Le premier volume de cette série d’ar­ticles expo­sait les inté­rêts indus­triels et étatiques derrière l’objec­tif d’Ex­tinc­tion Rebel­lion d’at­teindre la neutra­lité carbone. Dans le deuxième, nous regar­dions les objec­tifs, tactiques et solu­tions à la crise clima­tique auxquels renvoie Extinc­tion Rebel­lion, et qui servent la société indus­trielle au détri­ment de la nature. Dans cette troi­sième partie, nous nous inté­res­se­rons à l’his­toire du mouve­ment pour le Climat, aux tactiques utili­sées par les élites pour coop­ter les mouve­ments sociaux et les amener à servir l’agenda étatico-indus­triel, ainsi qu’à la nature de cet agenda.

Le présent article est en grande partie une synthèse de l’enquête de Cory Morning­star visant à mettre au jour les mani­pu­la­tions du mouve­ment Climat par d’im­por­tantes entre­prises et ONG. Enquête que ceux qui tiennent à plei­ne­ment saisir les acteurs impliqués dans toute cette affaire, ainsi que les tactiques qu’ils emploient, devraient lire sur le site de Cory, « Wrong Kind of Green ».

La fabri­ca­tion du consen­te­ment

Le secteur des grandes entre­prises, avec son réseau de think-tanks, de groupes de pres­sion (lobbies), d’as­so­cia­tions commer­ciales, de fonda­tions « philan­thro­piques », de forums et sommets mondiaux et d’or­ga­ni­sa­tions envi­ron­ne­men­tales corrom­pues, oriente le « mouve­ment climat » en direc­tion de ses propres inté­rêts depuis plus de dix ans. Ainsi que cette vidéo le formule, « une jeunesse idéa­liste est simple­ment coop­tée au sein de mouve­ments prééta­blis afin de fabriquer l’illu­sion d’un soutien popu­laire en faveur de ce que les classes diri­geantes prévoient de faire depuis long­temps pour perpé­tuer leur domi­na­tion. »

Les indus­triels construisent le consen­te­ment dont ils ont besoin au moyen de diverses tactiques :

– Présen­ter certains de leurs produits comme étant « verts », « écolo­giques », afin de rassu­rer les citoyens préoc­cu­pés, de les amener à se concen­trer sur des efforts quoti­diens de consom­ma­tion, de micro-modi­fi­ca­tions de leur style de vie, plutôt que sur des efforts d’or­ga­ni­sa­tion en vue du déman­tè­le­ment de l’éco­no­mie mondiale.

– Avan­cer des solu­tions basées sur l’éco­no­mie de marché pour résoudre des problèmes créés par l’éco­no­mie de marché, comme des plans de désin­ves­tis­se­ment des éner­gies fossiles qui ne font en réalité aucune diffé­rence pour le système écono­mique, qui est inté­gra­le­ment alimenté par des éner­gies fossiles.

– Promou­voir, dans les médias de masse, des livres, des auteurs et des docu­men­taires qui présentent diverses micro-modi­fi­ca­tions de nos modes de vie, nouvelles tech­no­lo­gies et réformes néoli­bé­rales comme les solu­tions aux problèmes écolo­giques actuels, et qui ne mentionnent jamais l’ac­tion directe ou le chan­ge­ment poli­tique systé­mique comme des solu­tions. Exemple : Une vérité qui dérange de Al Gore, Tout peut chan­ger de Naomi Klein, Après le déluge de Leonardo DiCa­prio, etc.

– Propo­ser des forma­tions aux acti­vistes afin de les amener à entre­prendre des campagnes béné­fiques pour certains inté­rêts indus­triels. Al Gore, qui consi­dère la crise clima­tique comme « la plus grande oppor­tu­nité d’in­ves­tis­se­ment jamais appa­rue dans l’His­toire », le fait depuis des années avec son « Climate Reality Leader­ship Corps » (Corps de Leader­ship de la Réalité Clima­tique, quel nom à la noix, NdE).

– Placer les diri­geants ainsi formés à la tête de mouve­ments envi­ron­ne­men­taux, des jeunes sans expé­rience préa­lable dans les mouve­ments acti­vistes popu­laires (grass­roots move­ments). On en revient au Climate Reality d’Al Gore, mais il y a aussi le Sunrise Move­ment, 350.org, The Youth Climate Coali­tions, Zero Hour, et d’autres qui, à travers des programmes de forma­tion au leader­ship pour les jeunes, offrent des oppor­tu­ni­tés de carrières, et dans certains cas, des chances de rencon­trer les diri­geants mondiaux lors de quelque sommet.

