Quelques réflexions sur la civi­li­sa­tion, le supré­ma­cisme humain et l’écologie :

Les plantes existent pour les ani­maux, et les autres ani­maux pour l’homme, les ani­maux domes­tiques pour son usage et sa nour­ri­ture, les ani­maux sau­vages, sinon tous du moins la plu­part, pour sa nour­ri­ture et d’autres secours puisqu’il en tire vête­ments et autres ins­tru­ments. Si donc la nature ne fait rien d’inachevé ni rien en vain, il est néces­saire que ce soit pour les hommes que la nature ait fait tout cela. C’est pour­quoi, en un sens, l’art de la guerre est un art natu­rel d’acquisition (car l’art de la chasse est une par­tie de cet art) auquel nous devons avoir recours contre les bêtes et les hommes qui sont nés pour être com­man­dés mais n’y consentent pas : cette guerre-là est juste par nature.

— Aris­tote (384–322, AEC)

La culture domi­nante, la civi­li­sa­tion indus­trielle, et ses formes pré­cé­dentes (diverses civi­li­sa­tions), ont en com­mun cer­taines carac­té­ris­tiques fon­da­men­tales, rai­son pour laquelle est aujourd’hui éta­blie une sorte de conti­nui­té tem­po­relle concep­tuelle appe­lée His­toire, basée sur une idée de pro­grès (de pro­gres­sion). Des peuples pré-indus­triels deviennent ain­si indus­triels, puis post-indus­triels. On peut repé­rer cette conti­nui­té au fait que l’on uti­lise tou­jours l’appellation Homo Sapiens (Homme savant, ou sage ou intel­li­gent) attri­buée à Carl von Lin­né (1707–1778) — par ailleurs un par­ti­san du racisme scien­ti­fique (il pla­çait les blancs au som­met d’une sorte d’échelle de races, et l’homme noir en bas).

Mais on peut sur­tout repé­rer cette conti­nui­té par la per­pé­tua­tion d’une idéo­lo­gie dont cette appel­la­tion d’Homo Sapiens par­ti­cipe, et qui est aujourd’hui encore au centre de la culture domi­nante : celle du supré­ma­cisme humain, fla­grant dans la cita­tion du Grec Aris­tote pla­cée en intro­duc­tion.

À cet effet, nous aurions éga­le­ment pu citer la Genèse :

Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, mul­ti­pliez, rem­plis­sez la terre, et l’assujettissez ; et domi­nez sur les pois­sons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout ani­mal qui se meut sur la terre.

Ou le Romain Cicé­ron (106–43, AEC) :

Ce que la nature a fait de plus impé­tueux, la mer et les vents, nous seuls avons la facul­té de les domp­ter, pos­sé­dant l’art de la navi­ga­tion ; aus­si pro­fi­tons-nous et jouis­sons-nous de beau­coup de choses qu’offre la mer. Nous sommes éga­le­ment les maîtres abso­lus de celles que pré­sente la Terre. Nous jouis­sons des plaines, nous jouis­sons des mon­tagnes ; c’est à nous que sont les rivières, à nous les lacs ; c’est nous qui semons les blés, nous qui plan­tons les arbres ; c’est nous qui condui­sons l’eau dans les terres pour leur don­ner la fécon­di­té : nous arrê­tons les fleuves, nous les gui­dons, nous les détour­nons ; nos mains enfin essaient, pour ain­si dire, de faire dans la nature une nature nou­velle.

Ou encore Des­cartes et son Dis­cours de la méthode (1637) :

Or, par ces deux mêmes moyens, on peut aus­si connaître la dif­fé­rence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c’est une chose bien remar­quable, qu’il n’y a point d’hommes si hébé­tés et si stu­pides, sans en excep­ter même les insen­sés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en com­po­ser un dis­cours par lequel ils fassent entendre leurs pen­sées ; et qu’au contraire, il n’y a point d’autre ani­mal, tant par­fait et tant heu­reu­se­ment né qu’il puisse être, qui fasse le sem­blable. […] Et ceci ne témoigne pas seule­ment que les bêtes ont moins de rai­son que les hommes, mais qu’elles n’en ont point du tout. […]

Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions géné­rales tou­chant la phy­sique, et que com­men­çant à les éprou­ver en diverses dif­fi­cul­tés par­ti­cu­lières, j’ai remar­qué jusques où elles peuvent conduire, et com­bien elles dif­fèrent des prin­cipes dont on s’est ser­vi jusqu’à pré­sent, j’ai cru que je ne pou­vais les tenir cachées sans pécher gran­de­ment contre la loi qui nous oblige à pro­cu­rer, autant qu’il est en nous, le bien géné­ral de tous les hommes. Car elles m’ont fait voir qu’il est pos­sible de par­ve­nir à des connais­sances qui soient fort utiles à la vie, et qu’au lieu de cette phi­lo­so­phie spé­cu­la­tive, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trou­ver une pra­tique, par laquelle connais­sant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous envi­ronnent, aus­si dis­tinc­te­ment que nous connais­sons les divers métiers de nos arti­sans, nous les pour­rions employer en même façon à tous les usages aux­quels ils sont propres et ain­si nous rendre comme maîtres et pos­ses­seurs de la nature. […]

Ou bien l’influent phi­lo­sophe fran­çais Saint-Simon, qui, en 1820, décla­rait que :

L’objet de l’industrie est l’exploitation du globe, c’est-à-dire l’appropriation de ses pro­duits aux besoins de l’homme, et comme, en accom­plis­sant cette tâche, elle modi­fie le globe, le trans­forme, change gra­duel­le­ment les condi­tions de son exis­tence, il en résulte que par elle, l’homme par­ti­cipe, en dehors de lui-même en quelque sorte, aux mani­fes­ta­tions suc­ces­sives de la divi­ni­té, et conti­nue ain­si l’œuvre de la créa­tion.

Sous des nuances et des for­mu­la­tions rela­ti­ve­ment dif­fé­rentes, on retrouve tou­jours une même idée de supé­rio­ri­té de l’homme sur toutes les autres espèces vivantes (et sa sépa­ra­tion vis-à-vis d’elles) : le supré­ma­cisme humain.

Un des prin­ci­paux signes de la folie de ceux qui se sont auto­pro­cla­més Homo Sapiens (ancien­ne­ment Homo Sapiens Sapiens) c’est d’ailleurs cette auto-qua­li­fi­ca­tion supré­ma­ciste d’Homme « savant » (ancien­ne­ment savant savant), ou intel­li­gent, ou sage. Fon­der un rap­port au monde sur une telle pré­ten­tion ori­gi­nelle, sur un tel nar­cis­sisme, voi­là qui annonce la cou­leur.

Est-ce éton­nant que l’espèce qui s’est auto­dé­cla­rée Sapiens — qui a consi­dé­ré le monde entier comme une créa­tion qui lui était offerte par LE dieu de l’univers (et qui consi­dère que Dieu, LE DIEU de tout l’univers, est à son image, nar­cis­sisme oblige), qui consi­dère qu’elle est la seule à être consciente (selon ses propres cri­tères, sa propre construc­tion idéo­lo­gique, évi­dem­ment), qui se consi­dère à part, spé­ciale, supé­rieure — se com­porte mal vis-à-vis de toutes les autres espèces, qu’elle asser­vit, qu’elle mas­sacre (sixième extinc­tion de masse), et vis-à-vis du vivant en géné­ral ?

Toutes les cultures humaines ayant exis­té n’étaient pas fon­dées sur ce prin­cipe supré­ma­ciste, qui carac­té­rise la civi­li­sa­tion. Et par­mi les quelques cultures indi­gènes, tri­bales, qui existent encore, beau­coup ne le sont pas. Chose atten­due : les cultures non-basées sur ce concept de supré­ma­tie ne tendent pas à détruire le monde natu­rel, qu’elles ne cherchent pas à domi­ner ou à sou­mettre, mais qu’elles res­pectent et au sein duquel et avec lequel elles apprennent sim­ple­ment à vivre. Autre chose atten­due : la culture humaine supré­ma­ciste n’a que faire de ces autres cultures humaines, qu’elle juge infé­rieures et qu’elle détruit (et/ou assi­mile, avale, englou­tit).

Il devrait être clair que la socié­té dont nous par­ti­ci­pons aujourd’hui consi­dère tou­jours l’être humain (civi­li­sé) comme une créa­ture spé­ciale, à laquelle la pla­nète (et ses « res­sources ») appar­tient, supé­rieure aux autres espèces, pour les­quelles elle n’a aucun res­pect — sinon com­ment expli­quer la sixième extinc­tion de masse ? La conta­mi­na­tion de tous les milieux par des pro­duits toxiques ? La des­truc­tion des habi­tats natu­rels, des bio­topes de mil­lions d’espèces ? L’élevage indus­triel ? La pêche indus­trielle ? Le béton­nage du monde entier et la frag­men­ta­tion (et la des­truc­tion) des biomes qui s’ensuivent ? L’agriculture indus­trielle (et les des­truc­tions d’écosystèmes qu’elle exige : le rem­pla­ce­ment de ter­ri­toires riches en bio­di­ver­si­té par des mono­cul­tures des­ti­nées à l’humanité indus­trielle) ?

