Le texte qui suit est une traduc­tion d’un article d’un cher­cheur indé­pen­dant austra­lien, Michael Barker, initia­le­ment publié (en anglais) à cette adresse, le 11 janvier 2010. Il est à la fois long et dense. On y trouve un certain nombre d’acro­nymes et de noms d’ins­ti­tu­tions ou d’or­ga­ni­sa­tions à rallonge. Cepen­dant, ce qu’il expose est d’une impor­tance capi­tale pour ceux qui s’in­té­ressent à l’éco­lo­gie. L’his­toire mécon­nue qu’il met en lumière démontre clai­re­ment comment les divers respon­sables du désastre écolo­gique et social en cours, les prin­ci­paux inté­rêts finan­ciers, les indi­vi­dus les plus riches et puis­sants, sont parve­nus à coop­ter et à orga­ni­ser eux-mêmes le mouve­ment envi­ron­ne­men­tal (ou plutôt, un simu­lacre de mouve­ment envi­ron­ne­men­tal) censé s’op­po­ser à leurs pratiques destruc­trices. C’est ainsi qu’ils ont pu désa­mor­cer la préoc­cu­pa­tion gran­dis­sante des popu­la­tions à l’égard du sort réservé au monde natu­rel, et qu’ils ont pu proté­ger le système morti­fère dont ils étaient et sont toujours les prin­ci­paux béné­fi­ciaires. Ce qu’il faut rete­nir de cet article, c’est qu’il est absurde et contre-produc­tif de comp­ter sur l’ONU ou sur ces innom­brables mouve­ments soi-disant écolo­gistes qui font la promo­tion du « déve­lop­pe­ment durable » (ou de n’im­porte quel autre concept marke­ting) pour proté­ger le monde natu­rel, et s’op­po­ser à la destruc­ti­vité inhé­rente à la civi­li­sa­tion indus­trielle.


« Le capi­tal est plus qu’heu­reux d’in­té­grer le mouve­ment [envi­ron­ne­men­tal] grand public en tant que parte­naire de sa gestion de la nature. Les grands groupes envi­ron­ne­men­taux lui offrent un triple service : de légi­ti­ma­tion, en rappe­lant au monde que le système fonc­tionne ; de contrôle de la déso­béis­sance popu­laire, en agis­sant en tant qu’é­ponge qui aspire et restreint l’an­xiété écolo­gique de la popu­la­tion ; et de ratio­na­li­sa­tion, en tant qu’ad­mi­nis­tra­teur utile afin d’in­tro­duire un certain degré de contrôle et de proté­ger le système de ses pires tendances, tout en garan­tis­sant la conti­nua­tion des profits ».

– Joe Kovel, 2002.

Les élites capi­ta­listes mondiales sont depuis long­temps passées maîtresses dans l’art d’ex­ploi­ter les travailleurs dans leur entre­prise conti­nue de destruc­tion du vivant. Se souciant avant tout des action­naires, les prin­cipes de la gestion scien­ti­fique du travail ont servi à enchaî­ner les travailleurs aux prio­ri­tés corpo­ra­tistes afin de piller effi­ca­ce­ment la planète. Ainsi, des humains sont socia­li­sés afin d’ac­cep­ter comme natu­rel des impé­ra­tifs de crois­sance capi­ta­liste, qui cana­lisent l’éner­gie humaine dans une opéra­tion d’éra­di­ca­tion de la nature. De plus, dans ce monde de réali­tés inver­sées, les alter­na­tives radi­cales à cet état des choses toxique sont régu­liè­re­ment consi­dé­rées comme contraires à une véri­table nature humaine ; on nous raconte que la soumis­sion envers une auto­rité arbi­traire est natu­relle, comme le fait de lais­ser une petite élite profi­ter de la gestion corpo­ra­tiste du vivant. Cepen­dant, tout cela n’em­pêche pas des gens ordi­naires de résis­ter contre une telle bruta­lité. D’ailleurs, à travers l’his­toire, les élites diri­geantes ont régu­liè­re­ment eu à affron­ter une telle dissi­dence. C’est pourquoi cet article exami­nera certaines des prin­ci­pales initia­tives envi­ron­ne­men­tales impul­sées par les élites, ayant servi à conte­nir toute oppo­si­tion (à partir des années 1960).

En souli­gnant la manière dont les élites, main dans la main avec les Nations unies, sont parve­nues à gérer le terrain envi­ron­ne­men­tal afin de désa­mor­cer les mouve­ments radi­caux visant à déman­te­ler le capi­ta­lisme, j’es­père que les lecteurs compren­dront la futi­lité de placer leurs espoirs entre les mains de gestion­naires envi­ron­ne­men­taux aussi illé­gi­times. Il n’y a qu’a­près que ces illu­sions auront été brisées que des mouve­ments fondés sur des analyses radi­cales pour­ront commen­cer à œuvrer afin de soute­nir la vie d’une manière juste et équi­table.

