Le texte qui suit est un extrait du chapitre « La grande régres­sion » du livre 20 000 ans ou la grande histoire de la nature écrit par Stéphane Durand (publié en octobre 2018 aux éditions Actes Sud) :


La fin de l’abon­dance, le temps de la pénu­rie

En traver­sant les forêts, en descen­dant les rivières, en sillon­nant les mers, nous avons décou­vert une France merveilleu­se­ment vivante, riche et variée. Après l’aus­tère âge de glace vient le temps de la surabon­dance. Partout dans le pays, ça grouille, ça fouille et ça gazouille ; des milliers d’es­pèces diffé­rentes chantent, sifflent, pépient, stri­dulent, brament, mugissent et hurlent chaque nuit à la lune. Le fond des rivières est pavé de moules tandis qu’elles char­rient vers la mer des milliers de troncs d’arbres et que des armées de pois­sons migra­teurs remontent le courant. Les plages sont bondées d’oi­seaux et de phoques, pire qu’un 15 août et, à quelques enca­blures au large, baleines, marsouins et dauphins assurent le spec­tacle. Juste sous la surface, d’énormes requins, thons et espa­dons sonnent la charge et foncent dans les fleuves argen­tés d’in­nom­brables sardines et autres harengs. Et partout des êtres tordus par l’âge, rabou­gris ou géants. On n’in­siste pas assez sur le rôle capi­tal que jouent les grands et les vieux indi­vi­dus dans les écosys­tèmes, arbres ou baleines. Leur impact sur la circu­la­tion des nutri­ments est sans compa­rai­son ; ils les concentrent et en accé­lèrent les cycles de manière dispro­por­tion­née. C’est proba­ble­ment leur rôle le plus impor­tant, bien plus que celui de régu­ler les proies comme on l’en­tend dire des grands préda­teurs. La France sauvage, c’est donc une véri­table cour des miracles où, dans une abon­dance inima­gi­nable, des vieux sans âge côtoient des éphé­mères, où des mal formés fréquentent des mélan­gés et où tous font la diver­sité et la richesse des cycles de vie et la rési­lience des écosys­tèmes.

Mais ainsi que tous les mythes le racontent, après l’âge d’or survient toujours l’âge des ténèbres. Et voilà en effet qu’il y a 8 000 ans envi­ron surgissent quelque part sur les côtes provençales l’éle­veur et le culti­va­teur. On connaît la suite de l’his­toire : elle est docu­men­tée par ceux-là mêmes qui se glori­fient d’être les Plus Grands Pertur­ba­teurs de Tous les Temps. La nature aime les pertur­ba­tions, c’est peu de le dire, on l’a vu. Elles lui sont même consub­stan­tielles. Mais ces deux-là vont chan­ger radi­ca­le­ment l’échelle et le rythme des pertur­ba­tions : de créa­trices, elles deviennent destruc­trices. Trop vastes et bien trop rapides : la nature ne peut plus suivre. Elle s’ap­pau­vrit à l’ex­trême.

Voici venu le temps de la Grande Simpli­fi­ca­tion.

Élégie pour la forêt

À peine débarqués sur les côtes provençales, les premiers éleveurs et culti­va­teurs coupent et brûlent l’an­tique forêt de chênes pubes­cents pour ouvrir des clai­rières. Ironie du sort : c’est préci­sé­ment là où la forêt a résisté avec succès durant les 80 000 ans de l’âge de glace qu’elle est attaquée et réduite à néant en quelques siècles seule­ment. Le sol est mis à nu, grillé par le soleil, piétiné et pulvé­risé par les sabots des trou­peaux, emporté par les pluies. Il s’ac­cu­mule dans les vallées puis dévale vers la Médi­ter­ra­née. Les collines sont déca­pées, rabo­tées jusqu’à l’os. Le sol disparu, seules parviennent alors à pous­ser les plantes adap­tées aux falaises envi­ron­nantes, chênes verts, pins d’Alep, gené­vrier, thym et roma­rin, ciste et lentisque qui descendent de leurs escar­pe­ments pour former une « falaise hori­zon­tale » et conqué­rir les espaces lais­sés vacants par la dispa­ri­tion de la chênaie pubes­cente. Cette nouvelle commu­nauté végé­tale consti­tue cette garrigue si odorante qui fait les délices des touristes d’aujourd’­hui et la fierté de la région. En réalité, le Ventoux de Pétrarque et la Sainte-Victoire de Cézanne ne sont plus depuis long­temps que des sque­lettes. Le chêne vert supplante défi­ni­ti­ve­ment le chêne pubes­cent car il résiste mieux au feu, rejette faci­le­ment depuis sa souche et ne craint pas la dent des trou­peaux. Quand les Romains arrivent, l’af­faire est pliée depuis long­temps. S’ils émigrent sur les côtes provençales, et avant eux les Grecs, et encore avant eux les Phéni­ciens, c’est qu’il est arrivé chez eux la même chose que chez nous : une catas­trophe envi­ron­ne­men­tale de grande ampleur qui a fait suite aux défri­che­ments géné­ra­li­sés du monde médi­ter­ra­néen. Dans l’An­tiquité grecque, la majo­rité des îles avait perdu leur couvert fores­tier, donc leur sol, donc l’eau de leurs sources. D’un para­dis, les hommes avaient fait un désert, déjà. Ce pour quoi ils s’exi­lèrent et tentèrent leur chance vers la Sicile, la Libye puis la Gaule et l’Ibé­rie, inau­gu­rant ainsi la première conquête de l’Ouest.

Quelque part en Grèce.

Des côtes médi­ter­ra­néennes, la vague de défo­res­ta­tion progresse vers l’in­té­rieur des terres, remonte les fleuves et rivières, grimpe les montagnes et plus rien ne l’ar­rê­tera avant le début du XIXe siècle où la forêt française atteint son niveau le plus bas, envi­ron 9 millions d’hec­tares seule­ment. Cette défo­res­ta­tion systé­ma­tique ralen­tira parfois, notam­ment lors de l’ef­fon­dre­ment de l’Em­pire romain, des inva­sions barbares, des épidé­mies, de la guerre de Cent Ans et autres joyeu­se­tés mais ne s’ar­rê­tera jamais… Les premiers animaux à dispa­raître sont les chevaux sauvages, déjà peu nombreux, et les aurochs qui sont absor­bés par la masse crois­sante des bœufs domes­tiques. Parce que les premières vaches domes­tiques venues d’Orient mesu­raient à peine un mètre au garrot, les premiers éleveurs favo­ri­saient les croi­se­ments avec les aurochs sauvages afin d’ob­te­nir du bétail de plus grande taille. C’est pourquoi certaines varié­tés de vaches euro­péennes possèdent encore aujourd’­hui quelques gènes d’au­rochs. L’aire de répar­ti­tion des grands oiseaux et herbi­vores se contracte. Chamois et bouque­tin se réfu­gient vite dans les falaises puis dans les hautes montagnes, donnant l’im­pres­sion d’être des animaux exclu­si­ve­ment rupestres.

