Une autre histoire du vandalisme révolutionnaire (par Daniel Hermant)

En ces temps de lamen­ta­tions col­lec­tives rela­ti­ve­ment encou­ra­gées voire orga­ni­sées et orches­trées (par les médias de masse, notam­ment, y com­pris via inter­net), en ces temps de déplo­ra­tion de la dégra­da­tion d’un « sym­bole de la nation », ou « de l’Occident », ou « de la foi chré­tienne », d’un bâti­ment qui ferait par­tie du « patri­moine natio­nal », à savoir la cathé­drale de Notre-Dame-de-Paris, il semble oppor­tun de repu­blier un texte de 1978 de l’historien Daniel Her­mant por­tant sur le van­da­lisme (ou ico­no­clasme) révo­lu­tion­naire. Mais d’abord, quelques rap­pels. Ain­si que le pré­cise un dos­sier publié sur le site de la revue Héro­dote :

« Il faut attendre la Révo­lu­tion fran­çaise pour voir s’o­pé­rer un chan­ge­ment radi­cal, avec la confis­ca­tion des biens de l’É­glise, puis de ceux des nobles émi­grés. La Nation nais­sante se voit donc confier une nou­velle tâche, consis­tant à recen­ser et à pré­ser­ver son patrimoine.

C’est à cette époque que naît la notion de patri­moine et de monu­ments his­to­riques, en même temps que celle de van­da­lisme (le mot, qui fait réfé­rence à des Bar­bares du Ve siècle, est inven­té par l’ab­bé Gré­goire en jan­vier 1794).

À la nou­velle tâche (de pro­tec­tion) va s’op­po­ser une envie presque irré­sis­tible des révo­lu­tion­naires : faire dis­pa­raître les traces de la monar­chie et de l’An­cien Régime.

Face à cette volon­té popu­laire de des­truc­tion, le nou­veau pou­voir va ten­ter mal­gré tout de mener à bien sa nou­velle mis­sion, en ins­ti­tuant, dès 1790, la Com­mis­sion des Monu­ments.

Mais, sus­pec­tée de favo­ri­ser la sur­vi­vance de l’An­cien Régime, elle ne tarde pas à être dis­soute puis rem­pla­cée par la Com­mis­sion des Arts. Celle-ci redouble d’ef­forts pour sau­ve­gar­der tout ce qui peut l’être. »

À pro­pos de la « nation », Ber­nard Char­bon­neau rap­pelle, dans son livre L’État :

« La Nation c’est l’État. L’État monar­chique a pré­exis­té de longs siècles au sen­ti­ment natio­nal fran­çais ; si la nation fran­çaise est la plus vraie et la plus stable, c’est parce qu’elle est née dans le cadre de l’État le plus ancien et le plus stable. Tout au plus, à force d’action per­sé­vé­rante, l’État crée cette réa­li­té par laquelle il pré­tend se jus­ti­fier. Com­ment se consti­tue la Nation ? Rare­ment par le peuple, le plus sou­vent par le Prince. […] À l’origine des grandes nations modernes, la volon­té popu­laire et la déci­sion des armes se confondent ; le plé­bis­cite, — quand il a lieu, — n’intervient qu’après coup.

Les nations sont nées de l’État, et les natio­na­lismes sont reven­di­ca­tions de l’État. Le natio­na­lisme affirme soit que le ter­ri­toire et les indi­vi­dus com­pris dans les limites d’un état forment une patrie et une socié­té natu­relle, soit que les hommes d’un pays, d’une reli­gion ou d’une culture déter­mi­née ont le droit de consti­tuer un état. […] Dans tous les cas le mou­ve­ment natio­nal vise à la créa­tion à l’extension ou à la défense de l’État. […]

Pour­quoi cette explo­sion des natio­na­lismes au XIXe siècle ? Parce qu’en détrui­sant tous les anciens liens l’État était deve­nu le seul lien. L’État enlève aux socié­tés la plu­part des fonc­tions dont dépend la vie des hommes ; désor­mais c’est lui qui ins­truit, pro­tège, nour­rit. […] Le sort de l’État est celui des hommes, qu’ils le veuillent ou non ; la pro­pa­gande est d’ailleurs là pour les aider à s’en rendre compte. »

L’historien Howard Zinn, dès l’introduction de son livre Une his­toire popu­laire des États-Unis De 1492 à nos jours, le for­mule à sa manière :

« Les nations ne sont pas des com­mu­nau­tés et ne l’ont jamais été. L’histoire de n’importe quel pays, pré­sen­tée comme une his­toire de famille, dis­si­mule les plus âpres conflits d’intérêts (qui par­fois éclatent au grand jour et sont le plus sou­vent répri­més) entre les conqué­rants et les popu­la­tions sou­mises, les maîtres et les esclaves, les capi­ta­listes et les tra­vailleurs, les domi­nants et les domi­nés, qu’ils le soient pour des rai­sons de race ou de sexe. Dans un monde aus­si conflic­tuel, où vic­times et bour­reaux s’affrontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intel­lec­tuels de ne pas se ran­ger aux côtés des bourreaux. »

Ces quelques rap­pels effec­tués des liens qui existent entre les concepts de « patri­moine » et de « nation », cette der­nière étant une créa­tion et une impo­si­tion d’État, voi­ci donc l’essai de Daniel Hermant.

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DESTRUCTIONS ET VANDALISME PENDANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Une historiographie politique

L’histoire de la Révo­lu­tion fran­çaise est, depuis ses ori­gines, une his­toire polé­mique. Dans cette polé­mique, par­ti­sans et adver­saires de la Révo­lu­tion ont trou­vé avec le van­da­lisme un champ par­ti­cu­liè­re­ment com­mode pour en découdre : « La plu­part des écri­vains qui ont abor­dé ou sim­ple­ment effleu­ré l’histoire du van­da­lisme se sont com­por­tés en « par­ti­sans » char­geant leurs adver­saires poli­tiques pour inno­cen­ter leurs clients. L’histoire ain­si com­prise dégé­nère en que­relle d’avocats » écri­vait jus­te­ment Louis Réau dans la pré­face de son His­toire du van­da­lisme[1]. Entre les deux camps le ton est vif. À la fin du xixe siècle par exemple, dans une France radi­cale qui célé­brait digne­ment le pre­mier cen­te­naire de la Révo­lu­tion, l’historiographie répu­bli­caine offi­cielle s’opposait à des publi­ca­tions ins­pi­rées par des convic­tions poli­tiques et reli­gieuses rigou­reu­se­ment contraires. Aulard dénon­çait les « boni­ments contre- révo­lu­tion­naires » et s’indignait qu’on osât « déver­ser l’odieux sur la Révo­lu­tion, pré­sen­ter nos aïeux comme des van­dales, comme des brutes[2] ». Plus modé­ré, F. Benoit pen­sait que « l’appréciation du rôle artis­tique des gou­ver­ne­ments révo­lu­tion­naires s’est res­sen­tie des ran­cunes des par­ti­sans de l’Ancien Régime, qui, depuis le jour de leur défaite, ont mul­ti­plié les récri­mi­na­tions exa­gé­rées et les impu­ta­tions calom­nieuses[3] ». Dans l’autre camp, G. Gau­the­rot, pro­fes­seur à l’Institut catho­lique de Paris, stig­ma­ti­sait les his­to­riens répu­bli­cains : P. Robi­net deve­nait « un jaco­bin farouche » et E. Des­pois le « fils pudique de la révo­lu­tion » qui essayait de jeter « sur les hontes de sa mère un man­teau d’épaisses équi­voques[4] ». L’accord entre les deux camps se fait sur l’existence des des­truc­tions pro­vo­quées par le van­da­lisme. Il est en effet impos­sible de les nier ; le mot a d’ailleurs été inven­té par la Révo­lu­tion. La que­relle porte sur leur ampleur et sur­tout sur les responsabilités.

Conjonc­ture his­to­rique, guerres, troubles dus à la contre-révo­lu­tion sont les prin­ci­pales expli­ca­tions avan­cées par l’historiographie répu­bli­caine pour rendre compte des des­truc­tions. Aulard déve­loppe la thèse de la défense répu­bli­caine, met­tant la guerre à l’origine du pro­ces­sus des­truc­tif, thèse reprise par P. Robi­net pour qui les des­truc­tions ne sont que de « justes repré­sailles à la guerre impie sus­ci­tée contre la France par les chefs de la catho­li­ci­té[5] ». Sou­cieux de mieux cer­ner les res­pon­sa­bi­li­tés, les his­to­riens répu­bli­cains cherchent aus­si à éva­luer la gra­vi­té des des­truc­tions. Pour cela, il faut d’une part dénom­brer les pertes, d’autre part les com­pa­rer avec celles d’autres époques. Val­let de Vir­ville et H. Bor­dier dénoncent le pré­ju­gé qui rend la Révo­lu­tion fran­çaise res­pon­sable des grandes dis­pa­ri­tions de docu­ments his­to­riques[6]. Selon E. Des­pois[7], le nombre des pertes a été net­te­ment exa­gé­ré et la valeur des monu­ments détruits sur­faite. D’ailleurs si le peuple a bru­ta­li­sé, incen­dié, mar­te­lé, arra­ché, bri­sé sans sou­ci de l’œuvre d’art, c’est qu’il était inca­pable de dis­tin­guer dans un ouvrage le sens du sujet et le mérite esthé­tique. Mais à qui la faute de son igno­rance ? Est-il pos­sible de repro­cher aux hommes de la Révo­lu­tion d’avoir lais­sé frap­per les monu­ments gothiques que la royau­té leur avait appris à mépri­ser ? Sur­tout, le van­da­lisme n’est pas spé­ci­fi­que­ment révo­lu­tion­naire, dans ce domaine l’Ancien Régime ne don­nait guère l’exemple au Nou­veau ! L’appât du gain, atti­tude fort peu révo­lu­tion­naire, a joué, paral­lè­le­ment aux luttes poli­ti­co-reli­gieuses, un rôle très impor­tant dans les des­truc­tions. Essayant de mesu­rer l’importance réelle de ces deux fac­teurs pen­dant la Révo­lu­tion, F. Benoit conclut que l’avidité des « bandes noires » fut plus nui­sible que la pas­sion politique.

