États de terreur (par Chris Hedges)

chris_hedgesArticle ori­gi­nal publié en anglais sur le site de truthdig.com, le 22 novembre 2015.
Chris­to­pher Lynn Hedges (né le 18 sep­tembre 1956 à Saint-Johns­bu­ry, au Ver­mont) est un jour­na­liste et auteur amé­ri­cain. Réci­pien­daire d’un prix Pulit­zer, Chris Hedges fut cor­res­pon­dant de guerre pour le New York Times pen­dant 15 ans. Recon­nu pour ses articles d’analyse sociale et poli­tique de la situa­tion amé­ri­caine, ses écrits paraissent main­te­nant dans la presse indé­pen­dante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother Jones et The Nation. Il a éga­le­ment ensei­gné aux uni­ver­si­tés Colum­bia et Prin­ce­ton. Il est édi­to­ria­liste du lun­di pour le site Truthdig.com.


Il est qua­si­ment cer­tain que nous allons subir, dans un futur pro­ba­ble­ment assez proche, un autre atten­tat ter­ro­riste catas­tro­phique sur le sol US. Le pillage du Moyen-Orient par notre armée ; les États faillis ayant émer­gé de la ges­tion cala­mi­teuse et du chaos de l’I­rak et de l’Af­gha­nis­tan ; les mil­lions d’in­no­cents que nous avons chas­sés de leurs mai­sons, ter­ro­ri­sés ou mas­sa­crés ; la faillite des régimes fan­toches que nous avons équi­pés et entrai­nés et qui ne com­bat­tront pas ; la quan­ti­té mas­sive de muni­tions et d’é­qui­pe­ment mili­taire que nous avons lais­sé atter­rir entre les mains des dji­ha­distes — les mil­liers d’entre eux déte­nant des pas­se­ports occi­den­taux ; et la poli­tique étran­gère myope dont le seul pré­cepte est que plus de vio­lence indus­trielle nous sor­ti­ra du marasme dans lequel la vio­lence indus­trielle nous a entrai­nés, font que, comme la France, nous allons en prendre pour notre grade.

Un mémo­rial à New York en l’hon­neur des vic­times des atten­tats de Paris. Une vague de ter­ro­risme de ce type aux USA pour­rait bien don­ner nais­sance à un état d’an­xié­té natio­nale qui muti­le­rait la démo­cra­tie US Kathy Willens / AP

Tous les prin­ci­paux can­di­dats à la pré­si­den­tielle, y com­pris Ber­nie San­ders, ain­si que la chambre d’é­cho éhon­tée de la voix des élites que nous appe­lons médias, adoptent l’op­tique de la guerre sans fin. Ce qui s’est per­du : l’art de la diplo­ma­tie, l’ap­ti­tude à lire le pay­sage cultu­rel, poli­tique, lin­guis­tique et reli­gieux de ceux que nous domi­nons par la force, l’ef­fort pour dis­sé­quer les racines de la rage et de la vio­lence dji­ha­distes, et la simple com­pré­hen­sion du fait que les Musul­mans ne veulent pas plus vivre sous l’oc­cu­pa­tion  que nous le voudrions.

Un nou­vel atten­tat ter­ro­riste dji­ha­diste aux USA anéan­ti­ra ce qui reste de notre démo­cra­tie ané­mique et lar­ge­ment dys­fonc­tion­nelle. La peur sera encore plus sus­ci­tée et mani­pu­lée par l’État. Les quelques liber­tés civiles qui nous res­tent seront abo­lies. Les col­lec­tifs défiant l’État capi­ta­liste — Black Lives Mat­ter, les acti­vistes cli­ma­tiques et les anti-capi­ta­listes — seront ciblés sans ména­ge­ment tan­dis que le pays sera entrai­né dans le monde mani­chéen du nous-et-eux, des traîtres contre les patriotes. La culture sera réduite aux vers de mir­li­ton et au kitsch patrio­tique. La vio­lence sera sanc­ti­fiée, à Hol­ly­wood et dans les médias, comme agent puri­fi­ca­teur. La moindre cri­tique de cette croi­sade et de ceux qui la mènent devien­dra héré­sie. La police et l’ar­mée seront déi­fiées. Le natio­na­lisme, qui n’est au final qu’au­to-glo­ri­fi­ca­tion et racisme, défor­me­ra notre per­cep­tion de la réa­li­té. Nous nous ras­sem­ble­rons comme des enfants effrayés autour du dra­peau. Nous chan­te­rons l’hymne natio­nal à l’u­nis­son. Nous nous age­nouille­rons devant l’État et les organes de la sécu­ri­té inté­rieure. Nous sup­plie­rons nos maitres de nous sau­ver. Nous serons para­ly­sés par la psy­chose de la guerre perpétuelle.

