Les écologistes et les techno-critiques sont-ils des hypocrites ? (par Nicolas Casaux)

I.

Nombre de ceux qui ont un jour com­mis ou qui com­mettent l’hérésie consis­tant à cri­ti­quer la tech­no­lo­gie en uti­li­sant la tech­no­lo­gie (cri­ti­quer le numé­rique, l’ordinateur, le télé­phone por­table, inter­net ou les réseaux sociaux sur les réseaux sociaux ou sur inter­net) se le sont déjà vu repro­ché par quelque facé­tieux objec­teur : « Com­ment oses-tu cri­ti­quer cette tech­no­lo­gie en l’utilisant ? »

L’ar­gu­ment est très simple : si l’on cau­tionne, uti­lise ou inter­agit avec une chose, nous devrions nous abs­te­nir d’en dire du mal. Dans la mesure où nous avons le choix, cela se tient. Problème :

« quel choix la défer­lante tech­no­lo­gique a t‑elle lais­sé aux hommes du XXIe siècle ? […] D’un côté, les tech­no­lo­gies doivent tout “révo­lu­tion­ner”, d’un autre, on n’est pas for­cés de les adop­ter. Certes, mais […] ceux qui refusent le “pro­grès” sont exclus de la socié­té révo­lu­tion­née. […] Com­ment res­ter en lien avec ses congé­nères sans adop­ter leurs moyens de com­mu­ni­ca­tion, a for­tio­ri quand toute l’existence s’organise via ceux-ci ? Pour vivre ensemble, il faut a mini­ma par­ta­ger des modes de vie. Ceux pré­ci­sé­ment que la tech­no­lo­gie révo­lu­tionne. L’argument du choix est non-valide. » (PMO, Trois jours chez les trans­hu­ma­nistes)

Ain­si que le gou­ver­ne­ment le recon­nait, « aucun texte ne vous oblige à deman­der une carte d’i­den­ti­té », seule­ment, « si vous êtes sou­mis à un contrôle d’i­den­ti­té, la pro­cé­dure sera plus longue si vous ne pou­vez pas pré­sen­ter de pièce d’i­den­ti­té ». Même chose pour le compte ban­caire. Il n’est pas obli­ga­toire d’en pos­sé­der un, mais vivre sans dans une socié­té où tout est fait pour s’avère ter­ri­ble­ment compliqué.

Plus géné­ra­le­ment, avons-nous le choix de nous plier ou non aux règles éta­blies il y a des siècles par une mino­ri­té régnante et désor­mais impo­sées par les diri­geants éta­tiques, si besoin par les milices (forces de l’ordre) à leur solde ? La pro­prié­té pri­vée de la terre, par exemple : en France, « la Caisse des Dépôts gère 150.000 hec­tares. Autres gros pro­prié­taires : la Socié­té géné­rale (30.000 hec­tares), Axa (22.000 hec­tares) et le Cré­dit agri­cole (12.000 hec­tares). » Dans le monde, « une ving­taine d’en­tre­prises et de grandes familles, royales ou non, se par­tagent la baga­telle de 3,2 mil­liards d’hec­tares ». La Terre ayant été inté­gra­le­ment pri­va­ti­sée (par les États et des par­ti­cu­liers), nous, non-pro­prié­taires, nous retrou­vons dans l’obligation de nous sou­mettre aux dik­tats de ceux qui ont orga­ni­sé cette pri­va­ti­sa­tion, au fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme mon­dia­li­sé (sous peine de finir dans une de leurs prisons).

Pas le choix, donc. Obli­gé de payer des impôts. De finan­cer l’État, de tra­vailler (vendre son temps de vie à une entre­prise). Même le numé­rique devient obli­ga­toire. Pour beau­coup, payer son loyer, ses impôts, etc., sans y recou­rir, est mis­sion impos­sible. Étant lit­té­ra­le­ment contraints de cau­tion­ner, d’une cer­taine manière, l’ensemble du sys­tème, nous devrions nous abs­te­nir de le cri­ti­quer ? Et puis quoi encore ? Esclaves modernes et contraints de ne rien dire contre l’esclavage moderne ?

À la guerre comme à la guerre. Contraints d’utiliser l’horreur tech­no­lo­gique, nous l’utiliserons pour l’exposer pour ce qu’elle est. Si nos contem­po­rains se trouvent désor­mais beau­coup dans le monde vir­tuel, nous pas­se­rons par-là nous aussi.

