La manière dont nous nous com­por­tons est pro­fon­dé­ment influen­cée par notre expé­rience du monde, qui est pro­fon­dé­ment influen­cée par la manière dont nous per­ce­vons le monde, qui est pro­fon­dé­ment influen­cée par ce que nous croyons à son sujet.

— Der­rick Jen­sen, « The Myth of Human Supre­ma­cy » (Le mythe de la supré­ma­tie humaine)

Le regard que l’on choi­sit de por­ter sur le monde qui nous entoure découle de notre édu­ca­tion — de notre condi­tion­ne­ment, de nos connais­sances. Ce qui explique pour­quoi, mal­gré le dérou­le­ment actuel d’un véri­table drame socio-éco­lo­gique, celui-ci soit si peu dis­cu­té, à peine aper­çu, et à peine dénon­cé. Ce qui explique d’ailleurs pour­quoi ce drame peut se pro­duire en pre­mier lieu.

Les tenan­ciers du désastre de notre époque, ses acteurs les plus influents, les grands patrons de mul­ti­na­tio­nales, de banques, de fonds d’investissement, les diri­geants des super­puis­sances éta­tiques, ceux qui ont beau­coup inves­ti, qui misent gros, et qui ont donc beau­coup à perdre, pro­pagent, à tra­vers leurs nom­breux outils d’acculturation et d’enculturation (pro­grammes natio­naux d’éducation, médias, ins­ti­tu­tions cultu­relles, etc.), une cer­taine vision de notre situa­tion glo­bale. Et ce depuis des siècles.

L’école a en effet été conçue comme un outil de contrôle et de for­ma­tage au ser­vice d’oligarchies ou d’autocrates et cer­tai­ne­ment pas comme un outil d’émancipation popu­laire — exemple par­mi tant d’autres, Napo­léon Bona­parte : « Mon but prin­ci­pal, dans l’établissement d’un corps ensei­gnant, est d’avoir un moyen de diri­ger les opi­nions poli­tiques et morales ». Véri­table usine d’aliénation ins­ti­tu­tion­na­li­sée (au « pro­gramme » fixé par l’état), elle inculque des valeurs toutes plus nocives les unes que les autres (l’obéissance aveugle, le tra­vail, la com­pé­ti­tion, etc.) et enseigne l’Histoire selon l’angle des vain­queur (à pro­pos de l’é­cole, il faut lire l’ar­ticle de Carol Black sur la sco­la­ri­sa­tion du monde, que nous avons tra­duit). Le concept d’Histoire est d’ailleurs un vec­teur de l’i­déo­lo­gie des classes domi­nantes. Il marque une sépa­ra­tion entre la pré­his­toire (la majeure par­tie de l’existence humaine), peu étu­diée, pro­ba­ble­ment parce que consi­dé­rée comme peu inté­res­sante (des hommes qui gro­gnaient dans des caves, tout au plus), et l’Histoire (la vraie, l’importante, celle qui compte vrai­ment, celle dans laquelle on se doit d’entrer, façon Sar­ko­zy).

Dans son excellent livre « Zomia ou l’art de ne pas être gou­ver­né », le pro­fes­seur James C. Scott écrit que :

Les termes tra­di­tion­nels uti­li­sés en bir­man et en thaï pour le mot ‘his­toire’, res­pec­ti­ve­ment ‘yaza­win’ et ‘pho­ne­sa­va­dan’, signi­fient lit­té­ra­le­ment tous deux ‘his­toire des vain­queurs’ ou ‘chro­nique des rois’. […]

Dans la même veine, Phi­lip Sla­ter, cri­tique social états-unien, écri­vait que :

L’histoire […] est en très grande majo­ri­té, même aujourd’hui, un récit des vicis­si­tudes, des rela­tions et des dés­équi­libres créés par ceux qui sont avides de richesse, de pou­voir, et de célé­bri­té.

Quant à la presse, sa dif­fu­sion et son conte­nu ont tou­jours été contrô­lés par les pou­voirs en place, par les pos­sé­dants, depuis l’Ancien Régime et son « Pri­vi­lège du Roi » jusqu’à aujourd’hui où dix mil­liar­daires contrôlent une grande par­tie des médias fran­çais. Et si la presse est désor­mais insi­dieu­se­ment qua­li­fiée de « libre » c’est sim­ple­ment parce que la classe des domi­nants s’est ren­due compte que le men­songe et l’hypocrisie étaient de meilleurs outils de contrôle que la (menace de) vio­lence phy­sique (bien que la menace de vio­lence phy­sique et la vio­lence elle-même soient encore très uti­li­sées aujourd’­hui). La même rai­son fait que notre régime gou­ver­ne­men­tal actuel est qua­li­fié de « démo­cra­tie », que le sys­tème d’échange finan­cier est qua­li­fié de « libre mar­ché », et que les pays où tout ça a été déci­dé s’auto-qualifient de « monde libre ». La liber­té, à mesure qu’elle dis­pa­rais­sait dans les faits, était pla­car­dée et plas­tron­née par­tout.

Quand je vois une gigan­tesque sta­tue de la liber­té à l’en­trée du port d’un grand pays, je n’ai pas besoin qu’on m’ex­plique ce qu’il y a der­rière. Si on se sent obli­gé de hur­ler : « Nous sommes un peuple d’hommes libres ! », c’est uni­que­ment pour dis­si­mu­ler le fait que la liber­té est déjà fichue ou qu’elle a été tel­le­ment rognée par des cen­taines de mil­liers de lois, décrets, ordon­nances, direc­tives, règle­ments et coups de matraque qu’il ne reste plus, pour la reven­di­quer, que les voci­fé­ra­tions, les fan­fares et les déesses qui la repré­sentent.

— B. Tra­ven, « Le vais­seau des morts »

La culture, au sens large, pro­duit d’une ingé­nie­rie cultu­relle sécu­laire, éla­bo­rée par les élites et pour les élites (et pour ceux qui n’en sont pas mais sont édu­qués à vou­loir en être), condi­tionne les masses de façon à obte­nir une main d’œuvre docile et sou­mise, en véhi­cu­lant ces mêmes valeurs, en glo­ri­fiant l’idéologie de la classe domi­nante — le mythe du pro­grès. Par un gro­tesque méca­nisme de dres­sage sys­té­ma­tique récom­pen­sant les com­por­te­ments conformes aux volon­tés des élites, et par la fabri­ca­tion du consen­te­ment qui en découle, toutes les ins­ti­tu­tions et toutes les popu­la­tions se mettent au dia­pa­son — c’est ain­si qu’on dresse les chiens.

Et c’est ain­si que par­tout on vante les mérites du « déve­lop­pe­ment », du « pro­grès », et de la « civi­li­sa­tion » triom­phante.

***

Un des prin­ci­paux tra­vers de l’idéologie domi­nante — de l’idéologie des élites, qui, par un ruis­sel­le­ment cultu­rel, devient l’idéologie de leurs sujets, les masses —, est sa pro­fonde alié­na­tion vis-à-vis de la nature. Cette perte du lien avec le monde natu­rel semble aus­si ancienne que la civi­li­sa­tion (en tant que culture, que type d’or­ga­ni­sa­tion sociale et que mode de vie spé­ci­fique), dont elle est une carac­té­ris­tique essen­tielle — avec son corol­laire : le mythe de la supré­ma­tie humaine, cette idée selon laquelle l’être humain serait une créa­ture supé­rieure, toute-puis­sante, aux pré­ro­ga­tives d’essence qua­si-divine. Ain­si que Der­rick Jen­sen le rap­pelle :

Les humains civi­li­sés détruisent les terres, et ce depuis l’aube de la civi­li­sa­tion. L’un des pre­miers mythes écrits de cette culture décrit Gil­ga­mesh, défo­res­tant ce que nous appe­lons aujourd’hui l’Irak — rasant des forêts de cèdres si épaisses que la lumière du soleil ne pou­vait atteindre le sol, tout cela pour construire une grande cité, ou, plus exac­te­ment, pour que l’on retienne son nom.

Aris­tote, en son temps, écri­vait que :

Les plantes existent pour les ani­maux, et les autres ani­maux pour l’homme, les ani­maux domes­tiques pour son usage et sa nour­ri­ture, les ani­maux sau­vages, sinon tous du moins la plu­part, pour sa nour­ri­ture et d’autres secours puis­qu’il en tire vête­ments et autres ins­tru­ments. Si donc la nature ne fait rien d’i­na­che­vé ni rien en vain, il est néces­saire que ce soit pour les hommes que la nature ait fait tout cela. C’est pour­quoi, en un sens, l’art de la guerre est un art natu­rel d’ac­qui­si­tion (car l’art de la chasse est une par­tie de cet art) auquel nous devons avoir recours contre les bêtes et les hommes qui sont nés pour être com­man­dés mais n’y consentent pas : cette guerre-là est juste par nature.

