Daniel Quinn est un auteur états-unien sur­tout connu pour son roman Ish­mael (1992). Il s’ins­crit dans le cou­rant dit anti-civ (anti-civi­li­sa­tion), c’est-à-dire le cou­rant qui pro­pose une cri­tique de la civi­li­sa­tion en tant que culture. Sa pers­pec­tive, à laquelle j’adhère dans l’en­semble, n’est cepen­dant pas exempte de quelques approxi­ma­tions (comme lors­qu’il réduit la civi­li­sa­tion à une seule culture, quand on pour­rait faci­le­ment arguer qu’elle s’en­ra­cine dans plu­sieurs cultures et foyers de départs). Cela dit, ce texte me paraît impor­tant (pour la ver­sion ori­gi­nale, c’est par ici) :


Lec­ture de Daniel Quinn en date du 16 août 1997, lors de la confé­rence annuelle de l’Association Nord-Amé­ri­caine pour l’Éducation à l’Environnement, à Van­cou­ver, en Colom­bie-Bri­tan­nique.

Dans un récent film semi-docu­men­taire appe­lé Gar­bage (Déchet), un ingé­nieur en trai­te­ment des déchets toxiques à qui l’on demande com­ment nous pour­rions faire pour ces­ser de sub­mer­ger le monde ne nos poi­sons, répond : « Qu’il fau­drait pour cela qu’on dis­pa­raisse tous de la pla­nète, parce que les humains génèrent des déchets toxiques, qu’il s’agisse d’organismes patho­gènes que l’on excrète de nos corps ou d’autres choses. Nous sommes un poi­son pour la pla­nète. »

Com­ment réagis­sez-vous à cette affir­ma­tion ? Si vous êtes d’accord avec cette idée selon laquelle les humains sont intrin­sè­que­ment toxiques, levez la main.

Il me semble que de nom­breux repré­sen­tants de peuples autoch­tones assistent à cette confé­rence. J’espère qu’il y en a beau­coup dans cette audience. Si vous appar­te­nez à un peuple abo­ri­gène, veuillez lever la main. Mer­ci. J’aimerais main­te­nant vous poser la même ques­tion que celle que je viens de poser à l’ensemble de l’assistance. Pen­sez-vous que les êtres humains soient intrin­sè­que­ment toxiques pour la vie sur Terre ?

Ceux qui connaissent mon tra­vail sau­ront que je viens de démon­trer une de mes thèses prin­ci­pales, selon laquelle ceux de ma culture, que j’appelle les Pre­neurs, ont une mytho­lo­gie fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente de celles des peuples abo­ri­gènes, que j’appelle les Lais­seurs. Dans la mytho­lo­gie des Pre­neurs, les humains sont effec­ti­ve­ment consi­dé­rés comme intrin­sè­que­ment toxiques pour le monde, comme des créa­tures étran­gères des­ti­nées à domi­ner — et ulti­me­ment, à détruire — le monde. Ain­si que nous sommes actuel­le­ment en train de domi­ner et de détruire le monde. Dans la mytho­lo­gie des Lais­seurs, au contraire, le monde est un endroit sacré, vis-à-vis duquel les humains ne sont pas consi­dé­rés comme des étran­gers mais comme des êtres qui lui appar­tiennent. En d’autres termes, dans la pers­pec­tive des Lais­seurs, les humains ne font pas moins par­tie du cos­mos sacré que les scor­pions, les aigles, les sau­mons, les ours et les jon­quilles.

Lorsque j’ai pro­po­sé de dis­cu­ter ici de la manière dont nous nous pré­pa­rons nous-mêmes et nos enfants pour l’extinction, l’organisateur de la confé­rence s’est deman­dé si ce sujet n’était pas trop réser­vé aux membres de « notre » culture — la culture que je qua­li­fie de Pre­neuse dans mes livres —, qui a méta­sta­sé tout autour du globe, cette culture où la nour­ri­ture est sous clé et où les humains doivent gagner de l’argent pour en obte­nir. Il me semble impor­tant que vous enten­diez ma réponse à cette ques­tion.

