Erica Chenoweth ou quand l’État et les banques promeuvent la non-violence

Nous venons de publier, aux Édi­tions LIBRE, le livre Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État de l’anarchiste amé­ri­cain Peter Gel­der­loos. Tan­dis que nous le pro­mou­vions auprès d’anarchistes et d’anticapitalistes (ou soi-disant), nous avons remar­qué, non sans éton­ne­ment, que cer­tains — qui ne vou­laient rien savoir, qui n’avaient pas lu le livre de Gel­der­loos et ne connais­saient pas ses argu­ments — défen­daient bec et ongle la non-vio­lence en se réfu­giant der­rière la pro­pa­gande éta­tiste d’Erica Che­no­weth.

Que les publi­ca­tions de cette poli­to­logue amé­ri­caine soient pro­mues et uti­li­sées par des défen­seurs du sta­tu quo, des fausses démo­cra­ties modernes, de la socié­té indus­trielle, on le com­prend. Qu’elles soient pro­mues et sou­te­nues par des anar­chistes et par toutes sortes de mili­tants et d’activistes témoigne de la confu­sion et de la médio­cri­té des ana­lyses qui motivent cer­tains mou­ve­ments sociaux. Expli­ca­tions.

Eri­ca Che­no­weth dirige le Pro­gram on Ter­ro­rism and Insur­gen­cy Research (Pro­gramme de recherche sur le ter­ro­risme et l’insurrection) de l’université de Den­ver, aux USA, et est éga­le­ment une cher­cheuse au PRIO, Peace Research Ins­ti­tute Oslo (Ins­ti­tut de recherche sur la paix d’Oslo). Pour com­prendre et/ou anti­ci­per ce qui va suivre, pré­ci­sons que le PRIO est finan­cé par la Banque mon­diale, l’UE et dif­fé­rentes fon­da­tions pri­vées (des orga­ni­sa­tions toutes plus révo­lu­tion­naires les unes que les autres, n’est-ce pas). Avec Maria J. Ste­phan — une spé­cia­liste des affaires étran­gères qui a tra­vaillé pour le Dépar­te­ment d’État des USA et pour l’OTAN avant de tra­vailler pour le U.S. Ins­ti­tute of Peace (Ins­ti­tut des États-Unis pour la paix, une ins­ti­tu­tion fon­dée par le Congrès des États-Unis en 1984), et qui est membre per­ma­nente d’un des Think Tank les plus influents et tris­te­ment célèbres de Wall Street, le Coun­cil on Forei­gn Rela­tions (CFR), quatre autres orga­ni­sa­tions par­ti­cu­liè­re­ment sub­ver­sives et révo­lu­tion­naires, n’est-ce pas — elle a co-écrit un livre sur la résis­tance civile (Why Civil Resis­tance Works) qui pré­tend que la non-vio­lence est la meilleure manière de lut­ter.

Mais de lut­ter pour quoi ? La vision du monde d’Erica Che­no­weth et de Maria Ste­phan est à peu près celle de BFM TV. Elles adhèrent entiè­re­ment à — et col­portent — tous les men­songes domi­nants (selon les­quels nous vivons, en France et aux États-Unis, au sein de véri­tables « démo­cra­ties » fonc­tion­nelles et justes, etc.). Leurs ana­lyses et leurs pers­pec­tives poli­tiques, sociales et éco­lo­giques sont celles des patrons du CAC40, des diri­geants des grandes puis­sances et des mul­ti­na­tio­nales. Lut­ter contre le capi­ta­lisme, contre les mul­ti­na­tio­nales, contre l’État ou contre la socié­té indus­trielle en choi­sis­sant de suivre les conseils d’Erica Che­no­weth et de Maria Ste­phan revient à lut­ter contre l’informatisation du monde en sui­vant les conseils de Bill Gates, ou contre les pro­blèmes agro-envi­ron­ne­men­taux en sui­vant ceux de Mon­san­to. Cela revient à lut­ter contre l’en­ne­mi en sui­vant ses conseils. Un exemple tiré de la pers­pec­tive de Che­no­weth et de Ste­phan devrait suf­fire à l’illustrer — au pas­sage, rap­pe­lons que Cyril Dion, un des plus célèbres éco­los média­tiques fran­çais, se sert éga­le­ment de cet exemple pour appuyer l’idée que la non-vio­lence est la clé, la voie à suivre, la solu­tion ; il l’a écrit dans de nom­breux articles et le réaf­firme dans son der­nier livre, Petit manuel de résis­tance contem­po­raine, d’une naï­ve­té confon­dante et dans lequel il réaf­firme éga­le­ment ses croyances en tout ce qui consti­tue le mythe du pro­grès.

