Vers la sauvagerie : à propos de la lutte eco-extrémiste contre la civilisation (au Mexique)

Traduit depuis : http://ritualmag.com/toward-savagery/
Un texte qui nous a semblé intéressant. Nous ne cautionnons ni n'approuvons tout.

Elle fut appe­lée la guerre de Chi­chi­me­ca, et elle a com­men­cé aux envi­rons de la mort d’Hernan Cortes (en 1547), qui met­tait sym­bo­li­que­ment fin à la “pre­mière” conquête du Mexique. La nou­velle guerre, qui se dérou­lait dans les grandes éten­dues sau­vages au Nord du ter­ri­toire de la vic­toire Cor­té­sienne, fit cou­ler le sang pen­dant quatre décen­nies, entre 1550 et 1590 ; ce fut la plus longue guerre Indienne de l’histoire de l’Amérique du Nord, et la pre­mière com­pé­ti­tion per­ma­nente entre la civi­li­sa­tion et la sauvagerie.

—  Phi­lip Wayne Powell, Sol­diers, Indians, & Sil­ver : North America’s First Fron­tier War (Sol­dats, Indiens & Argent : la pre­mière guerre fron­ta­lière de l’A­mé­rique du Nord)

 

Voi­ci l’heure, voi­ci l’instant des sor­cel­le­ries nocturnes,
Où baillent les tom­beaux, où de l’en­fer il monte une contagion
Main­te­nant, je pour­rais boire du sang tout chaud
Et faire une de ces actions amères que le jour trem­ble­rait de regarder.

—  William Sha­kes­peare, Ham­let Acte 3, Scène 2

Introduction

En 2011, un groupe s’appelant “Iden­ti­tés Ten­dant vers le Sau­vage” (Indi­vi­dua­li­dades Ten­dien­do a lo Sal­vaje—ITS) débu­ta une série d’attaques éco­ter­ro­ristes au Mexique. Ces attaques allaient de petites bombes envoyées par cour­rier à diverses ins­ti­tu­tions de recherche à tra­vers le pays, à l’assassinat d’un cher­cheur en bio­tech­no­lo­gie de Cuer­na­va­ca, More­los. Lors de chaque ten­ta­tive de posage de bombe ou d’assassinat, ITS publie un com­mu­ni­qué expli­quant les rai­sons de ces attaques, et uti­lise les atten­tats comme une « pro­pa­gande par l’action », afin de pro­pa­ger ses idées. En 2014, après une série de polé­miques et d’autocritiques, ITS aurait rejoint d’autres groupes alliés au Mexique, sous l’égide d’une nou­velle appel­la­tion : « Réac­tion Sau­vage » (Reac­ción Sal­vaje—RS). Ce groupe se décri­vait lui-même comme un col­lec­tif, entre autres, de « sabo­teurs nihi­listes, nomades incen­diaires, délin­quants indi­vi­dua­listes, anar­cho-ter­ro­ristes, cri­tiques poli­ti­que­ment et mora­le­ment incor­rects ». Depuis sa renais­sance, RS a reven­di­qué une explo­sion lors d’un télé­thon ain­si que lors d’une récente mani­fes­ta­tion contre le gou­ver­ne­ment, à Mexico.

Il n’y a aucun moyen de connaître les effec­tifs ou la taille d’ITS/RS, leurs ori­gines paraissent obs­cures, et leurs influences indé­fi­nies. Dans leurs com­mu­ni­qués, on retrouve plu­sieurs cita­tions de Théo­dore Kac­zyns­ki (éga­le­ment connu sous le nom d’Una­bom­ber, ou du « Free­dom Club »), ain­si que plu­sieurs réfé­rences à Max Stir­ner et à d’autres pen­seurs anar­cho-pri­mi­ti­vistes. Leur méthode d’action et leur goût pour les com­mu­ni­qués rap­pellent mani­fes­te­ment Kac­zyns­ki. A tra­vers leurs écrits, cepen­dant, les indi­vi­dus d’ITS/RS insistent sur le fait qu’ils ne repré­sentent qu’eux-mêmes éthi­que­ment et idéo­lo­gi­que­ment. Comme expri­mé dans le pre­mier com­mu­ni­qué d’ITS :

Si nous devions mettre des noms sur la guerre contre la civi­li­sa­tion, comme ceux qui pro­meuvent la « révo­lu­tion », les « révo­lu­tion­naires », ou « pseu­do-révo­lu­tion­naires », nous tom­be­rions dans le même piège que ces mar­xistes qui excluent les gens, parce qu’ils seraient des « contre-révo­lu­tion­naires ». Nous tom­be­rions éga­le­ment dans le même dog­ma­tisme reli­gieux des sché­mas pro­gres­sistes, où la Nature Sau­vage est Dieu, Ted Kac­zyns­ki, le mes­sie, le mani­feste Una­bom­ber, la bible, où les apôtres sont Zer­zan, Feral Faun et Jesús Sepúl­ve­da, entre autres, où le para­dis tant atten­du est la chute de la Civi­li­sa­tion, où les illu­mi­nés et pré­di­ca­teurs sont les “révo­lu­tion­naires” main­te­nus dans la foi qui serait la confiance aveugle qu’un jour arri­ve­ra la “révo­lu­tion”, où les dis­ciples seraient les “poten­tiel­le­ment révo­lu­tion­naires”, les croi­sades et les mis­sions seraient d’apporter la bonne parole aux cercles impli­qués dans les luttes éco­lo­gistes ou anar­chistes (selon où se trouvent les “poten­tiel­le­ment révo­lu­tion­naires”) et les athées ou les sectes seraient ceux d’entre nous qui ne croient pas à leur dogme ou qui n’acceptent pas leurs idées comme étant cohé­rentes avec la réalité.

