Écologie, éthique et anarchie (entretien avec Noam Chomsky)

Tra­duc­tion d’une inter­view publiée sur le site de Tru­thOut le 3 avril 2014.


On ne peut mettre en doute ni la gra­vi­té ni le rôle cen­tral joué par la crise envi­ron­ne­men­tale actuelle. Pro­pul­sée par les impé­ra­tifs absurdes de la crois­sance à tout prix inhé­rente au capi­ta­lisme, la des­truc­tion de la bio­sphère par l’hu­ma­ni­té a atteint, voire dépas­sé plu­sieurs seuils cri­tiques, que ce soit en termes d’é­mis­sions de car­bones, de perte de bio­di­ver­si­té, d’a­ci­di­fi­ca­tion des océans, d’é­pui­se­ment des res­sources en eau ou de pol­lu­tion chi­mique. On a pu voir des catas­trophes météo­ro­lo­giques s’a­battre sur le globe, depuis les Phi­lip­pines dévas­tées par le Typhon Haiyan en novembre 2013, jus­qu’à la Cali­for­nie qui souffre en ce moment de la pire séche­resse qu’on ait jamais connue depuis des siècles. Ain­si que l’a mon­tré Nafeez Ahmed, une étude récente publiée en par­tie par la NASA aver­tit qu’un effon­dre­ment immi­nent menace notre civi­li­sa­tion si nous ne nous orien­tons pas vers un chan­ge­ment radi­cal en matière d’i­né­ga­li­tés sociales et de sur­con­som­ma­tion. Dahr Jamail, qui fait par­tie de notre équipe, a écrit récem­ment un cer­tain nombre de textes prou­vant la pro­fon­deur de la tra­jec­toire actuelle de per­tur­ba­tion anthro­pique du cli­mat (PAC) et d’é­co­cide glo­bal. Dans une méta­phore élo­quente, il assi­mile l’ac­crois­se­ment des phé­no­mènes météo­ro­lo­giques de grande ampleur pro­vo­qués par la PAC, à l’élec­tro­car­dio­gramme d’un « cœur en fibrillation. »

Plu­tôt que de conclure que des ten­dances aus­si affli­geantes sont une consé­quence intrin­sèque d’une nature humaine « agres­sive » et « socio­pathe », des obser­va­teurs sen­sés devraient pro­ba­ble­ment asso­cier l’ex­pan­sion de ces ten­dances à la pré­do­mi­nance du sys­tème capi­ta­liste. Car, ain­si que Oxfam l’a noté dans un rap­port datant de jan­vier 2013, les 85 indi­vi­dus les plus riches du monde pos­sèdent autant de richesses que la moi­tié de l’hu­ma­ni­té — les 3,5 mil­liards de per­sonnes les plus pauvres — tan­dis que 90 cor­po­ra­tions sont tenues res­pon­sables de deux tiers des émis­sions de CO2 pro­duites depuis les débuts de l’in­dus­tria­li­sa­tion. Donc, comme le prouvent ces sta­tis­tiques stu­pé­fiantes, les crises éco­lo­gique et cli­ma­tique cor­res­pondent à la concen­tra­tion extrême des pou­voirs et des richesses pro­duites par le capi­ta­lisme et enté­ri­nés par les gou­ver­ne­ments du monde entier. En tant qu’al­ter­na­tive à cette réa­li­té, la phi­lo­so­phie poli­tique de l’a­nar­chisme — qui s’op­pose à la fois à la main­mise de l’é­tat et à celle du capi­tal- peut rece­ler de grandes pro­messes d’a­mé­lio­ra­tion et peut-être même de retour­ne­ment de ces ten­dances des­truc­trices. A ce pro­pos, j’ai eu l’au­baine d’in­ter­vie­wer le pro­fes­seur Noam Chom­sky, anar­cho-syn­di­ca­liste de renom, pour débattre de la ques­tion de la crise éco­lo­gique et de l’a­nar­chisme comme remède. Voi­ci la trans­crip­tion de notre conversation.

Javier SETHNESS pour TRUTHOUT : Pro­fes­seur Chom­sky, mer­ci infi­ni­ment de prendre le temps de débattre avec moi des thèmes de l’écologie et de l’a­nar­chisme. C’est un véri­table hon­neur d’a­voir cette occa­sion de m’en­tre­te­nir avec vous. Cepen­dant, avant d’en­trer dans le vif du sujet, j’ai­me­rais tout d’a­bord vous poser une ques­tion por­tant sur l’é­thique et la soli­da­ri­té. Pen­sez-vous que la notion déve­lop­pée par Emma­nuel Kant qui consiste à dire qu’il faut trai­ter l’hu­ma­ni­té comme une fin en soi, ait influen­cé d’une manière ou d’une autre la pen­sée anar­chiste et anti autoritaire ?

