De la cuillère en plastique à la centrale nucléaire : le despotisme techno-industriel (par Nicolas Casaux)

Tout ça, pour une cuillère en plas­tique ! Cette vidéo de Green­peace est inté­res­sante, mais pas pour ce qu’ils lui font dire (oui, c’est effec­ti­ve­ment mieux d’utiliser une cuillère en métal, ou, mieux encore, en bois de récu­pé­ra­tion, faites soi-même, mer­ci Green­peace). Elle est inté­res­sante parce qu’elle expose l’extraordinaire com­plexi­té des pro­ces­sus per­met­tant d’aboutir à une simple cuillère en plas­tique. Or, il en va des cuillères en plas­tique comme de la plu­part des choses que nous uti­li­sons au quo­ti­dien. La fabri­ca­tion de tels objets, en appa­rence tout simples, requiert un grand nombre d’opérations, repose sur le vaste enche­vê­tre­ment d’industries, la gigan­tesque machi­ne­rie sociale que consti­tue la socié­té indus­trielle. Dans son livre Des ruines du déve­lop­pe­ment, Wolf­gang Sachs prend un mixeur pour exemple :

« Exa­mi­nons par exemple un mixeur élec­trique. Il extrait les jus de fruits en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Quelle mer­veille ! …à pre­mière vue. Il suf­fit de jeter un coup d’œil sur la prise et le fil pour s’apercevoir qu’on est en face du ter­mi­nal domes­tique d’un sys­tème natio­nal et, en fait, mon­dial. L’électricité arrive par un réseau de lignes ali­men­té par les cen­trales qui dépendent à leur tour de bar­rages, de plates-formes off-shore ou de der­ricks ins­tal­lés dans de loin­tains déserts. L’ensemble de la chaîne ne garan­tit un appro­vi­sion­ne­ment adé­quat et rapide que si cha­cun des maillons est enca­dré par des bataillons d’ingénieurs, de ges­tion­naires et d’experts finan­ciers, eux-mêmes reliés aux admi­nis­tra­tions et à des sec­teurs entiers de l’industrie (quand ce n’est pas à l’armée). Le mixeur élec­trique, comme l’automobile, l’ordinateur ou le télé­vi­seur, dépend entiè­re­ment de l’existence de vastes sys­tèmes d’organisation et de pro­duc­tion sou­dés les uns aux autres. En met­tant le mixeur en marche, on n’utilise pas sim­ple­ment un outil, on se branche sur tout un réseau de sys­tèmes inter­dé­pen­dants. Le pas­sage de tech­niques simples à l’équipement moderne implique la réor­ga­ni­sa­tion de la socié­té tout entière. »

Dans son excellent livre Défense et illus­tra­tion de la nov­langue fran­çaise, Jaime Sem­prun décrit pareille­ment ce qu’il retourne de tel ou tel usten­sile du quo­ti­dien que l’on a sou­vent ten­dance à consi­dé­rer comme un « objet iso­lé, tel que son uti­li­té ponc­tuelle le fait pas­ser pour bénin et de peu de consé­quences ». Afin de mon­trer com­ment, « dès qu’on le consi­dère comme par­tie inté­grante d’un ensemble, tout change », il prend pour exemple la voiture :

« Et ain­si l’automobile, machine on ne peut plus tri­viale et presque archaïque, que cha­cun s’accorde à trou­ver bien utile et même indis­pen­sable à notre liber­té de dépla­ce­ment, devient tout autre chose si on la replace dans la socié­té des machines, dans l’organisation géné­rale dont elle est un simple élé­ment, un rouage. On voit alors tout un sys­tème com­plexe, un gigan­tesque orga­nisme com­po­sé de routes et d’autoroutes, de champs pétro­li­fères et d’oléoducs, de sta­tions-ser­vice et de motels, de voyages orga­ni­sés en cars et de grandes sur­faces avec leurs par­kings, d’échangeurs et de rocades, de chaînes de mon­tage et de bureaux de “recherche et déve­lop­pe­ment” ; mais aus­si de sur­veillance poli­cière, de signa­li­sa­tion, de codes, de régle­men­ta­tions, de normes, de soins chi­rur­gi­caux spé­cia­li­sés, de “lutte contre la pol­lu­tion”, de mon­tagnes de pneus usés, de bat­te­ries à recy­cler, de tôles à com­pres­ser. Et dans tout cela, tels des para­sites vivant en sym­biose avec l’organisme hôte, d’affectueux aphi­diens cha­touilleurs de machines, des hommes s’affairant pour les soi­gner, les entre­te­nir, les ali­men­ter, et les ser­vant encore quand ils croient cir­cu­ler à leur propre ini­tia­tive, puisqu’il faut qu’elles soient ain­si usées et détruites au rythme pres­crit pour que ne s’interrompe pas un ins­tant leur repro­duc­tion, le fonc­tion­ne­ment du sys­tème géné­ral des machines. »

