordi­naires aux États-Unis lisaient Chom­sky, peut-être que leurs ques­tions seraient formu­lées un peu diffé­rem­ment. Peut-être devien­draient-elles : « Pourquoi ne nous détestent-ils pas plus que ça ? » ou « N’est-il pas éton­nant que le 11 septembre ne soit pas arrivé plus tôt ? ». Malheu­reu­se­ment, en ces temps natio­na­listes, les mots comme « nous » et « eux » sont utili­sés couram­ment. La fron­tière entre les citoyens et l’état est brouillée déli­bé­ré­ment et avec succès, pas seule­ment par les gouver­ne­ments, mais aussi par les terro­ristes. La logique sous-jacente des attaques terro­ristes, comme celle des guerres de « repré­sailles » contre les gouver­ne­ments qui « soutiennent le terro­risme » est la même : les deux punissent les citoyens pour les actions de leurs gouver­ne­ments.

(Une brève digres­sion : Je me rends compte que ça passe mieux pour Noam Chom­sky, citoyen des États-Unis, de critiquer son propre gouver­ne­ment, que pour quelqu’un comme moi, citoyenne indienne, de critiquer le gouver­ne­ment des États-Unis. Je ne suis pas patriote, et je suis plei­ne­ment consciente que la véna­lité, la violence et l’hy­po­cri­sie sont gravées dans l’âme plom­bée de chaque état. Mais lorsqu’un pays cesse d’être simple­ment un pays et devient un empire, alors, l’am­pleur des opéra­tions se trans­forme de manière radi­cale. Donc, permet­tez-moi de préci­ser que je parle en tant que sujet de l’em­pire des États-Unis. Je parle comme une esclave qui se permet de critiquer son roi.)

Si on me deman­dait de choi­sir une des contri­bu­tions majeures de Noam Chom­sky au monde, ce serait le fait qu’il a démasqué l’hor­rible univers mani­pu­la­teur et sans pitié qui règne derrière cette « liberté », mot rayon­nant et magni­fique. Il l’a fait de façon ration­nelle et d’un point de vue empi­rique. La multi­tude de preuves qu’il a rassem­blée pour élabo­rer ses argu­ments est phéno­mé­nale. Terri­fiante, à vrai dire. La prémisse de départ de la méthode de Chom­sky n’est pas idéo­lo­gique, mais inten­sé­ment poli­tique. Il se lance dans sa série d’enquête avec une méfiance anar­chiste instinc­tive à l’égard du pouvoir. Il nous emmène en voyage à travers le maré­cage de l’es­ta­blish­ment des États-Unis et nous conduit à travers le laby­rinthe verti­gi­neux des couloirs qui relient le gouver­ne­ment, les grandes entre­prises et la ques­tion de la gestion de l’opi­nion publique.

Chom­sky nous montre que des expres­sions telles que « liberté de parole », « écono­mie de marché » et « monde libre », n’ont pas grand-chose, voire rien à voir avec la liberté. Il nous montre que, parmi les liber­tés innom­brables reven­diquées par le gouver­ne­ment des États-Unis, il y a la liberté d’as­sas­si­ner, d’anéan­tir, et de domi­ner d’autres peuples. La liberté de finan­cer et de parrai­ner les despotes et les dicta­teurs à travers le monde. La liberté d’en­traî­ner, d’ar­mer et de proté­ger les terro­ristes. La liberté de renver­ser les gouver­ne­ments démo­cra­tique­ment élus. La liberté d’ac­cu­mu­ler et d’uti­li­ser des armes de destruc­tion massive — chimiques, biolo­giques et nucléaires. La liberté d’en­trer en guerre contre n’im­porte quel pays avec lequel il est en désac­cord. Et, le plus terrible de tout, la liberté de commettre ces crimes contre l’hu­ma­nité au nom de la « justice », au nom de la « vertu », au nom de la « liberté ».

