Arundhati Roy (née le  à Shillong en Inde) est une écrivaine et militante indienne. Elle est notamment connue pour le roman Le Dieu des Petits Riens, pour lequel elle a obtenu le prix Booker en 1997, et pour son engagement en faveur de l'écologie, des droits humains et de l'altermondialisme.

LA SOLITUDE DE NOAM CHOMSKY

Un texte d’A­rund­ha­ti Roy que l’on retrouve dans la pré­face du livre de Noam Chom­sky, inti­tu­lé « For Rea­sons of State » (Pour rai­sons d’é­tat).

 

« Je ne m’excuserai jamais pour les États-Unis d’Amérique — quels que soient les faits, je m’en moque. »

Pré­sident George Bush Sr

Assise chez moi à New Del­hi, en regar­dant une chaîne d’informations amé­ri­caine faire sa propre pro­mo­tion (« Nous rap­por­tons, Vous déci­dez »), j’imagine le sou­rire amu­sé aux dents abî­mées de Noam Chom­sky.

Tout le monde sait que les régimes auto­ri­taires, indé­pen­dam­ment de leurs idéo­lo­gies, uti­lisent les mass-médias pour leur pro­pa­gande. Mais qu’en est-il des régimes démo­cra­ti­que­ment élus du « monde libre » ?

Aujourd’hui, grâce à Noam Chom­sky et à ses com­pa­gnons ana­lystes des médias, il est presque évident pour des mil­liers, voire des mil­lions d’entre nous que l’opinion publique dans les démo­cra­ties « d’économie de mar­ché » est fabri­quée comme n’importe quel autre pro­duit du mar­ché de masse — savon, inter­rup­teurs ou pain en tranches. Nous savons qu’alors que, léga­le­ment et confor­mé­ment à la consti­tu­tion, la parole peut être libre, l’espace dans lequel cette liber­té peut être exer­cée nous a été volé, et a été ven­du aux enchères aux plus offrants. Le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral n’est pas sim­ple­ment une affaire d’accumulation de capi­tal (pour quelques-uns). C’est aus­si une affaire d’accumulation de pou­voir (pour quelques-uns), d’accumulation de liber­té (pour quelques-uns). Inver­se­ment, pour le reste du monde, les per­sonnes qui sont exclues du conseil d’administration du néo­li­bé­ra­lisme, c’est une affaire d’érosion de capi­tal, d’érosion de pou­voir, d’érosion de liber­té. Dans « l’économie de mar­ché », la liber­té de parole est deve­nue un pro­duit de base comme un autre — la jus­tice, les droits de l’homme, l’eau potable, l’air pur. Seuls ceux qui ont les moyens de se l’offrir peuvent en béné­fi­cier. Et, natu­rel­le­ment, ceux qui peuvent se le per­mettre uti­lisent la liber­té de parole pour fabri­quer le genre de pro­duit, le genre d’opinion publique qui convient le mieux à leur objec­tif. (Les infor­ma­tions qu’ils peuvent uti­li­ser). La manière exacte dont ils font cela a été le sujet d’une bonne par­tie des écrits poli­tiques de Noam Chom­sky.

Le pre­mier ministre Sil­vio Ber­lus­co­ni, par exemple, a une par­ti­ci­pa­tion majo­ri­taire dans les prin­ci­paux jour­naux, maga­zines, chaînes de télé­vi­sion et mai­sons d’édition ita­liens. « En réa­li­té, le pre­mier ministre maî­trise envi­ron 90% de l’audience télé­vi­sée ita­lienne » rap­porte le Finan­cial Times. Qu’est-ce qui fixe le prix de la liber­té de parole ? Liber­té de parole pour qui ? Il faut recon­naître que Ber­lus­co­ni est un exemple extrême. Dans les autres démo­cra­ties — en par­ti­cu­lier aux États-Unis — les magnats des médias, les puis­sants lob­bys d’entreprise et les fonc­tion­naires sont imbri­qués d’une manière plus éla­bo­rée, mais moins fla­grante. (Les rap­ports de Georges Bush Jr avec le lob­by pétro­lier, avec l’industrie de l’armement et avec Enron, et l’infiltration d’Enron dans les ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­tales et les médias des États-Unis — tout ceci est main­te­nant de noto­rié­té publique).

Après le 11 sep­tembre 2001, et les frappes ter­ro­ristes à New-York et Washing­ton, le com­por­te­ment fla­grant de porte-parole du gou­ver­ne­ment des États-Unis qu’ont endos­sé les médias domi­nants, leur pro­mo­tion d’un patrio­tisme ven­geur, leur empres­se­ment à publier les com­mu­ni­qués de presse du Penta­gone comme des infor­ma­tions et leur cen­sure expli­cite de l’opinion dis­si­dente sont deve­nus l’objet d’un humour assez noir dans le reste du monde.

Ensuite, la Bourse de New-York s’est effon­drée, les com­pa­gnies aériennes en faillite ont fait appel au gou­ver­ne­ment pour des ren­floue­ments finan­ciers, et il a été ques­tion de lois de contour­ne­ment mani­festes afin de fabri­quer des médi­ca­ments géné­riques pour com­battre l’alerte à l’anthrax (beau­coup plus impor­tant et urgent, bien sûr, que la pro­duc­tion de géné­riques pour com­battre le sida en Afrique). Tout à coup, il a com­men­cé à sem­bler que la liber­té de parole et l’économie de mar­ché pour­raient finir par s’effondrer à côté des tours jumelles du World Trade Cen­ter.

Mais bien sûr, cela n’est jamais arri­vé. Le mythe conti­nue.

