Le texte suivant, écrit par Clive L. Spash, initia­le­ment publié en 2016, en anglais, sur son site, est une critique de l’ac­cord signé à Paris à l’oc­ca­sion de la COP21, en 2015. Clive L. Spash est un écono­miste écolo­gique, titu­laire de la chaire de poli­tique publique et de gouver­nance de l’uni­ver­sité de sciences écono­miques de Vienne, et égale­ment rédac­teur en chef de la revue univer­si­taire Envi­ron­men­tal Values.


L’ac­cord de Paris : ne rien chan­ger, comp­ter sur la tech­no­lo­gie, s’adap­ter et, surtout, vive la crois­sance

À l’is­sue de la 21e session de la Conven­tion-cadre des Nations unies sur les chan­ge­ments clima­tiques, ayant eu lieu du 30 novembre au 11 décembre 2015 en France, à Paris, les 195 pays de la commu­nauté inter­na­tio­nale sont fina­le­ment parve­nus à un accord, consi­déré, tant par les parti­ci­pants que par les médias, comme un tour­nant poli­tique majeur dans la diffi­culté de s’at­taquer au chan­ge­ment clima­tique provoqué par l’hu­main. Le texte suivant est un bref commen­taire critique dans lequel j’ex­plique succinc­te­ment en quoi l’ac­cord de Paris ne change rien. J’y souligne comment cet accord ignore pratique­ment toutes les ques­tions de fond concer­nant les causes du chan­ge­ment clima­tique d’ori­gine anthro­pique, et en quoi ce même accord n’offre aucun plan d’ac­tion concret.

Au lieu d’op­ter pour d’im­por­tantes réduc­tions d’émis­sions de gaz à effet de serre (GES), et ce le plus tôt possible, l’in­ten­tion des parties a été de promettre une augmen­ta­tion des dégâts, et de consi­dé­rer les pires scéna­rios comme une possi­bi­lité accep­table, ayant une chance sur deux d’ad­ve­nir. L’ac­cord de Paris se traduit par un enga­ge­ment en faveur de la crois­sance indus­trielle, de la gestion des risques plutôt que de leur préven­tion, ainsi qu’en une foi inébran­lable dans la tech­no­lo­gie, consi­dé­rée comme une garan­tie de notre salut.

Le premier enga­ge­ment de la commu­nauté inter­na­tio­nale consiste à préser­ver le système écono­mique et social actuel. Ce qui revient à nier le fait que s’at­taquer aux émis­sions de GES est incom­pa­tible avec une crois­sance écono­mique soute­nue. La réalité, c’est que les États-nations et les socié­tés inter­na­tio­nales sont enga­gés dans une expan­sion conti­nue visant l’ex­plo­ra­tion, l’ex­trac­tion et la combus­tion des éner­gies fossiles, ainsi que la construc­tion d’in­fra­struc­tures connexes permet­tant leur produc­tion et leur consom­ma­tion. Les objec­tifs et les promesses de l’ac­cord de Paris n’ont aucun lien avec la réalité biophy­sique, sociale et écono­mique.

Pendant plus d’un quart de siècle, les actions néces­saires pour lutter contre le chan­ge­ment clima­tique provoqué par les humains ont été retar­dées par diverses exigences d’ob­ten­tion de plus d’élé­ments probants. Afin de stop­per le forçage radia­tif, il est impé­ra­tif que les émis­sions de combus­tibles fossiles soient dras­tique­ment réduites, voire pratique­ment arrê­tées ; et tout ceci doit être fait avant que trop de gaz à effet de serre (GES) ne s’ac­cu­mulent dans la haute atmo­sphère. Toute personne possé­dant des connais­sances sur le sujet le comprend bien, et comprend aussi que les techno-opti­mistes plai­dant pour une future solu­tion miracle (géo-ingé­nie­rie, capture et stockage du carbone) sont surtout préoc­cu­pés par le main­tien du statu quo, et se contre­fichent du chan­ge­ment clima­tique d’ori­gine anthro­pique ou des autres problèmes envi­ron­ne­men­taux. L’ac­cord de Paris est en train d’être présenté comme un correc­tif attendu de longue date permet­tant de résoudre tous ces problèmes. Mais est-ce vrai­ment le cas ?

