La civilisation et la destruction du monde (par Stéphane Durand)

Le texte qui suit est un extrait du cha­pitre « La grande régres­sion » du livre 20 000 ans ou la grande his­toire de la nature écrit par Sté­phane Durand (publié en octobre 2018 aux édi­tions Actes Sud) :


La fin de l’abondance, le temps de la pénurie

En tra­ver­sant les forêts, en des­cen­dant les rivières, en sillon­nant les mers, nous avons décou­vert une France mer­veilleu­se­ment vivante, riche et variée. Après l’austère âge de glace vient le temps de la sur­abon­dance. Par­tout dans le pays, ça grouille, ça fouille et ça gazouille ; des mil­liers d’espèces dif­fé­rentes chantent, sifflent, pépient, stri­dulent, brament, mugissent et hurlent chaque nuit à la lune. Le fond des rivières est pavé de moules tan­dis qu’elles char­rient vers la mer des mil­liers de troncs d’arbres et que des armées de pois­sons migra­teurs remontent le cou­rant. Les plages sont bon­dées d’oiseaux et de phoques, pire qu’un 15 août et, à quelques enca­blures au large, baleines, mar­souins et dau­phins assurent le spec­tacle. Juste sous la sur­face, d’énormes requins, thons et espa­dons sonnent la charge et foncent dans les fleuves argen­tés d’innombrables sar­dines et autres harengs. Et par­tout des êtres tor­dus par l’âge, rabou­gris ou géants. On n’insiste pas assez sur le rôle capi­tal que jouent les grands et les vieux indi­vi­dus dans les éco­sys­tèmes, arbres ou baleines. Leur impact sur la cir­cu­la­tion des nutri­ments est sans com­pa­rai­son ; ils les concentrent et en accé­lèrent les cycles de manière dis­pro­por­tion­née. C’est pro­ba­ble­ment leur rôle le plus impor­tant, bien plus que celui de régu­ler les proies comme on l’entend dire des grands pré­da­teurs. La France sau­vage, c’est donc une véri­table cour des miracles où, dans une abon­dance inima­gi­nable, des vieux sans âge côtoient des éphé­mères, où des mal for­més fré­quentent des mélan­gés et où tous font la diver­si­té et la richesse des cycles de vie et la rési­lience des écosystèmes.

Mais ain­si que tous les mythes le racontent, après l’âge d’or sur­vient tou­jours l’âge des ténèbres. Et voi­là en effet qu’il y a 8 000 ans envi­ron sur­gissent quelque part sur les côtes pro­ven­çales l’éleveur et le culti­va­teur. On connaît la suite de l’histoire : elle est docu­men­tée par ceux-là mêmes qui se glo­ri­fient d’être les Plus Grands Per­tur­ba­teurs de Tous les Temps. La nature aime les per­tur­ba­tions, c’est peu de le dire, on l’a vu. Elles lui sont même consub­stan­tielles. Mais ces deux-là vont chan­ger radi­ca­le­ment l’échelle et le rythme des per­tur­ba­tions : de créa­trices, elles deviennent des­truc­trices. Trop vastes et bien trop rapides : la nature ne peut plus suivre. Elle s’appauvrit à l’extrême.

Voi­ci venu le temps de la Grande Simplification.

Élégie pour la forêt

À peine débar­qués sur les côtes pro­ven­çales, les pre­miers éle­veurs et culti­va­teurs coupent et brûlent l’antique forêt de chênes pubes­cents pour ouvrir des clai­rières. Iro­nie du sort : c’est pré­ci­sé­ment là où la forêt a résis­té avec suc­cès durant les 80 000 ans de l’âge de glace qu’elle est atta­quée et réduite à néant en quelques siècles seule­ment. Le sol est mis à nu, grillé par le soleil, pié­ti­né et pul­vé­ri­sé par les sabots des trou­peaux, empor­té par les pluies. Il s’accumule dans les val­lées puis dévale vers la Médi­ter­ra­née. Les col­lines sont déca­pées, rabo­tées jusqu’à l’os. Le sol dis­pa­ru, seules par­viennent alors à pous­ser les plantes adap­tées aux falaises envi­ron­nantes, chênes verts, pins d’Alep, gené­vrier, thym et roma­rin, ciste et len­tisque qui des­cendent de leurs escar­pe­ments pour for­mer une « falaise hori­zon­tale » et conqué­rir les espaces lais­sés vacants par la dis­pa­ri­tion de la chê­naie pubes­cente. Cette nou­velle com­mu­nau­té végé­tale consti­tue cette gar­rigue si odo­rante qui fait les délices des tou­ristes d’aujourd’hui et la fier­té de la région. En réa­li­té, le Ven­toux de Pétrarque et la Sainte-Vic­toire de Cézanne ne sont plus depuis long­temps que des sque­lettes. Le chêne vert sup­plante défi­ni­ti­ve­ment le chêne pubes­cent car il résiste mieux au feu, rejette faci­le­ment depuis sa souche et ne craint pas la dent des trou­peaux. Quand les Romains arrivent, l’affaire est pliée depuis long­temps. S’ils émigrent sur les côtes pro­ven­çales, et avant eux les Grecs, et encore avant eux les Phé­ni­ciens, c’est qu’il est arri­vé chez eux la même chose que chez nous : une catas­trophe envi­ron­ne­men­tale de grande ampleur qui a fait suite aux défri­che­ments géné­ra­li­sés du monde médi­ter­ra­néen. Dans l’Antiquité grecque, la majo­ri­té des îles avait per­du leur cou­vert fores­tier, donc leur sol, donc l’eau de leurs sources. D’un para­dis, les hommes avaient fait un désert, déjà. Ce pour quoi ils s’exilèrent et ten­tèrent leur chance vers la Sicile, la Libye puis la Gaule et l’Ibérie, inau­gu­rant ain­si la pre­mière conquête de l’Ouest.

Des côtes médi­ter­ra­néennes, la vague de défo­res­ta­tion pro­gresse vers l’intérieur des terres, remonte les fleuves et rivières, grimpe les mon­tagnes et plus rien ne l’arrêtera avant le début du XIXe siècle où la forêt fran­çaise atteint son niveau le plus bas, envi­ron 9 mil­lions d’hectares seule­ment. Cette défo­res­ta­tion sys­té­ma­tique ralen­ti­ra par­fois, notam­ment lors de l’effondrement de l’Empire romain, des inva­sions bar­bares, des épi­dé­mies, de la guerre de Cent Ans et autres joyeu­se­tés mais ne s’arrêtera jamais… Les pre­miers ani­maux à dis­pa­raître sont les che­vaux sau­vages, déjà peu nom­breux, et les aurochs qui sont absor­bés par la masse crois­sante des bœufs domes­tiques. Parce que les pre­mières vaches domes­tiques venues d’Orient mesu­raient à peine un mètre au gar­rot, les pre­miers éle­veurs favo­ri­saient les croi­se­ments avec les aurochs sau­vages afin d’obtenir du bétail de plus grande taille. C’est pour­quoi cer­taines varié­tés de vaches euro­péennes pos­sèdent encore aujourd’hui quelques gènes d’aurochs. L’aire de répar­ti­tion des grands oiseaux et her­bi­vores se contracte. Cha­mois et bou­que­tin se réfu­gient vite dans les falaises puis dans les hautes mon­tagnes, don­nant l’impression d’être des ani­maux exclu­si­ve­ment rupestres.

