Erica Cheno­weth ou quand l’État et les banques promeuvent la non-violence

Nous venons de publier, aux Éditions LIBRE, le livre Comment la non-violence protège l’État de l’anar­chiste améri­cain Peter Gelder­loos. Tandis que nous le promou­vions auprès d’anar­chistes et d’an­ti­ca­pi­ta­listes (ou soi-disant), nous avons remarqué, non sans éton­ne­ment, que certains — qui ne voulaient rien savoir, qui n’avaient pas lu le livre de Gelder­loos et ne connais­saient pas ses argu­ments — défen­daient bec et ongle la non-violence en se réfu­giant derrière la propa­gande étatiste d’Erica Cheno­weth.

Que les publi­ca­tions de cette poli­to­logue améri­caine soient promues et utili­sées par des défen­seurs du statu quo, des fausses démo­cra­ties modernes, de la société indus­trielle, on le comprend. Qu’elles soient promues et soute­nues par des anar­chistes et par toutes sortes de mili­tants et d’ac­ti­vistes témoigne de la confu­sion et de la médio­crité des analyses qui motivent certains mouve­ments sociaux. Expli­ca­tions.

Erica Cheno­weth dirige le Program on Terro­rism and Insur­gency Research (Programme de recherche sur le terro­risme et l’in­sur­rec­tion) de l’uni­ver­sité de Denver, aux USA, et est égale­ment une cher­cheuse au PRIO, Peace Research Insti­tute Oslo (Insti­tut de recherche sur la paix d’Oslo). Pour comprendre et/ou anti­ci­per ce qui va suivre, préci­sons que le PRIO est financé par la Banque mondiale, l’UE et diffé­rentes fonda­tions privées (des orga­ni­sa­tions toutes plus révo­lu­tion­naires les unes que les autres, n’est-ce pas). Avec Maria J. Stephan — une spécia­liste des affaires étran­gères qui a travaillé pour le Dépar­te­ment d’État des USA et pour l’OTAN avant de travailler pour le U.S. Insti­tute of Peace (Insti­tut des États-Unis pour la paix, une insti­tu­tion fondée par le Congrès des États-Unis en 1984), et qui est membre perma­nente d’un des Think Tank les plus influents et tris­te­ment célèbres de Wall Street, le Coun­cil on Foreign Rela­tions (CFR), quatre autres orga­ni­sa­tions parti­cu­liè­re­ment subver­sives et révo­lu­tion­naires, n’est-ce pas — elle a co-écrit un livre sur la résis­tance civile (Why Civil Resis­tance Works) qui prétend que la non-violence est la meilleure manière de lutter.

Mais de lutter pour quoi ? La vision du monde d’Erica Cheno­weth et de Maria Stephan est à peu près celle de BFM TV. Elles adhèrent entiè­re­ment à — et colportent — tous les mensonges domi­nants (selon lesquels nous vivons, en France et aux États-Unis, au sein de véri­tables « démo­cra­ties » fonc­tion­nelles et justes, etc.). Leurs analyses et leurs pers­pec­tives poli­tiques, sociales et écolo­giques sont celles des patrons du CAC40, des diri­geants des grandes puis­sances et des multi­na­tio­nales. Lutter contre le capi­ta­lisme, contre les multi­na­tio­nales, contre l’État ou contre la société indus­trielle en choi­sis­sant de suivre les conseils d’Erica Cheno­weth et de Maria Stephan revient à lutter contre l’in­for­ma­ti­sa­tion du monde en suivant les conseils de Bill Gates, ou contre les problèmes agro-envi­ron­ne­men­taux en suivant ceux de Monsanto. Cela revient à lutter contre l’en­nemi en suivant ses conseils. Un exemple tiré de la pers­pec­tive de Cheno­weth et de Stephan devrait suffire à l’illus­trer — au passage, rappe­lons que Cyril Dion, un des plus célèbres écolos média­tiques français, se sert égale­ment de cet exemple pour appuyer l’idée que la non-violence est la clé, la voie à suivre, la solu­tion ; il l’a écrit dans de nombreux articles et le réaf­firme dans son dernier livre, Petit manuel de résis­tance contem­po­raine, d’une naïveté confon­dante et dans lequel il réaf­firme égale­ment ses croyances en tout ce qui consti­tue le mythe du progrès.