En réa­li­té, même si vous faites par­tie d’un peuple autoch­tone, vous et vos enfants êtes constam­ment bom­bar­dés par les mes­sages de la culture des Pre­neurs à tra­vers des livres, des affiches, des films, des jour­naux, des maga­zines, la radio et la télé­vi­sion, et bien sûr, avant tout, à tra­vers l’école.

En d’autres termes, que vous appar­te­niez ou pas à notre culture n’y change rien. Si vous ou vos enfants regar­dez la télé­vi­sion, que vous allez au ciné­ma, que vous écou­tez la radio et que vous allez dans nos écoles alors, que vous le vou­liez ou pas, vous vous pré­pa­rez vous-mêmes et vos enfants pour l’extinction.

Mais que signi­fie cette affir­ma­tion cho­quante ? Je vais briè­ve­ment vous l’expliquer, puis je l’illustrerai par quelques exemples. Pour faire court : on nous a ensei­gné — et nous l’enseignons donc à nos enfants — que, per­son­nel­le­ment, nous ne pou­vons pas faire grand-chose pour sau­ver la pla­nète. À moins que vous fas­siez par­tie des déci­deurs ou des diri­geants éta­tiques — à moins que vous soyez un Emma­nuel Macron ou un Vla­di­mir Putin. Ou à moins que vous soyez à la tête d’une immense mul­ti­na­tio­nale comme Royal Dutch Shell ou Mon­san­to. Ou à moins que vous contrô­liez une grande orga­ni­sa­tion comme la Croix-Rouge ou Green­peace, ou le WWF. On nous a incul­qué (et nous l’inculquons donc à nos enfants) qu’en tant qu’individus, tout ce que nous pou­vons faire c’est attendre que d’autres gens — par­mi les puis­sants — sauvent la pla­nète. Oh, bien sûr, nous pou­vons faire notre part. Nous pou­vons réduire, réuti­li­ser et recy­cler, et tout cela est bien bon — mais les chan­ge­ments véri­tables et éten­dus doivent venir d’en haut. Nous devons attendre et espé­rer. Nous ne fai­sons que regar­der l’incendie de la mai­son de notre voi­sin parce qu’on nous a appris qu’il s’agit d’un pro­blème que seuls les pro­fes­sion­nels peuvent gérer. En atten­dant l’arrivée des experts sapeurs-pom­piers, nous sommes cen­sés res­ter ici et regar­der — et s’ils n’arrivent jamais, alors la mai­son brû­le­ra entiè­re­ment.

Depuis que mon roman Ish­mael a été publié en 1992, j’ai reçu bien plus de cinq mille lettres de lec­teurs — dont beau­coup de jeunes. Lorsqu’ils m’écrivent, ils ne me demandent pas : « Pour­quoi m’a‑t-on ensei­gné que je suis impuis­sant indi­vi­duel­le­ment ? » Non, cette croyance se révèle d’une manière plus sub­tile. Ils me disent : « Puisque je ne suis pas un diri­geant mon­dial et que je ne suis pas à la tête d’une mul­ti­na­tio­nale ou d’une grande ONG, je cherche une car­rière qui me per­met­tra de faire une dif­fé­rence. J’hésite à me diri­ger vers l’ingénierie envi­ron­ne­men­tale ou quelque chose du genre. Auriez-vous quelque chose à me conseiller ? » De prime abord, on peut n’y voir aucun pro­blème. Mais voi­ci ce que cette per­sonne dit en réa­li­té : les ingé­nieurs en envi­ron­ne­ment peuvent faire une dif­fé­rence — mais pas les ingé­nieurs élec­tri­ciens. Les ingé­nieurs en envi­ron­ne­ment peuvent faire une dif­fé­rence — mais pas les opto­mé­tristes. Les ingé­nieurs en envi­ron­ne­ment peuvent faire une dif­fé­rence — mais pas les pro­fes­seurs de fran­çais. Les ingé­nieurs en envi­ron­ne­ment peuvent faire une dif­fé­rence — mais pas les conduc­teurs de bus. Les ingé­nieurs en envi­ron­ne­ment peuvent faire une dif­fé­rence — mais pas les femmes au foyer. Les ingé­nieurs en envi­ron­ne­ment peuvent faire une dif­fé­rence — mais pas les pos­tiers. Les ingé­nieurs en envi­ron­ne­ment peuvent faire une dif­fé­rence — mais pas les employés dans les épi­ce­ries. Les ingé­nieurs en envi­ron­ne­ment peuvent faire une dif­fé­rence — mais pas les potiers. Je pour­rais conti­nuer ain­si toute la jour­née — à lis­ter les postes où les gens ne peuvent faire aucune dif­fé­rence. Cette liste com­prend la qua­si-tota­li­té des emplois que l’on retrouve aujourd’hui.