Les bergers prennent très vite l’ha­bi­tude de conduire leurs trou­peaux dans les prai­ries d’al­ti­tude qu’ils élar­gissent en repous­sant vers le bas à coups de hache et de brûlis la limite supé­rieure de la forêt. Alors que les arbres, et notam­ment les sapins, peuvent pous­ser jusqu’à 2 400 voire 2 600 mètres d’al­ti­tude, ils n’at­teignent plus que rare­ment 2 000 voire 1 500 mètres. Le plateau de Taille­fer situé entre 2 100 et 2 400 mètres dans le massif de Belle­donne, non loin des Écrins, était couvert d’une forêt ouverte de bouleaux et de pins. Depuis 2 000 ans, il n’y a quasi­ment plus un arbre. Lorme, le frêne, le tilleul et le sapin ne résistent pas long­temps. Un arbre va profi­ter de l’es­pace ainsi libéré : le hêtre. Il pousse vite, est indi­geste et apte à reje­ter de sa souche. Ce n’est qu’à partir de 2 000 ans avant notre ère qu’il s’étend large­ment à travers les montagnes puis descen­dra progres­si­ve­ment dans les plaines de la moitié nord du pays. Le couvert fores­tier est offi­ciel­le­ment reconnu comme déplo­rable dans les Pyré­nées en 1669, 1778 sur le Ventoux, 1819 dans les Alpes du Sud. Lorsque l’abbé de Morte­sagne parcourt le Massif central en 1780, il raconte que les paysans n’ont plus que de la bouse mêlée de paille pour se chauf­fer. C’est qu’il n’y a plus un seul arbre en Auvergne, hormis ceux qui parviennent à pous­ser dans les endroits les plus escar­pés (à l’exemple des gené­vriers de Phéni­cie âgés de 1 500 ans accro­chés aux falaises des gorges de l’Ar­dèche). Résul­tat : des records d’éro­sion. Le sol n’étant plus protégé ni retenu par les arbres et leurs racines, ce sont entre 150 et 190 tonnes de terre par hectare qui sont empor­tées chaque année par les pluies, soit 11 à 15 milli­mètres par an. Ces énormes quan­ti­tés de sédi­ments char­riées vers la Médi­ter­ra­née contri­buèrent à étendre la Camargue vers le sud et à empê­cher la mer d’en­va­hir les marais.

L’ago­nie des rivières

Les rivières de France, autre­fois si cris­tal­lines, deviennent brunes et engor­gées de limons auxquels s’ajoutent bien­tôt les pollu­tions émises par les villes qui s’ins­tallent le long des cours d’eau. Vers l’an 1300, un moine alsa­cien note qu’il y a cent ans, « torrents et rivières n’étaient pas aussi larges que main­te­nant parce que les racines des arbres dans les montagnes conser­vaient pour un temps l’eau de la fonte des neiges et l’hu­mi­dité des nuages ». En quelques années, il observe que la rapide défo­res­ta­tion des Vosges cause des écou­le­ments plus rapides et dange­reux. Au début du XVe siècle, les Pari­siens rejettent tant de déchets dans la Seine qu’elle est, chaque été, consi­dé­rée comme « infec­tée et corrom­pue ».

En remplaçant l’an­tique roue hori­zon­tale par une roue verti­cale, le Moyen Âge fait la révo­lu­tion tech­no­lo­gique du moulin à eau. Dès lors, en construi­sant des barrages, les meuniers peuvent tirer parti du plus petit cours d’eau. En quelques décen­nies, les rivières de France se couvrent de moulins et de barrages autre­ment plus diffi­ciles à fran­chir par les pois­sons migra­teurs que les modestes construc­tions des castors. Sur la Vienne, on compte bien­tôt vingt moulins par kilo­mètre de rivière. La satu­ra­tion est atteinte au XVIIIe siècle : il n’y a plus assez de déni­velé pour construire de nouveaux moulins. Les rivières rapides et chan­tantes sont deve­nues des succes­sions d’étangs tranquilles et boueux, chauds et mal oxygé­nés.

Là où les moulins se multi­plient, les moules et les saumons reculent Les succes­sions de barrages noient les peuple­ments de moules sous la vase et rendent les frayères les plus loin­taines défi­ni­ti­ve­ment inac­ces­sibles aux pois­sons (Vosges, Morvan, Massif central). Chaque meunier devient pêcheur. Sur certains cours d’eau, les popu­la­tions de saumons baissent de 75 % dès la fin du Moyen Âge, de 95 % à la fin du XVIIIe siècle et de 99,9 % en 1900. Sur la Sienne, à Mont­cha­ton (Coten­tin), on captu­rait 300 à 350 saumons par an au XIVe siècle et seule­ment 3 ou 4 un siècle plus tard. Le dernier saumon du village est celui qui orne son blason. Le grand migra­teur dispa­raît de l’en­semble des rivières normandes au cours du XVe siècle, à tel point que les Pari­siens importent sans tarder d’Écosse et d’Ir­lande des barriques de saumon salé. Au XIXe siècle, les dernières frayères de saumons du bassin de la Seine se trouvent dans quelques affluents de l’es­tuaire (ainsi qu’aux embou­chures de l’Eure, de l’An­delle et de l’Epte) ou alors beau­coup plus en amont, sur la Cure. Le barrage des Settons (19 mètres de haut) élevé en 1858 bloque défi­ni­ti­ve­ment la migra­tion vers l’amont des saumons et des aloses et celui de Poses bâti en 1885 parachève le proces­sus. Au début du XXe siècle, on ne pêchait plus dans la Seine que quelques dizaines de kilos de saumons (et 20 aloses seule­ment en 1897 !) alors qu’on en pêchait encore 57 tonnes dans la Loire.