Le Procu­reur Géné­ral John Ashcroft a déclaré que les liber­tés des États-Unis « ne sont pas une conces­sion d’un gouver­ne­ment ou d’un docu­ment mais… notre droit divin ». Donc, au fond, nous sommes en présence d’un pays armé d’un mandat divin. Peut-être que cela explique pourquoi le gouver­ne­ment des États-Unis refuse d’être jugé selon les mêmes critères moraux avec lesquels il juge les autres. (Toute tenta­tive pour le faire est reje­tée comme une « équi­va­lence morale »). Sa tech­nique, c’est de se présen­ter comme le géant bien-inten­tionné dont les bonnes actions sont condam­nées par les intri­gants autoch­tones des pays étran­gers, dont il essaye de libé­rer les marchés, dont il essaye de moder­ni­ser les socié­tés, dont il essaye d’éman­ci­per les femmes, dont il essaye de sauver les âmes.

Peut-être que cette croyance en sa propre divi­nité explique égale­ment pourquoi le gouver­ne­ment des États-Unis s’est accordé le droit et la liberté d’as­sas­si­ner et d’ex­ter­mi­ner les gens « pour leur bien ».

Lorsqu’il a annoncé les frappes aériennes des États-Unis contre l’Af­gha­nis­tan, le président Bush Jr a dit, « Nous sommes une nation paci­fique ». Il a pour­suivi en disant, « Ceci est la voca­tion des États-Unis d’Amé­rique, la nation la plus libre du monde, une nation bâtie sur des valeurs fonda­men­tales, qui rejette la haine, qui rejette la violence, qui rejette les assas­sins, qui rejette le mal. Et nous persis­te­rons toujours. »

L’em­pire des États-Unis repose sur des fonda­tions macabres : le massacre de millions d’au­toch­tones, le vol de leurs terres, et après ceci, l’en­lè­ve­ment et l’as­ser­vis­se­ment de millions de Noirs d’Afrique pour travailler cette terre. Des milliers d’entre eux sont morts en mer tandis qu’ils étaient trans­por­tés comme du bétail en cage entre les conti­nents. « Volés à l’Afrique, amenés en Amérique » (Stolen from Africa, Brought to America) — le Buffalo Soldier de Bob Marley contient un univers entier de tris­tesse indes­crip­tible. Il parle de la perte de dignité, de la perte de liberté, de la perte d’une nature sauvage, de l’amour-propre brisé d’un peuple. Le géno­cide et l’es­cla­vage sont les bases sociales et écono­miques de la nation dont les valeurs fonda­men­tales rejettent la haine, les assas­sins et le mal.

Un extrait de Chom­sky, tiré de l’es­sai The Manu­fac­ture of Consent (La fabri­ca­tion du consen­te­ment), à propos de la fonda­tion des États-Unis d’Amé­rique :

Durant les festi­vi­tés de Thanks­gi­ving il y a quelques semaines, j’ai fait une prome­nade avec des amis et de la famille dans un parc natio­nal. Nous sommes tombés par hasard sur une pierre tombale, qui avait l’ins­crip­tion suivante : « Ci-gît une femme indienne, une Wampa­noag, dont la famille et la tribu ont donné d’eux-mêmes et de leur terre afin que cette grande nation puisse naître et gran­dir. » Bien sûr, il n’est pas tout à fait exact de dire que la popu­la­tion autoch­tone a donné d’elle-même et de sa terre à cette noble fin. Elle a plutôt été massa­crée, déci­mée et disper­sée au cours d’une des plus grandes opéra­tions de géno­cide de l’his­toire humai­ne… que nous célé­brons tous les mois d’oc­tobre lorsque nous hono­rons Colomb — lui-même boucher notable — lors du Colum­bus Day. Des centaines de citoyens améri­cains, des gens bien inten­tion­nés et conve­nables, s’at­troupent régu­liè­re­ment près de cette pierre tombale et la lisent, appa­rem­ment sans réac­tion, sauf, peut-être, le senti­ment de satis­fac­tion qu’en­fin, nous donnons une certaine recon­nais­sance méri­tée aux sacri­fices des autoch­to­nes… Ils réagi­raient peut-être diffé­rem­ment s’ils visi­taient Ausch­witz ou Dachau et qu’ils y trou­vaient une pierre tombale indiquant : « Ci-gît une femme, une Juive, dont la famille et le peuple ont donné d’eux-mêmes et de leurs biens pour que cette grande nation puisse gran­dir et pros­pé­rer. »