Voi­ci le conte­nu d’une de ces lettres que m’a envoyée une jeune fille de Knox­ville, dans le Ten­nes­see : « Je tra­vaille dans le desi­gn gra­phique depuis que j’ai fini le lycée en 1986, et j’y tra­vaille encore, mais je com­mence à m’intéresser de plus en plus à la poli­tique envi­ron­ne­men­tale, natio­nale et inter­na­tio­nale, et à d’autres domaines de ce genre. J’ai tou­jours mépri­sé et détes­té la poli­tique. » Voyez-vous ce qu’elle dit ? « Je pense me diri­ger vers quelque chose que j’ai tou­jours mépri­sé et détes­té » — et cela parce qu’elle ne peut faire aucune dif­fé­rence en tant que gra­phiste. Pour elle, la ques­tion n’est plus : « Qu’est-ce que je fais le mieux ? » Peu importe qu’elle puisse être une excel­lente gra­phiste et une très mau­vaise poli­ti­cienne. Elle en est venue à croire que les gra­phistes ne peuvent faire aucune dif­fé­rence. Seuls quelques rares élus le peuvent.

En voi­ci une autre, d’un jeune homme de Waco au Texas : « Je porte en mon cœur les idéaux de votre roman, et je sou­haite me consa­crer à essayer de chan­ger les choses. J’ai une ques­tion à laquelle vous pou­vez sûre­ment répondre : que puis-je faire pour trou­ver un tra­vail qui soit en adé­qua­tion avec les prin­cipes de votre roman ? C’est tout ce que j’ai cher­ché ma vie durant. »

Je lui ai répon­du que nous devons tous faire une dif­fé­rence. Peu importe notre tra­vail. Il ne faut pas que des gens se disent : « Oh, je ne fais que retour­ner des bur­gers, je ne peux faire aucune dif­fé­rence ». « Oh, je ne fais que conduire un taxi, je ne peux faire aucune dif­fé­rence ». « Oh, je ne vais que vendre des assu­rances, je ne peux faire aucune dif­fé­rence ». « Oh, je ne suis qu’un méca­ni­cien, je ne peux faire aucune dif­fé­rence ». « Oh, je ne suis qu’un comp­table, je ne peux faire aucune dif­fé­rence ». Concen­trez-vous sur ce que vous faites le mieux, c’est par quoi vous aurez le plus d’influence sur le futur du monde.

Je parie que lorsque vous étiez jeunes, la plu­part d’entre vous étiez idéa­listes — ou consi­dé­rés comme tels par vos amis et vos pro­fes­seurs. Si c’était le cas, levez la main. Bien. Main­te­nant, à com­bien d’entre vous, un pro­fes­seur ou un parent a‑t-il dit, lorsque vous étiez jeune : « Pour qui te prends-tu ? Tu ne vas pas chan­ger le monde. »

Croyez-moi, rien n’a chan­gé depuis. Voi­ci ce qu’un lycéen de Phi­la­del­phie m’a écrit : « Je viens de finir Ish­mael, et je tiens à vous remer­cier parce que vous avez réus­si à mettre par écrit l’ensemble des choses aux­quelles je pense et aux­quelles tant de gens pensent de manière frag­men­taire. Mais lorsque j’essaie de par­ler de ces choses à des gens, n’ayant que 14 ans, ils me disent que je suis ridi­cule et que “je parle comme un hip­pie”. »

