« En nous déro­bant les mys­tères de la voûte céleste, l’électricité publique chasse du monde les inquié­tudes remuantes et les bizar­re­ries, les silences extra­lu­cides et les médi­ta­tions de la nuit, en même temps que lanuit elle-même ; nous pri­vant donc aus­si de savoir ce qu’est le jour. C’est une dimi­nu­tion de la vie ter­restre qui n’est pas négli­geable, pour res­ter inaper­çue ; et si avec les pro­grès du confort les amants prennent des douches, bavardent au télé­phone et ont un tourne-disque, ils ont éga­ré ce charme puis­sant qui était de mêler leurs urines noc­turnes dans un même vase, et c’est la froide lumière élec­trique qui dégrise leur nudi­té, au lieu qu’en s’épuisant la lampe à mèche, tou­jours inquiète, recueillait le témoi­gnage des heures pas­sées avec leurs ombres vivantes ; et c’est le radio-réveil qui les pré­vient du jour, etc. J’en suis donc venu à consi­dé­rer qu’il fau­drait exa­mi­ner sous ce rap­port toutes les faci­li­tés modernes, toutes les amé­lio­ra­tions : de quoi se prive-t-on en pre­nant l’ascenseur, est-ce le même homme qui rentre chez lui par l’escalier et celui qui appuie sur le bou­ton du dou­zième, arrivent-ils au même endroit ? La réponse en est par­fois évi­dente : le télé­phone, qui contraint d’être tou­jours alerte et dis­po­nible, inter­dit de se reti­rer chez soi et nous dépos­sède de l’intimité avec le temps ; en outre il accou­tume de se par­ler les uns aux autres sans se regar­der, et rend ain­si fonc­tion­nelles jusqu’aux conver­sa­tions intimes, etc. Mais dans la plu­part des cas nous en res­te­rons igno­rants, pour ne l’avoir jamais su. »

— Bau­douin de Bodi­nat, La vie sur terre (tome 1)

Tout d’abord, une défi­ni­tion. Celle de la pol­lu­tion lumi­neuse, for­mu­lée par Tho­mas Le Tal­lec (pro­fes­seur agré­gé, Muséum natio­nal d’Histoire natu­relle, Paris) dans un article inti­tu­lé « Quel est l’impact éco­lo­gique de la pol­lu­tion lumi­neuse ? », publié sur le site de l’Encyclopédie de l’environnement :

La pol­lu­tion lumi­neuse est un phé­no­mène d’origine anthro­pique asso­cié au déve­lop­pe­ment de l’urbanisation et des acti­vi­tés humaines et qui implique la lumière arti­fi­cielle. Du point de vue de l’astronome et selon une approche qua­li­ta­tive, la pol­lu­tion lumi­neuse désigne la lumière arti­fi­cielle qui dégrade la qua­li­té du ciel noc­turne, masque la lumière des étoiles et des autres corps célestes et limite leur étude. L’astronome parle de « pol­lu­tion lumi­neuse astro­no­mique ». Selon une approche quan­ti­ta­tive, l’Union Astro­no­mique Inter­na­tio­nale indique que, pour une région géo­gra­phique clai­re­ment déli­mi­tée, il y a pol­lu­tion lumi­neuse lorsque la lumière arti­fi­cielle pro­pa­gée dans le ciel noc­turne est supé­rieure à 10% de sa lumi­no­si­té natu­relle la nuit. Du point de vue de l’écologue, la pol­lu­tion lumi­neuse désigne la lumière arti­fi­cielle qui dégrade les cycles de la lumière natu­relle (cycle jour/nuit et sai­sons), modi­fie la com­po­sante noc­turne de l’environnement, c’est-à-dire l’illumination du milieu, et qui, en consé­quence, impacte les com­por­te­ments, les rythmes bio­lo­giques et les fonc­tions phy­sio­lo­giques des orga­nismes vivants, ain­si que les éco­sys­tèmes. Les éco­logues parlent de « pol­lu­tion lumi­neuse éco­lo­gique ».