– Propo­ser à des acti­vistes répu­tés de parti­ci­per et d’in­ter­ve­nir lors d’évé­ne­ments orga­ni­sés par des indus­triels, afin qu’ils aient l’air de se préoc­cu­per de la situa­tion. Le statut de célé­brité de Greta Thun­berg est un exemple récent de cette approche. Je ne juge aucu­ne­ment son choix d’avoir accepté ces invi­ta­tions ; j’au­rais proba­ble­ment fait pareil si j’avais été à sa place. Ce qu’il est impor­tant de souli­gner sont les moti­va­tions derrière sa média­ti­sa­tion : détour­ner l’at­ten­tion du public de leur programme fonda­men­tal, qui demeure inchangé, de promou­voir la crois­sance écono­mique.

– Assu­rer une couver­ture média­tique favo­rable à des actions symbo­liques et à des mouve­ments non-conflic­tuels. À l’ins­tar de la manière dont la BBC et The Guar­dian couvrent les mani­fes­ta­tions et actions d’Ex­tinc­tion Rebel­lion.

– Offrir à des acti­vistes de terrain des emplois dans leurs fonda­tions et ONG afin de les orien­ter vers (et afin qu’eux-mêmes orientent vers) des solu­tions réfor­mistes, de les écar­ter des voies plus radi­cales. Même le lobby pétro­lier recrute, cherche à « exploi­ter le pouvoir des jeunes acti­vistes, et à inté­grer l’in­dus­trie des éner­gies fossiles dans le mouve­ment ».

– Inci­ter les citoyens préoc­cu­pés à rejoindre et soute­nir de grandes ONG envi­ron­ne­men­tales liées aux inté­rêts indus­triels, capi­ta­listes, à l’ins­tar de Green­peace, d’Avaaz, du WWF, ou encore de 350.org, mais aussi à finan­cer ces orga­ni­sa­tions. Ce qui a pour effet de détour­ner les fonds et l’at­ten­tion du public de collec­tifs véri­ta­ble­ment popu­laires, hostiles aux inté­rêts indus­triels et capi­ta­listes.

– Écar­ter des mouve­ments les indi­vi­dus promou­vant un chan­ge­ment systé­mique, afin de les rendre inef­fi­caces. L’en­traî­ne­ment d’Ex­tinc­tion Rebel­lion inclut des stra­té­gies spéci­fique­ment conçues pour y parve­nir.

– Orien­ter les acti­vistes vers des stra­té­gies élec­to­ra­listes, afin de rester dans le cadre du système actuel. Le Parti travailliste du Royaume-Uni soutient XR et les Démo­crates, aux USA, soutiennent des groupes d’ac­ti­vistes clima­tiques.

– Distri­buer des bourses et des subven­tions, à condi­tion que les béné­fi­ciaires alignent leurs objec­tifs avec ceux de leurs spon­sors. On pouvait ainsi lire, dans un article de The Guar­dian en date du 12 juillet 2019 : « Un groupe de riches philan­thropes et inves­tis­seurs améri­cains a donné près d’un demi-million de livres ster­ling pour soute­nir les grèves scolaires pour le Climat et le mouve­ment Extinc­tion Rebel­lion – avec la promesse de dizaines de millions supplé­men­taires le mois suivant. »

À condi­tion, bien entendu, qu’ils conti­nuent à orga­ni­ser des campagnes non-conflic­tuelles et « corpo­rate-friendly » (favo­rables au monde indus­triel). Parmi ces riches philan­thropes, on retrouve, quelle ironie, de gros bonnets de l’in­dus­trie pétro­lière.

– Soute­nir direc­te­ment un mouve­ment et accé­der à certaines de ses exigences, en usant de cette tactique à des fins d’au­to­pro­mo­tion, dans le but d’ob­te­nir une image écolo sans véri­ta­ble­ment chan­ger de pratiques. Cela amène les acti­vistes à travailler, en réalité, pour les inté­rêts indus­triels. L’ac­ti­visme devient une campagne publi­ci­taire pour diffé­rents secteurs indus­triels.