& Cicé­ron :

Ce que la nature a fait de plus impé­tueux, la mer et les vents, nous seuls avons la facul­té de les domp­ter, pos­sé­dant l’art de la navi­ga­tion ; aus­si pro­fi­tons-nous et jouis­sons-nous de beau­coup de choses qu’offre la mer. Nous sommes éga­le­ment les maîtres abso­lus de celles que pré­sente la Terre. Nous jouis­sons des plaines, nous jouis­sons des mon­tagnes ; c’est à nous que sont les rivières, à nous les lacs ; c’est nous qui semons les blés, nous qui plan­tons les arbres ; c’est nous qui condui­sons l’eau dans les terres pour leur don­ner la fécon­di­té : nous arrê­tons les fleuves, nous les gui­dons, nous les détour­nons ; nos mains enfin essaient, pour ain­si dire, de faire dans la nature une nature nou­velle.

Enfin, citons Saint-Simon, qui, en 1820, écrit ce qui pour­rait tout à fait résu­mer la pen­sée des classes diri­geantes de notre époque indus­trielle :

L’objet de l’industrie est l’exploitation du globe, c’est-à-dire l’appropriation de ses pro­duits aux besoins de l’homme, et comme, en accom­plis­sant cette tâche, elle modi­fie le globe, le trans­forme, change gra­duel­le­ment les condi­tions de son exis­tence, il en résulte que par elle, l’homme par­ti­cipe, en dehors de lui-même en quelque sorte, aux mani­fes­ta­tions suc­ces­sives de la divi­ni­té, et conti­nue ain­si l’œuvre de la créa­tion. De ce point de vue, l’Industrie devient le culte.

L’antidote à ce poi­son du mythe de la supré­ma­tie humaine, qui passe sou­vent pour un huma­nisme, a été brillam­ment for­mu­lé par Claude Lévi-Strauss dans une inter­view don­née au jour­nal le Monde en 1979  :

On m’a sou­vent repro­ché d’être anti-huma­niste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce contre quoi je me suis insur­gé, et dont je res­sens pro­fon­dé­ment la noci­vi­té, c’est cette espèce d’hu­ma­nisme déver­gon­dé issu, d’une part, de la tra­di­tion judéo-chré­tienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renais­sance et du car­té­sia­nisme, qui fait de l’homme un maître, un sei­gneur abso­lu de la créa­tion.

J’ai le sen­ti­ment que toutes les tra­gé­dies que nous avons vécues, d’a­bord avec le colo­nia­lisme, puis avec le fas­cisme, enfin les camps d’ex­ter­mi­na­tion, cela s’ins­crit non en oppo­si­tion ou en contra­dic­tion avec le pré­ten­du huma­nisme sous la forme où nous le pra­ti­quons depuis plu­sieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son pro­lon­ge­ment natu­rel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même fou­lée que l’homme a com­men­cé par tra­cer la fron­tière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trou­vé ame­né à repor­ter cette fron­tière au sein de l’es­pèce humaine, sépa­rant cer­taines caté­go­ries recon­nues seules véri­ta­ble­ment humaines d’autres caté­go­ries qui subissent alors une dégra­da­tion conçue sur le même modèle qui ser­vait à dis­cri­mi­ner espèces vivantes humaines et non humaines. Véri­table péché ori­gi­nel qui pousse l’hu­ma­ni­té à l’au­to­des­truc­tion.

Le res­pect de l’homme par l’homme ne peut pas trou­ver son fon­de­ment dans cer­taines digni­tés par­ti­cu­lières que l’hu­ma­ni­té s’at­tri­bue­rait en propre, car, alors, une frac­tion de l’hu­ma­ni­té pour­ra tou­jours déci­der qu’elle incarne ces digni­tés de manière plus émi­nente que d’autres. Il fau­drait plu­tôt poser au départ une sorte d’hu­mi­li­té prin­ci­pielle ; l’homme, com­men­çant par res­pec­ter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se met­trait à l’a­bri du risque de ne pas res­pec­ter toutes les formes de vie au sein de l’hu­ma­ni­té même.

Mal­heu­reu­se­ment, il n’a été que for­mu­lé. Les classes diri­geantes n’ayant que faire de ces conseils, prin­ci­pa­le­ment parce qu’elles sou­haitent conser­ver leurs pou­voirs et leurs pri­vi­lèges, mais aus­si parce qu’elles res­tent per­sua­dées de la jus­tesse de leur croyances (qu’elles ratio­na­lisent tou­jours, de quelque manière que ce soit), à tra­vers les prin­ci­paux hauts-par­leurs cultu­rels, c’est géné­ra­le­ment le mythe de la supré­ma­tie humaine qui est véhi­cu­lé. Et dans le monde réel, dans ses actes de tous les jours, le com­por­te­ment de l’huma­ni­té civi­li­sée reflète les délires d’A­ris­tote, de Cicé­ron et de Saint-Simon, bien plus que les conseils de Lévi-Strauss.

***

Par­mi les men­songes offi­ciels sur les­quels se fonde l’idée de « pro­grès » qui est au cœur du dis­cours domi­nant, il faut sou­li­gner l’entreprise de dia­bo­li­sa­tion du pas­sé et d’exaltation du futur. Le pas­sé est pré­sen­té comme infé­rieur au pré­sent, lui-même infé­rieur au futur, selon un prin­cipe tem­po­rel d’amélioration linéaire. Construc­tion idéo­lo­gique mani­fes­te­ment fausse, ce qu’il est facile de com­prendre pour peu que l’on porte un regard un tant soit peu lucide sur notre réa­li­té, ce noir­cis­se­ment du pas­sé repose sur de mul­tiples fal­si­fi­ca­tions his­to­riques, sur ces cli­chés — engram­més dans l’in­cons­cient des masses à grands ren­forts de pro­pa­gandes cultu­relles — selon les­quels plus on remonte dans le temps, plus on plonge dans la bar­ba­rie, plus la vie humaine était courte, bru­tale, injuste, dure, mal­heu­reuse et sombre — on mou­rait d’un simple rhume, ou de vieillesse à 20 ans, ou de carences ali­men­taires, ou de vio­lences omni­pré­sentes, etc.

Autant d’ab­sur­di­tés fabri­quées de toutes pièces. Ain­si que Robert Sapols­ky, cher­cheur en neu­ro­bio­lo­gie à l’université de Stand­ford, le for­mule dans son livre « Pour­quoi les zèbres n’ont pas d’ul­cères ? », la réa­li­té est bien dif­fé­rente, puis­qu’une grande par­tie de nos pro­blèmes actuels ont vu le jour avec l’a­vè­ne­ment de l’a­gri­cul­ture, ce qui témoigne d’une dégé­né­res­cence plu­tôt que d’un pro­grès :

« L’agriculture est une inven­tion humaine assez récente, et à bien des égards, ce fut l’une des idées les plus stu­pides de tous les temps. Les chas­seurs-cueilleurs pou­vaient sub­sis­ter grâce à des mil­liers d’aliments sau­vages. L’agriculture a chan­gé tout cela, créant une dépen­dance acca­blante à quelques dizaines d’aliments domes­ti­qués, nous ren­dant vul­né­rable aux famines, aux inva­sions de sau­te­relles et aux épi­dé­mies de mil­diou. L’agriculture a per­mis l’accumulation de res­sources pro­duites en sur­abon­dance et, inévi­ta­ble­ment, à l’accumulation inéqui­table ; ain­si la socié­té fut stra­ti­fiée et divi­sée en classes, et la pau­vre­té fina­le­ment inven­tée ».

En effet, la liber­té dont l’être humain jouis­sait par le pas­sé a dimi­nué à mesure de l’expansion des pre­mières formes d’état, à l’instar de l’authenticité, de l’originalité, de l’indépendance, de l’autonomie, et de la richesse, qui carac­té­ri­saient la diver­si­té des vies et des cultures humaines ayant exis­té, et qui carac­té­risent celles des quelques peuples non-civi­li­sés qui sub­sistent encore. L’insistance sur l’augmentation de l’espérance de vie, dont il faut rap­pe­ler qu’elle ne sau­rait être un but en elle-même, et dont la plu­part des gens se font une idée fausse, fait aus­si par­tie de cette entre­prise de déni­gre­ment du pas­sé. Par ailleurs, il est gro­tesque, pré­somp­tueux et mépri­sant (à l’é­gard des temps pas­sés) de pré­tendre que la moder­ni­té et son « pro­grès » apportent le bon­heur, ce qui, au vu du mal-être mon­dia­li­sé, de l’explosion du stress, des bur­nouts, des dépres­sions, des angoisses et des troubles men­taux, des taux de sui­cides et des pres­crip­tions d’antidépresseurs, est aisé­ment contes­table.