En mon­trant le carac­tère limi­té et acci­den­tel du van­da­lisme entre 1789 et 1799, en lui trou­vant des anté­cé­dents royaux ou reli­gieux, l’historiographie répu­bli­caine ne pou­vait que heur­ter ceux pour qui la Révo­lu­tion fut une entre­prise sys­té­ma­tique de des­truc­tions. Ces his­to­riens, sou­vent catho­liques, rendent les diri­geants révo­lu­tion­naires, et sin­gu­liè­re­ment les jaco­bins, res­pon­sables d’un van­da­lisme offi­ciel et admi­nis­tra­tif. A. Cochin, dans sa Crise de l’histoire révo­lu­tion­naire[8], cri­tique la thèse de la défense répu­bli­caine invo­quée par Aulard. Chez G. Gau­the­rot, le van­da­lisme devient « com­plot », « conspi­ra­tion », des­ti­né à satis­faire une « haine furieuse du catho­li­cisme ». L. Cou­ra­jod rem­place ce van­da­lisme « d’appareil » par un van­da­lisme popu­laire : pour lui il ne faut pas confondre le gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire avec « cette force occulte, par­fois incons­ciente qui était l’âme de la Révo­lu­tion et la pous­sait à pros­crire le pas­sé sous toutes ses formes[9] ». La Révo­lu­tion, sen­tie comme triomphe des masses incultes, est condam­née, la répu­blique, en tant qu’administration, absoute, mal­gré l’é­chec de ses efforts de pro­tec­tion. Cette dis­tinc­tion entre diri­geants et diri­gés dis­pa­raît chez Louis Réau qui se contente d’évoquer le « cli­mat révo­lu­tion­naire » c’est-à-dire « l’atmosphère d’envie et de haine » qui explique tant de ruines.

Ces deux his­to­rio­gra­phies mili­tantes cherchent moins à ana­ly­ser la notion de van­da­lisme qu’à condam­ner ou à inno­cen­ter la Révo­lu­tion. Aus­si, mal­gré l’opposition sur les objec­tifs pour­sui­vis, y a‑t-il accord sur les moyens. Il s’agit d’un pro­cès et cha­cune des deux par­ties accu­mule les faits prou­vant le bien-fon­dé de sa thèse. Ces com­bats voilent des choix idéo­lo­giques. « Nous avons rom­pu avec cette vieille France qui a été reine du monde, avec la France de saint Louis, de Jeanne d’Arc, de Louis XIV. Nous avons ouvert entre elle et nous, une vaste tran­chée où nous avons accu­mu­lé le sang et les ruines[10] » déplore E. Bou­ta­ric. Der­rière la crainte du van­da­lisme se pro­file la ques­tion reli­gieuse. « Une église c’est le fana­tisme, disait par anti­phrase Vic­tor Hugo, on dénonce un monu­ment, on mas­sacre un tas de pierres, on sep­tem­brise des ruines[11]. » Yvan Christ parle de cette « haine convul­sive du spi­ri­tuel qui a sou­vent conduit les démo­lis­seurs à abattre les églises[12] ». L’anathème, si fré­quent dans l’historiographie du van­da­lisme, sert des com­bats poli­tiques, bien sûr, mais sur­tout tire sa sub­stance des valeurs par défi­ni­tion per­ma­nentes, qui unissent ou divisent fon­da­men­ta­le­ment les indi­vi­dus. C’est ce qui explique que la plu­part des ouvrages sur le van­da­lisme révo­lu­tion­naire éprouvent la ten­ta­tion de quit­ter leur étroit cadre chro­no­lo­gique — 1789/1799 — pour s’inscrire dans un plus long terme. Le livre de G. Gau­the­rot, par exemple, exa­mine dans un cha­pitre pré­li­mi­naire les pré­cur­seurs du van­da­lisme jaco­bin. Il y jus­ti­fie le van­da­lisme chré­tien de la fin de l’Empire romain et condamne le van­da­lisme pro­tes­tant du xvie (Luther est un pré­cur­seur de Hébert). L’épilogue est consa­cré au van­da­lisme contem­po­rain (celui des années 1900) et à la cam­pagne de Mau­rice Bar­rés pour pro­té­ger les églises qui s’écroulent[13]. Quelles que soient les valeurs géné­rales que sup­posent ces com­bats, la démarche est tou­jours la même : on uni­fie l’histoire en fonc­tion d’un au-delà cultu­rel, poli­tique ou méta­phy­sique, peu importe, qui lui sert de sujet glo­bal. Dans ce cadre, il ne reste plus qu’à retra­cer les efforts des van­dales de tout aca­bit — héré­tiques ou réac­tion­naires — pour empê­cher le triomphe des « fins der­nières » de l’histoire. On com­prend mieux désor­mais l’allure mani­chéenne qu’a le plus sou­vent la lit­té­ra­ture sur le vandalisme.

Une autre direc­tion peut être rele­vée dans l’historiographie du van­da­lisme. Au xixe siècle, à l’époque du roman­tisme, le renou­veau de faveur dont béné­fi­cia l’art gothique popu­la­ri­sa l’idée qu’il fal­lait pro­té­ger et res­pec­ter les monu­ments dans leur état ancien. Entre 1834 — ins­ti­tu­tion d’un comi­té his­to­rique des arts et des monu­ments à l’initiative de Gui­zot ministre de l’Instruction publique — et 1887 — loi du 30 mai sur la com­mis­sion des monu­ments his­to­riques com­plé­tée en jan­vier 1889 — cette idée fut pro­gres­si­ve­ment ins­ti­tu­tion­na­li­sée. Est-ce la réponse « monar­chique » (après 1815) aux excès du van­da­lisme révo­lu­tion­naire ? Pas sim­ple­ment, car les monu­ments sont consi­dé­rés moins en fonc­tion de fina­li­tés idéo­lo­giques que dans leur diver­si­té. Loin de juger les œuvres d’art sur leur rôle dans la socié­té, on s’intéresse plus modes­te­ment à leur sort indi­vi­duel. L’étude des moyens rem­place celle des fins, la biblio­gra­phie devient tech­nique (archéo­lo­gique ou muséo­gra­phique). Ce nou­vel éclai­rage est mar­qué très net­te­ment par le rem­pla­ce­ment du terme « van­da­lisme » trop orien­té, car c’est déjà un juge­ment, par celui plus neutre, plus des­crip­tif, de « des­truc­tion ». Mal­heu­reu­se­ment cette asep­ti­sa­tion du voca­bu­laire témoi­gnait moins d’un renou­veau des pers­pec­tives que de l’idéalisation d’une his­toire de l’art cou­pée de son contexte social. Ain­si la coïn­ci­dence vandalisme/destructions léguée par la polé­mique his­to­rio­gra­phique conti­nuait d’être accep­tée sans exa­men, condam­nant l’analyse à être une simple des­crip­tion morphologique.

Insuf­fi­sante au niveau de la pro­blé­ma­tique, pas­sion­née dans sa forme, idéo­lo­gique dans son prin­cipe, l’historiographie sur le van­da­lisme, de quelque bord qu’elle soit, part d’une consta­ta­tion irré­duc­tible : les des­truc­tions sont scan­da­leuses, et y revient tou­jours comme fas­ci­née. Son conte­nu est moins expli­ca­tif que com­mé­mo­ra­tif ; à tra­vers le récit des des­truc­tions qu’elle pré­sente au lec­teur, elle revit et tente de faire revivre, un drame. Se repla­çant ain­si dans la situa­tion même des hommes de la Révo­lu­tion, l’historiographie ne pou­vait que repro­duire, à sa manière, dans son lan­gage, le dis­cours polé­mique que la Révo­lu­tion avait jadis tenu sur le van­da­lisme. Il convient de res­ti­tuer d’abord ce discours.

Le complot vandale

Sous l’Ancien Régime l’art « éta­lage de sou­ve­rai­ne­té » ou « moyen de jouis­sance » était l’image du pou­voir poli­tique et le sym­bole de la richesse pos­sé­dée, ou réci­pro­que­ment, la marque de l’exclusion du peuple. La Révo­lu­tion ren­dit vite cette situa­tion insup­por­table pour tous, et sur­tout pour les humbles. Il fal­lait enle­ver aux aris­to­crates « les der­niers hochets dont leur sot orgueil s’amusait encore ». Com­pro­mises par leur pas­sé — royal, aris­to­cra­tique ou reli­gieux — les œuvres d’art devaient être détruites et le furent. La « toi­lette révo­lu­tion­naire » de la France com­men­ça dès 1790. Pla­cide au début, le mou­ve­ment s’accéléra avec la fuite du roi et sur­tout avec sa chute. La colère patrio­tique de l’été 1792 fut ter­rible. Le 14 août, l’Assemblée natio­nale ren­dait un décret : pour elle les prin­cipes sacrés de la liber­té et de l’égalité ne per­met­taient point de lais­ser plus long­temps sous les yeux du peuple les monu­ments éle­vés à « l’orgueil », au « pré­ju­gé », à la « tyran­nie » et à la « féo­da­li­té », elle décré­tait qu’ils seraient ou conver­tis en « bouches à feu » ou détruits.

