Sauver des vies ? Pour quoi faire ? (par Nicolas Casaux)

Depuis qu’elle est obsé­dée par la repro­duc­tion de son chep­tel humain, de mul­ti­plier ses « res­sources humaines », la civi­li­sa­tion dégrade inver­se­ment le monde natu­rel. Cepen­dant, elle n’a que faire d’imposer à ses sujets des condi­tions de vie exé­crables, des vies misé­rables, indignes. Nous consta­tons tous la misère dans laquelle beau­coup sont confi­nés en temps nor­mal. Les sans-abris. Les familles entas­sées dans des cages de béton. Les vio­lences conju­gales. Les viols et les vio­lences contre les femmes et les enfants. Etc.

La qua­li­té de la vie humaine ne lui importe en rien. Ce qui lui importe, c’est l’augmentation abs­traite du nombre d’êtres humains. « Soyez féconds, mul­ti­pliez, rem­plis­sez la terre, et l’as­su­jet­tis­sez ». Et c’est aus­si, en paral­lèle, de refou­ler la mort (d’où le délire trans­hu­ma­niste). C’est pour­quoi elle n’hésite pas à dépen­ser beau­coup de res­sources (éco­no­miques, maté­rielles, humaines) afin de s’assurer que tel ou tel bébé, né avec telle ou telle patho­lo­gie (qu’elle aurait peut-être elle-même cau­sée), sur­vive. Ou que les per­sonnes âgées meurent le plus tar­di­ve­ment pos­sible, quitte à les conser­ver dans un état d’infirmité ter­rible. La mort humaine — du moins, des êtres humains poten­tiel­le­ment utiles à la civi­li­sa­tion — est jugée inac­cep­table. La vie doit être assu­rée. Pour la sta­tis­tique. Obses­sion du quan­ti­ta­tif éri­gée au rang d’idéologie (le capi­ta­lisme en bref : « plus, c’est mieux »). Mais la vie seule­ment, en tant que fonc­tion, que chiffre, que sym­bole du triomphe de l’être humain sur la mort. Par la suite, peu importe à la machine-civi­li­sa­tion que vous viviez dans une détresse infi­nie, dans le pire dénue­ment, que vous soyez dépos­sé­dé de tout ce qui devrait vous reve­nir de droit. Tan­dis qu’elle alloue d’importantes res­sources au sau­ve­tage ou à la pré­ser­va­tion de nombre de vies humaines — un clo­chard acci­den­té pour­rait bien être trans­por­té d’urgence en hôpi­tal, où on ten­te­ra de sau­ver la sta­tis­tique de vie humaine en lui, pour, ensuite, le rendre à l’existence sor­dide qui est la sienne — elle ne fait rien pour assu­rer des vies décentes à toutes et tous. Bien au contraire, elle repro­duit des inéga­li­tés colos­sales, des ini­qui­tés mons­trueuses, impose un mode de vie, des condi­tions de vie et un envi­ron­ne­ment ter­ri­ble­ment malsains.

C’est en effet le déve­lop­pe­ment conjoint du capi­ta­lisme et de l’industrialisme, et même, plus lar­ge­ment, celui de la civi­li­sa­tion depuis déjà plu­sieurs millé­naires, qui agglu­tinent tou­jours plus les êtres humains dans des villes, étio­lant ain­si leurs orga­nismes (d’où le carac­tère « épi­dé­mique » des nom­breuses « mala­dies de civi­li­sa­tion », dia­bète, obé­si­té, can­cers, etc. ; d’où cette récente étude aus­tra­lienne qui rap­porte que près de la moi­tié des per­sonnes ayant la qua­ran­taine pré­sentent autant de signes cli­niques de fra­gi­li­té que les per­sonnes de soixante-dix ans ; et ain­si de suite), qui concentrent pareille­ment les ani­maux domes­tiques et d’éle­vages, qui détruisent le monde natu­rel, qui détraquent le cli­mat, qui orga­nisent un dépla­ce­ment tou­jours plus mas­sif et rapide d’humains tou­jours plus nom­breux et de leurs mar­chan­dises tout autour du globe, dérou­lant un véri­table tapis rouge à l’émer­gence et la propa­ga­tion de tou­jours plus nom­breuses mala­dies infec­tieuses.

La même socié­té tech­no-indus­trielle qui fait montre d’un achar­ne­ment médi­cal pous­sé pour sau­ver ou pré­ser­ver la vie humaine d’un côté impose, de l’autre, des condi­tions de vie patho­gènes (le covid19 est plus mor­tel et cir­cule davan­tage dans les régions pol­luées, et s’a­vère plus dan­ge­reux pour les per­sonnes atteintes de mala­dies de civi­li­sa­tion, notam­ment celles en sur­poids ou obèses : encore une fois, la civi­li­sa­tion indus­trielle pro­duit le mal et le remède, et remède est un bien grand mot), des dis­po­si­tions sociales qui la rendent injuste, inique, vio­lente, qui nous en dépos­sèdent plei­ne­ment. Les humains ne doivent pas mou­rir, mais, en même temps, on se fiche pas mal de com­ment ou de ce qu’ils vivent, on les sou­met à un régime d’ex­ploi­ta­tion dépour­vu de toute humanité.