Mais le premier pois­son à dispa­raître de nos rivières, le plus grand, le plus gros, le plus lent à atteindre la matu­rité sexuelle et donc le plus fragile, est l’es­tur­geon. Mets de choix, il est inten­sé­ment recher­ché dès la préhis­toire. Les Romains l’ap­pré­ciaient folle­ment et il devient dès le Moyen Âge exclu­si­ve­ment réservé aux rois, témoi­gnant ainsi de sa raré­fac­tion fulgu­rante. Les plus grands chefs riva­lisent imagi­na­tion pour propo­ser des recettes à base de viande de veau ressem­blant à s’y méprendre à de l’es­tur­geon. Dès lors, chaque prise devient excep­tion­nelle et est abon­dam­ment commen­tée : le géant de 5,40 mètres pêché dans la Loire à Montar­gis est aussi­tôt présenté à François Ier ; un autre est capturé quelques années plus tard à Amiens dans la Somme. Seule­ment quatre estur­geons sont pêchés près de Paris entre 1758 et 1800. Le dernier estur­geon de la Loire est proba­ble­ment pêché en 1904 à Saint-Firmin-sur-Loire : il mesu­rait 2,56 mètres et pesait 88 kilos, un juvé­nile.

Eutro­phi­sa­tion, pollu­tion, turbi­dité, moulins et surpêche : il n’en faut pas plus pour que les rivières changent radi­ca­le­ment d’as­pect et que les popu­la­tions de grands migra­teurs s’ef­fondrent en peu de temps et ce, des siècles avant la révo­lu­tion indus­trielle. […]

Les bancs de thons rouges s’ame­nuisent et les dernières madragues ferment l’une après l’autre au cours du XXe siècle.

Les chaluts sont inven­tés au XIVe siècle, peut-être même avant. Ils permettent de captu­rer d’un coup de grandes quan­ti­tés de petits pois­sons et de coquillages.

De l’im­mense banc d’huîtres plates s’éten­dant de la mer du Nord au golfe de Gascogne, il ne reste pratique­ment plus rien au XIXe siècle. La baie du Mont-Saint-Michel qui en était le plus impor­tant gise­ment ne four­nit plus une seule huître dès le dernier tiers du XIXe siècle. Le chalu­tage de fond, l’eu­tro­phi­sa­tion des eaux côtières et la surpêche détruisent les herbiers sous-marins de zostères et de posi­do­nies. Selon les régions, 30 à 70 % d’entre eux ont disparu. Il ne reste plus que quatre récifs à posi­do­nies en Médi­ter­ra­née française : baie de Port-Cros, baie du Brusc, île Sainte-Margue­rite et San Fiurenzu, en Corse. Le dernier en date à avoir disparu est celui de Bandol, ense­veli récem­ment sous le terre-plein d’un super­mar­ché. Les fabu­leux peuple­ments de corail rouge ont eux aussi disparu. Il s’en pêchait des dizaines de tonnes chaque année au XVIIIe siècle.

Au prétexte qu’ils étaient d’in­sup­por­tables concur­rents, les pêcheurs élimi­nèrent les trois espèces de phoques, dispa­rues de nos côtes au cours du XXe siècle : le phoque gris, le phoque veau-marin et le phoque moine. Si les popu­la­tions des deux premiers se recons­ti­tuent lente­ment au niveau euro­péen, celles du troi­sième, en Médi­ter­ra­née, sont toujours en danger critique d’ex­tinc­tion. […]

Le livre de Stéphane Durand dont ce texte est tiré

Malgré la fasci­na­tion que les baleines exerçaient sur les hommes, les pêcheurs ne les en ont pas moins pour­sui­vies jusqu’à la dernière et l’his­toire de leur déclin est bien docu­men­tée. La chasse est orga­ni­sée dès le IXe siècle au Pays basque, et de façon plus oppor­tu­niste ailleurs. Sous l’im­pul­sion des enva­his­seurs vikings, des socié­tés de chas­seurs de baleines se créent en Norman­die, les wall­mann. Leurs cibles ? Les marsouins, les dauphins, les globi­cé­phales mais surtout les baleines grises et les baleines franches, juste­ment surnom­mées « baleines des Basques » Les baleines grises, les plus côtières puisqu’elles aiment fréquen­ter les lagunes calmes, sont les premières à être élimi­nées. Elles dispa­raissent si tôt dans l’his­toire qu’on a très peu de traces de leur présence sur les côtes euro­péennes. Tout est bon dans la baleine : sa graisse pour les cierges des monas­tères, sa viande bien sûr, qui alimente les bouche­ries, ses fanons. À Rouen, le travail des os est une spécia­lité proté­gée en 1403 par l’or­don­nance royale de Charles II. À la bataille de Bouvines, en 1214, le comte de Boulogne arbore sur son casque un panache de fanons de baleines. L’apo­gée de la chasse à la baleine sur nos côtes se situe au Moyen Âge. À partir du XIIIe siècle, les popu­la­tions déclinent et les obser­va­tions de baleines se raré­fient au point de faire sensa­tion et d’en­trer dans les annales. En février 1854, une femelle accom­pa­gnée de son petit sont aperçus devant le port de Biar­ritz. Aussi­tôt pris en chasse, le balei­neau est capturé et tués. La mère parvient à s’échap­per. C’était l’une des toutes dernières à s’aven­tu­rer ainsi au plus près de nos côtes.