En 1941, dans un texte inti­tu­lé The Para­dox of Anar­chism (Le para­doxe de l’a­nar­chisme), le poète Her­bert Read écrit :

« L’a­nar­chisme implique une décen­tra­li­sa­tion uni­ver­selle de l’au­to­ri­té et une sim­pli­fi­ca­tion uni­ver­selle de la vie. Des enti­tés inhu­maines comme la ville moderne dis­pa­rai­tront. Mais l’a­nar­chisme n’im­plique pas néces­sai­re­ment un retour à l’ar­ti­sa­nat et aux toi­lettes en plein air. Il n’existe aucune contra­dic­tion entre l’a­nar­chisme et l’éner­gie élec­trique, l’a­nar­chisme et les trans­ports aériens, l’a­nar­chisme et la divi­sion du tra­vail, l’a­nar­chisme et l’ef­fi­ca­ci­té industrielle. »

Ce à quoi Orwell répond, dans une recen­sion de l’ou­vrage dans lequel le texte de Read a été publié :

« La vague géné­ra­li­té de cette der­nière phrase laisse sans réponse la ques­tion cru­ciale : com­ment conci­lier liber­té et orga­ni­sa­tion ? L’a­nar­chisme sup­pose, selon toute vrai­sem­blance, un faible niveau de vie. Il n’im­plique pas néces­sai­re­ment la famine et l’in­con­fort, mais il est incom­pa­tible avec l’exis­tence vouée à l’air condi­tion­né, aux chromes et à l’ac­cu­mu­la­tion de gad­gets que l’on consi­dère aujourd’­hui comme dési­rable et civi­li­sée. La suite d’o­pé­ra­tions qu’im­plique, par exemple, la fabri­ca­tion d’un avion est si com­plexe qu’elle sup­pose néces­sai­re­ment une socié­té pla­ni­fiée et cen­tra­li­sée, avec tout l’ap­pa­reil répres­sif qui l’ac­com­pagne. À moins d’un sou­dain chan­ge­ment dans la nature humaine, on ne voit pas ce qui per­met­trait de conci­lier la liber­té et l’efficacité. »

On pour­rait mul­ti­plier les exemples. L’organisation géné­rale de la socié­té indus­trielle per­met­tant de défi­nir, de pro­gram­mer et de pro­duire les com­plexes opé­ra­tions enche­vê­trées abou­tis­sant à la fabri­ca­tion d’une voi­ture, d’un sty­lo bic, d’une cuillère en plas­tique, d’un pan­neau solaire ou d’une cen­trale nucléaire, repose sur d’importantes divi­sions du tra­vail (y com­pris à l’échelle inter­na­tio­nale pour obte­nir les matières pre­mières pas tou­jours dis­po­nibles loca­le­ment, voire même natio­na­le­ment), d’importantes spé­cia­li­sa­tions, d’importantes hié­rar­chies, et un vaste appa­reil de coer­ci­tion pour impo­ser le tout (s’appuyant prin­ci­pa­le­ment sur les « forces de l’ordre », ou l’armée pour aller piller des pays étran­gers, dans le cas des pays riches, mais aus­si sur une pro­pa­gande éten­due inces­sam­ment dif­fu­sée par les médias de masse). C’est-à-dire que cette orga­ni­sa­tion, qui cor­res­pond à une orga­ni­sa­tion de masse, à une socié­té de masse, n’a pas grand-chose de démo­cra­tique, bien au contraire.