Les ber­gers prennent très vite l’habitude de conduire leurs trou­peaux dans les prai­ries d’altitude qu’ils élar­gissent en repous­sant vers le bas à coups de hache et de brû­lis la limite supé­rieure de la forêt. Alors que les arbres, et notam­ment les sapins, peuvent pous­ser jusqu’à 2 400 voire 2 600 mètres d’altitude, ils n’atteignent plus que rare­ment 2 000 voire 1 500 mètres. Le pla­teau de Taille­fer situé entre 2 100 et 2 400 mètres dans le mas­sif de Bel­le­donne, non loin des Écrins, était cou­vert d’une forêt ouverte de bou­leaux et de pins. Depuis 2 000 ans, il n’y a qua­si­ment plus un arbre. Lorme, le frêne, le tilleul et le sapin ne résistent pas long­temps. Un arbre va pro­fi­ter de l’espace ain­si libé­ré : le hêtre. Il pousse vite, est indi­geste et apte à reje­ter de sa souche. Ce n’est qu’à par­tir de 2 000 ans avant notre ère qu’il s’étend lar­ge­ment à tra­vers les mon­tagnes puis des­cen­dra pro­gres­si­ve­ment dans les plaines de la moi­tié nord du pays. Le cou­vert fores­tier est offi­ciel­le­ment recon­nu comme déplo­rable dans les Pyré­nées en 1669, 1778 sur le Ven­toux, 1819 dans les Alpes du Sud. Lorsque l’abbé de Mor­te­sagne par­court le Mas­sif cen­tral en 1780, il raconte que les pay­sans n’ont plus que de la bouse mêlée de paille pour se chauf­fer. C’est qu’il n’y a plus un seul arbre en Auvergne, hor­mis ceux qui par­viennent à pous­ser dans les endroits les plus escar­pés (à l’exemple des gené­vriers de Phé­ni­cie âgés de 1 500 ans accro­chés aux falaises des gorges de l’Ardèche). Résul­tat : des records d’érosion. Le sol n’étant plus pro­té­gé ni rete­nu par les arbres et leurs racines, ce sont entre 150 et 190 tonnes de terre par hec­tare qui sont empor­tées chaque année par les pluies, soit 11 à 15 mil­li­mètres par an. Ces énormes quan­ti­tés de sédi­ments char­riées vers la Médi­ter­ra­née contri­buèrent à étendre la Camargue vers le sud et à empê­cher la mer d’envahir les marais.

L’agonie des rivières

Les rivières de France, autre­fois si cris­tal­lines, deviennent brunes et engor­gées de limons aux­quels s’ajoutent bien­tôt les pol­lu­tions émises par les villes qui s’installent le long des cours d’eau. Vers l’an 1300, un moine alsa­cien note qu’il y a cent ans, « tor­rents et rivières n’étaient pas aus­si larges que main­te­nant parce que les racines des arbres dans les mon­tagnes conser­vaient pour un temps l’eau de la fonte des neiges et l’humidité des nuages ». En quelques années, il observe que la rapide défo­res­ta­tion des Vosges cause des écou­le­ments plus rapides et dan­ge­reux. Au début du XVe siècle, les Pari­siens rejettent tant de déchets dans la Seine qu’elle est, chaque été, consi­dé­rée comme « infec­tée et corrompue ».

En rem­pla­çant l’antique roue hori­zon­tale par une roue ver­ti­cale, le Moyen Âge fait la révo­lu­tion tech­no­lo­gique du mou­lin à eau. Dès lors, en construi­sant des bar­rages, les meu­niers peuvent tirer par­ti du plus petit cours d’eau. En quelques décen­nies, les rivières de France se couvrent de mou­lins et de bar­rages autre­ment plus dif­fi­ciles à fran­chir par les pois­sons migra­teurs que les modestes construc­tions des cas­tors. Sur la Vienne, on compte bien­tôt vingt mou­lins par kilo­mètre de rivière. La satu­ra­tion est atteinte au XVIIIe siècle : il n’y a plus assez de déni­ve­lé pour construire de nou­veaux mou­lins. Les rivières rapides et chan­tantes sont deve­nues des suc­ces­sions d’étangs tran­quilles et boueux, chauds et mal oxygénés.

Là où les mou­lins se mul­ti­plient, les moules et les sau­mons reculent Les suc­ces­sions de bar­rages noient les peu­ple­ments de moules sous la vase et rendent les frayères les plus loin­taines défi­ni­ti­ve­ment inac­ces­sibles aux pois­sons (Vosges, Mor­van, Mas­sif cen­tral). Chaque meu­nier devient pêcheur. Sur cer­tains cours d’eau, les popu­la­tions de sau­mons baissent de 75 % dès la fin du Moyen Âge, de 95 % à la fin du XVIIIe siècle et de 99,9 % en 1900. Sur la Sienne, à Mont­cha­ton (Coten­tin), on cap­tu­rait 300 à 350 sau­mons par an au XIVe siècle et seule­ment 3 ou 4 un siècle plus tard. Le der­nier sau­mon du vil­lage est celui qui orne son bla­son. Le grand migra­teur dis­pa­raît de l’ensemble des rivières nor­mandes au cours du XVe siècle, à tel point que les Pari­siens importent sans tar­der d’Écosse et d’Irlande des bar­riques de sau­mon salé. Au XIXe siècle, les der­nières frayères de sau­mons du bas­sin de la Seine se trouvent dans quelques affluents de l’estuaire (ain­si qu’aux embou­chures de l’Eure, de l’Andelle et de l’Epte) ou alors beau­coup plus en amont, sur la Cure. Le bar­rage des Set­tons (19 mètres de haut) éle­vé en 1858 bloque défi­ni­ti­ve­ment la migra­tion vers l’amont des sau­mons et des aloses et celui de Poses bâti en 1885 par­achève le pro­ces­sus. Au début du XXe siècle, on ne pêchait plus dans la Seine que quelques dizaines de kilos de sau­mons (et 20 aloses seule­ment en 1897 !) alors qu’on en pêchait encore 57 tonnes dans la Loire.