Alors sau­ver des vies, pour quoi faire ? Quelles vies ? À quel prix pour la col­lec­ti­vi­té des humains ? Pour la pla­nète ? Dans nos pays riches, on sait pour­tant que cha­cun d’entre nous, à l’exception peut-être des sans-abris et de quelques indi­vi­dus ou groupes d’individus ci et là, mène une exis­tence lar­ge­ment anti-éco­lo­gique, dont l’impact envi­ron­ne­men­tal est insou­te­nable, néga­tif, autre­ment dit, une exis­tence qui nuit au monde natu­rel. Tout le monde s’accorde pour­tant à dire qu’il faut sau­ver toutes les vies humaines. Détes­tons-nous donc tous la pla­nète à ce point ?

Le coût des hôpi­taux et de la méde­cine moderne, high-tech, c’est la dépos­ses­sion totale de l’immense majo­ri­té d’entre nous, c’est l’asservissement à un com­plexe tech­no-indus­triel — pas d’hôpitaux et de méde­cine moderne high-tech sans l’ensemble du sys­tème tech­no-indus­triel : indus­trie du BTP, indus­trie phar­ma­ceu­tique, etc. — sur lequel nous n’avons aucune prise, « à un sys­tème qui décide de ce qui est bon pour nous et qui, en pré­ten­dant œuvrer pour notre bien, ruine notre auto­no­mie », comme le for­mule Oli­vier Rey. À un com­plexe tech­no-indus­triel qui, en outre, est en train de rava­ger la nature à grande vitesse, dans un mou­ve­ment fata­le­ment sui­ci­daire : voi­là pour le coût écologique.

Mais les fana­tiques d’une soi-disant « sécu­rité » dépour­vue d’objet (la « sécu­ri­té » pour elle-même), se fichant pas mal de la liber­té, y ayant plei­ne­ment renon­cé, y com­pris pour et aux noms des autres, ne voient là que du bien. L’État et les Entre­prises garan­tissent la sécu­rité de tous — de tous leurs sujets, ou objets (cela revient au même) — et tout va pour le mieux dans Le Meilleur des mondes. Et tant pis si le sys­tème socio­tech­nique qu’ils imposent nous dépos­sède et nous aliène effec­ti­ve­ment tous, à tous les niveaux, ain­si que le dénon­çait Lewis Mum­ford dans Le Mythe de la machine :

« […] l’or­ga­ni­sa­tion de la vie est deve­nue si com­plexe et les proces­sus de produc­tion, distri­bu­tion et consom­ma­tion si spécia­li­sés et subdi­vi­sés, que la per­sonne perd toute confiance en ses capa­ci­tés propres : elle est de plus en plus sou­mise à des ordres qu’elle ne com­prend pas, à la mer­ci de forces sur les­quelles elle n’exerce aucun contrôle effec­tif, en che­min vers une desti­na­tion qu’elle n’a pas choi­sie. […] l’in­di­vidu condi­tionné par la machine se sent per­du et déses­péré tan­dis qu’il pointe jour après jour, qu’il prend place dans la chaîne d’as­sem­blage, et qu’il reçoit un chèque de paie qui s’avère inca­pable de lui offrir les véri­tables biens de la vie.

Ce manque d’in­ves­tis­se­ment person­nel routi­nier entraîne une perte géné­rale de contact avec la réa­li­té : au lieu d’une inter­ac­tion constante entre le monde inté­rieur et exté­rieur, avec un retour ou réajus­te­ment constant et des sti­mu­li pour rafraî­chir la créa­ti­vité, seul le monde exté­rieur – et prin­ci­pa­le­ment le monde exté­rieur collec­ti­ve­ment orga­nisé, exerce l’au­to­rité ; même les rêves pri­vés nous sont commu­niqués, via la télé­vi­sion, les films et les disques, afin d’être acceptables.

