L’ar­ticle suivant est une traduc­tion d’une critique du mouve­ment Extinc­tion Rebel­lion, rédi­gée par Kim Hill, une acti­viste austra­lienne. Il est possible que la branche française du mouve­ment prenne une direc­tion diffé­rente des autres branches d’Ex­tinc­tion Rebel­lion, et notam­ment des branches prin­ci­pales, britan­nique et états-unienne. Cela serait sans doute souhai­table, mais ne chan­ge­rait pas grand-chose à l’af­faire. En effet, une branche locale d’un mouve­ment formu­lant des objec­tifs contraires à ceux des branches prin­ci­pales, cela risque de ne pas très bien fonc­tion­ner, d’ajou­ter de la confu­sion à une situa­tion déjà haute­ment confuse. En outre, les branches britan­nique et états-unienne sont les plus suivies et média­ti­sées au monde.


Le mouve­ment Extinc­tion Rebel­lion (XR) s’est déployé à travers le monde, des millions de personnes défi­lant dans les rues afin de deman­der aux gouver­ne­ments qu’ils s’oc­cupent du réchauf­fe­ment clima­tique et, plus géné­ra­le­ment, de la crise écolo­gique. L’am­pleur du mouve­ment est telle qu’il est en mesure d’avoir un impact signi­fi­ca­tif sur le cours de l’His­toire, d’ap­por­ter des chan­ge­ments massifs à la struc­ture de nos socié­tés.

Cepen­dant, la nature de ce qu’il demande n’est pas claire, et mérite un examen appro­fondi. Notam­ment en raison de cette longue histoire de puis­sants inté­rêts gouver­ne­men­taux ou indus­triels appor­tant leur soutien à des mouve­ments sociaux dans l’unique but de réorien­ter ou d’orien­ter leur action afin qu’elle rejoigne leurs propres objec­tifs. Extinc­tion Rebel­lion ne fait pas excep­tion.

Avec la vie sur Terre en jeu, chaque déci­sion déter­mi­nant le fonc­tion­ne­ment de nos socié­tés doit être scru­pu­leu­se­ment étudiée. Les actions ont des consé­quences, et au point où nous en sommes, le moindre faux pas peut être catas­tro­phique. Le senti­ment selon lequel ces problèmes ont été suffi­sam­ment discu­tés et qu’il est main­te­nant temps de passer à l’ac­tion directe est compré­hen­sible. Cepen­dant, sans objec­tifs clairs et sans un plan pour les atteindre, nos actions risquent plutôt de faire empi­rer la situa­tion.

L’ex­tinc­tion des espèces et le chan­ge­ment clima­tique font partie des nombreuses consé­quences désas­treuses que génère la société indus­trielle. Vouloir agir pour mettre fin à la destruc­tion du monde natu­rel est admi­rable. Cepen­dant, se rebel­ler contre les effets sans confron­ter direc­te­ment les systèmes écono­miques et poli­tiques qui les produisent revient à trai­ter les symp­tômes plutôt que la mala­die. Cela ne fonc­tion­nera pas. S’at­taquer à un seul aspect du système, sans prendre en compte les inter­con­nexions indus­trielles et les struc­tures de gouver­nance ne peut qu’a­bou­tir à un empi­re­ment de la situa­tion.

Demande n° 2 : zéro émis­sion nette (ou « neutra­lité carbone en 2025 »)

Agir main­te­nant : Le gouver­ne­ment doit agir main­te­nant pour mettre un terme à la perte de biodi­ver­sité et rame­ner les émis­sions de gaz à effet de serre à zéro d’ici 2025. [Traduc­tion des objec­tifs de la branche britan­nique d’Ex­tinc­tion Rebel­lion, le concept de zéro émis­sion nette, de neutra­lité carbone, est cepen­dant repris par la branche française. En outre, les médias du monde entier sont bien plus suscep­tibles de s’in­té­res­ser aux objec­tifs de la branche origi­nelle du mouve­ment, la plus célèbre. NdT]

Les objec­tifs d’Ex­tinc­tion Rebel­lion sont expri­més en 3 demandes, respec­ti­ve­ment inti­tu­lées « Dire la Vérité » (Tell the Truth), « Agir Main­te­nant » (Act Now), et « Au-delà de la Poli­tique » (Beyond Poli­tics). Je commen­ce­rai par m’in­té­res­ser à leur second objec­tif parce que la neutra­lité carbone est la prin­ci­pale demande du mouve­ment, parce que ce concept aura et a déjà un énorme impact poli­tique, écono­mique et social.

