De Paul Hawken à Isabelle Delan­noy : les nouveaux promo­teurs de la destruc­tion « durable »

Actes Sud, la maison d’édi­tion du capi­ta­lisme vert

Dans son dernier livre, Petit traité de résis­tance contem­po­raine (publié chez Actes Sud, la maison d’édi­tion de notre chère ministre de la Culture, Françoise Nyssen), Cyril Dion explique que la société écolo idéale qu’il imagine corres­pond à la dysto­pie tech­no­cra­tique imagi­née par Isabelle Delan­noy dans son livre L’éco­no­mie symbio­tique. Il expose donc ainsi assez expli­ci­te­ment à la fois son soutien du capi­ta­lisme vert et du solu­tion­nisme tech­no­lo­gique. Pour bien le comprendre, voici une brève présen­ta­tion de ce livre d’Isa­belle Delan­noy.

Son « objec­tif dans cet ouvrage est de parta­ger les résul­tats de près de dix années d’étude des nouvelles logiques écono­miques et produc­tives, appa­rues depuis cinquante ans et allant dans le sens d’une plus grande dura­bi­lité de nos socié­tés » (l’em­phase est mienne). Pour ce faire, elle se propose d’ex­po­ser « pièce après pièce les éléments témoi­gnant d’une nouvelle logique de pensée et d’ac­tion dans ce qui carac­té­rise un système écono­mique, tech­nique et social. Si nous défi­nis­sons une civi­li­sa­tion comme “l’en­semble des traits qui carac­té­risent une société donnée du point de vue tech­nique, intel­lec­tuel, écono­mique, poli­tique et moral”, cette étude m’amène à penser qu’é­merge aujourd’­hui une nouvelle civi­li­sa­tion. »

Isabelle Delan­noy se présente comme « ingé­nieur agro­nome, fonda­trice et direc­trice géné­rale de Do Green-écono­mie symbio­tique, experte en déve­lop­pe­ment durable et modèles durables émer­gents. » Notons qu’elle s’est « spécia­li­sée dans le déve­lop­pe­ment durable il y a plus de 20 ans », et qu’elle a parti­cipé à la réali­sa­tion du film docu­men­taire Home de Yann-Arthus Bertrand (un autre cham­pion de la propa­gande du « déve­lop­pe­ment durable »). Ce que l’on comprend immé­dia­te­ment, c’est que son écono­mie symbio­tique n’est qu’une nouvelle manière de quali­fier ce qu’elle étudie depuis tout ce temps, à savoir le « déve­lop­pe­ment durable » — mais l’ex­pres­sion « déve­lop­pe­ment durable » étant passée de mode, et ayant prou­vée son échec, ses promo­teurs invé­té­rés se sentent obli­gés de lui trou­ver des syno­nymes. Le « déve­lop­pe­ment durable » est un concept qui appa­raît offi­ciel­le­ment en 1987 dans le rapport Brundt­land publié par la Commis­sion mondiale sur l’en­vi­ron­ne­ment et le déve­lop­pe­ment de l’ONU. Je vous épargne la défi­ni­tion offi­cielle, une décla­ra­tion d’in­ten­tion creuse — il s’agi­rait d’un « déve­lop­pe­ment qui répond aux besoins du présent sans compro­mettre la capa­cité des géné­ra­tions futures à répondre aux leurs », etc.

En réalité, il s’agis­sait simple­ment de donner une image nouvelle à des pratiques et des dyna­miques qui reste­raient, grosso modo, complè­te­ment inchan­gées. Le « déve­lop­pe­ment » commençant à être mis en doute par les désastres sociaux et écolo­giques qu’il engen­drait, il a été décidé — selon un prin­cipe bien connu du père de l’in­dus­trie de la propa­gande d’État et d’en­tre­prise, Edward Bernays, et d’une manière qu’il n’au­rait pas reniée — de rajou­ter « durable » à sa suite, et d’ac­com­pa­gner cet incroyable chan­ge­ment d’une campagne de rela­tions publiques à la mesure de l’es­croque­rie — phéno­mé­nale — qu’il consti­tuait.

Mais avant d’al­ler plus loin dans l’exa­men de cette fraude grotesque, un rappel. Le « déve­lop­pe­ment » tout court est en quelque sorte un concept analogue à celui de civi­li­sa­tion. Il corres­pond à « la dispo­si­tion de l’Oc­ci­dent à univer­sa­li­ser sa propre histoire au détri­ment » de celle des autres cultures du monde, et renvoie à un « imagi­naire colo­nial qui guida durant tous ces siècles l’ex­pan­sion spatiale, poli­tique, écono­mique et symbo­lique de l’Oc­ci­dent sur le reste du monde », ainsi que l’ex­plique Joaquin Sabat dans son article « Le déve­lop­pe­ment est-il colo­nial ? », publié sur le site de la revue du MAUSS. C’est-à-dire que le « déve­lop­pe­ment » était et est le nom donné à une seule manière de perce­voir le monde et d’y vivre, la manière occi­den­tale, la manière civi­li­sée. C’est-à-dire que l’in­fâme « mission civi­li­sa­trice » n’a jamais cessé. Seule­ment, désor­mais, on l’ap­pelle « déve­lop­pe­ment ».