Mais le pre­mier pois­son à dis­pa­raître de nos rivières, le plus grand, le plus gros, le plus lent à atteindre la matu­ri­té sexuelle et donc le plus fra­gile, est l’esturgeon. Mets de choix, il est inten­sé­ment recher­ché dès la pré­his­toire. Les Romains l’appréciaient fol­le­ment et il devient dès le Moyen Âge exclu­si­ve­ment réser­vé aux rois, témoi­gnant ain­si de sa raré­fac­tion ful­gu­rante. Les plus grands chefs riva­lisent ima­gi­na­tion pour pro­po­ser des recettes à base de viande de veau res­sem­blant à s’y méprendre à de l’esturgeon. Dès lors, chaque prise devient excep­tion­nelle et est abon­dam­ment com­men­tée : le géant de 5,40 mètres pêché dans la Loire à Mon­tar­gis est aus­si­tôt pré­sen­té à Fran­çois Ier ; un autre est cap­tu­ré quelques années plus tard à Amiens dans la Somme. Seule­ment quatre estur­geons sont pêchés près de Paris entre 1758 et 1800. Le der­nier estur­geon de la Loire est pro­ba­ble­ment pêché en 1904 à Saint-Fir­min-sur-Loire : il mesu­rait 2,56 mètres et pesait 88 kilos, un juvénile.

Eutro­phi­sa­tion, pol­lu­tion, tur­bi­di­té, mou­lins et sur­pêche : il n’en faut pas plus pour que les rivières changent radi­ca­le­ment d’aspect et que les popu­la­tions de grands migra­teurs s’effondrent en peu de temps et ce, des siècles avant la révo­lu­tion industrielle. […] 

Les bancs de thons rouges s’amenuisent et les der­nières madragues ferment l’une après l’autre au cours du XXe siècle.

Les cha­luts sont inven­tés au XIVe siècle, peut-être même avant. Ils per­mettent de cap­tu­rer d’un coup de grandes quan­ti­tés de petits pois­sons et de coquillages.

De l’immense banc d’huîtres plates s’étendant de la mer du Nord au golfe de Gas­cogne, il ne reste pra­ti­que­ment plus rien au XIXe siècle. La baie du Mont-Saint-Michel qui en était le plus impor­tant gise­ment ne four­nit plus une seule huître dès le der­nier tiers du XIXe siècle. Le cha­lu­tage de fond, l’eutrophisation des eaux côtières et la sur­pêche détruisent les her­biers sous-marins de zos­tères et de posi­do­nies. Selon les régions, 30 à 70 % d’entre eux ont dis­pa­ru. Il ne reste plus que quatre récifs à posi­do­nies en Médi­ter­ra­née fran­çaise : baie de Port-Cros, baie du Brusc, île Sainte-Mar­gue­rite et San Fiu­ren­zu, en Corse. Le der­nier en date à avoir dis­pa­ru est celui de Ban­dol, ense­ve­li récem­ment sous le terre-plein d’un super­mar­ché. Les fabu­leux peu­ple­ments de corail rouge ont eux aus­si dis­pa­ru. Il s’en pêchait des dizaines de tonnes chaque année au XVIIIe siècle.

Au pré­texte qu’ils étaient d’insupportables concur­rents, les pêcheurs éli­mi­nèrent les trois espèces de phoques, dis­pa­rues de nos côtes au cours du XXe siècle : le phoque gris, le phoque veau-marin et le phoque moine. Si les popu­la­tions des deux pre­miers se recons­ti­tuent len­te­ment au niveau euro­péen, celles du troi­sième, en Médi­ter­ra­née, sont tou­jours en dan­ger cri­tique d’extinction. […]

Mal­gré la fas­ci­na­tion que les baleines exer­çaient sur les hommes, les pêcheurs ne les en ont pas moins pour­sui­vies jusqu’à la der­nière et l’histoire de leur déclin est bien docu­men­tée. La chasse est orga­ni­sée dès le IXe siècle au Pays basque, et de façon plus oppor­tu­niste ailleurs. Sous l’impulsion des enva­his­seurs vikings, des socié­tés de chas­seurs de baleines se créent en Nor­man­die, les wall­mann. Leurs cibles ? Les mar­souins, les dau­phins, les glo­bi­cé­phales mais sur­tout les baleines grises et les baleines franches, jus­te­ment sur­nom­mées « baleines des Basques » Les baleines grises, les plus côtières puisqu’elles aiment fré­quen­ter les lagunes calmes, sont les pre­mières à être éli­mi­nées. Elles dis­pa­raissent si tôt dans l’histoire qu’on a très peu de traces de leur pré­sence sur les côtes euro­péennes. Tout est bon dans la baleine : sa graisse pour les cierges des monas­tères, sa viande bien sûr, qui ali­mente les bou­che­ries, ses fanons. À Rouen, le tra­vail des os est une spé­cia­li­té pro­té­gée en 1403 par l’ordonnance royale de Charles II. À la bataille de Bou­vines, en 1214, le comte de Bou­logne arbore sur son casque un panache de fanons de baleines. L’apogée de la chasse à la baleine sur nos côtes se situe au Moyen Âge. À par­tir du XIIIe siècle, les popu­la­tions déclinent et les obser­va­tions de baleines se raré­fient au point de faire sen­sa­tion et d’entrer dans les annales. En février 1854, une femelle accom­pa­gnée de son petit sont aper­çus devant le port de Biar­ritz. Aus­si­tôt pris en chasse, le balei­neau est cap­tu­ré et tués. La mère par­vient à s’échapper. C’était l’une des toutes der­nières à s’aventurer ain­si au plus près de nos côtes.