***

De récentes études démontrent l’impact rava­geur de la lumière arti­fi­cielle sur les insectes. Un com­mu­ni­qué du CNRS explique :

Pour la pre­mière fois, une équipe euro­péenne, com­pre­nant un cher­cheur du Centre d’écologie et des sciences de la conser­va­tion (CNRS/MNHN/UPMC), montre que la pol­lu­tion lumi­neuse per­turbe les pol­li­ni­sa­teurs noc­turnes avec des consé­quences néga­tives pour la repro­duc­tion des plantes.

Les cher­cheurs démontrent que les effets en cas­cade de la pol­lu­tion lumi­neuse ne s’arrêtent pas aux plantes et à leur repro­duc­tion mais peuvent aus­si se pro­pa­ger aux pol­li­ni­sa­teurs de jour. La pol­lu­tion lumi­neuse rédui­sant le suc­cès repro­duc­teur de plantes sur les­quelles des pol­li­ni­sa­teurs diurnes viennent se nour­rir, cela pour­rait entrai­ner à terme une baisse des res­sources ali­men­taires dis­po­nibles pour les pol­li­ni­sa­teurs diurnes.

Ces résul­tats pro­posent de nou­velles pers­pec­tives sur le fonc­tion­ne­ment des com­mu­nau­tés plantes-pol­li­ni­sa­teurs et sur la com­plé­men­ta­ri­té entre pol­li­ni­sa­teurs diurnes et noc­turnes. Dans tous les pays déve­lop­pés, ces insectes pol­li­ni­sa­teurs sont en régres­sion, notam­ment en milieu rural. Leur raré­fac­tion pour­rait bien avoir des impacts consi­dé­rables sur tous les éco­sys­tèmes. Une coha­bi­ta­tion sérieu­se­ment mena­cée par les chan­ge­ments glo­baux, et, désor­mais, par la pol­lu­tion lumi­neuse.

Mais l’impact de la pol­lu­tion lumi­neuse est bien plus vaste encore. Une publi­ca­tion du NCBI (Natio­nal Cen­ter for Bio­tech­no­lo­gy Infor­ma­tion, en fran­çais : « Centre amé­ri­cain pour les infor­ma­tions bio­tech­no­lo­giques », une des ins­ti­tu­tions gou­ver­ne­men­tales des États-Unis qui s’occupent de la recherche médi­cale et bio­mé­di­cale), inti­tu­lée « Mis­sing the Dark : Health Effects of Light Pol­lu­tion » (en fran­çais : À la recherche de l’obscurité : les effets sani­taires de la pol­lu­tion lumi­neuse) et rédi­gée par Ron Che­pe­siuk, rap­pelle que :

Beau­coup d’écologistes, de natu­ra­listes et de cher­cheurs consi­dèrent la pol­lu­tion lumi­neuse comme une des formes de pol­lu­tion envi­ron­ne­men­tale les plus enva­his­santes et les plus crois­santes. De plus en plus de tra­vaux scien­ti­fiques sug­gèrent que la pol­lu­tion lumi­neuse peut avoir des effets durables à la fois sur la san­té humaine et sur la san­té du monde natu­rel.

Par­mi les nom­breux pro­blèmes asso­ciés à la pol­lu­tion lumi­neuse, on retrouve le fait que la pol­lu­tion lumi­neuse affecte à la fois la flore et la faune. Par exemple, une expo­si­tion pro­lon­gée à des lumières arti­fi­cielles empêche beau­coup d’arbres de s’ajuster aux varia­tions sai­son­nières, ce qui, en retour, impacte la faune sau­vage dont les arbres sont l’habitat (insectes, tor­tues, oiseaux, pois­sons, rep­tiles, etc.), au niveau de son com­por­te­ment, de son aire d’alimentation, de ses cycles de repro­duc­tion — non seule­ment en zone urbaine, mais aus­si dans les espaces ruraux.

***

Voi­ci quelques exemples de l’impact de la pol­lu­tion lumi­neuse sur la faune sau­vage tirés de la publi­ca­tion du NCBI :

Les tor­tues de mer four­nissent un exemple dra­ma­tique de la manière dont la lumière arti­fi­cielle sur des plages peut déran­ger la vie sau­vage. De nom­breuses espèces de tor­tues de mer pondent sur des plages, les femelles retournent pen­dant des décen­nies sur les plages qui les ont vues naître pour don­ner nais­sance à leur tour. Lorsque ces plages sont éclai­rées la nuit, cela peut dis­sua­der les femelles de venir y pondre, ou les déso­rien­ter et les faire errer sur des routes envi­ron­nantes, les expo­sant au risque de se faire écra­ser par des véhi­cules.