Parmi les grands succès de la non-violence, Erica Cheno­weth et Maria Stephan font souvent réfé­rence au renver­se­ment de Milo­se­vic. Une aber­ra­tion pour au moins deux raisons. La première, c’est que le mouve­ment qui a détrôné Milo­se­vic, entre autres via l’or­ga­ni­sa­tion Otpor !, a en partie été financé et orga­nisé par les USA, par la CIA[1], et par diverses fonda­tions privées[2]. Ainsi, comme pour nombre des soi-disant « mouve­ments popu­laires » cités par nos deux propa­gan­distes de la non-violence, l’as­pect « popu­laire » est ici plus que discu­table.

La deuxième raison pour laquelle cet exemple est une aber­ra­tion, c’est que le renver­se­ment de Milo­se­vic ne consti­tue en rien un succès. Les pays de l’ex-Yougo­sla­vie sont autant de fausses démo­cra­ties capi­ta­listes, au même titre que la France et les USA. Là-bas, comme ailleurs, on vit sous le joug de l’idéo­lo­gie du « déve­lop­pe­ment », du mythe du progrès et de l’in­dus­tria­lisme. Si ce que Cheno­weth et Stephan veulent dire c’est que les mouve­ments non violents peuvent favo­ri­ser l’ex­pan­sion du néoli­bé­ra­lisme (dans le cas du renver­se­ment de Milo­se­vic comme dans celui du chan­ge­ment de régime aux Philip­pines en 1986, un autre exemple qu’elles citent beau­coup) et l’avè­ne­ment des fausses démo­cra­ties™, alors nous sommes d’ac­cord.

Voilà pour l’ab­sur­dité des deux prin­ci­paux exemples utili­sés par Eric Cheno­weth et Maria Stephan. Ceux que cela ne suffit pas à convaincre de l’inep­tie de leur travail feraient bien de consul­ter la métho­do­lo­gie et le contenu de l’étude statis­tique des 323 conflits qu’elles ont (soigneu­se­ment) sélec­tion­nés. Ils devraient alors, sans trop de diffi­culté, réali­ser le carac­tère plus que discu­table de leur manière de les clas­ser (et de leur manière de ne pas avoir pris en compte certaines luttes qu’il aurait été plus que logique de prendre en compte), en succès/succès partiel/échec. Pour bien le comprendre, je vous propose quelques exemples signi­fi­ca­tifs : elles classent la Révo­lu­tion des Œillets de 1974 au Portu­gal comme une victoire de la non-violence, bien qu’il s’agisse d’un coup d’État orga­nisé par des mili­taires (Mouve­ment des Forces Armées). Même chose pour l’in­dé­pen­dance de la Zambie en 1964, qu’elles classent aussi comme une victoire de la non-violence, bien qu’il s’agisse, à l’ins­tar de nombreuses soi-disant indé­pen­dances d’États afri­cains, d’une indé­pen­dance de façade, et bien qu’elle ait abouti, comme ailleurs, donc, à un néoco­lo­nia­lisme aussi inique que le colo­nia­lisme et au règne auto­ri­taire de l’UNIP pendant 27 ans. Elles classent aussi la Première inti­fada de 1987 à 1990 (elle se termine plutôt en 1993 mais ce sont les dates qu’elles retiennent) en Pales­tine comme un succès partiel de la non-violence, bien qu’il ne s’agisse ni d’un succès ni d’un conflit non violent. Elles notent un succès de la non-violence au Soudan en 1985, au motif qu’un coup d’État eut lieu, orga­nisé par le géné­ral Souwar ad-Dahab, qui restaura un gouver­ne­ment civil, bien que le pays était à l’époque plongé dans une terrible guerre civile qui fit des millions de morts. Elles classent aussi le renver­se­ment du règne auto­ri­taire du géné­ral Maxi­mi­liano Hernán­dez Martí­nez de 1944 au Salva­dor comme une victoire de la non-violence bien que « la victoire ne dura pas plus de cinq mois, cepen­dant, car les diri­geants démo­cra­tiques du Salva­dor, qui avaient réussi à évin­cer le dicta­teur Marti­nez, n’avaient aucune stra­té­gie pour défendre leur accom­plis­se­ment de manière non violente », et dès le mois d’oc­tobre 1944, un nouveau coup d’État eu lieu au Salva­dor qui connut par la suite des décen­nies d’au­to­ri­ta­risme mili­taire. Je pour­rais conti­nuer encore et encore et encore. Les 323 conflits violents et non violents qu’elles ont listés sont presque tous aussi douteux. Comment peut-on affir­mer que ce qu’il s’est passé en Thaï­lande en 1973 consti­tue un succès de la non-violence au vu de ce qu’il s’est produit juste après ? Ou que ce qu’il s’est passé en Égypte entre 2000 et 2005 consti­tue un succès partiel de la non-violence ? Même chose pour Taïwan entre 1979 et 1985, quel est donc ce succès partiel ? Ou pour le Séné­gal en 2000, quel succès ? Comment osent-elles clas­ser le coup d’État de 2006 en Thaï­lande comme une victoire de la non-violence ? Une simple recherche Wiki­pé­dia (corro­bo­rée par ce que rapportent à ce sujet des médias grand public comme Libé­ra­tion ou Le Devoir) résume :