Safaris bretons

La vie marine était d’une abon­dance pro­pre­ment incon­ce­vable et impos­sible à chif­frer. Et pour­tant, l’homme a réus­si à cap­tu­rer l’infini dans ses filets et à vider la mer. Les jus­ti­fi­ca­tions sont nom­breuses et légi­times [sic]. Mais quelle est la rai­son d’être de la des­truc­tion d’animaux aus­si inno­cents et « inutiles » [re-sic] que des oiseaux de mer ? Aucune, si ce n’est le pur plai­sir du coup de feu et l’orgueil du tro­phée. Dès l’ouverture en 1863 de la ligne fer­ro­viaire des­ser­vant Saint-Brieuc, les Che­mins de fer de l’Ouest vantent auprès des bour­geois de Paris les safa­ris bre­tons, la chasse « aux cal­cu­lots, ces per­ro­quets de mer se ter­rant comme des lapins », ain­si qu’on sur­nom­mait alors les maca­reux moines. Pour des cita­dins en mal d’aventure, la Bre­tagne de l’époque appa­raît fol­le­ment exo­tique. Embar­quant avec force car­touches à Per­ros-Gui­rec vers l’archipel des Sept-îles, les chas­seurs tirent depuis le pont du bateau direc­te­ment dans les colo­nies en pleine période de nidi­fi­ca­tion. Ils ne se donnent que rare­ment la peine de ramas­ser les cadavres qu’ils jettent en tas sur la plage dès leur arri­vée. Le lieu­te­nant Héme­ry, orni­tho­logue ama­teur, écrit en juin 1911 au direc­teur du Muséum de Nantes : « L’île offre l’aspect d’un véri­table champ de car­nage ; au bord des trous où pul­lu­laient des mouches de cadavres, une odeur infecte. Par place, des cen­taines de douilles vides en tas sur le sol comme les étuis d’une mitrailleuse après un com­bat. Nous extra­yons des trous des pous­sins morts, des œufs aban­don­nés et pour­ris […]. Nous appre­nons alors par nos mate­lots que huit jours avant, deux ou trois indi­vi­dus sont venus de Paris et se sont fait débar­quer dans l’île avec une caisse de 60 kilos de car­touches. Ils n’ont quit­té l’île qu’après avoir tout brû­lé sur ces inof­fen­sifs oiseaux, tués au moment où ils venaient au nid appor­ter la nour­ri­ture à leurs petits. Les cadavres des vic­times (près de trois cents, nous a‑t-on dit) ont été rame­nés à Per­ros, et là, jetés sur la grève. Ces mes­sieurs les chas­seurs (!), fiers de leur tableau, n’en ont empor­té qu’un ou deux exem­plaires. Il paraît que ces van­dales répètent presque tous les ans ces inutiles et stu­pides mas­sacres. On peut esti­mer, dans ces condi­tions, que la colo­nie de maca­reux de l’île Rou­zic aura, dans trois ou quatre ans, com­plè­te­ment aban­don­né ces parages. » Et effec­ti­ve­ment : la prin­ci­pale colo­nie fran­çaise de maca­reux passe de 15 000 couples en 1900 à seule­ment 400 en 1912, date à laquelle la Ligue pour la pro­tec­tion des oiseaux par­vient à créer la réserve natu­relle, pro­té­geant ain­si les der­niers cal­cu­lots. Un peu plus au nord, Mau­pas­sant raconte une scène sem­blable sous les falaises d’Étretat : « Les oiseaux, pris de peur, s’élancent un à un, dans le vide, pré­ci­pi­tés jusqu’au ras de la vague ; puis, les ailes bat­tant à coups rapides, ils filent, filent et gagnent le large, quand une grêle de plombs ne les jette pas à l’eau. Pen­dant une heure on les mitraille ain­si, les for­çant à déguer­pir l’un après l’autre ; et quel­que­fois les femelles au nid, achar­nées à cou­ver, ne s’en vont point, et reçoivent coup sur coup les décharges qui font jaillir sur la roche blanche des gout­te­lettes de sang rose, tan­dis que la bête expire sans avoir quit­té ses œufs. » Il s’agit cette fois des guille­mots mais le geste est iden­tique et le résul­tat tout aus­si désolant.

Les porte-plumes

À la Belle Époque, plumes d’aigrettes et de hérons, têtes de chouettes hulottes ou effraie, coli­bris, rouge-gorge, hiron­delles, mésanges, roi­te­lets, nids de char­don­ne­rets avec toute la famille y com­pris les œufs ornent les cha­peaux et les parures des élé­gantes. Les plus recher­chés sont les incroyables para­di­siers en pro­ve­nance de la loin­taine Papoua­sie mais éga­le­ment les oiseaux de mer des côtes fran­çaises, sternes et mouettes, dont les ailes d’un blanc imma­cu­lé rehaussent mer­veilleu­se­ment les plus banales toi­lettes. Cette indus­trie occupe près de 70 000 ouvriers plu­mas­siers rien qu’à Paris et la com­pé­ti­tion fait rage avec l’Angleterre. La chasse n’a plus rien de spor­tif. C’est de la bou­che­rie. Les chas­seurs cap­turent les oiseaux au nid, leur « coupent les ailes direc­te­ment et jettent leurs vic­times vivantes à la mer, lut­tant avec leurs seules pattes et leur tête jusqu’à ce que la mort les apaise ». En 1908, on estime à 300 mil­lions le nombre d’oiseaux ain­si sacri­fiés dans le monde chaque année à la mode fémi­nine, dont 40 000 sternes. Quelle étrange habi­tude, s’étonne un com­men­ta­teur de l’époque, que « de por­ter un char­nier sur la tête et de pla­cer son visage dans le cadre d’un cimetière »…

« La Nature brute est hideuse et mourante »

« Des­sé­chons ces marais, ani­mons ces eaux mortes en les fai­sant cou­ler, for­mons-en des ruis­seaux, des canaux ; met­tons le feu à ces vieilles forêts déjà à demi consom­mées ; ache­vons de détruire avec le fer ce que le feu n’aura pu consu­mer : bien­tôt au lieu du jonc, du nénu­phar, dont le cra­paud com­po­sait son venin, nous ver­rons paraître la renon­cule, le trèfle, les herbes douces et salu­taires ; des trou­peaux d’animaux bon­dis­sants fou­le­ront cette terre jadis impra­ti­cable ; ils se mul­ti­plie­ront pour se mul­ti­plier encore : ser­vons-nous de ces nou­veaux aides pour ache­ver notre ouvrage ; que le bœuf sou­mis au joug emploie ses forces et le poids de sa masse à sillon­ner la terre, qu’elle rajeu­nisse par la culture ; une Nature nou­velle va sor­tir de nos mains. » Ces lignes sont-elles tirées de la Bible qui pro­pulse l’homme maître et pos­ses­seur de la nature ? Qui parle ain­si ? C’est Buf­fon, le pape de l’histoire natu­relle en France au XVIIIe siècle. Buf­fon qui pense que seul l’homme peut rendre la nature « agréable et vivante », qu’il en est d’ailleurs « le prin­ci­pal orne­ment, la pro­duc­tion la plus noble ; en se mul­ti­pliant il en mul­ti­plie le germe le plus précieux ».

« Qu’elle est belle, cette Nature culti­vée ! » Buf­fon ne fait qu’annoncer le pro­gramme sui­vi à la lettre depuis le début du Néo­li­thique et qui se pour­suit jusqu’à nos jours. La nature ne vaut que si elle est maî­tri­sée, contrô­lée, conte­nue dans un cadre étroit et pré­cis. Tout est dit. L’académicien a le mérite d’être clair : « Les espèces nui­sibles [doivent être] réduites, confi­nées, relé­guées ; les tor­rents conte­nus ; les fleuves diri­gés, res­ser­rés ; la mer même sou­mise ; les déserts deve­nus des cités habi­tées par un peuple immense ; des routes ouvertes et fré­quen­tées, des com­mu­ni­ca­tions éta­blies par­tout comme autant de témoins de la force et de l’union de la socié­té : mille autres monu­ments de puis­sance et de gloire démontrent assez que l’homme, maître du domaine de la terre, en a chan­gé, renou­ve­lé la sur­face entière. »

