Dirty Biology ou L’art de rendre cool le désastre technologique (par Nicolas Casaux)

D’après Léo Gras­set, « you­tu­beur scien­ti­fique » dont la chaîne (« Dir­ty Bio­lo­gy ») compte plus d’1,2 mil­lion d’abonnés, la tech­no­lo­gie ren­for­ce­rait notre « rela­tion avec la nature ». Dans une vidéo publiée en sep­tembre 2021 — dans laquelle, comme à son habi­tude, il vante les mérites de la haute tech­no­lo­gie — il affirme en effet que « les GPS et la 5G vont ren­for­cer notre rela­tion avec la Nature ». Bon. Quoi d’étonnant à ce qu’un « you­tu­beur scien­ti­fique » fasse preuve d’une ido­lâ­trie somme toute banale de la tech­no­lo­gie ? Rien.

Cela dit, com­ment, d’après lui, « les GPS et la 5G » vont-ils « ren­for­cer notre rela­tion avec la Nature » ? Simple : en nous pro­cu­rant la pos­si­bi­li­té de « suivre et s’attacher émo­tion­nel­le­ment » à la nature via le numé­rique, de regar­der des ani­maux en directs sur un écran d’ordinateur ou de smart­phone, des repor­tages ani­ma­liers, bref, de regar­der des trucs sur des ani­maux sur un écran. Voi­là la for­mi­dable « rela­tion avec la nature » célé­brée par le « you­tu­beur scien­ti­fique » — qui nous affirme ain­si que non, contrai­re­ment à ce que pré­tendent quelques khmers verts tech­no­phobes réac­tion­naires, la tech­no­lo­gie ne nous éloigne pas de la bio­sphère, pas du tout ! C’est même au contraire !

Il y a, dans cette idée, une stu­pi­di­té ou une dupe­rie remar­qua­ble­ment auda­cieuse, mais sur­tout une gro­tesque inver­sion de réa­li­té. Ce qui, phy­si­que­ment, lit­té­ra­le­ment, nous coupe du monde, de la nature — le numé­rique, la tech­no­lo­gie — serait donc ce qui nous y relie. La média­tion per­ma­nente entre nous et la nature serait rela­tion, lien, connexion (la liber­té, c’est l’esclavage, la sépa­ra­tion, c’est le lien). Rude­ment scientifique.

Léo le « you­tu­beur scien­ti­fique » (aus­si « influen­ceur ») aurait pu s’intéresser aux nom­breuses études scien­ti­fiques qui sou­lignent ce fait évident (nul besoin d’études scien­ti­fiques pour le sai­sir) que les êtres humains passent de moins en moins de temps au contact des élé­ments, de la nature, aus­si bien quo­ti­dien­ne­ment qu’hebdomadairement ou annuel­le­ment. Une étude amé­ri­caine nous apprend par exemple que plus de la moi­tié des États-uniens passent moins de 5h par semaine dans la nature [on peut, en outre, se deman­der de quel genre de nature il s’agit, évidemment] :

« L’é­tude, menée par la socié­té de rela­tions publiques et de mar­ke­ting DJ Case and Asso­ciates, en col­la­bo­ra­tion avec les agences éta­tiques et fédé­rales de pro­tec­tion de la faune et des parcs, sou­ligne ce que de nom­breuses per­sonnes savent intui­ti­ve­ment depuis des années : l’u­ti­li­sa­tion crois­sante des ordi­na­teurs, des smart­phones, des télé­vi­seurs et d’autres tech­no­lo­gies, asso­ciée à l’exode rural, éloigne de nom­breux Amé­ri­cains du monde natu­rel. “Il est de plus en plus nor­mal de pas­ser peu de temps à l’ex­té­rieur”, peut-on lire dans le rapport.

[…] plus de la moi­tié des adultes déclarent pas­ser cinq heures ou moins dans la nature chaque semaine, et être satis­faits de pas­ser si peu de temps à l’ex­té­rieur. Les parents d’en­fants âgés de 8 à 12 ans déclarent que leurs enfants passent trois fois plus d’heures devant l’or­di­na­teur ou la télé­vi­sion chaque semaine qu’à jouer dehors.