Mettre fin à la menace nucléaire ? Et la nais­sance d’un mouve­ment

L’his­to­rien de l’en­vi­ron­ne­ment John McCor­mick suggère qu’il est « crédible » que le Traité d’in­ter­dic­tion partielle des essais nucléaires de 1963 ait été le premier accord envi­ron­ne­men­tal mondial. Pour­tant, para­doxa­le­ment, ainsi que les histo­riens de la paix Frances McCrea et Geral Markle l’ob­servent, cet accord impor­tant a marqué le point où « la marée de l’ac­ti­visme paci­fiste a commencé à bais­ser », de telle manière que « les essais nucléaires, [désor­mais] large­ment perçus comme un problème envi­ron­ne­men­tal et sani­taire plutôt qu’un problème lié au désar­me­ment, étaient deve­nus un non-problème ». D’ailleurs, la triste réalité est qu’a­près la signa­ture de cet accord mondial envi­ron­ne­men­tal, « les essais nucléaires améri­cains – menés dans le sous-sol, où les USA béné­fi­ciaient d’un avan­tage tech­no­lo­gique – ont gran­de­ment augmenté ». Le mouve­ment conser­va­tion­niste a donc ironique­ment célé­bré l’avè­ne­ment d’un accord envi­ron­ne­men­tal qui a coïn­cidé avec l’af­fai­blis­se­ment du mouve­ment paci­fiste mondial ; le plus puis­sant mouve­ment qui ait jamais remis en ques­tion la légi­ti­mité de la prin­ci­pale source de pollu­tion, à savoir la guerre.

A la suite de la signa­ture du Traité d’in­ter­dic­tion partielle des essais nucléaires, McCor­mick écrit que « l’idée de menaces univer­selles envers l’en­vi­ron­ne­ment » a été « large­ment renfor­cée » par la publi­ca­tion du clas­sique de Rachel Carson, Prin­temps silen­cieux (Hamil­ton, 1963). A son honneur, McCor­mick souligne que Murray Book­chin venait aussi de publier, six mois plus tôt, un livre révo­lu­tion­naire inti­tulé Notre envi­ron­ne­ment synthé­tique (titre origi­nal : Our synthe­tic envi­ron­ment), en obser­vant que la prin­ci­pale diffé­rence entre les deux livres était que celui de Carson « se concen­trait sur un seul problème » (la suru­ti­li­sa­tion de pesti­cides), tandis que celui de Book­chin « exami­nait un large éven­tail des effets des tech­no­lo­gies modernes, de la pollu­tion de l’air au lait conta­miné ». Natu­rel­le­ment, un livre foca­lisé sur un seul problème envi­ron­ne­men­tal omet­tant de remettre en ques­tion tous les aspects de la destruc­tion de la faune et de la flore du monde par le capi­ta­lisme était bien plus simple à coop­ter pour les capi­ta­listes que des critiques systé­miques telles que celles propo­sées par des analystes radi­caux de la trempe de Book­chin.

Tandis que des guerres impé­ria­listes rava­geaient la terre de millions d’in­di­vi­dus, la préoc­cu­pa­tion pour l’en­vi­ron­ne­ment gagnait en ampleur durant les années 1960, parti­cu­liè­re­ment au sein des cercles des élites poli­tiques libé­rales. Par exemple, en juillet 1965…

…Adlai Steven­son (alors ambas­sa­deurs des USA à l’ONU) prononça un discours devant le conseil écono­mique et social des Nations Unies à Genève sur les problèmes de l’ur­ba­ni­sa­tion à travers le monde. Dans ce discours (écrit par Barbara Ward), il utilisa la méta­phore de la Terre en tant que vais­seau spatial sur lequel l’hu­ma­nité voya­geait, et était dépen­dante de ses ressources vulné­rables en air et en sol. (p.80)

Il est impor­tant de préci­ser que Barbara Ward s’ap­prête alors à jouer un rôle clé dans la mise en place de l’agenda envi­ron­ne­men­tal corpo­ra­tiste, et qu’a­vant sa mort, en 1981, elle siégeait en tant qu’ad­mi­nis­tra­trice au sein de la Conser­va­tion Foun­da­tion, une orga­ni­sa­tion appuyée par la Fonda­tion Rocke­fel­ler.

Blâmer les popu­la­tions !

Quelque chose devait être fait pour sauver l’en­vi­ron­ne­ment, et ainsi que Kathe­rine Bark­ley et Steve Weiss­man le soulignent dans leur célèbre article de 1970 inti­tulé « l’Eco-esta­blish­ment », les « gestion­naires de ressources au service des élites prirent comme modèle d’ac­tion le mouve­ment états-unien pour la conser­va­tion des années 1910, parti­cu­liè­re­ment son approche de coopé­ra­tion entre les grandes entre­prises et le gouver­ne­ment ». La Conser­va­tion Foun­da­tion a été un membre clé de l’eco-esta­blish­ment et a aidé (entres autres entre­prises de propa­gande) à prépa­rer le docu­ment du Congrès pour les audiences de 1968 concer­nant la qualité envi­ron­ne­men­tale de la poli­tique natio­nale, un docu­ment qui expose expli­ci­te­ment comment les élites comp­taient « piocher dans la poche du consom­ma­teur pour payer les coûts addi­tion­nels auxquels ils feront face » à cause de la destruc­ti­vité inhé­rente au capi­ta­lisme. Les groupes de conser­va­tion mis en place par les élites, ainsi que les médias de masse, s’as­su­re­ront ensuite que la crois­sance de la popu­la­tion, et non le capi­ta­lisme, était présen­tée comme la prin­ci­pale menace pour le vivant ; et en 1968, le Sierra Club (sous la direc­tion de David Brower) publia le travail du « néomal­thu­sien éhonté » Paul Ehrlich, inti­tulé La bombe popu­la­tion, qui « devint le best-seller envi­ron­ne­men­tal le plus vendu de tous les temps ».