L’obsession d’une nature propre et bien rangée

Les zones humides sont les pre­mières vic­times de cette œuvre de salu­bri­té publique. Dans de très nom­breuses régions de France, des sols bas et argi­leux empêchent depuis l’Holocène le bon écou­le­ment des eaux super­fi­cielles et créent des maré­cages plus ou moins per­ma­nents. Un bon tiers du pays est ain­si cou­vert de marais. Le palu­disme est endé­mique par­tout mais les popu­la­tions humaines semblent s’en accom­mo­der jusqu’à la Renais­sance. Les grosses épi­dé­mies n’apparaissent qu’avec les guerres de reli­gion, lorsque les popu­la­tions se pressent der­rière de hautes murailles cer­nées de fos­sés aux eaux stag­nantes, le para­dis des mous­tiques ano­phèles, les vec­teurs du fameux para­site. D’autant plus que, de Caen à Stras­bourg, d’Arles à Lille, de Bor­deaux à Paris, les plus grandes villes s’installent jus­te­ment dans les maré­cages des basses val­lées. Les zones humides deviennent des espaces à valo­ri­ser à plus d’un titre : exten­sion des cités et des zones culti­vées (le maré­cage devient maraî­chage), lutte contre les fièvres palu­déennes. Les jus­ti­fi­ca­tions sani­taires rejoignent les inté­rêts éco­no­miques : tout concourt à vou­loir réduire ces cloaques immenses aux vapeurs pes­ti­len­tielles. L’assèchement des marais devient une prio­ri­té natio­nale dès la fin du XVIe siècle. Iro­nie du sort : c’est lors des grands tra­vaux de drai­nage qui mul­ti­plièrent les mares d’eau crou­pis­santes où les mous­tiques pul­lu­laient qu’eurent lieu les plus grandes épi­dé­mies de palu­disme : la construc­tion du châ­teau de Ver­sailles au XVIIe siècle, l’assèchement de la plaine lan­gue­do­cienne au XVIIIe siècle, les grands tra­vaux hauss­man­niens et le creu­se­ment du canal Saint-Mar­tin de Paris au XIXe siècle, le drai­nage des Landes pour la construc­tion de la voie fer­rée ral­liant Bayonne, etc. Aujourd’hui, les zones humides sont pas­sées d’environ, 30 % du ter­ri­toire fran­çais à moins de 5 %.

Le retour de la forêt…

Au début du XIXe siècle, la forêt fran­çaise est à son point le plus bas, envi­ron 9 mil­lions d’hectares. Des dépar­te­ments entiers n’ont qua­si­ment plus de forêts et subissent une éro­sion géné­ra­li­sée de leurs sols qui rend de vastes sur­faces impropres aux cultures. Un comble ! La France connaît donc une véri­table crise fores­tière mais les années 1830 voient le début de la recon­quête de la forêt. Pertes démo­gra­phiques dans les cam­pagnes dues aux guerres napo­léo­niennes, exode rural, révo­lu­tion indus­trielle qui délaisse le bois pour le métal et le char­bon, inten­si­fi­ca­tion agri­cole néces­si­tant moins de sur­face pour un ren­de­ment accru, boi­se­ment arti­fi­ciel des zones humides : de nom­breux fac­teurs contri­buent à étendre à nou­veau la forêt. Le Second Empire pro­meut une véri­table poli­tique natio­nale de reboi­se­ment du pays tout entier. Sous l’impulsion de Napo­léon III qui visite le Pays basque, près d’un mil­lion d’hectares de marais et de dunes des Landes dis­pa­raissent sous les pins noirs. Même chose en Sologne. Des lois sont votées pour impo­ser la res­tau­ra­tion des ter­rains de mon­tagne, mon­tagne, Mas­sif cen­tral, Alpes, Pyré­nées, Vosges, La Cor­rèze dont la super­fi­cie ne conte­nait plus que 2 % de forêts en 1829 en comp­tait plus de 45 % en 1993.

…mais de quelle forêt ? 

Elle a dou­blé sa sur­face en moins de deux siècles et retrou­vé son éten­due du XIVe siècle mais de quelle forêt parle-t-on ? Si la France est à nou­veau cou­verte à 30 % par les arbres, 79 % des forêts ont moins de cent ans et res­semblent plus à des plan­ta­tions régu­lières qu’aux forêts que nous avons par­cou­rues au cours des mil­lé­naires pré­cé­dents. Désor­mais, elles doivent être net­toyées et les arbres bien ali­gnés. Une seule essence est pri­vi­lé­giée selon les régions, avec des indi­vi­dus du même âge, de la même taille, de la même forme, si pos­sible du même culti­var. Il faut sup­pri­mer le bois mort et cou­per les arbres avant qu’ils ne vieillissent. Vieillesse et pour­ri­ture déses­pèrent les fores­tiers… Nous savons que les forêts agissent sur le cli­mat et nous devrions nous réjouir de leur récente exten­sion. Mal­heu­reu­se­ment, nos forêts sont désor­mais si propres et si bien ran­gées qu’elles ne peuvent contre­car­rer effi­ca­ce­ment les effets du réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Pour­quoi ? Parce que c’est jus­te­ment le bois pour­ris­sant trans­for­mé en humus et les plus vieux arbres qui stockent le plus de car­bone. Au niveau euro­péen, on estime que 0,2 % seule­ment des forêts ont conser­vé leur état natu­rel, ce qui en fait l’un des éco­sys­tèmes les plus mena­cés de la pla­nète, au moins autant que les forêts équa­to­riales. C’est un chiffre qui paraît encore exa­gé­ré­ment opti­miste pour cer­tains auteurs qui estiment quant à eux qu’il n’y a vir­tuel­le­ment plus aucune forêt pri­maire en Europe. Même les rares forêts qui ont plus de deux cents ans et remontent bien avant Napo­léon Ier ont été un jour ou l’autre exploi­tées et conservent aujourd’hui encore des traces de cette exploi­ta­tion ancienne. Les sols ont per­du une bonne par­tie de leur car­bone mais sont plus riches en nitrates et phos­phates, ce qui favo­rise des plantes plus com­pé­ti­tives comme l’ortie et la ronce, le lierre et le gaillet, la per­venche et le géra­nium au détri­ment des plantes de forêt pri­maire plus adap­tées à des sols pauvres. 2 000 ans après une exploi­ta­tion gal­lo-romaine, la forêt en garde la mémoire dans les pro­prié­tés de son sol. La diver­si­té et l’abondance de la com­mu­nau­té vivante du sol sont des fac­teurs déter­mi­nants dans sa capa­ci­té à sto­cker l’eau et les nutri­ments. Mais le labou­rage pro­fond et les engins lourds tassent le sol. L’air ne peut plus péné­trer, il s’asphyxie et ne peut plus épon­ger l’eau qui ruis­selle en sur­face et l’emporte. La bio­masse micro­bienne dimi­nue de 50 à 75 %. En appau­vris­sant et sim­pli­fiant ain­si cette com­mu­nau­té cachée, l’agriculture inten­sive altère pro­fon­dé­ment ce rôle majeur dans le fonc­tion­ne­ment des éco­sys­tèmes. Les prai­ries qui rem­placent la forêt ont la même pro­duc­ti­vi­té mais, alors que cette der­nière pro­duit du bois et séquestre du car­bone pour des siècles, la prai­rie ne pro­duit que des her­bi­vores éphémères.