Cette poli­tique n’était pas sans contra­dic­tions. En effet l’instauration d’un état fon­dé sur l’égalité ne consti­tuait pour la Révo­lu­tion que la condi­tion préa­lable d’une vaste réor­ga­ni­sa­tion du patri­moine cultu­rel. Cette réor­ga­ni­sa­tion s’appuyait à la fois sur des mesures de pro­tec­tion du patri­moine et sur la dif­fu­sion de l’acquis qu’il repré­sen­tait. Il fal­lait éta­blir une biblio­gra­phie natio­nale, créer un Muséum natio­nal à par­tir des « immenses tré­sors » enfouis dans les cloîtres ou chez les par­ti­cu­liers ; il fal­lait encore déve­lop­per l’instruction publique. Bref on vou­lait bri­ser le mono­pole du savoir des pri­vi­lé­giés comme on avait bri­sé celui de leur puis­sance sociale et poli­tique. Mal­heu­reu­se­ment les des­truc­tions d’œuvres d’art contre­di­saient direc­te­ment ces pro­jets ; loin de s’emboîter l’une dans l’autre, révo­lu­tion sociale et révo­lu­tion des lumières se heur­taient. Le per­son­nel poli­tique hési­tait entre deux voies : détruire tous les ves­tiges de l’ancien régime poli­tique sans se pré­oc­cu­per de leur valeur artis­tique, ou bien pré­ser­ver la tota­li­té du patri­moine cultu­rel mal­gré ses nom­breuses com­pro­mis­sions avec l’Ancien Régime. En fait le choix d’une de ces poli­tiques aurait signi­fié le triomphe des lumières sur l’égalité, ou l’inverse, aus­si faute de vou­loir (et de pou­voir) choi­sir, la Révo­lu­tion ten­ta de conci­lier l’inconciliable. Elle mul­ti­plia les mesures contra­dic­toires en ajou­tant aux décrets des­truc­teurs des articles conser­va­teurs. Elle invi­ta les bons citoyens à mettre autant de zèle à faire détruire les signes pros­crits qu’à assu­rer la conser­va­tion des objets inté­res­sant les arts, l’histoire, l’instruction. La Révo­lu­tion mar­quait elle-même les limites des des­truc­tions qu’elle pro­vo­quait. Une telle poli­tique, illus­tra­tion des luttes internes qui divi­saient la Révo­lu­tion, était en même temps un moyen de les voi­ler. Les des­truc­tions d’œuvres d’art ne sont pas pré­sen­tées comme la consé­quence de ces luttes mais comme de simples dévia­tions de la pra­tique révo­lu­tion­naire. Elles pro­viennent uni­que­ment « d’exagérations » ou « d’abus » com­mis dans l’exécution des mesures révo­lu­tion­naires : on a défor­mé les décrets de la Conven­tion natio­nale. L’impulsion des­truc­trice est mar­gi­na­li­sée, elle ne naît pas au centre de la Révo­lu­tion, c’est-à-dire au sein de la repré­sen­ta­tion natio­nale, mais à sa péri­phé­rie : on détruit plus en pro­vince qu’à Paris, à la base de l’appareil révo­lu­tion­naire (chez ceux qui exé­cutent les déci­sions) qu’à son som­met. Le patri­moine, pour être sau­ve­gar­dé, n’exige pas un réexa­men des fina­li­tés de la poli­tique révo­lu­tion­naire, mais de simples mesures techniques.

La mul­ti­pli­ca­tion des des­truc­tions dis­lo­qua ce sché­ma impro­vi­sé. Sim­ple­ment inquiets au début de la Révo­lu­tion, les défen­seurs des arts s’affolèrent vite devant l’ampleur du sac­cage : « Fau­dra-t-il bri­ser tous les cadres où se trouvent quelques fleurs de lys ? Cou­vrir d’une couche de gris ou de noir les pro­duc­tions de Raphaël, de Pous­sin, de Lebrun, parce que leur pin­ceau immor­tel nous a trans­mis les images des rois ou des princes ? Où s’arrêterait donc cette des­truc­tion puisque les des­potes enva­his­saient tout, que les tra­vaux des arts n’avaient pour objet que de leur pro­cu­rer de nou­velles jouis­sances[14] ?» Cette situa­tion néfaste était le résul­tat d’une évo­lu­tion per­ver­tie de la Révo­lu­tion condui­sant la France, non vers l’avenir, mais vers le pas­sé et la bar­ba­rie. C’est cette crainte que Gré­goire exprime devant la Conven­tion en décri­vant un tableau où l’on voit l’ignorance bri­ser les sta­tues, tan­dis qu’un bar­bare est armé d’une torche incendiaire.

Dif­fi­ci­le­ment sup­por­table, sur­tout en période de paroxysme révo­lu­tion­naire, cette contra­dic­tion entre lumières et éga­li­té fut ratio­na­li­sée au prix d’un gros effort théo­rique : indi­cibles parce que répu­bli­caines, les des­truc­tions furent qua­li­fiées par ceux qu’elles indi­gnaient de bar­bares puis de van­dales, nom du plus bar­bare des peuples bar­bares. On put ain­si en par­ler, les décrire, les dénon­cer sans risque poli­tique. Le van­da­lisme ser­vait à qua­li­fier les mul­tiples formes que pre­naient les des­truc­tions ; il exer­çait ses ravages en abat­tant les monu­ments pré­cieux, en incen­diant les œuvres d’art, il enle­vait les médailles et les bri­sait, il arra­chait les gra­vures et les déchi­rait, mena­çait les biblio­thèques, les cabi­nets, immo­lait les livres… Les des­truc­tions étant nom­breuses, le van­da­lisme était dyna­mique, il se répan­dait, pro­li­fé­rait, comme le voca­bu­laire qui le dési­gnait d’ailleurs : il y avait une effer­ves­cence van­dale, des orgies vandales…

Ce dis­cours sur le van­da­lisme qui se consti­tue entre 1792 et 1794 est plus qu’une com­mo­di­té de lan­gage ou qu’un paravent pra­tique pour par­ler des des­truc­tions[15]. C’est avant tout un effort pour laver la Révo­lu­tion d’une redou­table accu­sa­tion : celle d’être res­pon­sable des des­truc­tions. Il était natu­rel dans ces condi­tions que ce dis­cours s’efforçât de bri­ser le lien, évident au pre­mier abord, qui unis­sait des­truc­tions et révo­lu­tion ; Gré­goire est fort net à ce sujet : « Au nom de la patrie conser­vons les chefs‑d’œuvre des arts. La Conven­tion doit à sa gloire et au peuple de trans­mettre à la pos­té­ri­té et nos monu­ments et son hor­reur pour ceux qui veulent les anéan­tir[16].» Pour rendre cré­dibles ces affir­ma­tions il était indis­pen­sable de four­nir aux des­truc­tions une nou­velle ori­gine. En effet si la Révo­lu­tion conserve, qui détruit ? Là encore sui­vons Gré­goire, il détaille dans son troi­sième rap­port sur le van­da­lisme les causes des des­truc­tions. En pre­mier lieu vient l’ignorance, fléau uni­ver­sel, répan­du en pro­vince, certes, mais aus­si à Paris. Puis il y a l’insouciance des admi­nis­tra­tions ou des muni­ci­pa­li­tés ; non seule­ment elles ne res­pectent pas les règles éla­bo­rées pour pro­té­ger les œuvres d’art mais elles ricanent quand on leur parle de conser­ver les monu­ments. En troi­sième lieu, Gré­goire dénonce la fri­pon­ne­rie d’une mul­ti­tude d’individus tou­jours empres­sés à vendre ou à déna­tu­rer des objets d’art dès qu’il y a quelques deniers à per­ce­voir ! Quant aux des­truc­tions « poli­tiques », celles qui se font au nom de la lutte contre le « fana­tisme », elles sont le signe d’un autre fana­tisme tout aus­si redou­table que le pré­cé­dent. Tapi der­rière ces rai­sons contin­gentes, le van­da­lisme les uni­fie et rend plus redou­tables encore les des­truc­tions. Pour Gré­goire les des­truc­tions sup­posent le van­da­lisme tout comme le van­da­lisme ren­voie aux des­truc­tions. Ce jeu de reflets n’est pas neutre, car le van­da­lisme est action, volon­té poli­tique : il ne fait d’ailleurs pas mys­tère de ses buts : « Pro­cla­mer l’ignorance, pros­crire les hommes ins­truits, ban­nir le génie et para­ly­ser la pen­sée[17] », c’est-à-dire détruire les lumières — notons en pas­sant le sens très large de la notion —, mais détruire les lumières c’est atta­quer la liber­té, car ce sont des lumières qui ont fait la Révo­lu­tion ! En défi­ni­tive s’en prendre aux lumières c’est favo­ri­ser le triomphe de la tyran­nie. Le pro­jet van­dale est consti­tué comme l’envers exact du pro­jet révo­lu­tion­naire : au couple ignorance/tyrannie s’oppose terme à terme le couple lumières/liberté. L’origine de cette double oppo­si­tion est fort loin­taine car le van­da­lisme se confond aus­si avec le retour d’un pas­sé détes­table. Face à la Révo­lu­tion du pro­grès, le van­da­lisme écrit l’histoire à rebours. Son triomphe ramè­ne­rait la France « dans la bar­ba­rie des pre­miers enfants de la terre ». L’image du van­da­lisme se pré­cise par rico­chets entre le pas­sé et le pré­sent, gagnant à chaque fois en vrai­sem­blance. Les des­truc­teurs révo­lu­tion­naires sont les suc­ces­seurs directs des bar­bares his­to­riques, van­dales bien sûr, mais aus­si goths, visi­goths, ostro­goths, sar­ra­sins, musul­mans… les exploits des uns se com­parent à ceux des autres : « À Stras­bourg au xviiie siècle on a sur­pas­sé les Alains et les Sar­ra­sins », déclare Gré­goire devant la Convention.

Le diag­nos­tic fait, il reste à pré­ci­ser la patho­lo­gie de cette véri­table mala­die sociale qu’est le van­da­lisme. Contre-révo­lu­tion­naire par défi­ni­tion, il se situe en marge de la Révo­lu­tion et son che­mi­ne­ment ne peut être qu’obscur, clan­des­tin. Certes, le van­da­lisme agit sou­vent ouver­te­ment comme à Ver­dun où les offi­ciers muni­ci­paux jettent dans un bûcher tableaux, livres, tapis­se­ries[18], et à Vitry-sur-Marne où deux admi­nis­tra­teurs ont muti­lé, détruit, bri­sé, sta­tues ou tableaux, dila­pi­dé tous les orne­ments des églises[19]… Il paraît alors irré­sis­tible. Mais ces actions ne se font jamais en son nom. Il se camoufle der­rière l’excès de zèle patrio­tique ou uti­lise l’ignorance du plus grand nombre. A Lan­geais le citoyen Des­champ, membre du direc­toire du dis­trict, a muti­lé « un Christ d’un tra­vail pré­cieux et admi­rable[20] ». Il s’explique devant la com­mis­sion tem­po­raire des arts : « Plu­sieurs citoyens s’étant plaints de voir encore exis­ter dans un siècle de rai­son des signes de super­sti­tion, je me char­geai auprès de l’administration de les faire dis­pa­raître et deman­dai à cet effet des ouvriers qui se trans­por­tèrent au temple et après avoir cou­pé la pierre autour du fer (qui sou­te­nait le Christ) le firent tom­ber. » Sa bonne foi est évi­dente comme celle du mal­heu­reux Bla­ney-Lais­né, biblio­graphe impro­vi­sé de Gaillac, qui après avoir trans­for­mé en cartes biblio­gra­phiques un vieil anti­pho­naire gothique, répond naï­ve­ment aux reproches du Comi­té d’instruction publique : « Si c’est avoir l’esprit van­da­lique, je vous avoue­rai que je l’ai eu sans le savoir[21]. » Le van­da­lisme « tend des pièges à la loyau­té des citoyens » et détruit « sous les cou­leurs du patrio­tisme pour ensuite faire le pro­cès de la Révo­lu­tion » — les expres­sions sont de Gré­goire — ; il inverse le sens des évé­ne­ments et rend la Révo­lu­tion res­pon­sable des des­truc­tions qu’il a pro­vo­quées. Ce genre de méthodes, comme le but qui les ins­pire, le met en bonne place dans le com­plot que la France assié­gée voit par­tout, et dont la tra­hi­son du roi, la rup­ture avec l’Église, l’émigration marquent les prin­ci­pales étapes. La Révo­lu­tion se devait de déjouer ce complot.