Réa­li­ser cela nous amène à réa­li­ser en quoi indus­tria­lisme et démo­cra­tie sont anti­thé­tiques, et pour­quoi l’idée selon laquelle la démo­cra­tie ne pou­vait exis­ter « qu’au sein de petites col­lec­ti­vi­tés consti­tuait une évi­dence pour ces grands pen­seurs du poli­tique que furent Pla­ton et Aris­tote ou, plus proches de nous dans le temps, Rous­seau et Mon­tes­quieu », comme le rap­pelle Yves-Marie Abra­ham dans son livre Gué­rir du mal de l’infini. Lewis Mum­ford, encore plus proche de nous dans le temps, sou­li­gnait que

« la démo­cra­tie est une inven­tion de petite socié­té. Elle ne peut exis­ter qu’au sein de petites com­mu­nau­tés. Elle ne peut pas fonc­tion­ner dans une com­mu­nau­té de 100 mil­lions d’individus. 100 mil­lions d’individus ne peuvent être gou­ver­nés selon des prin­cipes démo­cra­tiques. J’ai connu une ensei­gnante qui avait pro­po­sé à ses élèves, au lycée, de conce­voir un sys­tème basé sur une com­mu­ni­ca­tion élec­trique, avec une orga­ni­sa­tion cen­trale, per­met­tant de trans­mettre une pro­po­si­tion à l’ensemble des votants du pays, à laquelle ils pour­raient répondre “oui” ou “non” en appuyant sur le bou­ton cor­res­pon­dant. À l’instar de ses étu­diants, elle croyait qu’il s’agissait de démo­cra­tie. Pas du tout. Il s’agissait de la pire forme de tyran­nie tota­li­taire, du genre de celle qu’impose le sys­tème dans lequel nous vivons. La démo­cra­tie requiert des rela­tions de face-à-face, et donc des com­mu­nau­tés de petites tailles, qui peuvent ensuite s’inscrire dans des com­mu­nau­tés plus éten­dues, qui doivent alors être gou­ver­nées selon d’autres principes. »

Ce qui appa­rait, dès lors, c’est qu’il existe un lien entre le degré de com­plexi­té tech­no­lo­gique d’une socié­té et le degré de démo­cra­tie qu’elle peut incor­po­rer. Plus la com­plexi­té tech­no­lo­gique d’une socié­té aug­mente, plus son poten­tiel démo­cra­tique dimi­nue. Le degré de com­plexi­té tech­no­lo­gique de la socié­té dans laquelle nous vivons, la socié­té tech­no-indus­trielle, est tel qu’il a depuis long­temps réduit à néant ce que les socié­tés qui la pré­cé­daient rece­laient encore de démocratique.

De bien des manières, l’État et le capi­ta­lisme pour­raient d’ailleurs être consi­dé­rés comme des tech­no­lo­gies com­plexes, intrin­sè­que­ment incom­pa­tibles avec le prin­cipe démo­cra­tique. On le constate fla­gramment aujourd’hui. La néces­si­té — l’obligation[1] — de tra­vailler, impo­sée par le sys­tème capi­ta­liste lui-même impo­sé par l’État, consti­tue une ser­vi­tude moderne sala­riée (ou non[2]). Ain­si que l’avait remar­qué Tol­stoï (L’esclavage moderne) :

« L’abolition du ser­vage et l’affranchissement des Noirs mar­quèrent seule­ment la dis­pa­ri­tion d’une ancienne forme vieillie et inutile de l’esclavage, et l’avènement immé­diat d’une forme nou­velle plus solide, plus géné­rale et plus oppressive. »

Cette « forme nou­velle plus solide, plus géné­rale et plus oppres­sive », c’est le sala­riat, qui pro­duit — et repose tou­jours sur — l’aliénation du tra­vailleur. Contraints de vendre notre temps de vie en échange d’un salaire, le plus sou­vent, à des entre­prises, et dépour­vus de tout pou­voir sur le fonc­tion­ne­ment géné­ral de la socié­té indus­trielle (le droit d’élire tous les cinq ans un nou­veau monarque par­mi ceux que l’on nous pro­pose ne consti­tuant en rien un véri­table pou­voir, mais plu­tôt une ter­rible preuve de notre dépos­ses­sion), nous nous retrou­vons dans cette situa­tion que décrit Lewis Mum­ford dans Le Mythe de la machine :

« […] l’organisation de la vie est deve­nue si com­plexe et les pro­ces­sus de pro­duc­tion, dis­tri­bu­tion et consom­ma­tion si spé­cia­li­sés et sub­di­vi­sés, que la per­sonne perd toute confiance en ses capa­ci­tés propres : elle est de plus en plus sou­mise à des ordres qu’elle ne com­prend pas, à la mer­ci de forces sur les­quelles elle n’exerce aucun contrôle effec­tif, en che­min vers une des­ti­na­tion qu’elle n’a pas choi­sie. […] l’individu condi­tion­né par la machine se sent per­du et déses­pé­ré tan­dis qu’il pointe jour après jour, qu’il prend place dans la chaîne d’assemblage, et qu’il reçoit un chèque de paie qui s’avère inca­pable de lui offrir les véri­tables biens de la vie.