« Le coup d’État du 19 septembre 2006 en Thaï­lande fait suite à une insta­bi­lité gouver­ne­men­tale, et à quelques scan­dales poli­tiques, et surtout à une violente campagne orches­trée par les géné­raux de l’état-major contre le Premier ministre Thak­sin. […] Le 19 septembre 2006, quatorze blin­dés ont pris posi­tion autour de la Maison du gouver­ne­ment à Bang­kok et une cinquan­taine de soldats sont entrés dans l’édi­fice pour en prendre le contrôle. […] Les putschistes ont déclaré la loi martiale, dissout le parle­ment, annulé la consti­tu­tion et le conseil consti­tu­tion­nel, sévè­re­ment limité la liberté d’ex­pres­sion, inter­dit les rassem­ble­ments poli­tiques, inter­dit la créa­tion de nouveaux partis poli­tiques et mis les médias locaux sous contrôle de la censure mili­taire. »

Quel incroyable succès non violent.

Elles classent égale­ment la Révo­lu­tion d’Oc­tobre de 1944, au Guate­mala, comme une victoire de la non-violence. Pour­tant, ainsi que nous l’ex­plique un docu­ment la détaillant :

« Bien que le soulè­ve­ment initial, en juillet [1944] consis­tait prin­ci­pa­le­ment en une protes­ta­tion de la classe moyenne de la société civile, son effort s’avéra insuf­fi­sant pour renver­ser l’oli­gar­chie mili­taire, qui fit preuve de ruse et d’ima­gi­na­tion en entra­vant cet élan par des conces­sions mineures et un chan­ge­ment de façade. Cette rébel­lion de juillet parvint effec­ti­ve­ment à évin­cer le dicta­teur au pouvoir, mais échoua à chan­ger de manière signi­fi­ca­tive les struc­tures de pouvoir. L’élite mili­taire resta aux commandes du pays. […] La seconde partie de ce mouve­ment, le soulè­ve­ment d’oc­tobre, différa gran­de­ment de celui de juillet, […] en effet, le conflit d’oc­tobre opposa diffé­rents éléments de l’ar­mée, et non pas la société civile et l’ar­mée. Les anciens diri­geants furent évin­cés par l’usage de la force armée. Le succès du mouve­ment découla d’une scis­sion entre les diri­geants mili­taires. »