Safa­ris bretons

La vie marine était d’une abon­dance propre­ment incon­ce­vable et impos­sible à chif­frer. Et pour­tant, l’homme a réussi à captu­rer l’in­fini dans ses filets et à vider la mer. Les justi­fi­ca­tions sont nombreuses et légi­times [sic]. Mais quelle est la raison d’être de la destruc­tion d’ani­maux aussi inno­cents et « inutiles » [re-sic] que des oiseaux de mer ? Aucune, si ce n’est le pur plai­sir du coup de feu et l’or­gueil du trophée. Dès l’ou­ver­ture en 1863 de la ligne ferro­viaire desser­vant Saint-Brieuc, les Chemins de fer de l’Ouest vantent auprès des bour­geois de Paris les safa­ris bretons, la chasse « aux calcu­lots, ces perroquets de mer se terrant comme des lapins », ainsi qu’on surnom­mait alors les maca­reux moines. Pour des cita­dins en mal d’aven­ture, la Bretagne de l’époque appa­raît folle­ment exotique. Embarquant avec force cartouches à Perros-Guirec vers l’ar­chi­pel des Sept-îles, les chas­seurs tirent depuis le pont du bateau direc­te­ment dans les colo­nies en pleine période de nidi­fi­ca­tion. Ils ne se donnent que rare­ment la peine de ramas­ser les cadavres qu’ils jettent en tas sur la plage dès leur arri­vée. Le lieu­te­nant Hémery, orni­tho­logue amateur, écrit en juin 1911 au direc­teur du Muséum de Nantes : « L’île offre l’as­pect d’un véri­table champ de carnage ; au bord des trous où pullu­laient des mouches de cadavres, une odeur infecte. Par place, des centaines de douilles vides en tas sur le sol comme les étuis d’une mitrailleuse après un combat. Nous extra­yons des trous des pous­sins morts, des œufs aban­don­nés et pour­ris […]. Nous appre­nons alors par nos mate­lots que huit jours avant, deux ou trois indi­vi­dus sont venus de Paris et se sont fait débarquer dans l’île avec une caisse de 60 kilos de cartouches. Ils n’ont quitté l’île qu’a­près avoir tout brûlé sur ces inof­fen­sifs oiseaux, tués au moment où ils venaient au nid appor­ter la nour­ri­ture à leurs petits. Les cadavres des victimes (près de trois cents, nous a-t-on dit) ont été rame­nés à Perros, et là, jetés sur la grève. Ces messieurs les chas­seurs (!), fiers de leur tableau, n’en ont emporté qu’un ou deux exem­plaires. Il paraît que ces vandales répètent presque tous les ans ces inutiles et stupides massacres. On peut esti­mer, dans ces condi­tions, que la colo­nie de maca­reux de l’île Rouzic aura, dans trois ou quatre ans, complè­te­ment aban­donné ces parages. » Et effec­ti­ve­ment : la prin­ci­pale colo­nie française de maca­reux passe de 15 000 couples en 1900 à seule­ment 400 en 1912, date à laquelle la Ligue pour la protec­tion des oiseaux parvient à créer la réserve natu­relle, proté­geant ainsi les derniers calcu­lots. Un peu plus au nord, Maupas­sant raconte une scène semblable sous les falaises d’Étre­tat : « Les oiseaux, pris de peur, s’élancent un à un, dans le vide, préci­pi­tés jusqu’au ras de la vague ; puis, les ailes battant à coups rapides, ils filent, filent et gagnent le large, quand une grêle de plombs ne les jette pas à l’eau. Pendant une heure on les mitraille ainsi, les forçant à déguer­pir l’un après l’autre ; et quelque­fois les femelles au nid, achar­nées à couver, ne s’en vont point, et reçoivent coup sur coup les décharges qui font jaillir sur la roche blanche des gout­te­lettes de sang rose, tandis que la bête expire sans avoir quitté ses œufs. » Il s’agit cette fois des guille­mots mais le geste est iden­tique et le résul­tat tout aussi déso­lant.

Les porte-plumes

À la Belle Époque, plumes d’ai­grettes et de hérons, têtes de chouettes hulottes ou effraie, coli­bris, rouge-gorge, hiron­delles, mésanges, roite­lets, nids de char­don­ne­rets avec toute la famille y compris les œufs ornent les chapeaux et les parures des élégantes. Les plus recher­chés sont les incroyables para­di­siers en prove­nance de la loin­taine Papoua­sie mais égale­ment les oiseaux de mer des côtes françaises, sternes et mouettes, dont les ailes d’un blanc imma­culé rehaussent merveilleu­se­ment les plus banales toilettes. Cette indus­trie occupe près de 70 000 ouvriers plumas­siers rien qu’à Paris et la compé­ti­tion fait rage avec l’An­gle­terre. La chasse n’a plus rien de spor­tif. C’est de la bouche­rie. Les chas­seurs capturent les oiseaux au nid, leur « coupent les ailes direc­te­ment et jettent leurs victimes vivantes à la mer, luttant avec leurs seules pattes et leur tête jusqu’à ce que la mort les apaise ». En 1908, on estime à 300 millions le nombre d’oi­seaux ainsi sacri­fiés dans le monde chaque année à la mode fémi­nine, dont 40 000 sternes. Quelle étrange habi­tude, s’étonne un commen­ta­teur de l’époque, que « de porter un char­nier sur la tête et de placer son visage dans le cadre d’un cime­tière »…

« La Nature brute est hideuse et mourante »

« Dessé­chons ces marais, animons ces eaux mortes en les faisant couler, formons-en des ruis­seaux, des canaux ; mettons le feu à ces vieilles forêts déjà à demi consom­mées ; ache­vons de détruire avec le fer ce que le feu n’aura pu consu­mer : bien­tôt au lieu du jonc, du nénu­phar, dont le crapaud compo­sait son venin, nous verrons paraître la renon­cule, le trèfle, les herbes douces et salu­taires ; des trou­peaux d’ani­maux bondis­sants foule­ront cette terre jadis impra­ti­cable ; ils se multi­plie­ront pour se multi­plier encore : servons-nous de ces nouveaux aides pour ache­ver notre ouvrage ; que le bœuf soumis au joug emploie ses forces et le poids de sa masse à sillon­ner la terre, qu’elle rajeu­nisse par la culture ; une Nature nouvelle va sortir de nos mains. » Ces lignes sont-elles tirées de la Bible qui propulse l’homme maître et posses­seur de la nature ? Qui parle ainsi ? C’est Buffon, le pape de l’his­toire natu­relle en France au XVIIIe siècle. Buffon qui pense que seul l’homme peut rendre la nature « agréable et vivante », qu’il en est d’ailleurs « le prin­ci­pal orne­ment, la produc­tion la plus noble ; en se multi­pliant il en multi­plie le germe le plus précieux ».

« Qu’elle est belle, cette Nature culti­vée ! » Buffon ne fait qu’an­non­cer le programme suivi à la lettre depuis le début du Néoli­thique et qui se pour­suit jusqu’à nos jours. La nature ne vaut que si elle est maîtri­sée, contrô­lée, conte­nue dans un cadre étroit et précis. Tout est dit. L’aca­dé­mi­cien a le mérite d’être clair : « Les espèces nuisibles [doivent être] réduites, confi­nées, relé­guées ; les torrents conte­nus ; les fleuves diri­gés, resser­rés ; la mer même soumise ; les déserts deve­nus des cités habi­tées par un peuple immense ; des routes ouvertes et fréquen­tées, des commu­ni­ca­tions établies partout comme autant de témoins de la force et de l’union de la société : mille autres monu­ments de puis­sance et de gloire démontrent assez que l’homme, maître du domaine de la terre, en a changé, renou­velé la surface entière. »

Magni­fique, n’est-ce pas ?!