NOAM CHOMSKY : Indi­rec­te­ment oui, mais à mon avis sous un angle plus géné­ral. De mon point de vue, l’a­nar­chisme pro­cède très natu­rel­le­ment d’un cer­tain nombre de pré­oc­cu­pa­tions et d’en­ga­ge­ments majeurs inhé­rents au siècle des Lumières. Cela a don­né lieu au libé­ra­lisme clas­sique qui lui-même a été détruit par la mon­tée du capi­ta­lisme, les deux doc­trines étant en contra­dic­tion l’une l’autre. Mais je pense que l’a­nar­chisme est l’hé­ri­tier des idéaux qui ont été déve­lop­pés de diverses manières au cours du siècle des Lumières, notam­ment à tra­vers la théo­rie de Kant. Ces idéaux ont été illus­trés par la doc­trine du libé­ra­lisme clas­sique, se sont échoués sur les récifs du capi­ta­lisme et ont été repris par les mou­ve­ments de gauche liber­taire qui en sont les héri­tiers natu­rels. Donc, dans un sens oui, mais c’est plus vaste.

Javier SETHNESS pour TRUTHOUT : Vous avez décrit l’hu­ma­ni­té comme étant mise en péril par les ten­dances des­truc­trices de la socié­té capi­ta­liste — ou ce que vous avez appe­lé « les démo­cra­ties du capi­tal réel­le­ment exis­tant » (DCRE, Démo­cra­ties du capi­tal réel­le­ment exis­tant — un acro­nyme moquant le « socia­lisme réel » invo­qué à l’Est sous Bre­j­nev, NDT). Notam­ment, vous avez mis l’ac­cent, der­niè­re­ment, sur la bru­ta­li­té des ten­dances anti éco­lo­giques mises en oeuvre par les puis­sances domi­nantes des socié­tés colo­nia­listes, ain­si qu’en témoignent l’ex­ploi­ta­tion des sables bitu­meux au Cana­da, l’ex­ploi­ta­tion et l’ex­por­ta­tion mas­sives de char­bon en Aus­tra­lie et, bien sûr, la débauche de dépenses en éner­gie des Etats-Unis. Vous avez tout à fait rai­son et je par­tage vos inquié­tudes, ain­si que je l’ex­plique dans : Vie en dan­ger : Révo­lu­tion contre la Catas­trophe Cli­ma­tique, un livre qui désigne la crise cli­ma­tique comme étant le résul­tat de l’ex­crois­sance incon­trô­lable du capi­ta­lisme et d’un contrôle de la nature qui se tota­li­ta­rise. Pour­riez-vous expli­quer en quoi les DCRE sont en pro­fond désac­cord avec l’é­qui­libre écologique ?