D’ailleurs, ceux qui nous reprochent d’utiliser le numé­rique, inter­net ou les nou­velles tech­no­lo­gies pour les cri­ti­quer en expo­sant leurs coûts sociaux et éco­lo­giques (tra­vail d’enfants dans des mines ici et là en Afrique et ailleurs, impacts des mines sur l’environnement, etc.) sont donc, selon toute logique, tout à faits heu­reux de ces coûts sociaux et éco­lo­giques. N’est-ce pas ? De deux choses l’une. Soit ils n’en sont pas heu­reux, auquel cas ils sont d’accord avec nous, et leur reproche n’a aucun sens. Soit ils en sont réel­le­ment heu­reux, et ce sont des socio­pathes enne­mis de la nature.

La seule chose pire que d’utiliser la tech­no­lo­gie en la cri­ti­quant, c’est de l’utiliser sans la critiquer.

II.

« On nous oppo­se­ra pla­te­ment que per­sonne n’échappe aux condi­tions pré­sentes, que nous ne sommes pas dif­fé­rents, etc. Et certes qui pour­rait se tar­guer de faire autre­ment que de s’adapter aux nou­velles condi­tions, de “faire avec” des réa­li­tés maté­rielles aus­si écra­santes, même s’il ne pousse pas l’inconscience jusqu’à s’en satis­faire à quelques réserves près ? Per­sonne n’est en revanche obli­gé de s’adapter intel­lec­tuel­le­ment, c’est-à-dire d’accepter de “pen­ser” avec les caté­go­ries et dans les termes qu’a impo­sés la vie administrée. »

— René Rie­sel et Jaime Sem­prun, Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et sou­mis­sion durable (2008).

En outre, le reproche du tu cau­tionnes ou tu uti­lises cette chose tout en la cri­ti­quant se change par­fois, chez cer­tains, en argu­ment per­met­tant de conclure que ce que l’on sou­ligne n’a alors aucune valeur. Il s’a­git, bien enten­du, d’un sophisme, d’une manière de faire dévier le débat. Ce sophisme, assez répan­du, porte d’ailleurs un nom[1], on l’appelle le sophisme du tu quoque (ce qui signi­fie « toi aus­si », en latin). On parle aus­si par­fois d’appel à l’hypocrisie. Il s’agit d’un sophisme « sou­vent employé comme diver­sion car il empêche l’interlocuteur de défendre son argu­ment en détour­nant la conver­sa­tion du sujet vers la per­sonne elle-même », ce qui le place dans la caté­go­rie des ad homi­nem (des « attaques personnelles »).

Aux États-Unis, de nom­breux cli­ma­to-scep­tiques ou néga­tion­nistes du chan­ge­ment cli­ma­tique, et de nom­breux anti-éco­lo­gistes en géné­ral, fer­vents défen­seurs du néo­li­bé­ra­lisme, du pro­grès et de la civi­li­sa­tion indus­trielle, attaquent régu­liè­re­ment les acti­vistes qui militent contre l’extraction et l’utilisation des com­bus­tibles fos­siles, contre les pipe­lines, etc., au motif que ces acti­vistes uti­lisent ces com­bus­tibles (ils sont venus en voi­ture, les salauds !) et en dépendent dans leur vie de tous les jours. Ain­si, selon la rhé­to­rique per­verse de ces chiens de garde du sta­tu quo, tous ceux qui cri­tiquent les com­bus­tibles fos­siles devraient n’en dépendre aucu­ne­ment, être irré­pro­chables à ce niveau dans leur vie de tous les jours, et plus géné­ra­le­ment, tous ceux qui cri­tiquent une chose devraient n’avoir aucun lien avec elle, ne devraient la cau­tion­ner d’aucune manière que ce soit.

À cet argu­ment fal­la­cieux du « mais-vous-uti­li­sez-du-pétrole-vous-ne-pou­vez-donc-pas-cri­ti­quer-les-éner­gies-fos­siles », l’historienne d’Harvard Nao­mi Oreskes (auteure, entre autres, du livre Les mar­chands de doute) répond :

« Bien sûr que nous le fai­sons, et les gens des États du Nord por­taient des vête­ments dont le coton avait été récol­té par des esclaves. Mais cela ne fit pas d’eux des hypo­crites lorsqu’ils rejoi­gnirent le mou­ve­ment pour l’abolition de l’esclavage. Cela signi­fiait juste qu’ils fai­saient par­tie de cette éco­no­mie escla­va­giste, et qu’ils le savaient. C’est pour­quoi ils ont agi pour chan­ger le sys­tème, et pas sim­ple­ment leurs habits ».