« Mais voilà le problème : un enfant se déve­loppe et devient un adulte, une chenille se déve­loppe et devient un papillon, un cours d’eau endom­magé par (disons) l’ex­trac­tion minière pour­rait, avec le temps, se redé­ve­lop­per et rede­ve­nir un cours d’eau sain ; mais une prai­rie ne se “déve­loppe” pas en une zone de maisons toutes iden­tiques et en forme de boîtes, une baie ne se “déve­loppe” pas en un port indus­triel, une forêt ne se “déve­loppe” pas en routes et clai­rières.

En réalité, la prai­rie est détruite pour produire ce “déve­lop­pe­ment” (pour qu’un déve­lop­peur immo­bi­lier la recouvre de tonnes de béton et d’as­phalte). La baie est détruite, afin que le “déve­lop­pe­ment” y implante un port indus­triel. La forêt est détruite lorsque ses “ressources natu­relles” sont “déve­lop­pées”.

Le mot “tuer” fonc­tionne aussi bien. »

— Derrick Jensen[1]

Ce qui amène de nombreuses popu­la­tions autoch­tones, véri­ta­ble­ment atta­chées au monde natu­rel, à s’op­po­ser au « déve­lop­pe­ment ». Ainsi d’Ati Quigua, membre de la commu­nauté Arhua­cos des montagnes de la Sierra Nevada en Colom­bie, qui déclare : « Sur les temples de la déesse et de la Terre Mère, ils construisent des châteaux, ils construisent des villes et construisent des églises, mais notre mère est capable de se régé­né­rer. Nous nous battons pour ne pas avoir de routes et d’élec­tri­cité — cette forme d’au­to­des­truc­tion qui est appe­lée “déve­lop­pe­ment” c’est préci­sé­ment ce que nous essayons d’évi­ter ».

En d’autre termes, le « déve­lop­pe­ment » consti­tue une nouvelle « justi­fi­ca­tion philan­thro­pique de la colo­ni­sa­tion, consi­dé­rée comme l’ex­ten­sion plané­taire de la civi­li­sa­tion promise à tous », pour reprendre la formule de Gilbert Rist. Et cette civi­li­sa­tion promise à tous, c’est celle du confort indus­triel dont béné­fi­cient les Occi­den­taux. Celle du télé­phone, de la télé­vi­sion, de la voiture, et des autres hautes tech­no­lo­gies, du réseau élec­trique et des autres réseaux infra­struc­tu­rels qu’im­plique l’ur­ba­ni­sa­tion. Celle qui préci­pite une catas­trophe écolo­gique et sociale sans précé­dent. Celle qui tente de faire croire, depuis les années 70/80 — moment où la catas­trophe a commencé à être trop évidente et trop inquié­tante aux yeux des habi­tants des pays « déve­lop­pés » — qu’elle est en passe de deve­nir « durable », ou « écolo­gique », non délé­tère. Et c’est là qu’I­sa­belle Delan­noy et Cyril Dion entrent en jeu, qui parti­cipent désor­mais eux aussi de cette propa­gande.

Parce que non, ainsi que nous pouvons tous le consta­ter, le « déve­lop­pe­ment durable » n’a rien changé et ne change rien. Les trente dernières années en témoignent, qui ont vu naître — ou être requa­li­fiées — tout un tas de pratiques indus­trielles que l’on dit désor­mais « durables », mais qui ont surtout vu la civi­li­sa­tion indus­trielle (« durable ») détruire plus inten­sé­ment que jamais l’en­semble de la biosphère (52 % des animaux sauvages ont été exter­mi­nés au cours des 40 dernières années[2], sur la même période, le nombre d’ani­maux marins a été divisé par deux[3], 90 % des gros pois­sons ont disparu[4], les émis­sions de gaz à effet de serre n’ont fait qu’aug­men­ter, sans comp­ter l’ex­plo­sion des inéga­li­tés écono­miques, etc., la liste est longue).