Il y a cepen­dant un aspect plus inté­res­sant à la quan­ti­té d’énergie et d’argent qu’investit l’establishment pour gérer l’opinion publique. Il évoque une peur très réelle de l’opinion publique. Il relève du sou­ci per­pé­tuel et effec­tif d’une prise de conscience col­lec­tive, car si les gens devaient décou­vrir (et com­prendre entiè­re­ment) la véri­table nature des choses qui sont faites en leur nom, ils pour­raient agir en consé­quence. Les per­sonnes puis­santes savent que les gens ordi­naires ne sont pas tou­jours d’instincts impi­toyables et égoïstes. (Quand les gens ordi­naires pèse­ront les coûts et les avan­tages, une cer­taine conscience trou­blée pour­rait faci­le­ment faire pen­cher la balance). C’est pour cette rai­son qu’ils doivent être tenus éloi­gnés de la réa­li­té, éle­vés dans une atmo­sphère contrô­lée, dans une réa­li­té adap­tée, comme des pou­lets d’élevage ou des cochons dans un enclos. Ceux d’entre nous qui ont réus­si à échap­per à ce des­tin, et qui creusent en grat­tant çà et là dans l’arrière-cour, ne croient plus tout ce qu’ils lisent dans les jour­naux et regardent à la télé­vi­sion. Nous nous met­tons au cou­rant et cher­chons d’autres façons d’arriver à com­prendre le monde. Nous recher­chons l’histoire jamais divul­guée, le coup mili­taire men­tion­né en pas­sant, le géno­cide non-signa­lé, la guerre civile dans un pays afri­cain consi­gnée dans une his­toire sur une colonne d’un pouce à côté d’une publi­ci­té pleine page pour de la lin­ge­rie en den­telle.

[A pro­pos des médias, de la qua­li­té de l’in­for­ma­tion qu’ils dis­til­lent, un excellent docu­men­taire ana­lyse les nôtres, en France ; on peut le vision­ner gra­tui­te­ment sur Dai­ly­mo­tion, aux adresses sui­vantes : Par­tie 1Par­tie 2]

Nous ne nous sou­ve­nons pas tou­jours, et bien des gens ne savent même pas, que cette façon de pen­ser, cette acui­té pla­cide, cette méfiance ins­tinc­tive à l’égard des médias, serait aux mieux une intui­tion poli­tique et au pire une vague accu­sa­tion sans l’analyse média­tique impla­cable et inflexible d’un des plus émi­nents esprits du monde. Et ceci n’est qu’une des manières par les­quelles Noam Chom­sky a radi­ca­le­ment modi­fié notre com­pré­hen­sion de la socié­té dans laquelle nous vivons. Ou devrais-je dire, notre com­pré­hen­sion des règles com­pli­quées de l’asile d’aliénés dans lequel nous sommes tous des inter­nés volon­taires ?

En par­lant des attaques du 11 sep­tembre à New-York et Washing­ton, le pré­sident Georges W. Bush a dési­gné les enne­mis des États-Unis « enne­mis de la liber­té ». « Les Amé­ri­cains demandent pour­quoi ils nous détestent », a‑t-il dit. « Ils détestent nos liber­tés, notre liber­té de reli­gion, notre liber­té de parole, notre liber­té de vote, de nous ras­sem­bler ou de ne pas être d’accord les uns avec les autres. »

Si les habi­tants des États-Unis veulent une vraie réponse à cette ques­tion (par oppo­si­tion à celle du manuel idiot de l’anti-américanisme, qui sont : « Parce qu’ils sont jaloux de nous », « Parce qu’ils détestent la liber­té », « Parce que ce sont des loo­sers », « Parce que nous sommes bons et qu’ils sont méchants »), je leur dirais : lisez Chom­sky. Lisez Chom­sky sur les inter­ven­tions mili­taires des États-Unis en Indo­chine, en Amé­rique Latine, en Irak, en Bos­nie, en ex-You­go­sla­vie, en Afgha­nis­tan et au Moyen-Orient. Si les gens ordi­naires aux États-Unis lisaient Chom­sky, peut-être que leurs ques­tions seraient for­mu­lées un peu dif­fé­rem­ment. Peut-être devien­draient-elles : « Pour­quoi ne nous détestent-ils pas plus que ça ? » ou « N’est-il pas éton­nant que le 11 sep­tembre ne soit pas arri­vé plus tôt ? ». Mal­heu­reu­se­ment, en ces temps natio­na­listes, les mots comme « nous » et « eux » sont uti­li­sés cou­ram­ment. La fron­tière entre les citoyens et l’état est brouillée déli­bé­ré­ment et avec suc­cès, pas seule­ment par les gou­ver­ne­ments, mais aus­si par les ter­ro­ristes. La logique sous-jacente des attaques ter­ro­ristes, comme celle des guerres de « repré­sailles » contre les gou­ver­ne­ments qui « sou­tiennent le ter­ro­risme » est la même : les deux punissent les citoyens pour les actions de leurs gou­ver­ne­ments.

(Une brève digres­sion : Je me rends compte que ça passe mieux pour Noam Chom­sky, citoyen des États-Unis, de cri­ti­quer son propre gou­ver­ne­ment, que pour quelqu’un comme moi, citoyenne indienne, de cri­ti­quer le gou­ver­ne­ment des États-Unis. Je ne suis pas patriote, et je suis plei­ne­ment consciente que la véna­li­té, la vio­lence et l’hypocrisie sont gra­vées dans l’âme plom­bée de chaque état. Mais lorsqu’un pays cesse d’être sim­ple­ment un pays et devient un empire, alors, l’ampleur des opé­ra­tions se trans­forme de manière radi­cale. Donc, per­met­tez-moi de pré­ci­ser que je parle en tant que sujet de l’empire des États-Unis. Je parle comme une esclave qui se per­met de cri­ti­quer son roi.)