Et pour­tant la civi­li­sa­tion indus­trielle — désor­mais pla­né­taire, s’étant impo­sée par­tout à grands ren­forts de colo­ni­sa­tions et d’impérialisme, basée sur l’esclavage sala­rial obli­ga­toire, sur un extrac­ti­visme per­ma­nent, où les richesses et les béné­fices se concentrent entre les mains d’un nombre tou­jours plus res­treint d’individus, qui a ren­du l’air can­cé­ri­gène, qui a conta­mi­né les sols, les eaux et l’atmosphère de mil­lions de pro­duits de syn­thèse par­fois extrê­me­ment toxiques, qui détruit les forêts du monde entier et rem­pli les océans de plas­tiques, dont l’expansionnisme pré­da­teur engendre actuel­le­ment la 6ème extinc­tion de masse de l’histoire de la pla­nète et un dérè­gle­ment cli­ma­tique aux consé­quences poten­tiel­le­ment dra­ma­tiques — est consi­dé­rée, idéo­lo­gie du « pro­grès » oblige, comme le pinacle de l’existence humaine.

Cette inver­sion des réa­li­tés est dénon­cée depuis long­temps. Pour prendre un exemple, voi­ci un pas­sage tiré du livre « Les temps futurs » d’Aldous Hux­ley :

Dès le début de la révo­lu­tion indus­trielle, il avait pré­vu que les hommes seraient gra­ti­fiés d’une pré­somp­tion tel­le­ment outre­cui­dante pour les miracles de leur propre tech­no­lo­gie qu’ils ne tar­de­raient pas à perdre le sens des réa­li­tés. Et c’est pré­ci­sé­ment ce qui est arri­vé. Ces misé­rables esclaves des rouages et des registres se mirent à se féli­ci­ter d’être les Vain­queurs de la Nature, vrai­ment ! En fait, bien enten­du, ils avaient sim­ple­ment ren­ver­sé l’é­qui­libre de la Nature et étaient sur le point d’en subir les consé­quences. Son­gez donc à quoi ils se sont occu­pés au cours du siècle et demi qui a pré­cé­dé la Chose. A pol­luer les rivières, à tuer tous les ani­maux sau­vages, au point de les faire dis­pa­raître, à détruire les forêts, à déla­ver la couche super­fi­cielle du sol et à la déver­ser dans la mer, à consu­mer un océan de pétrole, à gas­piller les miné­raux qu’il avait fal­lu la tota­li­té des époques géo­lo­giques pour dépo­ser. Une orgie d’imbécillité cri­mi­nelle. Et ils ont appe­lé cela le Pro­grès. Le Pro­grès ! Je vous le dis, c’é­tait une inven­tion trop fan­tas­tique pour qu’elle ait été le pro­duit d’un simple esprit humain — trop démo­nia­que­ment iro­nique ! Il a fal­lu pour cela une Aide exté­rieure. Il a fal­lu la Grâce de Bélial, qui, bien enten­du, est tou­jours offerte — du moins, à qui­conque est prêt à coopé­rer avec elle.

& bien enten­du, le dis­cours des médias et des ins­ti­tu­tions cultu­relles domi­nantes ignore volon­tiers le désastre en cours, d’où la pro­li­fé­ra­tion de sujets de diver­tis­se­ment, d’où une véri­table culture de la dis­trac­tion per­ma­nente et fré­né­tique (tout plu­tôt que par­ler de l’éléphant dans la pièce, ce qui ris­que­rait de per­tur­ber le busi­ness-as-usual, et qui mena­ce­rait donc les inté­rêts des classes diri­geantes). Il n’insiste pas sur la myriade d’exactions sociales et éco­lo­giques engen­drées par la civi­li­sa­tion indus­trielle, dont le réseau d’exploitation sexuelle et d’esclavage sala­rial qui sévit actuel­le­ment dans l’agriculture sici­lienne, au sein duquel des mil­liers de femmes sont vio­lées et bat­tues ; le réseau d’es­cla­vage moderne qui exploite près de 40 000 femmes en Ita­lie conti­nen­tale, des ita­liennes et des migrantes, dans des exploi­ta­tions viti­coles ; les épi­dé­mies de sui­cides et la pol­lu­tion mas­sive qui frappent actuel­le­ment la région de Ban­ga­lore (qua­li­fiée de capi­tale mon­diale du sui­cide) en Inde, où le « déve­lop­pe­ment » détruit les liens fami­liaux et le monde natu­rel ; l’exploitation de bur­ki­na­bés de tous âges dans les camps d’orpaillage du Bur­ki­na Faso, où ils vivent et meurent dans des condi­tions dra­ma­tiques, entre mala­ria et mala­dies liées à l’utilisation du mer­cure, au béné­fice des riches et puis­santes mul­ti­na­tio­nales des pays dits « déve­lop­pés » ; le sort des pakis­ta­nais qui se retrouvent à trier les déchets élec­tro­niques can­cé­ri­gènes des citoyens du monde libre en échange d’un salaire de misère (et de quelques mala­dies) ; l’exploitation de nica­ra­guayens sous-payés (la main d’oeuvre la moins chère d’A­mé­rique cen­trale) dans des maqui­la­do­ras, où ils confec­tionnent toutes sortes de vête­ments pour des entre­prises sou­vent nord-amé­ri­caines, coréennes ou taï­wa­naises ; les épi­dé­mies de mala­dies de civi­li­sa­tion liées à la mal­bouffe indus­trielle, qui ravagent les popu­la­tions du monde entier, dont les com­mu­nau­tés du Mexique (deuxième pays au monde en termes de taux d’o­bé­si­té et de sur­poids, après les USA), qui connait une épi­dé­mie de mala­dies liées au gras et au sucre, où 7 adultes sur 10 sont en sur­poids ou obèses, ain­si qu’1 enfant sur 3 – d’après l’Or­ga­ni­sa­tion Mon­diale de la San­té (OMS), les mexi­cains sont les pre­miers consom­ma­teurs de soda (163 litres par an, et par per­sonne), et la popu­la­tion la plus tou­chée par la mor­ta­li­té liée au dia­bète de toute l’A­mé­rique latine ; l’exploitation d’enfants et d’adultes au Mala­wi dans des plan­ta­tions de tabac (où ils contractent la « mala­die du tabac vert » par intoxi­ca­tion à la nico­tine) des­ti­né à l’exportation, au béné­fice des groupes indus­triels comme Bri­tish Ame­ri­can Tobac­co (Lucky Strike, Pal Mal, Gau­loises, …) ou Phi­lip Mor­ris Inter­na­tio­nal (Mal­bo­ro, L&M, Phi­lip Mor­ris…) ; la trans­for­ma­tion de l’Albanie en pou­belle géante (où l’on importe des déchets d’un peu par­tout pour les trai­ter, ce qui consti­tue un sec­teur très impor­tant de l’é­co­no­mie du pays, des mil­liers de gens vivent de ça, et vivent dans des décharges, ou plu­tôt meurent de ça, et meurent dans des décharges) ; dans la même veine, la trans­for­ma­tion de la ville de Guiyu en Chine, en pou­belle géante de déchets élec­tro­niques (en pro­ve­nance du monde entier), où des cen­taines de mil­liers de chi­nois, enfants et adultes, tra­vaillent à les trier, et donc en contact direct avec des cen­taines de mil­liers de tonnes de pro­duits hau­te­ment toxiques (les toxi­co­logues s’intéressent aux records mon­diaux de toxi­ci­té de Guiyu en termes de taux de can­cer, de pol­lu­tions des sols, de l’eau, etc.) ; la trans­for­ma­tion de la zone d’Ag­bog­blo­shie, au Gha­na, en pou­belle géante de déchets élec­tro­niques (en pro­ve­nance du monde entier, de France, des USA, du Royaume-Uni, etc.), où des mil­liers de gha­néens, enfants (dès 5 ans) et adultes, tra­vaillent, en échange d’un misé­rable salaire, à trier les cen­taines de mil­liers de tonnes de pro­duits hau­te­ment toxiques qui vont rui­ner leur san­té et conta­mi­ner les sols, l’air et les cours d’eau ; la trans­for­ma­tion de bien d’autres endroits, tou­jours dans des pays pauvres (Inde, Égypte, Ban­gla­desh, Phi­lip­pines, etc.) en pou­belles géantes de déchets (élec­tro­niques, plas­tiques, etc.) ; les pol­lu­tions mas­sives de la mer Médi­ter­ra­née, qui font d’elle la mer la plus pol­luée du monde, et sa sur­ex­ploi­ta­tion, qui fait d’elle un désert bleu ; la pol­lu­tion mas­sive des océans et des mers du monde entier, qui se rem­plissent de plas­tiques et d’autres pol­luants, au point que l’île d’Hen­der­son, un atoll coral­lien qui figure par­mi les endroits les plus iso­lés du monde, à mi-che­min entre l’Aus­tra­lie et l’A­mé­rique du Sud, croule sous 38 mil­lions de débris plas­tique, soit près de 18 tonnes de plas­tique et au point que d’ici 2050, il est esti­mé qu’il y aura plus de plas­tiques que de pois­sons dans les océans et que la qua­si-tota­li­té des oiseaux marins auront ingé­ré du plas­tique ; les pol­lu­tions envi­ron­ne­men­tales en Mon­go­lie (liées au « déve­lop­pe­ment » du pays et à son indus­trie minière), où des villes par­mi les plus pol­luées au monde suf­foquent dans ce que cer­tains décrivent comme « un enfer » ; les des­truc­tions des récifs coral­liens, des fonds marins et des forêts des îles de Bang­ka et Beli­tung en Indo­né­sie, où des mineurs d’étain légaux et illé­gaux risquent leur vie et perdent leur san­té pour obte­nir ce com­po­sant cru­cial des appa­reils élec­tro­niques, embour­bé dans une vase radio­ac­tive ; la des­truc­tion en cours de la grande bar­rière corail, en Aus­tra­lie, à cause du réchauf­fe­ment cli­ma­tique ; la conta­mi­na­tion des sols et des cours d’eau de plu­sieurs régions tuni­siennes, où du cad­mium et de l’uranium sont reje­tés, entre autres, par le raf­fi­nage du phos­phate qui y est extrait, avant d’être envoyé en Europe comme engrais agri­cole (raf­fi­nage qui sur­con­somme l’eau de nappes phréa­tiques et qui génère une épi­dé­mie de mala­dies plus ou moins graves sur place) ; les défo­res­ta­tions mas­sives en Afrique, en Ama­zo­nie, en Indo­né­sie, et un peu par­tout sur le globe, qui per­mettent l’expansion des mono­cul­tures de pal­miers à huile, d’hévéa, d’eucalyptus et d’autres arbres (par­fois géné­ti­que­ment modi­fiés) uti­li­sés par dif­fé­rentes indus­tries, l’expansion des plan­ta­tions de soja, et l’expansion des sur­faces des­ti­nées à l’élevage indus­triel ; l’ex­ter­mi­na­tion pla­né­taire des popu­la­tions d’in­ver­té­brés, dont les effec­tifs ont décli­né de 45% au cours des quatre der­nières décen­nies, des grands pois­sons, dont les popu­la­tions ont décli­né de 90% au cours des 60 der­nières années, des oiseaux marins, dont les popu­la­tions ont décli­né de 70% au cours des 60 der­nières années, et, plus géné­ra­le­ment, des ani­maux sau­vages, dont les popu­la­tions ont décli­né de 52% en moins de 50 ans ; comme vous le com­pre­nez peut-être, cette liste est infi­nie, ou presque. Et chaque jour le bilan s’alourdit.