Ce manque d’investissement per­son­nel rou­ti­nier entraîne une perte géné­rale de contact avec la réa­li­té : au lieu d’une inter­ac­tion constante entre le monde inté­rieur et exté­rieur, avec un retour ou réajus­te­ment constant et des sti­mu­li pour rafraî­chir la créa­ti­vi­té, seul le monde exté­rieur – et prin­ci­pa­le­ment le monde exté­rieur col­lec­ti­ve­ment orga­ni­sé, exerce l’autorité ; même les rêves pri­vés nous sont com­mu­ni­qués, via la télé­vi­sion, les films et les disques, afin d’être acceptables.

Paral­lè­le­ment à ce sen­ti­ment d’aliénation naît le pro­blème psy­cho­lo­gique carac­té­ris­tique de notre temps, décrit en termes clas­siques par Erik Erik­son comme la “crise d’identité”. Dans un monde d’éducation fami­liale tran­si­toire, de contacts humains tran­si­toires, d’emplois et de lieux de rési­dences tran­si­toires, de rela­tions sexuelles et fami­liales tran­si­toires, les condi­tions élé­men­taires pour le main­tien de la conti­nui­té et l’établissement d’un équi­libre per­son­nel dis­pa­raissent. L’individu se réveille sou­dain, comme Tol­stoï lors d’une fameuse crise de sa vie à Arza­mas, dans une étrange et sombre pièce, loin de chez lui, mena­cé par des forces hos­tiles obs­cures, inca­pable de décou­vrir où et qui il est, hor­ri­fié par la pers­pec­tive d’une mort insi­gni­fiante à la fin d’une vie insignifiante. »

C’est parce qu’ils occultent ou ignorent tout cela que ceux qui ne voient de pro­blèmes, dans l’état actuel des choses, qu’écologiques, se pro­noncent en faveur de la pro­duc­tion mas­sive de pan­neaux solaires et d’éoliennes ou de la construc­tion de cen­trales nucléaires. C’est aus­si parce qu’ils ignorent les coûts éco­lo­giques de ces indus­tries — comme ils ignorent sans doute les impacts envi­ron­ne­men­taux de toutes les indus­tries qui consti­tuent la socié­té indus­trielle, de toutes les indus­tries qui leur pro­curent les objets qu’ils uti­lisent au quo­ti­dien. Mais pour en res­ter au seul aspect social des choses, en pro­mou­vant ces indus­tries sup­po­sé­ment « vertes », ou « propres », ils ava­lisent la ser­vi­tude géné­rale dans laquelle nous sommes tous englués.

Lorsque Bill McKib­ben, par exemple, chante les louanges des éoliennes indus­trielles et sur­tout des pan­neaux solaires pho­to­vol­taïques dans son der­nier livre (Fal­ter : Has the Human Game Begun to Play Itself Out ?, soit « Péri­cli­ter : le jeu humain tire-t-il à sa fin ? »), en les com­pa­rant à « un miracle d’un nou­veau genre », il se fiche pas mal de faire la pro­mo­tion d’appareils dont les matières pre­mières vont devoir être extraites par des ouvriers dans des mines, trai­tées par d’autres dans des ins­tal­la­tions à cet effet, trans­por­tées par d’autres, encore, vers des usines d’assemblage, etc. (sachant que les pan­neaux solaires pho­to­vol­taïques appellent des ondu­leurs, des bat­te­ries peut-être, des câbles, tout un ensemble d’autres pro­duits eux aus­si issus du sys­tème tech­no-indus­triel). Au contraire, il est très fier de lui. Il encou­rage ain­si une « créa­tion d’emplois » mas­sive. N’est-il pas géné­reux, le Bill ? À défaut de par­ti­ci­per au mou­ve­ment révo­lu­tion­naire visant à mettre à bas la socié­té indus­trielle et ses hié­rar­chies, et ses ini­qui­tés, et sa dégra­da­tion per­pé­tuelle du monde natu­rel, il s’assure que nous ne soyons pas au chô­mage, il crée de nou­veaux mar­chés, il diver­si­fie nos ser­vi­tudes modernes. D’où le titre de cet article publié dans le pres­ti­gieux quo­ti­dien bri­tan­nique The Guar­dian : « Bill McKib­ben : “Il y a clai­re­ment de l’argent à faire dans le solaire et l’éolien” ». Sacré Bill.