Par­mi les grands suc­cès de la non-vio­lence, Eri­ca Che­no­weth et Maria Ste­phan font sou­vent réfé­rence au ren­ver­se­ment de Milo­se­vic. Une aber­ra­tion pour au moins deux rai­sons. La pre­mière, c’est que le mou­ve­ment qui a détrô­né Milo­se­vic, entre autres via l’organisation Otpor !, a en par­tie été finan­cé et orga­ni­sé par les USA, par la CIA[1], et par diverses fon­da­tions pri­vées[2]. Ain­si, comme pour nombre des soi-disant « mou­ve­ments popu­laires » cités par nos deux pro­pa­gan­distes de la non-vio­lence, l’aspect « popu­laire » est ici plus que dis­cu­table.

La deuxième rai­son pour laquelle cet exemple est une aber­ra­tion, c’est que le ren­ver­se­ment de Milo­se­vic ne consti­tue en rien un suc­cès. Les pays de l’ex-Yougoslavie sont autant de fausses démo­cra­ties capi­ta­listes, au même titre que la France et les USA. Là-bas, comme ailleurs, on vit sous le joug de l’idéologie du « déve­lop­pe­ment », du mythe du pro­grès et de l’industrialisme. Si ce que Che­no­weth et Ste­phan veulent dire c’est que les mou­ve­ments non vio­lents peuvent favo­ri­ser l’expansion du néo­li­bé­ra­lisme (dans le cas du ren­ver­se­ment de Milo­se­vic comme dans celui du chan­ge­ment de régime aux Phi­lip­pines en 1986, un autre exemple qu’elles citent beau­coup) et l’avènement des fausses démo­cra­ties™, alors nous sommes d’accord.

Voi­là pour l’ab­sur­di­té des deux prin­ci­paux exemples uti­li­sés par Eric Che­no­weth et Maria Ste­phan. Ceux que cela ne suf­fit pas à convaincre de l’i­nep­tie de leur tra­vail feraient bien de consul­ter la métho­do­lo­gie et le conte­nu de l’é­tude sta­tis­tique des 323 conflits qu’elles ont (soi­gneu­se­ment) sélec­tion­nés. Ils devraient alors, sans trop de dif­fi­cul­té, réa­li­ser le carac­tère plus que dis­cu­table de leur manière de les clas­ser (et de leur manière de ne pas avoir pris en compte cer­taines luttes qu’il aurait été plus que logique de prendre en compte), en succès/succès partiel/échec. Pour bien le com­prendre, je vous pro­pose quelques exemples signi­fi­ca­tifs : elles classent la Révo­lu­tion des Œillets de 1974 au Por­tu­gal comme une vic­toire de la non-vio­lence, bien qu’il s’a­gisse d’un coup d’É­tat orga­ni­sé par des mili­taires (Mou­ve­ment des Forces Armées). Même chose pour l’in­dé­pen­dance de la Zam­bie en 1964, qu’elles classent aus­si comme une vic­toire de la non-vio­lence, bien qu’il s’a­gisse, à l’ins­tar de nom­breuses soi-disant indé­pen­dances d’États afri­cains, d’une indé­pen­dance de façade, et bien qu’elle ait abou­ti, comme ailleurs, donc, à un néo­co­lo­nia­lisme aus­si inique que le colo­nia­lisme et au règne auto­ri­taire de l’U­NIP pen­dant 27 ans. Elles classent aus­si la Pre­mière inti­fa­da de 1987 à 1990 (elle se ter­mine plu­tôt en 1993 mais ce sont les dates qu’elles retiennent) en Pales­tine comme un suc­cès par­tiel de la non-vio­lence, bien qu’il ne s’a­gisse ni d’un suc­cès ni d’un conflit non violent. Elles notent un suc­cès de la non-vio­lence au Sou­dan en 1985, au motif qu’un coup d’É­tat eut lieu, orga­ni­sé par le géné­ral Sou­war ad-Dahab, qui res­tau­ra un gou­ver­ne­ment civil, bien que le pays était à l’é­poque plon­gé dans une ter­rible guerre civile qui fit des mil­lions de morts. Elles classent aus­si le ren­ver­se­ment du règne auto­ri­taire du géné­ral Maxi­mi­lia­no Hernán­dez Martí­nez de 1944 au Sal­va­dor comme une vic­toire de la non-vio­lence bien que « la vic­toire ne dura pas plus de cinq mois, cepen­dant, car les diri­geants démo­cra­tiques du Sal­va­dor, qui avaient réus­si à évin­cer le dic­ta­teur Mar­ti­nez, n’avaient aucune stra­té­gie pour défendre leur accom­plis­se­ment de manière non vio­lente », et dès le mois d’octobre 1944, un nou­veau coup d’État eu lieu au Sal­va­dor qui connut par la suite des décen­nies d’autoritarisme mili­taire. Je pour­rais conti­nuer encore et encore et encore. Les 323 conflits vio­lents et non vio­lents qu’elles ont lis­tés sont presque tous aus­si dou­teux. Com­ment peut-on affir­mer que ce qu’il s’est pas­sé en Thaï­lande en 1973 consti­tue un suc­cès de la non-vio­lence au vu de ce qu’il s’est pro­duit juste après ? Ou que ce qu’il s’est pas­sé en Égypte entre 2000 et 2005 consti­tue un suc­cès par­tiel de la non-vio­lence ? Même chose pour Taï­wan entre 1979 et 1985, quel est donc ce suc­cès par­tiel ? Ou pour le Séné­gal en 2000, quel suc­cès ? Com­ment osent-elles clas­ser le coup d’État de 2006 en Thaï­lande comme une vic­toire de la non-vio­lence ? Une simple recherche Wiki­pé­dia (cor­ro­bo­rée par ce que rap­portent à ce sujet des médias grand public comme Libé­ra­tion ou Le Devoir) résume :