Plus tard, les envi­ron­ne­men­ta­listes des classes diri­geantes adoptèrent une approche faus­se­ment holis­tique qui les aide­rait dans leur effort de gestion de l’en­vi­ron­ne­ment, et qui donne­rait nais­sance à un autre célèbre livre néomal­thu­sien, Les limites à la crois­sance [parfois traduit par : “Halte à la crois­sance ? : Rapport sur les limites de la crois­sance”] (Club de Rome, 1972). McCor­mick souligne comment les fonda­tions de ce livre « remontent à la fin des années 1940, lorsque Jay Forres­ter, profes­seur de mana­ge­ment au Massa­chu­setts Insti­tute of Tech­no­logy (MIT), entre­pris d’uti­li­ser l’or­di­na­teur, la prise de déci­sion façon tactique mili­taire, et les systèmes de remon­tée de l’in­for­ma­tion afin d’étu­dier les forces inter­agis­santes des systèmes sociaux ». Ces idées ont alors été reprises par Aure­lio Peccei, un consul­tant en mana­ge­ment italien et président d’Olivetti, qui, en 1968, « orga­nisa un meeting de 30 écono­mistes, scien­ti­fiques, péda­gogues et indus­triels, à Rome » : le Club de Rome. Sous le giron de ce « Club » élitiste, Forres­ter recruta Dennis Meadows, l’au­teur de Les limites à la crois­sance. Les critiques du Club de Rome, Robert Golub et Joe Town­send, écrivent que :

Les argu­ments des Limites à la crois­sance impliquent le besoin d’un organe inter­na­tio­nal afin de régu­ler l’éco­no­mie mondiale, mais le besoin d’un tel organe émane de l’ins­ta­bi­lité intrin­sèque de l’éco­no­mie mondia­li­sée – ainsi que de nombreux étudiants des corpo­ra­tions multi­na­tio­nales l’ont vite remarqué. La crois­sance et l’ex­pan­sion des corpo­ra­tions multi­na­tio­nales des années 60 ont dépassé la capa­cité des gouver­ne­ments natio­naux à régu­ler et à contrô­ler le système écono­mique mondial. Avec suffi­sam­ment de clair­voyance, il était possible de comprendre que l’in­ca­pa­cité des gouver­ne­ments à régu­ler l’éco­no­mie mondiale face au pouvoir gran­dis­sant des corpo­ra­tions multi­na­tio­nales serait le plus évident dans ces pays (comme l’Ita­lie) où les gouver­ne­ments, en raison de leur faiblesse, avaient la plus grande diffi­culté à proté­ger leur capi­tal initial.

Amor­cer le mouve­ment envi­ron­ne­men­tal

En 1971, deux réunions ont été tenues en prépa­ra­tion de la Confé­rence des Nations Unies sur l’en­vi­ron­ne­ment humain (aussi appe­lée Confé­rence de Stock­holm), la première à Founex, en Suisse, et la deuxième à Canberra, en Austra­lie. La réunion de Founex a été orga­ni­sée par Maurice Strong, alors direc­teur géné­ral du Bureau de l’aide exté­rieure du Canada, et qui « sera nommé secré­taire géné­ral de la confé­rence de Stock­holm, et diri­gera un comité prépa­ra­toire de 27 nations afin de plani­fier et de dessi­ner l’agenda de la Confé­rence de Stock­holm ». Nota­ble­ment, lors des réunions prépa­ra­toires, « Strong souli­gna constam­ment la compa­ti­bi­lité du déve­lop­pe­ment et de la qualité envi­ron­ne­men­tale dans ses discours prépa­ra­toires avec les gouver­ne­ments des PMD [pays les moins déve­lop­pés] ». Ces discours d’éla­bo­ra­tion d’un consen­sus servaient à garan­tir que toute contro­verse soit réglée avant le prin­ci­pal évène­ment afin que la confé­rence puisse être gérée effi­ca­ce­ment : « des diffé­rences d’opi­nion persis­tèrent, mais elles ne pertur­bèrent pas plus que ça la confé­rence ».

Un autre outil impor­tant qui permit d’édi­fier un consen­sus poli­tique à Stock­holm fut un « rapport non-offi­ciel qui four­nit aux délé­gués à Stock­holm la fonda­tion intel­lec­tuelle et philo­so­phique pour leur déli­bé­ra­tion », qui fut comman­dité par Maurice Strong et co-rédigé par Barbara Ward et René Dubos (et examiné par un comité de 152 consul­tants). Le finan­ce­ment pour ce rapport fut apporté par la chaire Albert Schweit­zer de l’uni­ver­sité de Colum­bia, la Banque Mondiale et la Fonda­tion Ford. Ce rapport, inti­tulé « Only One Earth » (en français : « Une seule terre ») sera ensuite publié (Norton & Company, 1972) « par un nouvel insti­tut de recherche, l’Ins­ti­tut Inter­na­tio­nal pour les Affaires Envi­ron­ne­men­tales (IIEA), créé en 1972 sous le mécé­nat de l’Ins­ti­tut Aspen ». L’IIEA avait déjà joué un rôle impor­tant dans les prépa­ra­tifs d’avant la confé­rence, il est donc signi­fi­ca­tif que « les fonda­tions philo­so­phiques de l’IIEA découlent d’une étude de faisa­bi­lité de 4 mois, de février à mai 1970, orga­ni­sée par la Ander­son Foun­da­tion ».