Je pour­rais conti­nuer long­temps à exami­ner leur clas­se­ment. Encore une fois, j’en­cou­rage ceux qui, malgré tout ce qui précède, restent scep­tiques, à exami­ner un à un tous les conflits qu’elles ont sélec­tion­nés. Ils réservent bien des surprises. Mais encore une fois, l’in­con­sé­quence de leur travail n’est pas éton­nante au vu de leur pers­pec­tive poli­tique. Comme souvent en ce qui concerne cette ques­tion de la violence et de la non-violence, le problème émane d’abord des défi­ni­tions que l’on utilise. Leurs défi­ni­tions de la non-violence, de la violence, de ce qui consti­tue un échec ou un succès découlent de leur pers­pec­tive poli­tique étatiste, libé­rale, progres­siste, capi­ta­liste. Si elles avaient utilisé les défi­ni­tions de violence et non-violence de Gene Sharp, autre expert inter­na­tio­na­le­ment reconnu dans ce domaine, leurs résul­tats auraient été très diffé­rents. Elles l’ad­mettent elles-même dans une note de fin de leur livre : « La défi­ni­tion mini­ma­liste de la violence, selon Sharp, corres­pond à ce qui inflige ou menace d’in­fli­ger des dommages à un autre être humain ». Selon cette défi­ni­tion, bien des conflits qu’elles ont clas­sés comme non violents simple­ment parce qu’il n’y avait pas eu effu­sion de sang, bien qu’il y ait eu menace de le faire, devraient être clas­sés comme violents. De la même manière, si l’on utili­sait d’autres critères pour déter­mi­ner ce qui consti­tue un échec et ce qui consti­tue un succès, des critères qui ne soient pas ceux des domi­nants, des élites étatiques et corpo­ra­tistes de la société indus­trielle capi­ta­liste, des critères anti­ca­pi­ta­listes, anti-indus­triels, écolo­gistes, (véri­ta­ble­ment) démo­cra­tiques, et des critères de dura­bi­lité (afin d’évi­ter de consi­dé­rer une révo­lu­tion ou un renver­se­ment de pouvoir non violent ne durant pas plus de quelques semaines et ne débou­chant donc sur abso­lu­ment rien comme un succès, par exemple), tout leur clas­se­ment tombe­rait à l’eau.

Ceux qui luttent contre le capi­ta­lisme, contre la corpo­ra­to­cra­tie domi­nante, contre la société indus­trielle ou contre l’État doivent réali­ser que si la non-violence est encou­ra­gée et promue dans les médias grand public et par des employés d’ins­ti­tu­tions aux jolis noms comme le Peace Research Insti­tute Oslo (Insti­tut de recherche sur la paix d’Oslo), l’Ins­ti­tut des États-Unis pour la paix, l’Al­bert Einstein Insti­tu­tion, et tant d’autres, c’est évidem­ment parce que ceux qui possèdent les médias, qui possèdent l’argent, qui possèdent ou financent les fonda­tions privées qui financent en retour de nombreuses ONG[3], qui sont à la tête de la Banque mondiale, de l’UE et de ce genre d’ins­ti­tu­tions, ont tout inté­rêt à paci­fier — à rendre inof­fen­sive — la résis­tance à laquelle ils font face.