Que signi­fie « zéro émis­sion nette » ? Selon les mots de Cathe­rie Abreu, direc­trice géné­rale du Réseau Action Climat : « En bref, cela signi­fie que la quan­tité de carbone que l’on émet dans l’at­mo­sphère est égale à la quan­tité absor­bée ». L’ex­pres­sion « neutre en carbone » (ou carbo­neutre) est syno­nyme de « zéro émis­sion nette ».

La neutra­lité carbone, ça n’existe pas. Il n’existe aucun moyen de « dé-brûler » des éner­gies fossiles. Cette demande, ce concept, ne vise pas à mettre un terme à l’ex­trac­tion et à la combus­tion de carbu­rants fossiles, mais à permettre à l’in­dus­trie du pétrole et du gaz de conti­nuer, au motif que quelque tech­no­lo­gie non exis­tante rendrait tout cela accep­table. XR (Extinc­tion Rebel­lion) ne spéci­fie pas comment ils prévoient d’at­teindre cet objec­tif.

Les promo­teurs de la neutra­lité carbone défendent l’échange de compen­sa­tions carbone, afin que les entre­prises puissent payer pour que le carbone qu’elles émettent soit [suppo­sé­ment] capturé ailleurs, ce qui leur évite d’avoir à véri­ta­ble­ment réduire leurs émis­sions. Cette approche crée une nouvelle indus­trie, un nouveau marché où l’on vend des crédits carbone. Les éoliennes, les barrages hydro-élec­triques, les biocar­bu­rants, les panneaux solaires, les projets d’ef­fi­ca­cité éner­gé­tique et la capture de carbone sont des crédits carbone couram­ment échan­gés. Rien de tout cela ne réduit réel­le­ment les émis­sions de carbone en pratique, au contraire, tout cela contri­bue à faire augmen­ter les émis­sions de GES (Gaz à Effet de Serre). Sous couvert d’un tel concept, une écono­mie suppo­sé­ment neutre en carbone conti­nue d’ex­traire et d’uti­li­ser des combus­tibles fossiles, tout en géné­rant des profits massifs pour des entre­prises liées à ce marché du carbone. Louis Redshaw, en charge des marchés envi­ron­ne­men­taux à Barclays Capi­tal, a prédit en 2007 que « le carbone va deve­nir le plus impor­tant marché mondial d’échange de marchan­dises, et pour­rait deve­nir le plus grand marché du monde tout court ».

La neutra­lité fait l’una­ni­mité

Cet objec­tif de neutra­lité carbone est soutenu par plus de 100 entre­prises et lobbies dans une lettre au gouver­ne­ment du Royaume-Uni, stipu­lant : « Nous voyons la menace que le chan­ge­ment clima­tique consti­tue pour nos affaires et nos inves­tis­se­ments, ainsi que les oppor­tu­ni­tés écono­miques signi­fi­ca­tives que présente un inves­tis­se­ment précoce dans le déve­lop­pe­ment de nouveaux services et marchan­dises faibles en carbone ». Parmi ces entre­prises, on retrouve Shell, Nestlé et Unile­ver. Shell qui a causé des milliers de fuites de pétrole et de déver­se­ments toxiques au Nigé­ria et à travers le monde, a exécuté des mani­fes­tants, détient 60 % du projet de pétrole de sable d’Atha­basca en Alberta, et a l’in­ten­tion de conti­nuer à extraire du pétrole pendant très long­temps. Nestlé qui profite de la conta­mi­na­tion de l’eau en vendant des bouteilles d’eau, tout en épui­sant les aqui­fères mondiaux. Unile­ver qui est respon­sable d’avoir rasé des forêts tropi­cales pour de l’huile de palme et du papier, déversé des tonnes de mercure en Inde, et engrangé des milliards en promou­vant de la malbouffe embal­lée dans du plas­tique ainsi que des produits de consom­ma­tion inutiles aux popu­la­tions les plus pauvres du monde. Toutes ces entre­prises défendent le libre marché et la priva­ti­sa­tion des biens publics, exploitent les travailleurs et ignorent les lois envi­ron­ne­men­tales dans les pays pauvres [et parfois aussi dans les pays riches, NdT]. Leur lettre est claire, ces indus­triels cherchent simple­ment à profi­ter de cette crise, non pas à mettre un terme aux destruc­tions et aux dégra­da­tions dont ils sont respon­sables.

Voici quelques-uns des alliés d’Ex­tinc­tion Rebel­lion dans cet objec­tif de neutra­lité carbone.