De plus, les nou­veaux-nés des tor­tues se dirigent nor­ma­le­ment vers la mer en sui­vant la direc­tion oppo­sée à la sil­houette éle­vée et sombre de l’horizon ter­restre. […] Mais lorsque des lumières arti­fi­cielles brillent sur les plages, les petites tor­tues sont déso­rien­tées et se dirigent vers la source de ces lumières, sans jamais trou­ver la mer. […]

Les puis­santes lumières élec­triques peuvent aus­si per­tur­ber les com­por­te­ments des oiseaux. Près de 200 espèces d’oiseaux sur­volent l’Amérique du Nord la nuit durant leur migra­tion. Et lorsque la cou­ver­ture nua­geuse est faible, ils sont sou­vent déso­rien­tés par le sur­vol de bâti­ments très éclai­rés, de tours de com­mu­ni­ca­tions et d’autres édi­fices. […]

Chaque année, à New-York uni­que­ment, près de 10 000 oiseaux migra­teurs sont bles­sés ou tués lors de col­li­sions avec des gratte-ciels ou des immeubles, explique Glenn Phil­lips, direc­teur exé­cu­tif de la New York City Audu­bon Socie­ty. Les esti­ma­tions du nombre d’oiseaux tués chaque année dans des col­li­sions, en Amé­rique du Nord, varient entre 98 mil­lions et près d’un mil­liard. Le Ser­vice amé­ri­cain de la pêche et de la faune sau­vage estime qu’entre 5 et 50 mil­lions d’oiseaux meurent chaque année dans des col­li­sions avec des tours de com­mu­ni­ca­tion.[…]

Les tor­tues et les oiseaux ne sont pas les seuls à être affec­tés par la lumière arti­fi­cielle noc­turne. Les gre­nouilles inhibent leurs appels d’accouplement lorsqu’elles sont expo­sées à trop de lumière la nuit, ce qui réduit leur capa­ci­té repro­duc­tive. L’alimentation des chauves-sou­ris est éga­le­ment alté­rée par la lumière arti­fi­cielle. Des cher­cheurs ont déter­mi­né que la pol­lu­tion lumi­neuse était res­pon­sable de déclins dans les popu­la­tions de papillons de nuit nord-amé­ri­cains. […] Presque tous les petits ron­geurs et les car­ni­vores, 80% des mar­su­piaux et 20% des pri­mates sont noc­turnes. “Nous ne fai­sons que com­men­cer à com­prendre la noc­tur­na­li­té de nom­breuses créa­tures”, explique Chad Moore, ges­tion­naire des pro­grammes noc­turnes pour le Ser­vice des parcs natio­naux. “Ne pas pro­té­ger la nuit détrui­ra l’habitat de nom­breux ani­maux.”

***

Dans un très bon article inti­tu­lé « L’extinction des lucioles », Pau­line Bra­mi écrit que :

D’autres espèces sont dites luci­fuges. A l’inverse de l’homme, elles ont peur de la lumière qui agit comme une bar­rière. C’est le cas des zoo­planc­tons qui ont l’habitude de reve­nir la nuit à la sur­face des lacs pour se nour­rir des algues. Leur régres­sion est notable au sein des eaux illu­mi­nées par les villes. De même, les tor­tues de mer peinent à rejoindre la mer lorsque le lit­to­ral est éclai­ré. Rejoi­gnant la plaine, elles meurent tuées par des pré­da­teurs ou par épui­se­ment. Les papillons de nuit sont eux aus­si réti­cents à la lumière. Beau­coup plus nom­breux que les papillons de jour (4500 espèces de papillons de nuit contre 260 espèces de jour), ils sont indis­pen­sables à l’équilibre des éco­sys­tèmes car ils consti­tuent de fer­vents pol­li­ni­sa­teurs. Leur régres­sion cor­ré­lée à l’augmentation de la lumière noc­turne vient modi­fier indi­rec­te­ment l’état de la flore. Cette der­nière souffre éga­le­ment direc­te­ment de l’éclairage arti­fi­ciel. Les phases de repos des plantes sen­sibles à la lumière se trouvent réduites. Leur pho­to­syn­thèse nor­male est per­tur­bée. En consé­quence, la chute des feuilles est retar­dée et les récoltes dimi­nuent. Les lucioles ain­si que les vers lui­sants com­mu­niquent en période de repro­duc­tion grâce à leur bio­lu­mi­nes­cence. Les soirs d’été, les mâles ailés volent et émettent des signaux lumi­neux pour que les femelles puissent les repé­rer. L’éclairage arti­fi­ciel entrave les pos­si­bi­li­tés de leur ren­contre et met ain­si en péril la sur­vie de ces espèces. Mais elles ne sont pas seules, bien d’autres encore sont affec­tées mas­si­ve­ment par l’invasion lumi­neuse.