Si on me deman­dait de choi­sir une des contri­bu­tions majeures de Noam Chom­sky au monde, ce serait le fait qu’il a démas­qué l’horrible uni­vers mani­pu­la­teur et sans pitié qui règne der­rière cette « liber­té », mot rayon­nant et magni­fique. Il l’a fait de façon ration­nelle et d’un point de vue empi­rique. La mul­ti­tude de preuves qu’il a ras­sem­blée pour éla­bo­rer ses argu­ments est phé­no­mé­nale. Ter­ri­fiante, à vrai dire. La pré­misse de départ de la méthode de Chom­sky n’est pas idéo­lo­gique, mais inten­sé­ment poli­tique. Il se lance dans sa série d’enquête avec une méfiance anar­chiste ins­tinc­tive à l’égard du pou­voir. Il nous emmène en voyage à tra­vers le maré­cage de l’establishment des États-Unis et nous conduit à tra­vers le laby­rinthe ver­ti­gi­neux des cou­loirs qui relient le gou­ver­ne­ment, les grandes entre­prises et la ques­tion de la ges­tion de l’opinion publique.

Chom­sky nous montre que des expres­sions telles que « liber­té de parole », « éco­no­mie de mar­ché » et « monde libre », n’ont pas grand-chose, voire rien à voir avec la liber­té. Il nous montre que, par­mi les liber­tés innom­brables reven­di­quées par le gou­ver­ne­ment des États-Unis, il y a la liber­té d’assassiner, d’anéantir, et de domi­ner d’autres peuples. La liber­té de finan­cer et de par­rai­ner les des­potes et les dic­ta­teurs à tra­vers le monde. La liber­té d’entraîner, d’armer et de pro­té­ger les ter­ro­ristes. La liber­té de ren­ver­ser les gou­ver­ne­ments démo­cra­ti­que­ment élus. La liber­té d’accumuler et d’utiliser des armes de des­truc­tion mas­sive — chi­miques, bio­lo­giques et nucléaires. La liber­té d’entrer en guerre contre n’importe quel pays avec lequel il est en désac­cord. Et, le plus ter­rible de tout, la liber­té de com­mettre ces crimes contre l’humanité au nom de la « jus­tice », au nom de la « ver­tu », au nom de la « liber­té ».

Le Pro­cu­reur Géné­ral John Ash­croft a décla­ré que les liber­tés des États-Unis « ne sont pas une conces­sion d’un gou­ver­ne­ment ou d’un docu­ment mais… notre droit divin ». Donc, au fond, nous sommes en pré­sence d’un pays armé d’un man­dat divin. Peut-être que cela explique pour­quoi le gou­ver­ne­ment des États-Unis refuse d’être jugé selon les mêmes cri­tères moraux avec les­quels il juge les autres. (Toute ten­ta­tive pour le faire est reje­tée comme une « équi­va­lence morale »). Sa tech­nique, c’est de se pré­sen­ter comme le géant bien-inten­tion­né dont les bonnes actions sont condam­nées par les intri­gants autoch­tones des pays étran­gers, dont il essaye de libé­rer les mar­chés, dont il essaye de moder­ni­ser les socié­tés, dont il essaye d’émanciper les femmes, dont il essaye de sau­ver les âmes.

Peut-être que cette croyance en sa propre divi­ni­té explique éga­le­ment pour­quoi le gou­ver­ne­ment des États-Unis s’est accor­dé le droit et la liber­té d’assassiner et d’exterminer les gens « pour leur bien ».

Lorsqu’il a annon­cé les frappes aériennes des États-Unis contre l’Afghanistan, le pré­sident Bush Jr a dit, « Nous sommes une nation paci­fique ». Il a pour­sui­vi en disant, « Ceci est la voca­tion des États-Unis d’Amérique, la nation la plus libre du monde, une nation bâtie sur des valeurs fon­da­men­tales, qui rejette la haine, qui rejette la vio­lence, qui rejette les assas­sins, qui rejette le mal. Et nous per­sis­te­rons tou­jours. »

L’empire des États-Unis repose sur des fon­da­tions macabres : le mas­sacre de mil­lions d’autochtones, le vol de leurs terres, et après ceci, l’enlèvement et l’asservissement de mil­lions de Noirs d’Afrique pour tra­vailler cette terre. Des mil­liers d’entre eux sont morts en mer tan­dis qu’ils étaient trans­por­tés comme du bétail en cage entre les conti­nents. « Volés à l’Afrique, ame­nés en Amé­rique » (Sto­len from Afri­ca, Brought to Ame­ri­ca) — le Buf­fa­lo Sol­dier de Bob Mar­ley contient un uni­vers entier de tris­tesse indes­crip­tible. Il parle de la perte de digni­té, de la perte de liber­té, de la perte d’une nature sau­vage, de l’amour-propre bri­sé d’un peuple. Le géno­cide et l’esclavage sont les bases sociales et éco­no­miques de la nation dont les valeurs fon­da­men­tales rejettent la haine, les assas­sins et le mal.