Quelques milliar­daires et capi­ta­listes promou­vant (et profi­tant de) cette noble cause.
“Asso­cia­tion mondiale du char­bon – Zéro émis­sion nette : nouvel objec­tif clima­tique et nouvelle chance pour le char­bon”. L’in­dus­trie du char­bon voit la neutra­lité carbone comme une bonne oppor­tu­nité d’étendre ses affaires.

L’indus­trie du nucléaire consi­dère égale­ment la campagne pour la neutra­lité carbone comme une source de réjouis­sance. Même la frac­tu­ra­tion est consi­dé­rée comme compa­tible avec cet objec­tif.

La neutra­lité carbone en pratique

Exami­nons quelques moyens censés permettre de parve­nir à la neutra­lité carbone.

Les éner­gies dites renou­ve­lables ne réduisent pas, ou si peu, la quan­tité d’éner­gie géné­rée par les combus­tibles les éner­gies fossiles, elles s’y ajoutent, et ne font rien du tout pour réduire la quan­tité de carbone dans l’at­mo­sphère. Les éoliennes et les panneaux solaires sont faits de métaux, qui sont extraits au moyen d’éner­gies fossiles [et aussi, par exemple, de sili­cium, en ce qui concerne certains panneaux solaires, sili­cium dont la produc­tion, très éner­gi­vore, repose sur l’uti­li­sa­tion de combus­tibles fossiles ; pour plus de détails, voir cet article : NdT]. Parve­nir à 100 % d’éner­gies renou­ve­lables exige­rait une quan­tité si impor­tante de certains métaux qu’il n’en existe simple­ment pas suffi­sam­ment, et l’ex­trac­tion des métaux rares est prin­ci­pa­le­ment réali­sée illé­ga­le­ment dans des zones écolo­giques sensibles, en Chine. Il existe des projets d’ex­trac­tion minière en eaux profondes pour obte­nir les mine­rais néces­saires aux panneaux solaires, éoliennes et batte­ries de voitures élec­triques. L’ex­trac­tion minière génère des destruc­tions massives, pollue forêts et rivières, parti­ci­pant à l’ex­ter­mi­na­tion des espèces (extinc­tion de masse) et aux dérè­gle­ments clima­tiques. Mais elle rapporte gros à bon nombre d’en­tre­prises [et permet l’exis­tence de la société indus­trielle tout entière, NdT], qui peuvent désor­mais prétendre à des subven­tions gouver­ne­men­tales pour alimen­ter la nouvelle écono­mie du climat. La quan­tité d’éner­gies fossiles requise pour alimen­ter les mines, la fabri­ca­tion, l’in­fra­struc­ture et la main­te­nance des tech­no­lo­gies dites renou­ve­lables finit d’ex­po­ser le mensonge que consti­tuent les carac­té­ris­tiques (« propres », « vertes » ou « renou­ve­lables ») asso­ciées à ces éner­gies. Les « parcs » éoliens et les « fermes » solaires (splen­dide novlangue) sont parfois instal­lés sur les terres de véri­tables fermes, ainsi que dans des déserts et forêts. Et l’éner­gie géné­rée ne sert pas à proté­ger des espèces en danger, mais alimente les entre­prises respon­sables de l’ex­ter­mi­na­tion massive des espèces. Ce n’est pas une solu­tion. Pas le moins du monde. Dans la logique de neutra­lité carbone de l’échange de crédits carbone, les éner­gies renou­ve­lables sont présen­tées comme une alter­na­tive à l’ex­trac­tion d’éner­gies fossiles. Elles sont en réalité un moyen d’ache­ter un « permis » de brûler encore plus de pétrole. Double arnaque et mensonges renou­ve­lables.

La compo­si­tion d’une seule éolienne de 3MW. On compte actuel­le­ment envi­ron 350 000 éoliennes dans le monde, et atteindre la consom­ma­tion d’éner­gie actuelle avec 100 % d’éner­gie éolienne néces­si­te­rait près de 4 millions d’éo­liennes. Image : The World Bank — Climate-Smart Mining: Mine­rals for Climate Action.

L’amé­lio­ra­tion de l’ef­fi­ca­cité des procé­dés indus­triels mène à une augmen­ta­tion de la quan­tité d’éner­gie consom­mée, non pas à une baisse, car une plus grande quan­tité peut être produite avec l’éner­gie dispo­nible, et plus d’éner­gie est rendue dispo­nible pour d’autres utili­sa­tions. Les indus­tries qui conver­tissent le monde vivant en merdes jetables doivent être arrê­tées, pas davan­tage subven­tion­nées pour détruire la planète plus effi­ca­ce­ment.