– Divi­ser les mouve­ments entre ceux qui acceptent les promesses du capi­ta­lisme vert, et ceux qui voient clair à travers les mensonges du green­wa­shing. De cette manière, les indus­triels créent des tensions entre les mili­tants, qui perdent leur éner­gie à se combattre les uns les autres au lieu de travailler ensemble au déman­tè­le­ment de la société indus­trielle. Les acti­vistes qui soutiennent les promesses du capi­ta­lisme vert se retrouvent à promou­voir ce contre quoi luttent les mili­tants qui défendent le monde natu­rel [le déploie­ment de parcs éoliens, de centrales solaires, etc., soutenu par une large partie du « mouve­ment écolo­giste », du « mouve­ment climat », dévaste direc­te­ment et indi­rec­te­ment l’en­vi­ron­ne­ment, implique toutes sortes de pollu­tions, dégra­da­tions ou destruc­tions envi­ron­ne­men­tales, auxquelles s’op­posent d’autres mili­tants écolo­gistes, NdE].

Le but du « mouve­ment (pour le) climat » est au bout du compte de promou­voir la perpé­tua­tion et l’ex­pan­sion du système indus­triel, la domi­na­tion du monde de l’en­tre­prise, ce qui s’op­pose direc­te­ment aux objec­tifs de tout mouve­ment écolo­giste digne de ce nom : déman­te­ler le système écono­mique, proté­ger et régé­né­rer la nature sauvage. Les Rebelles sont des lobbyistes d’en­tre­prises — mais béné­voles. Les indus­triels ont réussi — réus­sissent — à détour­ner une partie des inquié­tudes et des colères popu­laires qui s’ex­priment à leur encontre, et à les redi­ri­ger de manière à ce qu’elles soutiennent tout de même le système qui les génère — qu’elles devraient cher­cher à déman­te­ler.

Gouver­nance d’en­tre­prise

Au cœur de l’équipe diri­geante d’Ex­tinc­tion Rebel­lion se trouvent des lobbyistes profes­sion­nelles : Gail Brad­brook et Farhana Yamin, notam­ment.

Pendant 14 ans, de 2003 à 2017, Gail Brad­brook a travaillé pour Citi­zens Online, un groupe de lobbying de l’in­dus­trie des télé­com­mu­ni­ca­tions qui promeut « l’in­clu­sion digi­tale », c’est-à-dire qui essaie d’in­ci­ter autant de personnes que possible à utili­ser ses produits, et qui encou­rage le déploie­ment de la 5G. Elle a utilisé sa posi­tion au sein d’Ex­tinc­tion Rebel­lion pour lancer « Extinc­tion Rebel­lion Busi­ness », un réseau d’en­tre­prises qui voit la crise clima­tique comme — bien évidem­ment — une formi­dable oppor­tu­nité pour faire du profit. Mais qui a vite disparu après que de nombreuses et viru­lentes critiques (tout de même, c’était un peu gros). La série d’ar­ticles inti­tu­lée « Astro­tur­fing the way for the Fourth Indus­trial Revo­lu­tion » (en français, plus ou moins « Désin­for­mer le public afin de promou­voir la quatrième révo­lu­tion indus­trielle ») examine les liens de Gail Brad­brook avec le monde indus­triel et leur influence sur la rébel­lion.

Farhana Yamin dirige « Track 0 », une ONG qui soutient les objec­tifs des Accords de Paris de la COP21 (tota­le­ment décon­nec­tés des enjeux réels auxquels nous faisons face), selon laquelle : « Se mettre en route vers une écono­mie décar­bo­née est un impé­ra­tif écono­mique autant que scien­ti­fique. Cela offre de formi­dables oppor­tu­ni­tés d’in­no­va­tion, cela incite à la concep­tion d’une myriade de nouvelles tech­no­lo­gies et d’idées qui permet­tront d’ali­men­ter la crois­sance écono­mique, cela permet de créer des emplois, en vue d’un futur écono­mique lumi­neux. » Selon sa biogra­phie, « c’est en grande partie à elle que l’on doit l’objec­tif de neutra­lité carbone d’ici 2050 que comporte l’ac­cord de Paris ». Elle est égale­ment membre du « Global Agenda Coun­cil on Climate Change » (Conseil sur le programme mondial pour le chan­ge­ment clima­tique) du Forum écono­mique mondial de Davos, et « colla­bo­ra­teur asso­cié » à la « Chatham House », un impor­tant think-tank du milieu des affaires.

[Texte de l’image : les diri­geants d’en­tre­prises s’unissent pour soute­nir l’ac­cord de Paris.] Au cas où vous vous deman­de­riez qui consi­dère les accords de Paris comme une bonne chose, comme une belle oppor­tu­nité de faire du profit.