Les lucioles sont en voie de dis­pa­ri­tion en zone médi­ter­ra­néenne et en voie de régres­sion presque par­tout dans le monde, pro­ba­ble­ment en rai­son de la conjonc­tion de plu­sieurs fac­teurs (géné­ra­li­sa­tion de l’usage d’insecticides, pol­lu­tion lumi­neuse et dérè­gle­ment cli­ma­tique).

La civi­li­sa­tion indus­trielle sera-t-elle le tom­beau des lucioles ?

Luciole

Dans un dos­sier sur la pol­lu­tion lumi­neuse rédi­gé par Jean-Eudes Arlot de l’Institut de Méca­nique Céleste et de Cal­cul des Éphé­mé­rides, on apprend que : « La pol­lu­tion lumi­neuse est la deuxième cause d’extinction des espèces d’insectes après les pes­ti­cides. »

***

Le pro­fes­seur Tho­mas le Tal­lec explique :

D’un point de vue com­por­te­men­tal, la pol­lu­tion lumi­neuse entraîne des réponses de type attraction/répulsion et orientation/désorientation. Ain­si, chez les petits mam­mi­fères noc­turnes, l’exposition à une source de lumière arti­fi­cielle entraîne une réponse répul­sive, autre­ment dit les indi­vi­dus s’éloignent de la source de lumière. Ce com­por­te­ment, du fait de l’augmentation de l’illumination du milieu, tra­duit vrai­sem­bla­ble­ment une per­cep­tion accrue du risque d’être chas­sé par un pré­da­teur. Au contraire, chez les insectes noc­turnes et les oiseaux migra­teurs, orga­nismes qui uti­lisent la lumière des astres pour se dépla­cer dans l’obscurité, l’exposition à la pol­lu­tion lumi­neuse entraîne une réponse attrac­tive, autre­ment dit les indi­vi­dus s’approchent de la source de lumière. Or, cette réponse peut être cause de déso­rien­ta­tion pour les indi­vi­dus. Plus pro­blé­ma­tique encore, les indi­vi­dus, en s’approchant des éclai­rages arti­fi­ciels, peuvent entrer en col­li­sion avec les grandes struc­tures éclai­rées ou se déshy­dra­ter voire se brû­ler au contact des lampes.

***

La publi­ca­tion du NCBI conti­nue en énu­mé­rant les nom­breux pro­blèmes de san­té que la pol­lu­tion lumi­neuse implique chez l’être humain. En bref : per­tur­ba­tion de l’horloge bio­lo­gique (cycle cir­ca­dien), du som­meil, donc de l’humeur, aug­men­ta­tion du risque de cer­tains can­cers (notam­ment le can­cer du sein).

Dans un article inti­tu­lé « The End of Night » (La fin de la nuit), publié sur le site web du maga­zine Aeon, la jour­na­liste amé­ri­caine Rebec­ca Boyle étu­die les effets scien­ti­fi­que­ment avé­rés de la lumière arti­fi­cielle noc­turne. Elle écrit :

« Un nombre crois­sant de preuves indique que la pol­lu­tion lumi­neuse exa­cerbe et peut direc­te­ment cau­ser le can­cer, l’obésité et la dépres­sion, qui consti­tuent le trium­vi­rat infer­nal de la socié­té indus­trielle. »

Elle explique alors le lien entre l’ex­po­si­tion à la lumière bleue et l’al­té­ra­tion de la pro­duc­tion de méla­to­nine, qui, en retour, génère toutes sortes de troubles de la san­té (dont des can­cers).