Mais qu’est-ce qui laisse à penser à Isabelle Delan­noy « qu’é­merge aujourd’­hui une nouvelle civi­li­sa­tion » ? Quelles sont ces « inno­va­tions appa­rues » ? Quelles sont ces « nouvelles logiques écono­miques et produc­tives, appa­rues depuis cinquante ans et allant dans le sens d’une plus grande dura­bi­lité de nos socié­tés  » ?  Quel est ce « nouveau système logique qu’elles révèlent et la vision qu’elles portent dans notre rapport au vivant, à la tech­nique et à nous-mêmes » ? Quelle est cette « nouvelle écono­mie, qui redes­sine le visage de nos paysages et de nos socié­tés » ? (Isabelle Delan­noy ne lésine pas sur les formules gran­di­lo­quentes pour nous vendre du vent, comme vous allez pouvoir le consta­ter.)

Ce qu’elle présente comme des « logiques écono­miques et produc­tives » qui parti­cipent « à répondre à cette désta­bi­li­sa­tion de l’éco­sys­tème global Terre » et à « inver­ser la tendance » sont avant tout des « modèles rentables ». Le mot « capi­ta­lisme » n’est pas mentionné une seule fois dans tout son livre, ne consti­tuant proba­ble­ment pas un problème à ses yeux. Elle consi­dère d’ailleurs Paul Hawken, un entre­pre­neur états-unien et promo­teur du « capi­ta­lisme natu­rel » ou « capi­ta­lisme propre », comme un pion­nier du domaine dans lequel s’ins­crit son travail. Paul Hawken qui affirme que « le réchauf­fe­ment clima­tique est une chance ». Paul Hawken dont le livre Draw­down : Comment inver­ser le réchauf­fe­ment plané­taire vient lui aussi, à l’ins­tar du livre L’éco­no­mie symbio­tique d’Isa­belle Delan­noy, d’être publié aux éditions Actes Sud. Paul Hawken qui soutient toutes les avan­cées tech­no­cra­tiques possibles pour lutter contre le réchauf­fe­ment clima­tique, de la géo-ingé­nie­rie (« épandre de la pous­sière de sili­cate sur la terre (et les mers) pour capter le dioxyde de carbone », « repro­duire la photo­syn­thèse natu­relle dans une feuille arti­fi­cielle » ou mettre en place « une nouvelle indus­trie durable de captage et de stockage de milliards de tonnes de dioxyde de carbone préle­vés direc­te­ment dans l’at­mo­sphère », etc.) aux « auto­routes intel­li­gentes », aux avions alimen­tés par des biocar­bu­rants, et autres absur­di­tés hyper-tech­no­lo­giques. Et Cyril Dion de conclure la préface de Draw­down en écri­vant : « J’es­père donc que cet ouvrage consti­tuera une véri­table feuille de route dont se saisi­ront les élus, les chefs d’en­tre­prise et chacun d’entre nous ». Bref[5].

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Emma­nuel Macron, Cham­pion de la Terre, avec le livre de Paul Hawken, “Draw­down”.

Dans son enquête longue d’une décen­nie, Isabelle Delan­noy a vu « conver­ger l’agroé­co­lo­gie, la perma­cul­ture et l’in­gé­nie­rie écolo­gique, l’éco­no­mie circu­laire, l’éco­no­mie de fonc­tion­na­lité, les smart grids, l’éco­no­mie colla­bo­ra­tive et du pair à pair, la gouver­nance des biens communs et les struc­tures juri­diques des coopé­ra­tives », et bien d’autres choses encore (fablabs, hackers­paces, etc., et tous les avatars du nouveau capi­ta­lisme cool, ultra­mo­derne et high-tech). Cela donne le ton. Isabelle Delan­noy mélange en effet des pratiques présen­tant un véri­table inté­rêt en ce qui concerne l’éla­bo­ra­tion de cultures humaines soute­nables (la perma­cul­ture, prin­ci­pa­le­ment) et d’autres pratiques qui sont autant de nouvelles incar­na­tions délé­tères du délire tech­no­ca­pi­ta­liste. Les torchons avec les serviettes. La même propen­sion à mélan­ger tout et n’im­porte quoi, et même des concepts contra­dic­toires, l’amène à parler d’écosys­tèmes indus­triels, de « symbiose entre la tech­ni­cité du vivant et sa beauté, la puis­sance de la concep­tion et de l’or­ga­ni­sa­tion humaines, et l’ef­fi­cience de sa tech­nique », d’une « indus­trie symbio­tique », et d’autres choses du genre. En emprun­tant le terme symbiose à la biolo­gie, au monde de la vie, terme qui désigne une « asso­cia­tion durable entre deux ou plusieurs orga­nismes », pour l’ap­pliquer à l’in­dus­tria­lisme, le monde des machines, elle tente de natu­ra­li­ser l’ar­ti­fi­ciel, et pire, d’as­so­cier au vivant ce qui le détruit. Toute son élucu­bra­tion se fonde d’ailleurs sur les notions centrales de la cyber­né­tique[6] (commu­ni­ca­tion, infor­ma­tion, signal), et promeut, à l’ins­tar de celle de Paul Hawken, une véri­table tech­no­cra­tie plané­taire — rien d’éton­nant pour une adepte de Teil­hard de Char­din, ce Prophète d’un âge tota­li­taire, ainsi que le quali­fiait Bernard Char­bon­neau en publiant un excellent livre portant ce titre, afin d’ex­po­ser la dange­ro­sité des desseins tota­li­taires et tech­no­cra­tiques de ce prêtre jésuite qui divi­ni­sait le progrès.

