Le texte qui suit est une tra­duc­tion d’un article d’un cher­cheur indé­pen­dant aus­tra­lien, Michael Bar­ker, ini­tia­le­ment publié (en anglais) à cette adresse, le 11 jan­vier 2010. Il est à la fois long et dense. On y trouve un cer­tain nombre d’a­cro­nymes et de noms d’ins­ti­tu­tions ou d’or­ga­ni­sa­tions à ral­longe. Cepen­dant, ce qu’il expose est d’une impor­tance capi­tale pour ceux qui s’in­té­ressent à l’é­co­lo­gie. L’his­toire mécon­nue qu’il met en lumière démontre clai­re­ment com­ment les divers res­pon­sables du désastre éco­lo­gique et social en cours, les prin­ci­paux inté­rêts finan­ciers, les indi­vi­dus les plus riches et puis­sants, sont par­ve­nus à coop­ter et à orga­ni­ser eux-mêmes le mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal (ou plu­tôt, un simu­lacre de mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal) cen­sé s’op­po­ser à leurs pra­tiques des­truc­trices. C’est ain­si qu’ils ont pu désa­mor­cer la pré­oc­cu­pa­tion gran­dis­sante des popu­la­tions à l’é­gard du sort réser­vé au monde natu­rel, et qu’ils ont pu pro­té­ger le sys­tème mor­ti­fère dont ils étaient et sont tou­jours les prin­ci­paux béné­fi­ciaires. Ce qu’il faut rete­nir de cet article, c’est qu’il est absurde et contre-pro­duc­tif de comp­ter sur l’O­NU ou sur ces innom­brables mou­ve­ments soi-disant éco­lo­gistes qui font la pro­mo­tion du « déve­lop­pe­ment durable » (ou de n’im­porte quel autre concept mar­ke­ting) pour pro­té­ger le monde natu­rel, et s’op­po­ser à la des­truc­ti­vi­té inhé­rente à la civi­li­sa­tion indus­trielle.


« Le capi­tal est plus qu’heureux d’intégrer le mou­ve­ment [envi­ron­ne­men­tal] grand public en tant que par­te­naire de sa ges­tion de la nature. Les grands groupes envi­ron­ne­men­taux lui offrent un triple ser­vice : de légi­ti­ma­tion, en rap­pe­lant au monde que le sys­tème fonc­tionne ; de contrôle de la déso­béis­sance popu­laire, en agis­sant en tant qu’éponge qui aspire et res­treint l’anxiété éco­lo­gique de la popu­la­tion ; et de ratio­na­li­sa­tion, en tant qu’administrateur utile afin d’introduire un cer­tain degré de contrôle et de pro­té­ger le sys­tème de ses pires ten­dances, tout en garan­tis­sant la conti­nua­tion des pro­fits ».

– Joe Kovel, 2002.

Les élites capi­ta­listes mon­diales sont depuis long­temps pas­sées maî­tresses dans l’art d’exploiter les tra­vailleurs dans leur entre­prise conti­nue de des­truc­tion du vivant. Se sou­ciant avant tout des action­naires, les prin­cipes de la ges­tion scien­ti­fique du tra­vail ont ser­vi à enchaî­ner les tra­vailleurs aux prio­ri­tés cor­po­ra­tistes afin de piller effi­ca­ce­ment la pla­nète. Ain­si, des humains sont socia­li­sés afin d’accepter comme natu­rel des impé­ra­tifs de crois­sance capi­ta­liste, qui cana­lisent l’énergie humaine dans une opé­ra­tion d’éradication de la nature. De plus, dans ce monde de réa­li­tés inver­sées, les alter­na­tives radi­cales à cet état des choses toxique sont régu­liè­re­ment consi­dé­rées comme contraires à une véri­table nature humaine ; on nous raconte que la sou­mis­sion envers une auto­ri­té arbi­traire est natu­relle, comme le fait de lais­ser une petite élite pro­fi­ter de la ges­tion cor­po­ra­tiste du vivant. Cepen­dant, tout cela n’empêche pas des gens ordi­naires de résis­ter contre une telle bru­ta­li­té. D’ailleurs, à tra­vers l’histoire, les élites diri­geantes ont régu­liè­re­ment eu à affron­ter une telle dis­si­dence. C’est pour­quoi cet article exa­mi­ne­ra cer­taines des prin­ci­pales ini­tia­tives envi­ron­ne­men­tales impul­sées par les élites, ayant ser­vi à conte­nir toute oppo­si­tion (à par­tir des années 1960).

En sou­li­gnant la manière dont les élites, main dans la main avec les Nations unies, sont par­ve­nues à gérer le ter­rain envi­ron­ne­men­tal afin de désa­mor­cer les mou­ve­ments radi­caux visant à déman­te­ler le capi­ta­lisme, j’espère que les lec­teurs com­pren­dront la futi­li­té de pla­cer leurs espoirs entre les mains de ges­tion­naires envi­ron­ne­men­taux aus­si illé­gi­times. Il n’y a qu’après que ces illu­sions auront été bri­sées que des mou­ve­ments fon­dés sur des ana­lyses radi­cales pour­ront com­men­cer à œuvrer afin de sou­te­nir la vie d’une manière juste et équi­table.