Après la patho­lo­gie, la thé­ra­peu­tique : l’analyse du van­da­lisme que nous pré­sente Gré­goire débouche tout natu­rel­le­ment sur des remèdes. Le rap­port qu’il pro­non­ça le 14 fruc­ti­dor an II devant la Conven­tion porte le titre signi­fi­ca­tif de : Rap­port sur les des­truc­tions opé­rées par le van­da­lisme et sur les moyens de le répri­mer. Dans ses mémoires Gré­goire se vante d’avoir « créé le mot (van­da­lisme) pour tuer la chose ». L’enjeu est de taille ; « sépa­rer les vrais cou­pables de ceux qui cou­pables en appa­rence n’ont été qu’égarés », ou « dis­cer­ner l’erreur du crime », c’est en tra­çant la fron­tière du van­da­lisme, indi­quer celle, symé­tri­que­ment oppo­sée, de la France révo­lu­tion­naire et la laver des accu­sa­tions de bar­ba­rie qui pèsent sur elle. Les méthodes d’action indi­rectes du com­plot van­dale rendent pour­tant cette tâche indis­pen­sable très dif­fi­cile. En effet, pour engen­drer la confu­sion, le van­da­lisme moule son com­por­te­ment sur celui de la Révo­lu­tion. Il est moins des­truc­teur lui-même qu’incitation à détruire. Ce glis­se­ment de l’ef­fet vers la cause rend le lien vandalisme/destructions insai­sis­sable au niveau maté­riel. Deve­nu pro­cès d’intention le van­da­lisme n’a plus d’existence visible qu’à tra­vers les van­dales ! Déjouer le com­plot van­dale, c’est le révé­ler au public par des dénon­cia­tions spectaculaires.

Les com­plo­teurs ne man­quèrent donc pas. Le « féroce et astu­cieux Pitt », voire « l’immonde Cathe­rine » tirent les ficelles de l’étranger, mais l’ennemi est d’abord inté­rieur. En 1794, les dif­fé­rentes inter­ven­tions de Gré­goire à la Conven­tion, mettent en évi­dence les res­pon­sables du com­plot van­dale. Le 22 ger­mi­nal, dans son rap­port sur la biblio­gra­phie, Gré­goire dénonce les roya­listes et les contre-révo­lu­tion­naires en pen­sant aux héber­tistes et aux dan­to­nistes qui viennent d’être abat­tus, mais il ne donne pas de nom. Le 14 fruc­ti­dor, après la chute de Robes­pierre, il reprend ses accu­sa­tions, les élar­git, et cite des noms. Manuel se pro­po­sait de détruire la porte Saint-Denis, Han­riot, nou­vel « Omar », vou­lait brû­ler la Biblio­thèque natio­nale, Chau­mette s’en pre­nait aux ani­maux rares du Muséum, Hébert avi­lis­sait la langue de la liber­té, Lacroix vou­lait qu’un sol­dat pût aspi­rer à tous les grades sans savoir lire. Dumas disait qu’il fal­lait guillo­ti­ner tous les hommes d’esprit et Robes­pierre, sous pré­texte de rendre les Fran­çais Spar­tiates, pré­pa­rait un régime de tyran­nie mili­taire. Les accu­sa­tions de Gré­goire frappent par leur diver­si­té et même leur futi­li­té ; l’unité du van­da­lisme est moins là — dans les actions — que dans leurs auteurs : ce sont les arres­ta­tions qui des­sinent pour le public le visage du com­plot van­dale. Encore flou au prin­temps 1794 où l’on dénonce suc­ces­si­ve­ment roya­listes, héber­tistes, dan­to­nistes, ce visage se pré­cise pen­dant l’été 1794. En fri­maire an III, dans son troi­sième rap­port pro­non­cé à une époque où la situa­tion poli­tique s’est décan­tée, Gré­goire pré­sente le por­trait défi­ni­tif : le van­da­lisme, qui culmine en l’an II, cette année « de ter­reur et de crimes », est un des aspects essen­tiels du robes­pier­risme. Cette heu­reuse coïn­ci­dence allait per­mettre, par le biais de la répres­sion anti-ter­ro­riste, de révé­ler les fron­tières du com­plot van­dale. Le conven­tion­nel Gar­rau ne déclare-t-il pas devant ses col­lègues : « J’ai vu des actes d’accusation dres­sés contre des hommes pour cause de ter­ro­risme et de van­da­lisme[22]

En ce qui concerne les des­truc­tions d’objets d’art, cette répres­sion est orches­trée par Gré­goire. Au niveau local, on la suit dans la cor­res­pon­dance que la com­mis­sion tem­po­raire des arts entre­tient avec les dépar­te­ments pen­dant tout l’an III ; elle est domi­née par une obses­sion : épu­rez les cou­pables. À Sen­lis, le silence du dis­trict et de l’agent natio­nal inquiète, il semble pré­sa­ger des dégâts affreux[23] ; à Car­pen­tras, un com­mis­saire artiste trop timo­ré est remis sèche­ment en place : quand les admi­nis­tra­teurs « qui doivent être les pro­tec­teurs-nés des pro­prié­tés natio­nales (…) voient d’un œil sec les dila­pi­da­tions et les dégra­da­tions qui se com­mettent dans les objets de sciences et d’art, un com­mis­saire artiste dans ce cas, a droit d’élever la voix, et de dévoi­ler une pareille bar­ba­rie[24] ». À Sens, infor­mée de l’importance des des­truc­tions par Dié­laine, biblio­thé­caire de la ville, la com­mis­sion rap­pelle que la loi fait un devoir à tous les amis des arts et sur­tout aux admi­nis­tra­teurs, de pour­suivre les vandales.

Face à cette déter­mi­na­tion des auto­ri­tés et devant l’étendue des des­truc­tions qu’elles constatent, la modes­tie des résul­tats obte­nus — c’est-à-dire la min­ceur du com­plot van­dale — étonne ; même les accu­sa­tions les mieux fon­dées de van­da­lisme échouent. Pre­nons le cas de l’orfèvre Ron­dot, ci-devant agent natio­nal de la com­mune de Troyes, membre pré­sident du comi­té révo­lu­tion­naire[25]. Ron­dot est accu­sé de van­da­lisme par l’architecte local Milouy, puis par Gré­goire : il a cas­sé et fon­du avec des com­plices le tré­sor de l’église Saint-Étienne. Il se défend avec vigueur. Pour­sui­vi par le tri­bu­nal cri­mi­nel du dépar­te­ment et incar­cé­ré à la mai­son d’arrêt de l’Aube, il rédige un mémoire pour se dis­cul­per et porte l’affaire au niveau pari­sien. En fri­maire an III, il pré­sente une péti­tion à la Conven­tion natio­nale. Libé­ré de pri­son par ordre du comi­té de sûre­té géné­rale, il s’en pré­vaut pour exi­ger l’arrêt des pour­suites du tri­bu­nal cri­mi­nel contre lui. Il n’était pas le seul mena­cé à Troyes, toute l’ancienne muni­ci­pa­li­té, robes­pier­riste comme lui, était com­pro­mise. Les décla­ra­tions d’intention du comi­té de sûre­té géné­rale — si le comi­té a pro­non­cé la mise en liber­té de quelques indi­vi­dus, il n’a nul­le­ment enten­du arrê­ter le cours de la jus­tice qui doit avoir lieu contre tous ceux qui se sont ren­dus cou­pables envers elle[26] — n’empêchèrent pas l’abandon des pour­suites judi­ciaires. L’efficacité de ces réseaux d’intérêts est moins la tra­duc­tion méca­nique d’un rap­port de forces entre deux camps : le camp répu­bli­cain et celui des van­dales (ce der­nier en perte de vitesse, mais béné­fi­ciant encore de nom­breuses com­pli­ci­tés), que le signe de la com­plexi­té des liens qui unissent les des­truc­tions à la Révo­lu­tion. Dans ces condi­tions la mol­lesse de la répres­sion n’est pas due à un échec de la com­mis­sion tem­po­raire des arts, elle relève au contraire d’une poli­tique déli­bé­rée qui fait de la recherche des cou­pables une tâche secon­daire, poli­tique, est-il besoin de le pré­ci­ser, en contra­dic­tion totale avec tout le conte­nu du dis­cours sur le vandalisme.