***

Le socio­logue états-unien Lewis Mum­ford dis­tin­guait deux grandes caté­go­ries de tech­no­lo­gies[3] (tech­niques, dans son voca­bu­laire). Les tech­no­lo­gies démo­cra­tiques, et les tech­no­lo­gies auto­ri­taires. Les tech­no­lo­gies démo­cra­tiques sont celles qui reposent sur une « méthode de pro­duc­tion à petite échelle », qui favo­risent « l’autogouvernement collec­tif, la libre commu­ni­ca­tion entre égaux, la faci­lité d’ac­cès aux savoirs com­muns, la protec­tion contre les contrôles exté­rieurs arbi­traires » et « l’autonomie per­son­nelle », qui confèrent « l’au­to­rité au tout plu­tôt qu’à la par­tie ». La tech­no­lo­gie démo­cra­tique « exige rela­ti­ve­ment peu » et est « est très faci­le­ment adap­table et récupérable ».

Les tech­no­lo­gies auto­ri­taires, en revanche, ne confèrent « l’au­to­rité qu’à ceux qui se trouvent au som­met de la hiérar­chie sociale », reposent sur le « contrôle poli­tique centra­lisé qui a don­né nais­sance au mode de vie que nous pou­vons à pré­sent iden­ti­fier à la civi­li­sa­tion, sans en faire l’éloge », « sur une contrainte phy­sique impi­toyable, sur le tra­vail for­cé et l’es­cla­vage », sur « la créa­tion de machines humaines com­plexes compo­sées de pièces inter­dé­pen­dantes, rem­pla­çables, stan­dar­di­sées et spécia­li­sées – l’ar­mée des tra­vailleurs, les troupes, la bureaucratie ».

La réa­li­sa­tion d’un panier en osier, pour prendre un exemple quel­conque, relève donc de la pre­mière caté­go­rie. Elle ne néces­site pas de « contrôle poli­tique cen­tra­li­sé », ni de confé­rer l’autorité à des indi­vi­dus se trou­vant au som­met d’une hié­rar­chie sociale, etc. La fabri­ca­tion d’une cuillère en plas­tique, en revanche, de même que la construc­tion d’une cen­trale nucléaire, relèvent de la seconde caté­go­rie. Elles reposent sur le contrôle poli­tique cen­tra­li­sé qui carac­té­rise la pré­sente socié­té tech­no-indus­trielle, confèrent l’autorité à ceux qui la gou­vernent, etc.

(D’autres pen­seurs et phi­lo­sophes ont for­mu­lé des remarques simi­laires sur la tech­no­lo­gie ou la tech­nique, Ivan Illich parle d’outil convi­vial ou non. Ted­dy Gold­smith, s’ap­puyant sur Wolf­gang Sax, oppose les tech­niques enchâs­sées aux tech­niques bran­chées. Théo­dore Kac­zyns­ki parle de tech­no­lo­gie cloi­son­née et de tech­no­lo­gie sys­té­mique. En termes plus simples, on peut par­ler de tech­niques douces et de tech­niques dures. Pour en savoir plus, nous vous invi­tons à consul­ter cet article).

***

C’est parce que nous refu­sons d’encourager l’asservissement géné­ral des êtres humains que requiert la pro­duc­tion de tech­no­lo­gies com­plexes (ou « auto­ri­taires », pour reprendre la ter­mi­no­lo­gie de Lewis Mum­ford), que requiert la socié­té tech­no-indus­trielle — à l’instar de cha­cune des indus­tries qui la com­posent, aus­si bien celle des pan­neaux solaires que celle des cen­trales nucléaires —, c’est parce que nous nous y oppo­sons, et parce que nous sou­hai­tons que prenne fin la guerre qu’elle livre contre le monde natu­rel, que nous réprou­vons l’industrie du nucléaire comme celle des pan­neaux solaires, comme l’industrialisme dans son ensemble.