Par­tout, le monde natu­rel est réduit en char­pie. Par­tout, les espèces non-humaines sont exter­mi­nées. Par­tout, ce sont les plus pauvres qui souffrent le plus — dont les peuples tri­baux qui existent et résistent encore, mais qui subissent une vio­lence inouïe et meur­trière, comme au Bré­sil (et en Papoua­sie, et en Indo­né­sie, et à tra­vers le conti­nent afri­cain, et par­tout où ils sub­sistent encore). Par­tout, le « déve­lop­pe­ment » détruit, à grande vitesse.

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Indi­vi­duel­le­ment, il nous est impos­sible de suivre. La plu­part des gens n’ont ni le temps, ni l’envie, ni la curio­si­té néces­saire pour éva­luer et appré­hen­der tout cela. Le tra­vail et le diver­tis­se­ment sont de puis­sants outils de contrôle social, et puisque les médias de masse et les prin­ci­pales ins­ti­tu­tions cultu­relles n’en parlent pas, ou si peu — en bons chiens de garde d’un sys­tème qui les récom­pense pour cela —, tout ceci est mécon­nu.

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Le monde entier se moder­nise, s’industrialise, de plus en plus de res­sources sont néces­saires pour satis­faire tou­jours plus de nou­veaux besoins arti­fi­ciels (d’où l’explosion des ventes de smart­phones en Asie, en Afrique, et ailleurs, des ventes de télé­vi­seurs, etc.).

Des entre­prises minières qui convoitent depuis long­temps les terres rares et autres mine­rais (comme l’uranium) des sous-sols groen­lan­dais — récem­ment ren­dus acces­sibles, par chance, grâce au réchauf­fe­ment cli­ma­tique qui ouvre la voie à l’industrialisation de ce pays autre­fois iso­lé et qui, acces­soi­re­ment, a entiè­re­ment détruit leur mode de vie tra­di­tion­nel ain­si que les popu­la­tions de pois­sons et des autres ani­maux marins de la région — se pré­parent main­te­nant à com­men­cer à les extraire. Une com­pa­gnie aus­tra­lo-chi­noise a d’ores et déjà obte­nu un per­mis. Les locaux semblent divi­sés vis-à-vis de ces exploi­ta­tions. Cer­tains sont pré­oc­cu­pés par les risques éco­lo­giques que cela pose. D’autres s’en foutent. Quoi qu’il en soit, les com­pa­gnies assurent que leurs extrac­tions seront res­pec­tueuses de l’en­vi­ron­ne­ment (ne riez pas) ; qui plus est, ces terres rares et autres mine­rais tout aus­si géniaux (comme l’u­ra­nium) sont extraits afin d’alimenter « l’é­co­no­mie verte » (pour fabri­quer éoliennes, voi­tures hybrides, etc.)

Ce qui nous amène à un nou­veau mythe inven­té il y a plus de 40 ans afin de désa­mor­cer le doute et la contes­ta­tion qui ger­maient à l’égard du « déve­lop­pe­ment » et du « pro­grès », afin de ras­su­rer et d’endormir les popu­la­tions qui com­men­çaient à se pré­oc­cu­per du sort réser­vé au monde natu­rel : le mythe du « déve­lop­pe­ment durable ».

A pro­pos de l’i­nu­ti­li­té et de l’i­nep­tie des alter­na­tives soi-disant vertes : https://partage-le.com/2015/03/les-illusions-vertes-ou-lart-de-se-poser-les-mauvaises-questions/

Car si l’on se cha­maille par­fois en France, et ailleurs, entre par­ti­sans de la gauche, de l’extrême-gauche, de la droite et de l’extrême-droite, on s’accorde tous en ce qui concerne des choses comme l’électrification, una­ni­me­ment consi­dé­rée comme un « pro­grès » — évi­dem­ment ! On pense tous que le « déve­lop­pe­ment » des res­sources natu­relles est une bonne chose — cela va de soi ! Le monde qu’ils appellent de leurs vœux, bien que dif­fé­rant sur des détails, est gros­so modo le même : dans tous les cas, le soi-disant « pro­grès » tech­no­lo­gique est à gar­der (télé­vi­seurs, auto­mo­biles, grille-pains, réfri­gé­ra­teurs, micro-ondes, smart­phones, ordi­na­teurs, tablettes, infra­struc­tures indus­trielles, dont l’élec­tri­ci­té, etc.). De l’extrême-gauche à l’extrême-droite, on est d’accord sur l’essentiel. Si l’on entend par­fois tel ou tel par­ti­san d’un par­ti de gauche affir­mer qu’il porte un pro­jet radi­ca­le­ment dif­fé­rent de celui de tel ou tel par­ti­san d’un par­ti de droite, ou inver­se­ment, c’est sim­ple­ment parce qu’à leurs yeux, le débat poli­tique est encap­su­lé dans un cadre droite-gauche (ou extrême-droite  extrême-gauche), auquel il se limite. Tous ceux qui s’expriment au sein de ce cadre s’accordent sur un grand nombre de pré­misses, qu’ils soient de droite ou de gauche ; tous sont les apôtres d’une même idéo­lo­gie. D’une cer­taine manière, il n’y a qu’un seul par­ti qui règne en maître dans la qua­si-tota­li­té des pays du globe : le par­ti du pro­grès et du déve­lop­pe­ment. Un par­ti unique, à peine cri­ti­qué sur la forme de ses accom­plis­se­ments.