Autre exemple, à Metz[27], Jac­quin, com­mis­saire ambu­lant de la com­mis­sion, a d’abord été « ému dou­lou­reu­se­ment » en appre­nant l’étendue des des­truc­tions. Il fait alors une pro­cla­ma­tion « pour invi­ter les bons citoyens à dénon­cer les des­truc­teurs et les dila­pi­da­teurs » ; son but, explique-t-il, « était moins de connaître ces bar­bares (je ne crois pas utile de renou­ve­ler les haines sans pro­fit pour la chose publique) que d’exciter les bons citoyens à don­ner des ren­sei­gne­ments sur l’existence des monu­ments… » L’agent natio­nal du dis­trict par­lait dans le même sens, il disait : « Qu’il fal­lait tirer un voile sur les des­truc­tions pas­sées. » Cette atti­tude se com­prend faci­le­ment : les dénon­cia­tions ne marquent pas la limite entre la France qui détruit et celle qui conserve, elles servent seule­ment à jus­ti­fier le triomphe d’un par­ti sur un autre. À Metz encore, le dis­trict lance arrê­té sur arrê­té contre les « pro­vo­ca­teurs de des­truc­tions », en l’occurrence l’ancienne admi­nis­tra­tion du dépar­te­ment qua­li­fiée de « robes­pier­riste et enne­mie de l’instruction », or il est loin d’avoir eu une conduite irré­pro­chable avant le 9 ther­mi­dor. Jac­quin est obli­gé de le lui rap­pe­ler : « Je dénonce, dit-il, ces fonc­tion­naires publics qui sont res­pon­sables des dila­pi­da­tions, de ventes à bas prix, de ventes sans inven­taires, je dénonce l’incompétence de son per­son­nel[28]… » Dans le fond les accu­sa­teurs sont aus­si cou­pables que les accu­sés, et, à Metz ou ailleurs, autant que le seul per­son­nel robes­pier­riste, c’est toute l’administration répu­bli­caine qui est com­pro­mise dans les des­truc­tions : les muni­ci­pa­li­tés qui trans­forment en clubs ou en ate­liers à sal­pêtre les églises, lais­sant ces bâti­ments « tout dégar­nis et réduits aux simples murs », l’armée qui exige des livres pour faire des car­touches ou qui fait décou­vrir les cathé­drales pour conver­tir le plomb de leur toi­ture en balles, la Conven­tion natio­nale dont la légis­la­tion contra­dic­toire auto­rise indi­rec­te­ment bien des des­truc­tions… Dans ces condi­tions pour­quoi rani­mer (sur­tout loca­le­ment) les pas­sions ? Le 9 ther­mi­dor ne chan­gea rien, et ne pou­vait rien chan­ger à cette situa­tion. Les cou­pables qu’il désigne défi­nissent moins les contours d’une socio­lo­gie des des­truc­tions que ceux de la lutte des fac­tions, ils iden­ti­fient le camp des vain­cus non celui des des­truc­teurs ! À peine exclus des leviers de com­mandes — natio­naux ou locaux —, héber­tistes, dan­to­nistes, robes­pier­ristes, jaco­bins… et roya­listes sont cata­lo­gués van­dales, à tort ou à rai­son, peu importe. Le van­da­lisme passe ain­si au gré de la conjonc­ture poli­tique de la contre-révo­lu­tion à la révo­lu­tion, du roya­lisme au robes­pier­risme ! Mani­pu­lée par le pou­voir, ou plu­tôt par les pou­voirs qui se suc­cé­daient, la thèse du com­plot van­dale ratait son entrée dans la sphère du réel et res­tait insai­sis­sable hors des décla­ra­tions et des arres­ta­tions du pouvoir.

Les enjeux : un débat culturel

Arbi­traire au niveau de l’explication des faits, le dis­cours sur le van­da­lisme s’enracine pour­tant dans la vie quo­ti­dienne en dénon­çant pas­sion­né­ment les des­truc­tions, trop réelles, elles ! Selon ses inven­teurs, une élite éru­dite (savants, biblio­graphes, numis­mates, archi­vistes, anti­quaires) ou sim­ple­ment culti­vée (ama­teurs, esthètes, artistes), les choses sont claires : d’une part la dégra­da­tion du patri­moine artis­tique, la mul­ti­pli­ca­tion des des­truc­tions, d’autre part les ten­ta­tives de pro­tec­tion ou de conser­va­tion ; un enjeu consi­dé­rable donc, le legs artis­tique de l’Ancien Régime, et deux camps : celui des des­truc­teurs et celui des défen­seurs des arts. Cette ana­lyse de la situa­tion que nous avons vue se consti­tuer, rend cepen­dant très mal compte de la réa­li­té des faits. Si au niveau maté­riel il y a une oppo­si­tion indis­cu­table entre ces deux camps (on conserve ou on détruit), au niveau des inten­tions les choses sont plus obs­cures. L’indignation devant les des­truc­tions n’est res­sen­tie que du côté des défen­seurs des arts, car en face, on a la conscience pure : les des­truc­tions ne sont pas le fruit d’un com­plot contre les lumières mais la consé­quence indi­recte de l’engagement répu­bli­cain. « Nous rece­vons des plaintes de tous côtés que les yeux des patriotes sont offus­qués de divers monu­ments éle­vés par le des­po­tisme dans le temps de l’esclavage et qui cer­tai­ne­ment ne doivent pas exis­ter sous le règne de la liber­té et de l’égalité[29] » écrit le dépar­te­ment de police de la muni­ci­pa­li­té de Paris. Beau­coup plus que van­dales, les des­truc­tions sont civiques et patrio­tiques. C’est sous la pres­sion de l’opinion publique que l’Assemblée natio­nale décrète la des­truc­tion des monu­ments publics rap­pe­lant le des­po­tisme. C’est sur une pro­po­si­tion de deux sans-culottes que la com­mis­sion tem­po­raire des arts décide que tous les tableaux et por­traits repré­sen­tant des indi­vi­dus de la race Capet seront inven­to­riés, réunis dans un même dépôt et détruits[30]. Reprises, éten­dues, sys­té­ma­ti­sées par les assem­blées révo­lu­tion­naires, les des­truc­tions sont lar­ge­ment spon­ta­nées à l’origine car elles consti­tuent, dans le cli­mat du moment, un moyen com­mode d’affirmer ou de réaf­fir­mer son patrio­tisme. Ser­gent, visi­tant l’ex-maison royale de Saint-Cloud, le note bien : « Tous les dimanches la beau­té de cet endroit attire un concours de citoyens, il importe de ne plus salir leurs regards de ces images (les por­traits royaux). On pour­rait aus­si cou­rir le risque que des citoyens bles­sés de voir ces objets anti­ré­pu­bli­cains, en vou­lant les arra­cher et les fou­ler aux pieds ne fissent dom­mage à d’autres qu’il est utile de conser­ver et nous regret­te­rions que de superbes mor­ceaux de Mignard souf­frissent de cette colère patrio­tique[31]. » Les des­truc­tions débordent lar­ge­ment le domaine artis­tique ou mieux n’y pénètrent que par coïn­ci­dence. L’engagement répu­bli­cain exige la démo­li­tion des réa­li­tés ou des sym­boles du pou­voir (royal, sei­gneu­rial, ou ecclé­sias­tique selon les cas) sans se pré­oc­cu­per de leur valeur artis­tique. Il brûle au nom de la réac­tion anti­féo­dale châ­teaux et ter­riers, il détruit au nom de la lutte contre le fana­tisme : églises, sta­tues et tom­beaux. Il pour­chasse la tyran­nie jusque dans ses témoi­gnages les plus modestes : sceaux, dra­peaux, uni­formes… Bref il mécon­naît la spé­ci­fi­ci­té et les limites du domaine cultu­rel, le réduit à des signes de féo­da­li­té ou de fana­tisme et l’épure au même titre que l’Ancien Régime. En défi­ni­tive un ico­no­clasme plus qu’un vandalisme.

Revanche d’un peuple sur les valeurs d’une culture et d’un pou­voir dont il a tou­jours été exclu, pis dont il fut la vic­time, l’iconoclasme bafoue, conteste, détruit ou même conserve pour mieux abhor­rer. Pour rap­pe­ler la Saint-Bar­thé­le­my, Chau­mette veut ain­si remon­ter l’aiguille à fleur de lis de l’horloge du palais de jus­tice abat­tue par son pré­dé­ces­seur et arrê­té « comme par miracle au début du mas­sacre[32] ». Quelle que soit la forme qu’il adopte, l’iconoclasme marque le rejet d’une cer­taine hié­rar­chie, d’un lien de subor­di­na­tion, il insiste sur les dif­fé­rences sociales pour mieux les nier. À Paris cet aspect est assez clai­re­ment expri­mé au niveau du per­son­nel poli­tique. La com­mune de Paris décide d’envoyer le pro­cès-ver­bal du dépouille­ment de la chasse de sainte Gene­viève au pape. Elle arrête que les « osse­ments » et les « gue­nilles » qui se sont trou­vés dans cette « boîte » seront brû­lés place de Grève pour y expier « le crime d’avoir ser­vi à pro­pa­ger l’erreur et à entre­te­nir le luxe de tant de fai­néants[33] ». Cho­qué de voir les comi­tés révo­lu­tion­naires sié­ger au Palais Royal sous les lam­bris du des­pote, Chau­mette veut trans­for­mer ce palais en hôpi­tal : « Le contraste eût été plus par­fait et l’humanité eût une fois au moins triom­phé de la tyran­nie[34]. » Les arrière-pen­sées poli­tiques ne sont jamais éloi­gnées. Le per­son­nel poli­tique connaît la puis­sance des signes sur le peuple ; en sep­tembre 1793 un conven­tion­nel se plaint de l’inexécution des décrets concer­nant la des­truc­tion des tom­beaux royaux à Saint-Denis, c’est par l’intermédiaire de ce genre de monu­ments « qu’on entre­tient le peuple dans la super­sti­tion de la royau­té[35] ». Plus abso­lu, Sébas­tien Mer­cier pense qu’il aurait fal­lu frap­per l’esprit du peuple par la des­truc­tion de Ver­sailles. En pro­vince, au niveau popu­laire, l’iconoclasme s’ex­prime d’une manière spon­ta­née et peu consciente par des gestes sym­bo­liques qui s’enracinent dans un long pas­sé fait de ran­cœurs et de haines. À Ligny, en Lor­raine, le peuple viole la sépul­ture de la mai­son de Luxem­bourg : « Cinq princes de cette mai­son ont été tirés de leur cer­cueil de plomb et on a confon­du leurs osse­ments avec ceux de toutes les classes dans le cime­tière de la paroisse[36]. » Sai­sis­sante manière de réta­blir l’égalité sociale ! L’iconoclasme est sou­vent joyeux, ludique ; la com­mune de Pon­toise annonce « qu’elle vient de rendre les der­niers hom­mages aux restes des emblèmes de l’aristocratie, plu­sieurs tom­be­reaux rem­plis d’armoiries de rois, de cou­ronnes de reines, de titres de princes et autres ali­ments des pré­ju­gés de l’orgueil, ont été livrés aux flammes, au milieu des chants d’allégresses et des rondes patrio­tiques[37] ». Bien sûr ces céré­mo­nies sont enca­drées par l’administration répu­bli­caine, les textes qui nous les décrivent insistent sur leur fina­li­té natio­nale. La com­mune de Pon­toise pré­cise que les saints d’or et d’argent seront ame­nés à la Mon­naie « pour pas­ser au creu­set de l’utilité publique ». Cepen­dant rien ne per­met de mini­mi­ser le sen­ti­ment de libé­ra­tion et de fête que per­mirent les des­truc­tions. Véri­table esquisse d’un lan­gage authen­ti­que­ment révo­lu­tion­naire et popu­laire, l’iconoclasme s’est épa­noui dans la brèche que le com­bat poli­ti­co-social avait créée dans les valeurs de la culture d’élite, il est donc bien autre chose qu’un com­plot van­dale c’est-à-dire que la simple néga­tion de ces valeurs. Il ne se laisse pas non plus enfer­mer, sans sim­pli­fi­ca­tions abu­sives, dans l’opposition mani­chéenne conservateurs/destructeurs. Alors pour­quoi ce dis­cours si four­ni sur le vandalisme ?