Il s’agit de logiques poli­tico-écono­miques élémen­taires. Les insti­tu­tions étatiques comme l’uni­ver­sité[4] (qui ont évidem­ment tendance à propa­ger une pers­pec­tive étatiste, et pas anar­chiste), les ONG et les grandes insti­tu­tions finan­cées par des orga­nismes inter­na­tio­naux (dont des insti­tu­tions bancaires), et/ou par des fonda­tions privées, ont évidem­ment tendance à promou­voir des analyses qui ne menacent pas le système mondia­lisé dont elles dépendent, dont elles font partie. Il y a de l’argent pour finan­cer ou subven­tion­ner la promo­tion de la non-violence. Il n’y en a pas pour finan­cer ou subven­tion­ner la promo­tion de l’in­sur­rec­tion, de la lutte révo­lu­tion­naire armée ou du sabo­tage — promo­tion qui, d’ailleurs, est quasi­ment inter­dite, liberté d’ex­pres­sion oblige. Et il est rela­ti­ve­ment navrant de devoir expliquer pourquoi.

Dans son livre Capi­ta­lisme, une histoire de fantômes, Arund­hati Roy, une auteure et mili­tante indienne, décrit ces proces­sus :

« Ayant trouvé comment s’y prendre avec les gouver­ne­ments, les partis poli­tiques, les élec­tions, les tribu­naux, les médias et l’opi­nion progres­siste, l’es­ta­blish­ment néoli­bé­ral fut confronté à un ultime défi : gérer l’agi­ta­tion crois­sante, la menace du “pouvoir du peuple”. Comment l’ap­pri­voise-t-on ? Comment trans­forme-t-on des protes­ta­taires en gentils toutous ? Comment cana­lise-t-on la colère des gens pour l’éva­cuer vers des voies sans issue ?

Là encore, les fonda­tions et leurs orga­ni­sa­tions alliées ont une longue et célèbre histoire. Un exemple révé­la­teur est leur rôle dans le désa­morçage et la déra­di­ca­li­sa­tion du mouve­ment afro-améri­cain pour les droits civiques aux États-Unis pendant les années soixante et la trans­for­ma­tion réus­sie du Black Power [“pouvoir noir”] en Black Capi­ta­lism [“capi­ta­lisme noir”].

La fonda­tion Rocke­fel­ler, dans la lignée des idéaux de John D. Rocke­fel­ler, avait travaillé en étroite colla­bo­ra­tion avec Martin Luther King Sr. (le père de Martin Luther King Jr.). Mais son influence déclina avec la montée des orga­ni­sa­tions plus mili­tantes — le Student Non-Violent Coor­di­na­ting Commit­tee (SNCC) et les Panthères noires. Les fonda­tions Ford et Rocke­fel­ler entrèrent en action. En 1970, elles firent un don de 15 millions de dollars aux orga­ni­sa­tions noires “modé­rées”, à distri­buer en subven­tions, bourses de toutes sortes, forma­tions profes­sion­nelles pour ceux qui avaient aban­donné leurs études, et mises de fonds initiales pour les entre­prises appar­te­nant à des Noirs. La répres­sion, les luttes intes­tines et les sirènes du finan­ce­ment condui­sirent à l’atro­phie progres­sive des orga­ni­sa­tions noires radi­cales.

Martin Luther King Jr. fit des rappro­che­ments tabous entre capi­ta­lisme, impé­ria­lisme, racisme et guerre du Viet­nam. Du coup, après son assas­si­nat, son souve­nir même devint toxique, une menace pour l’ordre public. Les fonda­tions et les entre­prises ont travaillé dur pour rema­nier son héri­tage afin qu’il cadre avec le marché. Le Martin Luther King Jr. Center for Nonviolent Social Change, avec une subven­tion d’ex­ploi­ta­tion de 2 millions de dollars, a été créé, entre autres, par Ford, Gene­ral Motors, Mobil, Western Elec­tric, Proc­tor & Gamble, U.S. Steel et Monsanto. Le centre entre­tient la biblio­thèque et les archives du mouve­ment pour les droits civiques. Parmi les nombreux programmes gérés par le centre King se trouvent des projets qui “travaillent étroi­te­ment avec le dépar­te­ment de la Défense améri­cain, le Comité des aumô­niers des forces armées, et autres”. Il fut l’un des spon­sors de la série de sémi­naires Martin Luther King Jr., inti­tu­lée : “Le système de libre entre­prise : un agent pour le chan­ge­ment social non violent”.