Nous pour­rions nous en tenir à ça. Mais dans la mesure où cette rhé­to­rique est bien trop répan­due et où ses pro­mo­teurs ne sont peut-être pas en mesure de com­prendre ce qu’explique Nao­mi Oreskes, conti­nuons. L’é­co­lo­giste bri­tan­nique George Mon­biot note :

« L’hypocrisie est le fos­sé entre vos aspi­ra­tions et vos actions. Les éco­lo­gistes ont d’importantes aspi­ra­tions — ils veulent vivre de manière plus éthique — qu’ils n’atteindront pas. Cepen­dant, l’alternative à l’hypocrisie n’est pas la pure­té morale (per­sonne n’y par­vient), mais le cynisme. Je choi­si­rai tou­jours l’hypocrisie. »

Sa remarque sur le cynisme est juste (ceux qui tentent d’u­ti­li­ser l’ap­pel à l’hy­po­cri­sie comme argu­ment sont tou­jours, par éli­mi­na­tion, des cyniques) mais, ain­si que la cita­tion de Nao­mi Oreskes le sug­gère, il est trop réduc­teur, trop sim­pliste, de par­ler d’hy­po­cri­sie — George Mon­biot n’est pas connu pour sa com­pré­hen­sion et sa dénon­cia­tion des sys­tèmes d’op­pres­sions, des méca­nismes de pou­voir, des impos­tures démo­cra­tiques.

Car cet argu­ment, ou plu­tôt, ce sophisme, sert pré­ci­sé­ment à défendre les inté­rêts de ceux au pouvoir.

Un tel sim­plisme per­met, confor­ta­ble­ment, d’occulter tous les rap­ports de domi­na­tion, tous les méca­nismes d’oppression et de coer­ci­tion qui orga­nisent la vie au sein de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Der­rière cette rhé­to­rique, on retrouve la croyance selon laquelle il est pos­sible et très aisé, pour l’individu qui vit au sein de la socié­té indus­trielle, de ne cau­tion­ner aucune des choses qu’il pour­rait être ame­né à cri­ti­quer ; la croyance selon laquelle nous sommes par­fai­te­ment affran­chis de toute sujé­tion, selon laquelle l’individu ne fait face à aucune contrainte, aucune entrave, qu’il est libre comme l’air, qu’il ne connaît aucune ser­vi­tude, aucune astreinte.

Comme si la simple sur­vie au sein de la socié­té indus­trielle n’imposait pas par défaut un cer­tain nombre de contraintes et de com­pro­mis, comme si l’État, ses lois, sa bureau­cra­tie, ses forces de l’ordre, son escla­vage sala­rial, ses impôts, son emprise ter­ri­to­riale (pro­prié­té pri­vée), etc., n’existaient pas. Comme si nous vivions réel­le­ment en démo­cra­tie. Comme si la civi­li­sa­tion indus­trielle n’imposait pas ses propres règles, ses propres moda­li­tés (sou­vent tech­no­lo­giques) à tous les aspects de la socié­té humaine, de manière totale. Comme si ce n’était pas jusqu’aux peuples indi­gènes de toute la pla­nète qui se retrou­vaient à devoir plai­der leur cause et à com­mu­ni­quer au tra­vers des ins­ti­tu­tions de la civi­li­sa­tion mon­dia­li­sée qui les oppresse et qui les détruit.

Ceux qui pro­meuvent la rhé­to­rique de la pure­té per­son­nelle et ceux qui for­mulent l’accusation d’hypocrisie dont nous dis­cu­tons ici ne font que nous indi­quer leur igno­rance (ou leur occul­ta­tion) de ces réa­li­tés fon­da­men­tales de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Sont-ils à ce point aveugles qu’ils ignorent que la plu­part des gens, dans la socié­té indus­trielle capi­ta­liste, sont obli­gés d’ac­cep­ter des emplois qu’ils n’ap­pré­cient pas (voire, qu’ils détestent) dans le seul but de ne pas mou­rir de faim ? Une belle bande d’hypocrites !

Une autre manière de per­ce­voir l’absurdité et la dan­ge­ro­si­té d’une telle rhé­to­rique consiste à l’inverser et à la retour­ner contre celui qui la pro­meut. En effet, celui-là n’a logi­que­ment aucune cri­tique à émettre à l’endroit de la réa­li­té dont il par­ti­cipe. Tout lui convient. Autre­ment, il n’y par­ti­ci­pe­rait pas, il ne la cau­tion­ne­rait pas. Ain­si que Mon­biot le sou­ligne, il s’a­git d’un cynique dont le cynisme est une sou­mis­sion totale à l’é­tat de fait.