Mettre fin à la menace nucléaire ? Et la naissance d’un mouvement

L’his­to­rien de l’environnement John McCor­mick sug­gère qu’il est « cré­dible » que le Trai­té d’in­ter­dic­tion par­tielle des essais nucléaires de 1963 ait été le pre­mier accord envi­ron­ne­men­tal mon­dial. Pour­tant, para­doxa­le­ment, ain­si que les his­to­riens de la paix Frances McCrea et Geral Markle l’observent, cet accord impor­tant a mar­qué le point où « la marée de l’activisme paci­fiste a com­men­cé à bais­ser », de telle manière que « les essais nucléaires, [désor­mais] lar­ge­ment per­çus comme un pro­blème envi­ron­ne­men­tal et sani­taire plu­tôt qu’un pro­blème lié au désar­me­ment, étaient deve­nus un non-pro­blème ». D’ailleurs, la triste réa­li­té est qu’après la signa­ture de cet accord mon­dial envi­ron­ne­men­tal, « les essais nucléaires amé­ri­cains – menés dans le sous-sol, où les USA béné­fi­ciaient d’un avan­tage tech­no­lo­gique – ont gran­de­ment aug­men­té ». Le mou­ve­ment conser­va­tion­niste a donc iro­ni­que­ment célé­bré l’avènement d’un accord envi­ron­ne­men­tal qui a coïn­ci­dé avec l’affaiblissement du mou­ve­ment paci­fiste mon­dial ; le plus puis­sant mou­ve­ment qui ait jamais remis en ques­tion la légi­ti­mi­té de la prin­ci­pale source de pol­lu­tion, à savoir la guerre.

A la suite de la signa­ture du Trai­té d’in­ter­dic­tion par­tielle des essais nucléaires, McCor­mick écrit que « l’idée de menaces uni­ver­selles envers l’environnement » a été « lar­ge­ment ren­for­cée » par la publi­ca­tion du clas­sique de Rachel Car­son, Prin­temps silen­cieux (Hamil­ton, 1963). A son hon­neur, McCor­mick sou­ligne que Mur­ray Book­chin venait aus­si de publier, six mois plus tôt, un livre révo­lu­tion­naire inti­tu­lé Notre envi­ron­ne­ment syn­thé­tique (titre ori­gi­nal : Our syn­the­tic envi­ron­ment), en obser­vant que la prin­ci­pale dif­fé­rence entre les deux livres était que celui de Car­son « se concen­trait sur un seul pro­blème » (la suru­ti­li­sa­tion de pes­ti­cides), tan­dis que celui de Book­chin « exa­mi­nait un large éven­tail des effets des tech­no­lo­gies modernes, de la pol­lu­tion de l’air au lait conta­mi­né ». Natu­rel­le­ment, un livre foca­li­sé sur un seul pro­blème envi­ron­ne­men­tal omet­tant de remettre en ques­tion tous les aspects de la des­truc­tion de la faune et de la flore du monde par le capi­ta­lisme était bien plus simple à coop­ter pour les capi­ta­listes que des cri­tiques sys­té­miques telles que celles pro­po­sées par des ana­lystes radi­caux de la trempe de Book­chin.

Tan­dis que des guerres impé­ria­listes rava­geaient la terre de mil­lions d’individus, la pré­oc­cu­pa­tion pour l’environnement gagnait en ampleur durant les années 1960, par­ti­cu­liè­re­ment au sein des cercles des élites poli­tiques libé­rales. Par exemple, en juillet 1965…

…Adlai Ste­ven­son (alors ambas­sa­deurs des USA à l’ONU) pro­non­ça un dis­cours devant le conseil éco­no­mique et social des Nations Unies à Genève sur les pro­blèmes de l’urbanisation à tra­vers le monde. Dans ce dis­cours (écrit par Bar­ba­ra Ward), il uti­li­sa la méta­phore de la Terre en tant que vais­seau spa­tial sur lequel l’humanité voya­geait, et était dépen­dante de ses res­sources vul­né­rables en air et en sol. (p.80)

Il est impor­tant de pré­ci­ser que Bar­ba­ra Ward s’apprête alors à jouer un rôle clé dans la mise en place de l’agenda envi­ron­ne­men­tal cor­po­ra­tiste, et qu’avant sa mort, en 1981, elle sié­geait en tant qu’administratrice au sein de la Conser­va­tion Foun­da­tion, une orga­ni­sa­tion appuyée par la Fon­da­tion Rocke­fel­ler.

Blâmer les populations !

Quelque chose devait être fait pour sau­ver l’environnement, et ain­si que Kathe­rine Bark­ley et Steve Weiss­man le sou­lignent dans leur célèbre article de 1970 inti­tu­lé « l’Eco-establishment », les « ges­tion­naires de res­sources au ser­vice des élites prirent comme modèle d’action le mou­ve­ment états-unien pour la conser­va­tion des années 1910, par­ti­cu­liè­re­ment son approche de coopé­ra­tion entre les grandes entre­prises et le gou­ver­ne­ment ». La Conser­va­tion Foun­da­tion a été un membre clé de l’eco-establishment et a aidé (entres autres entre­prises de pro­pa­gande) à pré­pa­rer le docu­ment du Congrès pour les audiences de 1968 concer­nant la qua­li­té envi­ron­ne­men­tale de la poli­tique natio­nale, un docu­ment qui expose expli­ci­te­ment com­ment les élites comp­taient « pio­cher dans la poche du consom­ma­teur pour payer les coûts addi­tion­nels aux­quels ils feront face » à cause de la des­truc­ti­vi­té inhé­rente au capi­ta­lisme. Les groupes de conser­va­tion mis en place par les élites, ain­si que les médias de masse, s’assureront ensuite que la crois­sance de la popu­la­tion, et non le capi­ta­lisme, était pré­sen­tée comme la prin­ci­pale menace pour le vivant ; et en 1968, le Sier­ra Club (sous la direc­tion de David Bro­wer) publia le tra­vail du « néo­mal­thu­sien éhon­té » Paul Ehr­lich, inti­tu­lé La bombe popu­la­tion, qui « devint le best-sel­ler envi­ron­ne­men­tal le plus ven­du de tous les temps ».