NOAM CHOMSKY : Les DCRE — ce qui se pro­nonce volon­tai­re­ment « wre­cked » (nau­frage) [en anglais] — sont une démo­cra­tie capi­ta­liste qui existe réel­le­ment, une sorte de capi­ta­lisme d’é­tat, avec une éco­no­mie à pré­do­mi­nance éta­tique mais accor­dant une cer­taine confiance aux forces du mar­ché. Les forces du mar­ché exis­tantes sont façon­nées et défor­mées dans l’in­té­rêt des puis­sants — par la puis­sance de l’é­tat qui est lar­ge­ment sous le contrôle d’une concen­tra­tion de pou­voirs pri­vés — donc il y a une inter­ac­tion étroite. Si vous jetez un œil aux mar­chés, ils s’ap­pa­rentent à un mode d’emploi pour sui­cide. Un point c’est tout. Dans les sys­tèmes de mar­ché, on ne tient pas compte de ce que les éco­no­mistes appellent exter­na­li­tés. Par exemple, ima­gi­nons que vous me ven­diez une voi­ture. Dans un sys­tème de mar­ché, nous sommes cen­sés nous pré­oc­cu­per de nos propres inté­rêts donc vous et moi ten­te­rons de faire la meilleure affaire cha­cun pour soi. Nous ne tien­drons pas compte de l’im­pact que cela aura sur « lui ». Cela ne fait pas par­tie d’une tran­sac­tion sur le mar­ché. Et pour­tant, il y aura bien un impact sur « lui ». Ce sera la pré­sence d’une voi­ture sup­plé­men­taire sur la route et donc une plus forte pro­ba­bi­lié d’ac­ci­dents, davan­tage de pol­lu­tion et davan­tage d’embouteillages. Pour lui en tant qu’in­di­vi­du, il ne s’a­gi­ra sans doute que d’une légère aug­men­ta­tion de ces pro­ba­bi­li­tés. Mais cet impact va s’é­tendre à toute la popu­la­tion. Main­te­nant, si on exa­mine d’autres sortes de tran­sac­tions, les exter­na­li­tés prennent beau­coup plus d’am­pleur. Pre­nez par exemple la crise finan­cière. L’une de ses rai­sons — il y en a plu­sieurs, mais l’une d’entre elles — disons si le groupe Gold­man Sachs effec­tue une tran­sac­tion ris­quée, il — s’il fait atten­tion — couvre ses propres pertes poten­tielles. Il ne prend pas en compte le risque sys­té­mique, c’est-à-dire la pos­si­bi­li­té que tout le sys­tème s’ef­fondre si une de ses tran­sac­tions ris­quées tourne mal. Cela a failli se pro­duire avec l’im­mense com­pa­gnie d’as­su­rance AIG. Elle s’est trou­vée impli­quée dans des tran­sac­tions ris­quées qu’elle ne pou­vait pas cou­vrir. Le sys­tème entier était vrai­ment sur le point de s’ef­fon­drer, mais bien sûr le pou­voir éta­tique est venu à sa res­cousse. La tâche de l’é­tat consiste à secou­rir les riches et les puis­sants et à les pro­té­ger, peu importe si cela viole les prin­cipes de mar­ché, on se fiche pas mal des prin­cipes de mar­ché. Les prin­cipes de mar­ché sont essen­tiel­le­ment des­ti­nés aux pauvres. Mais le risque sys­té­mique est une exter­na­li­té qui n’est pas prise en consi­dé­ra­tion, ce qui met­trait à mal le sys­tème de façon répé­ti­tive, s’il n’y a pas eu inter­ven­tion de la puis­sance éta­tique. Eh bien, il en existe une autre, bien plus impor­tante — c’est la des­truc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. La des­truc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment est une exter­na­li­té : dans les inter­ac­tions de mar­ché, vous n’y prê­tez pas atten­tion. Pre­nez par exemple les sables bitu­meux, vous ne tenez tout sim­ple­ment pas compte du fait que vos petits-enfants pour­raient ne pas y sur­vivre — ça c’est une exter­na­li­té. Et dans le cal­cul moral du capi­ta­lisme, de plus grands pro­fits dans le quart d’heure qui suit ont davan­tage de poids que le des­tin de vos petits-enfants — et bien sûr il ne s’a­git pas de vos petits-enfants mais de ceux de tout le monde.