« Le coup d’É­tat du 19 sep­tembre 2006 en Thaï­lande fait suite à une insta­bi­li­té gou­ver­ne­men­tale, et à quelques scan­dales poli­tiques, et sur­tout à une vio­lente cam­pagne orches­trée par les géné­raux de l’é­tat-major contre le Pre­mier ministre Thak­sin. […] Le 19 sep­tembre 2006, qua­torze blin­dés ont pris posi­tion autour de la Mai­son du gou­ver­ne­ment à Bang­kok et une cin­quan­taine de sol­dats sont entrés dans l’é­di­fice pour en prendre le contrôle. […] Les put­schistes ont décla­ré la loi mar­tiale, dis­sout le par­le­ment, annu­lé la consti­tu­tion et le conseil consti­tu­tion­nel, sévè­re­ment limi­té la liber­té d’ex­pres­sion, inter­dit les ras­sem­ble­ments poli­tiques, inter­dit la créa­tion de nou­veaux par­tis poli­tiques et mis les médias locaux sous contrôle de la cen­sure mili­taire. »

Quel incroyable suc­cès non violent.

Elles classent éga­le­ment la Révo­lu­tion d’Oc­tobre de 1944, au Gua­te­ma­la, comme une vic­toire de la non-vio­lence. Pour­tant, ain­si que nous l’ex­plique un docu­ment la détaillant :

« Bien que le sou­lè­ve­ment ini­tial, en juillet [1944] consis­tait prin­ci­pa­le­ment en une pro­tes­ta­tion de la classe moyenne de la socié­té civile, son effort s’avéra insuf­fi­sant pour ren­ver­ser l’oligarchie mili­taire, qui fit preuve de ruse et d’imagination en entra­vant cet élan par des conces­sions mineures et un chan­ge­ment de façade. Cette rébel­lion de juillet par­vint effec­ti­ve­ment à évin­cer le dic­ta­teur au pou­voir, mais échoua à chan­ger de manière signi­fi­ca­tive les struc­tures de pou­voir. L’élite mili­taire res­ta aux com­mandes du pays. […] La seconde par­tie de ce mou­ve­ment, le sou­lè­ve­ment d’octobre, dif­fé­ra gran­de­ment de celui de juillet, […] en effet, le conflit d’octobre oppo­sa dif­fé­rents élé­ments de l’armée, et non pas la socié­té civile et l’armée. Les anciens diri­geants furent évin­cés par l’usage de la force armée. Le suc­cès du mou­ve­ment décou­la d’une scis­sion entre les diri­geants mili­taires. »

