Il est dit que les der­niers à décou­vrir l’eau seront les pois­sons.

Les humains auront échap­pé de jus­tesse à une sem­blable fata­li­té. Alors que la civi­li­sa­tion émer­gea il y a plus de 8 000 ans, la civi­li­sa­tion en tant que concept naquit tar­di­ve­ment, en 1756, lorsque le mot fut uti­li­sé pour la pre­mière fois avec son sens moderne par Vic­tor Rique­ti de Mira­beau dans son ouvrage L’Ami des hommes, ou Trai­té de la popu­la­tion. Il n’é­tait aupa­ra­vant qu’une notion confuse, plus appa­ren­té à la poli­tesse et à la civi­li­té.

Le suc­cès extra­or­di­naire du livre impo­sa vite un nou­vel usage du mot dans la plu­part des langues euro­péennes (Zivi­li­sa­tion, Civi­li­za­tion, Civi­li­za­ción… etc.), et y atta­cha défi­ni­ti­ve­ment son poids his­to­rique, celui de la civi­li­sa­tion en tant que gloire et accom­plis­se­ment des hommes, pro­gres­sion logique et inévi­table de l’a­ven­ture humaine des­ti­née à quit­ter son état sau­vage pour se réa­li­ser plei­ne­ment dans la cité.

Si le mot est res­té, l’ou­vrage de Mira­beau est lui tom­bé dans l’ou­bli… Visi­ble­ment peu lu et pra­ti­que­ment pas cité, les cri­tiques d’au­jourd’­hui sont même sou­vent mau­vaises. Écrit et publié à la va-vite en six mois, l’au­teur rebrous­sa che­min sur plu­sieurs points dans ses ouvrages sui­vants, et renon­ça à cer­taines de ses posi­tions fon­da­men­tales, notam­ment en matière de phy­sio­cra­tie. Il est pour­tant inté­res­sant de fouiller dans les presque 700 pages du texte de Mira­beau et décou­vrir qu’il évoque dans le cha­pitre sur l’Argent et le Tra­vail, la notion impor­tante d’un « cercle natu­rel de la bar­ba­rie à la déca­dence par la civi­li­sa­tion et la richesse ».

L’acte de nais­sance de la civi­li­sa­tion contien­drait-il aus­si son autop­sie ?

Cette cita­tion montre que Mira­beau envi­sage la civi­li­sa­tion comme un pro­ces­sus his­to­rique, que le reste du texte décrit comme ayant des racines pro­fon­dé­ment ancrées à la cam­pagne.  Tout son ouvrage est en effet une ode aux agri­cul­teurs, à leur labeur et leur vie simple, petites gens aux­quelles il oppose les gens riches et l’in­dus­trie du luxe, selon lui « un abus de la richesse, du temps et de l’in­dus­trie (indus­trie, ici au sens de tra­vail)».  L’argent et la cupi­di­té sont donc vus et défi­nis comme le contraire, voire même le poi­son de ce qu’il appelle la « socia­bi­li­té », c’est-à-dire la bonne entente et l’har­mo­nie sociale décou­lant de l’af­fec­tion envers son pro­chain. Les choses sont dites on ne peut plus clai­re­ment :

« [L’argent] rompt tous les liens de la socia­bi­li­té entre les citoyens et éta­blit la dure­té, l’in­té­rêt et la bas­sesse. »

Plus de cent ans avant le « Il n’y a de richesse que la vie » pro­cla­mé par John Rus­kin, Mira­beau défi­nit la vraie richesse ain­si : « La nour­ri­ture, les com­mo­di­tés et les dou­ceurs de la vie font la richesse. La terre la pro­duit, et le tra­vail de l’homme lui donne la forme. Le fond et la forme sont la terre et l’homme. Qu’y a‑t-il par-delà ? »

Dans le cha­pitre sur Les Mœurs, il pré­cise que la socia­bi­li­té d’une socié­té se mani­feste par l’af­fec­tion que chaque indi­vi­du porte envers sa famille, envers ses amis, envers son pays et son roi. L’absence de tels sen­ti­ments d’af­fec­tion pro­vo­quée par l’inté­rêt par­ti­cu­lier — selon lui, une cor­rup­tion de l’hon­neur — aurait comme consé­quence catas­tro­phique de dis­soudre la socié­té en une pré­ten­due socié­té. Il résume la ques­tion ain­si :

