Réimaginer un monde au-delà du capitalisme et du communisme (par Arundhati Roy)

Le texte sui­vant est un extrait du livre Wal­king with the com­rades (Pen­guin Books, 2011), dans lequel Arund­ha­ti Roy relate le temps qu’elle a pas­sé aux côtes des rebelles de la gué­rilla maoïste en Inde. On peut lire la ver­sion fran­çaise de son repor­tage, ini­tia­le­ment paru dans le maga­zine Out­look, ici : Ma marche avec les cama­rades-Plon­gée au cœur de la gué­rilla indienne.


Ici, en Inde, même au cœur de toute cette vio­lence et cette cupi­di­té, il y a encore de l’espoir. Si quelqu’un peut s’en sor­tir, c’est bien nous. Notre popu­la­tion n’a pas encore été com­plè­te­ment colo­ni­sée par le rêve consumériste.

Les prin­cipes socia­listes d’égalitarisme et de jus­tice sont main­te­nus en vie par celles et ceux qui se sont bat­tus pour la vision gand­hienne de sou­te­na­bi­li­té et d’autosuffisance. Nous avons la vision d’Ambed­kar, qui repré­sente un sérieux défi aus­si bien pour les Gand­hiens que pour les socia­listes. Nous avons la plus spec­ta­cu­laire coa­li­tion de mou­ve­ments de résis­tance, avec leur expé­rience, leur com­pré­hen­sion et leur vision.

Adi­va­sis du vil­lage de Kudur, dans le dis­trict de Bas­tar, au Chhat­tis­ga­rh, en lutte contre le pro­jet de bar­rage de Bodhghat.

Et sur­tout, nous avons une popu­la­tion sur­vi­vante d’Adi­va­sis (abo­ri­gènes) de près de 100 mil­lions de per­sonnes. Eux connaissent encore les secrets de la sou­te­na­bi­li­té. S’ils venaient à dis­pa­raître, ils les empor­te­raient avec eux. Les guerres comme l’Opération Green Hunt [Chasse verte : nom don­né par les médias indiens à l’opération lan­cée par le ministre de l’Intérieur Chi­dam­ba­ram en 2009 pour éra­di­quer la gué­rilla naxa­lite, maoïste, NdE] les font dis­pa­raître. Les vic­toires de ceux qui les déclenchent contien­dront les germes de la des­truc­tion, non seule­ment des adi­va­sis, mais, en défi­ni­tive, de l’espèce humaine. C’est pour­quoi nous avons urgem­ment besoin d’un dia­logue entre toutes les for­ma­tions poli­tiques qui résistent à cette guerre.

Le jour où le capi­ta­lisme sera for­cé de tolé­rer des socié­tés non-capi­ta­listes en son sein, et de recon­naître des limites à sa quête de domi­na­tion, le jour où il sera for­cé de recon­naître qu’il ne peut pas infi­ni­ment s’approvisionner en matières pre­mières, sera le jour où les choses changeront.

S’il reste encore un espoir pour le monde, il ne réside pas dans les salles de réunion des confé­rences sur le chan­ge­ment cli­ma­tique, et pas non plus dans les villes et leurs gratte-ciels. Il réside beau­coup plus près du sol, dans celles et ceux qui se battent chaque jour pour pro­té­ger les forêts, les mon­tagnes et les rivières, parce qu’ils savent que les forêts, les mon­tagnes et les rivières les pro­tègent en retour.

La pre­mière étape d’une réima­gi­na­tion d’un monde qui s’est pro­fon­dé­ment éga­ré serait de mettre fin à la des­truc­tion de ceux qui pos­sèdent une ima­gi­na­tion dif­fé­rente – une ima­gi­na­tion en-dehors du capi­ta­lisme aus­si bien que du com­mu­nisme. Une ima­gi­na­tion qui pro­pose une com­pré­hen­sion entiè­re­ment dif­fé­rente de ce qui consti­tue le bon­heur et l’épanouissement.

Pour gagner cet espace phi­lo­so­phique, il est néces­saire de concé­der de l’espace phy­sique pour la sur­vie de ceux qui ont l’air d’être les gar­diens de notre pas­sé, mais qui pour­raient bien être, en réa­li­té, les guides vers notre futur. Pour cela, il nous faut deman­der à nos diri­geants : pou­vez-vous lais­ser l’eau dans les rivières, les arbres dans les forêts ? Pou­vez-vous lais­ser la bauxite dans les mon­tagnes ? S’ils répondent par la néga­tive, alors peut-être devraient-ils ces­ser de faire des prêches de mora­li­té aux vic­times de leurs guerres.

Arund­ha­ti Roy


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Édi­tion : Faus­to Giudice

Pour aller plus loin :

Eco­lo­gie en résis­tance : Stra­té­gies pour une Terre en péril (vol. 2)

Print Friendly, PDF & Email
Total
0
Shares
1 comment
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.

Articles connexes
Lire

Standing Rock, collusions, médias & profits : L’hégémonie du complexe industriel non-lucratif

Ce qui est sûr, c’est que ceux qui possèdent les médias (sans coïncidence aucune, les mêmes élites qui possèdent le Complexe Industriel Non-Lucratif, ou CINL) décident vers qui et vers quoi les projecteurs médiatiques sont tournés. Les défenseurs de la Terre amérindiens sont essentiellement ignorés, sauf lorsque cela sert les intérêts de l’élite.
Lire

De Paul Hawken à Isabelle Delannoy : les nouveaux promoteurs de la destruction « durable » (par Nicolas Casaux)

Dans son dernier livre, Petit traité de résistance contemporaine, Cyril Dion explique que la société écolo idéale qu’il imagine correspond à la dystopie technocratique imaginée par Isabelle Delannoy dans son livre L’économie symbiotique. Il expose donc ainsi assez explicitement à la fois son soutien du capitalisme vert et du solutionnisme technologique. Pour bien le comprendre, voici une brève présentation de ce livre d’Isabelle Delannoy. [...]
Lire

A propos des médias « indépendants/alternatifs/libres », de l’écologie d’État et de l’insoumission docile

Basta Mag, Reporterre, Kaizen, les Colibris, Demain le film, Jean-Luc Mélenchon... si ceux-là ne sont pas tous directement liés, sauf par le progressisme politiquement correct dont ils font montre, aux yeux de beaucoup, ils représentent le potentiel de changement en vue d'un monde meilleur. Ceux qui suivent nos publications comprennent sans doute pourquoi nous sommes loin de partager ce point de vue, qui relève des profondes illusions et de la confusion distillées par la société du spectacle. Quoi qu'il en soit, il nous paraît important de l'expliquer le plus clairement possible. [...]