Je pour­rais conti­nuer long­temps à exa­mi­ner leur clas­se­ment. Encore une fois, j’en­cou­rage ceux qui, mal­gré tout ce qui pré­cède, res­tent scep­tiques, à exa­mi­ner un à un tous les conflits qu’elles ont sélec­tion­nés. Ils réservent bien des sur­prises. Mais encore une fois, l’in­con­sé­quence de leur tra­vail n’est pas éton­nante au vu de leur pers­pec­tive poli­tique. Comme sou­vent en ce qui concerne cette ques­tion de la vio­lence et de la non-vio­lence, le pro­blème émane d’a­bord des défi­ni­tions que l’on uti­lise. Leurs défi­ni­tions de la non-vio­lence, de la vio­lence, de ce qui consti­tue un échec ou un suc­cès découlent de leur pers­pec­tive poli­tique éta­tiste, libé­rale, pro­gres­siste, capi­ta­liste. Si elles avaient uti­li­sé les défi­ni­tions de vio­lence et non-vio­lence de Gene Sharp, autre expert inter­na­tio­na­le­ment recon­nu dans ce domaine, leurs résul­tats auraient été très dif­fé­rents. Elles l’ad­mettent elles-même dans une note de fin de leur livre : « La défi­ni­tion mini­ma­liste de la vio­lence, selon Sharp, cor­res­pond à ce qui inflige ou menace d’in­fli­ger des dom­mages à un autre être humain ». Selon cette défi­ni­tion, bien des conflits qu’elles ont clas­sés comme non vio­lents sim­ple­ment parce qu’il n’y avait pas eu effu­sion de sang, bien qu’il y ait eu menace de le faire, devraient être clas­sés comme vio­lents. De la même manière, si l’on uti­li­sait d’autres cri­tères pour déter­mi­ner ce qui consti­tue un échec et ce qui consti­tue un suc­cès, des cri­tères qui ne soient pas ceux des domi­nants, des élites éta­tiques et cor­po­ra­tistes de la socié­té indus­trielle capi­ta­liste, des cri­tères anti­ca­pi­ta­listes, anti-indus­triels, éco­lo­gistes, (véri­ta­ble­ment) démo­cra­tiques, et des cri­tères de dura­bi­li­té (afin d’é­vi­ter de consi­dé­rer une révo­lu­tion ou un ren­ver­se­ment de pou­voir non violent ne durant pas plus de quelques semaines et ne débou­chant donc sur abso­lu­ment rien comme un suc­cès, par exemple), tout leur clas­se­ment tom­be­rait à l’eau.

Ceux qui luttent contre le capi­ta­lisme, contre la cor­po­ra­to­cra­tie domi­nante, contre la socié­té indus­trielle ou contre l’État doivent réa­li­ser que si la non-vio­lence est encou­ra­gée et pro­mue dans les médias grand public et par des employés d’ins­ti­tu­tions aux jolis noms comme le Peace Research Ins­ti­tute Oslo (Ins­ti­tut de recherche sur la paix d’Oslo), l’Institut des États-Unis pour la paix, l’Albert Ein­stein Ins­ti­tu­tion, et tant d’autres, c’est évi­dem­ment parce que ceux qui pos­sèdent les médias, qui pos­sèdent l’argent, qui pos­sèdent ou financent les fon­da­tions pri­vées qui financent en retour de nom­breuses ONG[3], qui sont à la tête de la Banque mon­diale, de l’UE et de ce genre d’institutions, ont tout inté­rêt à paci­fier — à rendre inof­fen­sive — la résis­tance à laquelle ils font face.

Il s’agit de logiques poli­ti­co-éco­no­miques élé­men­taires. Les ins­ti­tu­tions éta­tiques comme l’université[4] (qui ont évi­dem­ment ten­dance à pro­pa­ger une pers­pec­tive éta­tiste, et pas anar­chiste), les ONG et les grandes ins­ti­tu­tions finan­cées par des orga­nismes inter­na­tio­naux (dont des ins­ti­tu­tions ban­caires), et/ou par des fon­da­tions pri­vées, ont évi­dem­ment ten­dance à pro­mou­voir des ana­lyses qui ne menacent pas le sys­tème mon­dia­li­sé dont elles dépendent, dont elles font par­tie. Il y a de l’argent pour finan­cer ou sub­ven­tion­ner la pro­mo­tion de la non-vio­lence. Il n’y en a pas pour finan­cer ou sub­ven­tion­ner la pro­mo­tion de l’insurrection, de la lutte révo­lu­tion­naire armée ou du sabo­tage — pro­mo­tion qui, d’ailleurs, est qua­si­ment inter­dite, liber­té d’expression oblige. Et il est rela­ti­ve­ment navrant de devoir expli­quer pour­quoi.

Dans son livre Capi­ta­lisme, une his­toire de fan­tômes, Arund­ha­ti Roy, une auteure et mili­tante indienne, décrit ces pro­ces­sus :

« Ayant trou­vé com­ment s’y prendre avec les gou­ver­ne­ments, les par­tis poli­tiques, les élec­tions, les tri­bu­naux, les médias et l’opinion pro­gres­siste, l’establishment néo­li­bé­ral fut confron­té à un ultime défi : gérer l’agitation crois­sante, la menace du « pou­voir du peuple ». Com­ment l’apprivoise-t-on ? Com­ment trans­forme-t-on des pro­tes­ta­taires en gen­tils tou­tous ? Com­ment cana­lise-t-on la colère des gens pour l’évacuer vers des voies sans issue ?