Amen.

Un coup simi­laire fut réalisé dans la lutte anti-apar­theid en Afrique du Sud. En 1978, la fonda­tion Rocke­fel­ler orga­nisa une commis­sion d’étude sur la poli­tique améri­caine en Afrique australe (Study Commis­sion on US Policy toward Southern Africa), dont le rapport mit en garde contre l’in­fluence crois­sante de l’Union sovié­tique sur le Congrès natio­nal afri­cain (ANC) et déclara que les inté­rêts stra­té­giques des États-Unis ainsi que les inté­rêts des entre­prises améri­caines (c’est-à-dire l’ac­cès aux miné­raux d’Afrique du Sud) seraient mieux servis si le pouvoir poli­tique était réel­le­ment partagé par toutes les races.

Les fonda­tions commen­cèrent à soute­nir l’ANC, qui ne tarda pas à attaquer les orga­ni­sa­tions plus radi­cales comme le Black Cons­cious­ness Move­ment [mouve­ment de la conscience noire] de Steve Biko et à les élimi­ner peu ou prou. Lorsque Nelson Mandela prit le pouvoir en tant que premier président noir d’Afrique du Sud, il fut cano­nisé de son vivant, non seule­ment pour avoir passé vingt-sept ans en prison en tant que combat­tant de la liberté, mais aussi pour s’être complè­te­ment plié au consen­sus de Washing­ton. Le socia­lisme dispa­rut du programme de l’ANC. La grande “tran­si­tion paci­fique” de l’Afrique du Sud, si louée et encen­sée, signi­fiait qu’il n’y aurait ni réformes agraires, ni demandes de répa­ra­tions, ni natio­na­li­sa­tion des mines du pays. Au lieu de cela, il y eut de la priva­ti­sa­tion et de l’ajus­te­ment struc­tu­rel. Mandela remit la plus haute distinc­tion hono­ri­fique d’Afrique du Sud — l’ordre de Bonne Espé­rance — à son vieil ami et parti­san, le géné­ral Suharto, le tueur de commu­nistes en Indo­né­sie. Aujourd’­hui, l’Afrique du Sud est gouver­née par une poignée d’an­ciens radi­caux et syndi­ca­listes qui roulent en Mercedes. Mais c’est ample­ment suffi­sant pour perpé­tuer le mythe de la libé­ra­tion des Noirs. »

De manière plus géné­rale, l’ana­lyse du rôle des ONG[5] — pas de toutes, mais de beau­coup d’entre elles, et surtout des plus grandes —, de l’in­fluence des fonda­tions privées et des subven­tions d’État est cruciale pour tous les mouve­ments déter­mi­nés à combattre le capi­ta­lisme, l’État ou l’im­pé­ria­lisme des pays riches. À ma connais­sance, peu de livres d’au­teurs français traitent de ce sujet, mais il est possible d’étu­dier la ques­tion auprès d’au­teurs étran­gers dont les ouvrages ont été traduits, comme Arund­hati Roy.

Aucun anar­chiste, aucun anti­ca­pi­ta­liste ou aucun anti-impé­ria­liste digne de ce nom ne devrait prêter le moindre crédit à la propa­gande d’Erica Cheno­weth et de Maria J. Stephan. La non-violence doctri­naire est une idéo­lo­gie qui para­lyse, limite et divise les mouve­ments de lutte. Pour aller plus loin sur le sujet, il faut lire l’ex­cellent livre de Peter Gelder­loos que nous venons de publier, Comment la non-violence protège l’État.