Main­te­nant, les socié­tés colo­niales sont par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­santes à cet égard où elles abritent un conflit. Elles dif­fèrent de la plu­part des formes d’im­pé­ria­lisme. Dans le cas de l’im­pé­ria­lisme tra­di­tion­nel, par exemple les bri­tan­niques en Inde, des bureau­crates, des admi­nis­tra­teurs, des corps d’of­fi­ciers, et ain­si de suite ont été envoyés sur place, mais le pays était diri­gé par des Indiens. Dans les socié­tés colo­niales, les choses sont dif­fé­rentes : on éli­mine les popu­la­tions indi­gènes. Lisez par exemple George Washing­ton, une figure majeure de la socié­té colo­niale dans laquelle nous vivons. De son point de vue, et selon ses propres mots, il fal­lait « extraire » les iro­quois. Ils sont sur notre che­min. C’é­tait une civi­li­sa­tion avan­cée. En fait, ils ont four­ni quelques-unes des bases du sys­tème consti­tu­tion­nel amé­ri­cain, mais comme ils gênaient, on devait les « extraire ». Tho­mas Jef­fer­son, une autre grande figure, a dit, et bien, nous n’a­vons pas d’autre choix que celui d’ex­ter­mi­ner les popu­la­tions indi­gènes, à savoir les Indiens. Parce qu’ils nous attaquent. Pour­quoi nous attaquent-ils ? Parce que nous leur pre­nons tout. Mais puisque nous leur pre­nons leur terre et leurs res­sources et qu’ils se défendent, nous devons les exter­mi­ner. Et c’est exac­te­ment ce qui s’est pro­duit : dans presque tout le ter­ri­toire des États-Unis, une exter­mi­na­tion colos­sale a eu lieu. Il reste quelques rési­dus mais vivants dans des condi­tions épou­van­tables. Même chose pour l’Aus­tra­lie. En Tas­ma­nie, exter­mi­na­tion qua­si totale. Au Cana­da, ils n’ont pas tout à fait réus­si. Il reste quelques rési­dus de ce qu’on appelle les Pre­mières Nations, en péri­phé­rie. Voi­là donc en quoi consistent les socié­tés colo­niales. Il sub­siste quelques élé­ments de la popu­la­tion indi­gène, et un des traits mar­quants de la socié­té contem­po­raine est que, à tra­vers le globe, au Cana­da, en Amé­rique Latine, en Aus­tra­lie, en Inde, dans le monde entier, les socié­tés indi­gènes — ce que nous appe­lons tri­bus ou abo­ri­gènes ou n’im­porte quoi d’autre — ce sont elles qui sont en train d’es­sayer d’empêcher la course à la des­truc­tion. Par­tout, ce sont eux qui mènent l’op­po­si­tion à la des­truc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. Dans des pays com­por­tant une popu­la­tion indi­gène sub­stan­tielle, comme par exemple l’Équateur et la Boli­vie, ils ont adop­té des lois, voire des clauses consti­tu­tion­nelles, exi­geant des droits pour la nature, ce qui est en quelque sorte tour­né en déri­sion pays riches et puis­sants mais ce qui repré­sente un espoir pour la sur­vie de la planète.

L’Équateur, par exemple, a offert à l’Eu­rope — il pos­sède une bonne réserve de pétrole — de lais­ser le pétrole dans le sol, où il devrait se trou­ver, à perte pour eux, une énorme perte en termes de déve­lop­pe­ment. La requête était que les euro­péens leur four­nissent une frac­tion — un paie­ment — de cette perte — une petite frac­tion — mais les euro­péens ont refu­sé. Ils sont donc main­te­nant en train d’ex­ploi­ter le pétrole. Et si vous allez au sud de la Colom­bie, vous tom­be­rez sur un peuple indi­gène, des cam­pe­si­nos, des afro-amé­ri­cains lut­tant contre l’ex­ploi­ta­tion des mines d’or qui repré­sente une hor­rible des­truc­tion. Même situa­tion en Aus­tra­lie, contre les mines d’u­ra­nium, etc… Dans le même temps, ce sont les socié­tés colo­niales, qui sont les plus avan­cées et les plus riches, qui tendent réso­lu­ment vers la des­truc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. Donc vous lisez un dis­cours, d’O­ba­ma par exemple, à Cushing, dans l’Ok­la­ho­ma, une sorte de centre où sont regrou­pées et sto­ckées les éner­gies fos­siles qui y affluent puis sont dis­tri­buées. C’é­tait un public de pro-com­bus­tibles fos­siles. Sous une pluie d’ap­plau­dis­se­ments, il a décla­ré qu’au cours de son man­dat, on avait extrait davan­tage de pétrole que pen­dant les man­dats pré­cé­dents — pour de nom­breuses années. Il a affir­mé que le nombre de pipe­lines était tel, à tra­vers le pays, que par­tout où vous alliez, vous pou­viez tom­ber des­sus. Nous allons béné­fi­cier de 100 ans d’in­dé­pen­dance éner­gé­tique. Nous serons l’A­ra­bie Saou­dite du 21e siècle — en bref nous ouvri­rons la voie au désastre. Pen­dant ce temps, ce qui sub­siste des socié­tés indi­gènes tente d’empêcher la course au désastre. Donc, à cet égard, les socié­tés colo­niales illus­trent de manière frap­pante la puis­sance des­truc­trice mas­sive de l’im­pé­ria­lisme euro­péen, ce qui bien enten­du nous inclut nous et l’Aus­tra­lie etc… Et il y aus­si — je ne sais pas si on peut appe­ler cela de l’i­ro­nie — cet étrange phé­no­mène qui oppose des élé­ments de la socié­té glo­bale, soi-disant les plus évo­lués, les plus édu­qués, les plus riches essayant de nous détruire tous, et des peuples soi-disant « arrié­rés », pré-tech­no­lo­giques, qui demeurent en péri­phé­rie, essayant de frei­ner la course vers le désastre. Si un extra-ter­restre nous obser­vait, il pen­se­rait que nous sommes fous à lier. En fait, c’est vrai­ment le cas. Mais cette folie se rap­porte à la struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle de base des DCRE. C’est ain­si que cela fonc­tionne. C’est inté­gré dans les ins­ti­tu­tions. C’est une des rai­sons pour les­quelles le chan­ge­ment va s’a­vé­rer très difficile.