L’ob­ses­sion d’une nature propre et bien rangée

Les zones humides sont les premières victimes de cette œuvre de salu­brité publique. Dans de très nombreuses régions de France, des sols bas et argi­leux empêchent depuis l’Ho­lo­cène le bon écou­le­ment des eaux super­fi­cielles et créent des maré­cages plus ou moins perma­nents. Un bon tiers du pays est ainsi couvert de marais. Le palu­disme est endé­mique partout mais les popu­la­tions humaines semblent s’en accom­mo­der jusqu’à la Renais­sance. Les grosses épidé­mies n’ap­pa­raissent qu’a­vec les guerres de reli­gion, lorsque les popu­la­tions se pressent derrière de hautes murailles cernées de fossés aux eaux stag­nantes, le para­dis des mous­tiques anophèles, les vecteurs du fameux para­site. D’au­tant plus que, de Caen à Stras­bourg, d’Arles à Lille, de Bordeaux à Paris, les plus grandes villes s’ins­tallent juste­ment dans les maré­cages des basses vallées. Les zones humides deviennent des espaces à valo­ri­ser à plus d’un titre : exten­sion des cités et des zones culti­vées (le maré­cage devient maraî­chage), lutte contre les fièvres palu­déennes. Les justi­fi­ca­tions sani­taires rejoignent les inté­rêts écono­miques : tout concourt à vouloir réduire ces cloaques immenses aux vapeurs pesti­len­tielles. L’as­sè­che­ment des marais devient une prio­rité natio­nale dès la fin du XVIe siècle. Ironie du sort : c’est lors des grands travaux de drai­nage qui multi­plièrent les mares d’eau crou­pis­santes où les mous­tiques pullu­laient qu’eurent lieu les plus grandes épidé­mies de palu­disme : la construc­tion du château de Versailles au XVIIe siècle, l’as­sè­che­ment de la plaine langue­do­cienne au XVIIIe siècle, les grands travaux hauss­man­niens et le creu­se­ment du canal Saint-Martin de Paris au XIXe siècle, le drai­nage des Landes pour la construc­tion de la voie ferrée ralliant Bayonne, etc. Aujourd’­hui, les zones humides sont passées d’en­vi­ron, 30 % du terri­toire français à moins de 5 %.

Le retour de la forêt…

Au début du XIXe siècle, la forêt française est à son point le plus bas, envi­ron 9 millions d’hec­tares. Des dépar­te­ments entiers n’ont quasi­ment plus de forêts et subissent une érosion géné­ra­li­sée de leurs sols qui rend de vastes surfaces impropres aux cultures. Un comble ! La France connaît donc une véri­table crise fores­tière mais les années 1830 voient le début de la reconquête de la forêt. Pertes démo­gra­phiques dans les campagnes dues aux guerres napo­léo­niennes, exode rural, révo­lu­tion indus­trielle qui délaisse le bois pour le métal et le char­bon, inten­si­fi­ca­tion agri­cole néces­si­tant moins de surface pour un rende­ment accru, boise­ment arti­fi­ciel des zones humides : de nombreux facteurs contri­buent à étendre à nouveau la forêt. Le Second Empire promeut une véri­table poli­tique natio­nale de reboi­se­ment du pays tout entier. Sous l’im­pul­sion de Napo­léon III qui visite le Pays basque, près d’un million d’hec­tares de marais et de dunes des Landes dispa­raissent sous les pins noirs. Même chose en Sologne. Des lois sont votées pour impo­ser la restau­ra­tion des terrains de montagne, montagne, Massif central, Alpes, Pyré­nées, Vosges, La Corrèze dont la super­fi­cie ne conte­nait plus que 2 % de forêts en 1829 en comp­tait plus de 45 % en 1993.

…mais de quelle forêt ?

Elle a doublé sa surface en moins de deux siècles et retrouvé son éten­due du XIVe siècle mais de quelle forêt parle-t-on ? Si la France est à nouveau couverte à 30 % par les arbres, 79 % des forêts ont moins de cent ans et ressemblent plus à des plan­ta­tions régu­lières qu’aux forêts que nous avons parcou­rues au cours des millé­naires précé­dents. Désor­mais, elles doivent être nettoyées et les arbres bien alignés. Une seule essence est privi­lé­giée selon les régions, avec des indi­vi­dus du même âge, de la même taille, de la même forme, si possible du même culti­var. Il faut suppri­mer le bois mort et couper les arbres avant qu’ils ne vieillissent. Vieillesse et pour­ri­ture déses­pèrent les fores­tiers… Nous savons que les forêts agissent sur le climat et nous devrions nous réjouir de leur récente exten­sion. Malheu­reu­se­ment, nos forêts sont désor­mais si propres et si bien rangées qu’elles ne peuvent contre­car­rer effi­ca­ce­ment les effets du réchauf­fe­ment clima­tique. Pourquoi ? Parce que c’est juste­ment le bois pour­ris­sant trans­formé en humus et les plus vieux arbres qui stockent le plus de carbone. Au niveau euro­péen, on estime que 0,2 % seule­ment des forêts ont conservé leur état natu­rel, ce qui en fait l’un des écosys­tèmes les plus mena­cés de la planète, au moins autant que les forêts équa­to­riales. C’est un chiffre qui paraît encore exagé­ré­ment opti­miste pour certains auteurs qui estiment quant à eux qu’il n’y a virtuel­le­ment plus aucune forêt primaire en Europe. Même les rares forêts qui ont plus de deux cents ans et remontent bien avant Napo­léon Ier ont été un jour ou l’autre exploi­tées et conservent aujourd’­hui encore des traces de cette exploi­ta­tion ancienne. Les sols ont perdu une bonne partie de leur carbone mais sont plus riches en nitrates et phos­phates, ce qui favo­rise des plantes plus compé­ti­tives comme l’or­tie et la ronce, le lierre et le gaillet, la pervenche et le géra­nium au détri­ment des plantes de forêt primaire plus adap­tées à des sols pauvres. 2 000 ans après une exploi­ta­tion gallo-romaine, la forêt en garde la mémoire dans les proprié­tés de son sol. La diver­sité et l’abon­dance de la commu­nauté vivante du sol sont des facteurs déter­mi­nants dans sa capa­cité à stocker l’eau et les nutri­ments. Mais le labou­rage profond et les engins lourds tassent le sol. L’air ne peut plus péné­trer, il s’as­phyxie et ne peut plus épon­ger l’eau qui ruis­selle en surface et l’em­porte. La biomasse micro­bienne dimi­nue de 50 à 75 %. En appau­vris­sant et simpli­fiant ainsi cette commu­nauté cachée, l’agri­cul­ture inten­sive altère profon­dé­ment ce rôle majeur dans le fonc­tion­ne­ment des écosys­tèmes. Les prai­ries qui remplacent la forêt ont la même produc­ti­vité mais, alors que cette dernière produit du bois et séquestre du carbone pour des siècles, la prai­rie ne produit que des herbi­vores éphé­mères.