La refo­res­ta­tion serait un moyen formi­dable de commen­cer à répa­rer les dommages infli­gés au monde, au lieu de quoi elle est utili­sée pour étendre l’in­dus­trie du bois, qui emploie des expres­sions comme « marché du carbone fores­tier » et « défo­res­ta­tion neutre en carbone » afin de ratio­na­li­ser la destruc­tion des forêts primaires, d’ex­pul­ser leurs habi­tants, et de les rempla­cer par des plan­ta­tions. Ceux qui cherchent à tirer profit de la refo­res­ta­tion promeuvent des plan­ta­tions d’arbres géné­tique­ment modi­fiés, dépen­dantes des pesti­cides, des mono­cul­tures plan­tées par drones. Ils anti­cipent une demande crois­sante pour des produits issus du bois dans la nouvelle « bio-écono­mie ». Douze millions d’hec­tares de forêt tropi­cale ont été rasés en 2018, l’équi­valent de trente terrains de foot­ball par minute. La défo­res­ta­tion se pour­suit ainsi depuis des décen­nies, sans aucune baisse en vue. Aucun crédit carbone ou échange d’émis­sions ne peut avoir d’ef­fets tant que la destruc­tion de la forêt conti­nue. En outre, la répa­ra­tion des dommages passés ne rend pas accep­table le fait de conti­nuer à nuire. Pour que la Terre commence à recou­vrer la santé, il faut que cessent toutes les acti­vi­tés qui la dégradent.

La capture et le stockage de carbone (CSC) sont promus comme un moyen d’ex­traire le carbone émis par les acti­vi­tés indus­trielles, et de l’en­ter­rer en profon­deur. De grandes quan­ti­tés d’éner­gie et d’eau fraîche sont requises, et des polluants relâ­chés dans l’at­mo­sphère. L’objec­tif des instal­la­tions de capture de carbone actuel­le­ment opéra­tion­nelles n’est pas de stocker le dioxyde de carbone, mais de l’uti­li­ser dans un proces­sus appelé « Enhan­ced Oil Reco­very » (Extrac­tion amélio­rée de pétrole, ou « récu­pé­ra­tion assis­tée du pétrole »), qui implique d’injec­ter du CO2 dans des champs de pétrole presque épui­sés, afin d’en extraire encore plus. Avec l’échange de crédits carbone, le marché d’ex­trac­tion du pétrole devient plus profi­table, puisqu’on peut vendre les compen­sa­tions carbone. Encore une fois, la solu­tion propo­sée mène à une plus grande utili­sa­tion d’éner­gies fossiles, pas à une dimi­nu­tion. Le dioxyde de carbone stocké a de grandes chances de fuiter dans l’at­mo­sphère, de provoquer des trem­ble­ments de terre et d’as­phyxier tous les êtres vivants alen­tour. Ce titre d’ar­ticle vous dira tout ce que vous avez besoin de savoir : « La meilleure instal­la­tion de capture du carbone dans le monde émet 25 fois plus de CO2 qu’elle n’en séquestre ». La capture de carbone pour le stockage sous-terrain n’est ni tech­nique­ment, ni commer­cia­le­ment viable. En effet, elle est très risquée, et il n’existe pas de moti­va­tion finan­cière pour entre­po­ser le dioxyde de carbone. Cela requiert donc des inves­tis­se­ments gouver­ne­men­taux et des subven­tions. Ces subven­tions permettent à l’ex­trac­tion de char­bon et de gaz de deve­nir plus viables finan­ciè­re­ment, éten­dant ainsi l’in­dus­trie.

Le carbone capturé est utilisé pour extraire le pétrole, dans le programme Enhan­ced Oil Reco­very (EOR) ou Récu­pé­ra­tion Assis­tée du Pétrole (RAP). Si le site des émis­sions n’est pas à proxi­mité d’un puits de pétrole, le dioxyde de carbone doit être trans­porté en bateau, ou ache­miné par de très longs pipe­lines. Recou­rir à la capture de carbone à l’échelle des seuls États-Unis requer­rait 37 000 km de pipe­lines dédiés au dioxyde de carbone.