Le but de cet article est d’analyser la tra­jec­toire idéo­lo­gique d’ITS/RS, et de ten­ter de la relier de manière plus géné­rale à d’autres cou­rants intel­lec­tuels et his­to­riques. Dans cette ana­lyse, je compte sché­ma­ti­ser le déve­lop­pe­ment de ce groupe au niveau idéo­lo­gique, en mon­trant les chan­ge­ments et les conti­nui­tés au sein de leurs idées, à l’aide de leurs actions mili­tantes. Je crois que l’histoire d’ITS/RS est une his­toire d’échappatoire idéo­lo­gique vis-à-vis des ten­dances anar­chistes pro­gres­sistes, qui inclut une rhé­to­rique tirée de l’anarchisme insur­rec­tion­nel et des luttes pour les libé­ra­tions ani­males, à tra­vers l’approfondissement de l’idéologie anti-indus­trielle de Theo­dore Kac­zyns­ki. Cette sépa­ra­tion a expo­sé une polé­mique intense en oppo­si­tion à l’idée de Kac­zyns­ki de révo­lu­tion contre le « sys­tème tech­no-indus­triel ». Au lieu de cela, ITS/RS a pré­fé­ré une cri­tique indi­vi­dua­liste égoïste de l’action de masse ins­pi­rée des éclai­rages tirés de leurs propres inves­ti­ga­tions anthro­po­lo­giques sur les chas­seurs-cueilleurs au Mexique. J’affirme qu’ils en sont arri­vés à une approche « post-poli­tique » à tra­vers leurs actes ter­ro­ristes extrêmes, en cher­chant à recou­vrer une sau­va­ge­rie indi­gène que l’on trouve dans la longue his­toire de la civi­li­sa­tion du Mexique et de ses résis­tances. Enfin, je com­pa­re­rai les ten­dances idéo­lo­giques actuelles de RS aux don­nées his­to­riques et anthro­po­lo­giques dis­po­nibles. Selon moi, le déve­lop­pe­ment idéo­lo­gique d’ITS/RS est une approche inno­vante de la pen­sée anti-civi­li­sa­tion, bien qu’ils s’attachent à des ves­tiges roman­tiques et à une rhé­to­rique exa­gé­rée obs­cur­cis­sant sou­vent leur message.

Hors du Progressisme, Vers le sauvage

Dans son sep­tième com­mu­ni­qué, publié le 22 février 2012, ITS écrit ce qui suit :

Sui­vant les thèmes d’un indi­vi­du anar­chiste, nous recon­nais­sons publi­que­ment avoir com­mis des erreurs dans nos pré­cé­dents com­mu­ni­qués (en par­ti­cu­lier le pre­mier, le second et le qua­trième) lorsque nous avons men­tion­né des sujets que nous ne connais­sions pas per­son­nel­le­ment, mais que nous consi­dé­rions à ce moment-là comme des alliés poten­tiels. A ce moment-là, ITS était très influen­cé par les cou­rants libé­ra­tion­nistes (des ani­maux et de la Terre) et par les insur­rec­tion­na­listes, qui étaient ini­tia­le­ment par­tie inté­grante de notre déve­lop­pe­ment idéo­lo­gique, mais que nous avons aujourd’hui délais­sés, comme vous pou­vez le lire ci-des­sus, en nous chan­geant en quelque chose de différent.

Une des orga­ni­sa­tions mexi­caines publiant les docu­ments d’ITS/RS est Edi­ciones Abo­ri­gen. Cette orga­ni­sa­tion a publié de nom­breux com­mu­ni­qués d’ITS/RS, ain­si que des études sou­vent en col­la­bo­ra­tion avec ITS/RS. Dans une de leurs publi­ca­tions, Pala­bras Noci­vas, Edi­ciones Abo­ri­gen décrit sa propre his­toire ; notam­ment com­ment leur acti­vi­té d’édition a émer­gé de la dis­so­lu­tion d’un jour­nal pré­cé­dem­ment inti­tu­lé Rabia y Accion. Un ancien jour­nal insur­rec­tion­na­liste, qui cou­vrait les luttes de libé­ra­tions ani­males et de la Terre au Mexique et ailleurs. Le 10ème numé­ro du jour­nal, publié en 2012, annon­çait sa dis­so­lu­tion, en expli­quant que ses auteurs étaient aujourd’hui oppo­sés à leur pré­cé­dent pen­chant envers les actions pour les droits des ani­maux et de la Terre. Ils en vinrent à consi­dé­rer ces actions comme « réduc­tion­nistes », comme des « fuites psy­cho­lo­giques », « sen­ti­men­ta­listes ». Les auteurs expri­maient aus­si leur accord avec la thèse de Kac­zyns­ki selon laquelle la lutte contre le « sys­tème tech­no-indus­triel » est la seule qui compte. Ils ont éga­le­ment repu­blié un essai de 2003 inti­tu­lé, « Stir­ner, l’Unique, l’Egoïste, et le Sau­vage », où l’auteur écrit ce qui suit : « le véri­table être humain, non pas le civi­li­sé mais le sau­vage, a été sacri­fié à la gloire de la domi­na­tion, sur l’autel de la civi­li­sa­tion, aux côtés des autres ani­maux sau­vages et de la pla­nète elle-même ».

De nom­breux thèmes abor­dés par les auteurs de Rabia y Accion fai­saient écho à ceux d’ITS/RS, y com­pris la cri­tique du pro­gres­sisme, des luttes col­lec­ti­vistes, ain­si que la domes­ti­ca­tion que l’on retrouve au cœur de la civi­li­sa­tion. Les pre­miers com­mu­ni­qués d’ITS expriment éga­le­ment un hori­zon d’action qui s’étendait vers l’activisme de la libé­ra­tion ani­male et de la Terre. Leurs attaques contre la nano­tech­no­lo­gie et contre les scien­ti­fiques tra­vaillant sur divers pro­jets tech­no­lo­giques étaient une ten­ta­tive pour atteindre une audience plus large que les cam­pagnes contre les fermes-usines et la vivi­sec­tion, sur les­quelles se concen­traient des groupes éco-anar­chistes au Mexique. Alors que les attaques s’étaient jusqu’à pré­sent concen­trées sur les souf­frances concrètes et l’exploitation d’animaux et de mor­ceaux de terre, ITS s’est concen­tré sur le « sys­tème tech­no-indus­triel » dans son ensemble, tel que défi­ni par Kac­zyns­ki durant sa propre soi-disant cam­pagne contre l’infrastructure scien­ti­fique dans les années 80 – 90.

La tra­jec­toire idéo­lo­gique d’ITS/RS et de ses alliés semble être une inten­si­fi­ca­tion, une puri­fi­ca­tion, peut-être même para­noïaque, du mes­sage concer­nant l’assaut contre la tech­no­lo­gie et la civi­li­sa­tion. A tra­vers ce pro­ces­sus d’autocritique, le groupe ITS/RS s’est libé­ré de ses attaches pro­gres­sistes, anar­chistes, et col­lec­ti­vistes, pour se diri­ger de plus en plus vers un mes­sage « plus pur », de guerre abso­lue contre la civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle, ain­si que vers une conver­sion au « sau­vage », autant que pos­sible. Comme ITS l’a écrit dans son pre­mier communiqué :

Lais­sez-nous voir la véri­té. Lais­sez-nous plan­ter nos pieds sur Terre et arrê­ter de pla­ner avec les pro­gres­sistes illu­mi­nés. La révo­lu­tion n’a jamais exis­té, pas plus que les révo­lu­tion­naires. Ceux qui se consi­dèrent comme « poten­tiel­le­ment révo­lu­tion­naires » et qui recherchent le « chan­ge­ment radi­cal anti-tech­no­lo­gique » sont véri­ta­ble­ment irra­tion­nels et idéa­listes parce que cela n’existe pas. Tout ce qui existe dans ce monde mori­bond c’est l’autonomie de l’individu et c’est ce pour quoi nous lut­tons. Et même si tout cela est inutile et sté­rile, nous pré­fé­rons nous sou­le­ver dans une guerre contre la domi­na­tion plu­tôt que res­ter inertes, simples obser­va­teurs, pas­sifs, ou par­tie de tout cela.