Là encore, les fon­da­tions et leurs orga­ni­sa­tions alliées ont une longue et célèbre his­toire. Un exemple révé­la­teur est leur rôle dans le désa­mor­çage et la déra­di­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment afro-amé­ri­cain pour les droits civiques aux États-Unis pen­dant les années soixante et la trans­for­ma­tion réus­sie du Black Power [« pou­voir noir »] en Black Capi­ta­lism [« capi­ta­lisme noir »].

La fon­da­tion Rocke­fel­ler, dans la lignée des idéaux de John D. Rocke­fel­ler, avait tra­vaillé en étroite col­la­bo­ra­tion avec Mar­tin Luther King Sr. (le père de Mar­tin Luther King Jr.). Mais son influence décli­na avec la mon­tée des orga­ni­sa­tions plus mili­tantes — le Student Non-Violent Coor­di­na­ting Com­mit­tee (SNCC) et les Pan­thères noires. Les fon­da­tions Ford et Rocke­fel­ler entrèrent en action. En 1970, elles firent un don de 15 mil­lions de dol­lars aux orga­ni­sa­tions noires « modé­rées », à dis­tri­buer en sub­ven­tions, bourses de toutes sortes, for­ma­tions pro­fes­sion­nelles pour ceux qui avaient aban­don­né leurs études, et mises de fonds ini­tiales pour les entre­prises appar­te­nant à des Noirs. La répres­sion, les luttes intes­tines et les sirènes du finan­ce­ment condui­sirent à l’atrophie pro­gres­sive des orga­ni­sa­tions noires radi­cales.

Mar­tin Luther King Jr. fit des rap­pro­che­ments tabous entre capi­ta­lisme, impé­ria­lisme, racisme et guerre du Viet­nam. Du coup, après son assas­si­nat, son sou­ve­nir même devint toxique, une menace pour l’ordre public. Les fon­da­tions et les entre­prises ont tra­vaillé dur pour rema­nier son héri­tage afin qu’il cadre avec le mar­ché. Le Mar­tin Luther King Jr. Cen­ter for Non­violent Social Change, avec une sub­ven­tion d’exploitation de 2 mil­lions de dol­lars, a été créé, entre autres, par Ford, Gene­ral Motors, Mobil, Wes­tern Elec­tric, Proc­tor & Gamble, U.S. Steel et Mon­san­to. Le centre entre­tient la biblio­thèque et les archives du mou­ve­ment pour les droits civiques. Par­mi les nom­breux pro­grammes gérés par le centre King se trouvent des pro­jets qui « tra­vaillent étroi­te­ment avec le dépar­te­ment de la Défense amé­ri­cain, le Comi­té des aumô­niers des forces armées, et autres ». Il fut l’un des spon­sors de la série de sémi­naires Mar­tin Luther King Jr., inti­tu­lée : « Le sys­tème de libre entre­prise : un agent pour le chan­ge­ment social non violent ».

Amen.

Un coup simi­laire fut réa­li­sé dans la lutte anti-apar­theid en Afrique du Sud. En 1978, la fon­da­tion Rocke­fel­ler orga­ni­sa une com­mis­sion d’étude sur la poli­tique amé­ri­caine en Afrique aus­trale (Stu­dy Com­mis­sion on US Poli­cy toward Sou­thern Afri­ca), dont le rap­port mit en garde contre l’influence crois­sante de l’Union sovié­tique sur le Congrès natio­nal afri­cain (ANC) et décla­ra que les inté­rêts stra­té­giques des États-Unis ain­si que les inté­rêts des entre­prises amé­ri­caines (c’est-à-dire l’accès aux miné­raux d’Afrique du Sud) seraient mieux ser­vis si le pou­voir poli­tique était réel­le­ment par­ta­gé par toutes les races.