Cela étant, la com­plexi­té tech­no­lo­gique d’une cen­trale nucléaire implique bien plus d’opérations tech­niques, logis­tiques, d’employés, d’instruments de coer­ci­tion (il faut pou­voir défendre les ins­tal­la­tions nucléaires, il faut l’armée, etc.), que la com­plexi­té tech­no­lo­gique d’une cuillère en plas­tique. Le nucléaire est pro­ba­ble­ment le sec­teur tech­no­lo­gique le plus auto­ri­taire qu’il soit pos­sible de conce­voir — après celui des tech­no­lo­gies mili­taires (mais les deux sont étroi­te­ment liés[4]).

Se pro­non­cer en faveur de n’importe quelle tech­no­lo­gie com­plexe (la cuillère en plas­tique comme la cen­trale nucléaire), c’est se pro­non­cer en faveur du sys­tème socio­tech­nique, indus­triel, en mesure de la pro­duire, en faveur de l’esclavage sala­rié (et non-sala­rié) sur lequel il repose et qu’impose le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme, lui-même impo­sé par l’État. C’est se pro­non­cer en faveur d’une machi­ne­rie sociale anti-démocratique.

***

Ain­si que Ber­trand Louart le formule :

« Si on veut bâtir une socié­té réel­le­ment démo­cra­tique et éco­lo­gique (et je pense que les deux vont néces­sai­re­ment de pair, ils s’impliquent l’un et l’autre), je suis convain­cu qu’il faut reve­nir en arrière. Non pas à un moment du pas­sé qui serait défi­ni comme idyl­lique et par­fait – il n’y en a pas et je n’ai pas inven­té la machine à voya­ger dans le temps ! – mais à des formes d’organisation tech­niques et sociales plus simples, plus à la por­tée de la maî­trise et com­pré­hen­sion de cha­cun. Lewis Mum­ford avait déjà eu le cou­rage de dire ça dans les années 1960 : “Les avan­tages authen­tiques que pro­cure la tech­nique basée sur la science ne peuvent être pré­ser­vés qu’à condi­tion que nous reve­nions en arrière, à un point où l’homme pour­ra avoir le choix, inter­ve­nir, faire des pro­jets à des fins entiè­re­ment dif­fé­rentes de celles du sys­tème.” » (“Tech­nique auto­ri­taire et tech­nique démo­cra­tique”, Dis­cours pro­non­cé à New York, le 21 jan­vier 1963)

Nous avons besoin d’une déses­ca­lade tech­no­lo­gique, de ces­ser de nous diri­ger vers des tech­no­lo­gies tou­jours plus com­plexes, vers tou­jours plus de high-tech, et au contraire de viser le recours à des tech­no­lo­gies plus simples, plus douces, plus basses, de nous tour­ner vers les low-tech, les tech­no­lo­gies com­pa­tibles avec de petites socié­tés, à taille humaine, poten­tiel­le­ment démocratiques.

Pierre Thies­set, de La Décrois­sance, le résume comme suit :

« Il ne s’agit pas seule­ment de réduire notre consom­ma­tion pour allé­ger notre “empreinte éco­lo­gique”, mais de repen­ser les rap­ports sociaux, rééva­luer les besoins, trans­for­mer notre mode de pro­duc­tion, notre orga­ni­sa­tion poli­tique, en finir avec la mon­dia­li­sa­tion, avec l’urbanisation et l’industrialisation sans fin.

C’est tout un mode de vie qui est à revoir, pour faire naître des socié­tés qui ne sont plus struc­tu­rées autour de l’impératif d’expansion illi­mi­tée. Des socié­tés beau­coup plus simples, plus auto­nomes, plus éga­li­taires, des socié­tés convi­viales disait Ivan Illich, où les hommes dominent leurs outils, où l’économie est encas­trée dans les rela­tions sociales.

Des socié­tés qui refusent la déme­sure, qui se libèrent de l’aliénation mar­chande et du règne des experts, où les tra­vailleurs pro­duisent pour répondre aux besoins et non pour ali­men­ter les pro­fits, dans l’entraide et l’autolimitation. »

Nico­las Casaux


  1. https://www.banquedesterritoires.fr/validation-definitive-pour-le-benevolat-obligatoire-des-beneficiaires-des-rsa
  2. Voir note pré­cé­dente
  3. https://www.partage-le.com/2015/05/31/techniques-autoritaires-et-democratiques-lewis-mumford/
  4. Cf. Le monde comme Pro­jet Man­hat­tan. Des labo­ra­toires du nucléaire à la guerre géné­ra­li­sée au vivant, Jean-Marc Royer.

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