Et voi­ci la suite de ce que la jeune gra­phiste qui pen­sait devoir se tour­ner vers la poli­tique pour faire une dif­fé­rence m’a écrit : « Mon conseiller m’a dit que j’étais jeune et enthou­siaste, d’une manière un peu condes­cen­dante, lorsque je lui ai dit que je vou­lais tra­vailler dans le domaine de la poli­tique envi­ron­ne­men­tale afin de chan­ger la manière dont les gens per­çoivent les choses. Je veux lui don­ner tort… »

Je ne vous raconte pas tout cela pour que vous évi­tiez de décou­ra­ger l’idéalisme et l’enthousiasme des jeunes. Je suis sûr que ce n’est pas ce que vous faites — autre­ment, vous ne seriez pas ici. Mais j’essaie d’approfondir votre com­pré­hen­sion de ce qui se passe lorsque des adultes disent à des jeunes : vous ne pou­vez pas chan­ger le monde.

« Je veux lui don­ner tort », écrit la jeune gra­phiste. Tort, mais à pro­pos de quoi ? Elle est jeune et enthou­siaste, elle ne peut donc pas lui don­ner tort là-des­sus. De quoi parlent-ils donc ? Ce que son conseiller com­prend doit res­sem­bler à : « Je ne veux pas finir comme vous. Vous n’avez fait aucune dif­fé­rence. Je ne veux pas être comme vous. Je veux faire une dif­fé­rence. » Et, bien sûr, il se défend de la seule manière qu’il connaisse. Il ne peut pas lui dire : « Écoute, petite, tu ne le croi­ras peut-être pas, mais les conseillers sco­laires font beau­coup de dif­fé­rences. » Il n’y croit pro­ba­ble­ment même pas ! Pour­quoi le croi­rait-il ? On lui a ensei­gné depuis l’enfance que seuls les pontes font une dif­fé­rence. Et puisqu’il ne peut pas dire ça, ce qu’il lui dit revient à : « Crois-moi, tu vas finir comme moi. Ce que tu as ce ne sont pas des idéaux, seule­ment des illu­sions. Rien de ce que tu feras ne fera de dif­fé­rence, et la vie va me don­ner rai­son. » En réa­li­té, il a tout inté­rêt à décou­ra­ger les étu­diants, à les pré­pa­rer pour l’extinction. Leur échec sera son triomphe ! Le pes­si­misme coule en pro­fon­deur dans les veines de notre culture, et se pro­page comme un virus à tra­vers toutes nos com­mu­ni­ca­tions — y com­pris à tra­vers les com­mu­ni­ca­tions qui sont des­ti­nées à ceux d’entre vous qui appar­tiennent à des peuples abo­ri­gènes. Il y a trois ans, un jeune étu­diant nava­jo de Dart­mouth a réus­si à trou­ver mon numé­ro de télé­phone. Il m’a dit qu’au fil des années, il s’était éloi­gné de ses racines cultu­relles. Puis il a lu Ish­mael. Il m’appelait pour me faire part per­son­nel­le­ment de sa réac­tion, et voi­là ce qu’il m’a dit : « Vous m’avez ren­du ma reli­gion ». Je lui ai deman­dé pour­quoi il avait cette impres­sion, parce qu’il n’y a stric­te­ment rien, dans mon livre, sur la reli­gion des Nava­jos. « En gran­dis­sant par­mi les miens, on m’a ensei­gné à consi­dé­rer les humains comme une aubaine pour la pla­nète. En vivant par­mi les vôtres, on m’a appris à consi­dé­rer les humains comme une malé­dic­tion pour la pla­nète. Je n’y avais pas prê­té atten­tion jusqu’à ce que je lise votre livre, et c’est ain­si que vous m’avez ren­du ma reli­gion. »

Ce qui me ramène à mon point de départ, à l’affirmation de l’ingénieur en trai­te­ment des déchets à qui l’on avait deman­dé com­ment nous pou­vions ces­ser d’empoisonner le monde. Il avait répon­du : « Qu’il fau­drait pour cela qu’on dis­pa­raisse tous de la pla­nète, parce que les humaines génèrent des déchets toxiques, qu’il s’agisse d’organismes patho­gènes que l’on excrète de nos corps ou d’autres choses. Nous sommes un poi­son pour la pla­nète. »

J’aimerais dis­cu­ter, pen­dant quelques minutes, de cette étrange mytho­lo­gie, qui est au cœur de notre culture, et de ses impacts sur nos enfants et sur leur vision du futur.