La cri­tique d’ITS finit par aban­don­ner tout sem­blant de dis­cours pro­gres­siste, y com­pris son ancienne iden­ti­té d’écologie radi­cale. Par consé­quent, elle renonce aus­si aux caté­go­ries idéo­lo­giques comme « l’humanisme », « l’égalité », la « plu­ra­li­té », etc. Dans le pro­ces­sus, ITS/RS a mis de côté une cri­tique acerbe de la révo­lu­tion, du pro­gres­sisme, et même de la socié­té elle-même, au pro­fit du seul objec­tif de la désta­bi­li­sa­tion du sys­tème tech­no­lo­gique moderne. La conclu­sion défi­ni­tive d’ITS/RS fut rapi­de­ment éta­blie : la véri­table com­mu­nau­té et soli­da­ri­té humaine ne peut exis­ter sous la civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle, et par consé­quent toutes les idées et valeurs qui l’accompagnent sont obso­lètes et per­ni­cieuses. L’action col­lec­tive est donc ban­nie ; seule la résis­tance d’individus s’opposant au sys­tème est appro­priée pour ceux qui se ré-ensau­vagent. A cet égard, aucune action ou tac­tique n’est exclue.

Les enfants bâtards de Theodore Kaczynski

En Jan­vier 2012, ITS a publié son sixième com­mu­ni­qué, une auto­cri­tique de diverses ten­dances pré­sen­tées dans leurs com­mu­ni­qués pré­cé­dents. Le com­mu­ni­qué com­mence par cri­ti­quer l’ancienne règle d’orthographe de pla­ce­ment d’un « x » à la place d’un « o » ou d’un « a » dans cer­tains noms per­son­nels pour pré­ser­ver une neu­tra­li­té de genre. ITS y cla­ri­fie éga­le­ment sa posi­tion dans sa rela­tion avec le « pro­gres­sisme », expli­quant qu’ils n’enverraient plus de mes­sages de soli­da­ri­té aux pri­son­niers anar­chistes comme ils l’avaient fait dans les pré­cé­dents com­mu­ni­qués, et ne sous-enten­draient plus faire par­tie d’un « mou­ve­ment » ou d’une « révo­lu­tion » visant à ren­ver­ser ou à alté­rer le « sys­tème tech­no-indus­triel ». ITS y résume sa cri­tique du pro­gres­sisme en expliquant :

Quant à notre posi­tion, quel rap­port avec notre guerre contre le pro­gres­sisme ? Nous avons réexa­mi­né ce que nous avons dit par le pas­sé, et avons conclu que le pro­gres­sisme est un fac­teur méri­tant à peine le rejet, la cri­tique et la rup­ture d’avec ceux qui luttent contre le sys­tème tech­no-indus­triel, et rien de plus.

Leur cri­tique du pro­gres­sisme n’est pas sans rap­pe­ler celle de Theo­dore Kac­zyns­ki. Dans le para­graphe 214 de son fameux livre « la socié­té indus­trielle et son ave­nir », Kac­zyns­ki explique :

Pour pal­lier ce dan­ger, un mou­ve­ment défen­dant la nature et com­bat­tant la tech­no­lo­gie doit prendre une posi­tion réso­lu­ment anti-pro­gres­siste et doit évi­ter toute col­la­bo­ra­tion avec ces gens-là. Le pro­gres­sisme est à long terme en contra­dic­tion avec la nature sau­vage, la liber­té humaine et l’é­li­mi­na­tion de la tech­no­lo­gie moderne. Il est col­lec­ti­viste ; il cherche à faire du monde entier — aus­si bien de la nature que de l’es­pèce humaine — un tout uni­fié. Cela implique l’ad­mi­nis­tra­tion de la nature et de la vie humaine par des socié­tés orga­ni­sées et cela requiert des tech­no­lo­gies avan­cées. On ne peut avoir un monde uni­fié sans trans­ports rapides et sans com­mu­ni­ca­tions, on ne peut faire en sorte que tout le monde aime son pro­chain sans mani­pu­la­tions psy­cho­lo­giques sophis­ti­quées, on ne peut avoir une « socié­té pla­ni­fiée » sans l’in­dis­pen­sable infra­struc­ture tech­no­lo­gique. Par-des­sus tout, le pro­gres­siste est mû par son besoin de puis­sance, et il cherche à le satis­faire sur une base col­lec­tive, en s’i­den­ti­fiant à un mou­ve­ment de masse ou à une orga­ni­sa­tion. Il ne renon­ce­ra pro­ba­ble­ment jamais à la tech­no­lo­gie, arme trop pré­cieuse pour exer­cer un pou­voir collectif.

Dans son sep­tième com­mu­ni­qué, ITS déve­loppe une cri­tique de l’affinité entre anar­chisme et socié­tés pri­mi­tives. ITS défend par exemple la dis­cri­mi­na­tion, l’autorité et la hié­rar­chie fami­liale dans le contexte de la vie de chas­seur-cueilleur. Cela semble aus­si lié à la cri­tique de Kac­zyns­ki dans son essai « la véri­té sur la vie pri­mi­tive : une cri­tique de l’anarcho-primitivisme » :

Le mythe du pro­grès n’est peut-être pas encore mort, mais il ago­nise. A sa place croit un mythe, par­ti­cu­liè­re­ment mis en avant par les anar­cho-pri­mi­ti­vistes, bien qu’il soit éga­le­ment répan­du dans d’autres milieux. Selon ce mythe, avant l’avènement de la civi­li­sa­tion, per­sonne ne tra­vaillait, les gens cueillaient sim­ple­ment leur nour­ri­ture sur les arbres, l’avalaient tout rond et pas­saient leur temps à jouer avec les enfants et les fleurs. Les hommes et les femmes étaient égaux en droits, il n’y avait pas de mala­dies, pas de com­pé­ti­tion, pas de racisme, pas de sexisme ou d’homophobie, les gens vivaient en har­mo­nie avec les ani­maux et tout était amour, par­tage et coopération.

