« Je ne crains pas le suf­frage uni­ver­sel : les gens vote­ront comme on leur dira. »

— Alexis de Toc­que­ville

En mars (2017), Jean-Claude Michéa écri­vait que « C’est donc uni­que­ment la vic­toire inat­ten­due du that­ché­rien Fran­çois Fillon (vic­toire essen­tiel­le­ment due aux effets per­vers de ce nou­veau sys­tème des « pri­maires » impor­té de manière irré­flé­chie des États-Unis) qui a rapi­de­ment conduit cette frac­tion de l’élite diri­geante – et donc, à sa suite, la grande majo­ri­té du per­son­nel média­tique – à repor­ter, par défaut, tous ses espoirs sur cette can­di­da­ture d’Emmanuel Macron qui ne devait pour­tant être défi­ni­ti­ve­ment acti­vée, au départ, que quelques années plus tard et dans des condi­tions poli­tiques beau­coup plus pro­pices et mieux pré­pa­rées ».

La vic­toire d’Em­ma­nuel Macron, can­di­dat de l’é­lite finan­cière, des banques, et donc des médias, n’est pas une sur­prise, mais une nou­velle preuve de l’ef­fi­ca­ci­té de la pro­pa­gande, et de l’in­gé­nie­rie sociale. Dans un récent entre­tien pour le plus célèbre des quo­ti­diens de France, dont les pro­prié­taires (Niel, Ber­gé) sou­tiennent Macron, Julien Cou­pat et Mathieu Bur­nel rap­pe­laient, à pro­pos des élec­tions pré­si­den­tielles, qu’elles « n’ont jamais eu pour fonc­tion de per­mettre à cha­cun de s’ex­pri­mer poli­ti­que­ment, mais de renou­ve­ler l’adhé­sion de la popu­la­tion à l’ap­pa­reil de gou­ver­ne­ment, de la faire consen­tir à sa propre dépos­ses­sion. Elles ne sont plus désor­mais qu’un gigan­tesque méca­nisme de pro­cras­ti­na­tion. Elles nous évitent d’a­voir à pen­ser les moyens et les formes d’une révo­lu­tion depuis ce que nous sommes, depuis là où nous sommes, depuis là où nous avons prise sur le monde. S’a­joute à cela, comme à chaque pré­si­den­tielle dans ce pays, une sorte de résur­gence mala­dive du mythe natio­nal, d’au­tisme col­lec­tif qui se figure une France qui n’a jamais exis­té ».

Pas la peine de s’at­tar­der sur les Macron, Fillon, Le Pen, qui repré­sentent gros­siè­re­ment la droite, la frac­tion sociale des zom­bi­fiés, pour les­quels on ne peut plus grand-chose. Attar­dons-nous sur le cas de Jean-Luc Mélen­chon, parce qu’il incar­nait, lors de cette élec­tion, le prin­ci­pal can­di­dat de la gauche naïve, celle qui fan­tasme encore. De la gauche qui espère, qui croit tou­jours aux ins­ti­tu­tions éta­blies, qui pense qu’il est pos­sible de per­tur­ber les plans de la cor­po­ra­to­cra­tie mon­diale à l’aide de ce qu’elle per­çoit tou­jours et encore, à tort, comme un outil de contrôle popu­laire, tan­dis qu’en réa­li­té c’est elle que cet outil sert à contrô­ler. Le vote à l’é­lec­tion pré­si­den­tielle, en tant qu’illu­sion de par­ti­ci­pa­tion et de déci­sion réelle de ceux qui votent vis-à-vis de la poli­tique du pays où ils vivent, en tant qu’a­li­bi faus­se­ment démo­cra­tique, garan­tit encore la paix sociale, et per­met aux véri­tables diri­geants de nos socié­tés indus­trielles de conti­nuer à manœu­vrer comme bon leur semble.

Dans leur entre­tien pour Le Monde, Julien Cou­pat et Mathieu Bur­nel ajou­taient, à pro­pos du can­di­dat des « insou­mis », que : « Jean-Luc Mélen­chon n’est rien, ayant tout été, y com­pris lam­ber­tiste. Il n’est que la sur­face de pro­jec­tion d’une cer­taine impuis­sance de gauche face au cours du monde. Le phé­no­mène Mélen­chon relève d’un accès de cré­du­li­té déses­pé­ré. Nous avons les expé­riences de Syri­za en Grèce ou d’A­da Colau à la mai­rie de Bar­ce­lone pour savoir que la « gauche radi­cale «, une fois ins­tal­lée au pou­voir, ne peut rien. Il n’y a pas de révo­lu­tion qui puisse être impul­sée depuis le som­met de l’É­tat. Moins encore dans cette époque, où les États sont sub­mer­gés, que dans aucune autre avant nous. Tous les espoirs pla­cés en Mélen­chon ont voca­tion à être déçus. […] La viru­lence même des mélen­cho­nistes atteste suf­fi­sam­ment de leur besoin de se convaincre de ce qu’ils savent être un men­songe. On ne cherche tant à conver­tir qu’à ce à quoi l’on n’est pas sûr de croire ».