Un extrait de Chom­sky, tiré de l’essai The Manu­fac­ture of Consent (La fabri­ca­tion du consen­te­ment), à pro­pos de la fon­da­tion des États-Unis d’Amérique :

Durant les fes­ti­vi­tés de Thanks­gi­ving il y a quelques semaines, j’ai fait une pro­me­nade avec des amis et de la famille dans un parc natio­nal. Nous sommes tom­bés par hasard sur une pierre tom­bale, qui avait l’inscription sui­vante : « Ci-gît une femme indienne, une Wam­pa­noag, dont la famille et la tri­bu ont don­né d’eux-mêmes et de leur terre afin que cette grande nation puisse naître et gran­dir. » Bien sûr, il n’est pas tout à fait exact de dire que la popu­la­tion autoch­tone a don­né d’elle-même et de sa terre à cette noble fin. Elle a plu­tôt été mas­sa­crée, déci­mée et dis­per­sée au cours d’une des plus grandes opé­ra­tions de géno­cide de l’histoire humaine… que nous célé­brons tous les mois d’octobre lorsque nous hono­rons Colomb — lui-même bou­cher notable — lors du Colum­bus Day. Des cen­taines de citoyens amé­ri­cains, des gens bien inten­tion­nés et conve­nables, s’attroupent régu­liè­re­ment près de cette pierre tom­bale et la lisent, appa­rem­ment sans réac­tion, sauf, peut-être, le sen­ti­ment de satis­fac­tion qu’enfin, nous don­nons une cer­taine recon­nais­sance méri­tée aux sacri­fices des autoch­tones… Ils réagi­raient peut-être dif­fé­rem­ment s’ils visi­taient Ausch­witz ou Dachau et qu’ils y trou­vaient une pierre tom­bale indi­quant : « Ci-gît une femme, une Juive, dont la famille et le peuple ont don­né d’eux-mêmes et de leurs biens pour que cette grande nation puisse gran­dir et pros­pé­rer. »

[A pro­pos de « la fabri­ca­tion du consen­te­ment », un docu­men­taire tiré du livre de Chom­sky est dis­po­nible en vision­nage, gra­tui­te­ment, sur You­Tube]

Com­ment les États-Unis ont-ils sur­vé­cu à leur atroce pas­sé, et font-ils aujourd’hui si bonne figure ? Pas en l’admettant, pas en répa­rant, pas en s’excusant auprès des Noirs amé­ri­cains ou des Amé­ri­cains de nais­sance, et cer­tai­ne­ment pas en chan­geant leurs méthodes (main­te­nant, ils exportent leurs cruau­tés). Comme la plu­part des autres pays, les États-Unis ont réécrit leur his­toire. Mais ce qui dis­tingue les États-Unis des autres pays, et les place loin devant dans la course, c’est qu’ils se sont assu­rés les ser­vices de l’entreprise publi­ci­taire la plus puis­sante et la plus pros­père du monde : Hol­ly­wood.

Dans la ver­sion à suc­cès du mythe popu­laire en tant qu’histoire, la « bon­té » des États-Unis a atteint son plus haut niveau pen­dant la deuxième guerre mon­diale (alias la guerre de l’Amérique contre le fas­cisme). Per­du dans le vacarme du son de la trom­pette et du chant de l’ange, il y a le fait que quand le fas­cisme était en plein pro­grès en Europe, le gou­ver­ne­ment des États-Unis a véri­ta­ble­ment détour­né le regard. Lorsqu’Hitler exé­cu­tait son pogrom géno­ci­daire contre les Juifs, les fonc­tion­naires amé­ri­cains ont refu­sé l’entrée aux réfu­giés juifs fuyant l’Allemagne. Les États-Unis ne se sont enga­gés dans la guerre qu’après le bom­bar­de­ment de Pearl Har­bour par les Japo­nais. Étouf­fé par les bruyants hosan­nas, il y a leur acte le plus bar­bare, en fait l’acte le plus féroce dont le monde ait jamais été témoin : le lar­gage de la bombe ato­mique sur des popu­la­tions civiles à Hiro­shi­ma et Naga­sa­ki. La guerre était presque finie. Les cen­taines de mil­liers de Japo­nais qui ont été tués, les innom­brables autres qui ont été inva­li­dés par des can­cers pour les géné­ra­tions à venir, n’étaient pas une menace pour la paix mon­diale. C’était des civils. Exac­te­ment comme les vic­times des bom­bar­de­ments du World Trade Cen­ter et du Penta­gone étaient des civils. Exac­te­ment comme les cen­taines de mil­liers de per­sonnes qui sont mortes en Irak en rai­son des sanc­tions diri­gées par les États-Unis étaient des civils. Le bom­bar­de­ment de Hiro­shi­ma et de Naga­sa­ki était une expé­rience froide et déli­bé­rée exé­cu­tée pour faire une démons­tra­tion de la puis­sance de l’Amérique. A ce moment-là, le pré­sident Tru­man l’a pré­sen­té comme « la plus grande chose de l’histoire ».

On nous dit que la deuxième guerre mon­diale était une « guerre pour la paix ». Que la bombe ato­mique était une « arme paci­fique ». On nous invite à croire que la force de dis­sua­sion nucléaire a empê­ché une troi­sième guerre mon­diale. (C’était avant que le pré­sident Georges Bush Jr ne sug­gère la « doc­trine de frappe pré­ven­tive »). Y a‑t-il eu un débor­de­ment de paix après la deuxième guerre mon­diale ? Il y avait assu­ré­ment la paix (rela­tive) en Europe et en Amé­rique — mais consi­dère-t-on cela comme une paix mon­diale ? Pas tant que les guerres féroces par per­sonnes inter­po­sées menées dans les pays où vivent les races de cou­leur (Chi­ne­toques, Nègres, Asiates,…) ne sont pas consi­dé­rées comme des guerres du tout.