Les biocar­bu­rants avec capture et stockage du carbone (BECSC), dési­gnent un plan psycho­pa­thique pour raser les forêts, s’em­pa­rer des terres arables pour y faire pous­ser des plants géné­tique­ment modi­fiés, brûler les arbres et les cultures pour en faire une source d’éner­gie, et enfin enter­rer le dioxyde de carbone sous terre (c’est-à-dire l’uti­li­ser pour étendre la produc­tion de pétrole et de gaz). Cela requer­rait une quan­tité de terres presque égale à la taille de l’Aus­tra­lie, ou jusqu’à 80 % des terres arables mondiales actuelles, des tonnes d’en­grais chimiques (produits à partir d’éner­gies fossiles). Cela mène­rait à une dégra­da­tion des sols (causant encore plus d’émis­sions), des pénu­ries de nour­ri­ture, d’eau, des spolia­tions de terres, une crois­sance massive du taux d’ex­tinc­tion des espèces. Bref, à l’em­pi­re­ment tous azimuts du désastre en cours. Les promo­teurs de ce concept (les compa­gnies pétro­lières) recon­naissent qu’at­teindre leur objec­tif néces­si­tera « trois fois la produc­tion de céréales mondiale actuelle, deux fois l’uti­li­sa­tion mondiale d’eau pour l’agri­cul­ture, et vingt fois l’uti­li­sa­tion annuelle de nutri­ments ». Évidem­ment, cela se fera en majeure partie sur des terres volées aux popu­la­tions les plus pauvres, en Afrique, en Amérique du Sud ou en Asie. L’éner­gie géné­rée sera utili­sée pour produire plus d’avions de chasse, de films holly­woo­diens, de gadgets inutiles et d’ex­pan­sion urbaine. Aux États-Unis, au Royaume-Uni [et en France], on brûle d’ores et déjà des arbres pour produire de l’éner­gie « propre ». Lier la capture de carbone à l’éner­gie issue de la biomasse signi­fie que 30 % de plus d’arbres ou de cultures doivent être brûlés pour alimen­ter les instal­la­tions de capture de carbone et de stockage, afin d’iso­ler les émis­sions causées par la combus­tion. En outre, cela consti­tue un crédit carbone, c’est-à-dire (d’)un moyen de perpé­tuer les indus­tries des éner­gies fossiles. Le GIEC (dans ses 3 scéna­rios les plus probables) recom­mande d’uti­li­ser les BECCS à grande échelle afin de main­te­nir le réchauf­fe­ment sous les 2° C. Ceux qui soutiennent une imbé­ci­lité aussi crimi­nelle ont leur place en enfer, où dans l’in­ci­né­ra­teur d’une centrale à biomasse.

L’image date de 2015. Depuis, des millions de tonnes de granu­lés de bois issus de forêts états-uniennes coupées à blanc ont été impor­tés au Royaume-Uni, et brûlés à la centrale élec­trique de Drax, dans le York­shire, pour alimen­ter les maisons des citoyens. Les compa­gnies éner­gé­tiques reçoivent envi­ron 1 milliard de livres par année en subven­tions britan­niques pour géné­rer de l’élec­tri­cité à partir de biomasse. Il existe des plans pour construire d’autres centrales élec­triques fonc­tion­nant avec de la « biomasse ». Image : www.biofuel­watch.org.uk.

Voilà à quoi ressemble, en pratique, une écono­mie « décar­bo­née ». Augmen­ta­tion des extrac­tions d’éner­gies fossiles, du défri­chage des sols, des extrac­tions minières (jusqu’à neuf fois plus qu’ac­tuel­le­ment), de la pollu­tion, des guerres pour l’ac­cès aux ressources, de l’ex­ploi­ta­tion et de l’ex­ter­mi­na­tion des espèces. Tout l’argent que XR demande aux gouver­ne­ments d’in­ves­tir dans la « décar­bo­ni­sa­tion » est investi direc­te­ment dans le pétrole, le gaz, le char­bon et les entre­prises minières, afin d’étendre leurs indus­tries et d’aug­men­ter leurs profits. Le Center for Inter­na­tio­nal Envi­ron­men­tal Law (Centre pour les Lois Envi­ron­ne­men­tales Inter­na­tio­nales), dans un rapport inti­tulé « Fuel to the fire » (Du combus­tible pour le feu), explique : « Le gouver­ne­ment des États-Unis subven­tionne les recherches sur la capture et le stockage du carbone depuis 1997, et y a investi plus de 5 milliards de dollars depuis 2010 ». Les entre­prises des éner­gies fossiles défendent la neutra­lité carbone depuis quelques années main­te­nant. Elles consi­dèrent cela comme un moyen de sauver une indus­trie du char­bon en mauvaise posture, et d’aug­men­ter la demande en pétrole et gaz, puisque les éner­gies dites « renou­ve­lables » (éolien, solaire, biocar­bu­rants, etc.) et les tech­no­lo­gies de capture du carbone sont toutes dépen­dantes des éner­gies fossiles pour leur fonc­tion­ne­ment.