[A propos de « la fabri­ca­tion du consen­te­ment », un docu­men­taire tiré du livre de Chom­sky est dispo­nible en vision­nage, gratui­te­ment, sur YouTube]

Comment les États-Unis ont-ils survécu à leur atroce passé, et font-ils aujourd’­hui si bonne figure ? Pas en l’ad­met­tant, pas en répa­rant, pas en s’ex­cu­sant auprès des Noirs améri­cains ou des Améri­cains de nais­sance, et certai­ne­ment pas en chan­geant leurs méthodes (main­te­nant, ils exportent leurs cruau­tés). Comme la plupart des autres pays, les États-Unis ont réécrit leur histoire. Mais ce qui distingue les États-Unis des autres pays, et les place loin devant dans la course, c’est qu’ils se sont assu­rés les services de l’en­tre­prise publi­ci­taire la plus puis­sante et la plus pros­père du monde : Holly­wood.

Dans la version à succès du mythe popu­laire en tant qu’his­toire, la « bonté » des États-Unis a atteint son plus haut niveau pendant la deuxième guerre mondiale (alias la guerre de l’Amé­rique contre le fascisme). Perdu dans le vacarme du son de la trom­pette et du chant de l’ange, il y a le fait que quand le fascisme était en plein progrès en Europe, le gouver­ne­ment des États-Unis a véri­ta­ble­ment détourné le regard. Lorsqu’Hit­ler exécu­tait son pogrom géno­ci­daire contre les Juifs, les fonc­tion­naires améri­cains ont refusé l’en­trée aux réfu­giés juifs fuyant l’Al­le­magne. Les États-Unis ne se sont enga­gés dans la guerre qu’a­près le bombar­de­ment de Pearl Harbour par les Japo­nais. Étouffé par les bruyants hosan­nas, il y a leur acte le plus barbare, en fait l’acte le plus féroce dont le monde ait jamais été témoin : le largage de la bombe atomique sur des popu­la­tions civiles à Hiro­shima et Naga­saki. La guerre était presque finie. Les centaines de milliers de Japo­nais qui ont été tués, les innom­brables autres qui ont été inva­li­dés par des cancers pour les géné­ra­tions à venir, n’étaient pas une menace pour la paix mondiale. C’était des civils. Exac­te­ment comme les victimes des bombar­de­ments du World Trade Center et du Penta­gone étaient des civils. Exac­te­ment comme les centaines de milliers de personnes qui sont mortes en Irak en raison des sanc­tions diri­gées par les États-Unis étaient des civils. Le bombar­de­ment de Hiro­shima et de Naga­saki était une expé­rience froide et déli­bé­rée exécu­tée pour faire une démons­tra­tion de la puis­sance de l’Amé­rique. A ce moment-là, le président Truman l’a présenté comme « la plus grande chose de l’his­toire ».

On nous dit que la deuxième guerre mondiale était une « guerre pour la paix ». Que la bombe atomique était une « arme paci­fique ». On nous invite à croire que la force de dissua­sion nucléaire a empê­ché une troi­sième guerre mondiale. (C’était avant que le président Georges Bush Jr ne suggère la « doctrine de frappe préven­tive »). Y a-t-il eu un débor­de­ment de paix après la deuxième guerre mondiale ? Il y avait assu­ré­ment la paix (rela­tive) en Europe et en Amérique — mais consi­dère-t-on cela comme une paix mondiale ? Pas tant que les guerres féroces par personnes inter­po­sées menées dans les pays où vivent les races de couleur (Chine­toques, Nègres, Asiates,…) ne sont pas consi­dé­rées comme des guerres du tout.