À ce jour, l’ab­sence d’ac­tions concrètes se traduit par des concen­tra­tions atmo­sphé­riques de GES qui excèdent déjà le niveau attendu par un réchauf­fe­ment du climat de 2°C[1], ce qui corres­pond à ce que la commu­nauté inter­na­tio­nale était suppo­sée empê­cher.

Le Secré­ta­riat de la Conven­tion-Cadre des Nations Unies sur les Chan­ge­ments Clima­tiques (CCNUCC) avait déclaré que même si leurs plans visant les 2°C (i.e. stabi­li­sa­tion à 450 ppm d’équi­valent CO2) étaient mis en place, la proba­bi­lité d’évi­ter les pires effets du chan­ge­ment clima­tique ne s’éle­vait qu’à seule­ment 50 %[2]. L’objec­tif des 2°C est lui-même contro­versé : en effet, il ne permet pas d’évi­ter d’im­por­tants risques de dégâts et, en l’état, n’est pas en accord avec les exigences du CCNUCC. Le but ultime du CCNUCC était de « stabi­li­ser les concen­tra­tions de GES dans l’at­mo­sphère à un niveau qui permet­trait de préve­nir de dange­reuses inter­fé­rences anthro­po­gé­niques avec le système clima­tique » (Article 2), pas l’im­plé­men­ta­tion d’une poli­tique qui offre une chance sur deux d’en subir les plus terribles consé­quences.

L’ac­cord de Paris stipule aujourd’­hui (Article 2) que son but est de main­te­nir les augmen­ta­tions des tempé­ra­tures mondiales moyennes « bien en dessous de 2°C » et de « pour­suivre ses efforts » afin de les limi­ter à 1.5°C, dans le but de réduire les risques et les impacts du chan­ge­ment clima­tique. Beau­coup soulignent que la mention de 1.5°C est un franc succès. Mais en réalité, il n’existe aucun plan pour y parve­nir. L’ac­cord ne parle pas non plus d’un évite­ment des 50 % de chances de surve­nue des pires effets du chan­ge­ment clima­tique ; c’est pourquoi le monde se dirige de plus en plus certai­ne­ment vers une augmen­ta­tion des tempé­ra­tures bien supé­rieure à 2°C. Au lieu d’un ensemble de réduc­tions plani­fiées et coor­don­nées ciblant la combus­tion d’éner­gies fossiles et les enti­tés respon­sables des émis­sions des GES, l’ac­cord de Paris a « prévu des contri­bu­tions déter­mi­nées au niveau natio­nal ». Ces inten­tions « sont davan­tage alignées avec un réchauf­fe­ment total de 3°C » (The Econo­mist, 12 décembre 2015). Et pour­tant, beau­coup de gens s’en réjouissent, cet échec ayant le mérite d’être admis par l’ac­cord.

En réalité, en lisant l’ac­cord de Paris, on réalise qu’il ne vise pas tant à éviter les impacts du chan­ge­ment clima­tique d’ori­gine anthro­pique, mais à s’y adap­ter. Ceci est évident lorsque l’on regarde les dispo­si­tions concer­nant les adap­ta­tions. Toute­fois, la respon­sa­bi­lité de forcer les autres à s’adap­ter n’est pas mention­née, et les obli­ga­tions et les compen­sa­tions sont expli­ci­te­ment exclues (Clause 52, Article 8). Par consé­quent, l’ac­cord de Paris main­tient la pers­pec­tive d’une dange­reuse inter­fé­rence anthro­po­gé­nique avec le système clima­tique, la surve­nue de problèmes déli­bé­ré­ment créés, ainsi qu’une adap­ta­tion impo­sée. En effet, en contra­dic­tion même avec la mission du CCNUCC, il confirme le passage d’une posi­tion inter­na­tio­nale consis­tant à préve­nir les risques à une posture de gestion. Dans l’ar­ticle 8, on retrouve la promo­tion d’une « évalua­tion et gestion complètes des risques », et de « dispo­si­tifs de gestion des risques, mutua­li­sa­tion des risques clima­tiques et autres solu­tions d’as­su­rance ». Comme si une assu­rance incen­die pouvait servir à arrê­ter un feu !