Javier SETHNESS pour TRUTHOUT : Dans Guerre Nucléaire et Catas­trophe Envi­ron­ne­men­tale (2013), vous sti­pu­lez que la socié­té glo­bale doit être réor­ga­ni­sée de manière à ce que « la pro­tec­tion des ‘com­mu­naux’ (les biens qui nous sont com­muns à tous), devienne une prio­ri­té majeure, comme ce fut sou­vent le cas dans les socié­tés tra­di­tion­nelles. » (1) Vous par­ve­nez à des conclu­sions iden­tiques dans un essai datant de l’é­té der­nier dans lequel vous met­tez en avant l’im­por­tance des efforts néces­saires à la défense du parc Gezi à Istan­bul, que vous consi­dé­rez comme fai­sant par­tie d’une « lutte dans laquelle nous devons tous prendre part, avec dévoue­ment et réso­lu­tion, si on veut espé­rer une sur­vie décente de l’es­pèce humaine dans un monde sans fron­tières. » Com­ment voyez-vous la pos­si­bi­li­té d’une trans­for­ma­tion sociale totale et la délé­ga­tion du pou­voir dans un proche ave­nir — à tra­vers l’é­mer­gence et la repro­duc­tion durable d’or­ga­ni­sa­tions de tra­vailleurs et de com­mu­nau­tés, comme dans le modèle éco­no­mique par­ti­ci­pa­tif (pare­con), par exemple ?

NOAM CHOMSKY : C’est une pro­po­si­tion bien étu­diée et détaillée pour une forme de contrôle démo­cra­tique des ins­ti­tu­tions popu­laires — sociales, éco­no­miques, poli­tiques et autres. Et c’est par­ti­cu­liè­re­ment bien étu­dié, détaillé de manière exhaus­tive. Que ce soit de la bonne manière ou pas, c’est encore un peu tôt pour le dire. J’ai le sen­ti­ment qu’un mini­mum d’ex­pé­riences doivent être menées pour voir com­ment les socié­tés peuvent et devraient fonc­tion­ner. Je reste scep­tique sur les pos­si­bi­li­tés d’en faire une ébauche détaillée à l’a­vance. Mais il est clair que cela doit être pris au sérieux au même titre que les autres pro­po­si­tions. Mais, une chose, en par­ti­cu­lier, me semble un pré­re­quis indis­pen­sable à toute vie rai­son­nable, en plus de l’en­vi­ron­ne­ment — il s’a­git de la manière dont une socié­té est cen­sée tra­vailler, avec des gens en posi­tion de prendre des déci­sions concer­nant les sujets qui leur importent. Mais c’est aus­si un mini­mum pour sur­vivre au point où en sont les choses. J’en­tends par là que l’es­pèce humaine a atteint un point unique dans son his­toire — il suf­fit d’ob­ser­ver la des­truc­tion des espèces, oubliez l’es­pèce humaine. La des­truc­tion des espèces se pro­duit au même taux qu’il y a 65 mil­lions d’an­nées, quand un asté­roïde a frap­pé la pla­nète et anéan­tit les dino­saures et un nombre consi­dé­rable d’es­pèces — des­truc­tion mas­sive d’es­pèces. C’est exac­te­ment ce qui est en train de se repro­duire en ce moment, et les humains sont l’as­té­roïde. Et nous sommes sur la liste, pas loin.