Mais la gauche qui vote Mélen­chon n’est pas sim­ple­ment naïve parce qu’elle croit encore au vote. Le fait qu’elle croie au vote n’est que la par­tie émer­gée de l’i­ce­berg des fan­tasmes aux­quels elle adhère encore — à l’ins­tar du reste de l’é­lec­to­rat —, impli­ci­te­ment et insi­dieu­se­ment col­por­tés par la culture domi­nante, qui en pétrit chaque enfant depuis l’é­cole pri­maire.

Une bonne par­tie de la gauche qui vote Mélen­chon croit, comme lui, encore dur comme fer au « pro­grès », au bien-fon­dé du délire tech­no­lo­gique et expan­sion­niste de nos socié­tés indus­trielles. Mélen­chon, rap­pe­lons-le, sou­haite que l’in­dus­trie du jeu vidéo « devienne une indus­trie de pointe de la patrie », il sou­tient cette catas­trophe pro­gram­mée qu’est l’école numé­rique (« Il faut que nos jeunes à l’école apprennent le voca­bu­laire de la tech­nique du numé­rique comme on a appris la gram­maire hier, parce que c’est la langue de demain. Il faut qu’ils apprennent les tech­niques qui per­mettent au numé­rique de fonc­tion­ner »), il célèbre la conquête spa­tiale (« si nous vou­lons conti­nuer à occu­per les orbites basses autour de la Terre… ») et son « éco­no­mie de l’espace », et se féli­cite du fait que la France pos­sède le deuxième ter­ri­toire mari­time du monde (« Nous avons de l’or bleu entre les mains »), par lequel sera pos­sible « l’ex­pan­sion des Fran­çais », puisque « nous pour­rons être les pre­miers, par notre science, notre tech­nique à la fois » à décou­vrir, à « mettre au point les machines qui pro­duisent de l’énergie grâce au mou­ve­ment de la mer, qui est gra­tuit et infi­ni aus­si long­temps que la lune sera là ». Le plus insen­sé et le plus ridi­cule, c’est qu’ain­si Mélen­chon se per­met, en plus de pro­mou­voir un indus­tria­lisme vert oxy­mo­rique, et afin de sur­fer sur la nou­velle vague des pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques désor­mais offi­cielles, d’as­so­cier l’i­dée de « décrois­sance » avec des vel­léi­tés expan­sion­nistes et déve­lop­pe­men­tistes.

Les pro­messes de Mélen­chon d’un ave­nir éco­lo­gique ET indus­triel, hau­te­ment tech­no­lo­gique ET démo­cra­tique, sont à rap­pro­cher de celles d’Al Gore, ou encore de la pro­pa­gande que l’on retrouve dans le der­nier film docu­men­taire de Leo­nar­do DiCa­prio (« Avant le déluge »). Tous sont les fer­vents pro­mo­teurs d’un concept absurde, celui du « déve­lop­pe­ment durable »  — rebap­ti­sé « règle verte » dans le camp de Mélen­chon, par sou­ci d’o­ri­gi­na­li­té — dont on sait depuis déjà 40 ans qu’il n’est qu’une mas­ca­rade rhé­to­rique per­met­tant à la socié­té indus­trielle de jus­ti­fier sa fuite en avant, à l’aide d’une garan­tie selon laquelle ça ira mieux demain (grâce au pro­grès tech­no­lo­gique, à la science, grâce aux éoliennes, aux hydro­liennes, aux pan­neaux solaires, aux inci­né­ra­teurs de bio­masse — qui sont éton­nam­ment moins mis en avant, bien que consti­tuant la pre­mière source d’éner­gie renou­ve­lable en Europe —, aux voi­tures élec­triques, et aux ampoules basse consom­ma­tion).