99% des livres publiés, 99% des films, 99% du conte­nu de toutes ses pro­duc­tions cultu­relles est fon­dé sur la pers­pec­tive du supré­ma­cisme humain. Cette pers­pec­tive est consti­tu­tive de l’ensemble de la culture domi­nante.

Et pour­tant, même la Science de la civi­li­sa­tion (celle des expé­riences en labo­ra­toire, de la vivi­sec­tion, de la tor­ture des rats, lapins, singes, etc.) tend de plus en plus à appuyer une pers­pec­tive selon laquelle les autres ani­maux, et même les plantes, par­tagent avec l’homme bien plus que ce qui est géné­ra­le­ment ima­gi­né. En témoignent quelques titres récents d’articles de médias grand public : Les cor­beaux comme les humains et les grands singes capables d’anticiper (Le Pari­sien) ; Les plantes parlent entre elles : vers une révo­lu­tion agri­cole ? (RTL) ; Les plantes sont intel­li­gentes (et méritent même d’avoir des droits) (Slate) ; etc.

Le supré­ma­cisme humain est tel­le­ment ancré dans la culture domi­nante qu’il infecte jusqu’aux réac­tions vis-à-vis du désastre éco­lo­gique qu’il génère lui-même. C’est-à-dire qu’une bonne par­tie de ceux qui s’offusquent de ses consé­quences éco­lo­giques des­truc­trices le font en son nom :

Sau­vons le cli­mat, l’homme (ou pire, « notre éco­no­mie ») en dépend !

Sau­vons les espèces ani­males et végé­tales, l’homme (ou pire, « notre éco­no­mie ») en dépend !

Ou encore :

Si on conti­nue à sur­pê­cher ain­si, on n’aura plus rien à man­ger (et c’est mau­vais pour « notre éco­no­mie ») !

En pol­luant les rivières, on pol­lue l’eau que nous buvons (et c’est mau­vais pour « notre éco­no­mie ») !

L’agroécologie (ou la per­ma­cul­ture) est ren­table (bonne pour « notre éco­no­mie »), adop­tons-là !

La mot d’ordre du mou­ve­ment éco­lo­giste mains­tream (grand public) se résume à :

Nous sommes en train d’épuiser les res­sources natu­relles de la pla­nète, de détra­quer son cli­mat et ses cycles natu­rels ; notre éco­no­mie ne pour­ra pas conti­nuer ain­si encore très long­temps. Mais nous avons une solu­tion pour bâtir une éco­no­mie plus verte, qui gère­ra plus dura­ble­ment les res­sources et les exploi­te­ra bien mieux !

Ain­si que Mark Boyle le for­mule :

La plu­part d’entre nous sommes moins déran­gés par l’idée de vivre dans un monde sans martre des pins, sans abeilles mel­li­fères, sans loutres et sans loups qu’à l’idée de vivre dans un monde sans médias sociaux, sans cap­puc­ci­nos, sans vols éco­no­miques et sans lave-vais­selle. Même l’écologisme, qui a un temps été moti­vé par l’amour du monde natu­rel, semble désor­mais plus concer­né par la recherche de pro­cé­dés un peu moins des­truc­teurs qui per­met­traient à une civi­li­sa­tion sur­pri­vi­lé­giée de conti­nuer à sur­fer sur inter­net, à ache­ter des ordi­na­teurs por­tables et des tapis de yoga, que par la pro­tec­tion de la vie sau­vage.

En d’autres termes, et pour faire court, l’écologie grand public s’inquiète aujourd’hui du fait que la civi­li­sa­tion soit en train de détruire la pla­nète pour la rai­son que cela la menace elle : nous détrui­sons les espèces vivantes, c’est mau­vais, car nous avons besoin d’elles ! Sau­vons-les !