Bag­dad, 2009

En temps de guerre, le dis­cours public crache le même venin que le roi Lear : « Alors, tue, tue, tue, tue, tue, tue ! ». Les déma­gogues braillent et réclament plus de bombes et plus de cadavres enne­mis. L’ar­mée et les pro­fi­teurs de guerre les leur four­nissent. Le public applau­dit à ce mas­sacre. La vic­toire est assu­rée. La nation se réjouit de l’é­ra­di­ca­tion de cette toute der­nière incar­na­tion du mal. Mais à chaque fois qu’un de ces visages du mal — Cheikh Ahmed Yas­sine, Sad­dam Hus­sein, Ous­sa­ma ben Laden, Abou Musab al-Zar­qa­wi ou Abdel­ha­mid Abaaoud — est exter­mi­né, un autre prend rapi­de­ment sa place. Il s’a­git d’une futile quête sans fin.

La vio­lence génère une contre-vio­lence. Ce cycle ne s’ar­rête pas tant que les tue­ries conti­nuent. Tout ce qui nous rend humains — l’a­mour, l’empathie, la ten­dresse et la gen­tillesse — est congé­dié en temps de guerre, car pré­sen­té comme inutile et signe de fai­blesse. Nous nous délec­tons d’une hyper-mas­cu­li­ni­té démente. Nous per­dons la capa­ci­té de res­sen­tir et de com­prendre. Nous n’a­vons de pitié que pour les nôtres. Nous aus­si célé­brons nos mar­tyrs glo­ri­fiés. Nous asso­cions à nos morts sanc­ti­fiés les nobles ver­tus et la bon­té qui défi­nissent notre mythe natio­nal, tout en igno­rant notre com­pli­ci­té dans la per­pé­tua­tion de ce cycle de morts sans fin. Nos drones et frappes aériennes, après tout, ont déca­pi­té bien plus de gens, enfants y com­pris, que l’État islamique.

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Yémen

Les dji­ha­distes s’in­filtrent dans les sites web, dans les cou­loirs miteux des cités envi­ron­nant les villes fran­çaises, et dans les bidon­villes ira­kiens à la recherche de jeunes gens mis au rebut par la guerre et le néo­li­bé­ra­lisme, tout comme les recru­teurs de l’ar­mée US débusquent nos propres exclus et dépos­sé­dés et les envoient au com­bat. Les jeunes mar­gi­na­li­sés, à qui l’on offre une illu­sion d’hé­roïsme, de gloire et même de mar­tyre, à qui l’on pro­met une chance d’être armés et puis­sants, sont séduits par ces cha­ro­gnards. Des cen­taines de mil­lions de gens à tra­vers la pla­nète ont été exclus par la mon­dia­li­sa­tion, reje­tés comme déchets humains. Ils n’ont aucune valeur aux yeux de l’État capi­ta­liste. On leur refuse emplois, droits sociaux, digni­té et auto-estime. Ils sont des proies faciles pour les chants de sirènes de ceux pour qui la guerre est un busi­ness lucra­tif. Ils revêtent l’u­ni­forme. Ils aban­donnent leur indi­vi­dua­li­té. Ils font l’ex­pé­rience de cette drogue addic­tive qu’est la vio­lence. Ils endossent une nou­velle iden­ti­té — celle du guerrier.