Des fou­taises, bien évi­dem­ment. Il y a plus d’un siècle, des dis­cours simi­laires étaient déjà tenus, qui pro­met­taient les mêmes stu­pi­di­tés — qui van­taient pareille­ment les mérites de l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique, des machines, et du pro­grès, pré­sen­té comme le salut de l’hu­ma­ni­té —, dont on a pu, ou dont on aurait dû, depuis long­temps, consta­ter qu’elles n’é­taient que men­songes. Yves Guyot, jour­na­liste, éco­no­miste et par­ti­san du libre-échange, en 1867 : « L’invention détrui­ra l’ef­fort et don­ne­ra la satis­fac­tion ; les inté­rêts oppo­sés devien­dront har­mo­niques ; à l’u­ti­li­té oné­reuse suc­cé­de­ra l’u­ti­li­té gra­tuite. C’est la machine qui a détruit l’es­cla­vage ; ce sera elle qui détrui­ra le pro­lé­ta­riat. Là est la loi du pro­grès ». 150 ans après, le fan­tôme de Pep­per de Mélen­chon (le soi-disant holo­gramme qui n’en est pas un) pro­fère tou­jours les mêmes bali­vernes. Et pour­tant, 150 ans après, l’é­tat de la pla­nète, pire que jamais, ne cesse d’empirer, à l’i­mage des inéga­li­tés sociales. D’ailleurs, les cam­pagnes élec­to­rales vir­tuelles à coups « d’hologrammes », de vidéos You­Tube et de Tweets en masse feraient presque oublier les impacts éco­lo­giques désas­treux des « nou­velles tech­no­lo­gies » et l’exploitation de dizaines de mil­lions de pro­lé­taires chi­noises qui pour­raient vous en dire un bout sur la soi-disant « nou­velle éco­no­mie imma­té­rielle ».

Il n’est pas pos­sible de tout avoir. Le « déve­lop­pe­ment durable » détruit la pla­nète aus­si sûre­ment que le déve­lop­pe­ment tout court. Les seuls « pro­grès » obser­vables sont ceux de l’a­lié­na­tion du monde natu­rel et de sa dégra­da­tion, tou­jours plus pous­sés, ain­si que de la dépen­dance tou­jours accrue à la machine indus­trielle et à ses infra­struc­tures. Non, il n’est pas pos­sible d’al­lier indus­tria­lisme et éco­lo­gie, pas plus qu’une socié­té qui dépasse une cer­taine taille, humaine, et donc rela­ti­ve­ment petite, ne peut être démo­cra­tique.

Les élec­tions pré­si­den­tielles de 2017 nous rap­pellent sim­ple­ment ce qu’on savait déjà, à savoir que l’im­mense majo­ri­té des Fran­çais — les mélen­cho­nistes, comme les autres — demeure hyp­no­ti­sée par les illu­sions pro­gres­sistes d’une civi­li­sa­tion des­truc­trice (et sui­ci­daire) mon­dia­li­sée, qui « n’est plus qu’un véhi­cule gigan­tesque, lan­cé sur une voie à sens unique, à une vitesse sans cesse accé­lé­rée. Ce véhi­cule ne pos­sède mal­heu­reu­se­ment ni volant, ni frein, et le conduc­teur n’a d’autres res­sources que d’appuyer sans cesse sur la pédale d’accélération, tan­dis que, gri­sé par la vitesse et fas­ci­né par la machine, il a tota­le­ment oublié quel peut être le but du voyage », pour reprendre Lewis Mum­ford. Et effec­ti­ve­ment, depuis la pers­pec­tive anti-indus­trielle, anti-civi­li­sa­tion, qui est là nôtre, et pour para­phra­ser Mum­ford, nous nous trou­vons face à un lévia­than-machine en expan­sion conti­nue depuis des siècles, enser­rant désor­mais la pla­nète entière de ses ten­ta­cules cor­ro­sives, n’ayant aucu­ne­ment (ou si peu) conscience de son carac­tère des­truc­teur, inca­pable de chan­ger de tra­jec­toire, et même de frei­ner. Mum­ford encore : « Assez curieu­se­ment on appelle pro­grès, liber­té, vic­toire de l’homme sur la nature, cette sou­mis­sion totale et sans espoir de l’humanité aux rouages éco­no­miques et tech­niques dont elle s’est dotée ».