***

Tho­mas Le Tal­lec dresse un bilan géo­gra­phique de la situa­tion :

Pour les années 2013/2014, la pol­lu­tion lumi­neuse impacte 22,5% des terres émer­gées à tra­vers le monde, 46,9% de la sur­face des États-Unis, 88,4% de la sur­face de l’Union Euro­péenne et 100% de la sur­face du ter­ri­toire fran­çais. Par consé­quent, 83,2% de la popu­la­tion mon­diale, dont 99,7% de la popu­la­tion des États-Unis, 99,8% de la popu­la­tion de l’Union Euro­péenne et 100% de la popu­la­tion fran­çaise, sont impac­tés par la pol­lu­tion lumi­neuse. Enfin, 35,9% de la popu­la­tion mon­diale n’est plus en mesure d’observer la Voie Lac­tée la nuit et 13,9% de la popu­la­tion mon­diale sont expo­sés à une pol­lu­tion lumi­neuse telle que le sys­tème visuel ne peut pas s’adapter à une vision de nuit. En réa­li­té, le sys­tème visuel est en per­ma­nence en vision de jour.

A l’heure actuelle, les scien­ti­fiques consi­dèrent que la pol­lu­tion lumi­neuse est l’une des pol­lu­tions qui croît le plus rapi­de­ment à tra­vers le monde, de 6% par an en moyenne, et de 10% dans les pays euro­péens.

Ain­si, la pol­lu­tion lumi­neuse n’est pas un phé­no­mène local. Son éten­due est glo­bale et ne cesse de pro­gres­ser. Elle impacte d’ores et déjà une par­tie des aires pro­té­gées à tra­vers le monde, en par­ti­cu­lier les parcs natu­rels régio­naux et natio­naux. Une grande par­tie des éco­sys­tèmes, c’est-à-dire une grande par­tie de la faune et de la flore mon­diale, est donc impac­tée.

A l’instar de la plu­part des « pro­grès tech­niques » tant van­tés par la civi­li­sa­tion indus­trielle, et qui consti­tuent ses fon­de­ments, on voit bien que la lumière arti­fi­cielle génère un cer­tain nombre de consé­quences impré­vues et impré­vi­sibles (du fait de notre igno­rance éco­lo­gique, qui découle elle-même de l’irrespect total dont nous fai­sons montre, en tant que culture, vis-à-vis du monde natu­rel). A l’instar de la plu­part des « pro­grès tech­niques » tant van­tés par la civi­li­sa­tion indus­trielle, elle ne semble ni sou­hai­table, ni viable (durable). Impos­sible de per­tur­ber à ce point les cycles natu­rels, les espèces vivantes et les bio­topes du monde sans s’exposer à un retour de bâton des plus dévas­ta­teurs.

***

Ain­si que Jean-Eudes Arlot l’écrit :

Le « noir », c’est l’habitat néces­saire d’un grand nombre d’espèces : c’est pou­voir se nour­rir, c’est la condi­tion de la sur­vie. D’une manière géné­rale, la vie aime le « noir » : beau­coup de mam­mi­fères sont ou sont deve­nus plus ou moins noc­turnes. Ils pré­fèrent cir­cu­ler dans le noir ou dans l’ombre, de même qu’ils évitent les sols nus et décou­verts. La nuit per­met d’éviter les pré­da­teurs et contri­bue à un équi­libre natu­rel. Les rapaces noc­turnes, les chauves-sou­ris, les canards sau­vages, les lapins, etc., mangent essen­tiel­le­ment la nuit et pré­fèrent les zones de « noir pro­fond ». Les grands mam­mi­fères tels que les cerfs et les san­gliers se nour­rissent et se déplacent la nuit.