Des rivières enfermées

Le cas des rivières est le plus exem­plaire car le plus spec­ta­cu­laire. Depuis la pré­his­toire, les hommes aiment à s’installer près des cours d’eau et les Romains bâtissent leurs villes direc­te­ment au bord des rivières, habi­tude qui ne sera jamais démen­tie par la suite. Inté­rêt urba­nis­tique pour pro­fi­ter des espaces plats des berges et des fonds de val­lée ; inté­rêt éco­no­mique de la cir­cu­la­tion faci­li­tée des biens et des per­sonnes par voie d’eau. La rivière sau­vage, impré­vi­sible et indomp­table doit donc à tout prix être civi­li­sée pour per­mettre le déve­lop­pe­ment des acti­vi­tés humaines. Débor­dante et capri­cieuse avec ses crues et ses étiages, il faut rec­ti­fier son cours pour la for­cer à res­ter dans son lit.

La rhé­to­rique employée dès le XIXe siècle pour carac­té­ri­ser les rivières natu­relles emprunte à la psy­chia­trie et, comme on le fait alors avec les fous, il faut l’enfermer et la mettre sous tutelle à coups de digues, bar­rages et épis, quitte à trans­for­mer son cours en un simple canal. À cela s’ajoute comme en forêt l’obsession de pro­pre­té. En effet, l’arbre mort empor­té par le cou­rant gêne la navi­ga­tion et ins­pire un dégoût exis­ten­tiel en rap­pe­lant à l’humanité l’absurdité et la fra­gi­li­té de sa condi­tion. Il faut donc sup­pri­mer les troncs d’arbres flot­tants qui font sale au moment même où les pol­lu­tions chi­miques et orga­niques aug­mentent expo­nen­tiel­le­ment sans gêner per­sonne… Il ne faut pas non plus négli­ger l’attrait esthé­tique de la rivière pleine, tou­jours rem­plie à ras bord, avec un cours lent et régu­lier, sans vague, ponc­tué de cas­cades amé­na­gées à chaque bar­rage. C’est la rivière idéale, sage et utile, trans­for­mée en une suc­ces­sion d’étangs. On recense aujourd’hui 70 000 à 80 000 seuils et bar­rages (dont 550 dépas­sant 15 mètres) qui bloquent la migra­tion des pois­sons et des allu­vions, alors que pour le seul bas­sin de la Seine, seule­ment 5 % ont encore une réelle utilité.

Disparition des chasseurs-cueilleurs

Dans cette triste his­toire qui n’a duré fina­le­ment que peu de siècles, mais qui suf­firent à bou­le­ver­ser le pays et le conti­nent tout entier, le pre­mier à dis­pa­raître ne fut ni le che­val sau­vage, ni l’aurochs, le phoque moine, l’esturgeon, la baleine grise, l’ours brun, la cigogne noire, l’huître plate ou la moule per­lière. Non, le pre­mier à dis­pa­raître fut le chas­seur-cueilleur à la peau sombre, aux che­veux noirs bou­clés et aux yeux bleus, arri­vé il y a 40 000 ans. Il prit la relève d’autres hommes plus anciens encore, de Nean­der­tal, ins­tal­lés en France depuis des cen­taines de mil­liers d’années. On ima­gine qu’au Néo­li­thique, la plu­part se mêlèrent aux nou­veaux venus et se conver­tirent au nou­veau dogme, à la pen­sée unique de l’époque et délais­sèrent l’arc pour la char­rue. Cer­tains résis­tèrent vaillam­ment, comme bien plus tard d’irréductibles Gau­lois face à l’envahisseur romain, mais ils se retrou­vèrent bien­tôt relé­gués dans des ter­ri­toires de plus en plus exi­gus, trop étroits pour sub­ve­nir à leurs besoins vitaux, comme sur le lit­to­ral bre­ton par exemple où ils furent vite réduits à ne man­ger que des coquillages. Et quand ils ne mou­rurent pas de faim, c’est sous le tran­chant des haches de pierre des éle­veurs et culti­va­teurs qu’ils périrent, comme l’indique la nécro­pole de l’îlot Téviec, dans le Mor­bi­han. Ain­si, vers 5000 avant notre ère, dis­pa­rurent les der­niers chas­seurs-cueilleurs de France…

La révolution

La révo­lu­tion néo­li­thique est avant tout une révo­lu­tion de la pen­sée, un ren­ver­se­ment total du rap­port de l’homme au monde. Les chas­seurs-cueilleurs se pen­saient inclus dans le monde et dans le grand cycle des chaînes tro­phiques ; ils se savaient chas­seurs et poten­tiel­le­ment chas­sés ; ils man­geaient d’autres ani­maux sans jamais oublier qu’ils pou­vaient eux-mêmes être man­gés et que cha­cune de leurs par­ti­cules retour­nait dans le Grand Tout, dis­po­nibles à nou­veau pour d’autres vies. Ce que, bien plus tard, Eck­hart Tolle tra­dui­ra ain­si : « Vous êtes l’univers qui prend la forme d’un être humain pour un court ins­tant. » Ils vivent dans la forêt, de la forêt ; ils sont la forêt. Une vie sur le mode de la coha­bi­ta­tion avec tous les habi­tants d’un même ter­ri­toire, où l’on accueille « les choses sans se les appro­prier » comme l’écrit si joli­ment le roman­cier japo­nais Nat­su­mé Sôse­ki. Une phi­lo­so­phie du voi­si­nage, avec tous ses aléas, où cha­cun est sou­ve­rain dans les limites du cadre impo­sé par tous les autres : humains et non-humains vivent les uns grâce aux autres, par les autres, au risque des autres.

Le don devient dû

Les agri­cul­teurs du Néo­li­thique, eux, pensent tout à fait dif­fé­rem­ment. En nouant des rela­tions extrê­me­ment fortes avec cer­tains êtres choi­sis au détri­ment de tous les autres, ils s’extraient de la chaîne tro­phique. C’est le pro­ces­sus de domes­ti­ca­tion des céréales, légu­mi­neuses, cochons, mou­tons, chèvres, bœufs et, dans la fou­lée, des abeilles puis des microbes per­met­tant de trans­for­mer la farine, le lait et le jus de rai­sin. Pain, fro­mage et vin trans­forment le rap­port au monde en trans­for­mant l’homme lui-même. La modi­fi­ca­tion radi­cale du régime ali­men­taire sélec­tionne des hommes capables de digé­rer l’amidon, le lac­tose et l’alcool. Les humains à peau claire se trouvent favo­ri­sés car ils méta­bo­lisent à par­tir de la lumière solaire la vita­mine D que leur nou­velle nour­ri­ture ne leur apporte plus. Les agri­cul­teurs n’appartiennent plus à la terre ; c’est la terre désor­mais qui leur appar­tient. Chan­ge­ment radi­cal de pers­pec­tive qui auto­rise toutes les des­truc­tions en toute bonne conscience Les agri­cul­teurs exigent désor­mais que la réa­li­té se sou­mette à leurs propres dési­rs. Ce qui était don devient dû avec ses corol­laires d’exigence, d’impatience, d’intransigeance et bien­tôt d’intolérance. Ils repoussent de leurs champs, prés et fermes la plu­part des autres vivants consi­dé­rés dès lors comme d’indésirables concur­rents ou nui­sibles. On passe d’une logique d’inclusion à une logique d’exclusion.