« L’intérêt par­ti­cu­lier dégé­nère donc néces­sai­re­ment en inté­rêt per­son­nel : de là la dis­so­lu­tion de toute socié­té ; car comme on sait, le vice a ses cal­culs et sa phi­lo­so­phie. »

Dans une ins­pi­ra­tion com­mune et qua­si pré­mo­ni­toire à la décence com­mune de Gorge Orwell il prêche la décence des mœurs en tant que condi­tion à la cohé­sion et à la pros­pé­ri­té du Royaume de France, et donc comme ins­tru­ment de pou­voir. « Tous les atta­che­ments, tous les liens entre citoyens sont pré­cieux à main­te­nir et à avi­ver », dit-il, en par­ti­cu­lier contre ce qu’il iden­ti­fie comme la plus sûre manière de cor­rompre cet équi­libre social, à savoir la pré­émi­nence de l’or, que l’on pour­ra sim­ple­ment tra­duire ici par l’a­mour de l’argent.

Tou­jours vision­naire, Mira­beau constate aus­si l’in­sou­te­na­bi­li­té des villes nom­breuses, et milite pour ce qu’il appelle un rever­se­ment, en l’occurrence un trans­fert (sans vio­lence) de 200 000 per­sonnes hors de Paris vers les cam­pagnes, et l’instauration de cir­cuits courts pour l’a­li­men­ta­tion, c’est-à-dire pour que les « ter­ri­toires à por­tée de la capi­tale soient employés à la pro­duc­tion des den­rées comes­tibles jour­nel­le­ment et qui ne sau­raient être ame­nées de loin ». Au final, ce qu’il veut c’est sai­gner la ville pour déli­vrer le pays de la fré­né­sie.

Il se pré­oc­cupe aus­si beau­coup des excès de fumiers pro­duits dans Paris, et du fait que cette fer­ti­li­té per­due devrait être ache­mi­née dans des ter­ri­toires aux terres maigres.

Avec L’A­mi des hommes, Mira­beau sou­hai­tait sau­ver la civi­li­sa­tion d’elle-même, sur la base d’une intui­tion, un diag­nos­tic non expri­mé mais qui trans­pa­raît clai­re­ment au fil des pages ; la consta­ta­tion que l’argent sup­porte un flux de res­sources et de richesses arra­chées aux cam­pagnes et qui s’ac­cu­mule immo­ra­le­ment et dan­ge­reu­se­ment dans les capi­tales.

En résu­mé, contre cette accu­mu­la­tion et la déca­dence qu’elle pré­ci­pite, le salut vien­dra d’un exode mas­sif hors des villes, du rejet du culte de l’argent et enfin, de la vraie vie dans la com­mu­nau­té des hommes.

« Ouvrez les annales de l’hu­ma­ni­té, vous y ver­rez que de tous les peuples et dans tous les temps, aucun n’ont vécu plus dure­ment, n’ont cepen­dant été plus atta­chés à leurs façons d’être, et ne se sont en consé­quence esti­més plus riches que ceux qui ont vécu le plus en com­mun. »

C’est donc ain­si que sur­vi­vra la civi­li­sa­tion, d’après celui-là même qui lui don­na son nom.

Hélas, tout le tra­vail de Mira­beau se heurte à la logique his­to­rique contre laquelle il ne peut rien, et qui explique que L’A­mi des hommes est un texte dont le conte­nu n’au­ra jamais eu aucun impact. Cette logique c’est que la civi­li­sa­tion est bien plus qu’un pro­ces­sus. C’est une culture qui à la fois conduit à, et émerge de la crois­sance des villes. Mira­beau croyait sim­ple­ment poser les bases d’un pro­gramme poli­tique, sans réa­li­ser plei­ne­ment qu’il expri­mait le sou­hait d’un ren­ver­se­ment cultu­rel, et d’un retour­ne­ment de l’his­toire.

Le texte, écrit sous le règne de Louis XV, un an après Le Dis­cours sur l’o­ri­gine et les fon­de­ments de l’i­né­ga­li­té par­mi les hommes de Rous­seau et trois ans avant le Can­dide de Vol­taire, n’est pas un texte radi­ca­le­ment anar­chiste comme pour­rait le lais­ser entendre l’enchaînement des cita­tions ci-des­sus. Mira­beau reste atta­ché à l’É­tat et à l’ar­mée, ain­si qu’à son Roi.