Des rivières enfer­mées

Le cas des rivières est le plus exem­plaire car le plus spec­ta­cu­laire. Depuis la préhis­toire, les hommes aiment à s’ins­tal­ler près des cours d’eau et les Romains bâtissent leurs villes direc­te­ment au bord des rivières, habi­tude qui ne sera jamais démen­tie par la suite. Inté­rêt urba­nis­tique pour profi­ter des espaces plats des berges et des fonds de vallée ; inté­rêt écono­mique de la circu­la­tion faci­li­tée des biens et des personnes par voie d’eau. La rivière sauvage, impré­vi­sible et indomp­table doit donc à tout prix être civi­li­sée pour permettre le déve­lop­pe­ment des acti­vi­tés humaines. Débor­dante et capri­cieuse avec ses crues et ses étiages, il faut recti­fier son cours pour la forcer à rester dans son lit.

La rhéto­rique employée dès le XIXe siècle pour carac­té­ri­ser les rivières natu­relles emprunte à la psychia­trie et, comme on le fait alors avec les fous, il faut l’en­fer­mer et la mettre sous tutelle à coups de digues, barrages et épis, quitte à trans­for­mer son cours en un simple canal. À cela s’ajoute comme en forêt l’ob­ses­sion de propreté. En effet, l’arbre mort emporté par le courant gêne la navi­ga­tion et inspire un dégoût exis­ten­tiel en rappe­lant à l’hu­ma­nité l’ab­sur­dité et la fragi­lité de sa condi­tion. Il faut donc suppri­mer les troncs d’arbres flot­tants qui font sale au moment même où les pollu­tions chimiques et orga­niques augmentent expo­nen­tiel­le­ment sans gêner person­ne… Il ne faut pas non plus négli­ger l’at­trait esthé­tique de la rivière pleine, toujours remplie à ras bord, avec un cours lent et régu­lier, sans vague, ponc­tué de cascades aména­gées à chaque barrage. C’est la rivière idéale, sage et utile, trans­for­mée en une succes­sion d’étangs. On recense aujourd’­hui 70 000 à 80 000 seuils et barrages (dont 550 dépas­sant 15 mètres) qui bloquent la migra­tion des pois­sons et des allu­vions, alors que pour le seul bassin de la Seine, seule­ment 5 % ont encore une réelle utilité.

Dispa­ri­tion des chas­seurs-cueilleurs

Dans cette triste histoire qui n’a duré fina­le­ment que peu de siècles, mais qui suffirent à boule­ver­ser le pays et le conti­nent tout entier, le premier à dispa­raître ne fut ni le cheval sauvage, ni l’au­rochs, le phoque moine, l’es­tur­geon, la baleine grise, l’ours brun, la cigogne noire, l’huître plate ou la moule perlière. Non, le premier à dispa­raître fut le chas­seur-cueilleur à la peau sombre, aux cheveux noirs bouclés et aux yeux bleus, arrivé il y a 40 000 ans. Il prit la relève d’autres hommes plus anciens encore, de Nean­der­tal, instal­lés en France depuis des centaines de milliers d’an­nées. On imagine qu’au Néoli­thique, la plupart se mêlèrent aux nouveaux venus et se conver­tirent au nouveau dogme, à la pensée unique de l’époque et délais­sèrent l’arc pour la char­rue. Certains résis­tèrent vaillam­ment, comme bien plus tard d’ir­ré­duc­tibles Gaulois face à l’en­va­his­seur romain, mais ils se retrou­vèrent bien­tôt relé­gués dans des terri­toires de plus en plus exigus, trop étroits pour subve­nir à leurs besoins vitaux, comme sur le litto­ral breton par exemple où ils furent vite réduits à ne manger que des coquillages. Et quand ils ne moururent pas de faim, c’est sous le tran­chant des haches de pierre des éleveurs et culti­va­teurs qu’ils périrent, comme l’in­dique la nécro­pole de l’îlot Téviec, dans le Morbi­han. Ainsi, vers 5000 avant notre ère, dispa­rurent les derniers chas­seurs-cueilleurs de Fran­ce…

La révo­lu­tion

La révo­lu­tion néoli­thique est avant tout une révo­lu­tion de la pensée, un renver­se­ment total du rapport de l’homme au monde. Les chas­seurs-cueilleurs se pensaient inclus dans le monde et dans le grand cycle des chaînes trophiques ; ils se savaient chas­seurs et poten­tiel­le­ment chas­sés ; ils mangeaient d’autres animaux sans jamais oublier qu’ils pouvaient eux-mêmes être mangés et que chacune de leurs parti­cules retour­nait dans le Grand Tout, dispo­nibles à nouveau pour d’autres vies. Ce que, bien plus tard, Eckhart Tolle traduira ainsi : « Vous êtes l’uni­vers qui prend la forme d’un être humain pour un court instant. » Ils vivent dans la forêt, de la forêt ; ils sont la forêt. Une vie sur le mode de la coha­bi­ta­tion avec tous les habi­tants d’un même terri­toire, où l’on accueille « les choses sans se les appro­prier » comme l’écrit si joli­ment le roman­cier japo­nais Natsumé Sôseki. Une philo­so­phie du voisi­nage, avec tous ses aléas, où chacun est souve­rain dans les limites du cadre imposé par tous les autres : humains et non-humains vivent les uns grâce aux autres, par les autres, au risque des autres.