Les fon­da­tions com­men­cèrent à sou­te­nir l’ANC, qui ne tar­da pas à atta­quer les orga­ni­sa­tions plus radi­cales comme le Black Conscious­ness Move­ment [mou­ve­ment de la conscience noire] de Steve Biko et à les éli­mi­ner peu ou prou. Lorsque Nel­son Man­de­la prit le pou­voir en tant que pre­mier pré­sident noir d’Afrique du Sud, il fut cano­ni­sé de son vivant, non seule­ment pour avoir pas­sé vingt-sept ans en pri­son en tant que com­bat­tant de la liber­té, mais aus­si pour s’être com­plè­te­ment plié au consen­sus de Washing­ton. Le socia­lisme dis­pa­rut du pro­gramme de l’ANC. La grande « tran­si­tion paci­fique » de l’Afrique du Sud, si louée et encen­sée, signi­fiait qu’il n’y aurait ni réformes agraires, ni demandes de répa­ra­tions, ni natio­na­li­sa­tion des mines du pays. Au lieu de cela, il y eut de la pri­va­ti­sa­tion et de l’ajustement struc­tu­rel. Man­de­la remit la plus haute dis­tinc­tion hono­ri­fique d’Afrique du Sud — l’ordre de Bonne Espé­rance — à son vieil ami et par­ti­san, le géné­ral Suhar­to, le tueur de com­mu­nistes en Indo­né­sie. Aujourd’hui, l’Afrique du Sud est gou­ver­née par une poi­gnée d’anciens radi­caux et syn­di­ca­listes qui roulent en Mer­cedes. Mais c’est ample­ment suf­fi­sant pour per­pé­tuer le mythe de la libé­ra­tion des Noirs. »

De manière plus géné­rale, l’analyse du rôle des ONG[5] — pas de toutes, mais de beau­coup d’entre elles, et sur­tout des plus grandes —, de l’influence des fon­da­tions pri­vées et des sub­ven­tions d’État est cru­ciale pour tous les mou­ve­ments déter­mi­nés à com­battre le capi­ta­lisme, l’État ou l’impérialisme des pays riches. À ma connais­sance, peu de livres d’auteurs fran­çais traitent de ce sujet, mais il est pos­sible d’étudier la ques­tion auprès d’auteurs étran­gers dont les ouvrages ont été tra­duits, comme Arund­ha­ti Roy.

Aucun anar­chiste, aucun anti­ca­pi­ta­liste ou aucun anti-impé­ria­liste digne de ce nom ne devrait prê­ter le moindre cré­dit à la pro­pa­gande d’Erica Che­no­weth et de Maria J. Ste­phan. La non-vio­lence doc­tri­naire est une idéo­lo­gie qui para­lyse, limite et divise les mou­ve­ments de lutte. Pour aller plus loin sur le sujet, il faut lire l’excellent livre de Peter Gel­der­loos que nous venons de publier, Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État.

Nico­las Casaux

***

P.S. : Cet article a été rédi­gé avant la publi­ca­tion par le média indé­pen­dant (mais tout aus­si mau­vais que les médias dépen­dants) La Relève et La Peste (créé par un jeune entre­pre­neur qui a trou­vé un filon inté­res­sant) d’un article pro­mou­vant, sans le moindre esprit cri­tique, la pro­pa­gande d’E­ri­ca Che­no­weth et de Maria Ste­phan, inti­tu­lé « Il suf­fit que 3,5% d’une popu­la­tion soit mobi­li­sée pour qu’une lutte non vio­lente ren­verse un gou­ver­ne­ment ». Article qui n’a­na­lyse ni l’i­den­ti­té des auteures de l’é­tude dont il vante les mérites, ni leur métho­do­lo­gie, ni le conte­nu de leur étude : il ne donne aucun exemple des luttes qu’elles ont ana­ly­sées ! — c’est dire s’il s’a­git de mau­vais jour­na­lisme. Mais il y a mieux. le pre­mier mani­feste publié par La Relève et La Peste s’in­ti­tule Nous ne sommes pas en démo­cra­tie !, et voi­là qu’ils pro­meuvent aveu­glé­ment la pro­pa­gande de deux prê­tresses de l’im­pé­ria­lisme états-unien pour les­quelles les USA sont un idéal de « démo­cra­tie libé­rale ». Une honte de plus pour le jour­na­lisme.