Bien sûr, la réa­li­sa­tion de ce que toutes ces pré­ten­tions de pro­grès et ces pro­messes d’embellies sont autant de men­songes et d’illu­sions est par­ti­cu­liè­re­ment déran­geante. Ce qu’elle implique requiert infi­ni­ment plus que de simples ajus­te­ments tech­niques, que de simples réformes sociales. Elle nous enseigne que la majeure par­tie de l’hu­ma­ni­té fait fausse route depuis un cer­tain temps. Il y a plus de 120 ans, Gus­tave Le Bon consta­tait déjà luci­de­ment, dans son livre « La psy­cho­lo­gie des foules », que

« Depuis l’aurore des civi­li­sa­tions les foules ont tou­jours subi l’influence des illu­sions. C’est aux créa­teurs d’illusions qu’elles ont éle­vé le plus de temples, de sta­tues et d’autels. Illu­sions reli­gieuses jadis, illu­sions phi­lo­so­phiques et sociales aujourd’hui, on retrouve tou­jours ces for­mi­dables sou­ve­raines à la tête de toutes les civi­li­sa­tions qui ont suc­ces­si­ve­ment fleu­ri sur notre pla­nète. C’est en leur nom que se sont édi­fiés les temples de la Chal­dée et de l’Égypte, les édi­fices reli­gieux du moyen âge, que l’Europe entière a été bou­le­ver­sée il y a un siècle, et il n’est pas une seule de nos concep­tions artis­tiques, poli­tiques ou sociales qui ne porte leur puis­sante empreinte. […] L’illusion sociale règne aujourd’hui sur toutes les ruines amon­ce­lées du pas­sé, et l’avenir lui appar­tient. Les foules n’ont jamais eu soif de véri­tés. Devant les évi­dences qui leur déplaisent, elles se détournent, pré­fé­rant déi­fier l’erreur, si l’erreur les séduit. Qui sait les illu­sion­ner est aisé­ment leur maître ; qui tente de les dés­illu­sion­ner est tou­jours leur vic­time. »

La civi­li­sa­tion (indus­trielle) est inca­pable de se cor­ri­ger. Elle ne chan­ge­ra pas, d’elle-même, de tra­jec­toire. Elle ne ces­se­ra de nuire qu’une fois entiè­re­ment effon­drée. Et cela dépend de nous, et de vous.

Nico

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Comments to: Élection présidentielle 2017 : le naufrage continue (& non, Mélenchon ne diffère pas vraiment des autres)
  • 26 avril 2017

    Bon, c’est bien tout ça, je suis d’ac­cord avec votre ana­lyse. Mais concrè­te­ment aucun par­ti poli­tique ne vien­dra la sou­te­nir, aucun ne pré­vien­dra les catas­trophe à venir, aucun n’ap­por­te­ra les chan­ge­ments civi­li­sa­tion­nels néces­saires. Alors, en atten­dant que l’ef­fon­dre­ment vienne nous for­cer la main, vaut il mieux vivre avec Mélen­chon ou avec Macron/Fillon/LePen ? Je pense qu’a­vec le pre­mier, la falaise d’où nous tom­be­rons sera un peu moins haute, nous serons un poil mieux pré­pa­rés.

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    • 26 avril 2017

      Eh bien, si vous pen­sez qu’a­vec Mélen­chon, « la falaise d’où nous tom­be­rons sera un peu moins haute, nous serons un poil mieux pré­pa­rés », alors vous n’êtes pas d’ac­cord avec notre ana­lyse. On s’é­chine à faire remar­quer que son pro­gramme vise aus­si à conti­nuer tout ce qui pose pro­blème, avez-vous remar­qué ?

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      • 26 avril 2017

        Article très inté­res­sant mais pas vrai­ment agréable, du moins en ce qui me concerne. Il n’est pas agréable car il me pro­jette inévi­ta­ble­ment dans une zone d’inconfort(matériel et imma­té­riel). Le fait d’i­ma­gi­ner une socié­té dés­in­dus­tria­li­sée vient en confron­ta­tion directe de l’i­dée qu’on nous met dans la crane depuis la nais­sance qui est que notre confort actuel est dut aux inno­va­tions tech­no­lo­giques qui sont elles-mêmes dépen­dantes des inno­va­tions tech­no­lo­giques pas­sées et pro­duites à grande échelle afin de les ren­ta­bi­li­ser. Donc il me semble que si l’on arrête l’in­dus­trie, on arrête le pro­grès et de fac­to on réduit le confort et son acces­si­bi­li­té aux plus grand nombre, ce qui n’en­ga­ge­ra pro­ba­ble­ment pas grand monde vers une réflexion en ce sens. Je suis en train de me rendre compte que j’ai beau­coup de mal à ima­gi­ner une socié­té ne fonc­tion­nant pas sur un modèle indus­triel, on peut dire qu’ils ont bien fait le bou­lot.