Ce qui pré­cède est bien évi­dem­ment une cari­ca­ture de la vision des anar­cho-pri­mi­ti­vistes. La plu­part d’entre eux — je l’espère — ne sont pas aus­si décon­nec­tés que cela de la réa­li­té. Ils en sont néan­moins rela­ti­ve­ment déta­chés, et il est grand temps que quelqu’un fasse l’exégèse de leur mythe.

Ces posi­tions, ain­si que les cita­tions fré­quentes des écrits et des actions de Kac­zyns­ki indiquent clai­re­ment une influence de celui que l’on appelle « l’Unabomber » sur le groupe mexi­cain. Cepen­dant, ce qu’ils retirent de leurs lec­tures de Max Stir­ner et d’autres théo­ri­ciens radi­caux les entraîne sur une voie bien dif­fé­rente de celle qui incite à la « révo­lu­tion » contre la socié­té tech­no-indus­trielle telle que la conce­vait Kac­zyns­ki. En effet, cette posi­tion était pré­pon­dé­rante dans les pre­miers com­mu­ni­qués d’ITS, bien qu’édulcorée ou vague­ment assu­mée, comme dans ce pas­sage tiré de leur second communiqué :

Nous n’oublions pas que Kac­zyns­ki est en QHS, iso­lé du reste du monde depuis 1996 ; s’il sor­tait de pri­son aujourd’hui, il remar­que­rait pro­ba­ble­ment que tout est (bien) pire que ce qu’il a pu obser­ver au siècle der­nier, il ver­rait à quel point la science et la tech­no­lo­gie ont pro­gres­sé dans leur sac­cage et leur per­ver­sion. Il réa­li­se­rait à quel point les gens sont aujourd’hui alié­nés par l’utilisation de la tech­no­lo­gie, qu’ils ont d’ailleurs pla­cée sur un autel, en tant que leur dieu, leur néces­si­té élé­men­taire, leur propre vie. A cet égard, le concept de « révo­lu­tion » est obso­lète, sté­rile et en déca­lage avec les idées anti-civi­li­sa­tion que nous vou­drions expri­mer. Un mot qui a lui-même été usé par dif­fé­rents groupes et indi­vi­dus à tra­vers l’histoire, dans leur quête de pou­voir, de domi­na­tion et de pré­ten­tion à se pla­cer au centre de l’univers. Un mot qui a ser­vi de rêve à tous les pro­gres­sistes qui croient qu’un jour celui-ci les libè­re­ra de leurs chaînes.

Après qu’ITS est deve­nu RS en 2014, une vive polé­mique a été enta­mée contre Edi­ciones Isu­ma­tag (EI), un site web espa­gnol pro-Kac­zyns­ki. Dans un com­mu­ni­qué inti­tu­lé, « quelques réponses concer­nant le pré­sent et NON le futur », plu­sieurs fac­tions de RS répondent aux cri­tiques d’EI concer­nant le fait qu’ils ne sou­tiennent aucun mou­ve­ment anti-tech­no­lo­gique pou­vant poten­tiel­le­ment entraî­ner un ren­ver­se­ment révo­lu­tion­naire du sys­tème tech­no-indus­triel. Dans sa réponse, RS explique qu’une telle révo­lu­tion devrait être sou­te­nue sur une longue période, et à échelle glo­bale, un évè­ne­ment n’ayant his­to­ri­que­ment aucun précédent.

D’ailleurs, selon RS, la seule révo­lu­tion ayant eu un effet trans­for­ma­teur inter­na­tio­nal fut la révo­lu­tion indus­trielle. Attendre une révo­lu­tion dans un futur indé­fi­ni c’est n’espérer « rien de concret, que du vent ». La « révo­lu­tion » est, en un mot, impos­sible, et peut-être pas même dési­rable. RS choi­sit donc de vivre et lut­ter au pré­sent contre la domes­ti­ca­tion et la subjugation :

Lorsqu’ITS (à l’époque), ou les fac­tions de RS, ont décla­ré ne rien attendre des attaques que nous entre­pre­nons, nous fai­sons réfé­rence à ce que l’on asso­cie spé­ci­fi­que­ment au « révo­lu­tion­naire » ou à « ce qui est trans­cen­dan­tal dans la lutte ». Nous n’espérons pas la « révo­lu­tion », pas la « crise mon­diale », pas plus les « condi­tions idéales ». Nous espé­rons seule­ment sor­tir indemnes et vic­to­rieux à chaque attaque, avec tou­jours plus d’expériences pour les étapes sui­vantes qui seront tou­jours plus constantes, des­truc­trices et menaçantes.

Par consé­quent, RS consi­dère la révo­lu­tion anti-tech­no­lo­gique de Kac­zyns­ki à la fois comme illu­soire et comme une entrave à l’action extré­miste immé­diate. Le seul mode d’action accep­table aux yeux d’ITS/RS en est un où seul le pré­sent compte, un qui s’attaque à la machine tech­no­lo­gique mas­sive sans se sou­cier des effets à long terme ou des consé­quences. ITS/RS aban­donne son obli­ga­tion envers le futur au nom de vio­lentes actions indi­vi­dua­listes qui sont un « défou­le­ment » féral contre leur propre domes­ti­ca­tion. Il est clair qu’ITS/RS n’a jamais consi­dé­ré que faire autre chose soit pos­sible ou construc­tif. Ce que je vais ten­ter de mon­trer à tra­vers la suite de cet essai, c’est le che­mi­ne­ment qui les a menés à ces conclu­sions, et com­ment leur propre étude du pas­sé les a conduits à reje­ter le futur au nom d’un pré­sent sauvage.

Jusqu’à ta mort ou la mienne !