L’être humain fait éga­le­ment par­tie de ces espèces qui ont besoin du noir, pour les­quelles une vraie nuit est une néces­si­té vitale. Durant des mil­liards d’an­nées, la vie sur Terre s’est déve­lop­pée et a pros­pé­ré en s’a­dap­tant à une alter­nance nette de jour et de nuit. La lumière arti­fi­cielle noc­turne balaie cet équi­libre cru­cial.

***

Les consé­quences de cet aspect de l’utilisation de l’électricité (la lumière arti­fi­cielle) consti­tuent à peine quelques-uns des nom­breux pro­blèmes liés à sa pro­duc­tion. Si l’on exa­mi­nait les impacts éco­lo­giques (et sociaux) de la pro­duc­tion en masse d’ampoules, de lampes, de pro­jec­teurs, et d’appareils lumi­neux en tous genres, et ceux de la pro­duc­tion mas­sive d’électricité (c’est-à-dire ceux des bar­rages, des cen­trales nucléaires, des cen­trales au char­bon, de l’incinération de bio­masse, des parcs éoliens, des cen­trales solaires, etc.) on en remar­que­rait bien plus. Pour ceux que ces quelques catas­trophes éco­lo­giques ne suf­fisent pas à convaincre de la nui­sance que consti­tue la pro­duc­tion indus­trielle d’électricité (même soi-disant verte ou renou­ve­lable), voi­ci d’autres articles qui en exposent d’autres, par­mi les plus graves : « Ce n’est pas seule­ment la pro­duc­tion d’électricité qui pose pro­blème, c’est son uti­li­sa­tion (et tout le reste) »« L’étrange logique der­rière la quête d’énergies “renou­ve­lables” », et « L’écologie™ du spec­tacle et ses illu­sions vertes (espoir, “pro­grès” & éner­gies “renou­ve­lables”) ».

Pour en savoir plus sur le pro­blème de la pol­lu­tion lumi­neuse, vous pou­vez consul­ter ces articles :

***

Pour finir, un petit texte écrit par un col­lec­tif anar­chiste de la pénin­sule ibé­rique :

Le mot « réseau » se construit à tra­vers une longue filia­tion. Dès le 1er siècle avant JC, les rétiaires sont des gla­dia­teurs à pieds, armés d’un poi­gnard, d’un tri­dent et d’un filet (le reta) dont ils se ser­vaient pour cap­tu­rer leurs adver­saires. Au 12ème siècle, le mot résel désigne un filet uti­li­sé pour cap­tu­rer de petits ani­maux. Le réseul au 16ème siècle désigne un filet dans lequel les femmes retiennent leurs che­veux. Le réseul est deve­nu la résille (filet à larges mailles qui retient la che­ve­lure, Le petit Larousse, 1996). Au sens figu­ré, le réseau signi­fie alors : tout ce qui peut empri­son­ner l’homme, entra­ver sa liber­té ou mena­cer sa per­son­na­li­té. Le réseau élec­trique n’est pas autre chose : la dépen­dance que le « pro­grès » et le « déve­lop­pe­ment » nous imposent n’est qu’un escla­vage dégui­sé, la pro­duc­tion et la consom­ma­tion d’énergie ne génèrent que mala­dies, morts et des­truc­tions.

Les « néces­si­tés » liées à l’énergie élec­trique sont-elles autre chose que des besoins induits par ce sys­tème ? Que sont donc ces fameux bien­faits dont nous pou­vons jouir grâce à l’énergie élec­trique et à son réseau omni­pré­sent ?

Le réveil, qui rac­cour­cit la nuit et mutile nos rêves, annon­çant la sen­tence d’un autre jour de tra­vail obli­ga­toire ?

La radio, qui condi­tionne notre incons­cient tan­dis que nous englou­tis­sons en vitesse notre petit-déjeu­ner, per­tur­bés à l’idée d’être en retard, ce qui ferait enra­ger — selon notre cas — notre patron ou notre pro­fes­seur ?

Le métro, le tram, les bus élec­triques « éco­lo­giques » ou les trains, qui nous trim­ballent vers ces pri­sons où nous opé­rons, et qui ne sont pour nous que des tapis rou­lants dans un immense abat­toir ?

Les feux de cir­cu­la­tion, qui régulent et limitent nos dépla­ce­ments, à pied ou en voi­ture ?