Depuis la deuxième guerre mondiale, les États-Unis ont été en guerre contre, ou ont attaqué, entre autres, les pays suivants : la Corée, le Guate­mala, Cuba, le Laos, le Viet­nam, le Cambodge, la Grenade, la Libye, El Salva­dor, le Nica­ra­gua, Panama, l’Irak, la Soma­lie, le Soudan, la Yougo­sla­vie et l’Af­gha­nis­tan. Cette liste devrait égale­ment comprendre les opéra­tions clan­des­tines du gouver­ne­ment des États-Unis en Afrique, en Asie et en Amérique Latine, les coups d’État qu’il a mani­gan­cés, et les dicta­teurs qu’il a armés et soute­nus. Elle devrait comprendre la guerre soute­nue par les États-Unis d’Is­raël au Liban, dans laquelle des milliers de personnes ont été tuées. Elle devrait comprendre le rôle-clé joué par l’Amé­rique dans le conflit au Moyen-Orient, dans lequel des milliers de personnes sont mortes pour combattre l’oc­cu­pa­tion illé­gale du terri­toire pales­ti­nien par Israël. Elle devrait comprendre le rôle de l’Amé­rique dans la guerre civile en Afgha­nis­tan dans les années 80, dans laquelle plus d’un million de personnes ont été tuées. Elle devrait comprendre les embar­gos et les sanc­tions qui ont causé direc­te­ment, et indi­rec­te­ment, la mort de centaines de milliers de personnes (c’est parti­cu­liè­re­ment évident en Irak).

Mettez tout cela ensemble, et cela donne tout à fait l’im­pres­sion qu’il y a eu une troi­sième guerre mondiale et que le gouver­ne­ment des États-Unis était (ou est) un de ses prin­ci­paux prota­go­nistes.

La majo­rité des essais dans For Reasons of State de Chom­sky concerne l’agres­sion des États-Unis au Sud-Viet­nam, au Viet­nam du Nord, au Laos et au Cambodge. C’est une guerre qui a duré plus de douze ans. 58 000 Améri­cains et à peu près deux millions de Viet­na­miens, de Cambod­giens et de Laotiens ont perdu la vie. Les États-Unis ont déployé un demi-million de soldats au sol, ont largué plus de six millions de tonnes de bombes. Et pour­tant, bien que vous ne le croi­riez pas si vous regar­diez la majo­rité des films d’Hol­ly­wood, l’Amé­rique a perdu la guerre.

La guerre a commencé au Sud-Viet­nam et s’est ensuite propa­gée au Viet­nam du Nord, au Laos et au Cambodge. Après avoir mis en place un régime satel­lite à Saïgon, le gouver­ne­ment des États-Unis s’est invité à combattre l’in­sur­rec­tion commu­niste — les guérille­ros Viêt-Cong qui s’étaient infil­trés dans les régions rurales du Sud-Viet­nam où les villa­geois les cachaient. C’est exac­te­ment le modèle que la Russie a repro­duit quand, en 1979, elle s’est invi­tée en Afgha­nis­tan. Personne dans le « monde libre » n’a aucun doute sur le fait que la Russie a envahi l’Af­gha­nis­tan. Après la glas­nost, un ministre sovié­tique des affaires étran­gères a même quali­fié l’in­va­sion sovié­tique de l’Af­gha­nis­tan « d’illé­gale et d’im­mo­rale ». Mais il n’y a pas eu d’in­tros­pec­tion de cette sorte aux États-Unis. En 1984, dans une stupé­fiante révé­la­tion, Chom­sky a écrit :

Depuis 22 ans, j’ai fouillé dans le jour­na­lisme et le savoir domi­nant pour trou­ver une quel­conque allu­sion à une inva­sion améri­caine du Sud-Viet­nam en 1962 (ou n’im­porte quand) ou à une attaque améri­caine contre le Sud-Viet­nam, ou à une agres­sion améri­caine en Indo­chine – en vain. Il n’y a pas d’évé­ne­ment de ce genre dans l’his­toire enre­gis­trée. Par contre, il y a une défense états-unienne du Sud-Viet­nam, contre les terro­ristes soute­nus par l’ex­té­rieur (prin­ci­pa­le­ment par le Viet­nam).

Il n’y a pas d’évé­ne­ment de ce genre dans l’his­toire !