La même schi­zo­phré­nie qui dégou­li­nait des pages du rapport Brundt­land (celui qui a marqué le début de la propa­gande en faveur du « déve­lop­pe­ment durable »), qui tente de conci­lier l’in­vrai­sem­blable destruc­tion plané­taire préci­pi­tée par l’in­dus­tria­li­sa­tion du monde avec l’es­poir d’une société indus­trielle « verte », contre toute logique et contre toutes les tendances et les réali­tés obser­vées, se retrouve dans le livre d’Isa­belle Delan­noy. Cela dit, elle aver­tit le lecteur du fait que chaque « logique » qu’elle s’ap­prête à expo­ser présente divers problèmes (« Soit elle dimi­nuait les impacts à un endroit mais les augmen­tait à un autre, soit son champ d’ap­pli­ca­tion était trop limité […] »), mais qu’en y croyant fort (je résume) tout cela devrait débou­cher sur une formi­dable société indus­trialo-symbio­tique verte et durable.

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Isabelle Delan­noy nous explique que la « nouvelle écono­mie » dont elle observe l’émer­gence « est radi­ca­le­ment diffé­rente de l’ac­tuelle ». Parmi les prin­cipes qui la gouvernent, elle cite notam­ment « la recherche de l’ef­fi­cience maxi­male ». L’oc­ca­sion d’un autre retour par le passé. Pour comprendre ce que « la recherche de l’ef­fi­cience maxi­male » a produit, il suffit d’ana­ly­ser l’évo­lu­tion de la situa­tion globale au cours du dernier siècle. Le rapport Brundt­land affir­mait :

« Depuis quelques années, les pays indus­tria­li­sés ont pu pour­suivre leur crois­sance écono­mique tout en utili­sant moins d’éner­gie et de matières premières par unité produite. Cet effort, asso­cié à celui qui vise à limi­ter l’émis­sion d’agents polluants réduira les pres­sions qui pèsent sur la biosphère. »

Et rappe­lait :

« Entre 1973 et 1983, l’ef­fi­ca­cité de l’uti­li­sa­tion d’éner­gie dans ces pays a progressé de 1,7 pour cent par an (19). La consom­ma­tion d’eau indus­trielle par unité de produc­tion a égale­ment fléchi. Les anciennes usines produc­trices de pâte à papier et de papier consomment norma­le­ment envi­ron 180 mètres cubes d’eau par tonne de pâte, alors que celles construites pendant les années 70 n’en utilisent que 70. Le recours à des tech­no­lo­gies avan­cées à circu­la­tion d’eau en circuit fermé et à un person­nel dûment formé permet d’abais­ser encore le coef­fi­cient d’uti­li­sa­tion à envi­ron 20 ou 30 mètres cubes par tonne de pâte (20). […]

En réalité, la quan­tité de matières premières requise par unité de produc­tion d’in­té­rêt écono­mique a dimi­nué tout au long du siècle actuel, sauf pendant les périodes de guerre, pour tous les produits autres qu’a­gri­coles (24). Une récente étude sur les tendances de la consom­ma­tion de sept produits de base effec­tuée aux États-Unis vient de le confir­mer (25), tout comme le font des études menées au Japon. En 1984, pour chaque unité de produc­tion indus­trielle, le Japon n’a utilisé que 60 pour cent de la quan­tité de matières premières utili­sée en 1973 (26). […] La produc­ti­vité et l’ef­fi­ca­cité d’uti­li­sa­tion des ressources ne cessent de s’amé­lio­rer et la produc­tion indus­trielle s’éloigne graduel­le­ment des produits et des proces­sus à forte inten­sité de matières premières. »

L’ef­fi­ca­cité éner­gé­tique ne cesse de progres­ser depuis des décen­nies. Avec quel résul­tat ? Une augmen­ta­tion expo­nen­tielle de la destruc­tion de la biosphère, de l’ex­trac­ti­visme, du pillage de ses ressources, des pollu­tions, etc. (L’ab­sur­dité qui consiste à soute­nir que la recherche de l’ef­fi­cience ou de l’ef­fi­ca­cité permet­trait à la civi­li­sa­tion indus­trielle de moins détruire la planète est plus ample­ment détaillée dans l’ar­ticle de Max Wilbert inti­tulé « Pourquoi l’ef­fi­ca­cité éner­gé­tique ne résout rien, bien au contraire » que j’ai récem­ment traduit.)