Plus tard, les envi­ron­ne­men­ta­listes des classes diri­geantes ado­ptèrent une approche faus­se­ment holis­tique qui les aide­rait dans leur effort de ges­tion de l’environnement, et qui don­ne­rait nais­sance à un autre célèbre livre néo­mal­thu­sien, Les limites à la crois­sance [par­fois tra­duit par : « Halte à la crois­sance ? : Rap­port sur les limites de la crois­sance »] (Club de Rome, 1972). McCor­mick sou­ligne com­ment les fon­da­tions de ce livre « remontent à la fin des années 1940, lorsque Jay For­res­ter, pro­fes­seur de mana­ge­ment au Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy (MIT), entre­pris d’utiliser l’ordinateur, la prise de déci­sion façon tac­tique mili­taire, et les sys­tèmes de remon­tée de l’information afin d’étudier les forces inter­agis­santes des sys­tèmes sociaux ». Ces idées ont alors été reprises par Aure­lio Pec­cei, un consul­tant en mana­ge­ment ita­lien et pré­sident d’Oli­vet­ti, qui, en 1968, « orga­ni­sa un mee­ting de 30 éco­no­mistes, scien­ti­fiques, péda­gogues et indus­triels, à Rome » : le Club de Rome. Sous le giron de ce « Club » éli­tiste, For­res­ter recru­ta Den­nis Mea­dows, l’auteur de Les limites à la crois­sance. Les cri­tiques du Club de Rome, Robert Golub et Joe Town­send, écrivent que :

Les argu­ments des Limites à la crois­sance impliquent le besoin d’un organe inter­na­tio­nal afin de régu­ler l’économie mon­diale, mais le besoin d’un tel organe émane de l’instabilité intrin­sèque de l’économie mon­dia­li­sée – ain­si que de nom­breux étu­diants des cor­po­ra­tions mul­ti­na­tio­nales l’ont vite remar­qué. La crois­sance et l’expansion des cor­po­ra­tions mul­ti­na­tio­nales des années 60 ont dépas­sé la capa­ci­té des gou­ver­ne­ments natio­naux à régu­ler et à contrô­ler le sys­tème éco­no­mique mon­dial. Avec suf­fi­sam­ment de clair­voyance, il était pos­sible de com­prendre que l’incapacité des gou­ver­ne­ments à régu­ler l’économie mon­diale face au pou­voir gran­dis­sant des cor­po­ra­tions mul­ti­na­tio­nales serait le plus évident dans ces pays (comme l’Italie) où les gou­ver­ne­ments, en rai­son de leur fai­blesse, avaient la plus grande dif­fi­cul­té à pro­té­ger leur capi­tal ini­tial.

Amorcer le mouvement environnemental

En 1971, deux réunions ont été tenues en pré­pa­ra­tion de la Confé­rence des Nations Unies sur l’en­vi­ron­ne­ment humain (aus­si appe­lée Confé­rence de Stock­holm), la pre­mière à Fou­nex, en Suisse, et la deuxième à Can­ber­ra, en Aus­tra­lie. La réunion de Fou­nex a été orga­ni­sée par Mau­rice Strong, alors direc­teur géné­ral du Bureau de l’aide exté­rieure du Cana­da, et qui « sera nom­mé secré­taire géné­ral de la confé­rence de Stock­holm, et diri­ge­ra un comi­té pré­pa­ra­toire de 27 nations afin de pla­ni­fier et de des­si­ner l’agenda de la Confé­rence de Stock­holm ». Nota­ble­ment, lors des réunions pré­pa­ra­toires, « Strong sou­li­gna constam­ment la com­pa­ti­bi­li­té du déve­lop­pe­ment et de la qua­li­té envi­ron­ne­men­tale dans ses dis­cours pré­pa­ra­toires avec les gou­ver­ne­ments des PMD [pays les moins déve­lop­pés] ». Ces dis­cours d’élaboration d’un consen­sus ser­vaient à garan­tir que toute contro­verse soit réglée avant le prin­ci­pal évè­ne­ment afin que la confé­rence puisse être gérée effi­ca­ce­ment : « des dif­fé­rences d’opinion per­sis­tèrent, mais elles ne per­tur­bèrent pas plus que ça la confé­rence ».

Un autre outil impor­tant qui per­mit d’édifier un consen­sus poli­tique à Stock­holm fut un « rap­port non-offi­ciel qui four­nit aux délé­gués à Stock­holm la fon­da­tion intel­lec­tuelle et phi­lo­so­phique pour leur déli­bé­ra­tion », qui fut com­man­di­té par Mau­rice Strong et co-rédi­gé par Bar­ba­ra Ward et René Dubos (et exa­mi­né par un comi­té de 152 consul­tants). Le finan­ce­ment pour ce rap­port fut appor­té par la chaire Albert Schweit­zer de l’université de Colum­bia, la Banque Mon­diale et la Fon­da­tion Ford. Ce rap­port, inti­tu­lé « Only One Earth » (en fran­çais : « Une seule terre ») sera ensuite publié (Nor­ton & Com­pa­ny, 1972) « par un nou­vel ins­ti­tut de recherche, l’Institut Inter­na­tio­nal pour les Affaires Envi­ron­ne­men­tales (IIEA), créé en 1972 sous le mécé­nat de l’Institut Aspen ». L’IIEA avait déjà joué un rôle impor­tant dans les pré­pa­ra­tifs d’avant la confé­rence, il est donc signi­fi­ca­tif que « les fon­da­tions phi­lo­so­phiques de l’IIEA découlent d’une étude de fai­sa­bi­li­té de 4 mois, de février à mai 1970, orga­ni­sée par la Ander­son Foun­da­tion ».