La tran­si­tion d’ITS vers sa nou­velle iden­ti­té de RS en 2014 est mar­quée par un tour­nant déci­sif vers l’histoire du Mexique. La pen­sée anti-civi­li­sa­tion, au Mexique, com­prend l’étude des siècles de résis­tance contre la civi­li­sa­tion qui exis­tait déjà avant l’arrivée des Euro­péens. Les tri­bus de chas­seurs-cueilleurs du Nord du Mexique, en par­ti­cu­lier, étaient une menace constante pour les civi­li­sa­tions qui pros­pé­raient lors de l’arrivée des Euro­péens. Bien qu’on trou­vait dans cette région du monde la domes­ti­ca­tion de plantes comme le maïs, colonne ver­té­brale de l’agriculture séden­taire à tra­vers le conti­nent, le mode de vie civi­li­sé échoua à domi­ner cer­taines régions envi­ron­nantes des empires Mésoa­mé­ri­cains pré-conquête. Même après la conquête espa­gnole de 1521, ces tri­bus du Nord, appe­lées les « Gran Chi­chi­me­ca » (Grands Chi­chi­mèques), menèrent une guerre sans mer­ci contre le déve­lop­pe­ment de l’empire. Cette guerre dura presque 40 années. RS s’inspire sub­stan­tiel­le­ment de cet évè­ne­ment his­to­rique, comme ils l’ont récem­ment expliqué :

Edi­ciones Isu­ta­mag écrit dans son texte que la confron­ta­tion directe revient à se sui­ci­der tôt ou tard, et ils ont rai­son. Mais nous avons déci­dé pour nous-mêmes, nous savons que nous connaî­trons peut-être le même sort d’emprisonnement ou de mort que les guer­riers sau­vages Chi­chi­mèques, Tana­mazt­li et Maxor­ro, comme ce qui est arri­vé aux Chi­chi­hue­ca indomp­tés Red Sleeve et Cochise. Nous le savons bien, nous avons choi­si de nous enga­ger dans une lutte à mort contre le sys­tème plu­tôt que de nous confor­mer et d’accepter la condi­tion des humains ultra­do­mes­ti­qués qu’ils essaient de nous impo­ser. Nous nous sou­ve­nons que chaque per­sonne est dif­fé­rente. Il est assez ras­su­rant pour cer­tains de se com­plaire dans l’illusion qu’un jour une grande crise se pro­duise, et qu’ils œuvre­ront alors à ce moment-là à faire effon­drer le sys­tème. Mais pour nous ce n’est PAS le cas. Nous ne sommes pas des idéa­listes, nous voyons les choses comme elles sont, ce qui nous pousse à la confron­ta­tion directe, ain­si qu’à en assu­mer les conséquences.

RS et leurs alliés ont éga­le­ment fait impri­mer des jour­naux tels que Regre­sion et Pala­bras Noci­vas, publiant à la fois leur pro­pa­gande et des infor­ma­tions sur l’histoire indi­gène des luttes contre la civi­li­sa­tion. Par exemple, en Octobre 2014, une édi­tion de Regre­sion fut publiée concer­nant la résis­tance Chi­chi­mèque contre la colo­ni­sa­tion espa­gnole et la guerre de Mix­ton du 16ème siècle. La guerre de Mix­ton fut un sou­lè­ve­ment en 1541 de peuples nou­vel­le­ment conquis contre la domi­na­tion espa­gnole dans le centre du Mexique. Ces indi­gènes étaient des agri­cul­teurs séden­taires qui étaient « retour­nés » vers un mode de vie de chas­seur-cueilleur dans les col­lines et les mon­tagnes du centre du Mexique pour com­battre les espa­gnols. L’année sui­vante, les forces indi­gènes rem­por­tèrent des vic­toires impres­sion­nantes, mais ils furent vain­cus de manière déci­sive en 1542 par une coa­li­tion d’espagnols et leurs alliés indi­gènes. Comme l’écrit l’auteur de l’article de Regre­sion :

Cin­ves­tay avait alté­ré et modi­fié géné­ti­que­ment un grand nombre de plantes anciennes et exo­tiques. Dont le chi­lague, une de nos plantes ances­trales. De nom­breux sau­vages furent sau­vés de la mort grâce à cette plante, et purent donc conti­nuer à mener leur guerre contre la civi­li­sa­tion. On peut effec­ti­ve­ment affir­mer que la guerre de Mix­ton (1540–1541), de Chi­chi­me­ca (1550–1600), et la rébel­lion de Gua­mares (1563–1568) étaient d’authentiques luttes contre la civi­li­sa­tion, la tech­no­lo­gie et le pro­grès. Les sau­vages Chi­chi­mèques ne vou­laient pas de nou­veau ni de meilleur gou­ver­ne­ment. Ils ne vou­laient ni ne défen­daient les villes ou les centres névral­giques des civi­li­sa­tions mésoa­mé­ri­caines atta­quées. Ils ne cher­chaient pas la vic­toire. Ils ne sou­hai­taient qu’attaquer ceux qui les avaient atta­qués et mena­cés. Ils cher­chaient la confron­ta­tion, d’où leur cri de guerre “Axkan kema, tehualt, nehuatl!” (Jusqu’à ta mort, ou la mienne!).

Le Chi­chi­mèque est l’archétype du “sau­vage” dans la pen­sée actuelle de RS, plus que n’importe quel autre groupe de chas­seur-cueilleur. En tant que nomades chas­seurs-cueilleurs du Nord de la civi­li­sa­tion Mésoa­mé­ri­caine, ils avaient été les enne­mis féroces des villes agri­coles séden­taires du centre du Mexique avant l’arrivée des espa­gnols. La nou­velle affi­ni­té de RS avec l’histoire des Gran Chi­chi­me­cas est le meilleur indi­ca­teur de leur virage idéo­lo­gique. Il devient alors non seule­ment néces­saire de reje­ter le pro­gres­sisme et la « révo­lu­tion » contre le sys­tème tech­no-indus­triel, mais aus­si de retour­ner vers la « sau­va­ge­rie », et d’adopter l’ethos des « sau­vages » qui s’étaient bat­tus contre la civi­li­sa­tion. RS cherche alors à pas­ser de la cri­tique à l’abandon total de l’esprit civi­li­sé, en se tour­nant vers une atti­tude qu’ils per­çoivent comme « sau­vage » et plus en har­mo­nie avec la nature, qui est le seul bien.

Le pen­chant intel­lec­tuel de RS vers une nou­velle sau­va­ge­rie semble être un résul­tat d’une étude des sources his­to­riques dis­po­nibles. Bien que ces sources tendent à décrire le Gran Chi­chi­me­ca comme un lieu inhos­pi­ta­lier et violent, il ne fait aucun doute que ces calom­nies n’ont fait qu’inspirer RS d’autant plus dans leur adop­tion d’une iden­ti­té « férale ». Le carac­tère brut de la vie de chas­seur-cueilleur dans une région aride est tou­jours lié à la liber­té à leurs yeux. Un article de recherche indé­pen­dant cité sur le blog El Tlat­lol est inti­tu­lé « Repen­ser le Nord : le Gran Chi­chi­me­ca – un dia­logue avec Andres Fabre­gas ». Un de ses pas­sages cite l’empereur aztèque pré­co­lom­bien Moc­te­zu­ma Ilhui­ca­mi­na, qui pro­non­ça ce qui suit concer­nant la réécri­ture de l’histoire aztèque :

Nous devons recons­truire notre his­toire, car nous sommes comme les Chi­chi­mèques de la val­lée du Mexique, et que cela ne peut être. Nous devrions donc effa­cer cette his­toire Chi­chi­mèque pas­sée et en construire une autre : l’histoire de notre peuple civi­li­sé du Mexique, de notre construc­tion de la grande Tenochtitlan.