Depuis la deuxième guerre mon­diale, les États-Unis ont été en guerre contre, ou ont atta­qué, entre autres, les pays sui­vants : la Corée, le Gua­te­ma­la, Cuba, le Laos, le Viet­nam, le Cam­bodge, la Gre­nade, la Libye, El Sal­va­dor, le Nica­ra­gua, Pana­ma, l’Irak, la Soma­lie, le Sou­dan, la You­go­sla­vie et l’Afghanistan. Cette liste devrait éga­le­ment com­prendre les opé­ra­tions clan­des­tines du gou­ver­ne­ment des États-Unis en Afrique, en Asie et en Amé­rique Latine, les coups d’État qu’il a mani­gan­cés, et les dic­ta­teurs qu’il a armés et sou­te­nus. Elle devrait com­prendre la guerre sou­te­nue par les États-Unis d’Israël au Liban, dans laquelle des mil­liers de per­sonnes ont été tuées. Elle devrait com­prendre le rôle-clé joué par l’Amérique dans le conflit au Moyen-Orient, dans lequel des mil­liers de per­sonnes sont mortes pour com­battre l’occupation illé­gale du ter­ri­toire pales­ti­nien par Israël. Elle devrait com­prendre le rôle de l’Amérique dans la guerre civile en Afgha­nis­tan dans les années 80, dans laquelle plus d’un mil­lion de per­sonnes ont été tuées. Elle devrait com­prendre les embar­gos et les sanc­tions qui ont cau­sé direc­te­ment, et indi­rec­te­ment, la mort de cen­taines de mil­liers de per­sonnes (c’est par­ti­cu­liè­re­ment évident en Irak).

Met­tez tout cela ensemble, et cela donne tout à fait l’impression qu’il y a eu une troi­sième guerre mon­diale et que le gou­ver­ne­ment des États-Unis était (ou est) un de ses prin­ci­paux pro­ta­go­nistes.

La majo­ri­té des essais dans For Rea­sons of State de Chom­sky concerne l’agression des États-Unis au Sud-Viet­nam, au Viet­nam du Nord, au Laos et au Cam­bodge. C’est une guerre qui a duré plus de douze ans. 58 000 Amé­ri­cains et à peu près deux mil­lions de Viet­na­miens, de Cam­bod­giens et de Lao­tiens ont per­du la vie. Les États-Unis ont déployé un demi-mil­lion de sol­dats au sol, ont lar­gué plus de six mil­lions de tonnes de bombes. Et pour­tant, bien que vous ne le croi­riez pas si vous regar­diez la majo­ri­té des films d’Hollywood, l’Amérique a per­du la guerre.

La guerre a com­men­cé au Sud-Viet­nam et s’est ensuite pro­pa­gée au Viet­nam du Nord, au Laos et au Cam­bodge. Après avoir mis en place un régime satel­lite à Saï­gon, le gou­ver­ne­ment des États-Unis s’est invi­té à com­battre l’insurrection com­mu­niste — les gué­rille­ros Viêt-Cong qui s’étaient infil­trés dans les régions rurales du Sud-Viet­nam où les vil­la­geois les cachaient. C’est exac­te­ment le modèle que la Rus­sie a repro­duit quand, en 1979, elle s’est invi­tée en Afgha­nis­tan. Per­sonne dans le « monde libre » n’a aucun doute sur le fait que la Rus­sie a enva­hi l’Afghanistan. Après la glas­nost, un ministre sovié­tique des affaires étran­gères a même qua­li­fié l’invasion sovié­tique de l’Afghanistan « d’illégale et d’immorale ». Mais il n’y a pas eu d’introspection de cette sorte aux États-Unis. En 1984, dans une stu­pé­fiante révé­la­tion, Chom­sky a écrit :

Depuis 22 ans, j’ai fouillé dans le jour­na­lisme et le savoir domi­nant pour trou­ver une quel­conque allu­sion à une inva­sion amé­ri­caine du Sud-Viet­nam en 1962 (ou n’importe quand) ou à une attaque amé­ri­caine contre le Sud-Viet­nam, ou à une agres­sion amé­ri­caine en Indo­chine — en vain. Il n’y a pas d’événement de ce genre dans l’histoire enre­gis­trée. Par contre, il y a une défense états-unienne du Sud-Viet­nam, contre les ter­ro­ristes sou­te­nus par l’extérieur (prin­ci­pa­le­ment par le Viet­nam).

Il n’y a pas d’événement de ce genre dans l’histoire !

En 1962, l’armée de l’air des États-Unis a com­men­cé à bom­bar­der le Sud-Viet­nam rural, où vivait 80% de la popu­la­tion. Le bom­bar­de­ment a duré plus d’une décen­nie. Des mil­liers de per­sonnes ont été tuées. L’idée était de bom­bar­der sur une échelle assez colos­sale pour pro­vo­quer une migra­tion affo­lée des vil­lages vers les villes, où les gens pour­raient être rete­nus dans des camps.

Samuel Hun­ting­ton y a fait réfé­rence en tant que pro­ces­sus « d’urbanisation ». (J’ai étu­dié l’urbanisation lorsque j’étais à l’école d’architecture en Inde. Je ne sais pas pour­quoi, je ne me sou­viens pas du bom­bar­de­ment aérien en tant que par­tie du pro­gramme). Hun­ting­ton — célèbre aujourd’hui pour son essai Le choc des civi­li­sa­tions — était à ce moment-là pré­sident du Conseil des Études Viet­na­miennes du Groupe Consul­ta­tif sur le Déve­lop­pe­ment du Sud-Est Asia­tique. Chom­sky le cite décri­vant le Viêt-Cong comme « une force puis­sante qui ne peut pas être chas­sée de sa cir­cons­crip­tion aus­si long­temps que la cir­cons­crip­tion conti­nue d’exister ». Hun­ting­ton a conti­nué en conseillant « l’usage direct de la puis­sance méca­nique et conven­tion­nelle » — autre­ment dit, pour écra­ser une guerre popu­laire, éli­mi­ner les gens. (Ou peut-être, pour actua­li­ser la thèse — afin d’éviter un choc de civi­li­sa­tions, anéan­tir une civi­li­sa­tion).