De plus, l’en­semble de l’Ar­ticle 2 se rapporte à la phrase : « dans le contexte du déve­lop­pe­ment durable et des efforts visant l’éra­di­ca­tion de la pauvreté ». Le déve­lop­pe­ment durable est souli­gné à plusieurs reprises dans l’ac­cord de Paris : on le retrouve mentionné 12 fois dans les 10 premiers articles. En effet, l’ac­cord ne peut pas être autre­ment que comme un effort de lobbying des entre­prises et de promo­tion d’un nouveau programme de crois­sance appelé « déve­lop­pe­ment durable ». Dès les premières phrases du docu­ment, l’im­por­tance de la réso­lu­tion de l’ONU d’oc­tobre 2015 A/RES/70/1 « Trans­for­mer notre monde : le Programme de déve­lop­pe­ment durable à l’ho­ri­zon 2030 » est souli­gnée ; celle-ci promeut la crois­sance écono­mique, la tech­no­lo­gie, l’in­dus­tria­li­sa­tion et l’uti­li­sa­tion crois­sante d’éner­gies. La cible spéci­fique du huitième objec­tif de cette réso­lu­tion de l’ONU est de main­te­nir la crois­sance écono­mique par habi­tant à « au moins 7 % de PIB par an dans les pays les moins déve­lop­pés ». Le désastre écolo­gique que cela entraî­ne­rait est censé être résolu par « la tenta­tive de décou­pler la crois­sance écono­mique et la dégra­da­tion envi­ron­ne­men­tale », ce qui n’au­rait de sens que si c’était [possible, NdT] entre­pris de manière abso­lue, et est contra­dic­toire avec la promo­tion de l’éco­no­mie indus­trielle de l’objec­tif 9. Cela dit, cette espé­rance en des miracles tech­no­lo­giques se marie parfai­te­ment avec la foi dans une expan­sion écono­mique maté­rielle et éner­gé­tique illi­mi­tée.

L’ac­cord de Paris conti­nue et affirme qu’ « accé­lé­rer, encou­ra­ger et permettre l’in­no­va­tion est crucial pour parve­nir à une solu­tion mondiale, pérenne et effi­cace au chan­ge­ment clima­tique, ainsi que pour promou­voir la crois­sance écono­mique et le déve­lop­pe­ment durable » (Article 10). En réalité, pour nous attaquer au chan­ge­ment clima­tique, nous n’avons pas besoin de nouvelles tech­no­lo­gies qui, même si elles pouvaient se révé­ler utiles [ici, la critique de l’éco­no­miste Clive Spash gagne­rait à se doubler d’une tech­no­cri­tique consé­quente ; suggé­rer que les nouvelles tech­no­lo­gies pour­raient nous aider de quelque manière c’est occul­ter le fait qu’elles reposent par défi­ni­tion sur des orga­ni­sa­tions sociales auto­ri­taires et selon toute proba­bi­lité, insou­te­nables ; les nouvelles tech­no­lo­gies, qui sont des hautes tech­no­lo­gies, sont égale­ment des tech­no­lo­gies auto­ri­taires ; lire à ce sujet des critiques tech­no­lo­giques comme celles de Lewis Mumford, de Lang­don Winner, de Theo­dore Kaczynski, et d’autres, NdT], néces­si­te­raient des décen­nies pour passer du statut d’in­ven­tion à celui d’in­no­va­tion, et à leur implé­men­ta­tion effec­tive. Ce délai est un luxe que nous avons déjà gaspillé durant des décen­nies d’inac­tion et d’ex­pan­sion de l’uti­li­sa­tion des combus­tibles fossiles. La réduc­tion des GES est néces­saire dès à présent, et peut et devrait se faire au moyen de tech­no­lo­gies appro­priées (pas de hautes tech­no­lo­gies), de trans­for­ma­tion des infra­struc­tures, de trans­for­ma­tions systé­miques.