Le copré­sident de l’IIEA, Robert O. Ander­son (président d’At­lan­tic Rich­field et prin­ci­pal fonda­teur de l’Ins­ti­tut), pensait que l’Ins­ti­tut devrait « dessi­ner un chemin entre l’alar­misme catas­tro­phiste et ceux qui refusent de recon­naître le danger clair auquel est soumis l’en­vi­ron­ne­ment humain ».

Ander­son était, et est toujours, un diri­geant pétro­lier impor­tant, avec d’ex­cel­lents contacts dans le monde corpo­ra­tiste, ayant servi en tant que président de la Fede­ral Reserve Bank de Dallas (1961–1964) et ayant siégé aux comi­tés d’ad­mi­nis­tra­tion d’autres géants corpo­ra­tistes comme la Chase Manhat­tan Bank, la Colum­bia Broad­cas­ting System, et Weye­rhaeu­ser. En 1974, Ander­son était président de l’or­ga­ni­sa­tion des Rocke­fel­ler « Resources for the Future » [en français : Ressources pour le futur], aux côtés d’un autre magnat du pétrole, Maurice Strong, qui a égale­ment siégé au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de la Fonda­tion Rocke­fel­ler de 1971 à 1977.

Le programme envi­ron­ne­men­tal des Capi­ta­listes Unis

Après Stock­holm, Maurice Strong créa le Programme des Nations unies pour l’en­vi­ron­ne­ment (PNUE), et en 1973 « il nomma les diri­geants des domaines qu’il connais­sait le mieux : le busi­ness, la poli­tique et le service public inter­na­tio­nal ». Strong restera à la tête du PNUE pendant près de 3 ans, après quoi il sera nommé PDG de la compa­gnie natio­nale pétro­lière du Canada, Petro-Canada [à la requête du premier ministre cana­dien de l’époque, Pierre Trudeau, le père de Justin Trudeau, l’ac­tuel premier ministre, NdT]. Cepen­dant, malgré l’ap­proche corpo­ra­tiste de l’UNEP, son finan­ce­ment « a toujours été un problème », et durant ses 8 premières années, les USA en furent le prin­ci­pal suppor­ter, en contri­buant à hauteur de 36% de son coût de fonc­tion­ne­ment. On comprend donc pourquoi le PNUE, en travaillant avec des groupes comme l’UICN (Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature), a adopté une approche très conser­va­trice de la gestion envi­ron­ne­men­tale. Bien sûr, les fonds obte­nus de la part de fonda­tions libé­rales ont aidé à garan­tir que ces orga­ni­sa­tions déjà conser­va­trices ne s’éloignent pas de l’agenda poli­tique de l’élite. Raymond Dasmann…

…se souvient qu’au moment où il rejoi­gnit l’UICN en 1970 en tant que diri­geant écolo­giste, il y avait eu trois chan­ge­ment dans l’or­ga­ni­sa­tion : elle avait une nouvelle direc­tion, une nouvelle struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle, et avait reçu un finan­ce­ment majeur de la part de la Fonda­tion Ford. Ford avait suggéré le besoin d’un contrôle plus centra­lisé du siège de l’UICN sur ses acti­vi­tés. Un autre déve­lop­pe­ment signi­fi­ca­tif souli­gné par Dasmann était l’em­phase de l’UICN concer­nant le déve­lop­pe­ment écono­mique ; par exemple, conser­va­tion et déve­lop­pe­ment étaient le thème de l’as­sem­blée géné­rale de l’UICN à Banff, au Canada (p.196)

Trois ans après la créa­tion du PNUE, « le PNUE demanda à l’UICN de prépa­rer une stra­té­gie de conser­va­tion de la faune sauvage » ; Dasmann et Duncan Poore passèrent les années suivantes à travailler sur des brouillons de ce docu­ment crucial. Lee Talbot, qui prit la tête de l’UICN « se rappelle que le premier brouillon était un traité sur la faune sauvage, mais que chaque nouveau brouillon rappro­cha les pers­pec­tives initia­le­ment oppo­sées des déve­lop­peurs et des conser­va­tion­nistes, au point que la version finale a été un consen­sus entre ces deux points de vue ». Ensuite, en 1977, à l’aide du finan­ce­ment du PNUE, l’UICN prépara un rapport sur une stra­té­gie mondiale de conser­va­tion.

Publiée en mars 1980 sous la prin­ci­pale auto­rité de Robert Pres­cott-Allen, la Stra­té­gie mondiale de la conser­va­tion de l’UICN était, et ce d’après ses auteurs, un compro­mis qui tentait d’éta­blir un « accom­mo­de­ment entre la conser­va­tion et le déve­lop­pe­ment ». D’un côté, les auteurs du rapport…

…admirent que la conser­va­tion et le déve­lop­pe­ment devaient être présen­tés comme des objec­tifs compa­tibles. De l’autre, en se limi­tant à la conser­va­tion de la nature et des ressources natu­relles, la stra­té­gie ne tint pas compte du fait que les problèmes auxquels l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel fait face font partie de problèmes plus vastes liés à l’en­vi­ron­ne­ment humain.

McCor­mick souligne avec justesse que « les deux sont indis­so­ciables ». Pour­tant ils le furent, ce qui four­nit une base idéo­lo­gique solide pour la gestion pro-capi­ta­liste de l’en­vi­ron­ne­ment, qui fut mise en place grâce à la coop­ta­tion de biolo­gistes « conser­va­tion­nistes » et grâce à la Commis­sion mondiale sur l’en­vi­ron­ne­ment et le déve­lop­pe­ment (aussi appe­lée Commis­sion Brundt­land).