Qui a fait entrer le renard dans le poulailler ? Que ces personnes soient à la tête du mouve­ment Extinc­tion Rebel­lion signi­fie clai­re­ment que le mouve­ment n’a pas été coopté par des inté­rêts indus­triels en cours de route, mais qu’il a été conçu, dès l’ori­gine, comme une campagne de propa­gande. Il s’agit exac­te­ment de ce que désigne l’astro­tur­fing. Les bonnes inten­tions et les efforts de plusieurs milliers de rebelles valent bien peu dès lors que ce sont ces personnes-là qui mènent la danse.

Les indus­triels qui soutiennent ainsi la rébel­lion cherchent à faci­li­ter le trans­fert de billions de dollars d’argent public vers leurs poches. Il s’agit d’une gigan­tesque tenta­tive de relance d’une écono­mie mondiale qui tombe en ruines. Depuis la crise finan­cière de 2007–2008, les popu­la­tions ne souhaitent pas soute­nir un autre plan de sauve­tage. Il fallait donc nous le présen­ter comme une néces­sité, comme une condi­tion pour nous sauver des catas­trophes liées aux chan­ge­ments clima­tiques. L’argent néces­saire est ponc­tionné sur le travail des travailleurs sous la forme de fonds de pension, taxes carbone et impôts d’ur­gence clima­tique. Et investi dans les infra­struc­tures des indus­tries éner­gé­tiques et des tech­no­lo­gies dites « vertes » ou « propres », ce qui parti­cipe à l’em­pi­re­ment inexo­rable de la situa­tion écolo­gique.

L’as­so­cia­tion pour les inves­tis­se­ments et marchés du climat (Climate Markets and Invest­ment Asso­cia­tion) déclare : « Beau­coup de choses ont été écrites à propos de la nature et de l’échelle de cette oppor­tu­nité écono­mique. Tout récem­ment, le rapport sur la Nouvelle Écono­mie Clima­tique (New Climate Economy) a calculé qu’une action clima­tique massive génè­re­rait 26 billions de dollars d’op­por­tu­ni­tés écono­miques et 65 millions de nouveaux emplois d’ici 2030, qui n’exis­te­raient pas si le scéna­rio du busi­ness-as-usual (des affaires normales) se prolon­geait. » Il est inté­res­sant de noter que le montant des profits poten­tiels est du même ordre que les inves­tis­se­ments deman­dés aux gouver­ne­ments.

La crise qui inquiète les capi­ta­listes est celle de l’éco­no­mie, que « l’ac­tion clima­tique » doit pallier. Pour le monde natu­rel, qui comprend tout être humain s’iden­ti­fiant comme être vivant plutôt que comme unité de produc­tion écono­mique, la crise désigne le fait que le capi­ta­lisme nous détruit, et « l’ac­tion clima­tique », qui vise à perpé­tuer ce système, désigne la conti­nua­tion de la catas­trophe.

Cama­rade, choi­sis ta crise.

De l’an­ti­mon­dia­li­sa­tion au capi­ta­lisme inclu­sif

Dans les années 90 et 2000, des mani­fes­ta­tions massives secouèrent le monde, contre le Forum écono­mique mondial de Davos, la Banque mondiale, Le Fond Moné­taire Inter­na­tio­nal, l’Or­ga­ni­sa­tion Mondiale du Commerce. Ces corpo­ra­tions, qui visent à préser­ver et favo­ri­ser les inté­rêts des indus­triels au détri­ment de tout, qui ne sont pas élues, qui ne disposent d’au­cun mandat popu­laire, dépensent des millions pour la sécu­rité et la présence poli­cière lors de la tenue de leurs prin­ci­paux événe­ments annuels afin d’as­su­rer leur propre protec­tion. Les mani­fes­tants appe­laient à les déman­te­ler, à les rempla­cer par des orga­ni­sa­tions qui repré­sentent réel­le­ment la popu­la­tion. Loin d’ac­cé­der à ces demandes, les élites ont infil­tré, soutenu finan­ciè­re­ment et coopté la résis­tance, construit leur propre mouve­ment de masse, qu’elles peuvent contrô­ler et diri­ger comme bon leur semble.

Les mani­fes­tions sont deve­nues des marchan­dises, un produit marke­ting que le milieu des affaires peut ache­ter, et que les ONG sont heureuses de vendre en échange de subven­tions, d’at­ten­tion média­tique et de boni­ments. Les protes­ta­taires eux-mêmes sont à la fois des produits remplaçables et les desti­na­taires des slogans des mani­fes­ta­tions, qu’on leur propose afin d’apai­ser leur culpa­bi­lité, ou au travers de la peur, ou de la vertu, ou encore du besoin d’agir.