Voi­ci un obser­va­teur de l’époque sur les limites de la puis­sance méca­nique de l’Amérique : « Le pro­blème est que les machines amé­ri­caines ne sont pas à la hau­teur de la tâche consis­tant à tuer les sol­dats com­mu­nistes, sauf dans le cadre d’une tac­tique de terre brû­lée qui détruit tout le reste aus­si. » Ce pro­blème a été réso­lu main­te­nant. Pas avec des bombes moins des­truc­trices, mais avec un lan­gage plus inven­tif. Il y a une façon plus élé­gante de dire « qui détruit tout le reste aus­si ». Il suf­fit de par­ler de « dom­mages col­la­té­raux ».

Et voi­ci un compte-ren­du de pre­mière main de ce que les « machines » de l’Amérique (Hun­ting­ton les appe­laient « ins­tru­ments de moder­ni­sa­tion » et les offi­ciers d’état-major du Penta­gone les appe­laient « bomb-o-grams ») peuvent faire. Il est de T.D. All­man, sur­vo­lant la Plaine des Jarres au Laos :

Même si la guerre au Laos se ter­mi­nait demain, le réta­blis­se­ment de son équi­libre éco­lo­gique pour­rait prendre plu­sieurs années. La recons­truc­tion des villes et des vil­lages tota­le­ment détruits de la Plaine pour­rait prendre autant de temps. Même si cela était fait, la Plaine pour­rait pen­dant long­temps se révé­ler périlleuse pour l’habitation humaine en rai­son des cen­taines de mil­liers de bombes non-explo­sées, de mines et d’objets pié­gés.

Un vol récent aux envi­rons de la Plaine des Jarres a lais­sé voir ce que moins de trois années de bom­bar­de­ment amé­ri­cain inten­sif peuvent faire à une région rurale, même après que sa popu­la­tion civile ait été éva­cuée. Dans de vastes régions, la cou­leur tro­pi­cale pri­maire — vert vif — a été rem­pla­cée par un motif abs­trait de cou­leurs métal­liques noires et brillantes. Une bonne par­tie du feuillage res­tant est rabou­gri, ter­nie par les défo­liants.

Aujourd’hui, le noir est la cou­leur domi­nante des éten­dues du nord et de l’est de la Plaine. Du napalm est régu­liè­re­ment lar­gué pour brû­ler l’herbe et les brous­sailles qui recouvrent la Plaine et gar­nissent ses nom­breux ravins étroits. Les feux semblent brû­ler conti­nuel­le­ment, pro­dui­sant des rec­tangles de cou­leur noire. Durant le vol, des panaches de fumée ont pu être vus, s’élevant depuis les régions fraî­che­ment bom­bar­dées.

Les routes prin­ci­pales, arri­vant dans la Plaine depuis le ter­ri­toire sous contrôle com­mu­niste, sont impi­toya­ble­ment bom­bar­dées, appa­rem­ment de manière inin­ter­rom­pue. Là, et le long du bord de la Plaine, la cou­leur domi­nante est le jaune. Toute la végé­ta­tion a été détruite. Les cra­tères sont innom­brables… La région a été si sou­vent bom­bar­dée que la terre res­semble au désert grê­lé et retour­né dans les zones tou­chées par la tem­pête dans le désert nord-afri­cain.

Plus vers le sud-est, Xieng Khouang­ville — la ville autre­fois la plus peu­plée du Laos com­mu­niste — est vide, détruite. Dans le nord de la Plaine, le petit lieu de vacances de Khang Khay a éga­le­ment été détruit. Autour du ter­rain d’aviation à la base de King Kong, les cou­leurs prin­ci­pales sont le jaune (du sol retour­né) et le noir (du napalm), allé­gées par des taches de rouge et de bleu vif : des para­chutes uti­li­sés pour lar­guer des pro­vi­sions.

Les der­niers habi­tants locaux ont été embar­qués par trans­ports aériens. Des pota­gers aban­don­nés qui ne seraient jamais récol­tés pous­saient à proxi­mi­té de mai­sons aban­don­nées, les assiettes tou­jours sur les tables et les calen­driers tou­jours aux murs.

(Les oiseaux morts, les ani­maux car­bo­ni­sés, les pois­sons mas­sa­crés, les insectes inci­né­rés, les sources d’eau empoi­son­nées, la végé­ta­tion détruite ne sont jamais comp­tés dans les « coûts » de la guerre. L’arrogance de la race humaine à l’égard des autres êtres vivants avec les­quels elle par­tage cette pla­nète est rare­ment men­tion­née. Tout cela est oublié dans les com­bats pour les mar­chés et les idéo­lo­gies. Cette arro­gance cau­se­ra pro­ba­ble­ment la perte défi­ni­tive de l’espèce humaine).