C’est-à-dire que l’exploitation et l’utilisation des com­bus­tibles fos­siles, l’organisation de la socié­té de manière hau­te­ment hié­rar­chique, fla­gramment inique, l’exploitation et l’asservissement des popu­la­tions des pays pauvres comme des pays riches (de dif­fé­rentes manières), l’esclavage sala­rial (ou escla­vage moderne, ou ser­vi­tude moderne), l’oppression de cer­taines classes sociales et de cer­tains groupes sociaux (le racisme ins­ti­tu­tion­na­li­sé), l’extractivisme pla­né­taire, les pol­lu­tions géné­ra­li­sées de tous les milieux, la des­truc­tion des éco­sys­tèmes, la sixième extinc­tion de masse, etc., tout cela leur convient très bien. Ils approuvent.

Alors à tous les petits malins qui uti­lisent cette rhé­to­rique : sur­tout, qu’on ne vous prenne pas en train de cri­ti­quer quoi que ce soit !

***

Tous les assoif­fés de pou­voir savent qu’il n’y a pas de meilleur moyen de contrô­ler une popu­la­tion que de faire en sorte qu’elle se police elle-même selon les règles qu’ils ont éta­blies. Il s’a­git d’une évi­dence sou­li­gnée de longue date par la cri­tique sociale. Dans son livre 1984, George Orwell décrit des indi­vi­dus sou­mis à l’au­to­ri­té de Big Bro­ther et qui le défendent envers et contre tout (à l’ins­tar de nos cyniques, qui défendent la civi­li­sa­tion industrielle) :

« Au contraire, ils ado­raient le par­ti et tout ce qui s’y rap­por­tait : les chan­sons, les pro­ces­sions, les ban­nières, les ran­don­nées en bandes, les exer­cices avec des fusils fac­tices, l’aboiement des slo­gans, le culte de Big Bro­ther. C’était pour eux comme un jeu magni­fique. Toute leur féro­ci­té était exté­rio­ri­sée contre les enne­mis de l’État, contre les étran­gers, les traîtres, les sabo­teurs, les cri­mi­nels par la pensée. »

***

La vie, ou la sur­vie, au sein de la socié­té indus­trielle, implique for­cé­ment des com­pro­mis déplai­sants. L’ac­cu­sa­tion d’hypocrisie est ain­si per­verse dans le sens où elle joue sur la culpa­bi­li­té que nous éprou­vons à par­ti­ci­per (mal­gré nous) de cette socié­té — comme si, encore une fois, nous avions le choix, et on en revient à l’im­pos­ture que sont les démo­cra­ties modernes, à l’emprise écra­sante et totale de la civi­li­sa­tion industrielle.

Recher­cher la per­fec­tion indi­vi­duelle, la pure­té morale, dans le cadre de la plus des­truc­trice, de la plus inique et tota­li­taire des orga­ni­sa­tions (a)sociales, est une logique qui mène au sui­cide, et qui n’est d’aucun effet sur la per­pé­tua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, qui béné­fi­cie à ceux au pou­voir plu­tôt qu’à la résis­tance, ain­si que Der­rick Jen­sen l’explique dans cette vidéo :

La com­plexi­té de la situa­tion, ou plu­tôt, la com­plexi­té de la vie et de ses situa­tions, implique une com­plexi­té des com­por­te­ments à adop­ter. C’est pour­quoi il est absurde de consi­dé­rer la ques­tion de la fin et des moyens aus­si dog­ma­ti­que­ment que le sug­gèrent la rhé­to­rique de la pure­té per­son­nelle et l’accusation d’hypocrisie, comme l’explique Der­rick Jen­sen dans son livre End­game Volume 2 : Resis­tance :

« Le pro­chain argu­ment paci­fiste est que la fin ne jus­ti­fie jamais les moyens. Bien qu’ajouter le mot presque juste avant le mot jamais rende cette idée vraie vis-à-vis de beau­coup de fins tri­viales — je ne serais pas prêt, par exemple, à détruire un ter­ri­toire afin de faire gon­fler mon compte en banque — elle n’a aucun sens quand il s’agit d’auto-défense. Ceux qui se rangent der­rière cette idée disent-ils qu’une fin que consti­tue­rait le fait de ne pas être vio­lé ne jus­ti­fie pas les moyens qui consis­te­raient à tuer son agres­seur ? Disent-ils que la fin que consti­tue le fait de sau­ver les sau­mons — qui ont sur­vé­cu pen­dant des mil­lions d’années — et les estur­geons — ne jus­ti­fie pas les moyens que consti­tue le fait d’enlever les bar­rages sans attendre l’approbation de ceux qui affirment espé­rer que les sau­mons dis­pa­raissent afin qu’ils puissent conti­nuer à vivre [sic] ? Disent-ils que la fin que consti­tue le fait de pro­té­ger les enfants des can­cers et des défi­ciences men­tales liés aux pes­ti­cides ne vaut pas les moyens qui seraient néces­saires pour l’atteindre ? Si c’est le cas, leur sen­ti­ment est obs­cène. Nous ne jouons pas ici à un jeu théo­rique, spi­ri­tuel ou phi­lo­so­phique. Nous par­lons de sur­vie. D’enfants empoi­son­nés. D’une pla­nète que l’on détruit. Je ferai tout ce qui est néces­saire pour défendre ceux que j’aime.