C’est là tout le problème de l’ac­cord de Paris : il s’agit d’un fantasme dénué d’un plan concret permet­tant de parve­nir à des réduc­tions d’émis­sions. Il n’y est pas fait mention des sources de GES, il ne comporte aucun commen­taire sur l’uti­li­sa­tion des combus­tibles fossiles, il ne discute pas non plus de la manière dont il serait possible d’en­rayer l’ex­pan­sion de la frac­tu­ra­tion hydrau­lique, de l’ex­trac­tion de pétrole de schiste ou des explo­ra­tions dans l’Arc­tique et l’An­tar­c­tique visant à trou­ver du pétrole ou du gaz. De la même manière, aucun moyen d’ap­pli­ca­tion n’est prévu. L’ar­ticle 15, trai­tant de l’im­plé­men­ta­tion et de la confor­mité, établit que le comité d’ex­perts sera « non accu­sa­toire et non péna­li­sant », en d’autres termes, que rien ne peut être fait en cas de non-confor­mité. L’ar­ticle 28 offre même une option de retrait, qui n’en­traîne d’ailleurs aucune sanc­tion. Tout le monde semble avoir aisé­ment oublié comment le Canada s’est retiré du proto­cole de Kyoto afin de pratiquer la frac­tu­ra­tion à une échelle indus­trielle massive et catas­tro­phique pour l’en­vi­ron­ne­ment.

Quel sens y a-t-il à placer sa confiance dans des gouver­ne­ments qui signent un accord d’une main, tout en utili­sant l’autre afin de conti­nuer à inves­tir davan­tage dans l’ex­trac­tion, la combus­tion et la consom­ma­tion d’éner­gies fossiles ? Ces mêmes gouver­ne­ments qui savent perti­nem­ment qu’on a prouvé que les réserves d’éner­gies fossiles de la planète excèdent d’au moins trois fois[3] la quan­tité pouvant être brûlée si nous voulons avoir une chance de rester sous les 2°C de réchauf­fe­ment ; cela ne les empêche pas de conti­nuer à en cher­cher plus. Les mêmes qui promeuvent des taux de crois­sance à 7%, ainsi que la proli­fé­ra­tion de l’in­dus­tria­li­sa­tion et des infra­struc­tures éner­gé­tiques modernes, incluant des tech­no­lo­gies avan­cées d’ex­trac­tion de combus­tibles fossiles (Réso­lu­tion A/RES/70/1 de l’ONU). Ils nous promettent des objec­tifs de 1.5°C, tout en construi­sant des infra­struc­tures et en soute­nant des proces­sus de produc­tion néces­si­tant des expan­sions massives des combus­tibles fossiles, le tout dans un système écono­mique basé sur une consom­ma­tion de masse osten­ta­toire doublée d’une culture de la mode jetable.

Il y a deux façons d’ex­pliquer le divorce entre les poli­tiques écono­miques et éner­gé­tiques d’une part, et les objec­tifs de l’ar­ticle 2 d’autre part : soit par un cynisme total, soit par une illu­sion complète de la part des négo­cia­teurs applau­dis­sant joyeu­se­ment à Paris. Peut-être sont-ils parfai­te­ment rompus à l’art orwel­lien de la double pensée. Quelle que soit leur raison, ces objec­tifs ambi­tieux n’ont abso­lu­ment aucun lien avec la réalité des actions entre­prises par les gouver­ne­ments et leurs parte­naires commer­ciaux[4], ou avec les autres trai­tés simul­ta­né­ment signés par ces mêmes gouver­ne­ments. Le système écono­mique conti­nue d’ex­ploi­ter des ressources à une vitesse folle, et persiste dans sa course vers toujours plus de produc­tion maté­rielle et éner­gé­tique. Pour le comprendre, il suffit de jeter un coup d’œil aux objec­tifs de la commu­nauté euro­péenne à l’ho­ri­zon 2020, et à leur promo­tion de la crois­sance, de la compé­ti­tion, et de la pour­suite du Parte­na­riat Tran­sat­lan­tique de Commerce et d’In­ves­tis­se­ment (TTIP). Appa­rem­ment, la prio­rité la plus urgente consiste à proté­ger et promou­voir la crois­sance écono­mique.