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  • 26 avril 2017

    Au moins, avec le pire du pire, on aura peut-être moins à attendre.
    Un « grand soir », ça peut être tel­le­ment pénible avant une douce et tendre nuit. La drogue extrème ou l’ex­trème drogue, depuis quelques années d’é­chan­tillons gra­tuits, y a que ça de vrai : on sait ou on va, pas de suprises, ça cogne (et ce sera de la salu­bri­té) ou ça nous lais­se­ra tou­jours du temps et de l’éner­gie pour nous pré­pa­rer au déclin.
    😉

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  • 27 avril 2017

    Vos articles sont inté­res­sants et défendent un point de vue aty­pique et radi­cal. Je ne vais pas défendre Mélen­chon ici, votre cri­tique est juste.

    Cepen­dant, n’est-ce pas un peu caté­go­rique de dis­qua­li­fier toute socié­té indus­trielle ? Soyons clairs, la socié­té indus­trielle dans laquelle nous vivons nous mène tout droit à l’a­bîme comme en témoignent toutes les catas­trophes éco­lo­giques en cours, je ne conteste pas ce point évi­dem­ment.

    Mais n’est-il pas pos­sible d’i­ma­gi­ner une socié­té indus­trielle rai­son­née, je veux dire débar­ras­sée de la pul­sion consu­mé­riste propre au capi­ta­lisme ? Admet­tons que l’on mette en place une telle socié­té hors du cadre capi­ta­liste, il serait tout de même bien­ve­nu de dis­po­ser d’une indus­trie (locale et à petite échelle) pour par exemple assem­bler des vélos ? Fabri­quer des verres ?

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    • 27 avril 2017

      Oui. Mais, dans ce cas, vous redon­nez à « indus­trie » son sens ancien, qui se rap­proche de l’ar­ti­sa­nat. Ce qui est com­plè­te­ment pas­sé sous silence aujourd’­hui, dans le mains­tream, et dans les dis­cus­sions sur la démo­cra­tie (et sur l’é­co­lo­gie) c’est la cri­tique de la tech­nique. Une socié­té « high-tech » démo­cra­tique, très fran­che­ment, par défi­ni­tion, par essence, c’est très dif­fi­ci­le­ment conce­vable. Impos­sible. Une contra­dic­tion dans les termes. Les hautes tech­no­lo­gies requièrent une spé­cia­li­sa­tion pous­sée, une hié­rar­chie sociale impor­tante, etc. Donc, pour en reve­nir à l’i­dée d’une petite indus­trie, locale et à petite échelle, oui, et donc low-tech. Et donc appe­lons-la arti­sa­nat pour faire la dis­tinc­tion d’a­vec le sens moderne d’in­dus­trie (qui sous-entend et implique grande échelle, spé­cia­li­sa­tion, divi­sion, etc.).

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      • 28 avril 2017

        Oui, une indus­trie « low-tech » qu’on appel­le­rait alors arti­sa­nat est une vision convain­cante. Effec­ti­ve­ment, la cri­tique de la tech­nique, pour­tant fon­da­men­tale lors­qu’on parle d’é­co­lo­gie est la grande absente des débats.

        Je éga­le­ment suis d’ac­cord pour dire qu’une socié­té « High-tech » est for­cé­ment inéga­li­taire du fait des spé­cia­li­sa­tions pous­sées qu’elle implique. Pour autant, elle ne serait pas for­cé­ment anti­dé­mo­cra­tique il me semble : on pour­rait ima­gi­ner des col­lec­tifs de pro­duc­tions où cha­cun effec­tue une tâche spé­cia­li­sé avec un salaire dif­fé­rent tout en dis­po­sant d’un doit de regard / vote sur toutes les déci­sions stra­té­giques ou éco­no­mique à prendre. Je ne dis pas que ce soit sou­hai­table, je pré­fère sans hési­ta­tion l’i­dée d’une socié­té « low-tech », c’est juste une remarque.

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  • 28 avril 2017

    En tous points d’accord avec votre ana­lyse. Le 26 avril der­nier, j’envoyais ce texte en com­men­taire sur le site de Fabrice Nico­li­no, Pla­nète sans visa :