Nico­las Casaux

***

P.S. : Cet article a été rédigé avant la publi­ca­tion par le média indé­pen­dant (mais tout aussi mauvais que les médias dépen­dants) La Relève et La Peste (créé par un jeune entre­pre­neur qui a trouvé un filon inté­res­sant) d’un article promou­vant, sans le moindre esprit critique, la propa­gande d’Erica Cheno­weth et de Maria Stephan, inti­tulé “Il suffit que 3,5% d’une popu­la­tion soit mobi­li­sée pour qu’une lutte non violente renverse un gouver­ne­ment”. Article qui n’ana­lyse ni l’iden­tité des auteures de l’étude dont il vante les mérites, ni leur métho­do­lo­gie, ni le contenu de leur étude : il ne donne aucun exemple des luttes qu’elles ont analy­sées ! — c’est dire s’il s’agit de mauvais jour­na­lisme. Mais il y a mieux. le premier mani­feste publié par La Relève et La Peste s’in­ti­tule Nous ne sommes pas en démo­cra­tie !, et voilà qu’ils promeuvent aveu­glé­ment la propa­gande de deux prêtresses de l’im­pé­ria­lisme états-unien pour lesquelles les USA sont un idéal de “démo­cra­tie libé­rale”. Une honte de plus pour le jour­na­lisme.


  1. Wiki­leaks a d’ailleurs récem­ment révélé la collu­sion entre Strat­for (une entre­prise privée, parfois quali­fiée de « CIA de l’ombre ») et Srdja Popo­vic, le leader du mouve­ment Otpor !, voir : https://www.occupy.com/article/expo­sed-globally-renow­ned-acti­vist-colla­bo­ra­ted-intel­li­gence-firm-strat­for#sthash.HUL46kFx.dpbs
  2. En français, vous pouvez lire la traduc­tion de cet article du jour­na­liste améri­cain William Engdahl : https://arret­su­rinfo.ch/un-specia­liste-us-du-chan­ge­ment-de-regime-cible-le-diri­geant-hongrois-orban/
  3. L’Al­bert Einstein Insti­tu­tion a été finan­cée entre autres par la Ford Foun­da­tion et la tris­te­ment célèbre Natio­nal Endow­ment for Demo­cracy ; Otpor !, cité plus haut, a égale­ment été financé par la NED, mais aussi par l’USAID ; le Peace Research Insti­tute Oslo est financé par la Banque mondiale, l’UE et des fonda­tions privées ; l’Ins­ti­tut des États-Unis pour la paix est financé par le congrès des USA ; l’In­ter­na­tio­nal Center on Nonviolent Conflict (Centre inter­na­tio­nal des conflits non violents), une orga­ni­sa­tion régu­liè­re­ment citée dans les médias de masse comme une auto­rité en matière de non-violence, a été fondée et est finan­cée par Peter Acker­man, un ancien banquier, multi­mil­lion­naire, toujours à la tête de fonds d’in­ves­tis­se­ment impor­tants et d’une grande entre­prise de vente de nour­ri­ture sur inter­net, entre autres ; etc., vous voyez le schéma. Les insti­tu­tions et les indi­vi­dus que les médias grand public présentent comme des auto­ri­tés en matière de non-violence, en matière de stra­té­gies de lutte, sont toujours liés au Grand Capi­tal, à diffé­rents inté­rêts finan­ciers, à diffé­rentes enti­tés capi­ta­listes et/ou étatiques (si tant est qu’il y ait une diffé­rence).
  4. À ce sujet, il faut abso­lu­ment lire l’ar­ticle de Carol Black sur la scola­ri­sa­tion, et regar­der le docu­men­taire qui le suit : https://partage-le.com/2017/01/sur-la-nature-sauvage-des-enfants-scola­ri­ser-le-monde-par-carol-black/
  5. Dont traitent les articles publiés dans la section « Nos amies les ONG ? » de notre site : https://partage-le.com/cate­gory/fabrique-du-consen­te­ment/nos-amies-les-ong/

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Comments to: Non, il ne suffit pas que 3,5 % d’une popu­la­tion se mobi­lise pour que la non-violence triomphe (par Nico­las Casaux)
  • 5 juillet 2018

    La question ce n’est pas tant la stratégie (hybride) que la logistique (clandestine)…
    Et ça c’est une autre paire de manches…

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  • 18 juillet 2018

    A propos du livre de Peter Gelderloos, de DGR en général et de votre position contre la non-violence, le journal La Décroissance a publié un article dans son dernier numéro (n° 151 juillet/août 2018) signé par son rédacteur en chef, Vincent Cheynet.
    Ils ne sont manifestement pas d’accord…
    L’avez-vous lu ?