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En outre, Isabelle Delan­noy se féli­cite de l’in­té­gra­tion de la perma­cul­ture dans l’éco­no­mie capi­ta­liste actuelle, et vante sa renta­bi­lité déter­mi­née par l’exemple de la ferme du Bec Hellouin, étudiée par l’Ins­ti­tut natio­nal de la recherche agro­no­mique française (INRA). Elle présente égale­ment la crois­sance du bio comme un autre signe de la nouvelle écono­mie radi­ca­le­ment diffé­rente qui émerge, s’ex­ta­sie sur les bioma­té­riaux, biosour­cés, et sur les bioplas­tiques, et le biogaz, et la bioé­co­no­mie, et le biomi­mé­tisme, et la biomasse, etc.

La merveilleuse agri­cul­ture écolo­du­rable encou­ra­gée par Isabelle Delan­noy.
Une vue exté­rieure de l’agri­cul­ture écolo­du­rable de la photo précé­dente.

Son écono­mie symbio­tique est un agré­gat de toutes les utopies et tous les mythes asso­ciés au progrès tech­no­lo­gique et aux nouveaux concepts écono­miques promus pour donner des illu­sions de chan­ge­ment (écono­mie circu­laire, écono­mie du partage, écono­mie sociale et soli­daire, écono­mie du pair à pair, écono­mie contri­bu­tive, écono­mie colla­bo­ra­tive, écono­mie de la fonc­tion­na­lité, écono­mie bleue, écono­mie verte, écono­mie régé­né­ra­tive, etc., ad nauseam). De l’ab­sur­dité du cybe­res­pace (inter­net) vu comme une tech­no­lo­gie libé­ra­trice et profon­dé­ment démo­cra­tique[7] (« Inter­net a souf­flé les struc­tures pyra­mi­dales qui moulent et enserrent notre orga­ni­sa­tion sociale, entre­pre­neu­riale et mentale comme dans un corset, et a rouvert nos socié­tés et notre esprit à ce qui est proba­ble­ment l’une des formes les plus natu­relles d’or­ga­ni­sa­tion de l’hu­ma­nité : en Communs ») à l’im­pos­ture de l’en­tre­prise libé­rée[8]. Et si, dans son livre, elle cite l’états-unien William McDo­nough en tant que célèbre « spécia­liste de l’éco­no­mie circu­laire », c’est bien parce qu’elle parti­cipe, comme lui, et comme Paul Hawken, à la promo­tion nuisible d’un fantasme détes­table. Derrick Jensen propose d’ailleurs, dans son livre What We Leave Behind, une excel­lente critique du travail de ce « prêtre » du « déve­lop­pe­ment durable » qu’est William McDo­nough.

Dans son livre L’éco­no­mie symbio­tique, toujours, Isabelle Delan­noy explique que ce que vous voyez en photo ci-dessus, à savoir le site indus­triel de Kalund­borg, au Dane­mark, consti­tue « un des écosys­tèmes indus­triels les plus abou­tis ». Si elle précise bien qu’on y trouve une « centrale ther­mique » (elle parle aussi d’une « centrale éner­gé­tique »), elle ne précise pas (un oubli, sûre­ment) qu’il s’agit d’une centrale au char­bon. Elle ne précise pas non plus que le cœur de ce formi­dable « écosys­tème indus­triel », c’est une raffi­ne­rie de pétrole (un autre oubli, proba­ble­ment). Oserais-je suggé­rer qu’elle l’a fait sciem­ment et qu’il s’agit d’un procédé propa­gan­diste très clas­sique ? Oui, c’est très probable.

Sans même parler de l’as­pect social de tout cela (aucun chan­ge­ment, c’est toujours le capi­ta­lisme, le règne de l’État, l’es­cla­vage sala­rial, la propriété privée, etc.), présen­ter cela comme un modèle de quoi que ce soit, comme l’esquisse d’une solu­tion, comme une avan­cée dans le combat pour faire cesser la destruc­tion de la planète, relève de l’ab­surde. Parmi les nombreuses choses qui font que cette « écolo­gie indus­trielle » n’a rien d’éco­lo­gique, il y a notam­ment ce léger problème du fait que les indus­tries qui la composent sont autant de désastres envi­ron­ne­men­taux (centrale au char­bon, raffi­ne­rie de pétrole, etc.).