    Le grand vain­queur de ces élec­tions porte un nom : l’illusion. Il faut croire qu’elle est tenace. Nous nous y accro­chons comme le nau­fra­gé se tient à l’ancre de son navire en per­di­tion, et finit par être empor­té avec elle dans le fond des abîmes.
    Cette fois, ça va chan­ger, une nou­velle tête à l’Elysée et vous allez voir, en atten­dant, place au spec­tacle, diver­tis­se­ment garan­ti, esclandres et sus­penses assu­rés, le meilleur en boucle, en holo­grammes autant de fois qu’il est pos­sible.
    On pour­rait en rire, d’ailleurs cela arrive, même si ce rire étrangle, parce que très vite, la catas­trophe revient han­ter la conscience, parce que ce qui se dit est d’une telle insi­gni­fiance face aux enjeux, que la sidé­ra­tion laisse sans voix – et, pour ma part, sans voix à don­ner à auncun(e) prétendant(e) au pou­voir d’Etat.
    Dans ces débats tron­qués, ce qui fait de nous des vivants sur une terre habi­table, devient acces­soire. La beau­té, les êtres sen­sibles, le miracle qu’est la vie, plus rien n’a vrai­ment d’importance. Prio­ri­té à la relance, à la science et à la tech­nique, aux inno­va­tions numé­riques, à l’industrialisation du monde, à sa mar­chan­di­sa­tion, à la crois­sance, à la conquête de nou­veaux espaces : le ciel, la mer, la réa­li­té et l’humanité aug­men­tées… Le trans­hu­ma­nisme rebap­ti­sé « L’humain d’abord » par cer­tains, il fal­lait oser !
    Sur­tout, ne jamais par­ler de limites. Ne pas mettre en ques­tion notre mode de vie. Il n’est pas négo­ciable. Mais pas d’inquiétude, le grand défi éco­lo­gique sera rele­vé, grâce à la tran­si­tion, la pla­ni­fi­ca­tion, peu importe le nom qu’on lui donne. Il sera rem­por­té grâce à ce qui, pré­ci­sé­ment, détruit le monde : l’imaginaire pro­mé­théen, la fuite en avant tech­no­lo­gique, indus­trielle, consu­mé­riste, tech­no­cra­tique… On peut tou­jours appe­ler à la res­cousse les éner­gies dites renou­ve­lables pour assou­vir cette crois­sance sans limite et se payer une image d’écolo. C’est vrai­ment se payer la tête du monde, pour res­ter poli. Le numé­rique, pour ne prendre que cet exemple, demande des terres rares qui fini­ront par man­quer. Sans par­ler des res­sources éner­gé­tiques expo­nen­tielles consom­mées par ces tech­no­lo­gies, des déchets toxiques, des mines empoi­son­nant les sols et les nappes, des ondes nocives, des esclaves des bagnes indus­triels, des maté­riaux néces­saires à la fabri­ca­tion des éoliennes, des pan­neaux pho­to­vol­taïques…
    A ce stade, ce n’est plus de la contra­dic­tion, mais de la schi­zo­phré­nie. Le déni est en passe de deve­nir de la for­clu­sion.
    Non seule­ment, l’impuissance du poli­tique est deve­nue mas­sive, mais en plus, aux maux qui rongent nos socié­tés, il en ajoute un autre : le leurre. Les élec­tions ne sont rien d’autre qu’un jeu de dupes, un troc tacite : notre consen­te­ment contre une dose d’illusions.
    En ce sens, le poli­tique ne fait guère que suivre – tout en la pré­cé­dant aus­si, hélas – la grande masse que nous sommes, et qui n’a pas vrai­ment envie de prendre la mesure du désastre, et encore moins des chan­ge­ments qui nous incombent pour y faire face. Autant délé­guer à d’autres le soin de faire – ou plu­tôt de ne pas faire – à notre place et, quand l’heure du désen­chan­te­ment aura son­né, les rem­pla­cer par de nou­veaux illu­sion­nistes. Et comme il faut don­ner envie d’y croire, le spec­tacle de cirque nous sera offert, dis­si­mu­lant bien mal les batailles d’égos, les cal­culs misé­rables, les enjeux futiles. Et, s’il le faut, nous faire peur, pour mieux nous faire adhé­rer et pour faire diver­sion.
    Pen­dant ce temps, le sac­cage en règle peut conti­nuer, les espèces peuvent s’éteindre une à une, les plus pauvres suc­com­ber la faim au ventre, le chaos cli­ma­tique rendre inha­bi­table des régions entières, l’eau des rivières et de la mer mou­rir tout comme les terres agri­coles.
    Je sens venir la ques­tion : Et toi, tu pro­poses quoi ? Concrè­te­ment ? Quelles mesures, quels moyens, quelles échéances ?
    Je n’ai pas de pro­gramme, et encore moins de grou­pies et d’hologramme. Je n’ai qu’une modeste intui­tion. Ce qui nous incombe, c’est de reprendre pos­ses­sion de nos ima­gi­naires, sans cal­culs, sans attente. La bataille à mener est avant tout celle des idées et de la langue. D’elle seule pour­ra venir un sou­lè­ve­ment des cœurs et des actes en conscience. Nous avons à conqué­rir quelque chose de beau­coup plus vaste que l’espace, les océans ou la tech­no­lo­gie : l’autonomie de notre pen­sée, de nos savoirs et de nos vies.