Le déve­lop­pe­ment soute­nable de l’im­pé­ria­lisme écolo­gique

Orga­ni­sée par l’ONU en 1983, et diri­gée par Gro Harlem Brundt­land, la Commis­sion Brundt­land tint son premier meeting en 1984, grâce au finan­ce­ment de diffé­rents gouver­ne­ments étran­gers et fonda­tions libé­rales, dont la fameuse Fonda­tion Ford. Le secré­taire géné­ral de la Commis­sion Brundt­land (de 1983 à 1987) et prin­ci­pal auteur de son célèbre rapport, Our Common Future (« Notre avenir à tous »), Jim MacNeill, se trou­vait être l’an­cien président de l’Ins­ti­tut inter­na­tio­nal du déve­lop­pe­ment durable – un groupe créé par son président actuel, David Runnal­lis, dans les années 70, avec l’aide de Barbara Ward. Il est donc tout à fait attendu que Maurice Strong ait été un membre impor­tant de la Commis­sion Brundt­land.

Le rapport de la Commis­sion Brundt­land, Notre avenir à tous (Oxford Univer­sity Press, 1987) a fait parler de lui parce qu’il a popu­la­risé la notion trom­peuse de déve­lop­pe­ment soute­nable [double­ment trom­peuse en français puisqu’elle a été traduite par déve­lop­pe­ment durable, NdT]. A propos de ce succès rhéto­rique, Brian Tokar observe que :

Asso­ciant le langage de la soute­na­bi­lité sur le long terme du mouve­ment envi­ron­ne­men­tal avec le discours de « déve­lop­pe­ment » du néo-colo­nia­lisme, le déve­lop­pe­ment soute­nable [ou durable, NdT] devint un prin­cipe de base permet­tant de promou­voir la conti­nua­tion de l’ex­pan­sion des écono­mies de marché capi­ta­listes dans les pays du Sud, tout en préten­dant agir au nom de l’en­vi­ron­ne­ment et des plus pauvres.

Consé­quem­ment, il n’est pas surpre­nant que le rapport de la commis­sion Brundt­land ne mentionne aucune « analyse du complexe mili­taro-indus­triel et de son rôle dans le déve­lop­pe­ment indus­triel ». De plus, ainsi que Pratap Chat­terjee et Matthias Finger le soulignent, le chapitre du rapport Brundt­land portant sur la paix et la sécu­rité « amène la Commis­sion Brundt­land à propo­ser un mana­ge­ment inter­na­tio­nal de type mili­taire des ressources et des problèmes envi­ron­ne­men­taux, soi-disant quali­fiés de ‘com­muns’. » Cette logique mili­ta­riste fut réaf­fir­mée en 1989, par celle qui était alors la vice-prési­dente du World Resources Insti­tute [Insti­tut des ressources mondiales, NdT], Jessica Matthews, dont l’ar­ticle malthu­sien « Redé­fi­nir la sécu­rité » a joué un rôle impor­tant dans « la prépa­ra­tion de l’as­so­cia­tion de l’en­vi­ron­ne­ment et de la sécu­rité ». Il se trouve d’ailleurs que le bastion élitiste qu’est l’Ins­ti­tut des ressources mondiales a été mandaté par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le déve­lop­pe­ment) en 1987 pour établir des recom­man­da­tions poli­tiques basées sur les conclu­sions de la Commis­sion Brundt­land. Ce qui a débou­ché sur la créa­tion, à l’ini­tia­tive de la Banque mondiale, du FEM, ou Fonds pour l’en­vi­ron­ne­ment mondial (en anglais : Global Envi­ron­men­tal Faci­lity – GEF), dont la direc­tion sera initia­le­ment confiée à un des vice-prési­dents de l’Ins­ti­tut des ressources mondiales, Moha­med El-Ashry. Le FEM était évidem­ment partie inté­grante de l’eco-esta­blish­ment, et, ainsi que Zoe Young le souligne, il a réussi « à divi­ser les acti­vistes entre ceux qui étaient prêts à jouer selon les règles établies par l’agenda stra­té­gique des USA et de la Banque mondiale, et ceux qui s’y refu­saient ; les derniers se voyant écar­ter du débat en raison de posi­tions jugées extrêmes et contre-produc­tives, tandis que les compé­tences et les passions des premiers étaient cana­li­sées par le FEM afin d’étendre la portée du capi­tal et de la culture corpo­ra­tistes ». Étant donné ce résul­tat, il n’est pas non plus surpre­nant qu’en 1990 l’Ins­ti­tut des ressources mondiales « ait publié une étude visant à montrer que les nations sous-déve­lop­pées des pays du Sud – et parti­cu­liè­re­ment la Chine, l’Inde, et le Brésil – émet­taient autant de dioxyde de carbone dans la biosphère que les pays déve­lop­pés du Nord ». L’ab­sur­dité évidente de telles conclu­sions fut souli­gnée par Mark Dowie, mais malgré l’illo­gisme de ces rapports, Dowie remarque juste­ment que : « En tant que justi­fi­ca­tion pour l’im­pé­ria­lisme envi­ron­ne­men­tal, cela sera sûre­ment utilisé afin de formu­ler les poli­tiques d’aide et de prêts multi­na­tio­naux pour les années à venir ».