Pour com­men­cer, s’agit-il d’une mytho­lo­gie ? Cer­tai­ne­ment. Les humains ne « génèrent » pas plus de « déchets toxiques » que les élé­phants ou les sau­te­relles. Et les orga­nismes que nous excré­tons de notre corps ne sont pas plus patho­gènes que ceux qu’excrètent les corps des hiron­delles ou des sau­mons. La bio­lo­gie nous enseigne que les humains ont vécu sur cette pla­nète pen­dant trois mil­lions d’années sans être plus toxiques que nos cou­sins les pri­mates.

Toute ma vie je me suis effor­cé d’exposer et de démo­lir le men­songe qui est à la racine de la mytho­lo­gie de notre culture. On le retrouve dans la manière dont nous racon­tons l’histoire de l’humanité elle-même, dans notre culture. Elle se pro­page dans les manuels sco­laires, et si vous gar­dez les yeux ouverts, vous la remar­que­rez quo­ti­dien­ne­ment — dans les jour­naux ou dans les maga­zines, ou dans les docu­men­taires télé­vi­sés. La voi­ci, l’histoire de l’humanité telle qu’on la raconte dans notre culture, jour après jour, rame­née à l’essentiel. « Les humains sont appa­rus dans la com­mu­nau­té du vivant il y a envi­ron trois mil­lions d’années. Au tout début, ils étaient des four­ra­geurs, tout comme leurs cou­sins pri­mates. Au fil des mil­lé­naires, ces four­ra­geurs ont ajou­té la chasse à leur réper­toire et sont deve­nus des chas­seurs-cueilleurs. Les humains ont vécu comme des chas­seurs-cueilleurs jusqu’à il y a envi­ron dix mille ans, lorsqu’ils ont aban­don­né ce mode de vie au pro­fit de l’agriculture, se séden­ta­ri­sant en vil­lages et com­men­çant à édi­fier la civi­li­sa­tion qui domine le monde aujourd’hui. » Voi­là l’histoire que nos enfants apprennent. Elle a ça de pro­blé­ma­tique que les choses ne se sont pas du tout pas­sées ain­si. Il y a dix mille ans, ce n’est pas l’huma­ni­té qui a tro­qué le four­ra­geage contre l’agriculture et qui s’est mise à bâtir la civi­li­sa­tion, mais une seule culture. Une culture sur dix mille. Les neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres ont conti­nué sur leur propre voie. Au cours des mil­lé­naires qui sui­virent, cette culture, née au Moyen-Orient, sup­plan­ta toutes les cultures qui l’entouraient en s’étalant dans toutes les direc­tions, et par­vint au Nou­veau Monde il y a cinq cents ans. Alors elle se mit à sup­plan­ter les cultures de cette par­tie du monde. C’est un truisme de rap­pe­ler que le conqué­rant écrit les livres d’histoire, et que l’histoire que nos enfants apprennent est l’histoire telle que NOUS la racon­tons. Et le men­songe cen­tral de cette his­toire est que l’huma­ni­té tout entière a fait ce que nous avons fait.

Eh bien, me direz-vous, même si c’était le cas, quelle impor­tance ? Cela importe parce que, concer­nant l’humanité, tout ce que l’ingénieur en trai­te­ment des déchets a dit est faux, mais concer­nant cette culture conqué­rante spé­ci­fique, c’est vrai. Les humains ne génèrent pas de déchets toxiques — mais notre culture, si. Les humains ne sont pas toxiques pour la pla­nète — mais notre culture, si.

Il est cru­cial que nos enfants com­prennent que la malé­dic­tion dont la pla­nète doit être débar­ras­sée n’est pas l’humanité. Il est impor­tant qu’ils sachent que cette culture est condam­née, mais que notre espèce ne l’est pas. Il est impor­tant qu’ils com­prennent que ce n’est pas l’être humain qui détruit la pla­nète, mais ce mode de vie. Il est impor­tant qu’ils sachent que des humains ont vécu — et vivent encore — autre­ment, parce qu’il est impor­tant qu’ils com­prennent qu’il est pos­sible de vivre autre­ment. Sans quoi ils ne peuvent que répé­ter le men­songe pro­fé­ré par l’ingénieur en trai­te­ment des déchets, selon lequel le seul moyen d’arrêter d’empoisonner la pla­nète est de la débar­ras­ser de l’humanité.