Ceux qui affirment qu’une écono­mie neutre en carbone est possible sont des menteurs. Toutes ces stra­té­gies émettent plus de gaz à effet de serre qu’elles n’en capturent. La deuxième demande d’Ex­tinc­tion Rebel­lion contre­dit direc­te­ment la première.

Ces approches sont utili­sées pour masquer le problème, et pour se débar­ras­ser de ses consé­quences en les impo­sant à d’autres : les popu­la­tions pauvres, les non-humains, les pays du Sud écono­mique et les géné­ra­tions futures, tout cela au nom du profit [et de la volonté de puis­sance qui fonde l’idéo­lo­gie du Progrès de la société techno-indus­trielle, NdT]. L’objec­tif ici n’est pas de main­te­nir un climat stable, ou de proté­ger des espèces en danger, mais de faire de l’argent en faisant semblant d’en avoir quelque chose à faire.

La crois­sance verte, la neutra­lité carbone et le Green New Deal (qui vise expli­ci­te­ment à stimu­ler l’éco­no­mie, y compris en soute­nant « l’ex­trac­tion des combus­tibles fossiles restants au moyen de la capture de carbone ») sont des contes de fées qui nous sont vendus par les compa­gnies éner­gé­tiques, de la poudre aux yeux, des mensonges rassu­rants qui nous promettent un avenir radieux. En réalité, tout cela ne change rien. Pire, cela perpé­tue et fait empi­rer le problème, qui s’élève déjà à 200 espèces détruites chaque jour qui passe. Avec la crois­sance écono­mique expo­nen­tielle (et donc une action clima­tique expo­nen­tielle) ce taux d’ex­tinc­tion va aussi croître expo­nen­tiel­le­ment. Grâce à l’argent des travailleurs, sous la forme de fonds de pensions, de taxes carbones et d’im­pôts pour l’ur­gence clima­tique.

La branche états-unienne de XR liste la crois­sance (« growth ») comme l’un de ses premiers objec­tifs. Image : extinc­tion­re­bel­lion.us

La tran­si­tion vers la neutra­lité carbone

On dénombre les projets de construc­tion d’ins­tal­la­tions de capture du carbone par milliers, toutes impliquant des routes, des pipe­lines, des lignes élec­triques, du trans­port mari­time, des défri­che­ments, de l’eau, de la pollu­tion, du bruit, et la destruc­tion des cultures locales, vivrières, pour les profits d’en­tre­prises, tout cela dans l’objec­tif d’ex­traire plus de pétrole. Et avec le soutien de la Rébel­lion.

Les projets de Shell d’at­teindre la neutra­lité carbone consistent à construire plus d’un milliard de voitures, recou­vrir des millions d’hec­tares de panneaux solaires, construire une nouvelle instal­la­tion de capture du carbone chaque jour au cours des prochaines années (plus de 14 000), et à faire en sorte qu’un tiers de leur consom­ma­tion actuelle de pétrole soit couverte par des biocar­bu­rants. Cela lais­se­rait une large propor­tion de la popu­la­tion humaine mondiale sans nour­ri­ture, et la majo­rité de la vie sauvage sans foyer. Ce projet équi­vaut à la fois à un géno­cide et à un écocide. Et Extinc­tion Rebel­lion veut que tout cela se produise d’ici 2025.

Essayons de former une idée de l’am­pleur de cette trans­for­ma­tion écono­mique. Un milliard de secondes équi­vaut à peu près à 32 ans. Si vous aligniez un milliard de voitures et que vous couriez dessus à la vitesse d’une voiture par seconde, vous cour­riez pendant 32 ans sans vous arrê­tez. Il s’agit de suffi­sam­ment de voitures pour faire 100 fois le tour de l’équa­teur. Vous auriez proba­ble­ment besoin de trans­for­mer des conti­nents entiers en sites miniers pour extraire tous les mine­rais requis pour les fabriquer. Et même cela ne serait pas assez, car certains des métaux terrestres rares néces­saires aux batte­ries n’existent pas en quan­tité suffi­sante. Si toutes ces voitures étaient alimen­tées par des éner­gies renou­ve­lables, imagi­nez les extrac­tions minières qui seraient néces­saires pour conti­nuer à fabriquer des éoliennes et des panneaux solaires. Peut-être plusieurs conti­nents de plus. Et d’autres devraient être recou­verts de panneaux, d’éo­liennes, de câbles élec­triques, et de postes élec­triques. Et d’autres encore devraient être consa­crés à l’ex­trac­tion du pétrole requis pour alimen­ter l’ex­trac­tion minière et la construc­tion de routes. Ce qui ne laisse aucune place pour la vie. Et tout cela pour quoi ? Pour que nous puis­sions passer nos vies bloqués dans les embou­teillages ? Ridi­cule et apoca­lyp­tique. C’est pour­tant c’est ce que les lobbyistes de la neutra­lité carbone, avec l’aide des gouver­ne­ments des États-Unis et du Royaume-Uni, ainsi que de l’Union Euro­péenne, ont déjà commencé à mettre en place.