Son seul objec­tif est de se sau­ver elle-même (et la civi­li­sa­tion dont elle par­ti­cipe). Il s’agit d’une entre­prise de sau­ve­tage de l’humanité (ou pire, de « notre éco­no­mie »). Cette optique est celle qui pousse Ste­phen Haw­king à décla­rer que si l’humanité veut sur­vivre elle doit quit­ter la Terre et colo­ni­ser d’autres pla­nètes, et celle qui motive éga­le­ment Elon Musk et son obses­sion mar­tienne.

Les éco­lo­gistes grand public se fichent pas mal de la valeur intrin­sèque des espèces vis-à-vis d’elles-mêmes, ce n’est pas l’empathie qui sti­mule leur inté­rêt pour elles, mais l’utilitarisme. Ils ne cherchent pas à dépol­luer une rivière pour les sau­mons (ou pour la rivière), à défendre les sau­mons pour les ours (ou pour les sau­mons), et les ours pour la forêt (ou pour les ours), et la forêt pour les innom­brables espèces qu’elle abrite (ou pour la forêt elle-même) — tous ceux-là n’ont de valeur qu’en fonc­tion de leur uti­li­té pour l’homme (civi­li­sé). Pour eux, tout se rap­porte tou­jours et encore à l’homme, et d’ailleurs à l’homme indus­triel (rare­ment aux autoch­tones, aux pyg­mées Baka ou aux Abo­ri­gènes d’Australie). Ce qui nous ramène à ce qu’explique Satish Kumar dans la vidéo sui­vante :

 

Et ce qui nous amène aus­si à une des­crip­tion com­mune du psy­cho­pathe : « Le psy­cho­pathe n’est abso­lu­ment pas pré­oc­cu­pé par ce que peut res­sen­tir et vivre autrui. Il est indif­fé­rent, froid, insen­sible. Peu doué pour les émo­tions et encore moins pour l’empathie. » Et à une carac­té­ris­tique du nar­cis­sique : « exploite l’autre dans les rela­tions inter­per­son­nelles : uti­lise autrui pour par­ve­nir à ses propres fins. » En cela, le supré­ma­ciste humain se rap­proche du psy­cho­pathe et du nar­cis­sique : il ne s’intéresse guère au sort des innom­brables espèces vivantes vic­times de son mode de vie. Il ne s’y inté­resse que dans la mesure où la conti­nua­tion de son mode de vie (ou de son éco­no­mie), ou sa sur­vie, c’est-à-dire lui-même, en dépend.

Cer­tains indi­vi­dus et cer­tains cou­rants de pen­sée de la civi­li­sa­tion indus­trielle (dont le champ d’étude qua­li­fié de col­lap­so­lo­gie), qui per­çoivent son insou­te­na­bi­li­té com­plète en termes d’utilisation de res­sources finies, de pol­lu­tions, etc., qui s’intéressent aux concepts de déclin, d’effondrement, d’épuisement, ne s’en inquiètent que pour la rai­son que cela risque de per­tur­ber la conti­nua­tion du mode de vie des humains civi­li­sés. Bien loin de s’inquiéter des consé­quences d’ores et déjà catas­tro­phiques (létales), de leur mode de vie pour de nom­breuses espèces vivantes (cf. la sixième extinc­tion de masse), ils se pré­oc­cupent uni­que­ment de ce qu’il advien­dra d’eux lorsque la civi­li­sa­tion indus­trielle com­men­ce­ra à s’effondrer. En d’autres termes, ils se demandent seule­ment : qu’adviendra-t-il de nous lorsque notre mode de vie (qui est en train de détruire tous les biomes de la pla­nète et de tuer toutes ses espèces vivantes) ne pour­ra plus conti­nuer ? Le psy­cho­pathe n’est abso­lu­ment pas pré­oc­cu­pé par ce que peut res­sen­tir et vivre autrui. Cette remarque est déve­lop­pée plus en détails dans l’article sui­vant :

https://partage-le.com/2017/05/la-vie-a-la-fin-de-lempire-effondrement-supremacisme-et-lamentations-narcissiques/

La pers­pec­tive idéo­lo­gique qui consiste à tout rame­ner à l’homme (à soi-même) ne semble pas très Sapiens. Par défi­ni­tion, elle ne peut pas mener à un diag­nos­tic équi­li­bré de la situa­tion. Une culture saine devrait se baser sur une pers­pec­tive bien dif­fé­rente, esquis­sée ci-après à tra­vers un extrait de l’Alma­nach d’un com­té des sables (1949) d’Aldo Leo­pold :

Toutes les éthiques éla­bo­rées jusqu’ici reposent sur un seul pré­sup­po­sé : que l’individu est membre d’une com­mu­nau­té de par­ties inter­dé­pen­dantes. Son ins­tinct le pousse à concou­rir pour prendre sa place dans cette com­mu­nau­té, mais son éthique le pousse aus­si à coopé­rer (peut-être afin qu’il y ait une place en vue de laquelle concou­rir).