Voi­ci ce qu’un jeune uni­ver­si­taire de l’Arkansas m’a écrit : « Tan­dis que je me trou­vais au bord de la rivière, dans le Grand Canyon, avec ma classe de géo­lo­gie, devant un mil­liard et demi d’années de socle rocheux, l’histoire de l’humanité se trou­vait à plus d’un kilo­mètre ver­ti­cal de là, dans la pous­sière du South Rim. Étran­ge­ment, mes cama­rades de classe lut­taient avec le concept des temps géo­lo­giques et son accep­ta­tion. Je res­sen­tais le poids écra­sant de la réa­li­té. Depuis ce jour, l’extinction de l’Homo Sapiens m’apparaît sou­vent comme la seule solu­tion pour mettre un terme à l’expansion, à la domi­na­tion, à la consom­ma­tion et à la des­truc­tion que cette espèce inflige au monde. »

Et voi­ci ce que m’écrit un lycéen d’Eugene en Ore­gon : « Depuis que j’ai relu votre livre une deuxième fois, récem­ment, j’ai dis­cu­té avec plu­sieurs de mes amis de leurs théo­ries sur la vie, l’univers, et ain­si de suite. Cer­tains pensent que nous devrions sim­ple­ment tuer tous les humains (ce qui serait, je l’admets, une manière de régler le pro­blème). »

Et voi­ci ce que m’écrit un jeune diplô­mé de l’université de l’Oregon : « Peu après avoir relu Ish­mael, Je me suis ren­du à l’aquarium avec ma fille, et j’ai pas­sé un peu de temps à obser­ver le bas­sin des méduses. Je me suis deman­dé si le monde ne s’en serait pas mieux tiré si l’évolution s’était arrê­tée à ces majes­tueuses créa­tures inver­té­brées… En dépit de nos meilleurs efforts pour res­sus­ci­ter le can­cer que l’on appelle l’humanité, nous nous diri­geons en réa­li­té vers notre propre fin, et il se pour­rait que cela soit pour le mieux. »

Ces étu­diants, comme vous le com­pre­nez, sont tous pro­fon­dé­ment récon­ci­liés avec la dis­pa­ri­tion de la vie humaine.

Nous devons impé­ra­ti­ve­ment ces­ser d’envoyer nos enfants sau­ver la pla­nète en les armant de la croyance nui­sible selon laquelle les humains sont intrin­sè­que­ment toxiques. Parce que s’ils y croient vrai­ment, alors ils se pré­pa­re­ront vrai­ment pour l’extinction. Nous devons faire très atten­tion à ne pas incul­quer à nos enfants — même de manière indi­recte — que la meilleure chose qui puisse arri­ver, pour la pla­nète, est l’extinction de l’espèce humaine.

Je sais bien qu’il me faut dis­cu­ter d’un autre sujet dif­fi­cile lors de cette pré­sen­ta­tion, et j’aimerais le faire avant de prendre vos ques­tions.