En réalité, cette contra­dic­tion au cœur même de l’ac­cord de Paris n’est pas si surpre­nante. En effet, l’idée selon laquelle le puis­sant lobby de la crois­sance serait une solu­tion au chan­ge­ment clima­tique est promue depuis un bon moment par des entre­prises et des finan­ciers utili­sant la rhéto­rique d’une écono­mie verte. Comme je l’ai déjà expliqué (Spash, 2014), ceci est le résul­tat d’une combi­nai­son d’ar­gu­ments en faveur de la crois­sance, censée permettre de faire dimi­nuer la pauvreté, de la néces­sité d’une gestion des risques envi­ron­ne­men­taux et des tech­no­lo­gies « vertes » promues à l’aide de milliards de dollars octroyés à des « entre­pre­neurs » (i.e. des multi­na­tio­nales), afin de créer une « nouvelle écono­mie ». Les tech­no­lo­gies et l’in­no­va­tion seraient les clés de cette situa­tion, carac­té­ri­sée par une écono­mie néo-autri­chienne ainsi qu’une rhéto­rique de marché libre. Les poli­tiques concer­nant le réchauf­fe­ment clima­tique devraient donc être conçues pour servir la crois­sance d’une écono­mie d’ac­cu­mu­la­tion de capi­tal. Ainsi la crois­sance écono­mique est-elle présen­tée comme une solu­tion aux problèmes du chan­ge­ment clima­tique, alors qu’elle en est la cause.

Malheu­reu­se­ment, de nombreuses ONG écolo­gistes ont cru et adhèrent à ce raison­ne­ment illo­gique, et justi­fient leur soutien par le prag­ma­tisme. On retrouve le même langage néoli­bé­ral dans leurs rapports, leurs recom­man­da­tions poli­tiques et leur adop­tion de l’idée du capi­tal natu­rel, des services écosys­té­miques, de la compen­sa­tion et des opéra­tions de marché. Ces nouveaux prag­ma­tistes envi­ron­ne­men­taux croient, sans aucun fonde­ment, que la finan­cia­ri­sa­tion de la nature aidera à préve­nir sa destruc­tion. Par consé­quent, ils promeuvent le marché des droits d’émis­sions de carbone tout en accor­dant bien peu d’at­ten­tion à ses dangers et ses échecs (Spash, 2010). Nat Keohane, du Fond de la Défense pour l’En­vi­ron­ne­ment, fait par exemple remarquer sur leur site inter­net comment ils ont bataillé, depuis les couloirs de Paris, pour une « ouver­ture des marchés ». Le gouver­ne­ment de droite de la Nouvelle-Zélande, à la tête d’un lobby présent de 18 pays, a égale­ment fait pres­sion, à l’aide de ses négo­cia­teurs, en faveur de ces mêmes marchés inter­na­tio­naux du carbone. Toute­fois, vous ne trou­ve­rez pas d’échanges de droits d’émis­sions, de marchés, de plafon­ne­ments et d’échange de compen­sa­tions mention­nés dans le double discours de l’ac­cord. On y trouve plutôt l’ex­pres­sion « résul­tats d’at­té­nua­tion trans­fé­rés au niveau inter­na­tio­nal » (clause 108 et Article 6), qu’ap­pré­cie parti­cu­liè­re­ment Keohane.