Un Sommet de la Terre corpo­ra­tiste

Des précé­dents aussi élitistes démontrent le succès de l’eco-esta­blish­ment dans sa prise de contrôle de l’agenda envi­ron­ne­men­tal grand public. C’est pourquoi, ainsi que Chat­terjee et Finger le suggèrent, bien « que dans l’en­semble, la Confé­rence de Stock­holm ait été carac­té­ri­sée par une lourde confron­ta­tion entre des acti­vistes de toutes sortes et des gouver­ne­ments » (ce qui est discu­table), ce phéno­mène ne devait certai­ne­ment pas se répé­ter au Sommet de la Terre de Rio (aussi connu sous le nom de Confé­rence des Nations Unies sur l’en­vi­ron­ne­ment et le déve­lop­pe­ment (CNUAD)). D’ailleurs, ils conti­nuent en rappe­lant qu’à Rio « le climat, dans l’en­semble, se rappro­chait du consen­sus et de la coopé­ra­tion » ; ce qui était attendu, puisque le secré­taire géné­ral du Sommet n’était autre que Maurice Strong. (La conseillère prin­ci­pale de Strong lors de ce Sommet de la Terre était Bella Abzug, ancienne membre du Congrès et co-fonda­trice de l’Or­ga­ni­sa­tion des Femmes pour l’En­vi­ron­ne­ment et le Déve­lop­pe­ment). Chat­terjee et Finger concluent que :

Au lieu de déve­lop­per une nouvelle vision en adéqua­tion avec les défis écolo­giques mondiaux, la CNUAD a réha­bi­lité le progrès tech­no­lo­gique et d’autres cultes de l’ef­fi­cience. Au lieu d’ima­gi­ner des pers­pec­tives créa­tives de gouver­nance globale, la CNUAD a réha­bi­lité les insti­tu­tions et orga­ni­sa­tions de déve­lop­pe­ment en tant qu’agent légi­times pour affron­ter ces nouveaux défis mondiaux. Parmi elles les insti­tu­tions de Bret­ton Woods et l’ONU, ainsi que les gouver­ne­ments natio­naux et les corpo­ra­tions multi­na­tio­nales. Et, enfin, au lieu de faire en sorte que les divers action­naires colla­borent et parviennent collec­ti­ve­ment à sortir de la crise mondiale, la CNUAD en a coopté certains, en a divisé ou détruit d’autres, et a mis en avant ceux qui avaient assez d’argent pour tirer profit de cet exer­cice de rela­tions publiques et de lobbying. (p.173)

Dans la même veine, Michael Gold­man écrit que :

Si nous devons rete­nir quelque chose du Sommet de la Terre de Rio de 1992, c’est que l’objec­tif des prin­ci­paux pouvoirs en place n’était pas de conte­nir ou de restruc­tu­rer les écono­mies et les pratiques capi­ta­listes afin de sauver les communs écolo­giques qui sont en train d’être détruits, mais de restruc­tu­rer ces communs (c’est-à-dire de priva­ti­ser, de « déve­lop­per », de « rendre plus effi­cient », de « valo­ri­ser », de « trou­ver le bon prix ») afin d’ac­com­mo­der le capi­ta­lisme de crise. Son effet n’a pas été de stop­per les pratiques destruc­trices mais de les norma­li­ser et de les insti­tu­tion­na­li­ser plus encore.

La coop­ta­tion du Sommet de la Terre par les corpo­ra­tions était évidem­ment atten­due. D’ailleurs, la commu­nauté du commerce « soute­nable » [ou « durable », NdT] avait commencé à sérieu­se­ment s’or­ga­ni­ser en 1984 à la suite de la première Confé­rence indus­trielle mondiale sur la gestion envi­ron­ne­men­tale (en anglais, World Indus­try Confe­rence on Envi­ron­men­tal Mana­ge­ment) : un forum qui a accou­ché de la créa­tion du Conseil mondial des entre­prises pour le déve­lop­pe­ment durable (en anglais, Busi­ness Coun­cil for Sustai­nable Deve­lop­ment) la veille du Sommet de la Terre. Timo­thy Doyle observe comment :

Au cours des années 1980, les destruc­teurs de l’en­vi­ron­ne­ment se mirent à la recherche de moyens moins conflic­tuels de sécu­ri­ser leur pouvoir. La plupart des inté­rêts corpo­ra­tistes du monde ne niaient plus l’exis­tence de dommages envi­ron­ne­men­taux causés, en partie, par leurs propres pratiques. Leur stra­ta­gème chan­gea : battre les envi­ron­ne­men­ta­listes à leur propre jeu (mais selon des termes et des agen­das nouvel­le­ment défi­nis) ; les corrompre ; les divi­ser ; les supplan­ter ; appa­raître plus verts que les verts.

La créa­tion du Conseil mondial des entre­prises pour le déve­lop­pe­ment durable (BCSD) est parti­cu­liè­re­ment inté­res­sante puisque ses deux cofon­da­teurs étaient Maurice Strong et le milliar­daire et indus­triel Suisse Stéphane Schmid­heiny – un ami de Strong depuis le forum écono­mique de Davos (que Strong a dirigé). Selon des critiques, ce groupe faisait partie « d’une stra­té­gie pour pertur­ber le Centre des Nations Unies sur les socié­tés trans­na­tio­nales qui s’ap­prê­tait à élabo­rer un code de conduite pour les corpo­ra­tions multi­na­tio­nales ». D’ailleurs, ainsi que Joshua Karli­ner l’a remarqué, un des prin­ci­paux résul­tats du Sommet de la Terre a été « l’en­tre­prise dyna­mique visant à suppri­mer toute discus­sion au sein des gouver­ne­ments quant au besoin de régu­la­tion inter­na­tio­nale et de contrôle des corpo­ra­tions mondia­li­sées au nom du déve­lop­pe­ment soute­nable [ou durable, NdT] ». A cet égard, Karli­ner écrit que l’un « des premiers obstacles que les diplo­mates corpo­ra­tistes de la [Chambre inter­na­tio­nale de commerce] et du BCSD ont dû surmon­ter était une filiale de l’ONU elle-même – le Centre des Nations Unies sur les socié­tés trans­na­tio­nales (UNCTC) ».