En effet, beau­coup d’individus plus ou moins conscients d’une par­tie des pro­blèmes qu’engendrent ce pro­grès et ce déve­lop­pe­ment ne sou­haitent pas pour autant y renon­cer, car encore trop alié­nés et hyp­no­ti­sés par leurs pro­messes mira­cu­leuses. Ils adhèrent alors volon­tiers au mythe du « déve­lop­pe­ment durable », à l’idée rela­ti­ve­ment absurde et mani­fes­te­ment fausse selon laquelle il est pos­sible de tout avoir : le déve­lop­pe­ment ET l’écologie, de tout conci­lier : un sys­tème mon­dia­li­sé hau­te­ment tech­no­lo­gique ET le res­pect de l’environnement, une socié­té high-tech ultra­com­plexe pla­né­taire ET une véri­table démo­cra­tie. Ce mythe sert à pro­té­ger le sta­tu quo. Les éner­gies soi-disant renou­ve­lables sont une opé­ra­tion mar­ke­ting. Elles reposent sur l’extractivisme, sur des pra­tiques anti-éco­lo­giques et sur des infra­struc­tures indus­trielles entiè­re­ment insou­te­nables. D’ailleurs, la foca­li­sa­tion de la ques­tion éco­lo­gique sur la seule pro­blé­ma­tique de la pro­duc­tion éner­gé­tique per­met de dis­si­mu­ler l’ampleur de ce qui pose réel­le­ment pro­blème : toutes les pro­duc­tions indus­trielles sont pol­luantes, toutes sont toxiques, toutes sont insou­te­nables (de l’industrie chi­mique, à l’industrie tex­tile, en pas­sant par les indus­tries agri­cole, auto­mo­bile, élec­tro-infor­ma­tique, du jouet, de l’armement, cos­mé­tique, etc.). En d’autres termes, même si la pro­duc­tion éner­gé­tique soi-disant « verte » (les « renou­ve­lables ») était réel­le­ment éco­lo­gique (ce qu’elle n’est abso­lu­ment pas et ce qu’elle ne peut pas être), seule une infime par­tie d’un pro­blème colos­sal et gran­dis­sant serait réso­lue. Les hautes tech­no­lo­gies reposent toutes sur des pro­ces­sus simi­laires et anti-éco­lo­giques ; leur ges­tion requiert une spé­cia­li­sa­tion pous­sée, une divi­sion du tra­vail, et donc une orga­ni­sa­tion sociale très hié­rar­chi­sée (anti-démo­cra­tique).

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C’est donc au nom du « déve­lop­pe­ment », du « déve­lop­pe­ment durable » et des « éner­gies vertes » que les sous-sols du Groen­land vont être pillés, et son envi­ron­ne­ment sac­ca­gé. C’est en leurs noms qu’on « com­men­ce­ra bien­tôt à dyna­mi­ter les flancs de col­lines et à déver­ser des mil­lions de tonnes de béton pour construire deux bar­rages hydro­élec­triques géants qui sub­mer­ge­ront une région de la taille de Bue­nos Aires », en Pata­go­nie argen­tine (construc­tion qui a été sus­pen­due par la cour suprême du pays en décembre 2016, en rai­son de l’ab­sence d’é­tudes d’im­pacts sérieuses, et de ses consé­quences éco­lo­giques poten­tiel­le­ment désas­treuses pour les cours d’eaux et les espaces natu­rels de la région). C’est aus­si en leurs noms qu’un méga-bar­rage est en cours de construc­tion en Éthio­pie : le bar­rage de la Renais­sance (le 8ème plus grand du monde), lar­ge­ment dénon­cé par l’ONG Inter­na­tio­nal Rivers, en rai­son des nom­breux impacts éco­lo­giques et sociaux désas­treux que sa construc­tion et son fonc­tion­ne­ment vont engen­drer. Entre autres : détra­que­ment com­plet de l’é­co­sys­tème du Nil Bleu sur lequel il est situé (per­tur­ba­tion de ses cycles hydro­lo­giques) et donc de l’é­cou­le­ment du Nil, au point qu’en Égypte, des membres du gou­ver­ne­ment aient dis­cu­té de la pos­si­bi­li­té d’un bom­bar­de­ment aérien ou de l’or­ga­ni­sa­tion d’une mis­sion com­man­do visant à faire sau­ter le bar­rage, ain­si que l’a rap­por­té Wiki­leaks, et au point que des agri­cul­teurs égyp­tiens affirment que la construc­tion de ce bar­rage signe­ra leur arrêt de mort ; des­truc­tion de forêts entières (d’une des der­nières zones boi­sées du pays) et expul­sion de dizaines de mil­liers d’ha­bi­tants des terres sur les­quelles ils vivaient, en rai­son de l’i­non­da­tion d’une zone de près de 2000 km².

C’est régu­liè­re­ment en leurs noms que sont éla­bo­rés d’in­nom­brables pro­jets des­truc­teurs — dont tous les pro­jets de bar­rages pré­cé­dem­ment men­tion­nés, aux­quels on pour­rait ajou­ter ceux de Belo Monte en Ama­zo­nie, et d’In­ga 3, en Répu­blique démo­cra­tique du Congo, qui sont tout par­ti­cu­liè­re­ment dévas­ta­teurs, mais qui ne sont que quelques exemples par­mi tous les bar­rages qui ont été construits et que l’on construit actuel­le­ment. Si le lac de Bao­tou, dans la pro­vince chi­noise de la Mon­go­lie inté­rieure, a été ren­du hau­te­ment toxique par le trai­te­ment des terres rares (essen­tielles à bon nombre de hautes tech­no­lo­gies, dont celles soi-disant « vertes »), et si l’on y exploite des tra­vailleurs qui y laissent leurs san­tés et leurs vies, c’est encore en leurs noms. Même chose lors­qu’on abat 250 hec­tares de pinède en France, pour l’im­plan­ta­tion de la cen­trale solaire de Ces­tas (1 mil­lion de pan­neaux made in Chi­na), près de Bor­deaux, la plus grande d’Europe (un pro­jet du consor­tium Eif­fage, Schnei­der Elec­tric, Krin­ner).

Der­nier exemple, l’ex­trac­tion du lithium — métal extrê­me­ment uti­li­sé dans le domaine des éner­gies « renou­ve­lables », pour les bat­te­ries, prin­ci­pa­le­ment —, qui ravage l’en­vi­ron­ne­ment en pol­luant les sols et en épui­sant les res­sources en eau, et qui ali­mente toutes sortes de conflits sociaux.

Le monde natu­rel est aus­si sûre­ment détruit par le « déve­lop­pe­ment durable » et le déploie­ment des éner­gies soi-disant « vertes » que par toutes les autres formes que revêt le soi-disant « déve­lop­pe­ment ».

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Une autre manière de com­prendre l’in­sou­te­na­bi­li­té totale de la civi­li­sa­tion consiste à consi­dé­rer son fonc­tion­ne­ment (his­to­rique), son carac­tère expan­sion­niste, de manière abs­traite, afin d’en sai­sir les tenants et les abou­tis­sants. Il appa­rait clai­re­ment que la civi­li­sa­tion est une orga­ni­sa­tion sociale et tech­no­lo­gique en expan­sion (en crois­sance) depuis près de 6000 ans et la nais­sance de l’ur­ba­ni­sa­tion lors de la période d’U­ruk, qui ne cesse d’u­ni­for­mi­ser et de stan­dar­di­ser l’hu­ma­ni­té (et le monde) qu’elle tente d’u­ni­fier en un seul sys­tème mon­dia­li­sé — en une seule culture. En cela, la civi­li­sa­tion dif­fère radi­ca­le­ment des modes de vie non-civi­li­sés, tri­baux, des innom­brables cultures sau­vages ayant exis­té et exis­tant encore, qui n’ont pas pour objec­tif une domi­na­tion totale de tout ce qui existe. C’est pour­quoi Theo­dore Kac­zyns­ki, dans son der­nier livre, publié en août 2016, inti­tu­lé « Anti-Tech Revo­lu­tion : Why and How » (en fran­çais : « révo­lu­tion anti-tech : pour­quoi et com­ment »), d’où la longue cita­tion qui suit est tirée, décrit la civi­li­sa­tion comme un ensemble de « sys­tèmes auto­pro­pa­ga­teurs » :

Les prin­ci­paux sys­tèmes auto­pro­pa­ga­teurs humains du monde exploitent chaque oppor­tu­ni­té, uti­lisent chaque res­source et enva­hissent tous les endroits où ils peuvent trou­ver quoi que ce soit qui les assiste dans leur inces­sante quête de pou­voir. Au fur et à mesure du déve­lop­pe­ment hau­te­ment tech­no­lo­gique, de plus en plus de res­sources, qui sem­blaient autre­fois inutiles, s’avèrent ulti­me­ment utiles, et de plus en plus de lieux sont enva­his, et de plus en plus de consé­quences des­truc­trices s’ensuivent.