Souli­gnons égale­ment que dans son livre, Isabelle Delan­noy explique que l’as­so­cia­tion des diffé­rentes indus­tries du site permet à chacune d’op­ti­mi­ser son fonc­tion­ne­ment (leur fameuse « symbiose indus­trielle » [sic]). Il en résulte une réduc­tion de « la consom­ma­tion de pétrole de 45 000 tonnes », de « celle de char­bon de 15 000 tonnes » et de celle en eau « de 600 000 mètres cubes ». In situ (c’est impor­tant de le souli­gner pour comprendre la suite). Formi­dable, c’est déjà ça. Mais que cela signi­fie-t-il en réalité ? Ces 45 000 tonnes de pétrole, 15 000 tonnes de char­bon, etc., seront-elles lais­sées dans le sol ? Bien sûr que non. Et l’on retrouve ici le para­doxe de Jevons, ou effet rebond. L’aug­men­ta­tion de l’ef­fi­ca­cité éner­gé­tique n’a pas pour effet de dimi­nuer l’im­pact envi­ron­ne­men­tal. L’op­ti­mi­sa­tion des proces­sus indus­triels qui consti­tuent notre civi­li­sa­tion indus­trielle permet simple­ment à d’autres indus­tries ou à d’autres parti­cu­liers de consom­mer les ressources libé­rées par ces gains en effi­ca­cité. Ainsi que le formule un célèbre mathé­ma­ti­cien :

« Cela semble incroyable que ceux qui prônent les écono­mies d’éner­gie n’aient pas remarqué ce qui se passe : dès que de l’éner­gie est libé­rée par des écono­mies, le système-monde tech­no­lo­gique l’en­glou­tit puis en rede­mande. Peu importe la quan­tité d’éner­gie four­nie, le système se propage toujours rapi­de­ment jusqu’à ce qu’il ait utilisé toute l’éner­gie dispo­nible, puis il en rede­mande encore[9]. »

Une écolo­giste qui s’ex­ta­sie sur les perfor­mances d’un complexe indus­triel composé d’une raffi­ne­rie de pétrole, d’une centrale à char­bon, d’une usine de produits phar­ma­ceu­tiques, et d’autres indus­tries égale­ment nuisibles, et qui y voit les signes de l’émer­gence d’une nouvelle écono­mie, d’une nouvelle civi­li­sa­tion écolo­du­rable, non mais fran­che­ment.

Je pour­rais conti­nuer en exami­nant les autres exemples absurdes qu’elle donne d’en­tre­prises ayant gagné en effi­cience, comme Rank Xerox, une entre­prise « spécia­li­sée dans la fabri­ca­tion de photo­co­pieuses », ou « Inter­face, le leader mondial de la moquette en dalles », ou encore l’en­tre­prise Miche­lin, qui « a dimi­nué de plus de 3 fois sa consom­ma­tion de matière et a augmenté sa marge », etc., mais cela n’au­rait pas grand inté­rêt.

Bien sûr, Isabelle Delan­noy fait égale­ment la promo­tion des éner­gies dites « renou­ve­lables » indus­trielles, sur lesquelles repose toute la dysto­pie de l’in­dus­tria­lisme vert, ou « déve­lop­pe­ment durable » : panneaux solaires, éoliennes et tutti quanti. Et bien sûr, il s’agit là encore de « fausses solu­tions », ainsi que le souli­gnait récem­ment l’his­to­rien Jean-Baptiste Fres­soz lors d’une émis­sion orga­ni­sée par Le Média[10], inti­tu­lée « Tran­si­tion, piège à con ? », et ainsi que le soulignent égale­ment Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans leur livre Comment tout peut s’ef­fon­drer, et Philippe Bihouix dans son livre L’âge des low-tech, et Frédé­ric Gaillard dans Le soleil en face, et ainsi de suite.