Paral­lè­le­ment à ce senti­ment d’alié­na­tion naît le pro­blème psycho­lo­gique carac­té­ris­tique de notre temps, décrit en termes clas­siques par Erik Erik­son comme la “crise d’iden­tité”. Dans un monde d’édu­ca­tion fami­liale tran­si­toire, de contacts humains tran­si­toires, d’em­plois et de lieux de rési­dences tran­si­toires, de rela­tions sexuelles et fami­liales tran­si­toires, les condi­tions élémen­taires pour le main­tien de la conti­nuité et l’éta­blis­se­ment d’un équi­libre person­nel dispa­raissent. L’in­di­vidu se réveille sou­dain, comme Tol­stoï lors d’une fameuse crise de sa vie à Arza­mas, dans une étrange et sombre pièce, loin de chez lui, mena­cé par des forces hos­tiles obs­cures, inca­pable de décou­vrir où et qui il est, horri­fié par la pers­pec­tive d’une mort insi­gni­fiante à la fin d’une vie insignifiante. »

Entiè­re­ment dépos­sé­dés de nos vies, nous nous ras­su­rons : au moins, nous ne sommes pas morts, nous exis­tons. D’où, peut-être, cette remarque d’Oscar Wilde : « Vivre est la chose la plus rare du monde. La plu­part des gens ne font qu’exis­ter. » Ce qui, ain­si que Vic­tor Hugo le sou­li­gnait, n’a rien d’a­gréable : « Car le plus lourd far­deau, c’est d’exis­ter sans vivre ». La des­si­na­trice Nata­lie Bab­bitt nous le rap­pe­lait : « Ne crai­gnez pas la mort, crai­gnez une vie non-vécue. »

***

Bien enten­du, si je suis très gra­ve­ment malade, il se pour­rait que j’aille à l’hôpital. Le sys­tème tech­no-indus­triel m’a ren­du entiè­re­ment dépen­dant de son sys­tème médi­cal, comme tout un cha­cun. Il cen­tra­lise les savoir-faire dans les mains de quelques spé­cia­listes, les soins dans les cli­niques et les hôpi­taux, et les règle­men­ta­tions dans les minis­tères. Sa méde­cine est à son image, cen­tra­li­sée, domi­née par une caste de sachants, froide, déshu­ma­ni­sée. Mais cela ne signi­fie pas pour autant que j’approuve ces désas­treux choix de socié­té. Sim­ple­ment qu’en la situa­tion, nous n’avons pas vrai­ment d’al­ter­na­tive — même s’il existe des indi­vi­dus et des groupes d’individus qui font le choix de se pas­ser de la méde­cine moderne high-tech, d’éviter les hôpi­taux et de se réap­pro­prier les com­pé­tences sani­taires dont ils ont besoin, dans une démarche d’autonomisation, d’émancipation (et qui s’en sor­ti­raient donc bien mieux que nous en cas de réel effon­dre­ment du sys­tème). Quoi qu’il en soit, je n’écris évi­dem­ment pas ça dans l’espoir que les hôpi­taux ferment tous et qu’on en finisse avec la méde­cine moderne high-tech dès demain matin, à la pre­mière heure.

Mais quel genre de res­pect avons-nous pour la vie humaine lorsque nous nous sou­cions uni­que­ment qu’elle se mul­ti­plie, et pas qu’elle soit bonne ? Et pas qu’elle soit juste ? Et quel genre de rap­port à la mort, quand celle-ci nous semble inac­cep­table au point que pour nous en pré­ser­ver, nous pré­fé­rons « accueillir avec recon­nais­sance les plus humi­liantes tyran­nies » (Simone Weil) ? Devrions-nous vrai­ment tout faire pour pré­ser­ver et mul­ti­plier les vies humaines, à n’importe quel prix ? Quitte à finir dans le Meilleur des mondes (et dans quelle mesure y sommes-nous déjà ?) ?

Nous nous sommes pas­sés d’hô­pi­taux et de méde­cine high-tech moderne (comme nous nous sommes pas­sés de toutes les tech­no­lo­gies modernes) durant plus de 99% de notre his­toire. En moins de 100 ans de méde­cine high-tech moderne (et de toute la socié­té tech­no-indus­trielle qui va avec), nous avons détruit la pla­nète et avons été rava­lés au rang d’en­gre­nages d’une méga­ma­chine autant consti­tuée de rouages humains que de machines et d’u­sines. Cela en vaut-il vrai­ment la peine ? On dirait davan­tage un pacte faus­tien que quelque soi-disant « Pro­grès ». Ne nous fau­drait-il pas, de toute urgence, faire machine arrière ?

Le mot de la fin, je le laisse à un de mes écri­vains pré­fé­rés, B. Traven :

« L’homme peut juste­ment s’ha­bi­tuer à tout, à naitre, à mou­rir, à tuer. C’est le tra­gique même de l’homme, et non son privi­lège, comme d’au­cuns l’af­firment. Au lieu de s’ha­bi­tuer, il vau­drait mieux que les hommes dépé­rissent et s’éteignent plus sou­vent, plus rapi­de­ment, et se donnent plus promp­te­ment la mort. Peut-être l’hu­ma­nité fini­­rait-elle alors par s’éle­ver jusqu’à l’ani­mal. »

Nico­las Casaux

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