Shell est à la pointe de la tran­si­tion éner­gé­tique, avec le gaz, les biocar­bu­rants, la capture de carbone, les éner­gies renou­ve­lables, les tech­no­lo­gies breve­tées, la vente de crédits carbones. Scena­rios thought leader­ship (Scéna­rio de direc­tion), cela désigne une volonté de déter­mi­ner le programme mondial, et de conseiller les gouver­ne­ments sur la meilleure manière dont ils pour­raient servir leur inté­rêt. Tout cela en conti­nuant leur acti­vité prin­ci­pale d’ex­trac­tion du pétrole.

Le scéna­rio de Shell et les programmes de conseils gouver­ne­men­taux semblent se porter formi­da­ble­ment, le sénat des États-Unis venant de passer de nombreuses lois, au cours des derniers mois, visant à accroitre les subven­tions des indus­triels du pétrole recou­rant à la capture du carbone, ainsi que des lois visant à subven­tion­ner la recherche et le déve­lop­pe­ment, l’éo­lien, l’éner­gie solaire, le nucléaire, le char­bon et le gaz. Et toujours plus de capture de carbone, à en juger par le programme des prochains mois.

Ceci, datant du 17 Juillet, liste quelques-unes des multiples lois propo­sant d’aug­men­ter la subven­tion des indus­tries éner­gé­tiques. Aucune objec­tion de la part des rebelles.

Le gouver­ne­ment du Royaume-Uni, selon les conseils de l’ONG Energy and Climate Intel­li­gence Unit (Unité de rensei­gne­ment sur l’éner­gie et le climat), est en train d’or­ga­ni­ser une tran­si­tion vers la « neutra­lité carbone », impliquant la capture de carbone, le nucléaire, les biocar­bu­rants, l’hy­dro­gène, l’am­mo­niac-éner­gie, l’éo­lien, l’éner­gie solaire, le pétrole, le gaz, les voitures élec­triques, les Smart Grids (« réseaux intel­li­gents »), le marché du carbone, et l’iné­vi­table crois­sance écono­mique. Ils sont en train d’of­frir de la « finance clima­tique » aux pays du Sud écono­mique afin d’im­po­ser ce désastre indus­triel à la planète entière. Mais aussi selon les conseils avisés de conseillers issus de l’in­dus­trie du pétrole ou de la finance, et avec l’ap­pui des indus­tries de la capture et du stockage du carbone, du pétrole, du gaz, des biocar­bu­rants, des éner­gies renou­ve­lables, manu­fac­tu­rières, des produits chimiques, de l’hy­dro­gène, du nucléaire, de l’avia­tion, de l’au­to­mo­bile, des extrac­tions minières et de l’agri­cul­ture.