Myo­pie ? Non, car alors com­ment expli­quer le suc­cès immé­diat de ce dis­cours sous la Révo­lu­tion, puis sa reprise sans réserve par l’historiographie ? De plus, ceux qui étaient char­gés de débus­quer quo­ti­dien­ne­ment les com­plo­teurs van­dales, étaient fort scep­tiques sur la réa­li­té du com­plot. Ou peut-être myo­pie volon­taire ? Le com­plot van­dale per­met en effet de main­te­nir face à la réa­li­té des des­truc­tions répu­bli­caines, la fic­tion d’une idéo­lo­gie — celle des lumières — c’est-à-dire la lec­ture bour­geoise des évé­ne­ments révo­lu­tion­naires, car les lumières ne sont pas neutres. Donc cal­cul ? Le van­da­lisme n’est pas inno­cent, faire coïn­ci­der la notion de des­truc­tion avec celle de van­da­lisme défi­nie comme pure­ment néga­tive, c’est oublier volon­tai­re­ment que l’acte des­truc­teur est sim­ple­ment l’aspect néga­tif d’une moti­va­tion posi­tive ; on détruit par réfé­rence à une (contre) idéo­lo­gie, pour des rai­sons mer­can­tiles ou même par indif­fé­rence, ce qui est encore choix ; c’est pen­ser qu’une révo­lu­tion sociale ne peut être que néga­trice des valeurs cultu­relles et adop­ter impli­ci­te­ment le point de vue des classes diri­geantes mesu­rant l’ampleur du sac­cage ! Qu’est-ce donc que dénon­cer des des­truc­tions van­dales, sinon sup­po­ser l’existence du pré­cieux et la volon­té de le détruire, défi­nir un domaine et ten­ter de le faire res­pec­ter. À une époque où l’art com­pro­mis par son pas­sé était deve­nu un enjeu dans la lutte poli­tique, c’était déjà pré­pa­rer la reprise en main du sec­teur artis­tique ou si l’on pré­fère, pré­voir la fin dans ce sec­teur des ini­tia­tives popu­laires. C’était aus­si, en maquillant la réa­li­té et en rédui­sant au silence (au moins au niveau concep­tuel) les des­truc­teurs, refer­mer la brèche qui s’était ouverte dans les valeurs de la culture d’élite. Sur ce plan, le dis­cours contre le van­da­lisme ne consti­tue pas un refuge hors de la réa­li­té pour des gens dépas­sés par l’évolution poli­tique, mais un puis­sant moyen d’action pour modi­fier le cours des évé­ne­ments. Cela explique pro­ba­ble­ment le suc­cès immé­diat de cette « inven­tion » sous la Révo­lu­tion, et, plus tard, son adop­tion sans exa­men par l’historiographie qui, répu­bli­caine ou roya­liste, était éga­le­ment « éli­taire » dans le domaine cultu­rel. Cal­cul donc, chez cer­tains au moins, et plus pro­ba­ble­ment, pour la majo­ri­té des défen­seurs des arts, conscience confuse de l’importance stra­té­gique de la notion.

Sui­vie dans le détail, cette reprise en main est assez com­plexe. Face aux ini­tia­tives popu­laires qui brouillent le sta­tut de l’objet d’art dans la socié­té, pro­té­ger le patri­moine cultu­rel c’est en pre­mier lieu ten­ter de le dis­so­cier des autres ves­tiges de l’Ancien Régime, ten­ter de lui rendre sa place pri­vi­lé­giée, de l’extraire ès-qua­li­tés du quo­ti­dien poli­tique, bref le redé­fi­nir. Lourde tâche à une époque où les réac­tions patriotes ne s’embarrassent pas de nuances. Les défen­seurs des arts s’y attellent cepen­dant : ils pré­cisent le conte­nu de l’objet d’art, conte­nu « tech­nique » d’abord — rare­té du tra­vail, valeur du métal pré­cieux uti­li­sé, qua­li­té de l’exécution… — ; conte­nu « idéo­lo­gique » ensuite, matière autre­ment plus déli­cate, c’est la source pre­mière des des­truc­tions et on ne peut, sous peine d’échec, s’opposer direc­te­ment au réflexe ico­no­claste du peuple. On choi­sit une voie moyenne : consta­tant que les pro­duc­tions des arts ont tou­jours été « cou­vertes de la livrée du des­pote », c’est-à-dire au ser­vice unique des pri­vi­lé­giés, les artistes ou leurs porte-parole réaf­fir­mèrent avec encore plus de force la spé­ci­fi­ci­té et la valeur ines­ti­mable du patri­moine artis­tique, son indé­pen­dance du milieu dans lequel et pour lequel il a été conçu. Ils disent que l’art adou­cit les mœurs, touche le cœur, élève l’âme, éclaire l’esprit… Aucun véri­table accord n’était pos­sible entre l’iconoclasme popu­laire et ce dis­cours savant qui renouait avec l’idéologie des Lumières. L’histoire de la com­mune popu­laire des arts déchi­rée entre les ten­ta­tions de l’académie et celles du club popu­laire le montre bien : aux dis­cours sur l’abolition des signes de féo­da­li­té répondent ceux deman­dant leur conser­va­tion comme « devant ser­vir de monu­ment pour l’histoire », à l’affirmation que le patrio­tisme doit avoir le pas sur les arts, les ten­ta­tives pour exclure de la com­mune ses membres non artistes[38]. Les imbri­ca­tions poli­tiques du pré­cieux le condamnent abso­lu­ment, ou inver­se­ment, tout le pré­cieux, quelle que soit sa noci­vi­té poli­tique, mérite d’être sau­vé ; ques­tion de point de vue, mais sur­tout ques­tion de pou­voir. Il res­tait en effet à insé­rer ce dis­cours savant dans les faits.

Pour cela il faut des prin­cipes de conser­va­tion et des ins­ti­tu­tions capables de les faire appli­quer. On trouve le tout dans l’œuvre de l’Assemblée natio­nale : pour assu­rer la bonne ges­tion des biens natio­naux au début de la Révo­lu­tion, elle avait défi­ni des règles d’inventaire, de vente, de pro­tec­tion et créé les organes char­gés de les mettre en œuvre (com­mis­sion des monu­ments puis com­mis­sion des arts[39]). Ces com­mis­sions com­po­sées de spé­cia­listes (savants, biblio­graphes…) sont capables d’indiquer les objets à recueillir et la manière de pré­ve­nir leur dépé­ris­se­ment. La dénon­cia­tion pas­sion­née des des­truc­tions van­dales fait prendre conscience au plus grand nombre de l’existence d’un sec­teur artis­tique avec ses règles et ses par­ti­sans. Elle bloque l’offensive ico­no­claste en impo­sant des limites aux des­truc­tions. Certes ces limites repré­sentent moins un accord sur ce qu’il convient de conser­ver à tout prix qu’un com­pro­mis instable qui enre­gistre le rap­port de forces du moment ; mais ce com­pro­mis, en impo­sant la pré­sence des pro­tec­teurs, joue en leur faveur. Tra­cer une fron­tière, même pro­vi­soire, entre le pré­cieux et le poli­tique ne peut être que l’œuvre de spé­cia­listes (il faut connaître les deux domaines), donc exclure par nature toute ini­tia­tive popu­laire. Après avoir arrê­té dans le domaine artis­tique la dyna­mique patriote, le dis­cours sur le van­da­lisme rend pos­sible la contre-offensive.

Le com­bat poli­tique avait impo­sé l’élaboration d’une légis­la­tion des­truc­trice. On cri­tique son appli­ca­tion confiée à des hommes « peu intel­li­gents ou mer­ce­naires » qui abattent « la hache à la main[40] » et menacent l’existence des « plus beaux monu­ments du génie fran­çais ». Pour arrê­ter ces ravages, on limite les décrets des­truc­teurs au nom de la lutte contre le van­da­lisme. La Conven­tion décide que les monu­ments publics dont on ne pour­rait faire dis­pa­raître les signes pros­crits sans les endom­ma­ger seraient trans­por­tés dans des musées[41]. Mesure habile, le musée, cadre poli­ti­que­ment et socia­le­ment neutre, impose au spec­ta­teur une lec­ture tech­nique ou artis­tique de l’œuvre d’art et gomme ain­si la valeur sub­ver­sive qu’elle tire de son ori­gine ou de sa des­ti­na­tion féo­dale. La Conven­tion réus­sit par ce biais à faire admettre par les patriotes qu’ils ferment les yeux sur les signes de féo­da­li­té dont le patri­moine cultu­rel est enta­ché pour ne son­ger qu’aux grands moyens d’instruction qu’il com­porte pour les artistes et éven­tuel­le­ment pour le peuple. Elle réus­sit aus­si à consti­tuer un lieu où, mal­gré le suc­cès popu­laire que connut le musée du Louvre lors de son ouver­ture[42], les objets d’art ne se montrent qu’aux artistes. Sinon, plu­tôt que de détruire, on maquille. À Paris, porte Saint-Mar­tin « la figure repré­sen­tée sous l’emblème d’Hercule cou­ron­né par la Renom­mée ces­se­ra de repré­sen­ter le des­pote et d’être cho­quante lorsque la grande per­ruque qui le désigne sera conver­tie en une che­ve­lure courte et bou­clée au hasard comme celle de l’Hercule Far­nèse[43] ». Cette poli­tique, appuyée sur les rouages de l’É­tat, réus­sit à éli­mi­ner les ini­tia­tives popu­laires du domaine artis­tique : les spé­cia­listes rem­pla­cèrent les patriotes dans la toi­lette révo­lu­tion­naire de la France, les musées se sub­sti­tuèrent à la fête ico­no­claste, les aca­dé­mies aux clubs popu­laires, et le trans­fert vers Paris de toutes les œuvres d’art venues des pro­vinces ou de l’étranger, suc­cé­da à leur des­truc­tion. À en croire l’Institut, une autre période com­men­çait car : « Sont-ce des van­dales que ceux qui font un article de trai­té de la ces­sion d’une sta­tue antique ou […] qui reçoivent en indem­ni­té des chefs‑d’œuvre comme valant mieux que des mil­lions ou des pro­vinces entières[44] ? »