Durant les prémisses des grèves étudiantes pour le climat de mars 2019, le Forum écono­mique mondial a diffusé une vidéo promo­tion­nelle encou­ra­geant les jeunes à rejoindre les grèves. Ces grèves étaient un produit, et les jeunes les clients-cibles. Pensez-y un instant. Une des insti­tu­tions qui étaient la cible de mani­fes­ta­tions massives il n’y a pas si long­temps, en raison de sa promo­tion de pratiques destruc­trices de l’en­vi­ron­ne­ment, fait main­te­nant direc­te­ment la promo­tion d’un mouve­ment de protes­ta­tion qui semble avoir exac­te­ment les mêmes préoc­cu­pa­tions.

Au lieu d’iden­ti­fier le système écono­mique comme la cause du désastre écolo­gique, ce nouveau mouve­ment est incité à diri­ger ses protes­ta­tions contre le chan­ge­ment clima­tique. Un mouve­ment inter­na­tio­nal massif mani­feste actuel­le­ment contre des molé­cules de carbone. Et, de quelque manière, l’his­toire selon laquelle les entre­prises sont la solu­tion, selon laquelle le secteur privé pour­rait tout répa­rer si seule­ment nous deman­dions aux gouver­ne­ments de sauver l’éco­no­mie qui s’ef­fondre et de leur donner quelques billions de dollars pour inves­tir dans de nouvelles infra­struc­tures et sources d’éner­gie, est rare­ment remise en ques­tion. Le tout étant promu sous couvert d’ap­pel­la­tions abstraites comme « action clima­tique », large­ment accep­tées comme un objec­tif crucial et honnête, tandis que presque personne ne cherche à comprendre de quoi il retourne au bout du compte.

Le Forum écono­mique mondial vise un « capi­ta­lisme inclu­sif ». Mais étant donné que le capi­ta­lisme est un système écono­mique qui consi­dère tout et tout le monde comme des ressources à exploi­ter, être inclus dedans ne devrait pas être le souhait de tout le monde. Notre imagi­na­tion, notre créa­ti­vité, nos compé­tences et nos souhaits de rendre le monde meilleur sont trans­for­més en inno­va­tion, entre­pre­na­riat et ressources humaines. Nos insé­cu­ri­tés, ambi­tions et besoins de base sont des ressources à capter et à nous revendre sous forme de produits, services et expé­riences.

Chaque être vivant, chaque carac­té­ris­tique natu­relle et tout ce dont le monde a besoin pour survivre et vivre bien, doit être inté­gré dans le capi­ta­lisme.

Dans une écono­mie qui consi­dère tout ce qui existe (et même ce qui n’existe pas) comme des ressources à vendre ou ache­ter, à faire fruc­ti­fier, les mouve­ments de protes­ta­tion ne font pas excep­tion.

We Mean Busi­ness (litté­ra­le­ment : Nous voulons du busi­ness) est “une coali­tion mondiale d’ONG qui travaillent avec les plus impor­tantes entre­prises du monde pour encou­ra­ger l’ac­tion clima­tique et la prise de déci­sions poli­tiques impor­tantes”. Pour eux, le déses­poir des enfants qui craignent pour leur futur et pour la planète n’est qu’une ressource de plus à chan­ger en profits, à utili­ser pour faire tour­ner la machine. D’où leur promo­tion de Greta Thun­berg, des grèves pour le climat, etc. Chris­tiana Figueres, qui travaille pour Me Wean Busi­ness, entre autres choses, a large­ment parti­cipé à la média­ti­sa­tion de Greta Thun­berg, voir : https://www.partage-le.com/2019/09/greta-thun­berg-extinc­tion-rebel­lion-et-le-mouve­ment-pour-le-climat-deve­lop­pe­ment-durable-par-nico­las-casaux/

La 4e Révo­lu­tion indus­trielle

Tout comme le dioxyde de carbone est capté et utilisé comme ressource pour extir­per les dernières gouttes de pétrole de la planète, la résis­tance (un sous-produit poten­tiel­le­ment lucra­tif du système écono­mique mondial) est coop­tée et utili­sée pour perpé­tuer l’ex­ploi­ta­tion des ressources humaines. Les domi­nants savent d’ailleurs très bien ce qu’ils veulent faire de ces ressources humaines.