Le don devient dû

Les agri­cul­teurs du Néoli­thique, eux, pensent tout à fait diffé­rem­ment. En nouant des rela­tions extrê­me­ment fortes avec certains êtres choi­sis au détri­ment de tous les autres, ils s’ex­traient de la chaîne trophique. C’est le proces­sus de domes­ti­ca­tion des céréales, légu­mi­neuses, cochons, moutons, chèvres, bœufs et, dans la foulée, des abeilles puis des microbes permet­tant de trans­for­mer la farine, le lait et le jus de raisin. Pain, fromage et vin trans­forment le rapport au monde en trans­for­mant l’homme lui-même. La modi­fi­ca­tion radi­cale du régime alimen­taire sélec­tionne des hommes capables de digé­rer l’ami­don, le lactose et l’al­cool. Les humains à peau claire se trouvent favo­ri­sés car ils méta­bo­lisent à partir de la lumière solaire la vita­mine D que leur nouvelle nour­ri­ture ne leur apporte plus. Les agri­cul­teurs n’ap­par­tiennent plus à la terre ; c’est la terre désor­mais qui leur appar­tient. Chan­ge­ment radi­cal de pers­pec­tive qui auto­rise toutes les destruc­tions en toute bonne conscience Les agri­cul­teurs exigent désor­mais que la réalité se soumette à leurs propres désirs. Ce qui était don devient dû avec ses corol­laires d’exi­gence, d’im­pa­tience, d’in­tran­si­geance et bien­tôt d’in­to­lé­rance. Ils repoussent de leurs champs, prés et fermes la plupart des autres vivants consi­dé­rés dès lors comme d’in­dé­si­rables concur­rents ou nuisibles. On passe d’une logique d’in­clu­sion à une logique d’ex­clu­sion.

L’homme cherche à prendre son destin en main pour ne pas lais­ser le hasard et la néces­sité écrire l’his­toire à sa place. Plutôt que d’être le jouet des contin­gences et des aléas (clima­tiques, géolo­giques, biolo­giques, histo­riques, etc.), plutôt que d’être l’éter­nel enfant de la nature, il veut écrire sa propre histoire. Et ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas lier leur destin au sien seront effa­cés progres­si­ve­ment à grands coups de rabot sanglant et dans l’in­dif­fé­rence géné­rale. Car pour maîtri­ser cette histoire, son histoire, l’homme ne peut contrô­ler que quelques para­mètres. Dans sa volonté simpli­fi­ca­trice extrême, le ratio­na­lisme occi­den­tal consi­dère tout être et toute chose comme de simples ressources, indé­pen­dam­ment des rela­tions qui les lient entre elles.

Tout ce que la vie sauvage a patiem­ment mis en place depuis la fin de l’âge de glace, l’homme néoli­thique va le détruire systé­ma­tique­ment, plus ou moins consciem­ment. En sépa­rant la forêt de la rivière, il les appau­vrit toutes les deux, ainsi que la mer par la même occa­sion. Il empêche le réap­pro­vi­sion­ne­ment des nappes phréa­tiques et la puri­fi­ca­tion de l’eau. En coupant les vieux arbres, en suppri­mant le couvert fores­tier, il enraye la fabu­leuse machine à produire la richesse des sols et stoppe le stockage du carbone. En labou­rant les sols, il les réduit en pous­sière, permet­tant aux vents et à la pluie de les empor­ter au loin. Les céréales et les légu­mi­neuses sont les premières plantes inva­sives, avec la béné­dic­tion des hommes qui leur préparent le terrain. En suppri­mant les diffé­rentes strates spatio­tem­po­relles, en simpli­fiant à l’ex­trême (1 plante = 1 cycle), il obtient les premières années des rende­ments incroyables car toutes les richesses du sol sont mono­po­li­sées par une seule plante. Mais, faute d’un mélange de cycles diffé­rents, ces richesses s’épuisent vite et il faut trou­ver des substi­tuts pour enri­chir arti­fi­ciel­le­ment le sol ou s’en aller ailleurs pour recom­men­cer le cycle infer­nal. C’est ce qu’ont fait les Grecs et les Romains en conqué­rant la Gaule. C’est ce qu’ont fait les Euro­péens bien plus tard en décou­vrant l’Amé­rique.

(Fin de l’ex­trait)

*


*

Diffi­cile, à la lecture de tout cela, de ne pas se dire comme Simone Weil : « Si seule­ment j’avais la machine à parcou­rir le temps, ce n’est pas vers l’ave­nir que je la tour­ne­rais, c’est vers le passé. Et je ne m’ar­rê­te­rais même pas aux Grecs ; j’irais au moins jusqu’à l’époque égéo-crétoise. Mais cette seule pensée me fait l’ef­fet que fait un mirage à un homme perdu dans le désert. Cela me fait soif. Il vaut mieux ne pas y penser, puisqu’on est enfermé dans cette minus­cule planète et qu’elle ne rede­vien­dra grande, féconde et variée, comme elle le fut autre­fois, que long­temps après nous — si jamais elle le rede­vient. »

***

Cela dit, Stéphane Durand formule ici, avec d’un côté les chas­seurs-cueilleurs et de l’autre les agri­cul­teurs (les civi­li­sés), une vision très dicho­to­mique, qui ne corres­pond pas exac­te­ment à la réalité, plus nuan­cée, mais qui a le mérite, comme toutes les cari­ca­tures, de faire ressor­tir les traits les plus carac­té­ris­tiques des diffé­rents types de cultures humaines qui ont existé, et qui existent encore. Il s’agit d’un sujet à creu­ser plus en profon­deur, car c’est en exami­nant leurs diffé­rentes carac­té­ris­tiques (pratiques et croyances, qui sont liées) que l’on peut comprendre ce qui fait qu’une société humaine est soute­nable et ce qui fait qu’elle ne l’est pas. Mani­fes­te­ment, ce que l’on asso­cie habi­tuel­le­ment à la civi­li­sa­tion corres­pond à un type de société humaine fonda­men­ta­le­ment insou­te­nable. Et une des croyances dont découle son carac­tère insou­te­nable, qui l’anime, semble-t-il, depuis déjà plusieurs millé­naires, corres­pond à ce que Derrick Jensen nomme le supré­ma­cisme humain, et dont témoignent les cita­tions de Buffon exhu­mées par Stéphane Durand, auxquelles on pour­rait en rajou­ter plusieurs, bien anté­rieures, comme celle-ci, d’Aris­tote (trois siècles avant notre ère) :

« Les plantes existent pour les animaux, et les autres animaux pour l’homme, les animaux domes­tiques pour son usage et sa nour­ri­ture, les animaux sauvages, sinon tous du moins la plupart, pour sa nour­ri­ture et d’autres secours puisqu’il en tire vête­ments et autres instru­ments. Si donc la nature ne fait rien d’ina­chevé ni rien en vain, il est néces­saire que ce soit pour les hommes que la nature ait fait tout cela. C’est pourquoi, en un sens, l’art de la guerre est un art natu­rel d’ac­qui­si­tion (car l’art de la chasse est une partie de cet art) auquel nous devons avoir recours contre les bêtes et les hommes qui sont nés pour être comman­dés mais n’y consentent pas : cette guerre-là est juste par nature. »