Ceux qui disent que la fin ne jus­ti­fie jamais les moyens sont, par défi­ni­tion, de mau­vais pen­seurs, des hypo­crites, ou sim­ple­ment des gens qui se trompent. Si la fin ne jus­ti­fie jamais les moyens, com­ment peuvent-ils mon­ter dans une voi­ture ? Par cela, ils montrent que la fin que consti­tue leur dépla­ce­ment d’un point A à un point B jus­ti­fie les moyens de la conduite, qui implique les coûts liés au pétrole, et toutes les hor­reurs asso­ciées. La même chose est vraie de l’utilisation de métal, de bois, d’un bout de tis­su, et ain­si de suite. Vous pour­riez dire la même chose du fait de man­ger. Après tout, la fin que consti­tue le fait de vous gar­der en vie à tra­vers l’alimentation jus­ti­fie mani­fes­te­ment les moyens de prendre les vies de ceux que vous man­gez. Même si vous ne man­gez que des baies, vous en pri­vez d’autres — des oiseaux aux bac­té­ries — de la pos­si­bi­li­té de man­ger ces baies-là.

Vous pour­riez pen­ser que je pousse cet argu­ment jusqu’à l’absurde, mais je ne suis pas celui qui affirme que la fin ne jus­ti­fie jamais les moyens. S’ils accep­taient de lais­ser tom­ber le mot jamais, nous pour­rions quit­ter le royaume du dogme et enta­mer une dis­cus­sion rai­son­nable concer­nant les fins dont nous pen­sons qu’elles jus­ti­fient cer­tains moyens, et réciproquement. […] 

On m’accuse par­fois d’être un hypo­crite, en rai­son du fait que j’utilise des hautes tech­no­lo­gies comme un moyen dans l’objectif de déman­te­ler la civi­li­sa­tion tech­no­lo­gique. Bien que puisse être un hypo­crite, de cer­taines manières, ce n’en est pas une, parce que je n’ai jamais pré­ten­du que la fin ne jus­ti­fiait jamais les moyens. J’ai expli­qué à plu­sieurs reprises que je suis prêt à faire tout ce qui est néces­saire pour sau­ver les sau­mons. Il ne s’agit pas d’un lan­gage codé pour dési­gner le fait de faire sau­ter des bar­rages. Tout ce qui est néces­saire, pour moi, com­prend l’écriture, les confé­rences, l’utilisation d’ordinateurs, la réha­bi­li­ta­tion de cours d’eau, le chant de chan­son pour les sau­mons, et tout ce qui peut s’avérer approprié.

Au-delà de la rhé­to­rique, il n’existe aucune base fac­tuelle qui sou­tienne l’affirmation selon laquelle la fin ne jus­ti­fie pas les moyens. Il s’agit d’un juge­ment de valeurs dégui­sé en juge­ment moral. Celui qui dit que la fin ne jus­ti­fie pas les moyens dit sim­ple­ment : j’accorde plus d’importance au pro­ces­sus qu’à son issue. Celui qui dit que la fin jus­ti­fie les moyens dit sim­ple­ment : j’accorde plus d’importance à l’issue qu’au pro­ces­sus. Ain­si consi­dé­ré, il devient absurde de pro­fé­rer des juge­ments abso­lus à ce sujet. Cer­taines fins jus­ti­fient cer­tains moyens, et cer­taines fins ne les jus­ti­fient pas. De la même manière, les mêmes moyens pour­raient être jus­ti­fiés, aux yeux de cer­taines per­sonnes, pour cer­taines fins, et pas pour ou par d’autres (par exemple, je serais prêt à tuer celui qui essaie­rait de tuer mes proches, mais pas celui qui m’a fait une queue de pois­son sur l’autoroute). Il en est de ma joie, de ma res­pon­sa­bi­li­té et de mon hon­neur, en tant qu’être sen­sible, d’établir de telles dis­tinc­tions, et j’ai pitié de ceux qui ne se consi­dèrent pas capables de prendre de telles déci­sions, et qui comptent sur des slo­gans pour gui­der leurs actions. »