Selon un article publié par Klaus Schwab, le fonda­teur et président du Forum écono­mique mondial de Davos, sur le site inter­net du Forum : « Le Forum écono­mique mondial four­nit une plate-forme pour aider les 1 000 prin­ci­pales entre­prises du monde à façon­ner un meilleur futur ». Je ne veux vrai­ment pas imagi­ner quel genre de futur un millier d’en­tre­prises multi­na­tio­nales pour­raient conce­voir si elles s’y mettaient ensemble. Mais je n’ai même pas à le faire, puisqu’ils l’ont décrit en détail. Cela s’ap­pelle la 4e Révo­lu­tion indus­trielle.

D’après les mots de Klaus Schwab, toujours : « La 4e Révo­lu­tion indus­trielle est carac­té­ri­sée par la fusion de tech­no­lo­gies qui trans­cendent les fron­tières entre les sphères de la physique, du digi­tal et de la biolo­gie. Par les possi­bi­li­tés de milliards de personnes connec­tées par des outils mobiles, avec des proces­seurs d’une puis­sance sans précé­dent, une capa­cité de stockage et d’ac­cès au savoir illi­mité. Possi­bi­li­tés qui seront multi­pliées par des avan­cées tech­no­lo­giques majeures dans des secteurs tels que l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, la robo­tique, l’In­ter­net des objets, les véhi­cules auto­nomes, l’im­pres­sion 3D, la nano­tech­no­lo­gie, la biotech­no­lo­gie, la science de la matière, le stockage d’éner­gie et l’in­for­ma­tion quan­tique. »

Plus loin, Schwab ajoute : « Cette révo­lu­tion pour­rait créer de plus grandes inéga­li­tés, notam­ment en raison de son poten­tiel de pertur­ba­tion du marché du travail. À mesure que l’au­to­ma­tion se substi­tue au travail humain dans l’éco­no­mie, le rempla­ce­ment net d’hu­mains par des machines pour­rait exacer­ber le fossé entre retour sur capi­tal et retour sur main-d’œuvre. » Les riches devien­draient plus riches, et les pauvres plus pauvres. Repre­nons : « Les gouver­ne­ments obtien­dront de nouveaux pouvoirs tech­no­lo­giques leur permet­tant de renfor­cer leur contrôle sur les popu­la­tions, au travers de systèmes de surveillance éten­due et d’un contrôle accru des infra­struc­tures digi­tales. » Enfin : « la 4e Révo­lu­tion indus­trielle va égale­ment profon­dé­ment impac­ter la nature de la sécu­rité natio­nale et inter­na­tio­nale, affec­tant aussi bien la proba­bi­lité que la nature des conflits […]. Au fur et à mesure de son déve­lop­pe­ment et de l’ex­pan­sion de nouvelles tech­no­lo­gies telles que les armes auto­nomes ou biolo­giques, des indi­vi­dus et des petits groupes humains égale­ront les États en termes de capa­cité à provoquer des destruc­tions massives. […] la 4e Révo­lu­tion indus­trielle pour­rait en effet avoir le poten­tiel de robo­ti­ser l’hu­ma­nité, et donc de nous priver de notre cœur et de notre âme. »

[NdE : Petit aparté, voici la cita­tion complète du para­graphe dans lequel Schwab écrit cela : « Au bout du compte, tout repose sur les gens et les valeurs. Nous devons façon­ner un futur qui fonc­tionne pour nous tous en faisant passer les gens avant tout, et en leur donnant le pouvoir. Dans sa forme la plus pessi­miste, la plus déshu­ma­ni­sée, la 4e Révo­lu­tion indus­trielle pour­rait en effet avoir le poten­tiel de robo­ti­ser l’hu­ma­nité, et donc de nous priver de notre cœur et de notre âme. Mais en complé­ment des meilleures parties de la nature humaine — la créa­ti­vité, l’em­pa­thie, la guidance — elle peut aussi élever l’hu­ma­nité jusqu’à une nouvelle conscience morale collec­tive basée sur un senti­ment de desti­née parta­gée. Il nous revient de nous assu­rer que cette dernière possi­bi­lité triomphe. »

On retrouve ici le bara­tin habi­tuel des illu­mi­nés (ou des menteurs profes­sion­nels, cela revient au même) qui consi­dèrent que jusqu’ici le déve­lop­pe­ment de la civi­li­sa­tion techno-indus­trielle, c’est super, et que de toute façon le progrès, le déve­lop­pe­ment, consti­tuent une force que l’on n’ar­rête pas, et que tout ce que « nous » pouvons faire, c’est essayer d’en tirer le meilleur parti.]