L’homme cherche à prendre son des­tin en main pour ne pas lais­ser le hasard et la néces­si­té écrire l’histoire à sa place. Plu­tôt que d’être le jouet des contin­gences et des aléas (cli­ma­tiques, géo­lo­giques, bio­lo­giques, his­to­riques, etc.), plu­tôt que d’être l’éternel enfant de la nature, il veut écrire sa propre his­toire. Et ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas lier leur des­tin au sien seront effa­cés pro­gres­si­ve­ment à grands coups de rabot san­glant et dans l’indifférence géné­rale. Car pour maî­tri­ser cette his­toire, son his­toire, l’homme ne peut contrô­ler que quelques para­mètres. Dans sa volon­té sim­pli­fi­ca­trice extrême, le ratio­na­lisme occi­den­tal consi­dère tout être et toute chose comme de simples res­sources, indé­pen­dam­ment des rela­tions qui les lient entre elles.

Tout ce que la vie sau­vage a patiem­ment mis en place depuis la fin de l’âge de glace, l’homme néo­li­thique va le détruire sys­té­ma­ti­que­ment, plus ou moins consciem­ment. En sépa­rant la forêt de la rivière, il les appau­vrit toutes les deux, ain­si que la mer par la même occa­sion. Il empêche le réap­pro­vi­sion­ne­ment des nappes phréa­tiques et la puri­fi­ca­tion de l’eau. En cou­pant les vieux arbres, en sup­pri­mant le cou­vert fores­tier, il enraye la fabu­leuse machine à pro­duire la richesse des sols et stoppe le sto­ckage du car­bone. En labou­rant les sols, il les réduit en pous­sière, per­met­tant aux vents et à la pluie de les empor­ter au loin. Les céréales et les légu­mi­neuses sont les pre­mières plantes inva­sives, avec la béné­dic­tion des hommes qui leur pré­parent le ter­rain. En sup­pri­mant les dif­fé­rentes strates spa­tio­tem­po­relles, en sim­pli­fiant à l’extrême (1 plante = 1 cycle), il obtient les pre­mières années des ren­de­ments incroyables car toutes les richesses du sol sont mono­po­li­sées par une seule plante. Mais, faute d’un mélange de cycles dif­fé­rents, ces richesses s’épuisent vite et il faut trou­ver des sub­sti­tuts pour enri­chir arti­fi­ciel­le­ment le sol ou s’en aller ailleurs pour recom­men­cer le cycle infer­nal. C’est ce qu’ont fait les Grecs et les Romains en conqué­rant la Gaule. C’est ce qu’ont fait les Euro­péens bien plus tard en décou­vrant l’Amérique.

(Fin de l’ex­trait)

*


*

Dif­fi­cile, à la lec­ture de tout cela, de ne pas se dire comme Simone Weil : « Si seule­ment j’avais la machine à par­cou­rir le temps, ce n’est pas vers l’avenir que je la tour­ne­rais, c’est vers le pas­sé. Et je ne m’arrêterais même pas aux Grecs ; j’irais au moins jusqu’à l’époque égéo-cré­toise. Mais cette seule pen­sée me fait l’effet que fait un mirage à un homme per­du dans le désert. Cela me fait soif. Il vaut mieux ne pas y pen­ser, puisqu’on est enfer­mé dans cette minus­cule pla­nète et qu’elle ne rede­vien­dra grande, féconde et variée, comme elle le fut autre­fois, que long­temps après nous — si jamais elle le redevient. »

***

Cela dit, Sté­phane Durand for­mule ici, avec d’un côté les chas­seurs-cueilleurs et de l’autre les agri­cul­teurs (les civi­li­sés), une vision très dicho­to­mique, qui ne cor­res­pond pas exac­te­ment à la réa­li­té, plus nuan­cée, mais qui a le mérite, comme toutes les cari­ca­tures, de faire res­sor­tir les traits les plus carac­té­ris­tiques des dif­fé­rents types de cultures humaines qui ont exis­té, et qui existent encore. Il s’a­git d’un sujet à creu­ser plus en pro­fon­deur, car c’est en exa­mi­nant leurs dif­fé­rentes carac­té­ris­tiques (pra­tiques et croyances, qui sont liées) que l’on peut com­prendre ce qui fait qu’une socié­té humaine est sou­te­nable et ce qui fait qu’elle ne l’est pas. Mani­fes­te­ment, ce que l’on asso­cie habi­tuel­le­ment à la civi­li­sa­tion cor­res­pond à un type de socié­té humaine fon­da­men­ta­le­ment insou­te­nable. Et une des croyances dont découle son carac­tère insou­te­nable, qui l’a­nime, semble-t-il, depuis déjà plu­sieurs mil­lé­naires, cor­res­pond à ce que Der­rick Jen­sen nomme le supré­ma­cisme humain, et dont témoignent les cita­tions de Buf­fon exhu­mées par Sté­phane Durand, aux­quelles on pour­rait en rajou­ter plu­sieurs, bien anté­rieures, comme celle-ci, d’A­ris­tote (trois siècles avant notre ère) :

« Les plantes existent pour les ani­maux, et les autres ani­maux pour l’homme, les ani­maux domes­tiques pour son usage et sa nour­ri­ture, les ani­maux sau­vages, sinon tous du moins la plu­part, pour sa nour­ri­ture et d’autres secours puisqu’il en tire vête­ments et autres ins­tru­ments. Si donc la nature ne fait rien d’inachevé ni rien en vain, il est néces­saire que ce soit pour les hommes que la nature ait fait tout cela. C’est pour­quoi, en un sens, l’art de la guerre est un art natu­rel d’acquisition (car l’art de la chasse est une par­tie de cet art) auquel nous devons avoir recours contre les bêtes et les hommes qui sont nés pour être com­man­dés mais n’y consentent pas : cette guerre-là est juste par nature. »

Et cette autre, de Cicé­ron (un siècle avant notre ère) :

« Ce que la nature a fait de plus impé­tueux, la mer et les vents, nous seuls avons la facul­té de les domp­ter, pos­sé­dant l’art de la navi­ga­tion ; aus­si pro­fi­tons-nous et jouis­sons-nous de beau­coup de choses qu’offre la mer. Nous sommes éga­le­ment les maîtres abso­lus de celles que pré­sente la Terre. Nous jouis­sons des plaines, nous jouis­sons des mon­tagnes ; c’est à nous que sont les rivières, à nous les lacs ; c’est nous qui semons les blés, nous qui plan­tons les arbres ; c’est nous qui condui­sons l’eau dans les terres pour leur don­ner la fécon­di­té : nous arrê­tons les fleuves, nous les gui­dons, nous les détour­nons ; nos mains enfin essaient, pour ain­si dire, de faire dans la nature une nature nou­velle. »

Et cet extrait de la Genèse :

« Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, mul­ti­pliez, rem­plis­sez la terre, et l’assujettissez ; et domi­nez sur les pois­sons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout ani­mal qui se meut sur la terre. »