Problé­ma­tique­ment, semble-t-il, le Conseil écono­mique et social des Nations unies avait demandé au Centre de « prépa­rer un ensemble de recom­man­da­tions pour les trans­na­tio­nales et d’autres entre­prises indus­trielles impor­tantes que les gouver­ne­ments pour­raient utili­ser lors de la rédac­tion du docu­ment prin­ci­pal du Sommet de la Terre », l’Agenda 21, qui devait être prêt en mars 1992. Pour­tant, un mois avant cette date, Boutros Ghali, qui était alors secré­taire géné­ral de l’ONU…

…annonça que le Centre des Nations Unies sur les socié­tés trans­na­tio­nales (UNCTC) serait éliminé en tant qu’en­tité indé­pen­dante. Ce qui eut pour effet de priver l’or­ga­ni­sa­tion du peu de pouvoir qu’elle aurait pu avoir. Il lui restait cepen­dant le rapport comman­dité par l’ECOSOC à remettre à Maurice Strong et à son secré­ta­riat du Sommet de Rio. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais l’UNCTC n’a pas réussi à faire accep­ter son rapport au secré­ta­riat. Pendant ce temps-là, Maurice Strong avait choisi Stephan Schmid­heiny pour être son conseiller prin­ci­pal. Schmid­heiny s’oc­cupa de former le BCSD (le Conseil mondial des entre­prises pour le déve­lop­pe­ment durable) et de prépa­rer un rapport inti­tulé Chan­ging Course (en français, « Chan­ger de trajec­toire »), qui serait un docu­ment offi­ciel­le­ment soumis par les indus­tria­listes au Sommet de la Terre de Rio.

Mais ce ne fut pas la seule manière dont l’ONU servit acti­ve­ment les inté­rêts des élites lors du Sommet de la Terre, puisqu’en paral­lèle, elle s’oc­cupa de subti­le­ment coop­ter les orga­ni­sa­tions non-gouver­ne­men­tales (ONG) qui propo­saient des critiques radi­cales de l’évè­ne­ment. Ainsi, d’après Chat­terjee et Finger, le PNUD dépensa 475 000$ en subven­tions d’ONG en 1990 et 1991, puis « 206 000$ au cours des six mois précé­dents et compre­nant le mois du Sommet de Rio ». De ces initia­tives de finan­ce­ment, deux pers­pec­tives émer­gèrent au sein des ONG des pays du Sud, incar­nées par le Third World Network et le Green Forum de Maximo Kalaw des Philip­pines. Tandis que le Third World Network « diri­gea [la plupart de ses critiques] contre la Banque mondiale, le FMI, le GATT et les USA », il « fut silen­cieux quant au PNUD ». Ce fut une omis­sion cruciale de leur part étant donné le rôle que l’ONU a joué, et conti­nue de jouer, dans la légi­ti­ma­tion et la promo­tion du néoli­bé­ra­lisme. D’ailleurs, l’éten­due de la coopé­ra­tion entre le PNUD et le Third World Network impliqua que ce dernier soit briefé en privé « sur les ques­tions clés qui pour­raient influen­cer la Banque mondiale ».

Étant donnée la posture non-critique du Third World Network à l’égard de l’ONU, il n’est pas surpre­nant que Martin Khor, qui diri­geait ce réseau lors de sa créa­tion en 1984, soit désor­mais un membre du Comité des Nations unies sur les poli­tiques de déve­lop­pe­ment. De plus, à partir de mars 2009, Martin Khor a été le direc­teur exécu­tif du South Center – un groupe dont le conseil d’ad­mi­nis­tra­tion a été dirigé par l’an­cien secré­taire géné­ral de l’ONU, Boutros Boutros-Ghali, de 2003 à 2006. (Martin Khor était déjà au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du South Center de 1996 à 2002). Par ailleurs, le président actuel du South Center est l’an­cien président de la Tanza­nie, Benja­min Mkapa, qui est égale­ment un membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de l’an­ti­dé­mo­cra­tique Afri­can Wild­life Foun­da­tion ; avant que Boutros Boutros-Ghali ne prenne la tête du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion, Gamani Corea le diri­geait, ce qui est inté­res­sant puisqu’il diri­geait aussi le panel d’ex­pert de Maurice Strong lors de la réunion de Founex en 1971, durant les prépa­ra­tifs de la Confé­rence de Stock­holm. Pour en reve­nir à l’his­toire de Martin Khor, il faut ajou­ter qu’il siège aussi au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du Forum inter­na­tio­nal sur la mondia­li­sa­tion un groupe qui a été très appuyé par l’éco-philan­thro­pie contro­ver­sée de Ted Turner et Douglas Tomp­kins.