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  • 23 octobre 2018

    Elles considèrent comme succès les mouvements qui ont effectivement menés à renverser les gouvernements en place, non ?
    Cet article regorge de déshonneurs par associations. Ça m’a pas aider à entrer dedans. Mais le reste est intéressant.

    Cet article aussi critique l’idée que 3,5% suffiraient, quelle que soit la teneur de l’opposition en face. Par contre il est plutôt anti-confrontation. https://questionsdecomposent.wordpress.com/2018/09/29/ou-mene-la-confrontation/

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    • 23 octobre 2018

      Même pas. Comment parler de succès pour la Première intifada ? C’est plutôt moyen. Beaucoup de cas similaires. Des succès purement imaginaires. On trouve un peu tout et n’importe quoi dans leur classement. Des changements de façade pris pour des succès, des échecs pris pour des succès, des succès pris pour des échecs. Etc. Tout est question de point de vue, et le leur c’est celui de l’establishment US. Berk.

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      • 15 janvier 2019

        Et l’exemple de l’Islande ? “Bien que la révolution n’ait pas été totalement calme et exempte d’incidents violents, l’Islande est devenue l’un des exemples respectables d’une réaction pacifique et digne de personnes, qui ont effectivement remporté un contrôle plus démocratique. […] Démission du gouvernement, nationalisation des banques, référendum général, arrestation des personnes responsables de la crise et une nouvelle constitution directement écrite par le peuple.”

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        • 16 janvier 2019

          Et donc il y a une démocratie directe en Islande ? Et ils sont sortis du capitalisme et de la société industrielle ? Non, et non. Ok, merci.

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  • 27 juin 2019

    Cet article est très intéressant à plusieurs niveaux, notamment parce qu’il remet un peu en perspective cette étude du 3,5 %. J’avoue être coupable de ne pas avoir été vérifié par qui elle a été faite et ne pas l’avoir lue. Honte à moi.

    Par contre, quand je lis que la seule mesure du succès c’est la sortie du capitalisme et l’instauration de la démocratie directe, je trouve ça un peu court. Est-ce que c’était le but des personnes mobilisées? Si la réponse est non, ce serait bien malhonnête de leur prêter des intentions qu’elles n’avaient et de conclure à l’échec. Qu’est-ce qui prouve que cette recette ne fonctionnerait pas si l’intention des personnes mobilisées était réellement de sortir du capitalisme et d’instaurer la démocratie directe?

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    • 1 juillet 2019

      Je ne dis pas que c’était leur but. Par contre c’est le but de beaucoup de gens qui se réfèrent à cette étude. Voilà le problème.

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  • 26 septembre 2019

    Taksin et sa sœur sont des corrompus capitalistes de haut vol. Il se sont enrichis en vendant les viens de l’etat. L’armée a pris le pouvoir car Taksin payait des milices et que ça commençait à virer guerre civile !

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  • 24 novembre 2019

    Merci pour cet article intéressant.
    Est ce que vous pouvez donner le lien qui mène vers la liste des 323 conflits étudiés par Erica ?

    Merci

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  • 2 mars 2020

    Chaque État a son armée des ombres.
    Créons la notre, invisible et infiltrée.
    Que les troupes des 3.5 % restent non-violentes en sur-face des médias pendant qu’une faction fantôme œuvre pour la désorganisation des systèmes de l’intérieur.
    Je ne peux en dire plus…

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