L’éthique de la terre élar­git sim­ple­ment les fron­tières de la com­mu­nau­té de manière à y inclure le sol, l’eau, les plantes et les ani­maux ou, col­lec­ti­ve­ment, la terre.

Cela paraît simple : ne chan­tons-nous pas déjà l’amour et les devoirs qui nous lient à notre sol patrio­tique, terre de liber­té ? Oui, mais qui et quoi au juste aimons-nous ? Cer­tai­ne­ment pas le sol, que nous envoyons à vau‑l’eau, au fil des fleuves. Cer­tai­ne­ment pas ces fleuves eux-mêmes, dont nous pen­sons qu’ils n’ont d’autre fonc­tion que de faire tour­ner nos tur­bines, por­ter nos péniches et char­rier nos déchets. Cer­tai­ne­ment pas les plantes, que nous exter­mi­nons sans cil­ler par com­mu­nau­tés entières. Certaine­ment pas les ani­maux, dont nous avons déjà exter­mi­né bien des espèces, par­mi les plus grandes et les plus belles. Une éthique de la terre ne sau­rait bien enten­du pré­ve­nir l’altération ni l’exploitation de ces « res­sources », mais elle affirme leur droit à conti­nuer d’exister et, par endroits du moins, à conti­nuer d’exister dans un état natu­rel.

En bref, une éthique de la terre fait pas­ser l’Homo sapiens du rôle de conqué­rant de la com­mu­nau­té-terre à celui de membre et citoyen par­mi d’autres de cette com­mu­nau­té. Elle implique le res­pect des autres membres, et aus­si le res­pect de la com­mu­nau­té en tant que telle.

Au cours de l’histoire humaine, nous avons appris (je l’espère) que le rôle du conqué­rant contient en lui-même sa propre défaite. Pour­quoi ? Parce qu’il implique que le conqué­rant sache, ex cathe­dra, ce qui, pré­ci­sé­ment, fait tour­ner la machine com­mu­nau­taire ; qui est utile ou nui­sible à sa sub­sis­tance ; ce qui, dans cette pers­pec­tive, a de la valeur et ce qui n’en a pas. Il s’avère tou­jours qu’il ne sait ni l’un ni l’autre, et c’est la rai­son pour laquelle ses conquêtes finissent par se défaire d’elles-mêmes.

La com­mu­nau­té bio­tique pré­sente une situa­tion paral­lèle. […]

Le citoyen ordi­naire d’aujourd’hui part du prin­cipe que la science sait ce qui fait tour­ner la machine com­mu­nau­taire ; le scien­ti­fique, lui, est convain­cu du contraire. Il sait que le méca­nisme bio­tique est si com­plexe que nous n’en com­pren­drons peut-être jamais plei­ne­ment les rouages.

Le fait que l’homme ne soit qu’un membre par­mi d’autres d’une équipe bio­tique, c’est ce que montre une inter­pré­ta­tion éco­lo­gique de l’Histoire.

En dénon­çant le « rôle de conqué­rant » que s’est attri­bué l’Homo Sapiens, l’éthique de la Terre ain­si for­mu­lée par Aldo Leo­pold rejette clai­re­ment le supré­ma­cisme humain sur lequel toute la culture domi­nante est fon­dée.

Le carac­tère fon­da­men­tal — vis-à-vis de la culture domi­nante, de la civi­li­sa­tion — et fon­da­men­ta­le­ment toxique de l’idéologie supré­ma­ciste était éga­le­ment dénon­cé par un des plus célèbres anthro­po­logues fran­çais, Claude Lévi-Strauss, à qui je laisse le mot de la fin en deux cita­tions (la pre­mière, issue d’une inter­view qu’il accor­da au jour­nal Le Monde en 1979, la seconde, issue de son livre Mytho­lo­giques 3 : L’origine des manières de table) :

Ce contre quoi je me suis insur­gé, et dont je res­sens pro­fon­dé­ment la noci­vi­té, c’est cette espèce d’humanisme déver­gon­dé issu, d’une part, de la tra­di­tion judéo-chré­tienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renais­sance et du car­té­sia­nisme, qui fait de l’homme un maître, un sei­gneur abso­lu de la créa­tion.