Contrai­re­ment à ce que suggèrent les écolos grand public comme Cyril Dion, Isabelle Delan­noy, etc., une civi­li­sa­tion indus­trielle verte, un indus­tria­lisme vert — et qui plus est, démo­cra­tique —, ça n’existe pas. Et ça ne peut pas exis­ter, par défi­ni­tion, étant donné que, sur le plan social, l’in­dus­tria­lisme en géné­ral et les hautes tech­no­lo­gies en parti­cu­lier impliquent une orga­ni­sa­tion éten­due, très hiérar­chi­sée, avec d’im­por­tantes spécia­li­sa­tion et divi­sion du travail, autant de carac­té­ris­tiques peu compa­tibles avec la démo­cra­tie (directe, cela s’en­tend). C’est-à-dire que sans orga­ni­sa­tion sociale coer­ci­tive complexe, éten­due, très hiérar­chique, et donc très inéga­li­taire, pas de panneaux solaires photo­vol­taïques, pas d’éo­liennes géantes et pas d’in­ter­net. Sur le plan écolo­gique, face à l’idée trop répan­due selon laquelle le rempla­ce­ment des éner­gies fossiles et nucléaire par les éner­gies dites « renou­ve­lables » permet­trait de la rendre « verte », rappe­lons que la civi­li­sa­tion indus­trielle ravage la planète par son étale­ment urbain, son agri­cul­ture, sa surex­ploi­ta­tion de toutes les ressources (renou­ve­lables et non renou­ve­lables), la frag­men­ta­tion des biomes qu’im­posent ses infra­struc­tures, ses innom­brables acti­vi­tés indus­trielles polluantes, destruc­trices du monde natu­rel, et pas SEULEMENT par la manière dont elle produit ou obtient l’éner­gie qu’elle utilise. Même si l’on parve­nait à obte­nir toute l’éner­gie qu’elle consomme par des procé­dés véri­ta­ble­ment respec­tueux du monde natu­rel, c’est-à-dire même si les éner­gies dites « vertes » ou « renou­ve­lables » l’étaient vrai­ment et inté­gra­le­ment — ce qu’elles ne sont pas[11], et ce qui n’est pas possible, mais admet­tons — seule une petite partie du problème aurait été réso­lue. Dans l’en­semble, la civi­li­sa­tion indus­trielle conti­nue­rait de détruire le monde, de le béton­ner, de l’ar­ti­fi­cia­li­ser, de le surex­ploi­ter, de le polluer, de le conta­mi­ner, etc., bref : une civi­li­sa­tion indus­trielle verte ça n’existe pas. Mettre un terme à la destruc­tion de la nature, c’est arrê­ter toutes les acti­vi­tés et pratiques qui la détruisent (ce n’est pas bien compliqué à comprendre). Mettre un terme à toutes les acti­vi­tés et pratiques qui la détruisent, c’est arrê­ter la quasi-tota­lité des acti­vi­tés indus­trielles (sauriez-vous citer une seule indus­trie qui ne soit pas polluante, ou qui ne repose pas sur des infra­struc­tures et des pratiques nuisibles de quelque façon pour le monde natu­rel ?). C’est arrê­ter la société indus­trielle.

L’éco­lo­gie selon Paul Hawken : des nouveaux camions MAN plus effi­cients.

Tandis que dans de nombreux endroits du monde, on assiste à la montée au pouvoir de régimes de plus en plus auto­ri­taires (tout récem­ment, c’est au tour du Brésil, qui semble mal embarqué), et que même en France « l’ap­pli­ca­tion de l’état d’ur­gence et un usage dispro­por­tionné de la force ont restreint » le droit de mani­fes­ter « de manière préoc­cu­pante » (Amnesty), rien, dans le travail d’Isa­belle Delan­noy, ne présente d’in­té­rêt pour ceux qui se demandent comment mettre un terme aux destruc­tions envi­ron­ne­men­tales plané­taires ou aux inéga­li­tés et aux oppres­sions sociales gran­dis­santes que génère la civi­li­sa­tion indus­trielle — y compris dans sa version « durable », « verte », ou peu importe le quali­fi­ca­tif menson­ger que l’on utilise. Rien, de tout ce que l’on a pu obser­ver « depuis cinquante ans », ne va « dans le sens d’une plus grande dura­bi­lité de nos socié­tés ». Au contraire, l’im­mense majo­rité de tout ce que l’on a pu obser­ver au cours des dernières décen­nies indique une inten­si­fi­ca­tion de la course à l’abîme que consti­tue la civi­li­sa­tion.

Au même titre que Paul Hawken, William McDo­nough et tous les autres apôtres à la mode du « déve­lop­pe­ment durable », Isabelle Delan­noy illustre ce dont parlait Mark Boyle dans son article inti­tulé « L’éco­lo­gisme se souciait de préser­ver le monde natu­rel, mais ce n’est plus le cas », publié en mai 2017 sur le site du Guar­dian :

« La plupart d’entre nous sommes moins déran­gés par l’idée de vivre dans un monde sans martres des pins, sans abeilles melli­fères, sans loutres et sans loups qu’à l’idée de vivre dans un monde sans médias sociaux, sans cappuc­ci­nos, sans vols écono­miques et sans lave-vais­selle. Même l’éco­lo­gisme, qui a un temps été motivé par l’amour du monde natu­rel, semble désor­mais plus concerné par la recherche de procé­dés un peu moins destruc­teurs qui permet­traient à une civi­li­sa­tion surpri­vi­lé­giée de conti­nuer à surfer sur inter­net, à ache­ter des ordi­na­teurs portables et des tapis de yoga, que par la protec­tion de la vie sauvage. »