Et ain­si qu’il le for­mule dans son livre End­game Volume 1 : The Pro­blem of Civi­li­za­tion :

« La vie est cir­cons­tan­cielle. La mora­li­té est cir­cons­tan­cielle. Une action qui peut être morale au point de s’imposer comme une obli­ga­tion dans cer­taines cir­cons­tances peut très bien être immo­rale dans d’autres circonstances.

Tout cela ne revient pas à dire qu’il n’y a pas d’absolus moraux. Mais cela signi­fie que nous ne savons plus vrai­ment les dis­tin­guer, les dis­cer­ner, et les ayant dis­cer­nés, que nous ne savons plus com­ment leur don­ner un sens et leur per­mettre d’informer nos vies. »

Nous devrions faire au mieux dans les cir­cons­tances qui sont les nôtres, et envoyer paître la rhé­to­rique per­verse et toxique expo­sée ici, qui est à l’image de la culture qu’elle vise à défendre.

III.

Dans son livre Le Télé­phone por­table : gad­get de des­truc­tion mas­sive, PMO note :

« Vous cri­ti­quez la tech­no­lo­gie, pour­tant vous uti­li­sez un ordi­na­teur ! », s’égosillent les dévots des high-tech gre­no­bloises, dont le rai­son­ne­ment repro­duit le code binaire. Nous cri­ti­quons la tech­no­lo­gie parce que nous uti­li­sons un ordi­na­teur et que nous n’avons d’autre choix si nous vou­lons vivre par­mi nos contem­po­rains. Si nous vou­lons recueillir, trai­ter, trans­mettre des infor­ma­tions confis­quées dans des « banques de don­nées », à une popu­la­tion « d’internautes » main­te­nant « for­ma­tée » à cher­cher et rece­voir ses infor­ma­tions via le Net, il nous faut bien ajou­ter ce moyen aux impri­més que nous répan­dons et aux prises de parole, dans des réunions, dans le monde réel.

Vivre dans ce monde nous contraint, tech­no-confor­mistes comme contes­ta­taires, à l’usage de la tech­no­lo­gie. L’ordinateur, la voi­ture, le télé­phone, le nucléaire consti­tuent notre milieu, que l’on nomme désor­mais fort à pro­pos « tech­no­sphère ». Pré­tendre qu’on aurait le choix de les uti­li­ser, comme le font ceux qui les pro­duisent, c’est vendre au pois­son la pos­si­bi­li­té de vivre hors de l’eau.

Cette sup­pres­sion du choix, carac­té­ris­tique de la tyran­nie tech­no­lo­gique, devrait moti­ver l’opposition – au moins le doute – des pré­ten­dus esprits libres, à qui celle-ci s’impose autant qu’à nous.

Essayez de trou­ver un « job » sans voi­ture ni por­table, de vous pas­ser de l’eau du robi­net, pour boire celle de l’Isère, de com­mu­ni­quer avec vos rela­tions par cour­rier pos­tal, plu­tôt que par SMS ou par mail. Poli­tique de la terre brû­lée : le sys­tème tech­ni­cien détruit au fur et à mesure de son avance l’écosystème, l’organisation sociale, les condi­tions de vie qui jus­te­ment nous per­met­taient le choix.

Le chô­meur convo­qué à l’ANPE est sai­si dans l’ordinateur. Le lec­teur de la biblio­thèque muni­ci­pale est enre­gis­tré dans le logi­ciel de ges­tion des entrées-sor­ties. L’employé du gui­chet SNCF édite votre billet de train sur infor­ma­tique. Le gar­çon de café enre­gistre votre com­mande sur écran tac­tile avant que le logi­ciel sorte la note.

Quelles rela­tions les der­niers enfants éle­vés en plein air peuvent-ils entre­te­nir avec leurs copains gavés d’écrans ? Affo­lés à l’idée d’en faire des aso­ciaux, leurs parents ne peuvent que céder aux demandes de por­table, d’ordinateur, de DVD, de MP3.

Il se trouve tou­jours de fins contra­dic­teurs pour nous conseiller la fuite en Ardèche, si nous refu­sons « le pro­grès ». Ils ne savent pas même dans quel monde ils vivent. Ils ignorent, ces Tris­so­tin à haut débit, que les ber­gers sont contraints de pucer leurs trou­peaux et que les cultures des pay­sans sont sur­veillées par satellite.