Le copré­sident de l’IIEA, Robert O. Ander­son (pré­sident d’Atlantic Rich­field et prin­ci­pal fon­da­teur de l’Institut), pen­sait que l’Institut devrait « des­si­ner un che­min entre l’alarmisme catas­tro­phiste et ceux qui refusent de recon­naître le dan­ger clair auquel est sou­mis l’environnement humain ».

Ander­son était, et est tou­jours, un diri­geant pétro­lier impor­tant, avec d’excellents contacts dans le monde cor­po­ra­tiste, ayant ser­vi en tant que pré­sident de la Fede­ral Reserve Bank de Dal­las (1961–1964) et ayant sié­gé aux comi­tés d’administration d’autres géants cor­po­ra­tistes comme la Chase Man­hat­tan Bank, la Colum­bia Broad­cas­ting Sys­tem, et Weye­rhaeu­ser. En 1974, Ander­son était pré­sident de l’organisation des Rocke­fel­ler « Resources for the Future » [en fran­çais : Res­sources pour le futur], aux côtés d’un autre magnat du pétrole, Mau­rice Strong, qui a éga­le­ment sié­gé au conseil d’administration de la Fon­da­tion Rocke­fel­ler de 1971 à 1977.

Le programme environnemental des Capitalistes Unis

Après Stock­holm, Mau­rice Strong créa le Pro­gramme des Nations unies pour l’en­vi­ron­ne­ment (PNUE), et en 1973 « il nom­ma les diri­geants des domaines qu’il connais­sait le mieux : le busi­ness, la poli­tique et le ser­vice public inter­na­tio­nal ». Strong res­te­ra à la tête du PNUE pen­dant près de 3 ans, après quoi il sera nom­mé PDG de la com­pa­gnie natio­nale pétro­lière du Cana­da, Petro-Cana­da [à la requête du pre­mier ministre cana­dien de l’époque, Pierre Tru­deau, le père de Jus­tin Tru­deau, l’actuel pre­mier ministre, NdT]. Cepen­dant, mal­gré l’approche cor­po­ra­tiste de l’UNEP, son finan­ce­ment « a tou­jours été un pro­blème », et durant ses 8 pre­mières années, les USA en furent le prin­ci­pal sup­por­ter, en contri­buant à hau­teur de 36% de son coût de fonc­tion­ne­ment. On com­prend donc pour­quoi le PNUE, en tra­vaillant avec des groupes comme l’UICN (Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature), a adop­té une approche très conser­va­trice de la ges­tion envi­ron­ne­men­tale. Bien sûr, les fonds obte­nus de la part de fon­da­tions libé­rales ont aidé à garan­tir que ces orga­ni­sa­tions déjà conser­va­trices ne s’éloignent pas de l’agenda poli­tique de l’élite. Ray­mond Das­mann…

…se sou­vient qu’au moment où il rejoi­gnit l’UICN en 1970 en tant que diri­geant éco­lo­giste, il y avait eu trois chan­ge­ment dans l’organisation : elle avait une nou­velle direc­tion, une nou­velle struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle, et avait reçu un finan­ce­ment majeur de la part de la Fon­da­tion Ford. Ford avait sug­gé­ré le besoin d’un contrôle plus cen­tra­li­sé du siège de l’UICN sur ses acti­vi­tés. Un autre déve­lop­pe­ment signi­fi­ca­tif sou­li­gné par Das­mann était l’emphase de l’UICN concer­nant le déve­lop­pe­ment éco­no­mique ; par exemple, conser­va­tion et déve­lop­pe­ment étaient le thème de l’assemblée géné­rale de l’UICN à Banff, au Cana­da (p.196)

Trois ans après la créa­tion du PNUE, « le PNUE deman­da à l’UICN de pré­pa­rer une stra­té­gie de conser­va­tion de la faune sau­vage » ; Das­mann et Dun­can Poore pas­sèrent les années sui­vantes à tra­vailler sur des brouillons de ce docu­ment cru­cial. Lee Tal­bot, qui prit la tête de l’UICN « se rap­pelle que le pre­mier brouillon était un trai­té sur la faune sau­vage, mais que chaque nou­veau brouillon rap­pro­cha les pers­pec­tives ini­tia­le­ment oppo­sées des déve­lop­peurs et des conser­va­tion­nistes, au point que la ver­sion finale a été un consen­sus entre ces deux points de vue ». Ensuite, en 1977, à l’aide du finan­ce­ment du PNUE, l’UICN pré­pa­ra un rap­port sur une stra­té­gie mon­diale de conser­va­tion.

Publiée en mars 1980 sous la prin­ci­pale auto­ri­té de Robert Pres­cott-Allen, la Stra­té­gie mon­diale de la conser­va­tion de l’UICN était, et ce d’après ses auteurs, un com­pro­mis qui ten­tait d’établir un « accom­mo­de­ment entre la conser­va­tion et le déve­lop­pe­ment ». D’un côté, les auteurs du rap­port…

…admirent que la conser­va­tion et le déve­lop­pe­ment devaient être pré­sen­tés comme des objec­tifs com­pa­tibles. De l’autre, en se limi­tant à la conser­va­tion de la nature et des res­sources natu­relles, la stra­té­gie ne tint pas compte du fait que les pro­blèmes aux­quels l’environnement natu­rel fait face font par­tie de pro­blèmes plus vastes liés à l’environnement humain.

McCor­mick sou­ligne avec jus­tesse que « les deux sont indis­so­ciables ». Pour­tant ils le furent, ce qui four­nit une base idéo­lo­gique solide pour la ges­tion pro-capi­ta­liste de l’environnement, qui fut mise en place grâce à la coop­ta­tion de bio­lo­gistes « conser­va­tion­nistes » et grâce à la Com­mis­sion mon­diale sur l’environnement et le déve­lop­pe­ment (aus­si appe­lée Com­mis­sion Brundt­land).