Fabre­gas, dans cette inter­view, résume éga­le­ment les com­por­te­ments des aztèques et d’autres indiens civilisés :

Et effec­ti­ve­ment, les Mexi­cas, pour renon­cer au pas­sé, se détour­ner de ce pas­sé Chi­chi­mèque, ont inven­té le terme, et le concept même selon lequel les peuples du Nord, du Nord du centre du monde – étant don­né que Mexi­co est au centre du monde – sont des inci­vi­li­sés. Ils uti­li­sèrent un argu­ment qui nous sem­ble­rait anec­do­tique, mais qui était cru­cial à ce moment-là, à savoir : les Chi­chi­mèques ne savaient pas com­ment faire des Tamales, et donc encore moins com­ment les man­ger. Nous trou­vons cela anec­do­tique, mais le fait est que faire des Tamales était une trans­for­ma­tion com­plète de la nature. Un savoir impres­sion­nant concer­nant la nature. Comme un résu­mé de l’histoire cultu­relle. Ce qui revient à dire que les Chi­chi­mèques étaient inca­pables d’avoir une culture.

D’autres Mexi­cas ont annon­cé le biais euro­péen contre la vie « pri­mi­tive » des chas­seurs-cueilleurs, décri­vant le ter­ri­toire des Chi­chi­mèques aux pre­miers chro­ni­queurs espa­gnols de façon très néga­tive : « C’est un ter­ri­toire de pénu­rie, de peine, de souf­france, de fatigue, de pau­vre­té et de tour­ment, de rochers arides, un lieu d’échec, de lamen­ta­tion ; un lieu de mort, de soif, de mal­nu­tri­tion. Un lieu de faim, un lieu de mort ».

Le rejet de RS de la mor­ta­li­té semble à un cer­tain égard ins­pi­ré par ce qu’ils estiment être les atti­tudes des Chi­chi­mèques à l’encontre de la socié­té occi­den­tale chré­tienne. Par exemple, dans un com­mu­ni­qué reven­di­quant la res­pon­sa­bi­li­té d’une attaque récente sur le télé­thon natio­nal, en novembre 2014, la « fac­tion des chas­seurs noc­turnes » de RS explique : « Sans recou­rir à plus d’explications, nous ne sommes pas chré­tiens, et la noblesse ne peut nous être attri­buée ! Nous sommes des sau­vages ! Nous ne cher­chons pas ni ne défen­dons la cha­ri­té des autres ou pour les autres ! ». L’immortalité appa­rente et la féro­ci­té de la lutte est une carac­té­ris­tique com­mune connue des Chi­chi­mèques dans leur guerre contre les espa­gnols, et leurs alliés indiens chré­tiens. L’universitaire US, Phi­lip Wayne Powell, dans son livre cru­cial sur la guerre du Chi­chi­me­ca, Sol­diers, Indians, & Sil­ver (en fran­çais : Sol­dats, Indiens et Argent), explique ce qui suit concer­nant le trai­te­ment des enne­mis cap­tu­rés par les Chi­chi­mèques, lors des affrontements :

Les tor­tures que les Chi­chimèques fai­saient subir à leurs enne­mis cap­tu­rés étaient de plu­sieurs sortes. Par­fois, la poi­trine de la vic­time était ouverte, le cœur reti­ré tan­dis qu’il bat­tait encore, à la manière des sacri­fices Aztèques ; cette pra­tique était carac­té­ris­tique des tri­bus proches des peuples séden­taires du Sud. La pra­tique du Scalp était éga­le­ment répan­due au sein des Gran Chi­chi­me­cas, sou­vent alors que la vic­time était encore vivante. Les guer­riers décou­paient aus­si les par­ties géni­tales et les pla­çaient dans la bouche de leur vic­time. Ils empa­laient leurs vic­times, « à la manière des turcs ». Ils reti­raient diverses par­ties du corps, des os des jambes, des bras et des côtes, jusqu’à la mort de leurs cap­tifs ; les os étaient sou­vent por­tés en tant que tro­phées. Cer­taines vic­times étaient jetées du haut de falaises ; d’autres étaient pen­dues. Ils leurs ouvraient par­fois le dos, en arra­chant leurs ten­dons, qu’ils uti­li­saient pour lier le bout de leurs flèches. Les petits enfants, qui ne mar­chaient pas encore, étaient attra­pés par les pieds, leurs têtes fra­cas­sées contre des rochers jusqu’à ce que leur cer­veau en sorte. 

Mal­gré, et peut-être à cause de leur bar­ba­rie, les Chi­chi­mèques ne furent pas vain­cus mili­tai­re­ment, dans l’ensemble, par les espa­gnols et leurs alliés indiens asser­vis. Ils étaient des guer­riers féroces avec « l’avantage du ter­rain », et la guerre espa­gnole contre eux a duré des décen­nies, au cours du 16ème siècle. Du point de vue de Réac­tion Sau­vage, ils sont l’archétype des oppo­sants contre la civi­li­sa­tion, dans le contexte du Mexique. Dans un com­mu­ni­qué récent, cer­tains membres admettent s’être ren­dus dans les régions où ces batailles eurent lieu, afin d’interroger les locaux pour avoir plus de détails et confir­mer ce qu’ils avaient lu dans les livres d’histoire des « civi­li­sés ».

Des membres de RS, ain­si que du jour­nal Regre­sión et Edi­ciones Abo­ri­gen, résument l’importance des Chi­chi­mèques pour leur idéo­lo­gie éco-extré­miste dans une com­pi­la­tion anthro­po­lo­gique, « le lieu des sept caves » :

Chez Réac­tion Sau­vage, nous consi­dé­rons Chi­co­moz­tok [Le Lieu Des Sept Caves] comme un endroit iso­lé de la civi­li­sa­tion, un site de conver­gence de diverses tri­bus nomades sau­vages, qui repré­sente la vie pleine et sau­vage que nos ancêtres connais­saient avant qu’on les per­suade d’adopter une vie séden­taire. C’est une vision d’un pas­sé de régres­sion, un sou­ve­nir de ce que nous avons peu à peu per­du. Il sym­bo­lise à nos yeux le cli­vage d’avec notre pas­sé pri­mi­tif et donc la défense extrême de la nature sau­vage ; le feu ori­gi­nel qui sti­mule le conflit des indi­vi­dus et des groupes contre ce qui repré­sente l’artificiel et le progrès.