  1. Wiki­leaks a d’ailleurs récem­ment révé­lé la col­lu­sion entre Strat­for (une entre­prise pri­vée, par­fois qua­li­fiée de « CIA de l’ombre ») et Srd­ja Popo­vic, le lea­der du mou­ve­ment Otpor !, voir : https://www.occupy.com/article/exposed-globally-renowned-activist-collaborated-intelligence-firm-stratfor#sthash.HUL46kFx.dpbs
  2. En fran­çais, vous pou­vez lire la tra­duc­tion de cet article du jour­na­liste amé­ri­cain William Eng­dahl : https://arretsurinfo.ch/un-specialiste-us-du-changement-de-regime-cible-le-dirigeant-hongrois-orban/
  3. L’Albert Ein­stein Ins­ti­tu­tion a été finan­cée entre autres par la Ford Foun­da­tion et la tris­te­ment célèbre Natio­nal Endow­ment for Demo­cra­cy ; Otpor !, cité plus haut, a éga­le­ment été finan­cé par la NED, mais aus­si par l’USAID ; le Peace Research Ins­ti­tute Oslo est finan­cé par la Banque mon­diale, l’UE et des fon­da­tions pri­vées ; l’Institut des États-Unis pour la paix est finan­cé par le congrès des USA ; l’International Cen­ter on Non­violent Conflict (Centre inter­na­tio­nal des conflits non vio­lents), une orga­ni­sa­tion régu­liè­re­ment citée dans les médias de masse comme une auto­ri­té en matière de non-vio­lence, a été fon­dée et est finan­cée par Peter Acker­man, un ancien ban­quier, mul­ti­mil­lion­naire, tou­jours à la tête de fonds d’investissement impor­tants et d’une grande entre­prise de vente de nour­ri­ture sur inter­net, entre autres ; etc., vous voyez le sché­ma. Les ins­ti­tu­tions et les indi­vi­dus que les médias grand public pré­sentent comme des auto­ri­tés en matière de non-vio­lence, en matière de stra­té­gies de lutte, sont tou­jours liés au Grand Capi­tal, à dif­fé­rents inté­rêts finan­ciers, à dif­fé­rentes enti­tés capi­ta­listes et/ou éta­tiques (si tant est qu’il y ait une dif­fé­rence).
  4. À ce sujet, il faut abso­lu­ment lire l’article de Carol Black sur la sco­la­ri­sa­tion, et regar­der le docu­men­taire qui le suit : https://partage-le.com/2017/01/sur-la-nature-sauvage-des-enfants-scolariser-le-monde-par-carol-black/
  5. Dont traitent les articles publiés dans la sec­tion « Nos amies les ONG ? » de notre site : https://partage-le.com/category/fabrique-du-consentement/nos-amies-les-ong/

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Comments to: Non, il ne suffit pas que 3,5 % d’une population se mobilise pour que la non-violence triomphe (par Nicolas Casaux)
  • 5 juillet 2018

    La ques­tion ce n’est pas tant la stra­té­gie (hybride) que la logis­tique (clan­des­tine)…
    Et ça c’est une autre paire de manches…

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  • 18 juillet 2018

    A pro­pos du livre de Peter Gel­der­loos, de DGR en géné­ral et de votre posi­tion contre la non-vio­lence, le jour­nal La Décrois­sance a publié un article dans son der­nier numé­ro (n° 151 juillet/août 2018) signé par son rédac­teur en chef, Vincent Chey­net.
    Ils ne sont mani­fes­te­ment pas d’ac­cord…
    L’a­vez-vous lu ?

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  • 23 octobre 2018

    Elles consi­dèrent comme suc­cès les mou­ve­ments qui ont effec­ti­ve­ment menés à ren­ver­ser les gou­ver­ne­ments en place, non ?
    Cet article regorge de déshon­neurs par asso­cia­tions. Ça m’a pas aider à entrer dedans. Mais le reste est inté­res­sant.

    Cet article aus­si cri­tique l’i­dée que 3,5% suf­fi­raient, quelle que soit la teneur de l’op­po­si­tion en face. Par contre il est plu­tôt anti-confron­ta­tion. https://questionsdecomposent.wordpress.com/2018/09/29/ou-mene-la-confrontation/

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    • 23 octobre 2018

      Même pas. Com­ment par­ler de suc­cès pour la Pre­mière inti­fa­da ? C’est plu­tôt moyen. Beau­coup de cas simi­laires. Des suc­cès pure­ment ima­gi­naires. On trouve un peu tout et n’im­porte quoi dans leur clas­se­ment. Des chan­ge­ments de façade pris pour des suc­cès, des échecs pris pour des suc­cès, des suc­cès pris pour des échecs. Etc. Tout est ques­tion de point de vue, et le leur c’est celui de l’es­ta­blish­ment US. Berk.

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      • 15 janvier 2019

        Et l’exemple de l’Is­lande ? « Bien que la révo­lu­tion n’ait pas été tota­le­ment calme et exempte d’incidents vio­lents, l’Islande est deve­nue l’un des exemples res­pec­tables d’une réac­tion paci­fique et digne de per­sonnes, qui ont effec­ti­ve­ment rem­por­té un contrôle plus démo­cra­tique. […] Démis­sion du gou­ver­ne­ment, natio­na­li­sa­tion des banques, réfé­ren­dum géné­ral, arres­ta­tion des per­sonnes res­pon­sables de la crise et une nou­velle consti­tu­tion direc­te­ment écrite par le peuple. »

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        • 16 janvier 2019

          Et donc il y a une démo­cra­tie directe en Islande ? Et ils sont sor­tis du capi­ta­lisme et de la socié­té indus­trielle ? Non, et non. Ok, mer­ci.