C’est pour­tant un texte sou­vent vision­naire, par­se­mé de moments émou­vants (« nous sommes tous frères »), par­fois éton­nam­ment actuels (« il y a quatre fois plus de voi­tures en France qu’il n’en fau­drait ») et qui par cer­tains côtés pour­rait rap­pe­ler — en tenant compte de son ana­chro­nisme, dans un temps hors de la révo­lu­tion indus­trielle — le Kro­pot­kine du Champs, Usines et Ate­liers publié en 1898.

La grande intel­li­gence de Mira­beau est d’a­voir réus­si à décrire quelques-uns des méca­nismes ren­dant les civi­li­sa­tions humaines impos­sibles avant même que le capi­ta­lisme indus­triel ne trans­forme leur dyna­mique en une furie de tous les lieux et tous les ins­tants — ce que Karl Marx décri­ra un siècle plus tard.

À cet égard, quelques-unes des ful­gu­rances de L’Ami des hommes, telle que : « La finance res­semble à ces monstres de la fable, qui dévo­raient leurs propres entrailles », pour­raient sem­bler extraites du Capi­tal, et expriment déjà la même cri­tique radi­cale contre la socié­té de l’argent.

Ce qu’il est aus­si par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sant de rele­ver ici, c’est que La richesse des nations d’A­dam Smith, paru à peine 17 ans plus tard en 1776, pré­co­nise de faire tout à fait le contraire de ce qui est pro­po­sé dans L’Ami des hommes, c’est-à-dire qu’il pro­meut l’intérêt et le gain per­son­nel, l’ab­sence d’at­ta­che­ment affec­tif au pays ou à ses occu­pants, et la néces­si­té d’une crois­sance des villes comme gage de pros­pé­ri­té et sta­bi­li­té poli­tique. Les deux ouvrages s’ac­cordent sur­tout sur le rôle de l’a­gri­cul­ture à la base de toute richesse, c’est leur point com­mun le plus évident. Mais la démarche de Mira­beau allait en sens inverse de la pro­gres­sion iné­luc­table de la civi­li­sa­tion et don­na un livre pas­sé à la pos­té­ri­té pour un seul mot.

Le tra­vail d’A­dam Smith en embras­sait le mou­ve­ment et devint l’ou­vrage à la base de la théo­rie éco­no­mique clas­sique, qui racon­tait l’his­toire à venir de la civi­li­sa­tion indus­trielle nais­sante.  L’un don­na son nom à la civi­li­sa­tion, l’autre lui écri­vit son roman.

Le temps est venu de lui écrire sa nécro­lo­gie.

Sébas­tien d’Ar­mis­san – Février 2018.

Révi­sion : Lola Bear­zat­to


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Comments to: « Civilisation » : l’origine d’un concept (par Seb d’Armissan)
  • 14 février 2018

    La civi­li­sa­tion en tant que concept est très bien décrite en page 2 de la bible. Après avoir tout créé et avant d’al­ler se repo­ser, dieu donne à l’homme son ordre de mis­sion : « Tu domi­ne­ras la terre et toutes ses créa­tures. »

    On en est tou­jours là aujourd’­hui, par contre nous voyons bien où une tel concept supré­ma­tiste de civi­li­sa­tion nous mène : à la des­truc­tion de la vie supé­rieure.

    Or la page 2 des bibles actuelle date de la bible de 70, soit du moment ou 70 rab­bins juifs se sont ren­du dans la biblio­thèque d’A­lexan­drie. La biblio­thèque à cra­mé, la bible ori­gi­nale avec, et vu le nombre d’er­reurs fac­tuelles pré­sentes dans ce livre, nous ne pou­vons pas com­pa­ré avec la bible ori­gi­nale et donc savoir avec cer­ti­tude si ce concept est anté­rieur.

    Cepen­dant, même s’il n’y avait pas de juif en Pales­tine quand la page 2 ori­gi­nale a été écrite, ceci car il n’y avait pas de juif en Pales­tine avant que les romains ne les y déplacent depuis une région com­prise entre le Yémen et l’A­ra­bie (aujourd’­hui des Saoud), région qui est aus­si le ber­ceau du sala­fisme, il est cer­tain que ce concept est anté­rieur à cette (mau­vaise) tra­duc­tion et qu’il date des pre­mières villes, soit de la civi­li­sa­tion de Méso­po­ta­mie, la pre­mière, laquelle dans son pre­mier mythe exalte sa fier­té d’a­voir rasé les forêts pour y construire des villes.