Quel argu­ment de vente ! Pauvreté extrême, guerre, surveillance, contrôle gouver­ne­men­tal et corpo­ra­tiste, et déshu­ma­ni­sa­tion. Et ce sont des gens comme lui qui promeuvent les grèves pour le climat, et utilisent le message de Greta Thun­berg pour atteindre leurs objec­tifs [Greta Thun­berg a été conviée à Davos, il est impor­tant de rappe­ler qu’elle n’y a pas fait irrup­tion clan­des­ti­ne­ment, NdE].

Jane Goodall et Greta Thun­berg se rencontrent au Forum écono­mique mondial de Davos en Janvier 2019, un évène­ment orga­nisé pour promou­voir la quatrième révo­lu­tion indus­trielle (c’est écrit sur le panneau qui se trouve derrière elles, THE FOURTH INDUSTRIAL REVOLUTION, soit : La quatrième révo­lu­tion indus­trielle).
Vous remarquez le logo en haut à droite (Sales­force, une entre­prise d’in­for­ma­tique) ? On le retrouve aussi sur l’image précé­dente.

La célèbre cita­tion attri­buée à tort à Musso­lini, qui pour­rait être de Giovanni Gentile, selon laquelle le fascisme est « l’as­so­cia­tion de la puis­sance de l’État et de celle des indus­triels », consti­tue une descrip­tion assez juste de cette dernière phase de la mondia­li­sa­tion.

Un autre événe­ment, orga­nisé en septembre 2018, promou­vant la 4e Révo­lu­tion indus­trielle : le « Global Climate Action Summit » (Sommet pour l’Ac­tion Clima­tique Mondial), impliquait beau­coup de ces mêmes orga­ni­sa­tions (le Forum écono­mique mondial de Davos, etc.), et était spon­so­risé par Google, Face­book et Amazon. Voici ce que stipu­lait son « Itiné­raire expo­nen­tiel d’ac­tions clima­tiques » (Expo­nen­tial Climate Action Road­map) :

« Divi­ser par deux les émis­sions d’ici 2030 requiert le recours étendu à une série de tech­no­lo­gies qui sont à diffé­rents stades de leur déve­lop­pe­ment. L’in­ter­net mobile, le cloud, le big data, les appli­ca­tions, les appa­reils intel­li­gents et la première géné­ra­tion d’au­to­ma­tion indus­trielle sont des tech­no­lo­gies matures qui peuvent servir de fonda­tion pour accroître l’ef­fi­ca­cité de toutes les indus­tries en procu­rant connec­ti­vité et gestion infor­ma­tique. Les prochaines tech­no­lo­gies à venir sont l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle, les réseaux 5G, la fabri­ca­tion digi­tale, les capteurs intel­li­gents, le déploie­ment à large échelle de l’in­ter­net des objets et les drones. Cela permet­tra un niveau supplé­men­taire de dimi­nu­tion des émis­sions avant 2030. Enfin viennent les tech­no­lo­gies qui sont actuel­le­ment à une phase rela­ti­ve­ment précoce de leur déve­lop­pe­ment – la block­chain, l’ex­pé­rience d’im­mer­sion virtuelle et de réalité augmen­tée, les impres­sions 3D, l’édi­tion de gènes, la robo­tique avan­cée et les assis­tants digi­taux. À ce stade, il est impos­sible de quan­ti­fier leur impact poten­tiel sur les émis­sions, mais on peut l’es­ti­mer très impor­tant. »

Notez le mot « expo­nen­tiel » dans le titre. Crois­sance expo­nen­tielle. Action clima­tique expo­nen­tielle. Taux d’ex­tinc­tion expo­nen­tiel. On estime que toute cette nouvelle tech­no­lo­gie utili­sera jusqu’à 1/5 de l’élec­tri­cité mondiale d’ici 2025, ce qui rend absurde leur préten­tion selon laquelle l’aug­men­ta­tion de l’ef­fi­ca­cité éner­gé­tique permet­tra une dimi­nu­tion de la consom­ma­tion ou des émis­sions. En outre, la plupart de ces choses sont des armes et des tech­no­lo­gies de surveillance. Ce plan n’a rien à voir avec une décrois­sance de la pollu­tion et de la destruc­tion indus­trielle du vivant, et tout à voir avec la guerre, la surveillance, la mani­pu­la­tion et le contrôle des popu­la­tions. Je sens qu’il me faut répé­ter, en lettres majus­cules que CES CHOSES SONT DES ARMES. Et tout cela est avancé sous l’égide de l’ac­tion clima­tique.