Le développement soutenable de l’impérialisme écologique

Orga­ni­sée par l’ONU en 1983, et diri­gée par Gro Har­lem Brundt­land, la Com­mis­sion Brundt­land tint son pre­mier mee­ting en 1984, grâce au finan­ce­ment de dif­fé­rents gou­ver­ne­ments étran­gers et fon­da­tions libé­rales, dont la fameuse Fon­da­tion Ford. Le secré­taire géné­ral de la Com­mis­sion Brundt­land (de 1983 à 1987) et prin­ci­pal auteur de son célèbre rap­port, Our Com­mon Future (« Notre ave­nir à tous »), Jim Mac­Neill, se trou­vait être l’ancien pré­sident de l’Institut inter­na­tio­nal du déve­lop­pe­ment durable – un groupe créé par son pré­sident actuel, David Run­nal­lis, dans les années 70, avec l’aide de Bar­ba­ra Ward. Il est donc tout à fait atten­du que Mau­rice Strong ait été un membre impor­tant de la Com­mis­sion Brundt­land.

Le rap­port de la Com­mis­sion Brundt­land, Notre ave­nir à tous (Oxford Uni­ver­si­ty Press, 1987) a fait par­ler de lui parce qu’il a popu­la­ri­sé la notion trom­peuse de déve­lop­pe­ment sou­te­nable [dou­ble­ment trom­peuse en fran­çais puisqu’elle a été tra­duite par déve­lop­pe­ment durable, NdT]. A pro­pos de ce suc­cès rhé­to­rique, Brian Tokar observe que :

Asso­ciant le lan­gage de la sou­te­na­bi­li­té sur le long terme du mou­ve­ment envi­ron­ne­men­tal avec le dis­cours de « déve­lop­pe­ment » du néo-colo­nia­lisme, le déve­lop­pe­ment sou­te­nable [ou durable, NdT] devint un prin­cipe de base per­met­tant de pro­mou­voir la conti­nua­tion de l’expansion des éco­no­mies de mar­ché capi­ta­listes dans les pays du Sud, tout en pré­ten­dant agir au nom de l’environnement et des plus pauvres.

Consé­quem­ment, il n’est pas sur­pre­nant que le rap­port de la com­mis­sion Brundt­land ne men­tionne aucune « ana­lyse du com­plexe mili­ta­ro-indus­triel et de son rôle dans le déve­lop­pe­ment indus­triel ». De plus, ain­si que Pra­tap Chat­ter­jee et Mat­thias Fin­ger le sou­lignent, le cha­pitre du rap­port Brundt­land por­tant sur la paix et la sécu­ri­té « amène la Com­mis­sion Brundt­land à pro­po­ser un mana­ge­ment inter­na­tio­nal de type mili­taire des res­sources et des pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux, soi-disant qua­li­fiés de ‘com­muns’. » Cette logique mili­ta­riste fut réaf­fir­mée en 1989, par celle qui était alors la vice-pré­si­dente du World Resources Ins­ti­tute [Ins­ti­tut des res­sources mon­diales, NdT], Jes­si­ca Mat­thews, dont l’article mal­thu­sien « Redé­fi­nir la sécu­ri­té » a joué un rôle impor­tant dans « la pré­pa­ra­tion de l’association de l’environnement et de la sécu­ri­té ». Il se trouve d’ailleurs que le bas­tion éli­tiste qu’est l’Institut des res­sources mon­diales a été man­da­té par le PNUD (Pro­gramme des Nations Unies pour le déve­lop­pe­ment) en 1987 pour éta­blir des recom­man­da­tions poli­tiques basées sur les conclu­sions de la Com­mis­sion Brundt­land. Ce qui a débou­ché sur la créa­tion, à l’initiative de la Banque mon­diale, du FEM, ou Fonds pour l’en­vi­ron­ne­ment mon­dial (en anglais : Glo­bal Envi­ron­men­tal Faci­li­ty – GEF), dont la direc­tion sera ini­tia­le­ment confiée à un des vice-pré­si­dents de l’Institut des res­sources mon­diales, Moha­med El-Ash­ry. Le FEM était évi­dem­ment par­tie inté­grante de l’eco-establishment, et, ain­si que Zoe Young le sou­ligne, il a réus­si « à divi­ser les acti­vistes entre ceux qui étaient prêts à jouer selon les règles éta­blies par l’agenda stra­té­gique des USA et de la Banque mon­diale, et ceux qui s’y refu­saient ; les der­niers se voyant écar­ter du débat en rai­son de posi­tions jugées extrêmes et contre-pro­duc­tives, tan­dis que les com­pé­tences et les pas­sions des pre­miers étaient cana­li­sées par le FEM afin d’étendre la por­tée du capi­tal et de la culture cor­po­ra­tistes ». Étant don­né ce résul­tat, il n’est pas non plus sur­pre­nant qu’en 1990 l’Institut des res­sources mon­diales « ait publié une étude visant à mon­trer que les nations sous-déve­lop­pées des pays du Sud – et par­ti­cu­liè­re­ment la Chine, l’Inde, et le Bré­sil – émet­taient autant de dioxyde de car­bone dans la bio­sphère que les pays déve­lop­pés du Nord ». L’absurdité évi­dente de telles conclu­sions fut sou­li­gnée par Mark Dowie, mais mal­gré l’illogisme de ces rap­ports, Dowie remarque jus­te­ment que : « En tant que jus­ti­fi­ca­tion pour l’impérialisme envi­ron­ne­men­tal, cela sera sûre­ment uti­li­sé afin de for­mu­ler les poli­tiques d’aide et de prêts mul­ti­na­tio­naux pour les années à venir ».