J’ai dit — non seule­ment ici mais lors d’une dou­zaine de dis­cours comme celui-ci — que tout le monde est en mesure de contri­buer à chan­ger le monde. Je crois qu’il s’agit d’un mes­sage que nous devons trans­mettre à nos enfants. Nous n’avons pas uni­que­ment besoin d’ingénieurs en envi­ron­ne­ment impli­qués. Nous avons besoin de pro­cu­reurs impli­qués, de phy­si­ciens appli­qués, de cuis­tots impli­qués, de ven­deurs impli­qués, d’agents immo­bi­liers impli­qués, d’industriels impli­qués, de jour­na­listes impli­qués, d’entrepreneurs impli­qués, de vété­ri­naires impli­qués, de cour­tiers impli­qués, et de char­pen­tiers impli­qués. Nous avons besoin de bonnes per­sonnes, même aux mau­vais endroits. D’ailleurs, nous avons par­ti­cu­liè­re­ment besoin de bonnes per­sonnes aux mau­vais endroits. Par exemple, que vous le sachiez ou pas, l’industrie du ciné­ma est énor­mé­ment pol­luante et géné­ra­trice de déchets. Cela signi­fie-t-il que les gens impli­qués devraient la fuir ? Cer­tai­ne­ment pas ! Tout le contraire ! Nous ne devons pas lais­ser les indus­tries pol­luantes et gas­pilleuses entre les mains de ceux qui se fichent com­plè­te­ment du monde. C’est pour cela que je dis et que je répète qu’il y a de bonnes choses à accom­plir par­tout. Et c’est pour­quoi je dis aux jeunes : « Ne vous concen­trez pas uni­que­ment sur les car­rières de tra­vail qui vous semblent nobles, concen­trez-vous sur­tout sur ce que vous faites le mieux. Car c’est par là que vous aurez le plus d’impact sur le monde. »

Des gens me demandent sou­vent si j’applique ce que je conseille, et je leur réponds que « je fais exac­te­ment ce que je conseille. Ce que je conseille, c’est d’utiliser vos plus grands talents pour faire ce que vous savez faire. Et c’est ce que je fais. Je fais ce que je fais le mieux, je touche des cen­taines de mil­liers de per­sonnes dans le monde à tra­vers ce que je fais, et je les encou­rage à sau­ver la pla­nète. »

Je leur demande : « Pen­sez-vous que j’aurais plu­tôt dû être un ingé­nieur en envi­ron­ne­ment ? J’aurais fait un très mau­vais ingé­nieur en envi­ron­ne­ment ! »

Et alors ils me répondent par­fois : « Eh bien, c’est très bien pour vous, mais que suis-je cen­sé faire ? Je ne suis qu’une cou­tu­rière, qu’un maçon, qu’un vio­lo­niste, qu’un mas­seur, qu’un direc­teur de cho­rale, etc. »

J’espère que vous com­pre­nez que je parle ici d’un pro­blème d’éducation. Nous devons ces­ser d’enseigner à nos enfants que seuls quelques indi­vi­dus sont impor­tants. Il nous faut abso­lu­ment ensei­gner à nos enfants que ce ne sont pas sim­ple­ment ceux qui ont des emplois spé­ciaux qui vont amé­lio­rer le monde. Si le monde doit être sau­vé, il le sera parce que nous aurons ces­sé d’attendre que quelqu’un d’autre s’en charge. Si le monde doit être sau­vé, il le sera parce que des êtres humains auront com­pris que son sau­ve­tage n’est pas l’affaire de spé­cia­listes. Qu’il s’agit de quelque chose que nous pou­vons tous faire — et que nous devons tous faire.

Mer­ci de m’a­voir écou­té.

Daniel Quinn


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Cor­rec­tion : Lola Béar­zat­to

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Comments to: Comment nous nous préparons, nous et nos enfants, pour l’extinction (par Daniel Quinn)
  • 5 février 2018

    J’ai décou­vert aujourd’­hui votre site par l’in­ter­mé­diaire du site les-crises.fr de Oli­vier Ber­ruyer. J’en suis ravi. Une révé­la­tion pour moi. Je dévore vos textes et tra­duc­tions. Mer­ci pour vos éclai­rages. Du bon argu­men­taire contre les cyniques, de l’es­poir par­fois, beau­coup de craintes mais on avance et on ver­ra.
    Conti­nuer et vrai­ment mer­ci