Et cette autre, de Cicé­ron (un siècle avant notre ère) :

« Ce que la nature a fait de plus impé­tueux, la mer et les vents, nous seuls avons la faculté de les domp­ter, possé­dant l’art de la navi­ga­tion ; aussi profi­tons-nous et jouis­sons-nous de beau­coup de choses qu’offre la mer. Nous sommes égale­ment les maîtres abso­lus de celles que présente la Terre. Nous jouis­sons des plaines, nous jouis­sons des montagnes ; c’est à nous que sont les rivières, à nous les lacs ; c’est nous qui semons les blés, nous qui plan­tons les arbres ; c’est nous qui condui­sons l’eau dans les terres pour leur donner la fécon­dité : nous arrê­tons les fleuves, nous les guidons, nous les détour­nons ; nos mains enfin essaient, pour ainsi dire, de faire dans la nature une nature nouvelle. »

Et cet extrait de la Genèse :

« Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multi­pliez, remplis­sez la terre, et l’as­sujet­tis­sez ; et domi­nez sur les pois­sons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. »

Et celle-ci, formu­lée près de deux millé­naires plus tard, en 1820, par l’in­fluent philo­sophe français Saint-Simon :

« L’objet de l’in­dus­trie est l’ex­ploi­ta­tion du globe, c’est-à-dire l’ap­pro­pria­tion de ses produits aux besoins de l’homme, et comme, en accom­plis­sant cette tâche, elle modi­fie le globe, le trans­forme, change graduel­le­ment les condi­tions de son exis­tence, il en résulte que par elle, l’homme parti­cipe, en dehors de lui-même en quelque sorte, aux mani­fes­ta­tions succes­sives de la divi­nité, et conti­nue ainsi l’œuvre de la créa­tion. »

Le supré­ma­cisme humain consiste, on le voit, à consi­dé­rer l’être humain comme une créa­ture sépa­rée de et supé­rieure au reste de la créa­tion, qui aurait été placé là pour la servir, et dont elle consti­tue­rait le pinacle. Une telle croyance contraste forte­ment avec celle que partagent de nombreux peuples non-civi­li­sés, suggé­rée par Stéphane Durand dans un passage de son livre rappor­tant les propos mépri­sants du prêtre teuto­nique Nico­las de Jero­schin :

« Au Moyen Âge, les derniers lambeaux de la grande forêt hercy­nienne se trouvent encore plus à l’est, aux confins de la Germa­nie et de la Russie. C’est la “grosse Wild­nis” des Alle­mands, 50 000 à 60 000 kilo­mètres carrés d’une immense zone sauvage qui sert de fron­tière végé­tale entre les chré­tiens, à l’ouest, et les païens, à l’est. Dans sa Chro­nique de Prusse écrite en 1331–1341, Nico­las de Jero­schin regrette que l’igno­rance du véri­table Dieu pousse ces païens “à adorer sotte­ment chaque créa­ture comme un dieu : le tonnerre, le soleil, les étoiles et la lune, les oiseaux, les animaux et même les crapauds étaient des dieux pour eux. Selon leurs croyances, les champs, les rivières et les forêts étaient aussi sacrés”. »

Bien évidem­ment, de telles croyances n’avaient rien de sottes, et étaient au contraire bien plus saines et sensées que celles des civi­li­sés. C’est pourquoi l’éco­lo­gie radi­cale se compose de courants biocen­tristes ou écocen­tristes qui s’ef­forcent de promou­voir des croyances respec­tueuses du monde natu­rel, comme l’éthique de la terre écocen­trée d’Aldo Leopold, qu’il formule dans son Alma­nach d’un comté des sables (1949) :

« En bref, une éthique de la terre fait passer l’Homo sapiens du rôle de conqué­rant de la commu­nauté-terre à celui de membre et citoyen parmi d’autres de cette commu­nauté. Elle implique le respect des autres membres, et aussi le respect de la commu­nauté en tant que telle. »

***

Stéphane Durand nous offre ici un livre impor­tant pour plusieurs raisons, et notam­ment parce qu’il nous rappelle ce que cette planète a été et ce qu’elle pour­rait rede­ve­nir si nous parve­nions à déman­te­ler la civi­li­sa­tion (indus­trielle), à inver­ser ses dyna­miques morti­fères, ou si elle s’ef­fon­drait — du moins, avant de préci­pi­ter trop de points de non-retour. Et parce qu’il nous rappelle aussi que les destruc­tions envi­ron­ne­men­tales en cours, ainsi que l’état cala­mi­teux de nos (ou de la) socié­tés humaines, ne sont pas des fata­li­tés, pas les résul­tats inéluc­tables de quelque nature humaine, mais bien ceux de choix cultu­rels qu’il est possible de défaire — choix que certaines cultures humaines exis­tantes n’ont jamais fait, et que d’autres ont reje­tés.

Nico­las Casaux

 

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Comments to: La civi­li­sa­tion et la destruc­tion du monde (par Stéphane Durand)
  • 26 décembre 2018

    Je comprends votre volonté de montrer que ce n’est pas dans la nature humaine d’être suprémaciste humain puisque certain n’ont pas fait ce choix. Pour autant, considérant que la polarité nature/culture est réductrice, ne pouvons nous pas considérer que l’humain tendra vers cela fatalement. Je m’explique. Tel qu’une entreprise avec de fortes externalités gagnera des parts de marché sur une entreprise respectueuse, ne peut-on pas considérer qu’un système humain capitalisant sur l’accumulation d’énergie faite par la nature, et ce même en la détruisant, prendra l’ascendant sur les système humains respectueux des relations du vivant (et acceptant les lois de la nature) ?
    Comment ces petites entités respectueuses peuvent se protéger de ces grosses entités qui veulent tout contrôler/s’accaparer ?

    Cette question n’est pas rhétorique, je me la pose vraiment car ayant fait le choix d’un ensauvagement et devant dorénavant désobéir aux normes et lois de la civilisation, je me sens faible face à tant de pouvoir coercitif en face de moi.
    Bien sur je continuerai à militer contre elle mais en attendant qu’elle finisse de s’écrouler sur elle même, elle reste un adversaire puissant.

    Aussi, est-ce que ces petits systèmes humains respectueux ont une chance de redorer le blason de l’humanité ? (pardon pour l’expression guerrière)

    Avez-vous des remarques, ouvertures, critiques concernant cette interrogation ? Est-ce que votre livre y répond en parti ?

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