Un Sommet de la Terre corporatiste

Des pré­cé­dents aus­si éli­tistes démontrent le suc­cès de l’eco-establishment dans sa prise de contrôle de l’agenda envi­ron­ne­men­tal grand public. C’est pour­quoi, ain­si que Chat­ter­jee et Fin­ger le sug­gèrent, bien « que dans l’ensemble, la Confé­rence de Stock­holm ait été carac­té­ri­sée par une lourde confron­ta­tion entre des acti­vistes de toutes sortes et des gou­ver­ne­ments » (ce qui est dis­cu­table), ce phé­no­mène ne devait cer­tai­ne­ment pas se répé­ter au Som­met de la Terre de Rio (aus­si connu sous le nom de Confé­rence des Nations Unies sur l’en­vi­ron­ne­ment et le déve­lop­pe­ment (CNUAD)). D’ailleurs, ils conti­nuent en rap­pe­lant qu’à Rio « le cli­mat, dans l’ensemble, se rap­pro­chait du consen­sus et de la coopé­ra­tion » ; ce qui était atten­du, puisque le secré­taire géné­ral du Som­met n’était autre que Mau­rice Strong. (La conseillère prin­ci­pale de Strong lors de ce Som­met de la Terre était Bel­la Abzug, ancienne membre du Congrès et co-fon­da­trice de l’Organisation des Femmes pour l’En­vi­ron­ne­ment et le Déve­lop­pe­ment). Chat­ter­jee et Fin­ger concluent que :

Au lieu de déve­lop­per une nou­velle vision en adé­qua­tion avec les défis éco­lo­giques mon­diaux, la CNUAD a réha­bi­li­té le pro­grès tech­no­lo­gique et d’autres cultes de l’efficience. Au lieu d’imaginer des pers­pec­tives créa­tives de gou­ver­nance glo­bale, la CNUAD a réha­bi­li­té les ins­ti­tu­tions et orga­ni­sa­tions de déve­lop­pe­ment en tant qu’agent légi­times pour affron­ter ces nou­veaux défis mon­diaux. Par­mi elles les ins­ti­tu­tions de Bret­ton Woods et l’ONU, ain­si que les gou­ver­ne­ments natio­naux et les cor­po­ra­tions mul­ti­na­tio­nales. Et, enfin, au lieu de faire en sorte que les divers action­naires col­la­borent et par­viennent col­lec­ti­ve­ment à sor­tir de la crise mon­diale, la CNUAD en a coop­té cer­tains, en a divi­sé ou détruit d’autres, et a mis en avant ceux qui avaient assez d’argent pour tirer pro­fit de cet exer­cice de rela­tions publiques et de lob­bying. (p.173)

Dans la même veine, Michael Gold­man écrit que :

Si nous devons rete­nir quelque chose du Som­met de la Terre de Rio de 1992, c’est que l’objectif des prin­ci­paux pou­voirs en place n’était pas de conte­nir ou de restruc­tu­rer les éco­no­mies et les pra­tiques capi­ta­listes afin de sau­ver les com­muns éco­lo­giques qui sont en train d’être détruits, mais de restruc­tu­rer ces com­muns (c’est-à-dire de pri­va­ti­ser, de « déve­lop­per », de « rendre plus effi­cient », de « valo­ri­ser », de « trou­ver le bon prix ») afin d’accommoder le capi­ta­lisme de crise. Son effet n’a pas été de stop­per les pra­tiques des­truc­trices mais de les nor­ma­li­ser et de les ins­ti­tu­tion­na­li­ser plus encore.

La coop­ta­tion du Som­met de la Terre par les cor­po­ra­tions était évi­dem­ment atten­due. D’ailleurs, la com­mu­nau­té du com­merce « sou­te­nable » [ou « durable », NdT] avait com­men­cé à sérieu­se­ment s’organiser en 1984 à la suite de la pre­mière Confé­rence indus­trielle mon­diale sur la ges­tion envi­ron­ne­men­tale (en anglais, World Indus­try Confe­rence on Envi­ron­men­tal Mana­ge­ment) : un forum qui a accou­ché de la créa­tion du Conseil mon­dial des entre­prises pour le déve­lop­pe­ment durable (en anglais, Busi­ness Coun­cil for Sus­tai­nable Deve­lop­ment) la veille du Som­met de la Terre. Timo­thy Doyle observe com­ment :

Au cours des années 1980, les des­truc­teurs de l’environnement se mirent à la recherche de moyens moins conflic­tuels de sécu­ri­ser leur pou­voir. La plu­part des inté­rêts cor­po­ra­tistes du monde ne niaient plus l’existence de dom­mages envi­ron­ne­men­taux cau­sés, en par­tie, par leurs propres pra­tiques. Leur stra­ta­gème chan­gea : battre les envi­ron­ne­men­ta­listes à leur propre jeu (mais selon des termes et des agen­das nou­vel­le­ment défi­nis) ; les cor­rompre ; les divi­ser ; les sup­plan­ter ; appa­raître plus verts que les verts.

La créa­tion du Conseil mon­dial des entre­prises pour le déve­lop­pe­ment durable (BCSD) est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante puisque ses deux cofon­da­teurs étaient Mau­rice Strong et le mil­liar­daire et indus­triel Suisse Sté­phane Schmid­hei­ny – un ami de Strong depuis le forum éco­no­mique de Davos (que Strong a diri­gé). Selon des cri­tiques, ce groupe fai­sait par­tie « d’une stra­té­gie pour per­tur­ber le Centre des Nations Unies sur les socié­tés trans­na­tio­nales qui s’apprêtait à éla­bo­rer un code de conduite pour les cor­po­ra­tions mul­ti­na­tio­nales ». D’ailleurs, ain­si que Joshua Kar­li­ner l’a remar­qué, un des prin­ci­paux résul­tats du Som­met de la Terre a été « l’entreprise dyna­mique visant à sup­pri­mer toute dis­cus­sion au sein des gou­ver­ne­ments quant au besoin de régu­la­tion inter­na­tio­nale et de contrôle des cor­po­ra­tions mon­dia­li­sées au nom du déve­lop­pe­ment sou­te­nable [ou durable, NdT] ». A cet égard, Kar­li­ner écrit que l’un « des pre­miers obs­tacles que les diplo­mates cor­po­ra­tistes de la [Chambre inter­na­tio­nale de com­merce] et du BCSD ont dû sur­mon­ter était une filiale de l’ONU elle-même – le Centre des Nations Unies sur les socié­tés trans­na­tio­nales (UNCTC) ».