Les camé­ras de vidéo­sur­veillance — cette armée de gar­gouilles — , qui observent tous nos mou­ve­ments et essaient d’instiller la peur afin que nous res­pec­tions tous le sta­tu quo ?

Le réseau élec­trique a été consa­cré lors du pas­sage de l’univers médié­val chris­tia­no-cen­tré à une Renais­sance anthro­po­cen­triste, et jusqu’à ce pré­sent tech­no­cra­tique désor­mais tota­le­ment déshu­ma­ni­sant et omni­ci­daire.

Devons-nous sim­ple­ment renon­cer aux « conforts » liés à l’existence et de l’expansion de l’industrie ?

Nous mou­rons au tra­vail, tou­jours esclaves, ou plus tard après une longue ago­nie liée aux mala­dies « pro­fes­sion­nelles », nos esprits sont anéan­tis par la sou­mis­sion ou par les cra­vates, qui séparent la tête du reste du corps, nous asphyxiant mor­tel­le­ment.

A l’extérieur de nos lieux de tra­vail : un vaste empoi­son­ne­ment, « démo­cra­tique », géné­reux.

C’est le réseau élec­trique qui per­met le fonc­tion­ne­ment des zones indus­trielles, la pro­duc­tion et le trans­port de « biens » de consom­ma­tion et de mar­chan­dises inutiles, de matières pre­mières sou­vent en pro­ve­nance d’endroits sou­mis à des guerres pré­da­trices, par­fois dis­si­mu­lées sous l’apparence de conflits reli­gieux, eth­niques ou régio­naux.

Tant qu’il opère, c’est ce même réseau qui assure le fonc­tion­ne­ment de l’état et des orga­nismes inter­na­tio­naux, des bureau­cra­ties et de leurs rami­fi­ca­tions, les sys­tèmes de com­mu­ni­ca­tion, les banques, les usines, les labo­ra­toires, les écoles et autres organes de pro­pa­gande…

Cette même éner­gie élec­trique ali­mente la répres­sion orga­ni­sée depuis les postes de police et leurs sys­tèmes infor­ma­tiques, leurs casiers judi­ciaires, leurs bases de don­nées, etc.

Et les salles des tri­bu­naux, et les détec­teurs de métaux, et ain­si de suite.

La même éner­gie qui aide à gar­der les indé­si­rables dans les pri­sons, dans les centres de déten­tion pour réfu­giés ou dans les hôpi­taux psy­chia­triques…

Tan­dis que faire par­tie des « chan­ceux » vous incar­cère auto­ma­ti­que­ment dans d’autres mailles du réseau élec­trique : les super­mar­chés, les maga­sins, les salles de gym, les endroits d’art et de « culture », les res­tau­rants, les bars, les dis­co­thèques — simi­laires en ce qu’ils servent tous à main­te­nir une illu­sion de « vie », jour et nuit, pen­dant que beau­coup res­sentent tou­jours au plus pro­fond d’eux-mêmes que quelque chose ne tourne pas rond.

La sen­sa­tion d’une vie bien vécue ne se retrouve ni dans la cha­leur d’une douche élec­tri­que­ment chauf­fée ni dans l’hypnose effer­ves­cente de la télé­vi­sion.

Aucune Plays­ta­tion (et aucune autre drogue) ne soi­gne­ra notre malaise vis-à-vis de l’existant ; de la même manière, l’invention des « vacances » il y a un peu plus d’un siècle, a été, et ne sera jamais autre chose qu’un simple pal­lia­tif (éga­le­ment appuyé par l’électricité) visant à gar­der tels qu’ils sont les esclaves paci­fiés et pro­duc­tifs.

Déman­te­ler son réseau élec­trique — d’esclavage et de mort — c’est atta­quer les racines de ce sys­tème.

L’énergie élec­trique est le sang de cette socié­té tech­no­lo­gique.

Nous avons le soleil, nous avons la braise.

Une révo­lu­tion ne sera cer­tai­ne­ment pas indo­lore, mais face à l’impossibilité d’améliorer ou de refor­mer un sys­tème fon­dé sur la domi­na­tion et la mort, y a‑t-il une autre alter­na­tive ?

Nous vou­lons voir briller les étoiles. Par­tout.

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