Et celle-ci, for­mu­lée près de deux mil­lé­naires plus tard, en 1820, par l’influent phi­lo­sophe fran­çais Saint-Simon :

« L’objet de l’industrie est l’exploitation du globe, c’est-à-dire l’appropriation de ses pro­duits aux besoins de l’homme, et comme, en accom­plis­sant cette tâche, elle modi­fie le globe, le trans­forme, change gra­duel­le­ment les condi­tions de son exis­tence, il en résulte que par elle, l’homme par­ti­cipe, en dehors de lui-même en quelque sorte, aux mani­fes­ta­tions suc­ces­sives de la divi­ni­té, et conti­nue ain­si l’œuvre de la créa­tion. »

Le supré­ma­cisme humain consiste, on le voit, à consi­dé­rer l’être humain comme une créa­ture sépa­rée de et supé­rieure au reste de la créa­tion, qui aurait été pla­cé là pour la ser­vir, et dont elle consti­tue­rait le pinacle. Une telle croyance contraste for­te­ment avec celle que par­tagent de nom­breux peuples non-civi­li­sés, sug­gé­rée par Sté­phane Durand dans un pas­sage de son livre rap­por­tant les pro­pos mépri­sants du prêtre teu­to­nique Nico­las de Jeroschin :

« Au Moyen Âge, les der­niers lam­beaux de la grande forêt her­cy­nienne se trouvent encore plus à l’est, aux confins de la Ger­ma­nie et de la Rus­sie. C’est la “grosse Wild­nis” des Alle­mands, 50 000 à 60 000 kilo­mètres car­rés d’une immense zone sau­vage qui sert de fron­tière végé­tale entre les chré­tiens, à l’ouest, et les païens, à l’est. Dans sa Chro­nique de Prusse écrite en 1331–1341, Nico­las de Jero­schin regrette que l’ignorance du véri­table Dieu pousse ces païens “à ado­rer sot­te­ment chaque créa­ture comme un dieu : le ton­nerre, le soleil, les étoiles et la lune, les oiseaux, les ani­maux et même les cra­pauds étaient des dieux pour eux. Selon leurs croyances, les champs, les rivières et les forêts étaient aus­si sacrés”. »

Bien évi­dem­ment, de telles croyances n’a­vaient rien de sottes, et étaient au contraire bien plus saines et sen­sées que celles des civi­li­sés. C’est pour­quoi l’é­co­lo­gie radi­cale se com­pose de cou­rants bio­cen­tristes ou éco­cen­tristes qui s’ef­forcent de pro­mou­voir des croyances res­pec­tueuses du monde natu­rel, comme l’é­thique de la terre éco­cen­trée d’Al­do Leo­pold, qu’il for­mule dans son Alma­nach d’un com­té des sables (1949) :

« En bref, une éthique de la terre fait pas­ser l’Homo sapiens du rôle de conqué­rant de la com­mu­nau­té-terre à celui de membre et citoyen par­mi d’autres de cette com­mu­nau­té. Elle implique le res­pect des autres membres, et aus­si le res­pect de la com­mu­nau­té en tant que telle. »

***

Sté­phane Durand nous offre ici un livre impor­tant pour plu­sieurs rai­sons, et notam­ment parce qu’il nous rap­pelle ce que cette pla­nète a été et ce qu’elle pour­rait rede­ve­nir si nous par­ve­nions à déman­te­ler la civi­li­sa­tion (indus­trielle), à inver­ser ses dyna­miques mor­ti­fères, ou si elle s’effondrait — du moins, avant de pré­ci­pi­ter trop de points de non-retour. Et parce qu’il nous rap­pelle aus­si que les des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales en cours, ain­si que l’état cala­mi­teux de nos (ou de la) socié­tés humaines, ne sont pas des fata­li­tés, pas les résul­tats iné­luc­tables de quelque nature humaine, mais bien ceux de choix cultu­rels qu’il est pos­sible de défaire — choix que cer­taines cultures humaines exis­tantes n’ont jamais fait, et que d’autres ont rejetés.

Nico­las Casaux

 

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  1. Je com­prends votre volon­té de mon­trer que ce n’est pas dans la nature humaine d’être supré­ma­ciste humain puisque cer­tain n’ont pas fait ce choix. Pour autant, consi­dé­rant que la pola­ri­té nature/culture est réduc­trice, ne pou­vons nous pas consi­dé­rer que l’hu­main ten­dra vers cela fata­le­ment. Je m’ex­plique. Tel qu’une entre­prise avec de fortes exter­na­li­tés gagne­ra des parts de mar­ché sur une entre­prise res­pec­tueuse, ne peut-on pas consi­dé­rer qu’un sys­tème humain capi­ta­li­sant sur l’ac­cu­mu­la­tion d’éner­gie faite par la nature, et ce même en la détrui­sant, pren­dra l’as­cen­dant sur les sys­tème humains res­pec­tueux des rela­tions du vivant (et accep­tant les lois de la nature) ?
    Com­ment ces petites enti­tés res­pec­tueuses peuvent se pro­té­ger de ces grosses enti­tés qui veulent tout contrôler/s’accaparer ?

    Cette ques­tion n’est pas rhé­to­rique, je me la pose vrai­ment car ayant fait le choix d’un ensau­va­ge­ment et devant doré­na­vant déso­béir aux normes et lois de la civi­li­sa­tion, je me sens faible face à tant de pou­voir coer­ci­tif en face de moi.
    Bien sur je conti­nue­rai à mili­ter contre elle mais en atten­dant qu’elle finisse de s’é­crou­ler sur elle même, elle reste un adver­saire puissant.

    Aus­si, est-ce que ces petits sys­tèmes humains res­pec­tueux ont une chance de redo­rer le bla­son de l’hu­ma­ni­té ? (par­don pour l’ex­pres­sion guerrière) 

    Avez-vous des remarques, ouver­tures, cri­tiques concer­nant cette inter­ro­ga­tion ? Est-ce que votre livre y répond en parti ?

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Le 3 février 2017, le corps du biologiste et vidéaste écologiste Rob Stewart a été retrouvé au fond de la mer, au large de la Floride, où il était allé plonger, après 72 heures de recherches intensives par bateaux, drones et hélicoptères. Parce que son travail importe énormément, bien que nous ne partagions pas certaines de ses considérations et préconisations, nous republions ici ses deux premiers films, en VO sous-titrées, en attendant et en espérant que le troisième soit finalisé et diffusé.
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Rendre l’écologie « fun et sexy », ou comment la frivolité nuit à la résistance (par Derrick Jensen)

En guise d’introduction, il me faut préciser : j’aime m’amuser, et j’aime le sexe. Mais je suis écœuré d’entendre que nous devons rendre l’écologie fun et sexy. Cette idée malavisée, irrespectueuse envers les victimes humaines et non-humaines de cette culture, est une énorme distraction qui nous fait perdre du temps et de l’énergie que nous n’avons pas, et qui atrophie les chances infimes qu’il nous reste de mettre en place la résistance concrète et nécessaire pour entraver la civilisation industrielle dans sa destruction de la planète.