En 1962, l’ar­mée de l’air des États-Unis a commencé à bombar­der le Sud-Viet­nam rural, où vivait 80% de la popu­la­tion. Le bombar­de­ment a duré plus d’une décen­nie. Des milliers de personnes ont été tuées. L’idée était de bombar­der sur une échelle assez colos­sale pour provoquer une migra­tion affo­lée des villages vers les villes, où les gens pour­raient être rete­nus dans des camps.

Samuel Hunting­ton y a fait réfé­rence en tant que proces­sus « d’ur­ba­ni­sa­tion ». (J’ai étudié l’ur­ba­ni­sa­tion lorsque j’étais à l’école d’ar­chi­tec­ture en Inde. Je ne sais pas pourquoi, je ne me souviens pas du bombar­de­ment aérien en tant que partie du programme). Hunting­ton — célèbre aujourd’­hui pour son essai Le choc des civi­li­sa­tions — était à ce moment-là président du Conseil des Études Viet­na­miennes du Groupe Consul­ta­tif sur le Déve­lop­pe­ment du Sud-Est Asia­tique. Chom­sky le cite décri­vant le Viêt-Cong comme « une force puis­sante qui ne peut pas être chas­sée de sa circons­crip­tion aussi long­temps que la circons­crip­tion conti­nue d’exis­ter ». Hunting­ton a conti­nué en conseillant « l’usage direct de la puis­sance méca­nique et conven­tion­nelle » — autre­ment dit, pour écra­ser une guerre popu­laire, élimi­ner les gens. (Ou peut-être, pour actua­li­ser la thèse — afin d’évi­ter un choc de civi­li­sa­tions, anéan­tir une civi­li­sa­tion).

Voici un obser­va­teur de l’époque sur les limites de la puis­sance méca­nique de l’Amé­rique : « Le problème est que les machines améri­caines ne sont pas à la hauteur de la tâche consis­tant à tuer les soldats commu­nistes, sauf dans le cadre d’une tactique de terre brûlée qui détruit tout le reste aussi. » Ce problème a été résolu main­te­nant. Pas avec des bombes moins destruc­trices, mais avec un langage plus inven­tif. Il y a une façon plus élégante de dire « qui détruit tout le reste aussi ». Il suffit de parler de « dommages colla­té­raux ».

Et voici un compte-rendu de première main de ce que les « machines » de l’Amé­rique (Hunting­ton les appe­laient « instru­ments de moder­ni­sa­tion » et les offi­ciers d’état-major du Penta­gone les appe­laient « bomb-o-grams ») peuvent faire. Il est de T.D. Allman, survo­lant la Plaine des Jarres au Laos :

Même si la guerre au Laos se termi­nait demain, le réta­blis­se­ment de son équi­libre écolo­gique pour­rait prendre plusieurs années. La recons­truc­tion des villes et des villages tota­le­ment détruits de la Plaine pour­rait prendre autant de temps. Même si cela était fait, la Plaine pour­rait pendant long­temps se révé­ler périlleuse pour l’ha­bi­ta­tion humaine en raison des centaines de milliers de bombes non-explo­sées, de mines et d’objets piégés.

Un vol récent aux envi­rons de la Plaine des Jarres a laissé voir ce que moins de trois années de bombar­de­ment améri­cain inten­sif peuvent faire à une région rurale, même après que sa popu­la­tion civile ait été évacuée. Dans de vastes régions, la couleur tropi­cale primaire — vert vif — a été rempla­cée par un motif abstrait de couleurs métal­liques noires et brillantes. Une bonne partie du feuillage restant est rabou­gri, ternie par les défo­liants.

Aujourd’­hui, le noir est la couleur domi­nante des éten­dues du nord et de l’est de la Plaine. Du napalm est régu­liè­re­ment largué pour brûler l’herbe et les brous­sailles qui recouvrent la Plaine et garnissent ses nombreux ravins étroits. Les feux semblent brûler conti­nuel­le­ment, produi­sant des rectangles de couleur noire. Durant le vol, des panaches de fumée ont pu être vus, s’éle­vant depuis les régions fraî­che­ment bombar­dées.