Les Chi­chi­mèques sont le sym­bole de l’intransigeance de RS qui va jusqu’à mou­rir dans la lutte contre une force qui détruit la nature à tra­vers la tech­no­lo­gie et la vie civi­li­sée. Il faut signa­ler que le sym­bole que repré­sente le sigle RS, d’une per­sonne indi­gène dégui­sée avec une peau de coyote et allu­mant un feu, est tiré d’un codex de Chi­co­moz­tok pré­sen­tant un guer­rier Chi­chi­mèque. La simple idée de temps est consi­dé­rée comme « trop civi­li­sée » par RS et ses alliés, et l’objectif se conçoit donc seule­ment de manière à être com­pris par un véri­table « sau­vage » :

Nous ne croyons pas en la pos­si­bi­li­té de « révo­lu­tions anti-indus­trielles », ni en des mou­ve­ments futu­ristes qui pour­raient (selon cer­tains pen­seurs) entraî­ner la chute du sys­tème arti­fi­ciel. Dans la nature sau­vage, « pos­si­ble­ment » ne compte pas, pas plus que « peut-être ». Il n’y a pas de points inter­mé­diaires, ni de points neutres. Seul existe le concret : ce qui est ou ce qui n’est pas. Il en a tou­jours été ain­si de la sur­vie, et nous sommes éga­le­ment régis par ces lois natu­relles. Le pré­sent est tout ce qu’il y a, l’ici et main­te­nant. Ten­ter de pré­dire le futur ou tra­vailler à atteindre des objec­tifs que l’on place dans le futur, est une perte de temps. Voi­là la véri­table erreur des révolutionnaires.

Conclusion : L’orgue du capitaine Vancouver, ou Comment le Nord fut conquis

Ayant par­cou­ru la tra­jec­toire idéo­lo­gique d’ITS/RS, il me faut main­te­nant éva­luer leur « sau­va­ge­rie » retrou­vée. L’aspect sus­ci­tant le plus de ques­tion­ne­ment demeure leur « anti-hagio­gra­phie » des Chi­chi­mèques. Bien qu’il soit clair que la guerre prit fin avec la domi­na­tion espa­gnole, celle-ci reste trouble dans la nar­ra­tion idéo­lo­gique de RS. S’agissait-il vrai­ment d’un « com­bat à mort » ? Les Chi­chi­mèques furent-ils tous mas­sa­crés ? Et si non, pour­quoi se ren­dirent-ils ? Pou­vons-nous même appe­ler cela une reddition ?

Ce que RS et ses alliés semblent igno­rer, c’est que – au moins d’après le livre nova­teur de Phi­lip Wayne Powell sur le sujet – la fin de la guerre des Chi­chi­mèques fut rela­ti­ve­ment paci­fique et peu dra­ma­tique. Bien que cer­tains guer­riers lut­tèrent effec­ti­ve­ment « jusqu’à la mort », il en fut autre­ment de la majo­ri­té. Il faut savoir qu’ils étaient au même niveau, voire supé­rieurs à leurs adver­saires espa­gnols (même aidés de leurs alliés indiens « séden­taires »). Et bien que de nom­breux Chi­chi­mèques furent cap­tu­rés durant la phase de la guerre que Powell appelle « la guer­ra a fue­go y a sangre » (la guerre à feu et à sang, ou plus suc­cinc­te­ment, la guerre totale), l’impasse qui s’ensuivit obli­gea les espa­gnols à chan­ger de stra­té­gie pour mettre fin aux hos­ti­li­tés. Au lieu d’utiliser une méthode de paci­fi­ca­tion encou­ra­geant l’esclavagisme des Indiens comme un moyen de paie­ment pour les mer­ce­naires, la Cou­ronne déci­da d’utiliser l’argent de la guerre pour ache­ter la loyau­té de divers chefs Chi­chi­mèques. En d’autres termes, ils les soudoyèrent :

La diplo­ma­tie de la paix devint moins com­pli­quée durant la der­nière décen­nie du 16ème siècle, lorsque les tri­bus Chi­chimèques réa­li­sèrent qu’elles pour­raient tirer pro­fit des trai­tés de paix, sans être atta­quées par les espa­gnols. Au fur et à mesure, les indiens eux-mêmes ini­tièrent des négo­cia­tions de paix, fai­sant ain­si montre d’une volon­té d’abandonner leur vie nomade et de se sédentariser.

Il nous suf­fit sim­ple­ment d’avancer de deux siècles pour obser­ver ce même pro­ces­sus plus au Nord, cette fois-ci durant la fin de la période colo­niale de la Cali­for­nie. Bien que ce der­nier exemple soit enta­ché d’une tra­gé­die encore plus impor­tante et de vio­lences et morts en masses à cause des mala­dies et de la bar­ba­rie des colons, glo­ba­le­ment, l’asservissement des Indiens de Cali­for­nie au sys­tème des mis­sions fut presque volon­taire. Comme Ran­dall Mil­li­ken l’explique dans son livre A Time of Lit­tle Choice : The Disin­te­gra­tion of Tri­bal Culture in the San Fran­cis­co Bay Area 1769–1810 (en fran­çais : « Une époque de peu de choix : la dés­in­té­gra­tion des cultures tri­bales dans la baie de San Fran­cis­co entre 1769 et 1810″) :

Les vil­la­geois de la Baie furent allé­chés par les pro­duits maté­riels et leurs pra­tiques tra­di­tion­nelles ridi­cu­li­sées par les agents occi­den­taux de la com­plexi­té tech­no­lo­gique et orga­ni­sa­tion­nelle. Des morts en masse et la menace per­ma­nente d’une vio­lence mili­taire écra­sante contre tout groupe ten­tant de s’attaquer aux Mis­sions aug­men­taient éga­le­ment la pres­sion. Est-il sur­pre­nant que les peuples tri­baux finirent par dou­ter de la valeur de leur culture native et par accep­ter l’image et la redé­fi­ni­tion d’eux-mêmes — comme igno­rants, peu-qua­li­fiés, et méri­tants cette vie de subor­di­na­tion impo­sée par de nou­velles struc­tures sociales fon­dées sur la caste — que cela impliquait ?