[…] Aus­si vrai que l’usage de dis­til­lats de pétrole dans les moteurs à com­bus­tion interne demeu­rait insoup­çon­né avant 1860, au plus tôt, tout comme l’usage de l’uranium en tant que com­bus­tible avant la décou­verte de la fis­sion nucléaire en 1938–39, ain­si que la plu­part des usages des terres rares avant les der­nières décen­nies, de futures usages d’autres res­sources, de nou­velles manières d’exploiter l’environnement, et de nou­velles niches à enva­hir pour le sys­tème tech­no­lo­gique, pré­sen­te­ment insoup­çon­nées, sont à pré­voir. En ten­tant d’évaluer les dégra­da­tions futures de notre envi­ron­ne­ment, nous ne pou­vons pas nous conten­ter de pro­je­ter dans le futur les effets des dom­mages envi­ron­ne­men­taux actuel­le­ment connus ; nous devons sup­po­ser que de nou­velles causes de dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales émer­ge­ront, que nous ne pou­vons pas encore ima­gi­ner. De plus, nous devons nous sou­ve­nir que la crois­sance tech­no­lo­gique, et avec elle, l’aggravation des dom­mages que la tech­no­lo­gie inflige à l’environnement, pren­dront de l’ampleur dans les décen­nies à venir. En consi­dé­rant tout cela, nous par­ve­nons à la conclu­sion selon laquelle, en toute pro­ba­bi­li­té, la pla­nète tout entière, ou presque, sera gra­ve­ment endom­ma­gée par le sys­tème tech­no­lo­gique.

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[…] Notre dis­cus­sion des sys­tèmes auto­pro­pa­ga­teurs ne fait que décrire en termes abs­traits et géné­raux ce qu’on observe concrè­te­ment autour de nous : des orga­ni­sa­tions, mou­ve­ments, idéo­lo­gies sont pri­son­niers d’une inces­sante lutte de pou­voir. Ceux qui ne par­viennent pas à être de bons com­pé­ti­teurs sont éli­mi­nés ou asser­vis. La lutte concerne le pou­voir sur le court terme, les com­pé­ti­teurs se sou­cient peu de leur propre sur­vie sur le long-terme, encore moins du bien-être de l’humanité ou de la bio­sphère. C’est pour­quoi les armes nucléaires n’ont pas été ban­nies, les émis­sions de dioxyde de car­bone n’ont pas été rame­nées à un niveau sûr, les res­sources de la pla­nète sont exploi­tées de manière tota­le­ment irres­pon­sable, et c’est aus­si ce qui explique pour­quoi aucune limite n’a été défi­nie pour enca­drer le déve­lop­pe­ment de tech­no­lo­gies puis­santes mais dan­ge­reuses.

Nous avons décrit ce pro­ces­sus en termes abs­traits et géné­raux afin de sou­li­gner que ce qui arrive à notre pla­nète n’est pas acci­den­tel ; que ce n’est pas le résul­tat d’une com­bi­nai­son de cir­cons­tances his­to­riques ou de défauts carac­té­ris­tiques aux êtres humains. Étant don­né la nature des sys­tèmes auto­pro­pa­ga­teurs en géné­ral, le pro­ces­sus des­truc­teur que nous voyons aujourd’hui est ren­du inévi­table par la com­bi­nai­son de deux fac­teurs : le pou­voir colos­sal de la tech­no­lo­gie moderne et la dis­po­ni­bi­li­té de moyens de trans­port et de com­mu­ni­ca­tions rapides entre n’importe quels endroits du globe.

Recon­naitre cela peut nous aider à évi­ter de perdre notre temps en de naïfs efforts. Par exemple, dans des efforts pour apprendre aux gens à éco­no­mi­ser l’énergie et les res­sources. De tels efforts n’accomplissent rien.

Cela semble incroyable que ceux qui prônent les éco­no­mies d’énergie n’aient pas remar­qué ce qui se passe : dès que de l’énergie est libé­rée par des éco­no­mies, le sys­tème-monde tech­no­lo­gique l’engloutit puis en rede­mande. Peu importe la quan­ti­té d’énergie four­nie, le sys­tème se pro­page tou­jours rapi­de­ment jusqu’à ce qu’il ait uti­li­sé toute l’énergie dis­po­nible, puis il en rede­mande encore. La même chose est vraie des autres res­sources. Le sys­tème-monde tech­no­lo­gique s’étend imman­qua­ble­ment jusqu’à atteindre une limite impo­sée par un manque de res­sources, puis il essaie d’aller au-delà de cette limite, sans égard pour les consé­quences.

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Cela s’explique par la théo­rie des sys­tèmes auto­pro­pa­ga­teurs : les orga­ni­sa­tions (ou autres sys­tèmes auto­pro­pa­ga­teurs) qui per­mettent le moins au res­pect de l’environnement d’interférer avec leur quête de pou­voir immé­diat tendent à acqué­rir plus de pou­voir que celles qui limitent leur quête de pou­voir par sou­ci des consé­quences envi­ron­ne­men­tales sur le long terme — 10 ans ou 50 ans, par exemple. Ain­si, à tra­vers un pro­ces­sus de sélec­tion natu­relle, le monde subit la domi­na­tion d’organisations qui uti­lisent au maxi­mum les res­sources dis­po­nibles afin d’augmenter leur propre pou­voir, sans se sou­cier des consé­quences sur le long terme.

[…] Tan­dis qu’une féroce com­pé­ti­tion au sein des sys­tèmes auto­pro­pa­ga­teurs aura si ample­ment et si rapi­de­ment dégra­dé le cli­mat de la Terre, la com­po­si­tion de son atmo­sphère, la com­po­si­tion de ses océans, et ain­si de suite, l’effet sur la bio­sphère sera dévas­ta­teur. Dans la par­tie IV du pré­sent cha­pitre, nous déve­lop­pe­rons davan­tage ce rai­son­ne­ment : nous ten­te­rons de démon­trer que si le déve­lop­pe­ment du sys­tème-monde tech­no­lo­gique se pour­suit sans entrave jusqu’à sa conclu­sion logique, selon toute pro­ba­bi­li­té, de la Terre il ne res­te­ra qu’un caillou déso­lé — une pla­nète sans vie, à l’exception, peut-être, d’organismes par­mi les plus simples — cer­taines bac­té­ries, algues, etc. — capables de sur­vivre dans ces condi­tions extrêmes.

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Ce qui nous ramène au fan­tasme selon lequel il serait pos­sible de tout avoir, que Der­rick Jen­sen expose brillam­ment dans son livre « End­game », dont voi­ci un extrait :