Ce double langage, cette formu­la­tion stra­té­gique­ment ambigüe de l’ac­cord de Paris est le point culmi­nant de la diplo­ma­tie inter­na­tio­nale. C’est ce qui a rendu l’ac­cord possible. C’est aussi ce qui le rend si insi­gni­fiant. Des mots comme pétrole, gaz natu­rel, char­bon ou frac­tu­ra­tion sont étran­ge­ment (ou pas) absents de l’ac­cord. De même pour les sources des émis­sions humaines de GES, et les struc­tures qui les promeuvent : ces éléments n’y sont pas mention­nés. Ni quelque chose d’aussi fonda­men­tal que l’uti­li­sa­tion de l’éner­gie. La seule phrase qui mentionne l’éner­gie appa­raît dans le préam­bule, et suggère la néces­sité de promou­voir le déploie­ment de « sources d’éner­gies renou­ve­lables dans les pays en déve­lop­pe­ment, en parti­cu­lier en Afrique ».

L’his­toire racon­tée par l’ac­cord de Paris est aussi bizarre qu’ir­réelle. Appa­rem­ment, la cause du chan­ge­ment clima­tique n’est pas la consom­ma­tion de combus­tibles fossiles, ni aucune produc­tion éner­gé­tique, mais une tech­no­lo­gie inadap­tée. La solu­tion de ce problème réside alors dans le déve­lop­pe­ment durable (c’est-à-dire dans la crois­sance écono­mique et l’in­dus­tria­li­sa­tion) ainsi que dans la réduc­tion de la pauvreté. En ce qui concerne les systèmes actuels de produc­tion et de consom­ma­tion, bien peu de choses doivent chan­ger. Aucune mention d’élites consom­mant la vaste majo­rité des ressources de la planète, ni de multi­na­tio­nales ou d’in­dus­tries de combus­tibles fossiles devant être contrô­lées. Ni de systèmes compé­ti­tifs d’ac­cu­mu­la­tion de capi­taux qui promeuvent le commerce et la lutte pour l’ob­ten­tion de ressources, et qui émettent de vastes quan­ti­tés de GES à travers des dépenses mili­taires et des guerres. Pas non plus de gouver­ne­ments qui accroissent l’uti­li­sa­tion et la dépen­dance aux combus­tibles fossiles.

Ce docu­ment surréa­liste est tout à fait adapté aux louanges tout aussi surréa­listes qui lui sont adres­sées par les médias et divers orga­nismes et person­na­li­tés. C’est un signe qui nous démontre clai­re­ment à quel point, désor­mais, les poli­tiques inter­na­tio­nales se mènent et se rapportent à travers des ambi­guï­tés stra­té­giques et des doubles discours. Les gens arrivent à applau­dir tandis que l’en­semble du CCNUCC échoue depuis 20 ans et que la planète se dirige vers une augmen­ta­tion supé­rieure à 2°C. En fait, la rhéto­rique de la réus­site de l’ac­cord ne sert qu’à masquer son absence totale de substance. L’es­sence même de l’ac­cord de Paris se compose d’objec­tifs unila­té­raux, indé­pen­dants et non contrai­gnants. Cela n’em­pêche pas qu’on le vende comme un consen­sus multi­la­té­ral d’en­ga­ge­ments fermes.

Pour conclure l’ana­lyse, un simple test permet de juger de l’ef­fi­ca­cité de l’ac­cord de Paris : ce traité aurait en effet dû entraî­ner une chute drama­tique du prix des actions de l’in­dus­trie des combus­tibles fossiles, indus­trie par défi­ni­tion consti­tuée d’ac­tifs toxiques. Autre­ment dit, un accord sérieux aurait eu pour effet de rendre intou­chables toutes les réserves fossiles dont l’ex­ploi­ta­tion ferait dépas­ser la cible — déjà dépas­sée — de 2°C. L’ac­cord aurait dû provoquer des faillites. S’il n’a rien provoqué sur les marchés bour­siers, c’est que l’ac­cord de Paris est perçu, aussi bien par l’in­dus­trie des combus­tibles fossiles que par les marchés finan­ciers, comme tota­le­ment inof­fen­sif. Il s’agi­rait même d’une excel­lente occa­sion de promou­voir de nouveaux instru­ments finan­ciers permet­tant de perpé­tuer l’ex­ploi­ta­tion écono­mique de la planète, grâce au finan­ce­ment, à hauteur de milliards d’eu­ros versés sous formes de subven­tions à l’in­dus­trie de l’éner­gie, visant à encou­ra­ger l’in­no­va­tion et le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique.