La clé de voûte de For Rea­sons of State est un essai inti­tu­lé The Men­ta­li­ty of the Backroom Boys (La men­ta­li­té des tra­vailleurs de l’ombre), dans lequel Chom­sky pré­sente une ana­lyse com­plète extra­or­di­nai­re­ment souple des Penta­gon Papers, les­quels, dit-il, « four­nissent la preuve par écrit d’un com­plot pour uti­li­ser la force dans les affaires inter­na­tio­nales en vio­la­tion de la loi ». Ici aus­si, Chom­sky prend note du fait qu’alors que le bom­bar­de­ment du Viet­nam du Nord est exa­mi­né en long et en large dans les Penta­gon Papers, l’invasion du Sud-Viet­nam mérite tout juste d’être men­tion­née.

Les Penta­gon Papers sont fas­ci­nants, pas en tant que docu­ments de l’histoire de la guerre des États-Unis en Indo­chine, mais en tant qu’aperçu des idées des hommes qui l’ont éla­bo­rée et exé­cu­tée. C’est pas­sion­nant d’être au cou­rant des idées qui étaient lan­cées, des sug­ges­tions qui étaient faites, des pro­po­si­tions qui étaient émises. Dans une sec­tion inti­tu­lée The Asian Mind / The Ame­ri­can Mind (L’esprit asia­tique / L’esprit amé­ri­cain), Chom­sky exa­mine le débat sur la men­ta­li­té de l’ennemi qui « accepte stoï­que­ment la des­truc­tion des richesses et la perte de vies », alors que « Nous vou­lons la vie, le bon­heur, la richesse, la puis­sance », et que pour nous « la mort et les souf­frances sont des choix irra­tion­nels quand il existe des alter­na­tives ». Donc, nous appre­nons que les pauvres asia­tiques, vrai­sem­bla­ble­ment parce qu’ils ne peuvent pas com­prendre la signi­fi­ca­tion du bon­heur, des richesses et de la puis­sance, invitent l’Amérique à ame­ner cette « logique stra­té­gique à sa conclu­sion, qui est le géno­cide ». Mais ensuite, « nous » nous déro­bons parce que « le géno­cide est un far­deau ter­rible à sup­por­ter ». (Fina­le­ment, bien sûr, « nous » avons pour­sui­vi et avons de toute façon exé­cu­té un géno­cide, et ensuite avons fait comme si rien ne s’était pas­sé).

Bien sûr, les Penta­gon Papers contiennent aus­si un cer­tain nombre de pro­po­si­tions modé­rées :

Les frappes ciblant la popu­la­tion (pro­pre­ment dit) sont non seule­ment sus­cep­tibles de créer une vague de dégoût contre-pro­duc­tive à l’étranger et chez nous, mais d’augmenter énor­mé­ment le risque d’étendre la guerre avec la Chine et l’Union Sovié­tique. La des­truc­tion des écluses et des bar­rages pour­rait tou­te­fois… —si elle est bien gérée — offrir un espoir. Elle devrait être exa­mi­née soi­gneu­se­ment. Une telle des­truc­tion ne tue ni ne noie pas les gens. Une inon­da­tion super­fi­cielle du riz occa­sionne, après un cer­tain temps, une famine consi­dé­rable (plus d’un mil­lion ?) à moins que des vivres ne soient four­nis — ce que nous pou­vons pro­po­ser de faire « à la table de confé­rence ».

Couche par couche, Chom­sky démonte com­plè­te­ment le pro­ces­sus de prise de déci­sions des fonc­tion­naires du gou­ver­ne­ment des États-Unis, pour révé­ler la nature impi­toyable du cœur de la machine de guerre amé­ri­caine, tota­le­ment iso­lée des réa­li­tés de la guerre, aveu­glée par l’idéologie et dis­po­sée à anéan­tir des mil­lions d’êtres humains, des civils, des sol­dats, des femmes, des enfants, des vil­lages, des villes entières, des éco­sys­tèmes entiers — à l’aide de méthodes vio­lentes scien­ti­fi­que­ment affi­nées.

Ici, un pilote amé­ri­cain par­lant des joies du napalm :

Nous sommes vache­ment contents de ces cher­cheurs ano­nymes de Dow. Le pro­duit ini­tial n’était pas assez chaud — si les Asiates étaient rapides, ils pou­vaient l’enlever en grat­tant. Donc, les cher­cheurs ont com­men­cé à ajou­ter du poly­sty­rène — main­te­nant, ça colle comme de la merde à une cou­ver­ture. Mais alors, si les Asiates sau­taient dans l’eau, cela ces­sait de brû­ler, donc ils ont com­men­cé à ajou­ter du Willie Peter (phos­phore blanc) afin que cela brûle mieux. Il brû­le­ra même sous l’eau main­te­nant. Et une seule goutte est suf­fi­sante, cela conti­nue­ra à brû­ler jusqu’à l’os afin qu’ils meurent de toute façon d’un empoi­son­ne­ment au phos­phore.

Donc, les chan­ceux Asiates étaient anéan­tis pour leur bien. Plu­tôt morts que rouges.

Grâce aux charmes sédui­sants d’Hollywood et à l’appel irré­sis­tible des mass-médias de l’Amérique, après toutes ces années, le monde consi­dère la guerre comme une his­toire amé­ri­caine. L’Indochine a four­ni la toile de fond tro­pi­cale luxu­riante contre laquelle les États-Unis ont joué leurs fan­tasmes de vio­lence, ont essayé leur der­nière tech­no­lo­gie, ont affi­né leur idéo­lo­gie, ont exa­mi­né leur conscience, se sont tour­men­tés à pro­pos de leurs dilemmes moraux, et se sont occu­pés de leur culpa­bi­li­té (ou ont fait mine de le faire). Les Viet­na­miens, les Cam­bod­giens et les Lao­tiens n’étaient que les acces­soires de ce scé­na­rio. Ano­nymes, sans visage, huma­noïdes aux yeux bri­dés. Ce sont juste des gens qui sont morts. Des Asiates.