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    • 29 avril 2017

      Excellent, mer­ci.

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    • 30 avril 2017

      Bon­soir votre ana­lyse est très inté­res­sante ! Avez-vous un blog ou un compte face­book ?
      Bien ami­ca­le­ment
      Fran­çoise conda­min lher­met

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      • 1 mai 2017

        Fran­çoise,
        Mer­ci pour votre mot.
        Je n’ai ni blog, ni compte Face­book, ni smart­phone… J’entretiens avec la tech­no­lo­gie un rap­port liti­gieux. J’essaie de m’en pas­ser, sans y par­ve­nir entiè­re­ment. Je sais pour­tant les des­truc­tions mas­sives aux­quelles elle par­ti­cipe, ain­si que les dépen­dances qu’elle entre­tient. J’ai pas­sé l’âge de la tenir pour neutre. Elle s’insère dans un sys­tème tech­ni­cien nui­sible à mes yeux, quels que soient nos « bons usages » insé­pa­rables du pire. Mais bon, c’est un sujet qui méri­te­rait de nom­breux déve­lop­pe­ments dont ce site s’est lar­ge­ment fait l’écho, du reste.
        Bien à vous.

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        • 1 mai 2017

          Si je puis me per­mettre, s’en pas­ser, à part être très fier de soi, ça apporte moins que l’u­ti­li­ser à des fins mili­tantes. L’in­jonc­tion de l’er­mite qui doit être pur et ne pas uti­li­ser les hautes tech­no­lo­gies pour légi­ti­me­ment les cri­ti­quer est une absur­di­té enfan­tine. Et impos­sible. J’aime beau­coup les quelques textes de votre plume que j’ai lus sur le site de Nico­li­no. Conti­nuez.

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  • 28 avril 2017

    Je suis d’ac­cord avec vous mais il y a tout de même une chose posi­tive dans le pro­gramme de Mélen­chon c’est la conver­sion de l’a­gri­cul­ture pour une agri­cul­ture bio­lo­gique locale . L’a­gri­cul­ture et l’in­dus­trie agroa­li­men­taire repré­sentent une tres grande part des émis­sions de CO2 , et man­ger est tout de même notre besoins de base . Si on reve­nait à une agri­cul­ture pay­sanne bio , on aurait déjà bien pro­gres­sé . Pour l’in­dus­trie , il me semble que le manque de pétrole pro­vo­que­ra la fin de l’in­dus­trie telle que nous la connais­sons . La fin du pétrole pro­vo­que­ra aus­si la fin des engrais chi­miques et pes­ti­cides et il faut s’y pré­pa­rer long­temps avant .

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  • 2 mai 2017

    Natha­lie Peters, le mieux est l’en­ne­mi du bien. C’est l’a­gri­cul­ture bio et locales des âges pas­sés qui nous a fait défo­res­ter 80% de la France. Ne pas remettre en ques­tion l’a­gri­cul­ture toute entière, c’est ne pas affron­ter le fait qu’elle est un modèle sui­ci­daire (qui a d’ailleurs pous­sé plu­sieurs civi­li­sa­tions à dis­pa­raitre) : un groupe vivant d’a­gri­cul­ture a un taux de nata­li­té éle­vé, ce qui induit que tôt ou tard, il fera face à deux pro­blèmes : des famines et une expan­sion néces­saire de son ter­ri­toire pour nour­rir toutes les bouches, ce qui ne fera que repous­ser et aggra­ver le pro­blème, sans comp­ter la des­truc­tion des ter­ri­toires sau­vages que ça induit.

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  • 13 mai 2017

    L’ar­ticle ain­si que les com­men­taires sont des plus inté­res­sants… mais, abou­tissent à une impasse. Cha­cun prend le pro­blème selon ses propres sen­si­bi­li­tés, c’est nor­mal et il en est tjr ain­si : l’un expli­cite très bien l’in­sen­sé de nos « pro­grès » divers qui n’ont fait que nous ame­ner à un monde deve­nu invi­vable ; l’autre nous explique tout aus­si bien l’ab­sur­di­té d’une éco­no­mie « high-tech » au pro­fit d’une éco­no­mie « low-tech » ; et la ques­tion de l’a­gri­cul­ture dévas­ta­trice est tout aus­si bien expo­sée…
    on pour­rait ain­si conti­nuer à poin­ter les dys­fonc­tion­ne­ments mul­tiples qui nous ont menés à l’i­né­luc­table où nous sommes auj’­hui… et d’une cer­taine manière, conti­nuer (pour cer­tains en tt cas) à tour­ner en rond psq chaque approche paraît pers­pi­cace, jus­ti­fiée et cor­recte…
    sauf à nous poser la seule ques­tion qui me semble oubliée ou non abor­dée (consciem­ment ou non?) à tra­vers ces pro­pos, et qui n’est autre que : le sens de la vie…