En réalité, l’ac­cord de Paris a été pensé comme une compi­la­tion de contra­dic­tions déter­mi­nées au niveau natio­nal. Le Secré­ta­riat du CCNUCC n’a prévu aucun plan d’ac­tion, et son dernier accord est complè­te­ment coupé des opéra­tions des systèmes écono­miques et poli­tiques actuels. Désor­mais, le chan­ge­ment clima­tique d’ori­gine anthro­pique peut aisé­ment être balayé des calen­driers des poli­tiques et des médias, jusqu’à la prochaine masca­rade écolo­gique, prévue en 2023. D’ici là, très peu (et peut-être même aucun) des poli­ti­ciens respon­sables de cette farce ne seront encore au pouvoir. Ni eux, ni les bureau­crates et les négo­cia­teurs ayant célé­bré cet immense succès (soi-disant) ne seront tenus pour respon­sables de son inuti­lité. Seule une inten­si­fi­ca­tion des impacts du chan­ge­ment clima­tique pourra pertur­ber la complai­sance de la commu­nauté mondiale.

Clive L. Spash

Traduc­tion : Pauline Casaux

Édition : Nico­las Casaux

Correc­tion : Lola Bear­zatto


Réfé­rences

Ander­son, K. (2015). Duality in climate science. Nature Geos­cience, 8, 898–900. 932 C.L. Spash Howard, B. C. (2014, May 27). Northern hemis­phere cracks 400ppm CO2 for whole month for first time. Washing­ton, DC: Natio­nal Geogra­phic. IPCC. (2013). Summary for poli­cy­ma­kers. In T. F. Stocker, D. Qin, G.-K. Platt­ner, M. Tignor, S. K. Allen, J. Boschung, … P. M. Midgley (Eds.), Climate change 2013: The physi­cal science basis. Contri­bu­tion of Working Group I to the Fifth Assess­ment Report of the Inter­go­vern­men­tal Panel on Climate Change. Cambridge: Cambridge Univer­sity Press. McGlade, C., & Ekins, P. (2015). The geogra­phi­cal distri­bu­tion of fossil fuels unused when limi­ting global warming to 28C. Nature, 517, 187–190. Mein­dertsma, W., & Blok, K. (2012). Effects of new fossil fuel deve­lop­ments on the possi­bi­li­ties of meeting 28C scena­rios. Utrecht: ECOFYS Nether­lands B.V. Raupach, M. R., Davis, S. J., Peters, G. P., Andrew, R. M., Cana­dell, J. G., Ciais, P., … Le Quere, C. (2014). Sharing a quota on cumu­la­tive carbon emis­sions. Nature Climate Change, 4, 873–879. Spash, C. L. (2010). The brave new world of carbon trading. New Poli­ti­cal Economy, 15, 169–195. Spash, C. L. (2014). Better growth, helping the Paris cop-out? Falla­cies and omis­sions of the new climate economy report. Vienna: Insti­tute for Envi­ron­ment and Regio­nal Deve­lop­ment.