La seule véri­table leçon que le gou­ver­ne­ment des États-Unis ait tirée de son inva­sion de l’Indochine est la manière d’entrer en guerre sans enga­ger les troupes amé­ri­caines et ris­quer les vies amé­ri­caines. Donc main­te­nant, les guerres sont menées avec des mis­siles de croi­sière à longue por­tée, des Black Hawks, et des « bun­ker bus­ters ». Des guerres dans les­quelles les « alliés » perdent plus de jour­na­listes que de sol­dats.

Quand j’étais enfant, j’ai gran­di dans l’état du Kera­la, dans le sud de l’Inde — où le pre­mier gou­ver­ne­ment com­mu­niste élu démo­cra­ti­que­ment du monde a accé­dé au pou­voir en 1959, l’année de ma nais­sance — être une Asiate m’inquiétait ter­ri­ble­ment. Le Kera­la n’est qu’à quelques mil­liers de miles à l’ouest du Viet­nam. Nous avions aus­si des jungles, des rivières, des rizières et des com­mu­nistes. Je ne ces­sais d’imaginer ma maman, mon frère et moi nous faire souf­fler des buis­sons par une gre­nade, ou fau­cher, comme les Asiates dans les films, par un sol­dat amé­ri­cain avec des bras mus­clés, un che­wing-gum et une musique de fond assour­dis­sante. Dans mes rêves, j’étais la fille brû­lée de la célèbre pho­to prise sur la route de Trang Bang.

Étant don­né que j’ai gran­di entre la pro­pa­gande amé­ri­caine et la pro­pa­gande sovié­tique (qui se neu­tra­li­saient plus ou moins l’une l’autre), quand j’ai lu Chom­sky pour la pre­mière fois, je me suis dit que sa col­lec­tion de preuves, leur quan­ti­té et son achar­ne­ment, étaient un peu — com­ment dire ? — insen­sés ? Même le quart des preuves qu’il avait com­pi­lé aurait été suf­fi­sant pour me convaincre. Je me deman­dais pour­quoi il avait besoin d’en faire tel­le­ment. Mais main­te­nant, je com­prends que l’ampleur et l’intensité du tra­vail de Chom­sky est un baro­mètre de l’ampleur, de l’étendue et de l’acharnement de la machine de pro­pa­gande contre laquelle il se bat. Il est comme le ver à bois qui vit dans le troi­sième casier de ma biblio­thèque. Jour et nuit, j’entends ses mâchoires qui écrasent le bois, le rédui­sant en fine pous­sière. C’est comme s’il n’était pas d’accord avec la lit­té­ra­ture et qu’il vou­lait détruire la struc­ture même sur laquelle elle repose. Je l’appelle Chom­sky.

Être un amé­ri­cain tra­vaillant en Amé­rique, écri­vant pour expli­quer son ana­lyse aux Amé­ri­cains, cela doit vrai­ment être comme avoir à creu­ser des gale­ries à tra­vers du bois dur. Chom­sky fait par­tie d’une petite bande d’individus qui com­battent une indus­trie toute entière. Et cela le rend non seule­ment brillant, mais héroïque.

Il y a quelques années, dans un entre­tien émou­vant avec James Peck, Chom­sky a par­lé de son sou­ve­nir du jour où Hiro­shi­ma a été bom­bar­dé. Il avait seize ans :

Je me sou­viens que je ne pou­vais lit­té­ra­le­ment par­ler à per­sonne. Il n’y avait per­sonne. Je me suis juste éloi­gné tout seul. J’étais à ce moment-là en colo­nie de vacances, et quand je l’ai appris, je me suis éloi­gné dans les bois et je suis res­té seul envi­ron deux heures. Je n’ai jamais pu en par­ler à per­sonne et je n’ai jamais com­pris la réac­tion de qui que ce soit. Je me sen­tais tota­le­ment iso­lé.

Cet iso­le­ment a don­né nais­sance à un des plus grands, et des plus radi­caux, pen­seurs publics de notre époque. Et lorsque le soleil se cou­che­ra sur l’empire amé­ri­cain, comme ça, comme il se doit, le tra­vail de Noam Chom­sky sur­vi­vra.

Il mon­tre­ra d’un doigt froid et incri­mi­nant l’empire impi­toyable et machia­vé­lique aus­si cruel, pha­ri­saïque et hypo­crite que ceux qu’il a rem­pla­cés. (La seule dif­fé­rence est qu’il est armé d’une tech­no­lo­gie pou­vant infli­ger au monde un genre de dévas­ta­tion sans pré­cé­dent dans l’histoire, à peine ima­gi­nable pour la race humaine).

Étant don­né que j’aurais pu être Asiate, et qui sait, peut-être en tant qu’Asiate poten­tielle, il est rare qu’une jour­née se passe durant laquelle je ne me retrouve pas à pen­ser — pour une rai­son ou pour une autre — « Chom­sky Zin­da­bad » (Vive Chom­sky) !

Arund­ha­ti Roy


Tra­duc­tion : Secours Rouge
Édi­tion & Révi­sion : Nico­las Casaux

De gauche à droite : Noam Chom­sky, Amy Good­man, Arund­ha­ti Roy
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Comments to: La solitude de Noam Chomsky (par Arundhati Roy)
  • 27 novembre 2015

    Cet article doit être lu et dis­cute dans les écoles. Ça réveille­ra les consciences avant que ça ne soit trop pour l’hu­ma­ni­té et le genre humain

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