Les routes prin­ci­pales, arri­vant dans la Plaine depuis le terri­toire sous contrôle commu­niste, sont impi­toya­ble­ment bombar­dées, appa­rem­ment de manière inin­ter­rom­pue. Là, et le long du bord de la Plaine, la couleur domi­nante est le jaune. Toute la végé­ta­tion a été détruite. Les cratères sont innom­bra­bles… La région a été si souvent bombar­dée que la terre ressemble au désert grêlé et retourné dans les zones touchées par la tempête dans le désert nord-afri­cain.

Plus vers le sud-est, Xieng Khouang­ville — la ville autre­fois la plus peuplée du Laos commu­niste — est vide, détruite. Dans le nord de la Plaine, le petit lieu de vacances de Khang Khay a égale­ment été détruit. Autour du terrain d’avia­tion à la base de King Kong, les couleurs prin­ci­pales sont le jaune (du sol retourné) et le noir (du napalm), allé­gées par des taches de rouge et de bleu vif : des para­chutes utili­sés pour larguer des provi­sions.

Les derniers habi­tants locaux ont été embarqués par trans­ports aériens. Des pota­gers aban­don­nés qui ne seraient jamais récol­tés pous­saient à proxi­mité de maisons aban­don­nées, les assiettes toujours sur les tables et les calen­driers toujours aux murs.

(Les oiseaux morts, les animaux carbo­ni­sés, les pois­sons massa­crés, les insectes inci­né­rés, les sources d’eau empoi­son­nées, la végé­ta­tion détruite ne sont jamais comp­tés dans les « coûts » de la guerre. L’ar­ro­gance de la race humaine à l’égard des autres êtres vivants avec lesquels elle partage cette planète est rare­ment mention­née. Tout cela est oublié dans les combats pour les marchés et les idéo­lo­gies. Cette arro­gance causera proba­ble­ment la perte défi­ni­tive de l’es­pèce humaine).

La clé de voûte de For Reasons of State est un essai inti­tulé The Menta­lity of the Backroom Boys (La menta­lité des travailleurs de l’ombre), dans lequel Chom­sky présente une analyse complète extra­or­di­nai­re­ment souple des Penta­gon Papers, lesquels, dit-il, « four­nissent la preuve par écrit d’un complot pour utili­ser la force dans les affaires inter­na­tio­nales en viola­tion de la loi ». Ici aussi, Chom­sky prend note du fait qu’a­lors que le bombar­de­ment du Viet­nam du Nord est examiné en long et en large dans les Penta­gon Papers, l’in­va­sion du Sud-Viet­nam mérite tout juste d’être mention­née.

Les Penta­gon Papers sont fasci­nants, pas en tant que docu­ments de l’his­toire de la guerre des États-Unis en Indo­chine, mais en tant qu’a­perçu des idées des hommes qui l’ont élabo­rée et exécu­tée. C’est passion­nant d’être au courant des idées qui étaient lancées, des sugges­tions qui étaient faites, des propo­si­tions qui étaient émises. Dans une section inti­tu­lée The Asian Mind / The Ameri­can Mind (L’es­prit asia­tique / L’es­prit améri­cain), Chom­sky examine le débat sur la menta­lité de l’en­nemi qui « accepte stoïque­ment la destruc­tion des richesses et la perte de vies », alors que « Nous voulons la vie, le bonheur, la richesse, la puis­sance », et que pour nous « la mort et les souf­frances sont des choix irra­tion­nels quand il existe des alter­na­tives ». Donc, nous appre­nons que les pauvres asia­tiques, vrai­sem­bla­ble­ment parce qu’ils ne peuvent pas comprendre la signi­fi­ca­tion du bonheur, des richesses et de la puis­sance, invitent l’Amé­rique à amener cette « logique stra­té­gique à sa conclu­sion, qui est le géno­cide ». Mais ensuite, « nous » nous déro­bons parce que « le géno­cide est un fardeau terrible à suppor­ter ». (Fina­le­ment, bien sûr, « nous » avons pour­suivi et avons de toute façon exécuté un géno­cide, et ensuite avons fait comme si rien ne s’était passé).