Il n’y a plus d’ailleurs. Nous sommes embar­qués, sans l’avoir jamais choi­si, dans cette galère. Qu’on ne nous reproche pas de nous ser­vir y com­pris de nos chaînes tech­no­lo­giques pour nous mutiner.

Vivre en 2007, ce n’est pas vivre comme en 1950, l’ordinateur en plus, mais vivre dans le monde de l’ordinateur.

Nico­las Casaux

Révi­sion : Lola Bearzatto

***

P. S. : Chose étrange, au sein même du mou­ve­ment éco­lo­giste, une telle rhé­to­rique est par­fois uti­li­sée par des éco­lo­gistes pour en déni­grer d’autres, jugés trop extrêmes ou « radi­caux ». Un exemple : par­mi les — désor­mais nom­breux — « éco­lo­gistes » qui cri­tiquent l’extraction et l’utilisation de com­bus­tibles fos­siles, il y en a pour atta­quer ceux d’entre nous qui pro­posent éga­le­ment une cri­tique des hautes tech­no­lo­gies, au motif que nous les uti­li­se­rions tout en les dénon­çant. Et pour­tant, ces éco­lo­gistes n’imagineraient ni ne sup­por­te­raient pas qu’on puisse uti­li­ser leur rhé­to­rique contre eux-mêmes, en leur fai­sant remar­quer qu’ils uti­lisent des com­bus­tibles fos­siles tout en les dénon­çant. À bon entendeur…


  1. https://yourlogicalfallacyis.com/fr/tu-quoque

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  1. Mer­ci beau­coup ! Ce texte est très bon et me per­met de repen­ser plus faci­le­ment mes positions.
    En effet, je vous lis depuis quelques temps, ayant décou­vert avec bon­heur vos ana­lyses et tra­duc­tions. Je me disais, enfin quel­qu’un qui va « au bout ».
    Mais je me posais aus­si cette ques­tion : « Com­ment peut il être aus­si viru­lent CONTRE les tech­no­lo­gies tout en s’en ser­vant pour les dénon­cer ? » Mais la fin visée jus­ti­fie en effet l’u­ti­li­sa­tion de ce moyen, sim­ple­ment car sinon vous n’au­riez aucune audience/visibilité qui per­met­trait aux idées de ger­mées dans l’es­prit des autres et de créer une masse suf­fi­sante de per­sonnes qui seraient d’ac­cord avec l’objectif.

    Cela me récon­forte éga­le­ment, car, ayant chan­gé de vie assez radi­ca­le­ment depuis 6 ans (pas­sé de chef de pro­jet infor­ma­tique dans l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique à auto-construc­teur de ma mai­son en paille et père de mes 3 enfants), je me retrouve dans une situa­tion schy­zo­phré­nique dans laquelle je fais de nou­veau de l’in­for­ma­tique pour pou­voir ache­ter ce que je ne peux pas faire (par exemple des vis, car je ne vais pas me mettre à extraire du mine­rai pour le fondre et le couler…).
    Cela me ras­sure par rap­port à mon hypo­cri­sie de par­fois, sur tout ces thèmes, hypo­cri­sie qui me ren­dait hon­teux. Je sais main­te­nant que je peux en être plus fier que de me fondre sim­ple­ment dans la masse des cyniques.

    Je ne suis tou­jours pas confiant en l’a­ve­nir, mais au moins plus serein de mes choix après la lec­ture de cet article

  2. Pour fuir FB, il y a Dia­spo­ra, ou tout autre réseau social basé sur Dia­spo­ra, comme Framasphere.
    L’i­dée est la même (réseau pour échan­ger), sauf que c’est à base de logi­ciels libres, fait par une com­mu­nau­té inter­na­tio­nale de volon­taires, cela fonc­tionne uni­que­ment grâce aux dons. Votre vie pri­vée est entiè­re­ment res­pec­tée ! Per­sonne ne se fait du fric avec ! Pas de mul­ti­na­tio­nale der­rière ça.
    Et si cela est néces­saire (pour tou­cher plus de monde), il existe un para­mètre à régler pour que vos posts de Dia­spo­ra s’af­fichent aus­si sur votre compte FB. En atten­dant que vos « amis » vous rejoignent sur Diaspora.
    Pour contrer Twit­ter, il y a aus­si des équi­va­lents libres, mais je ne connais pas, n’u­ti­li­sant pas ce service.