    De toute façon, la bible n’in­vente rien. Le Christ ven­geur de l’a­po­ca­lypse, ce pro­to­type par­fait de super­man, n’est qu’un remake de dieux de la guerre anté­rieurs comme Thor ou Indra. Même le royaume des cieux n’est pas une inven­tion de la bible, les vikings l’a­vaient inven­té bien avant avec la Wal­hal­la, ce royaume des cieux où les wal­ky­ries menaient les héros morts au com­bat pour qu’ils rejoignent les dieux et les aident dans leur com­bat contre les géants.

    Bien plus que de dieu, d’a­mour ou de res­pect, les gens qui ont écrit la bible étaient obsé­dés par l’i­dée de pos­sé­dé la terre. Un wordle du pre­mier cha­pitre, la page 2, donne comme résul­tat que le mot qui y revient le plus sou­vent est le mot terre, loin devant des mots comme dieu, amour ou res­pect. Et pour pou­voir la pos­sé­der, il faut domi­ner toutes ses créa­tures. Nous retrou­vons cette obses­sion de la terre à la fin quand, lors de l’a­po­ca­lypse, après que le Christ ven­geur eut liqui­dé tout le monde sauf les 7 tri­bus du début, dieu donne Jéru­sa­lem et ses rues cou­vertes d’or à ces tri­bus. Jésus, ce dieu fait homme qui chasse les mar­chands du temple est vite oublié, d’a­bord on le cru­ci­fie et ensuite on le trans­forme en dieu de la guerre char­gé de livrer la der­nière bataille lors de laquelle il liquide tout le monde, l’hu­ma­ni­té entière, ceci à l’ex­cep­tion des 7 salo­pards du début.

    Le hic est que même si ceux qui ont écrit ce bou­quin aurait du chan­ger de dea­ler avant de le rédi­ger, et que si les his­toires qu’elle raconte sont du délire his­to­rique, le concept de civi­li­sa­tion de sa page 2 colle tou­jours par­fai­te­ment à notre civi­li­sa­tion indus­trielle de consom­ma­tion.

    Reply
  • […] En 1756, Mira­beau avait lan­cé le mot « civi­li­sa­tion » dans son Trai­té de la popu­la­tion ou l’Amy des Hommes, mot expri­mant toute l’admiration pour la « civis », la ville, les gens « poli­cés », aux façons de vivre pleines d’élégance, d’urbanité. Point de poli­tesse, de mœurs raf­fi­nées loin des villes, dans l’au-delà du « forum », defo­ra= loin, l’extérieur, la forêt, l’espace dan­ge­reux, mal contrô­lé, domaines d’esprits mena­çants, hors des villes, le « pagus », mot qui don­ne­ra dans un sens mépri­sant à la fois le « pay­san » et le « païen », ces rustres pas encore conver­tis à la reli­gion nou­velle, pra­ti­quée en ville. Depuis l’Antiquité notre ima­gi­naire est mar­qué par ces thèmes… Chris­tian Marou­by, dans Uto­pie et pri­mi­ti­visme, a mon­tré com­ment l’Europe a été trou­blée à l’époque de Mon­taigne par la décou­verte des gens « sans foi ni loi ni roi », les « Sau­vages ». Un trouble qui a inci­té des mil­liers de gens simples, sou­vent les mate­lots des navires décou­vrant les Amé­riques, à fuguer pour vivre avec les Sau­vages, autant au Cana­da que sur les côtes du Bré­sil. Mais sou­dain l’Europe invente l’Histoire, un grand récit mytho­lo­gique où elle se place tout en haut : la fine pointe glo­rieuse de l’Histoire. Ce mythe la ras­sure : nous les Blancs, nous sommes les meilleurs, de plus Dieu est avec nous ! Le mot « civi­li­sa­tion » vien­dra au bon moment pour confor­ter les Euro­péens dans leur sen­ti­ment de supé­rio­ri­té : ce mot sert à pla­cer les « Sau­vages » tout en bas de l’échelle. C’est en consta­tant cela que les éco­los les plus radi­caux aux États-Unis se défi­nissent comme « anti-civ », ce qui signi­fie « anti­ci­vi­li­sa­tion » (voir le docu­men­taire de Frank Lopez, End:Civ, basé sur le tra­vail de Der­rick Jen­sen, et les deux petits livres Éco­lo­gie en résis­tance, stra­té­gies pour une terre en péril, www.editionslibre.org, parus en 2016 et 2017). […]

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