Moule idéo­lo­gique sub­til, le van­da­lisme a favo­ri­sé une nou­velle répar­ti­tion des pou­voirs dans le domaine cultu­rel. On ne s’étonnera pas dans ces condi­tions de la concor­dance entre la chro­no­lo­gie poli­tique et celle du dis­cours van­dale ; la grande cou­pure res­tant celle du 9 ther­mi­dor, c’est-à-dire la date qui marque la rup­ture défi­ni­tive entre le mou­ve­ment popu­laire et la bour­geoi­sie. À par­tir de 1795 le terme « van­da­lisme » perd de son actua­li­té car il n’a plus qu’une fonc­tion rétros­pec­tive, il signi­fie une période his­to­rique écou­lée. Certes les roya­listes essaie­ront bien sous le Direc­toire un rééqui­li­brage des pou­voirs en leur faveur par une cri­tique des musées — pièce maî­tresse du détour­ne­ment de l’héritage cultu­rel au pro­fit de la nou­velle bour­geoi­sie répu­bli­caine — qua­li­fiés de « dépôts bur­lesques » et « indé­cents » qui marquent « la fin de l’art » et sont « l’œuvre de ce van­da­lisme qui sera de tout temps la honte des révo­lu­tion­naires ». Ce réem­ploi de la notion de « van­da­lisme », s’il a bien assi­mi­lé l’usage qu’en ont fait les esprits culti­vés avant le 9 ther­mi­dor, n’est qu’un com­bat d’arrière-garde à l’en­jeu limi­té, presqu’un conflit per­son­nel entre le sculp­teur Deseine et A. Lenoir fon­da­teur du Musée des monu­ments fran­çais[45].

On ne s’étonnera pas non plus de la dis­cor­dance entre la chro­no­lo­gie du van­da­lisme et celle des des­truc­tions. Pour ces der­nières, le 9 ther­mi­dor n’est pas une véri­table cou­pure et le mou­ve­ment ne s’est pas atté­nué sous le Direc­toire, au contraire ! Mais le dan­ger s’est dépla­cé, les des­truc­tions ne sont plus pro­vo­quées par un ico­no­clasme intem­pes­tif mais par « la rapa­ci­té des fai­seurs d’affaires, par les spé­cu­la­teurs voraces et mer­ce­naires qui dans le plus beau monu­ment ne voient jamais que du fer, de la pierre et du plomb à démo­lir et à vendre, pour qui tout est égal dès qu’il s’agit de tra­fi­quer et de démo­lir[46] ». De ces des­truc­tions très graves sur le plan maté­riel, on par­la peu. Elles rele­vaient seule­ment des déci­sions admi­nis­tra­tives ou tech­niques, pas du com­bat poli­tique et idéo­lo­gique car elles ne remet­taient pas en cause la hié­rar­chie des valeurs cultu­relles ou sociales.

Le dis­cours van­dale tel qu’il fut pro­non­cé par la Révo­lu­tion n’est rien d’autre que la face idéo­lo­gique d’un pro­ces­sus d’exclusion poli­tique. Pour que triom­phât la vision que la bour­geoi­sie, groupe poli­ti­co-social vain­queur, por­tait en elle, il fal­lait brouiller les don­nées : confondre l’ignorance des classes popu­laires et les com­plots de l’étranger, les des­truc­tions des ter­ro­ristes et les négli­gences de l’administration répu­bli­caine, reje­ter dans les ténèbres du van­da­lisme tous les vain­cus de la lutte poli­tique qu’ils aient œuvré ou non dans le domaine artis­tique. L’étude du van­da­lisme menée à tra­vers les notions qu’il pri­vi­lé­gie (bar­ba­rie, igno­rance, van­da­lisme ou, inver­se­ment, édu­ca­tion, lumières…) révèle les moda­li­tés qui pré­sident à la consti­tu­tion d’un nou­vel ordre cultu­rel : celui qui domine la France au xixe et même au xxe siècle ; à ce titre, elle éclaire un des aspects les plus inté­res­sants des bou­le­ver­se­ments que connut la France révolutionnaire.

Daniel Her­mant

(En conclu­sion, lors de cet épi­sode his­to­rique, le van­da­lisme, ou ico­no­clasme, mou­ve­ment popu­laire et révo­lu­tion­naire, a per­du, et ont triom­phé, comme on le sait, les bour­geois et leurs par­ti­sans, défen­seurs d’une socié­té auto­ri­taire, hié­rar­chique, à l’image — et fon­dée, somme toute, sur une par­tie des valeurs cultu­relles — de celles qui la pré­cé­daient, et dont ils tenaient, sans doute pour cette rai­son, à pré­ser­ver les sym­boles, les accom­plis­se­ments — au moins pour par­tie. Contrai­re­ment aux ico­no­clastes révo­lu­tion­naires qui sou­hai­taient mettre à bas les sym­boles des des­po­tismes pas­sés, l’immense majo­ri­té des Fran­çais semble aujourd’hui acquise à l’idéologie bour­geoise ayant sou­hai­té et sou­hai­tant les conser­ver, mas­si­ve­ment domi­née par l’idéologie de ceux qui la dominent encore aujourd’hui.)