Du Sommet de la Terre à son exploi­ta­tion minière

Lorsque le mandat de secré­taire géné­ral du Sommet de la Terre de Maurice Strong prit fin, en 1992, « il prit la direc­tion du Comité d’or­ga­ni­sa­tion du Conseil de la Terre [en anglais, Earth Coun­cil] ». La mission de ce Conseil était de « soute­nir et encou­ra­ger les popu­la­tions à construire un futur plus sûr, plus équi­table et plus soute­nable », et, à l’in­vi­ta­tion du gouver­ne­ment du Costa Rica, leur secré­ta­riat fut établi à San José, en septembre 1992. Parmi les collègues de Strong siégeant au comité orga­ni­sa­teur initial de ce groupe, on retrouve Stephan Schmid­heiny. Désor­mais appelé l’Al­liance du Conseil de la Terre [en anglais, Earth Coun­cil Alliance], son direc­teur est Tommy Short (qui était aussi un membre de l’Ini­tia­tive de la Charte de la Terre [Earth Char­ter Inter­na­tio­nal]) ; tandis que son président, ancien ponte de l’Im­pe­rial Chemi­cal Indus­tries (ICI), Marcelo Carvalho de Andrade, est le fonda­teur et le diri­geant de Pro-Natura, qui « a été créée au Brésil en 1985, et qui, en 1992 est deve­nue l’une des premières ONG du ‘Sud’ à être inter­na­tio­na­li­sée à la suite de la Confé­rence de Rio ». Marcelo de Andrade siège égale­ment au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du groupe contro­versé Coun­ter­part Inter­na­tio­nal, et au conseil de la Earth Resto­ra­tion Corps (diri­gée par Hanne Strong, la femme de Maurice Strong).

A ce jour, le dévoue­ment de Maurice Strong envers le libé­ra­lisme corpo­ra­tiste demeure solide ; au lende­main du Sommet de la Terre, il a pris la direc­tion de l’Ins­ti­tut des ressources mondiales (World Resources Insti­tute) et de l’Ins­ti­tut de l’en­vi­ron­ne­ment de Stock­holm (Stock­holm Envi­ron­ment Insti­tute). Puis, en 1999, Maurice Strong, l’an­cien PDG de Petro-Canada, a estimé qu’il était temps qu’il se retire du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de la compa­gnie gazière et pétro­lière Cordex Petro­leums – une compa­gnie qui était diri­gée par son fils, Fred Strong. Cela dit, malgré la conti­nua­tion de son impli­ca­tion dans le domaine de la gestion envi­ron­ne­men­tale, Maurice Strong conti­nue à béné­fi­cier du pillage de la planète, puisqu’il siège égale­ment au conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de la compa­gnie Wealth Mine­rals Ltd – une orga­ni­sa­tion qui se décrit comme « un leader mondial bien financé et bien orga­nisé de l’ex­plo­ra­tion de l’ura­nium, qui se concentre sur l’iden­ti­fi­ca­tion de gise­ment de classe mondiale en Argen­tine ».

Solu­tions

Bien que cet article expose clai­re­ment le fait que la gestion « envi­ron­ne­men­tale » mondiale soute­nue par Maurice Strong consti­tue une grave menace pour la vie sur terre, celui-ci est loin d’être le prin­ci­pal problème. Maurice Strong n’est qu’un exemple parti­cu­lier de cette classe de tech­no­crates aux doubles visages qui s’est formée afin de proté­ger le capi­ta­lisme et de prétendre proté­ger la vie sauvage (à condi­tion que cela rapporte). Cepen­dant, en exami­nant l’his­toire de Maurice Strong et de sa gestion des inté­rêts capi­ta­listes – ce qu’a fait cet article – il est possible de décons­truire ce cirque mondial grotesque qui s’est imposé au fil des années en tant que sauve­teur de l’en­vi­ron­ne­ment. Les insti­tu­tions de l’élite, comme l’ONU, doivent être desti­tuées : ce qui ne pourra se produire que si nous commençons collec­ti­ve­ment à imagi­ner des alter­na­tives viables – comme le commu­nisme.

Michael Barker


Traduc­tion : Nico­las Casaux

NdT : Un dernier détail, signi­fi­ca­tif : le 20 avril 2005, l’ONU annonce la démis­sion de Maurice Strong, visé person­nel­le­ment par l’enquête sur le scan­dale du programme « Pétrole contre nour­ri­ture » de l’ONU en Irak. Strong a en effet encaissé un chèque de 988 885 $ de la main de Tong­sun Park, un homme d’af­faires sud-coréen qui fut inculpé en 2006 par la Cour Fédé­rale de New York dans le détour­ne­ment du programme en faveur de Saddam Hussein. Après avoir quitté ses fonc­tions, Strong s’exile en Chine où il possède un appar­te­ment.

Pour aller plus loin :

Du déve­lop­pe­ment au « déve­lop­pe­ment durable » : histoire d’une trom­pe­rie (par Fabrice Nico­lino)

Source : New Scien­tist (2008) / Global Change and the Earth System (2004) / Inter­na­tio­nal Geos­phere-Bios­phere Programme / Stef­fen, W., W. Broad­gate, L. Deutsch, O. Gaff­ney, C. Ludwig. 2015. The trajec­tory of the Anthro­po­cene: The great acce­le­ra­tion.
Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: Comment les riches ont façonné et neutra­lisé le mouve­ment écolo­giste grand public (par Michael Barker)
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.

Login

Welcome to Typer

Brief and amiable onboarding is the first thing a new user sees in the theme.
Join Typer
Registration is closed.