Pro­blé­ma­ti­que­ment, semble-t-il, le Conseil éco­no­mique et social des Nations unies avait deman­dé au Centre de « pré­pa­rer un ensemble de recom­man­da­tions pour les trans­na­tio­nales et d’autres entre­prises indus­trielles impor­tantes que les gou­ver­ne­ments pour­raient uti­li­ser lors de la rédac­tion du docu­ment prin­ci­pal du Som­met de la Terre », l’Agenda 21, qui devait être prêt en mars 1992. Pour­tant, un mois avant cette date, Bou­tros Gha­li, qui était alors secré­taire géné­ral de l’ONU…

…annon­ça que le Centre des Nations Unies sur les socié­tés trans­na­tio­nales (UNCTC) serait éli­mi­né en tant qu’entité indé­pen­dante. Ce qui eut pour effet de pri­ver l’organisation du peu de pou­voir qu’elle aurait pu avoir. Il lui res­tait cepen­dant le rap­port com­man­di­té par l’ECOSOC à remettre à Mau­rice Strong et à son secré­ta­riat du Som­met de Rio. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais l’UNCTC n’a pas réus­si à faire accep­ter son rap­port au secré­ta­riat. Pen­dant ce temps-là, Mau­rice Strong avait choi­si Ste­phan Schmid­hei­ny pour être son conseiller prin­ci­pal. Schmid­hei­ny s’occupa de for­mer le BCSD (le Conseil mon­dial des entre­prises pour le déve­lop­pe­ment durable) et de pré­pa­rer un rap­port inti­tu­lé Chan­ging Course (en fran­çais, « Chan­ger de tra­jec­toire »), qui serait un docu­ment offi­ciel­le­ment sou­mis par les indus­tria­listes au Som­met de la Terre de Rio.

Mais ce ne fut pas la seule manière dont l’ONU ser­vit acti­ve­ment les inté­rêts des élites lors du Som­met de la Terre, puisqu’en paral­lèle, elle s’occupa de sub­ti­le­ment coop­ter les orga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales (ONG) qui pro­po­saient des cri­tiques radi­cales de l’évènement. Ain­si, d’après Chat­ter­jee et Fin­ger, le PNUD dépen­sa 475 000$ en sub­ven­tions d’ONG en 1990 et 1991, puis « 206 000$ au cours des six mois pré­cé­dents et com­pre­nant le mois du Som­met de Rio ». De ces ini­tia­tives de finan­ce­ment, deux pers­pec­tives émer­gèrent au sein des ONG des pays du Sud, incar­nées par le Third World Net­work et le Green Forum de Maxi­mo Kalaw des Phi­lip­pines. Tan­dis que le Third World Net­work « diri­gea [la plu­part de ses cri­tiques] contre la Banque mon­diale, le FMI, le GATT et les USA », il « fut silen­cieux quant au PNUD ». Ce fut une omis­sion cru­ciale de leur part étant don­né le rôle que l’ONU a joué, et conti­nue de jouer, dans la légi­ti­ma­tion et la pro­mo­tion du néo­li­bé­ra­lisme. D’ailleurs, l’étendue de la coopé­ra­tion entre le PNUD et le Third World Net­work impli­qua que ce der­nier soit brie­fé en pri­vé « sur les ques­tions clés qui pour­raient influen­cer la Banque mon­diale ».

Étant don­née la pos­ture non-cri­tique du Third World Net­work à l’égard de l’ONU, il n’est pas sur­pre­nant que Mar­tin Khor, qui diri­geait ce réseau lors de sa créa­tion en 1984, soit désor­mais un membre du Comi­té des Nations unies sur les poli­tiques de déve­lop­pe­ment. De plus, à par­tir de mars 2009, Mar­tin Khor a été le direc­teur exé­cu­tif du South Cen­ter – un groupe dont le conseil d’administration a été diri­gé par l’ancien secré­taire géné­ral de l’ONU, Bou­tros Bou­tros-Gha­li, de 2003 à 2006. (Mar­tin Khor était déjà au conseil d’administration du South Cen­ter de 1996 à 2002). Par ailleurs, le pré­sident actuel du South Cen­ter est l’ancien pré­sident de la Tan­za­nie, Ben­ja­min Mka­pa, qui est éga­le­ment un membre du conseil d’administration de l’antidémocratique Afri­can Wild­life Foun­da­tion ; avant que Bou­tros Bou­tros-Gha­li ne prenne la tête du conseil d’administration, Gama­ni Corea le diri­geait, ce qui est inté­res­sant puisqu’il diri­geait aus­si le panel d’expert de Mau­rice Strong lors de la réunion de Fou­nex en 1971, durant les pré­pa­ra­tifs de la Confé­rence de Stock­holm. Pour en reve­nir à l’histoire de Mar­tin Khor, il faut ajou­ter qu’il siège aus­si au conseil d’administration du Forum inter­na­tio­nal sur la mon­dia­li­sa­tion un groupe qui a été très appuyé par l’éco-philanthropie contro­ver­sée de Ted Tur­ner et Dou­glas Tomp­kins.