Tiré du rapport Net Zero : The UK’s contri­bu­tion to stop­ping global warming (Neutra­lité carbone : La contri­bu­tion du Royaume-Uni pour mettre un terme au réchauf­fe­ment clima­tique), p. 140. Cela rend expli­cite le fait qu’en plus des options « avec des regrets faibles », il y a une inten­tion de mettre en place des « options spécu­la­tives », soit des tech­no­lo­gies qui sont certaines de causer des dommages sociaux et envi­ron­ne­men­taux. Et de hauts niveaux de regrets. Dont le « Direct Air Capture », l’aug­men­ta­tion de la demande en bois, la réduc­tion de la consom­ma­tion de viande et de lait de 50 % et leur rempla­ce­ment par de la viande synthé­tique, la conver­sion de terres agri­coles en champs de biocar­bu­rants, une gestion fores­tière à « courte rota­tion » (ce qui signi­fie abattre plus d’arbres), des alté­ra­tions clima­tiques augmen­tées, du char­bon à usage agri­cole, des carbu­rants synthé­tiques, de plus haut taux de CSC, ainsi qu’un déploie­ment de l’éner­gie hydro­gène plus étendu. À cette échelle, la capture de carbone et les BECCS sont seule­ment consi­dé­rés comme « faibles à moyen­ne­ment regret­tables ». Le rapport indique clai­re­ment que « les CSC sont une néces­sité et non une option ».
Plus de détails sur le plan du Royaume-Uni pour atteindre la neutra­lité carbone : des avions alimen­tés en biocar­bu­rants, du trans­port mari­time alimenté à l’am­mo­niac, des véhi­cules élec­triques ou alimen­tés à l’hy­dro­gène, et « des oppor­tu­ni­tés de crois­sance indus­trielle propre ». Tout cela dépen­dant des éner­gies fossiles.
3 Septembre : L’in­dus­trie du gaz et du pétrole a déjà commencé à étendre ses opéra­tions en réponse à l’am­bi­tion britan­nique d’at­teindre la neutra­lité carbone. « Le nouveau Centre travaillera avec le gouver­ne­ment et les indus­tries pour s’oc­cu­per de l’em­preinte écolo­gique des infra­struc­tures offshores de gaz et de pétrole tout en déve­lop­pant aussi des tech­no­lo­gies qui contri­bue­ront à la demande crois­sante pour une produc­tion d’hy­dro­gène et le stockage de carbone […]. Le ministre d’État britan­nique « pour l’éner­gie et une crois­sance propre » Kwasi Kwar­teng a déclaré : “Le secteur du pétrole et du gaz britan­nique a un rôle crucial à jouer dans le chemin du Royaume-Uni vers une écono­mie neutre en carbone d’ici 2050. Le soutien des entre­prises de l’in­dus­trie est vital afin que nous puis­sions accom­plir cette tran­si­tion éner­gé­tique vers un futur plus vert”.

L’Union Euro­péenne, conseillée par la Euro­pean Climate Foun­da­tion (Fonda­tion Euro­péenne pour le Climat), finan­cée par d’im­por­tantes entre­prises, est en train d’or­ga­ni­ser un plan simi­laire, visant à rester compé­ti­tif avec le reste du monde indus­tria­lisé. L’Union Euro­péenne a l’in­ten­tion de dédier 25 % de son budget à des « finan­ce­ments verts », visant à gérer les problèmes clima­tiques. D’autres pays indus­tria­li­sés ont aussi pour projet de parve­nir à une écono­mie décar­bo­née (neutre en carbone).

Les émis­sions propres sont aussi l’objec­tif des groupes qui ont déclaré l’ur­gence clima­tique, qui sont près d’un millier, repré­sen­tant plus de 200 millions de citoyens.

Voilà pour ce que la Rébel­lion promeut et exige de la part des gouver­ne­ments du monde.

Le plan de décar­bo­ni­sa­tion de l’Aus­tra­lie, avec les nuisances soi-disant vertes habi­tuelles : effi­ca­cité, éner­gies renou­ve­lables, nucléaire, CSC (capture et stockage du carbone), gaz, carbone fores­tier, biocar­bu­rants et crois­sance écono­mique. Clima­teWorks est finan­cée par des inves­tis­seurs dans les éner­gies fossiles.

Kim Hill


La deuxième partie de cette enquête traite des autres demandes de la Rébel­lion : exiger la vérité de la part des gouver­nants et des médias, et une assem­blée citoyenne.

Traduc­tion : William Blake, Olivier Lennaerts

Édition : Nico­las Casaux

Correc­tion : Lola Bear­zatto

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Comments to: À propos d’Ex­tinc­tion Rebel­lion – Partie 1 : zéro émis­sion nette (par Kim Hill)
  • 13 octobre 2019
  • 24 octobre 2019

    Bonjour
    J’ai beaucoup aimé votre article et je voudrais utiliser votre schema sur les eolienne dans mon propre blog. En effet en France on veut construire des eoliennes en mer et la consommation de beton que ca represente est deja contestée par les ingénieurs.

    Reply
  • 4 novembre 2019

    …/… La neutralité carbone, ça n’existe pas. Il n’existe aucun moyen de « dé-brûler » des énergies fossiles. …/…

    Avec la captation séquestration vous pouvez non seulement envisager la neutralité mais aussi de réduire la concentration de CO2 dans l’atmosphère.

    1/ plantez des arbres (captation du CO2 atmosphérique)
    2/ bruler ces arbres dans une centrale thermique (ré-émission du CO2) et production d’énergie
    3/ captation du CO2 dans les fumées
    4/ séquestration sous terre

    Cette opération permet de “pomper” le CO2 atmosphérique en surplus.

    La captation séquestration du CO2 émis par la combustion des énergies fossiles ne permet que la neutralité sans diminution de la concentration existante.

    Reply
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