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          • 18 janvier 2019

            Est-ce que ce billet parle d’ins­tau­rer la démo­cra­tie directe ou de sor­tir du capi­ta­lisme et de la socié­té indus­trielle ? Non, et non. Ok, mer­ci.

            Je n’ai écrit nulle part que l’exemple islan­dais est LA recette qu’il te faut pour « sor­tir du capi­ta­lisme et de la socié­té indus­trielle ». Ce billet parle de masse cri­tique et du fameux argu­ment des 3.5% non-vio­lents… pour faire la révo­lu­tion ou arrê­ter un pro­jet local — un fourre-tout comme le montre bien la liste des exemples repris dans l’ar­ticle.

            L’exemple de l’Is­lande montre que ce genre de suc­cès, ou demi-suc­cès, est pos­sible à l’é­chelle d’un pays. On peut encen­ser les gilets jaunes (pas que je les trouve si vio­lents, mais bon… c’est plus mus­clé dira-t-on), ils ont pas encore réus­si le quart du tiers de ce à quoi les Islan­dais étaient par­ve­nus. Et vio­lence ou non-vio­lence, ça doit pas être l’un OU l’autre me semble-t-il… c’est un des argu­ments DGR non ? donc taper bête­ment sur l’exemple islan­dais, bah oui c’est facile, je m’é­tais atten­du à une réflexion plus nuan­cée.

            J’es­saie de débattre. Au vu de réponses aus­si arro­gantes et dédai­gneuses, je vois que c’est com­pli­qué pour toi. Dom­mage, mais ça ne m’empêche pas de lire tes billets avec beau­coup d’in­té­rêt.

          • 19 janvier 2019

            Mais tu parle de « suc­cès », non ? Et com­ment mesures-tu ce « suc­cès » ? « ins­tau­rer la démo­cra­tie directe ou de sor­tir du capi­ta­lisme et de la socié­té indus­trielle », pour moi, ce sont des éta­lons pour mesu­rer le « suc­cès » d’un mouv­meent social. Toi tu sembles mani­fes­te­ment déter­mi­né à par­ler de suc­cès sans le défi­nir. For­mi­dable. Mais on ne va pas aller très loin. « le quart du tiers de ce à quoi les Islan­dais étaient par­ve­nus », ils sont par­ve­nus à quoi ?

          • 19 janvier 2019
  • 27 juin 2019

    Cet article est très inté­res­sant à plu­sieurs niveaux, notam­ment parce qu’il remet un peu en pers­pec­tive cette étude du 3,5 %. J’a­voue être cou­pable de ne pas avoir été véri­fié par qui elle a été faite et ne pas l’a­voir lue. Honte à moi.

    Par contre, quand je lis que la seule mesure du suc­cès c’est la sor­tie du capi­ta­lisme et l’ins­tau­ra­tion de la démo­cra­tie directe, je trouve ça un peu court. Est-ce que c’é­tait le but des per­sonnes mobi­li­sées ? Si la réponse est non, ce serait bien mal­hon­nête de leur prê­ter des inten­tions qu’elles n’a­vaient et de conclure à l’é­chec. Qu’est-ce qui prouve que cette recette ne fonc­tion­ne­rait pas si l’in­ten­tion des per­sonnes mobi­li­sées était réel­le­ment de sor­tir du capi­ta­lisme et d’ins­tau­rer la démo­cra­tie directe ?

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    • 1 juillet 2019

      Je ne dis pas que c’é­tait leur but. Par contre c’est le but de beau­coup de gens qui se réfèrent à cette étude. Voi­là le pro­blème.

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  • 26 septembre 2019

    Tak­sin et sa sœur sont des cor­rom­pus capi­ta­listes de haut vol. Il se sont enri­chis en ven­dant les viens de l’etat. L’armée a pris le pou­voir car Tak­sin payait des milices et que ça com­men­çait à virer guerre civile !

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  • 24 novembre 2019

    Mer­ci pour cet article inté­res­sant.
    Est ce que vous pou­vez don­ner le lien qui mène vers la liste des 323 conflits étu­diés par Eri­ca ?

    Mer­ci

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  • 2 mars 2020

    Chaque État a son armée des ombres.
    Créons la notre, invi­sible et infil­trée.
    Que les troupes des 3.5 % res­tent non-vio­lentes en sur-face des médias pen­dant qu’une fac­tion fan­tôme œuvre pour la désor­ga­ni­sa­tion des sys­tèmes de l’in­té­rieur.
    Je ne peux en dire plus…

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