Bien sûr, les Penta­gon Papers contiennent aussi un certain nombre de propo­si­tions modé­rées :

Les frappes ciblant la popu­la­tion (propre­ment dit) sont non seule­ment suscep­tibles de créer une vague de dégoût contre-produc­tive à l’étran­ger et chez nous, mais d’aug­men­ter énor­mé­ment le risque d’étendre la guerre avec la Chine et l’Union Sovié­tique. La destruc­tion des écluses et des barrages pour­rait toute­fois… —si elle est bien gérée — offrir un espoir. Elle devrait être exami­née soigneu­se­ment. Une telle destruc­tion ne tue ni ne noie pas les gens. Une inon­da­tion super­fi­cielle du riz occa­sionne, après un certain temps, une famine consi­dé­rable (plus d’un million ?) à moins que des vivres ne soient four­nis — ce que nous pouvons propo­ser de faire « à la table de confé­rence ».

Couche par couche, Chom­sky démonte complè­te­ment le proces­sus de prise de déci­sions des fonc­tion­naires du gouver­ne­ment des États-Unis, pour révé­ler la nature impi­toyable du cœur de la machine de guerre améri­caine, tota­le­ment isolée des réali­tés de la guerre, aveu­glée par l’idéo­lo­gie et dispo­sée à anéan­tir des millions d’êtres humains, des civils, des soldats, des femmes, des enfants, des villages, des villes entières, des écosys­tèmes entiers — à l’aide de méthodes violentes scien­ti­fique­ment affi­nées.

Ici, un pilote améri­cain parlant des joies du napalm :

Nous sommes vache­ment contents de ces cher­cheurs anonymes de Dow. Le produit initial n’était pas assez chaud — si les Asiates étaient rapides, ils pouvaient l’en­le­ver en grat­tant. Donc, les cher­cheurs ont commencé à ajou­ter du poly­sty­rène — main­te­nant, ça colle comme de la merde à une couver­ture. Mais alors, si les Asiates sautaient dans l’eau, cela cessait de brûler, donc ils ont commencé à ajou­ter du Willie Peter (phos­phore blanc) afin que cela brûle mieux. Il brûlera même sous l’eau main­te­nant. Et une seule goutte est suffi­sante, cela conti­nuera à brûler jusqu’à l’os afin qu’ils meurent de toute façon d’un empoi­son­ne­ment au phos­phore.

Donc, les chan­ceux Asiates étaient anéan­tis pour leur bien. Plutôt morts que rouges.

Grâce aux charmes sédui­sants d’Hol­ly­wood et à l’ap­pel irré­sis­tible des mass-médias de l’Amé­rique, après toutes ces années, le monde consi­dère la guerre comme une histoire améri­caine. L’In­do­chine a fourni la toile de fond tropi­cale luxu­riante contre laquelle les États-Unis ont joué leurs fantasmes de violence, ont essayé leur dernière tech­no­lo­gie, ont affiné leur idéo­lo­gie, ont examiné leur conscience, se sont tour­men­tés à propos de leurs dilemmes moraux, et se sont occu­pés de leur culpa­bi­lité (ou ont fait mine de le faire). Les Viet­na­miens, les Cambod­giens et les Laotiens n’étaient que les acces­soires de ce scéna­rio. Anonymes, sans visage, huma­noïdes aux yeux bridés. Ce sont juste des gens qui sont morts. Des Asiates.

La seule véri­table leçon que le gouver­ne­ment des États-Unis ait tirée de son inva­sion de l’In­do­chine est la manière d’en­trer en guerre sans enga­ger les troupes améri­caines et risquer les vies améri­caines. Donc main­te­nant, les guerres sont menées avec des missiles de croi­sière à longue portée, des Black Hawks, et des « bunker busters ». Des guerres dans lesquelles les « alliés » perdent plus de jour­na­listes que de soldats.