Nous fai­sons tous face à des choix. Nous pou­vons avoir des calottes gla­ciaires et des ours polaires, ou nous pou­vons avoir des auto­mo­biles. Nous pou­vons avoir des bar­rages ou nous pou­vons avoir des sau­mons. Nous pou­vons avoir des vignes irri­guées dans les com­tés de Men­do­ci­no et Sono­ma, ou nous pou­vons avoir la rivière Eel et la rivière Rus­sian. Nous pou­vons avoir le pétrole du fond des océans, ou nous pou­vons avoir des baleines. Nous pou­vons avoir des boîtes en car­ton ou nous pou­vons avoir des forêts vivantes. Nous pou­vons avoir des ordi­na­teurs et la myriade de can­cers qui accom­pagne leur fabri­ca­tion, ou nous pou­vons n’avoir aucun des deux. Nous pou­vons avoir l’électricité et un monde dévas­té par l’exploitation minière, ou nous pou­vons n’avoir aucun des deux (et ne venez pas me racon­ter de sot­tises à pro­pos du solaire : vous aurez besoin de cuivre pour le câblage, de sili­cone pour le pho­to­vol­taïque, de métaux et de plas­tiques pour les dis­po­si­tifs, qui ont besoin d’être fabri­qués et puis trans­por­tés chez vous, et ain­si de suite. Même l’énergie élec­trique solaire n’est pas sou­te­nable parce que l’électricité et tous ses attri­buts requièrent une infra­struc­ture indus­trielle). Nous pou­vons avoir des fruits, des légumes, et du café impor­tés aux États-Unis depuis l’Amérique latine, ou nous pou­vons avoir au moins quelques com­mu­nau­tés humaines et non-humaines à peu près intactes à tra­vers la région. (Je pense que ce n’est pas la peine que je rap­pelle au lec­teur que, pour prendre un exemple – par­mi bien trop – qui ne soit pas aty­pique, le gou­ver­ne­ment démo­cra­ti­que­ment élu de Jaco­bo Arbenz, au Gua­te­ma­la, a été ren­ver­sé par les États-Unis afin d’épauler la “Uni­ted fruit Com­pa­ny”, aujourd’hui appe­lée Chi­qui­ta, ce qui a entraî­né par la suite 30 ans de dic­ta­tures sou­te­nues par les États-Unis, et d’escadrons de la mort. J’ai d’ailleurs deman­dé, il y a quelques années, à un membre du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire tupa­ca­ma­ris­ta ce qu’il vou­lait pour le peuple du Pérou, et il m’a répon­du quelque chose qui va droit au cœur de la pré­sente dis­cus­sion [et au cœur de toute lutte qui ait jamais eu lieu contre la civi­li­sa­tion] : “nous devons pro­duire et dis­tri­buer notre propre nour­ri­ture. Nous savons déjà com­ment le faire. Il faut sim­ple­ment que l’on soit auto­ri­sé à le faire.”). Nous pou­vons avoir du com­merce inter­na­tio­nal, inévi­ta­ble­ment et par défi­ni­tion ain­si que par fonc­tion domi­né par d’immenses et dis­tantes enti­tés économiques/gouvernementales qui n’agissent pas (et ne peuvent pas agir) dans l’intérêt des com­mu­nau­tés, ou nous pou­vons avoir un contrôle local d’économies locales, ce qui ne peut adve­nir tant que des villes requièrent l’importation (lire : le vol) de res­sources tou­jours plus dis­tantes. Nous pou­vons avoir la civi­li­sa­tion — trop sou­vent consi­dé­rée comme la plus haute forme d’organisation sociale — qui se pro­page (qui méta­stase, dirais-je) sur toute la pla­nète, ou nous pou­vons avoir une mul­ti­pli­ci­té de cultures auto­nomes uniques car spé­ci­fi­que­ment adap­tées au ter­ri­toire d’où elles émergent. Nous pou­vons avoir des villes et tout ce qu’elles impliquent, ou nous pou­vons avoir une pla­nète habi­table. Nous pou­vons avoir le “pro­grès” et l’histoire, ou nous pou­vons avoir la sou­te­na­bi­li­té. Nous pou­vons avoir la civi­li­sa­tion, ou nous pou­vons au moins avoir la pos­si­bi­li­té d’un mode de vie qui ne soit pas basé sur le vol violent de res­sources.

Tout cela n’est abso­lu­ment pas abs­trait. C’est phy­sique. Dans un monde fini, l’importation for­cée et quo­ti­dienne de res­sources est insou­te­nable.

Mon­trez-moi com­ment la culture de la voi­ture peut coexis­ter avec la nature sau­vage, et plus par­ti­cu­liè­re­ment, com­ment le réchauf­fe­ment pla­né­taire anthro­pique peut coexis­ter avec les calottes gla­ciaires et les ours polaires. N’importe laquelle des soi-disant solu­tions du genre des voi­tures élec­triques solaires pré­sen­te­rait des pro­blèmes au moins aus­si sévères. L’électricité, par exemple, a tou­jours besoin d’être géné­rée, les bat­te­ries sont extra­or­di­nai­re­ment toxiques, et, quoi qu’il en soit, la conduite n’est pas le prin­ci­pal fac­teur de pol­lu­tion de la voi­ture : bien plus de pol­lu­tion est émise au cours de sa fabri­ca­tion qu’à tra­vers son pot d’échappement. La même chose est vraie de tous les pro­duits de la civi­li­sa­tion indus­trielle.

Nous ne pou­vons pas tout avoir. Cette croyance selon laquelle nous le pou­vons est une des choses qui nous ont pré­ci­pi­tés dans cet hor­rible endroit. Si la folie pou­vait être défi­nie comme la perte de connexion fonc­tion­nelle avec la réa­li­té phy­sique, croire que nous pou­vons tout avoir — croire que nous pou­vons simul­ta­né­ment déman­te­ler une pla­nète et y vivre ; croire que nous pou­vons per­pé­tuel­le­ment uti­li­ser plus d’énergie que ce que nous four­nit le soleil ; croire que nous pou­vons piller du monde plus que ce qu’il ne donne volon­tai­re­ment ; croire qu’un monde fini peut sou­te­nir une crois­sance infi­nie, qui plus est une crois­sance éco­no­mique infi­nie, qui consiste à conver­tir tou­jours plus d’êtres vivants en objets inertes (la pro­duc­tion indus­trielle, en son cœur, est la conver­sion du vivant — des arbres ou des mon­tagnes — en inerte — planches de bois et canettes de bière) — est incroya­ble­ment cin­glé. Cette folie se mani­feste en par­tie par un puis­sant irres­pect pour les limites et la jus­tice. Elle se mani­feste au tra­vers de la pré­ten­tion selon laquelle il n’existe ni limites, ni jus­tice. Pré­tendre que la civi­li­sa­tion peut exis­ter sans détruire son propre ter­ri­toire, ain­si que celui des autres et leurs cultures, c’est être com­plè­te­ment igno­rant de l’histoire, de la bio­lo­gie, de la ther­mo­dy­na­mique, de la morale, et de l’instinct de conser­va­tion. & c’est n’avoir prê­té abso­lu­ment aucune atten­tion aux six der­niers mil­lé­naires.

Ceux qui choi­sissent de croire en ce qu’il est pos­sible de tout avoir basent leur espé­rance sur une forme de foi (et mani­fes­te­ment pas sur le monde réel, sans quoi ils se seraient aper­çus du fait que ce qu’ils fan­tasment est fonc­tion­nel­le­ment et intrin­sè­que­ment irréa­li­sable). Une foi reli­gieuse en la toute-puis­sance de la science et du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique, en la toute-puis­sance de l’être humain, fina­le­ment ; et l’on retrouve l’hubris de la civi­li­sa­tion.

Quoi qu’il en soit, si l’on met de côté le carac­tère pro­fon­dé­ment anti-éco­lo­gique des hautes tech­no­lo­gies, ce qui échappe encore lar­ge­ment à ceux qui croient au mythe du « déve­lop­pe­ment durable » comme à tous ceux qui croient en l’idéologie du « pro­grès », c’est que l’essence même d’une socié­té de masse (qui plus est d’une socié­té de masse hau­te­ment tech­no­lo­gique), est liber­ti­cide. Ain­si que Tra­ven le sou­ligne dans le pas­sage cité plus haut, plus le fonc­tion­ne­ment d’une socié­té est rigi­di­fié par des lois, des décrets, des règle­ments, des arrê­tés, plus la liber­té est éro­dée. Plus une socié­té regroupe d’individus, plus son poten­tiel démo­cra­tique dimi­nue (ain­si que Rous­seau le com­pre­nait, la démo­cra­tie sied à un vil­lage ou à une com­mune, cer­tai­ne­ment pas à une socié­té de la taille de nos états modernes). Et plus le sys­tème tech­no­lo­gique de cette socié­té se com­plexi­fie, moins l’individu le contrôle : plus il perd en auto­no­mie, plus il en devient dépen­dant, plus son exis­tence en devient cap­tive (pour appro­fon­dir et mieux sai­sir ce phé­no­mène, lire Jacques Ellul, Ber­nard Char­bon­neau, Lewis Mum­ford, ou Ivan Illich). Sans par­ler du fait que les matières pre­mières néces­saires au déve­lop­pe­ment hau­te­ment tech­no­lo­gique, ou à la sub­sis­tance de ceux qui vivent de manière non-auto­nome, doivent bien venir de quelque part, ce qui implique l’impérialisme pré­da­teur et l’ex­pan­sion­nisme qui carac­té­risent la civi­li­sa­tion depuis des mil­lé­naires.