Et en effet, au bout du compte, la propa­gande éco-indus­trielle des Cyril Dion et Isabelle Delan­noy (et Paul Hawken, Bertrand Piccard, Gunter Pauli, William McDo­nough, etc.) ne sert qu’à encou­ra­ger « la recherche de procé­dés un peu moins destruc­teurs qui permet­traient à une civi­li­sa­tion surpri­vi­lé­giée de conti­nuer à surfer sur inter­net, à ache­ter des ordi­na­teurs portables et des tapis de yoga ». Une entre­prise vaine, perdue d’avance et indé­si­rable qui ne fait que prolon­ger la destruc­tion du monde natu­rel et notre asser­vis­se­ment au désastre anti­dé­mo­cra­tique que consti­tue la tech­no­cra­tie civi­li­sée. Jusqu’au crash final lors duquel, espé­rons-le, les écolos promo­teurs du progrès tech­nique — Delan­noy, Hawken, McDo­nough, Dion, etc. —, inca­pables d’ima­gi­ner renon­cer au monde techno-indus­triel, réali­se­ront l’ab­sur­dité de leur fantasme.

Il est grotesque et indé­cent que l’éco­lo­gie soit asso­ciée, d’un côté, à tous les « défen­seurs de l’en­vi­ron­ne­ment » qui se battent pour défendre la nature, depuis les zadistes, en France, jusqu’aux nombreuses commu­nau­tés — parfois et même souvent indi­gènes — en Amérique centrale et latine, en Afrique, en Asie et ailleurs, qui combattent la société indus­trielle et son déve­lop­pe­ment, et de l’autre, à ces char­la­tans de l’éco­bour­geoi­sie qui refusent de comprendre que la société indus­trielle est une nuisance irré­mé­diable, et qui conti­nuent de soute­nir son déve­lop­pe­ment.

Nico­las Casaux


  1. « Le déve­lop­pe­ment durable est un mensonge » : https://partage-le.com/2015/12/le-deve­lop­pe­ment-durable-est-un-mensonge-par-derrick-jensen/
  2. https://www.nouve­lobs.com/planete/20140930.OBS0670/info­gra­phie-52-des-animaux-sauvages-ont-disparu-en-40-ans.html
  3. https://www.lexpress.fr/actua­lite/societe/envi­ron­ne­ment/le-nombre-d-animaux-marins-divise-par-deux-en-40-ans_1716214.html
  4. https://www.libe­ra­tion.fr/sciences/2003/05/15/90-des-gros-pois­sons-ont-disparu_433629
  5. Pour plus de détails, lire l’ar­ticle de Pierre Thies­set sur Paul Hawken paru dans La Décrois­sance n°153 d’oc­tobre 2018, inti­tulé « Paul Hawken, l’éco-tech­no­crate en chef ».
  6. Pour d’ex­cel­lentes critiques de la cyber­né­tique, véri­table délire en quête de « machines à gouver­ner », vous pouvez lire cet article, et d’autres, du collec­tif greno­blois Pièce et Main d’œuvre : http://www.piece­set­main­doeuvre.com/spip.php?page=resume&id_article=439
  7. Voir : https://www.youtube.com/watch?v=8OlWPY5v9mk
  8. Lire : https://www.scien­ce­shu­maines.com/l-entre­prise-libe­ree-realite-ou-impos­ture_fr_35813.html et : https://www.les-crises.fr/pas-de-patrons-pas-de-mana­gers-la-verite-derriere-la-facade-de-la-hierar­chie-hori­zon­tale/
  9. Il s’agit d’un extrait de ce texte : https://partage-le.com/2017/07/pourquoi-la-civi­li­sa­tion-indus­trielle-va-entie­re­ment-devo­rer-la-planete-par-theo­dore-kaczynski/
  10. https://www.youtube.com/watch?v=lO0r5O4–2wU
  11. Concer­nant les « fausses solu­tions » que consti­tuent les éner­gies dites « renou­ve­lables », ou « vertes », ou « propres », indus­trielles, vous pouvez lire : https://partage-le.com/2017/02/leco­lo­gie-du-spec­tacle-et-ses-illu­sions-vertes/, et https://partage-le.com/2017/07/letrange-logique-derriere-la-quete-dener­gies-renou­ve­lables-par-nico­las-casaux/, et encore : https://partage-le.com/2017/08/ce-nest-pas-seule­ment-la-produc­tion-delec­tri­cite-qui-pose-probleme-cest-son-utili­sa­tion-et-tout-le-reste/

 

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