    On peut par­fai­te­ment vivre sans FB, micro­soft, apple et leurs copains (sans être un « geek »), aus­si bien que l’on peut vivre sans la malbouffe. 

    Bra­vo encore pour vos textes !

  3. Le rai­son­ne­ment sur les fins et les moyens n’est pas mené à bout. Il a une his­toire très concrète. Est-ce que la vic­toire finale (du com­mu­nisme par exemple, ou de la libé­ra­tion colo­niale) jus­ti­fie les vic­times ? Il fau­drait être omni­scient pour savoir que cer­tains moyens sont inévi­tables à une fin, par contre, les moyens uti­li­sés conta­minent avec cer­ti­tude les fins. Si par exemple un par­ti orga­nise une dis­ci­pli­naire mili­taire sans dis­cus­sion pour être effi­cace, c’est cette culture qu’il ins­tal­le­ra s’il gagne. La déter­mi­na­tion non-vio­lente, ou l’hu­mour situa­tion­niste, me semble des ins­pi­ra­tions plu sti­mu­lantes. L’ac­tion poli­tique est d’a­bord un mode de vie et de relations.

    En consé­quence, l’ar­gu­ment du « toi aus­si » me semble légi­time, du moins, appli­qué à soi-même. L’a­dres­ser aux autres est une cri­tique facile sans effet, par contre, je me l’ap­plique le plus pos­sible, et modi­fie mes opi­nions pour ne pas deman­der aux autres ce que je ne peux pas m’im­po­ser. Si le modèle de vie que l’on pro­pose n’est pas viable, alors il n’est pas sage. C’est peut-être pur, saint, mais pas pour autant vrai.

    L’u­sage conven­tion­nel du smart­phone ou Face­Book sont des addic­tions qui nuisent à l’in­tel­li­gence. Inter­net et l’or­di­na­teur à cla­vier sont des conquêtes intel­lec­tuelles à conser­ver, dès lors qu’ils sont uti­li­sés à pro­duire (plu­tôt que de consom­mer ou redis­tri­buer). La ques­tion est de savoir com­ment les rendre éco­lo­gi­que­ment durables. C’est un pro­blème tech­nique à résoudre. Pre­mière piste facile, atta­quer la pub sur Inter­net et tout ce qui mange de la bande pas­sante et du pro­ces­seur. Revendre les macs et s’ha­bi­tuer à des ordi­na­teurs plus rus­tiques en linux. Apprendre à les réparer…

  4. Mer­ci pour ce chouette texte, et bien sûr je vous rejoins tout à fait sur la néces­si­té de nuire à toutes les formes de pure­té morale, dont le cynisme fait à mon sens par­tie inté­grante. Cepen­dant, n’y aurait-il pas dans la vie de cha­cun comme une trame de petits gestes, d’in­co­hé­rences, d’hé­si­ta­tions, de tra­hi­sons ou de contra­dic­tions ? Il fau­drait être atten­tifs à ces motifs dif­frac­tés dont nous sommes, me semble-t-il, por­teurs. D’un côté, votre idée d’hy­po­cri­sie me gène car elle semble sup­po­ser qu’on connaît ou qu’on serait en mesure de connaître la « vie droite » ; qu’on conti­nue­rait tou­jours de cou­rir, au fond, après une forme de pure­té (dont on sait per­ti­nem­ment, comme vous le sou­li­gnez, qu’on ne l’at­tein­dra pas). Cette pure­té serait l’ho­ri­zon de nos com­por­te­ments. D’un autre côté, com­ment serait-il pos­sible, sans ins­truire de pro­cès moraux envers une per­sonne, de néan­moins appré­cier une cer­taine cohé­rence entre sa forme de vie et ses idées ? N’est-ce pas le propre d’une cer­taine occi­den­tale d’a­voir réus­si à tota­le­ment décou­pler les registres théo­rique et pra­tique ? Pour ma part, j’ai des dif­fi­cul­tés à écou­ter quel­qu’un qui me parle de la vie bonne et qui est odieux envers son entou­rage, ou quel­qu’un qui me fait des grands dis­cours sur l’é­co­lo­gie tapi dans sa man­sarde à Paris qu’il ne quitte jamais… Bref, en dé-mas­si­fiant et en com­pli­quant un peu les caté­go­ries d’hy­po­cri­sie, de cynisme et de pure­té que vous pro­po­sez ici, je pense qu’on pour­rait mieux appré­cier les inco­hé­rences, les contra­dic­tions qui per­mettent de situer cha­cun d’entre nous selon ses propres titres et mérites, en dif­fé­rents pans de la vie.

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