Notes

  1. La cible du réchauf­fe­ment clima­tique de 2°C est asso­ciée par le CCNUCC à des GES stabi­li­sés à 450 ppm d’équi­valent CO2. Si c’est ce qui est affirmé sur leur site inter­net, des rapports trom­peurs de niveau de CO2 (non équi­valent) le présentent comme attei­gnant actuel­le­ment 398.58 ppm. En 2012, le forçage radia­tif total de tous les GES de longue durée déjà présents dans l’at­mo­sphère corres­pon­dait à une concen­tra­tion d’équi­valent CO2 de 475.6 ppm (l’Or­ga­ni­sa­tion météo­ro­lo­gique mondiale l’af­firme sur son site [http://www.wmo.int/pages/media­centre/press_ releases/pr_980_en.html]; du 3 Mai 2015).L’Agence améri­caine d’ob­ser­va­tion océa­nique et atmo­sphé­rique est d’ac­cord avec cela : elle rapporte des concen­tra­tions atmo­sphé­riques d’équi­va­lents de C02, en 2014, de 481 ppm, dont 397 de CO2 seuls (http://www.esrl.noaa.gov/gmd/aggi/; le 21 January 2016). Le niveau de CO2 seul, selon l’Or­ga­ni­sa­tion météo­ro­lo­gique mondiale, a dépassé 400 ppm dans l’at­mo­sphère en 2012 (Howard, 2014). Les concen­tra­tions augmentent approxi­ma­ti­ve­ment de 3 ppm chaque année.
  2. « L’aug­men­ta­tion maxi­mum des tempé­ra­tures mondiales par rapport aux niveaux préin­dus­triels que l’on peut tolé­rer si l’on veut éviter les pires effets du chan­ge­ment clima­tique corres­pond à 2 degrés Celsius/Centi­grade » (CCNUCC [http://unfccc.int/ essen­tial_back­ground/basic_facts_figures/items/6246.php]; le 8 Janvier 2016]). Notez que cette affir­ma­tion fait l’amal­game entre la proba­bi­lité d’at­teindre 2°C et la proba­bi­lité de la surve­nue des pires effets. C’est à dire, même si on est complè­te­ment sûr d’at­teindre 2°C, on ne peut pas être certain des impacts que ces tempé­ra­tures entraî­ne­raient.
  3. Ce dépas­se­ment de trois fois repose large­ment sur de prudentes esti­ma­tions du budget restant dispo­nible, à savoir 1400 Gt de CO2, et sous les 50% de proba­bi­li­tés d’at­teindre 2°C (Raupach et al., 2014, p. 874). Les calculs du GIEC (2013) sur le sujet sont bien plus bas, mais même eux furent critiqués comme n’étant ni actua­li­sés (car utili­sant des réfé­rences de 2011) ; ni perti­nents, car ils ne prennent pas conve­na­ble­ment en compte les émis­sions non liées à l’éner­gie. Ceci réduit la quan­tité restante des éner­gies fossiles. C’est ce qui a poussé Ander­son (2015) à esti­mer un budget restant des émis­sions d’éner­gie sur la période 2015–2100 d’en­vi­ron 650 Gt de CO2, pour avoir une chance de 66% de rester en dessous de 2°C. Dans ces condi­tions, l’ex­cès de réserves dépasse en réalité de 6 fois le budget dispo­nible. Le fait de descendre à 1.5°C et/ou d’aug­men­ter les chances d’at­teindre la cible ampli­fie donc encore davan­tage le dépas­se­ment.
  4. On a estimé que les enga­ge­ments pris d’ex­ploi­ter de nouvelles sources de combus­tibles fossiles dès 2012 mène­ront à la libé­ra­tion de 300 Gt d’équi­valent de C02 entre 2012 et 2050 (Mein­dertsma & Blok, 2012). Ceci s’ajoute aux excès exis­tants de stocks imbrû­lables pour atteindre la cible 2°C (McGlade & Ekins, 2015) ; voir note précé­dente.

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Comments to: L’ac­cord de Paris : ne rien chan­ger, comp­ter sur la tech­no­lo­gie, s’adap­ter et, surtout, vive la crois­sance (par Clive Spash)
  • 31 octobre 2019

    Reçu hier https://www.wedemain.fr/Jeremy-Rifkin-La-civilisation-fossile-va-s-effondrer-en-2028_a4356.html

    Jeremy Rifkin: “La civilisation fossile va s’effondrer en 2028”
    Dans son dernier ouvrage “Le New Deal Vert”, le prospectiviste américain Jeremy Rifkin prédit la fin de la civilisation fossile, et prône l’avènement d’une 3e révolution industrielle pour “sauver la vie sur terre”. Rencontre.

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    • 1 novembre 2019

      Rifkin fait du Rifkin. Fariboles pour abrutis.

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