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Robert Jack­son, vété­ran d’Irak

Lors­qu’ils par­viennent à voir à tra­vers les illu­sions et les men­songes, lors­qu’ils par­viennent à sai­sir com­ment ils ont été uti­li­sés et tra­his, ils sont bri­sés, muti­lés ou morts. Peu importe : ils sont légions der­rière eux à attendre impa­tiem­ment leur chance.

Nous avons per­du les guerres d’I­rak et d’Af­gha­nis­tan. L’I­rak, en tant que nation uni­fiée, a été écla­té en enclaves anta­go­nistes et bel­li­gé­rantes. Il ne sera jamais réuni­fié. Nous avons assu­ré la faillite de l’I­rak en tant qu’État au moment où nous l’a­vons enva­hi et avons déman­te­lé son armée, ses forces poli­cières et sa bureau­cra­tie gou­ver­ne­men­tale, au moment où nous avons ten­té de manière insen­sée de domi­ner ce pays par la force, y com­pris en armant et en orga­ni­sant des esca­drons de la morts chiites, qui ont impo­sé aux sun­nites le règne de la ter­reur. Les rebelles ira­kiens, Al-Qaï­da, et plus tard, l’État isla­mique, ont faci­le­ment recru­té au sein de la masse dépos­sé­dée d’en­ra­gés dont les familles ont été déchi­rées depuis l’in­va­sion de 2003, dont l’en­fance a été mar­quée par la pau­vre­té extrême, la peur, le manque d’é­du­ca­tion, l’ab­sence de ser­vices élé­men­taires et des actes de vio­lences hor­ribles, et qui, à rai­son, ne voient aucun futur pos­sible sous occu­pa­tion US. L’État isla­mique contrôle main­te­nant une région de la taille du Texas, taillée dans les restes de la Syrie et de l’I­rak. Toutes nos attaques aériennes ne l’en délo­ge­ront pas.

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La situa­tion n’est pas meilleure en Afgha­nis­tan. Les tali­bans contrôlent une plus grande par­tie de l’Af­gha­nis­tan qu’il y a 14 ans lorsque nous l’a­vons enva­hi. Le régime fan­toche de Kaboul que nous armons et sou­te­nons est détes­té, bru­tal, cor­rom­pu, impli­qué dans le tra­fic de drogue et para­ly­sé par la lâche­té. Il est aus­si lar­ge­ment infil­tré par les tali­bans. Le régime de Kaboul s’ef­fon­dre­ra dès notre départ. Des bil­lions et des bil­lions de dol­lars, ain­si que des cen­taines de mil­liers de vies, ont été per­dus pour rien, alors que le chan­ge­ment cli­ma­tique est de plus en plus près de pro­vo­quer l’ex­tinc­tion de l’es­pèce humaine.

Nous avons plon­gé dans des conflits que nous ne com­pre­nions pas. Nous étions pro­pul­sés par des fan­tasmes. L’oc­cu­pa­tion de l’I­rak était cen­sée faire de nous des libé­ra­teurs accla­més. Nous comp­tions ins­tau­rer la démo­cra­tie à Bag­dad et la pro­pa­ger au Moyen-Orient. On nous a fait ava­ler la pro­messe absurde selon laquelle les reve­nus tirés des ventes pétro­lières paie­raient la recons­truc­tion. Au lieu de cela, notre folie à engen­dré l’ef­fon­dre­ment poli­tique, social et éco­no­mique, la pau­vre­té géné­ra­li­sée, les dépla­ce­ments humains mas­sifs, la misère et la rage qui ont don­né nais­sance à l’extrémisme isla­mique en Irak et à tra­vers la région.

La dés­in­té­gra­tion de l’I­rak, de la Syrie et de l’Af­gha­nis­tan nous a for­cés à for­mé une alliance de fait avec l’I­ran pour com­battre l’État isla­mique et les tali­bans. Cette dés­in­té­gra­tion a cham­bou­lé notre objec­tif de ren­ver­se­ment du régime syrien de Bashar Al-Assad. Nous ser­vons aujourd’­hui, comme les Russes, de force aérienne de sub­sti­tu­tion pour Bachar. Et comme les com­bat­tants du Hez­bol­lah, que les USA et Israël consi­dèrent comme des ter­ro­ristes et ont juré de détruire, font par­tie de l’ar­mée de Bachar, nous ser­vons aus­si de force aérienne de sub­sti­tu­tion pour le Hez­bol­lah. Le régime ira­kien est domi­né par les mol­lahs d’I­ran. Les objec­tifs cen­sés jus­ti­fier ces conflits — y com­pris la pro­messe d’é­ra­di­ca­tion du dji­ha­disme radi­cal — ont tous échoué.