Javier SETHNESS pour TRUTHOUT : Dans un dis­cours réédi­té il y a plus de 20 ans dans le film « La fabrique du consen­te­ment », vous décri­vez l’hé­gé­mo­nie de l’i­déo­lo­gie capi­ta­liste comme rédui­sant le monde du vivant de la pla­nète Terre d’une « res­source infi­nie » en « une pou­belle infi­nie ». Vous aviez déjà iden­ti­fié à l’é­poque la ten­dance capi­ta­liste à la des­truc­tion totale : vous par­lez de la trame d’an­nu­la­tion de la des­ti­née humaine si la folie du capi­ta­lisme n’est pas jugu­lée d’i­ci-là, de la pos­sible « phase ter­mi­nale de l’exis­tence humaine ». Le titre et les idées de « Domi­ner le Monde ou sau­ver la Pla­nète » (2003) est dans la conti­nui­té et dans « Hopes and pros­pects » (2010), vous décla­rez que la menace qui pèse sur les chances de sur­vie décentes est un fac­teur externe majeur pro­duit encore une fois par la DCRE. Dans quelle mesure pen­sez-vous qu’une résur­gence de mou­ve­ments anar­chistes inter­na­tio­naux pour­rait répondre de manière posi­tive à des ten­dances si alarmantes ?

NOAM CHOMSKY : Selon moi, l’a­nar­chisme est la forme de pen­sée poli­tique la plus évo­luée. Comme je l’ai dit, l’a­nar­chisme tire des Lumières ses meilleurs idéaux ; les prin­ci­pales contri­bu­tions du libé­ra­lisme clas­sique les portent en avant. Pare­con, que vous men­tion­nez, en est une illus­tra­tion — ils ne se qua­li­fient pas d’a­nar­chistes — mais il y en a d’autres comme eux. Donc, je pense qu’une résur­gence de mou­ve­ment anar­chiste, ce qui serait le sum­mum de l’in­tel­lect de la civi­li­sa­tion humaine, devrait se joindre aux socié­tés indi­gènes du monde afin qu’ils n’aient pas à por­ter seuls le poids du sau­ve­tage de l’hu­ma­ni­té de sa propre folie. Cela devrait se pro­duire au sein des socié­tés les plus riches et puis­santes. C’est une sorte de truisme moral, plus vous avez de pri­vi­lèges, plus grande votre res­pon­sa­bi­li­té. C’est élé­men­taire dans tout domaine : vous avez des pri­vi­lèges, donc des oppor­tu­ni­tés, donc des choix à faire, donc des res­pon­sa­bi­li­tés. Dans les socié­tés riches, puis­santes et pri­vi­lé­giées comme la nôtre — nous sommes tous des pri­vi­lé­giés ici — nous avons la res­pon­sa­bi­li­té d’être les pre­miers à ten­ter de pré­ve­nir les désastres que nos propres ins­ti­tu­tions sociales sont en train de créer. C’est odieux d’exi­ger, ou sim­ple­ment d’ob­ser­ver les plus pauvres, les plus oppri­més du monde ten­ter de sau­ver l’es­pèce humaine et d’in­nom­brables autres espèces de la des­truc­tion. Nous devons nous joindre à eux. Tel est le rôle d’un mou­ve­ment anarchiste. […] 

Et aus­si, cet excellent discours :


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux, Hélé­na Delaunay

Print Friendly, PDF & Email
Total
4
Shares
3 comments
  1. Juste pour info on ne dit pas un cœur en défi­bril­la­tion mais un cœur en fibril­la­tion. La fibril­la­tion auri­cu­laire ou la fibril­la­tion ven­tri­cu­laire sont des ano­ma­lies du rythme car­diaque qui peuvent être trai­tées par un défibrillateur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.

Articles connexes
Lire

Les sports populaires à l’âge de la machine : contrôler, distraire et stimuler les foules (par Lewis Mumford)

Il y a toutefois dans la civilisation moderne toute une série de fonctions compensatrices qui, loin de rendre possible une meilleure intégration, ne servent qu’à stabiliser l’état existant — et qui, en fin de compte, font partie de l’embrigadement même quelles sont censées combattre. La plus importante de ces institutions est sans doute le sport populaire. On peut définir ce genre de sport comme une pièce de théâtre dans laquelle le spectateur importe plus que l’acteur, et qui perd une bonne partie de son sens lorsqu’on joue le jeu pour lui-même. Le sport populaire est avant tout un spectacle.
Lire

La nuisance positiviste : tirer profit de l’angoisse et entretenir le statu quo (l’exemple de PositivR)

Nous avons publié, sur notre site, plusieurs articles sur le thème du positivisme et de l'optimisme forcené, mensonger et aveuglant. Nous avons également publié plusieurs articles sur l'espoir et son ambivalence, sur le fait qu'il puisse être nuisible et paralysant, qu'il puisse servir de carotte pour continuer à faire avancer l'âne. C'est en cela que le site web PositivR et les sites du même acabit sont problématiques. [...]