    Reply
  • 9 février 2018

    « Faites un geste pour la Pla­nète, sui­ci­dez-vous ! » J’a­vais ima­gi­né ce slo­gan pour sou­li­gner la toxi­ci­té de cer­tains dis­cours « éco­los ». Ce qui n’empêche que le dis­cours de D. Quinn est truf­fé d’i­nexac­ti­tudes et repose essen­tiel­le­ment sur des biais idéo­lo­giques : l’in­ven­tion de l’a­gri­cul­ture ou des « civi­li­sa­tions » (concept sub­jec­tif et dis­cu­table) n’est en aucun cas le fait d’une seule culture. Au contraire, plu­sieurs bas­sins (MO, Chine, Amé­rique cen­trale) appa­raissent de façon plus ou moins simul­ta­né entre 12000 et 4000 BC, sans qu’il y ait pour autant de contacts entre elles. Il s’a­git d’un phé­no­mène de conver­gence évo­lu­tive (bio­lo­gique ou cultu­relle, la dif­fé­rence entre les deux étant aus­si dis­cu­table). Ega­le­ment, le com­por­te­ment « impé­ria­liste » ou pré­da­teur n’est pas le fait d’une seule culture, ni même d’une seule espèce. Il a été ample­ment docu­men­té chez cer­taines espèces de four­mis ou de chim­pan­zés. L’im­pact éco­lo­gique est moins per­cep­tible, la vitesse de pro­pa­ga­tion étant moindre. Quoi­qu’il en soit, d’un point de vue pure­ment dar­wi­nien, cette pro­pa­ga­tion est l’in­dice mani­feste d’une réus­site adap­ta­tive… à un moment don­né puisque nous voyons bien qu’une trop grande réus­site peut deve­nir un échec. Tout est ques­tion d’é­qui­libre.
    A noter que les extinc­tions de masse de la fin du Pléis­to­cène coïn­cident avec la colo­ni­sa­tion de nou­veaux espaces par Homo Sapiens, lors de la fin de la der­nière gla­cia­tion. On a pu éta­blir que, en Aus­tra­lie ou en Amé­rique du Nord, la dis­pa­ri­tion de la méga­faune sur­vient dans les deux cas dans un inter­valle de mille ans ou deux mille ans après l’im­plan­ta­tion d’Ho­mo Sapiens, ce qui impli­que­rait un lien de cau­sa­li­té entre ces deux phé­no­mènes. Il a été clai­re­ment éta­bli pour l’Aus­tra­lie où les ancêtres des Abo­ri­gènes ont dra­ma­ti­que­ment chan­gé la phy­sio­no­mie du pay­sage du fait de la pra­tique du brû­lis. En Amé­rique du Nord, la chasse inten­sive serait le fac­teur déter­mi­nant.
    Comme toutes les espèces, Homo Sapiens exerce une action sur son envi­ron­ne­ment. Du fait de sa plas­ti­ci­té et de la diver­si­té de ses pra­tiques, cette action a pu être posi­tive ou néga­tive en terme de bio­di­ver­si­té. Ain­si, les pay­sages de bocage mode­lés par les popu­la­tions pay­sannes euro­péennes entre le Néo­li­thique et le XIXeme, pré­sentent une plus grande diver­si­té que la forêt dense et uni­forme, ain­si qu’en témoignent la colo­ni­sa­tion de dif­fé­rentes espèces d’or­chi­dées ou d’in­sectes pol­li­ni­sa­teurs dans les milieux ouverts.
    Conclu­sion, la par­ti­tion de Quinn entre « pre­neurs » et « lais­seurs » me semble arti­fi­cielle, sim­pliste et his­to­ri­que­ment erro­née. Quinn sombre dans la morale : sur quelles bases pou­vons-nous juger que telle ou telle action peut-être qua­li­fiée de posi­tive ou néga­tive ? Ration­nel­le­ment, je n’en vois qu’une : la qua­li­té des biomes et leur bio­di­ver­si­té. De ce point de vue, il est évident que le para­digme socié­tal actuel n’est pas une réus­site. L’am­pleur des des­truc­tions est inédit mais en aucun cas la des­truc­tion elle-même. Plu­tôt que de valo­ri­ser tel ou tel modèle cultu­ral, ce qui relève à mon sens du fan­tasme et de l’i­déo­lo­gie réduc­trice, il me paraî­trait plus sain d’in­fu­ser un para­digme de pen­sée cen­tré autour des équi­libres sys­té­miques et de la bio­di­ver­si­té, par consé­quent, en finir avec l’an­thro­po­cen­trisme et le spé­cisme.

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  • 7 avril 2019

    Il aurait été plus hon­nête de pré­ci­ser que le texte a été légè­re­ment modi­fié par rap­port au dis­cours ori­gi­nal… Macron en 1997 ? 🙂

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