J’ai le sen­ti­ment que toutes les tra­gé­dies que nous avons vécues, d’abord avec le colo­nia­lisme, puis avec le fas­cisme, enfin les camps d’extermination, cela s’inscrit non en oppo­si­tion ou en contra­dic­tion avec le pré­ten­du huma­nisme sous la forme où nous le pra­ti­quons depuis plu­sieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son pro­lon­ge­ment natu­rel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même fou­lée que l’homme a com­men­cé par tra­cer la fron­tière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trou­vé ame­né à repor­ter cette fron­tière au sein de l’espèce humaine, sépa­rant cer­taines caté­go­ries recon­nues seules véri­ta­ble­ment humaines d’autres caté­go­ries qui subissent alors une dégra­da­tion conçue sur le même modèle qui ser­vait à dis­cri­mi­ner espèces vivantes humaines et non humaines. Véri­table péché ori­gi­nel qui pousse l’humanité à l’autodestruction.

Le res­pect de l’homme par l’homme ne peut pas trou­ver son fon­de­ment dans cer­taines digni­tés par­ti­cu­lières que l’humanité s’attribuerait en propre, car, alors, une frac­tion de l’humanité pour­ra tou­jours déci­der qu’elle incarne ces digni­tés de manière plus émi­nente que d’autres. Il fau­drait plu­tôt poser au départ une sorte d’humilité prin­ci­pielle ; l’homme, com­men­çant par res­pec­ter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se met­trait à l’abri du risque de ne pas res­pec­ter toutes les formes de vie au sein de l’humanité même.

&

[…] « L’enfer, c’est les autres » ne consti­tue pas une pro­po­si­tion phi­lo­so­phique, mais un témoi­gnage eth­no­gra­phique sur une civi­li­sa­tion. Car on nous a habi­tués dès l’enfance à craindre l’impureté du dehors.

Quand ils pro­clament, au contraire, que « l’enfer, c’est nous-même », les peuples sau­vages donnent une leçon de modes­tie qu’on vou­drait croire que nous sommes encore capables d’entendre. En ce siècle où l’homme [la civi­li­sa­tion, ou l’homme civi­li­sé] s’acharne à détruire d’innombrables formes vivantes, après tant de socié­tés dont la richesse et la diver­si­té consti­tuaient de temps immé­mo­rial le plus clair de son patri­moine, jamais, sans doute, il n’a été plus néces­saire de dire, comme font les mythes, qu’un huma­nisme bien ordon­né ne com­mence pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme ; le res­pect des autres êtres avant l’amour-propre ; et que même un séjour d’un ou deux mil­lions d’années sur cette terre, puisque de toute façon il connaî­tra un terme, ne sau­rait ser­vir d’excuse à une espèce quel­conque, fût-ce la nôtre, pour se l’approprier comme une chose et s’y conduire sans pudeur ni dis­cré­tion.

Nico­las Casaux

Pour aller plus loin :

https://partage-le.com/2017/08/la-demesure-lignorance-systemique-et-la-destruction-du-monde-naturel-par-nicolas-casaux/

https://partage-le.com/2016/06/le-mythe-de-la-suprematie-humaine-extrait-1-par-derrick-jensen/

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Comments to: La civilisation, le suprémacisme humain et l’écologie (par Nicolas Casaux)
  • 26 août 2017

    Ce texte est la preuve de la capa­ci­té réflexive de l’hu­main
    Qu’au­cun autre ani­mal ne sau­rait éla­bo­ré
    Un peu par hasard, j’ap­par­tiens à ceux qui veulent le com­prendre
    Dans un monde en voie de gué­ri­son
    Il devien­drait un marche-pieds d’ac­cès
    Au titre d’ho­mo sapiens

    Reply
    • 31 août 2017

      « éla­bo­rer » ? « Qu’aucun autre ani­mal ne sau­rait éla­bo­reR » : ce n’est cer­tai­ne­ment pas ce que prouve ce texte. Il sou­ligne sim­ple­ment que le supré­ma­cisme humain est une idio­tie mor­ti­fère. Nous ne savons rien de la capa­ci­té réflexive des autres ani­maux, et rien n’in­dique ce que que vous dési­gnez par ce concept implique une échelle de valeur per­met­tant de conclure à une supé­rio­ri­té. Bref, il faut ces­ser de vou­loir pla­cer l’homme au-des­sus. Vrai­ment.

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