Quand j’étais enfant, j’ai grandi dans l’état du Kerala, dans le sud de l’Inde — où le premier gouver­ne­ment commu­niste élu démo­cra­tique­ment du monde a accédé au pouvoir en 1959, l’an­née de ma nais­sance — être une Asiate m’inquié­tait terri­ble­ment. Le Kerala n’est qu’à quelques milliers de miles à l’ouest du Viet­nam. Nous avions aussi des jungles, des rivières, des rizières et des commu­nistes. Je ne cessais d’ima­gi­ner ma maman, mon frère et moi nous faire souf­fler des buis­sons par une grenade, ou faucher, comme les Asiates dans les films, par un soldat améri­cain avec des bras musclés, un chewing-gum et une musique de fond assour­dis­sante. Dans mes rêves, j’étais la fille brûlée de la célèbre photo prise sur la route de Trang Bang.

Étant donné que j’ai grandi entre la propa­gande améri­caine et la propa­gande sovié­tique (qui se neutra­li­saient plus ou moins l’une l’autre), quand j’ai lu Chom­sky pour la première fois, je me suis dit que sa collec­tion de preuves, leur quan­tité et son achar­ne­ment, étaient un peu — comment dire ? — insen­sés ? Même le quart des preuves qu’il avait compilé aurait été suffi­sant pour me convaincre. Je me deman­dais pourquoi il avait besoin d’en faire telle­ment. Mais main­te­nant, je comprends que l’am­pleur et l’in­ten­sité du travail de Chom­sky est un baro­mètre de l’am­pleur, de l’éten­due et de l’achar­ne­ment de la machine de propa­gande contre laquelle il se bat. Il est comme le ver à bois qui vit dans le troi­sième casier de ma biblio­thèque. Jour et nuit, j’en­tends ses mâchoires qui écrasent le bois, le rédui­sant en fine pous­sière. C’est comme s’il n’était pas d’ac­cord avec la litté­ra­ture et qu’il voulait détruire la struc­ture même sur laquelle elle repose. Je l’ap­pelle Chom­sky.

Être un améri­cain travaillant en Amérique, écri­vant pour expliquer son analyse aux Améri­cains, cela doit vrai­ment être comme avoir à creu­ser des gale­ries à travers du bois dur. Chom­sky fait partie d’une petite bande d’in­di­vi­dus qui combattent une indus­trie toute entière. Et cela le rend non seule­ment brillant, mais héroïque.

Il y a quelques années, dans un entre­tien émou­vant avec James Peck, Chom­sky a parlé de son souve­nir du jour où Hiro­shima a été bombardé. Il avait seize ans :

Je me souviens que je ne pouvais litté­ra­le­ment parler à personne. Il n’y avait personne. Je me suis juste éloi­gné tout seul. J’étais à ce moment-là en colo­nie de vacances, et quand je l’ai appris, je me suis éloi­gné dans les bois et je suis resté seul envi­ron deux heures. Je n’ai jamais pu en parler à personne et je n’ai jamais compris la réac­tion de qui que ce soit. Je me sentais tota­le­ment isolé.

Cet isole­ment a donné nais­sance à un des plus grands, et des plus radi­caux, penseurs publics de notre époque. Et lorsque le soleil se couchera sur l’em­pire améri­cain, comme ça, comme il se doit, le travail de Noam Chom­sky survi­vra.

Il montrera d’un doigt froid et incri­mi­nant l’em­pire impi­toyable et machia­vé­lique aussi cruel, phari­saïque et hypo­crite que ceux qu’il a rempla­cés. (La seule diffé­rence est qu’il est armé d’une tech­no­lo­gie pouvant infli­ger au monde un genre de dévas­ta­tion sans précé­dent dans l’his­toire, à peine imagi­nable pour la race humaine).

Étant donné que j’au­rais pu être Asiate, et qui sait, peut-être en tant qu’A­siate poten­tielle, il est rare qu’une jour­née se passe durant laquelle je ne me retrouve pas à penser — pour une raison ou pour une autre — « Chom­sky Zinda­bad » (Vive Chom­sky) !

Arund­hati Roy


Traduc­tion : Secours Rouge
Édition & Révi­sion : Nico­las Casaux

De gauche à droite : Noam Chom­sky, Amy Good­man, Arund­hati Roy
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Comments to: La soli­tude de Noam Chom­sky (par Arund­hati Roy)
  • 27 novembre 2015

    Cet article doit être lu et discute dans les écoles. Ça réveillera les consciences avant que ça ne soit trop pour l’humanité et le genre humain

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