    pas­ser son temps à énu­mé­rer les mul­tiples rai­sons qui font que l’is­sue de ce que l’on voit se mettre en place sous nos yeux ne peut être que fatale, n’est à mes yeux que le pre­mier pas qui devrait nous mener à pour­suivre la réflexion et avoir le cou­rage de regar­der les choses bien en face… pour par­ve­nir à une ana­lyse froide et déta­chée, mais lucide de tout ce qui a mené l’es­pèce humaine là où elle est… et qui devrait dès lors nous éclai­rer défi­ni­ti­ve­ment quant à la réponse à don­ner à cette ques­tion fon­da­men­tale d’entre toutes…

    pour ma part, j’en suis arri­vé à la conclu­sion sui­vante : la vie (en elle-même) n’a aucun sens… et pro­ba­ble­ment que de manière svt incons­ciente, nous le per­ce­vons, mais avons bcp de dif­fi­cul­té à l’ad­mettre… rai­son pour laquelle cha­cun d’entre nous tente déses­pé­ré­ment de lui en don­ner un, en fonc­tion de ses propres inté­rêts (ou sen­si­bi­li­tés si le mot « inté­rêts » est ten­dan­cieux pour cer­tains)…
    et il y a matière à lui en don­ner… que ce soit à tra­vers l’a­mour, l’art, l’i­ma­gi­na­tion, la créa­tion, l’en­traide, la soli­da­ri­té, l’ob­ser­va­tion de la nature, bref… il ne manque pas de cause ou de rai­son de don­ner du sens à la vie qui nous est tom­bée des­sus (ou dans laquelle nous sommes tom­bés) sans qu’on lui demande rien… mais, fon­da­men­ta­le­ment, par­tir du non-sens de la vie per­met­trait sans doute de ne pas nous trom­per sur les voies à emprun­ter pour ten­ter d’en cor­ri­ger les dérives actuelles…
    à l’in­verse, pen­ser qu’elle aurait un sens (ce que l’on nous assure depuis le ber­ceau, et quelles que soient les cultures dans les­quelles nous gran­dis­sons) ne peut mener qu’aux catas­trophes aux­quelles nous assis­tons et qui vont sans doute se mul­ti­plier et s’ac­cé­lé­rer vu nos « pro­grès tech­no­lo­giques » et la sur­po­pu­la­tion d’une espèce dont l’es­pace vital est à court terme, condam­né…
    il semble donc que nous nous trom­pions depuis le départ (sinon et en tte logique, nous n’en serions pas là où nous en sommes!)

    en d’autres mots, oui nous sommes condam­nés (je parle de l’es­pèce humaine) mais de ttes façons, dès la nais­sance, nous le sommes par le prin­cipe même de cette vie dont la seule issue est la mort, alors… en soi, ce n’est rien de grave, c’est juste absurde, ce qui me fait pen­ser que la vie en soi n’a vrmt aucun sens…!

    et ce qui me fait sou­rire quand j’en­tends la plu­part par­lant de « sau­ver la pla­nète »… qui se gausse de l’es­pèce humaine, ayant tour­né sans elle au départ et conti­nuant à tour­ner après elle, quitte à mettre qqs mil­lions d’an­nées pour net­toyer ce que nous lui aurons lais­sé comme héri­tage pol­lué…
    AUCUN SENS, vous dis-je…!

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    • 17 octobre 2018

      A mon sens, au contraire, LA vie (le monde vivant) a un sens : celui de l’é­vo­lu­tion. Bien que ce sens ne soit pas linéaire, l’é­vo­lu­tion des vies peut gui­der la notre, indi­vi­duel­le­ment. Nous pou­vons accep­ter la place qu’elle nous a don­né pour être en paix avec nous même face à cette appa­rente inep­tie, ce sem­blant de sens infi­nis. Et nous devons res­pec­ter ses règles pour tacher de don­ner une chance à d’autres après nous de res­sen­tir à leurs tours ce que nos sens peuvent nous pro­cu­rer.

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