Dans cer­tains cas, peu de contacts furent néces­saires pour convaincre les tri­bus indi­gènes de s’asservir d’elles-mêmes au joug chré­tien espa­gnol. Dans les archives de la Mis­sion de San Juan Bau­tis­ta en Cali­for­nie, on raconte l’histoire d’un orgue appar­te­nant autre­fois au capi­taine George Vancouver :

A un moment, on raconte que l’orgue aurait sau­vé la Mis­sion, l’empêchant d’être détruite par les bel­li­queux Indiens Tulare qui des­cen­dirent sur San Juan Bau­tis­ta, mas­sa­crant des néo­phytes et chas­sant les che­vaux. Les Indiens chré­tiens récu­pèrent les che­vaux, et les Tulare, hur­lant des cris de guerre, réap­pa­rurent. Le père De La Cues­ta sor­tit pré­ci­pi­tam­ment l’orgue, et com­men­ça à furieu­se­ment action­ner la mani­velle. Le vacarme de la musique désta­bi­li­sa d’abord les indiens, puis les ravit plei­ne­ment, au point qu’ils finirent par entrer dans la Mis­sion qu’ils comp­taient aupa­ra­vant détruire.

C’est pour­quoi RS com­met une rare mais une grave erreur en consi­dé­rant cer­tains peuples comme “d’ignobles sau­vages”, com­plè­te­ment immu­ni­sés contre l’attitude et les consi­dé­ra­tions des “civi­li­sés”. Ce ne fut mani­fes­te­ment pas le cas, d’après les archives his­to­riques. Bien que les Chi­chi­mèques lut­tèrent effec­ti­ve­ment féro­ce­ment pour défendre leur mode de vie, une fois qu’ils com­prirent que les espa­gnols leur don­ne­raient des choses et ne les asser­vi­raient pas, ils choi­sirent volon­tai­re­ment, pour la plu­part, de s’associer à leurs anciens enne­mis Indiens séden­taires et de faire la paix avec l’ordre colo­nial. Fina­le­ment, Les Chi­chi­mèques et d’autres Indiens de la région fron­ta­lière ne menèrent pas une « lutte à mort » contre la civi­li­sa­tion. On ne peut donc pas leur attri­buer un dis­cours anti-civi­li­sa­tion, dont ils n’auraient pas com­pris le sens. Les peuples indi­gènes ne furent pas homo­gènes, ni ne s’allièrent entre eux de manière cohé­rente. Ils ne s’unirent pas contre une force que nous appel­le­rions « civi­li­sa­tion ». Lorsqu’ils avaient la pos­si­bi­li­té d’un com­pro­mis, au moins en ce qui concerne les Chi­chi­mèques et la Cali­for­nie colo­niale, les natifs accep­taient la fin de leur mode de vie sans trop de résistance.

L’intérêt d’ITS/RS pour leur his­toire locale, leur quête pour ancrer leur lutte dans des guerres anciennes contre la civi­li­sa­tion, sur le sol mexi­cain, est hau­te­ment admi­rable et rafrai­chis­sant dans un contexte de concepts de gauche sou­vent abs­traits. Cepen­dant, leur atti­tude concer­nant la néces­si­té d’un « retour à la sau­va­ge­rie », une sorte de table rase de la pol­lu­tion liée à la moder­ni­té et à la gauche, est un cadre intel­lec­tuel mal conçu. La seule rai­son pour laquelle nous savons que la civi­li­sa­tion est un pro­blème, c’est parce que nous l’avons vécue, et avons com­pris sa volon­té Pro­mé­théenne de contrôle de la nature. « Faire table rase » est donc bien plus dif­fi­cile que ce qu’ITS/RS prétend.

Néan­moins, même si nos ancêtres ont échoué dans leur lutte contre le Lévia­than civi­li­sé, j’estime, avec et à l’instar d’autres, qu’un tel com­bat doit conti­nuer. La rhé­to­rique qua­si-sui­ci­daire d’ITS/RS concer­nant l’affrontement de la civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle peut par­fois sem­bler exa­gé­rée, mais étant don­né la coop­ta­tion de toutes les luttes pré­cé­dentes, et l’impasse que consti­tue la gauche, il est dif­fi­cile d’argumenter contre la per­ti­nence et la conve­nance d’un tel mili­tan­tisme. Un ani­mal sau­vage peut fuir, mais lorsqu’il est accu­lé, il ne se couche pas ser­vi­le­ment ; il attaque ; même si les chances sont contre lui, même face à une mort cer­taine. Un ani­mal sau­vage ne peut être tué par la civi­li­sa­tion que s’il ne lui est d’aucune uti­li­té. Les ani­maux qui obéissent et s’arrangent avec leur maîtres illus­trent l’histoire de la domes­ti­ca­tion, et son suc­cès. Ces ani­maux qui craignent pour leur propre sur­vie, c’est ce dont la civi­li­sa­tion a besoin. Les plans et les révo­lu­tions « pour un ave­nir meilleur » peuvent très bien être des pièges dans les­quels nous tom­bons à chaque fois. Des pièges menant à la domes­ti­ca­tion et à la ser­vi­li­té, une mort durant la vie, entraî­nant rapi­de­ment de véri­tables morts en masse sur toute la planète.

Nous pou­vons cri­ti­quer les tac­tiques d’ITS/RS, leur manque d’empathie pour leurs vic­times qui sont des “dom­mages col­la­té­raux” lors de leurs attaques, leur prose théâ­trale, leur roman­tisme sadique, et ain­si de suite. Mais, au final, face au cer­cueil de la pla­nète, nous pour­rons lire, gra­vé sur sa pierre tom­bale, qu’elle périt à cause d’un mode de vie cher­chant à appor­ter la paix et la pros­pé­ri­té au prix de l’asservissement de Tout. Com­pa­rés à ce type de vio­lence, insi­dieux et dis­cret, les actes d’ITS/RS sont déri­soires, anec­do­tiques. Peut-être devrions-nous, nous aus­si, invo­quer cette « sau­va­ge­rie », cette vie insou­mise, à l’intérieur, ce non ser­viam affir­mé contre un sys­tème qui pro­met la paix au prix d’une lente ago­nie. Peut-être est-ce la rai­son pour laquelle il est écrit : « Depuis le temps de Jean-Bap­tiste jus­qu’à pré­sent, le royaume des cieux est for­cé, et ce sont les vio­lents qui s’en emparent. » (Mat­thieu 11 :12)


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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  1. A noter que Reac­cion Sal­vaje a ces­sé d’exis­ter en août 2015, bien que cer­tains de ses membres et grou­pus­cules affirment vou­loir conti­nuer leurs actions.

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