Notes


  1. Louis RÉAU, His­toire du van­da­lisme. Les monu­ments détruits de l’art fran­çais, Paris, Hachette, 2 vol., 1959.
  2. AULARD, « Boni­ments contre-révo­lu­tion­naires », La Révo­lu­tion fran­çaise, décembre 1912.
  3. F. BENOIT, L ‘Art fran­çais sous la Révo­lu­tion et l’Empire. Les doc­trines, les idées, les genres, Paris, L. H., May, 1897.
  4. Gus­tave GAUTHEROT, Le Van­da­lisme jaco­bin. Des­truc­tions admi­nis­tra­tives, d’archives, d’objets d’art, de monu­ments reli­gieux à l’époque révo­lu­tion­naire d’après les docu­ments ori­gi­naux en grande par­tie inédits, Paris, 1914.
  5. P. ROBINET, Le Mou­ve­ment reli­gieux à Paris pen­dant la Révo­lu­tion, Paris, 1894/1898, 2 vol. Ouvrage publié sous le patro­nage du Conseil muni­ci­pal de Paris.
  6. VALLET DE VIRVILLE, dans le Moni­teur uni­ver­sel, 4 octobre 1854. H. BORDIER, Les Archives de France, ou l’histoire des archives de l’Empire, les archives des minis­tères, des dépar­te­ments, des com­munes, des greffes, des notaires, etc. conte­nant l’inventaire d’une par­tie de ces dépôts, Paris, Dumou­lin, 1855.
  7. E. DESPOIS, Le Van­da­lisme révo­lu­tion­naire, Fon­da­tions lit­té­raires, scien­ti­fiques et artis­tiques de la Conven­tion, Paris, G. Baillière, 1848.
  8. A. COCHIN, La Crise de l’histoire révo­lu­tion­naire. — Taine et M. Aulard, Paris, H. Cham­pion, 1909, 103 p.
  9. Dans Alexandre Lenoir, son jour­nal et le musée des monu­ments fran­çais, Paris, 1878/1887, 2 tomes, cité 1.1, p. XXII.
  10. E. BOUTARIC, « Le van­da­lisme révo­lu­tion­naire », Revue des ques­tions his­to­riques, sep­tième année, t. XII, 1872, pp. 325–396.
  11. Vic­tor HUGO, « Guerre aux démo­lis­seurs », Revue des deux mondes, mars 1832 ; voir aus­si, en réponse à cet article, MONTALEMBERT, « Du van­da­lisme en France, lettre à M. Vic­tor Hugo », Revue des deux mondes, mars 1833. Sur le rôle impor­tant que Hugo joua dans la sau­ve­garde des monu­ments, voir J. MALLION, Vic­tor Hugo et l’art archi­tec­tu­ral, Gre­noble, 1962.
  12. Yvan CHRIST, Églises pari­siennes actuelles et dis­pa­rues, Paris 1947, p. 9.
  13. Le mot van­da­lisme lui-même est une réfé­rence his­to­rique loin­taine donc une inci­ta­tion à dépas­ser la chro­no­lo­gie courte.
  14. « Obser­va­tions de quelques patriotes sur la néces­si­té de conser­ver les monu­ments de la lit­té­ra­ture et des arts », Paris, an II, A. A. Renouard, Char­din et Char­le­magne fils, 25 ven­dé­miaire an II, p. 10.
  15. Le dis­cours sur le van­da­lisme est bien sûr conte­nu dans les divers rap­ports de Gré­goire, en par­ti­cu­lier dans ses trois rap­ports sur le van­da­lisme rédi­gés à la demande du comi­té d’instruction publique de la Conven­tion — Ins­truc­tion publique. Rap­port sur les des­truc­tions opé­rées par le van­da­lisme et sur les moyens de le répri­mer, séance du 14 fruc­ti­dor an II, sui­vi du décret de la Conven­tion natio­nale, 28 p. : Ins­truc­tion publique. Second rap­port sur le van­da­lisme, 8 bru­maire an III, sui­vi du décret de la Conven­tion natio­nale, 12p. : Ins­truc­tion publique. Troi­sième rap­port sur le van­da­lisme, 24 fri­maire an III, 21 p. On peut y joindre deux autres rap­ports de Gré­goire pré­sen­tés anté­rieu­re­ment : celui sur la biblio­gra­phie lue à la Conven­tion natio­nale le 22 ger­mi­nal an II, 16p., qui ser­vit d’ébauche à celui du 14 fruc­ti­dor ; celui sur les ins­crip­tions des monu­ments publics, 22 nivôse an II, 14 p. où fut employé pour la pre­mière fois le mot van­da­lisme. Sur la genèse des rap­ports de Gré­goire voir : J. Guillaume, « Gré­goire et le van­da­lisme », Études révo­lu­tion­naires, Ire série P, pp. 12–33 : « Le van­da­lisme de Chau­mette » ; Études révo­lu­tion­naires, 2e série, pp. 348–424, « Gré­goire et le van­da­lisme », Paris, 1908. Ces rap­ports de Gré­goire ne sont ni le fait d’un iso­lé, ni celui d’un pré­cur­seur. Ce n’est nul­le­ment Gré­goire qui prit l’initiative des mesures pro­tec­trices. Le décret de la Conven­tion voté à la suite du rap­port du 14 fruc­ti­dor, est bien moins détaillé que le décret du troi­sième jour du deuxième mois an II ren­du par la Conven­tion sur le rap­port de Romme (P. V. du comi­té d’instruction publique de la Conven­tion natio­nale, t. II, p. 659). Ce décret conte­nait déjà toutes les dis­po­si­tions pra­tiques propres à sau­ve­gar­der livres, manus­crits, gra­vures, objets d’art… Le très inté­res­sant rap­port de Romme condamne avec éner­gie les des­truc­tions. Sur le mot van­da­lisme lui-même, voir Max Frey, Les Trans­for­ma­tions du voca­bu­laire fran­çais à l’époque de la Révo­lu­tion, Paris, P.U.F., 1925 ; F. Bru­not, His­toire de la langue fran­çaise, t. IX, La Révo­lu­tion et l’Empire.
  16. GRÉGOIRE, Troi­sième rap­port sur le van­da­lisme, p. 16.
  17. BARÈRE, 26 mes­si­dor an II, Rap­port fait au comi­té de salut public sur l’é­tat de la fabri­ca­tion révo­lu­tion­naire du sal­pêtre et de la poudre et sur la néces­si­té de sup­pri­mer l’agence natio­nale ci-devant régie des poudres et sal­pêtres, p. 5.
  18. A.N. F 17 * 13, fri­maire an III, Ver­dun. Meuse. Cf. aus­si GRÉGOIRE, Troi­sième rap­port…, P 9.
  19. A.N. F 17 1255 a, Lettre du direc­toire de la Com­mis­sion tem­po­raire des arts à l’administration de Vitry-sur-Marne, 17 plu­viôse an III.
  20. A.N. T 17 a 1255–1256, minutes de la cor­res­pon­dance de la Com­mis­sion tem­po­raire des arts, aux admi­nis­tra­tions des dépar­te­ments et des dis­tricts. Dans sa jus­ti­fi­ca­tion, le citoyen Des­champs qua­li­fie ce Christ de : « figure de bois mal taillée et d’aucun mérite en fait d’art ».
  21. Réponse de Bla­ney-Lais­né, biblio­graphe de Gaillac (Tarn), aux accu­sa­tions de van­da­lisme du comi­té d’instruction publique. Cité par P. RIBERETTE, Les Biblio­thèques fran­çaises pen­dant la Révo­lu­tion 1789–1795, Paris, 1970, pp. 83–84.
  22. P.V. du Comi­té d’instruction publique, t. VI, p. 749, séance du 14 ven­dé­miaire an IV. Cette coïn­ci­dence entre van­da­lisme et robes­pier­risme se suit très bien dans les dic­tion­naires qui, à la fin de la Révo­lu­tion, font le point sur les trans­for­ma­tions du voca­bu­laire. Le Néo­lo­giste fran­çais, 1796, ano­nyme, B.N. XI4335, écrit à l’article van­da­lisme : « c’est ain­si qu’on a appe­lé l’état de la France sous Robes­pierre ».
  23. A.N. F 17 1255, Lettre du direc­toire de la Com­mis­sion tem­po­raire des arts à l’administration de Sen­lis, 12 nivôse an III.
  24. A.N. F 17 1255, Lettre du direc­toire de la Com­mis­sion tem­po­raire des arts au com­mis­saire artiste du dis­trict de Car­pen­tras (Var), 27 fruc­ti­dor an III.
  25. Sur Troyes voir A. BABEAU, His­toire de Troyes pen­dant la Révo­lu­tion, Paris, Dumou­lin, 1873–1874, 2 tomes, notam­ment t. II, chap. XXXIII ; A. PRÉVOST, His­toire du dio­cèse de Troyes pen­dant la Révo­lu­tion, 3 tomes, Troyes, 1904 ; A.N. F 17 1037, et les P.V. de la Com­mis­sion tem­po­raire des arts.
  26. Réponse du comi­té de sûre­té géné­rale à la lettre du repré­sen­tant en mis­sion Albert, 23 mai 1795.
  27. Rap­port de Jac­quin à la Com­mis­sion tem­po­raire des arts à pro­pos de la situa­tion à Metz, A.N. F 17 1253 an III.
  28. Ibid., Jac­quin éta­blit une liste de 14 accu­sa­tions contre le dis­trict !
  29. Admi­nis­tra­tion du dépar­te­ment de police de la muni­ci­pa­li­té de Paris A.N., M 666, dos­sier S.
  30. Cf. les déli­bé­ra­tions de la Com­mis­sion tem­po­raire des arts du 25 prai­rial an II (P.V. C.T.A. 1.1, pp. 225–226). Picault et Varon, membres de la Com­mis­sion, font un rap­port de Ver­sailles sur un por­trait du fils Capet pro­ve­nant de Saint-Cloud : « Ils pro­posent (et la C.T.A. arrête) que tous les tableaux et por­traits repré­sen­tant des indi­vi­dus de la race Capet seront inven­to­riés et réunis dans un même dépôt et que, confor­mé­ment à l’inventaire, on pro­cé­de­ra à leur des­truc­tion com­plète et totale, afin que la super­sti­tion roya­liste ne puisse en recueillir aucun. » Cet arrê­té est trans­mis au Comi­té d’instruction publique (P.V. C.I.P., C.N., t. IV, p. 654) mal­gré l’observation d’un membre « que quelques-uns des tableaux ou por­traits pour­raient conte­nir des traits de génie et d’originalité qu’il serait utile de conser­ver pour l’instruction et les arts ». L’arrêté reçut sans dif­fi­cul­té l’approbation du Comi­té. Gré­goire était pré­sent à la séance.
  31. A.N. F 17 A 1035, Liasse B lettre de Ser­gent à la Conven­tion natio­nale datée de Ram­bouillet, 3 août 1793.
  32. Réim­pres­sion de l’ancien Moni­teur, t. 18, p. 170, 29 ven­dé­miaire an II.
  33. Ibid., t. 18, 1 fri­maire an IL
  34. Les Révo­lu­tions de Paris, n°211, 20 juillet‑3 août 1793.
  35. P.V. Conven­tion natio­nale, t. 20, p. 134.
  36. Phi­lippe BAERT, Mémoire au sujet de la des­truc­tion des tom­beaux de quelques rois et reines de France qui exis­taient dans l’abbaye de Saint-Ger­main-des-prés à Paris en 1791 (7 mai 1791), A.N. F 17 1036 A.
  37. Réimp. anc. Moni­teur, t. 18, p. 209.
  38. P.V. de la com­mune géné­rale des arts de pein­ture, sculp­ture archi­tec­ture et gra­vure, — 18 juillet 1793, tri­di de la Ire décade du deuxième mois de l’an II — et de la socié­té popu­laire et répu­bli­caine des arts — 3 nivôse an II, 28 flo­réal an III. Édit, par H. Lapauze, Paris, 1903.
  39. L. TUETEY, P.V. de la Com­mis­sion des monu­ments, Paris, 1901/1902, 2 tomes ; P.V. de la Com­mis­sion tem­po­raire des arts, Paris, 1912, 2 tomes. A.N. F 17 1034, dos­sier 11, orga­ni­sa­tion et fonc­tion­ne­ment du conseil de conser­va­tion des objets de sciences et d’art, an VI-VIII.
  40. A.N. F 13 212, Lettre du ministre de l’Intérieur du 15 plu­viôse an II à pro­pos de l’exécution de la loi du 4 juillet 1793.
  41. Décret de la Conven­tion natio­nale du 3 bru­maire an II, pris à la suite du rap­port Romme. Article 2 : Les monu­ments publics trans­por­tables, inté­res­sant les arts et l’histoire, qui portent quelques-uns des signes pros­crits, que l’on ne pour­rait faire dis­pa­raître sans cau­ser un dom­mage réel, seront trans­por­tés dans le musée le plus voi­sin pour y être conser­vés pour l’instruction natio­nale.
  42. Le « Muséum natio­nal » fut ouvert le 10 août 1793, il connut un cer­tain suc­cès d’affluence si l’on en croit la Décade phi­lo­so­phique t. IV, n° 28, 10 plu­viôse an III, p. 215 : « Le muséum est ouvert au public les trois der­niers jours seule­ment de la décade : les autres jours les artistes seuls y sont admis et y peignent ou des­sinent. Nous avons vu avec bien de l’intérêt le peuple s’y por­ter en foule : il observe avec une curio­si­té avide, demande des expli­ca­tions, admire ou blâme, sou­vent avec jus­tesse. Bien­tôt le muséum sera la plus fré­quen­tée des pro­me­nades. »
  43. A.N. M 666, dos­sier 9, Lettre de l’architecte de la muni­ci­pa­li­té Poyet du 15 mai 1793.
  44. Rap­port Andrieux sur l’arrivée des objets d’Italie, Classe de lit­té­ra­ture et beaux-arts de l’Institut natio­nal des sciences et arts, 7e séance, 4 bru­maire an VI. C’est un retour à des pra­tiques fré­quentes sous l’Ancien Régime.
  45. Opi­nion sur les musées où se trouvent rete­nus tous les objets d’art qui sont la pro­prié­té des temples consa­crés de la reli­gion catho­lique, par Deseine, Paris, Bau­doin, flo­réal an XI, 65 p. Ce n’est pas le seul mémoire de l’ancien sta­tuaire du prince de Condé (cf. M. Tour­neux, Biblio­graphie de l’histoire de Paris pen­dant la Révo­lu­tion fran­çaise, Paris, 1890–1913, t. III, n05 16299 à 16301). Ils furent rédi­gés dans le cadre de la que­relle lan­cée par la péti­tion qui sui­vait l’ouvrage de Qua­tre­mère de Quin­cy — Lettres sur le pré­ju­dice qu’occasionnerait à la science le dépla­ce­ment des monu­ments de l’art en Ita­lie — à laquelle répon­dait le 12 ven­dé­miaire an V une lettre publiée dans le Moni­teur. Sous le Consu­lat, Deseine s’opposa vive­ment à A. Lenoir, fon­da­teur du Musée des monu­ments fran­çais.
  46. Rap­port de Chal­grin au conseil des bâti­ments, sur les monu­ments qui décorent la com­mune de Paris ou qui sont des­ti­nés pour ser­vir à l’exercice du culte. A.N. F 17 772, minis­tère de l’Intérieur, 16 ger­mi­nal an V. C’est tout le pro­blème de la « bande noire ».

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