Dans les guerres sans fin, les enne­mis d’hier sont, pour finir, les alliés d’au­jourd’­hui. C’est un thème illus­tré par George Orwell dans sa nou­velle dys­to­pique « 1984 »:

« En ce moment, par exemple, en 1984 (si c’était bien 1984) l’Océania était alliée à l’Estasia et en guerre avec l’Eurasia. Dans aucune émis­sion publique ou pri­vée il n’était admis que les trois puis­sances avaient été, à une autre époque, grou­pées dif­fé­rem­ment. Wins­ton savait fort bien qu’il y avait seule­ment quatre ans, l’Océania était en guerre avec l’Estasia et alliée à l’Eurasia. Mais ce n’était qu’un ren­sei­gne­ment fur­tif et frau­du­leux qu’il avait rete­nu par hasard parce qu’il ne maî­tri­sait pas suf­fi­sam­ment sa mémoire. Offi­ciel­le­ment, le chan­ge­ment de par­te­naires n’avait jamais eu lieu. L’Océania était en guerre avec l’Eurasia. L’Océania avait, par consé­quent, tou­jours été en guerre avec l’Eurasia. L’ennemi du moment repré­sen­tait tou­jours le mal abso­lu et il s’ensuivait qu’aucune entente pas­sée ou future avec lui n’était possible. »

Tout cela fini­ra mal. La vio­lence mas­sive que nous employons à tra­vers le Moyen-Orient n’at­tein­dra jamais ses objec­tifs. La ter­reur d’État ne vain­cra jamais les actes de ter­reur indi­vi­duels. De plus en plus d’in­no­cents seront sacri­fiés, ici et là-bas, dans une cam­pagne aus­si furieuse que futile. La rage et l’hu­mi­lia­tion col­lec­tive s’ac­cu­mu­le­ront. Tan­dis que nous conti­nue­rons à ne pas par­ve­nir à empê­cher les atten­tats contre nous, nous devien­drons de plus en plus agres­sifs et létaux. Les enne­mis inté­rieurs — en par­ti­cu­lier les Musul­mans — seront dia­bo­li­sés, feront l’ob­jet de crimes de haine et seront pour­chas­sés. Les formes de cri­tique les plus tièdes et la dis­si­dence seront criminalisées.

Nous sommes les otages, tout comme Israël, d’une spi­rale de mort qui s’ac­cé­lère. Ce n’est que lorsque nous seront épui­sés et dimi­nués, lorsque le nombre de morts et d’es­tro­piés nous sub­mer­ge­ra, que cette soif de sang s’é­tan­che­ra. D’i­ci là le monde qui nous entoure sera mécon­nais­sable, et, je le crains, dans un état irréversible.

Chris Hedges


Tra­duit par Nico­las Casaux
  Édi­té­par Faus­to Giu­dice Фаусто Джудиче

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  1. La seule chose que nous pou­vons faire pour l’ins­tant, nous, les petits, les riens du tout, c’est d’en­voyer des pen­sées de paix et d’a­mour chaque jour, chaque ins­tant ! La pen­sée est extrê­me­ment puis­sante et nous pou­vons l’u­ti­li­ser pour contrer la ter­reur, la mort, le crime !
    PENSONS AMOUR ET PAIX et reje­tons en nous toutes pen­sées allant vers l’ac­tua­li­té si mor­bide car en pen­sant sans cesse à tout ça, nous ali­men­tons la mort !

  2. Quelque soit la jus­tesse de cette ana­lyse dechi­rante, il n’y a en effet qu’une chose qui fasse sens : main­te­nir une vision vivante et lumi­neuse, et pra­ti­quer le par­don et la recon­nais­sance, par­tout, à chaque instant

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