Du Sommet de la Terre à son exploitation minière

Lorsque le man­dat de secré­taire géné­ral du Som­met de la Terre de Mau­rice Strong prit fin, en 1992, « il prit la direc­tion du Comi­té d’organisation du Conseil de la Terre [en anglais, Earth Coun­cil] ». La mis­sion de ce Conseil était de « sou­te­nir et encou­ra­ger les popu­la­tions à construire un futur plus sûr, plus équi­table et plus sou­te­nable », et, à l’invitation du gou­ver­ne­ment du Cos­ta Rica, leur secré­ta­riat fut éta­bli à San José, en sep­tembre 1992. Par­mi les col­lègues de Strong sié­geant au comi­té orga­ni­sa­teur ini­tial de ce groupe, on retrouve Ste­phan Schmid­hei­ny. Désor­mais appe­lé l’Alliance du Conseil de la Terre [en anglais, Earth Coun­cil Alliance], son direc­teur est Tom­my Short (qui était aus­si un membre de l’I­ni­tia­tive de la Charte de la Terre [Earth Char­ter Inter­na­tio­nal]) ; tan­dis que son pré­sident, ancien ponte de l’Imperial Che­mi­cal Indus­tries (ICI), Mar­ce­lo Car­val­ho de Andrade, est le fon­da­teur et le diri­geant de Pro-Natu­ra, qui « a été créée au Bré­sil en 1985, et qui, en 1992 est deve­nue l’une des pre­mières ONG du ‘Sud’ à être inter­na­tio­na­li­sée à la suite de la Confé­rence de Rio ». Mar­ce­lo de Andrade siège éga­le­ment au conseil d’administration du groupe contro­ver­sé Coun­ter­part Inter­na­tio­nal, et au conseil de la Earth Res­to­ra­tion Corps (diri­gée par Hanne Strong, la femme de Mau­rice Strong).

A ce jour, le dévoue­ment de Mau­rice Strong envers le libé­ra­lisme cor­po­ra­tiste demeure solide ; au len­de­main du Som­met de la Terre, il a pris la direc­tion de l’Ins­ti­tut des res­sources mon­diales (World Resources Ins­ti­tute) et de l’Institut de l’environnement de Stock­holm (Stock­holm Envi­ron­ment Ins­ti­tute). Puis, en 1999, Mau­rice Strong, l’ancien PDG de Petro-Cana­da, a esti­mé qu’il était temps qu’il se retire du conseil d’administration de la com­pa­gnie gazière et pétro­lière Cor­dex Petro­leums – une com­pa­gnie qui était diri­gée par son fils, Fred Strong. Cela dit, mal­gré la conti­nua­tion de son impli­ca­tion dans le domaine de la ges­tion envi­ron­ne­men­tale, Mau­rice Strong conti­nue à béné­fi­cier du pillage de la pla­nète, puisqu’il siège éga­le­ment au conseil d’administration de la com­pa­gnie Wealth Mine­rals Ltd – une orga­ni­sa­tion qui se décrit comme « un lea­der mon­dial bien finan­cé et bien orga­ni­sé de l’exploration de l’uranium, qui se concentre sur l’identification de gise­ment de classe mon­diale en Argen­tine ».

Solutions

Bien que cet article expose clai­re­ment le fait que la ges­tion « envi­ron­ne­men­tale » mon­diale sou­te­nue par Mau­rice Strong consti­tue une grave menace pour la vie sur terre, celui-ci est loin d’être le prin­ci­pal pro­blème. Mau­rice Strong n’est qu’un exemple par­ti­cu­lier de cette classe de tech­no­crates aux doubles visages qui s’est for­mée afin de pro­té­ger le capi­ta­lisme et de pré­tendre pro­té­ger la vie sau­vage (à condi­tion que cela rap­porte). Cepen­dant, en exa­mi­nant l’histoire de Mau­rice Strong et de sa ges­tion des inté­rêts capi­ta­listes – ce qu’a fait cet article – il est pos­sible de décons­truire ce cirque mon­dial gro­tesque qui s’est impo­sé au fil des années en tant que sau­ve­teur de l’environnement. Les ins­ti­tu­tions de l’élite, comme l’ONU, doivent être des­ti­tuées : ce qui ne pour­ra se pro­duire que si nous com­men­çons col­lec­ti­ve­ment à ima­gi­ner des alter­na­tives viables – comme le com­mu­nisme.

Michael Bar­ker


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

NdT : Un der­nier détail, signi­fi­ca­tif : le 20 avril 2005, l’O­NU annonce la démis­sion de Mau­rice Strong, visé per­son­nel­le­ment par l’en­quête sur le scan­dale du pro­gramme « Pétrole contre nour­ri­ture » de l’O­NU en Irak. Strong a en effet encais­sé un chèque de 988 885 $ de la main de Tong­sun Park, un homme d’af­faires sud-coréen qui fut incul­pé en 2006 par la Cour Fédé­rale de New York dans le détour­ne­ment du pro­gramme en faveur de Sad­dam Hus­sein. Après avoir quit­té ses fonc­tions, Strong s’exile en Chine où il pos­sède un appar­te­ment.

Pour aller plus loin :

Du développement au « développement durable » : histoire d’une tromperie (par Fabrice Nicolino)

Source : New Scien­tist (2008) / Glo­bal Change and the Earth Sys­tem (2004) / Inter­na­tio­nal Geos­phere-Bios­phere Pro­gramme / Stef­fen, W., W. Broad­gate, L. Deutsch, O. Gaff­ney, C. Lud­wig. 2015. The tra­jec­to­ry of the Anthro­po­cene : The great acce­le­ra­tion.
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