La fabri­ca­tion d’armes serait une réponse tout à fait appro­priée à la dévas­ta­tion envi­ron­ne­men­tale en cours si ces armes étaient utili­sées par des êtres vivants pour leur auto­dé­fense. Si elles servaient à mettre hors d’état de nuire les indus­triels en train de rava­ger le monde dont nous dépen­dons. Mais ici, c’est le contraire qui se produit : les indus­triels utilisent des armes pour atro­phier notre huma­nité, contrô­ler nos actions et nos pensées, et même nos gènes. Voici l’ul­time dysto­pie panop­tique : des smart cities (villes « intel­li­gentes »), des comp­teurs intel­li­gents, des réseaux élec­triques intel­li­gents, des appa­reils connec­tés, la recon­nais­sance faciale, l’en­re­gis­tre­ment de nos moindres mouve­ments, de chaque inter­ac­tion et chaque tran­sac­tion. Un monde où nous parlons à des machines plus souvent qu’a­vec des humains, et où nous ne parlons défi­ni­ti­ve­ment plus avec les arbres et les esprits. Un monde où même les lampa­daires parlent avec vous, et où les arbres sont rempla­cés par des arbres « intel­li­gents ». Aucune possi­bi­lité de dissi­dence ou de résis­tance. Nous avons été amenés à quéman­der notre propre subju­ga­tion et oppres­sion [ce dont traite l’ex­cellent livre de Jaime Semprun et René Riesel, Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et soumis­sion durable, NdE].

Si cela se produi­sait dans le monde réel, celui où des personnes pensent par elles-mêmes et agissent dans leur propre inté­rêt, la popu­la­tion se soulè­ve­rait et brûle­rait chacune de ces mille entre­prises, et détrui­rait tout leur atti­rail et leurs infra­struc­tures. Mais ici, dans ce monde d’écrans, de propa­gande techno-fantai­siste, où les seules pensées dispo­nibles sur le marché sont des illu­sions d’en­tre­prises produites en masse, on nous présente un enfant dont le message est : « Je veux que vous paniquiez », et nous nous exécu­tons.

Même si le discours de Greta était adressé aux délé­gués indus­triels présents au Forum écono­mique mondial de Davos, et même si son inten­tion était d’en appe­ler à mettre un terme à l’ava­rice entre­pre­neu­riale et à la crois­sance écono­mique (ce qu’elle fit en Pologne, quelques semaines aupa­ra­vant, avant que ses « conseillers » ne se mettent à plus sérieu­se­ment cadrer ses discours), la vidéo de son discours a été promue par le Forum écono­mique afin de promou­voir un senti­ment de peur et d’ur­gence, qui leur sert à promou­voir leurs plans basés sur le marché, l’in­dus­trie et la tech­no­lo­gie en guise de solu­tion aux problèmes envi­ron­ne­men­taux. Encore une fois, la résis­tance est coop­tée et trans­for­mée en profits.

Ainsi que l’écrit Cory Morning­star : « Quel meilleur moyen de créer une demande pour quelque chose qui nuise à la fois à l’en­vi­ron­ne­ment et à la popu­la­tion que de la présen­ter comme une solu­tion aux chan­ge­ments clima­tiques, au travers du doux et inno­cent visage de Greta Thun­berg. La réalité sens dessus dessous, l’in­dus­trie n’a plus à impo­ser sa volonté à la popu­la­tion – qui se charge elle-même de se l’im­po­ser via Avaaz & Co. Les gens sont ainsi amenés à deman­der les fausses solu­tions que le milieu des affaires prépare et promeut depuis des années, des décen­nies. »

[Soit la défi­ni­tion même, encore une fois, de l’astro­tur­fing, lié au concept de fabri­ca­tion du consen­te­ment déve­loppé par Edward Herman, Noam Chom­sky et d’autres, NdE].

Kim Hill


La partie IV se penchera sur les façons dont la rébel­lion pour­rait être retour­née pour servir la Vie plutôt que le Profit, sur les bases d’une action effi­cace.

Traduc­tion : Olivier Lennerts, William Blake

Édition : Nico­las Casaux

Correc­tion : Lola Bear­zatto

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