Si la cor­rup­tion, la pol­lu­tion, la des­truc­tion, les inéga­li­tés, les injus­tices, et tous les maux qui nous accablent, ne par­viennent pas à être endi­gués, c’est parce notre mode de vie, notre socié­té — la civi­li­sa­tion indus­trielle — ne peuvent être réfor­més. C’est parce qu’il n’y a pas de solu­tion qui per­mette de conser­ver les conforts tech­no­lo­giques modernes, les com­mo­di­tés (rela­tives) appor­tés par le « pro­grès » et le « déve­lop­pe­ment », ET de ne pas détruire la pla­nète. C’est parce qu’il est impos­sible de conci­lier l’idéologie du pro­grès et du déve­lop­pe­ment avec l’écologie et la démo­cra­tie.

Au contraire de ce que pro­meuvent les Macron du monde entier (et les Fillon, et les Hamon, et les Mélen­chon), il ne fau­drait sur­tout pas électrifier/développer/industrialiser les pays qui ne le sont pas encore, mais urgem­ment dése­lec­tri­fier/­dé-déve­lop­per/­dé­sin­dus­tria­li­ser ceux qui le sont déjà.

Comp­ter, pour cela, sur les ins­ti­tu­tions domi­nantes, ou sur un éveil des masses, c’est croire au Père Noël.

Aus­si dif­fi­cile à com­prendre que ce soit aux yeux de ceux qui sont nés dans ce bour­bier de culture pro­gres­siste et déve­lop­pe­men­tiste qu’est la civi­li­sa­tion, qui sont pro­fon­dé­ment impré­gnés de sa mytho­lo­gie toxique et de ses valeurs mal­saines (chez qui on pro­vo­que­rait une migraine à ten­ter de leur expli­quer que la télé­vi­sion, l’ordinateur, la voi­ture, inter­net, l’électrification et la civi­li­sa­tion sont mani­fes­te­ment autant de four­voie­ments), la seule manière de mettre fin à l’écocide et au sui­cide en cours, la seule manière de faire en sorte que les géné­ra­tions à venir de non-humains et d’humains connaissent un futur rela­ti­ve­ment sup­por­table (ou sim­ple­ment de faire en sorte qu’elles aient un futur), qui ne soit pas ren­du abso­lu­ment infer­nal et insup­por­table (par un détra­que­ment et une des­truc­tion trop pous­sés des éco­sys­tèmes, par un dérè­gle­ment cli­ma­tique aux consé­quences trop dévas­ta­trices, par une pol­lu­tion des sols, de l’air et des eaux qui les rendent invi­vables), consiste à pré­ci­pi­ter l’inéluctable effon­dre­ment de cette socié­té mor­ti­fère.

Nico­las Casaux

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Comments to: La dissimulation de l’écocide : le triomphe du mensonge et de la propagande (par Nicolas Casaux)
  • 11 mai 2017

    « consiste à pré­ci­pi­ter l’inéluctable effon­dre­ment de cette socié­té mor­ti­fère. » D’ACCORD mais COMMENT ?

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  • 12 mai 2017

    ne pas voter par exemple!!

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  • 13 mai 2017

    Pour les inter­es­sés du sujet le roman « le scieur du châ­teau » de Béa­trice Tra­col qui a reçu le prix Lucien Newirth pour ce livre, parle entre autre de l’é­cole, des idéo­lo­gies, « d’un pro­grès expo­nen­tiel fal­la­cieu­se­ment confon­du avec l’é­vo­lu­tion de l’hu­ma­ni­té »…

    extrait du der­nier livre de Jean Zie­gler « les che­mins d’es­pé­rance »
     » … Il n’est pas ques­tion de reve­nir ici sur les éve­ne­ments his­to­riques, sur les révo­lu­tions tech­no­lo­giques, les luttes et les déci­sions poli­tiques qui ont conduit les societes humaines à ce point paroxys­tique du capi­ta­lisme finan­cier glo­ba­li­sé. Les oli­gar­chies qui le dirigent détiennent un pou­voir qu’au­cun empe­reur, aucun pape aucun roi n’a jamais déte­nu dans l’his­toire des hommes. Elles échappent à tout contrôle éta­tique, interétatique,international, par­le­men­taire syn­di­cal ou autre. La stra­té­gie n’o­béit qu’a un seul prin­cipe : La maxi­ma­li­sa­tion du pro­fit dans le temps le plus court… »

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  • 13 mai 2017

    D’ac­cord pour ne pas voter, mais il faut en par­ler avec ceux qui votent. Il est néces­saire d’a­voir des leviers pour pro­pa­ger la conscience. En ce moment le vote est l’un de ces leviers : je n’ai jamais eu autant de dis­cus­sions appro­fon­dies avec des inter­lo­cu­teurs depuis que je me déclare ouver­te­ment oppo­sé à ce vote que l’on nous pro­pose dans la démo­cra­tie actuelle. Mais celà ne reste qu’une entrée en matière. Ensuite, il faut mon­trer à cha­cun la part qu’il occupe, que nous occu­pons tous, dans cette orga­ni­sa­tion. Et là, les esprits s’ouvrent et les vraies ques­tions sont posées. L’ar­ticle de Claude levi strauss est déci­sif dans ce qu’il nous met la res­pon­sa­bi­li­té entre nos mains. C’est clair, nous ne ver­rons pas les choses chan­ger vers un humain conscient et res­pec­tueux du monde, mais chaque seconde ou cha­cun peut appor­ter au mou­ve­ment est une vic­toire.

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  • 14 mai 2017

    Phi­lippe, à l’é­vi­dence vous refu­sez de vous remuer les méninges. Je suis per­sua­dé que vous pos­sé­dez ce talent de créa­teur, bien déve­lop­pé chez l’hu­main.
    Alors je vous en prie, cher­chez, cher­chez un peu et sur­tout n’ayez pas peur, ni honte, de ten­ter quelques trucs même s’ils vous paraissent ridi­cules. Un jour vous en serez fier !

    Alors bien sûr il y a de grosses ficelles basiques : consom­mer le moins pos­sible de pro­duits indus­triels. Et pas que la bouffe, tous les pro­duits indus­triels. Evi­tez les dou­blons : j’ai un ordi/internet mais pas de télé, j’ai un fixe mais pas de mobile.
    Nous sommes deux, nous avons une voi­ture et un vélo.
    etc.
    Tra­vailler le moins pos­sible, je veux dire entrer dans ce sys­tème de pro­duc­tion. C’est très impor­tant et vous ver­rez, c’est tel­le­ment bon. Evi­tez le sec­teur ter­tiaire qui est le plus féroce para­site.
    Sor­tez au maxi­mum de l’é­tau de la finance. Ne pre­nez jamais de cré­dit (si vous l’a­vez fait, col­lez vous quelques baffes, ça ira mieux après). Oubliez la Bourse et ses gangs de voleurs paten­tés, n’en deve­nez pas un !
    Payez en espèce dès que vous le pou­vez, lais­sez le moins de pognon pos­sible chez votre ban­quier.
    Refu­sez la déma­té­ria­li­sa­tion des ser­vices, refu­sez les nou­velles normes tech­niques, ne vous faites pas hap­per par le sys­tème de soins.
    Res­tez chez vous, ne faites pas d’en­fant sup­plé­men­taire, trou­vez des occu­pa­tions simples et jouis­sives… Ecou­tez le chant des oiseaux 🙂

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  • 15 mai 2017

    La liber­té a aus­si un fon­de­ment très maté­riel, on l’ou­blie sou­vent car les mots en démo­cra­tie viennent sou­vent mys­ti­fier la réa­li­té au sujet de la liber­té.

    En démo­cra­tie la liber­té n’existe pas ou peu et elle est assu­jet­ti au nombre d’ha­bi­tant et à leur pou­voir.

    Exemple : 100 per­sonnes dans un 3 pièces, il y a de fac­to des règles qui rem­place toutes les liber­tés, règles pour le bruit, l’ac­cès au toi­lette, l’heure du lit, par­ler, les sujets à évi­ter etc, c’est le sys­tème actuel.

    Le sum­mum de la liber­té étant une seul per­sonne dans le même 3 pieces, cette per­sonne peut pas­ser 24 heures au chiotte, écou­ter de la musique à 3 heures du matin, pas­ser d’une chambre à l’autre sans frap­per, ne se signa­ler à per­sonne etc, c’est le sys­tème natu­rel.

    In fine la vraie liber­té est une absence de démo­cra­tie cou­plé à une popu­la­tion très épar­pillée, sans élites, peu nom­breuse et cer­tai­ne­ment fru­gale, c’est le sys­tème natu­rel avant la civi­li­sa­tion.

    J’aime trop la liber­té pour croire en la démo­cra­tie.

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