Selon l’é­tude, il est cou­rant que les adultes plus âgés, ayant gran­di à une époque où les ordi­na­teurs et Inter­net n’exis­taient pas, se lamentent sur le fait que les enfants passent de moins en moins de temps dans la nature. “En par­ti­cu­lier, les adultes les plus âgés s’in­quiètent du fait que les jeunes géné­ra­tions sont trop dépen­dantes des médias élec­tro­niques, ignorent com­ment fonc­tionne le monde natu­rel et ne connaissent pas le simple plai­sir d’être à l’extérieur.” »

Bref, les gens sont de moins en moins en contact, en lien, en rela­tion, avec la nature. Mais non, Léo le you­tu­beur a déci­dé qu’il était bien plus scien­ti­fique de pré­tendre qu’étant don­né que le numé­rique nous offre la pos­si­bi­li­té d’observer la nature à tra­vers lui, c’est donc qu’il nous en rapproche.

Il aurait éga­le­ment pu s’intéresser aux nom­breuses études qui mettent en lumière ce fait évident (nul besoin d’études scien­ti­fiques pour le connaitre) que « le savoir natu­rel des enfants s’effondre », que « les jeunes géné­ra­tions sont de moins en moins infor­mées sur la nature et connaissent de moins en moins de faits élé­men­taires la concer­nant ». Par exemple cette étude qui nous apprend que l’enfant amé­ri­cain moyen sait recon­naître 1000 logos d’entreprises mais moins de 10 plantes ou ani­maux de la région où il vit. Ou ce récent son­dage bri­tan­nique qui nous apprend que « 83 % des enfants âgés de 5 à 16 ans ne savent pas iden­ti­fier un bour­don », que « 82 % d’entre eux ne savent pas recon­naître une feuille de chêne », et que « près de cinq sur dix ne savent pas recon­naître une cam­pa­nule ». Ou cette autre étude bri­tan­nique qui nous rap­porte que « 60 % des jeunes pré­fèrent regar­der la télé­vi­sion ou jouer à l’or­di­na­teur plu­tôt que de sor­tir jouer dehors ». Mais, là encore, non. Étu­dier la situa­tion géné­rale, la réa­li­té, pour par­ve­nir à une conclu­sion hon­nête ?! Quelle drôle d’idée ! Mieux vaut pré­tendre, en confon­dant le savoir accu­mu­lé dans des ordi­na­teurs et le savoir réel des gens, que grâce aux nou­velles tech­no­lo­gies, « on » com­prend mieux « la vie des animaux ».

Pour sa défense, il pour­rait y avoir un fond de véri­té dans sa bêtise si le « on » dont il parle ne dési­gnait pas un ensemble indé­fi­ni de per­sonne mais un ensemble de res­sources numé­riques et phy­siques : effec­ti­ve­ment, avec le déve­lop­pe­ment tech­nos­cien­ti­fique, des connais­sances sont mas­si­ve­ment pro­duites et accu­mu­lées sur de nom­breux sujets dans l’infrastructure numé­rique (et dans des livres). Cela ne signi­fie aucu­ne­ment que les indi­vi­dus en géné­ral en savent davan­tage qu’avant (ce qui, en outre, consti­tue une ques­tion pure­ment quan­ti­ta­tive, et non qua­li­ta­tive) : c’est une prétention/confusion com­mune des tech­no­philes que de pré­tendre qu’« on » en sait plus qu’avant pour la rai­son qu’il y a plus de connais­sances dis­po­nibles qu’avant (les deux pro­po­si­tions ne sont pas équi­va­lentes). Sim­ple­ment, des connais­sances s’accumulent, y com­pris sur la nature, qui peuvent être consul­tées — mais le sont rare­ment — par les gens en général.

C’est un autre trait com­mun des tech­no­philes et autres cyber­né­ti­ciens que de féti­chi­ser la pro­duc­tion abs­traite d’informations. Plus d’information serait gage d’amélioration de la vie pour les êtres humains (il s’agit de la logique capi­ta­liste de base : plus, c’est mieux ; de « l’idée qu’il n’existe aucune limite dési­rable à l’accroissement de la connais­sance, des biens maté­riels, du contrôle de l’environnement ; que la pro­duc­ti­vi­té quan­ti­ta­tive est une fin en soi, et que tous les moyens devraient être uti­li­sés pour per­pé­tuer l’expansion de la civi­li­sa­tion », ain­si que Lewis Mum­ford le remarque dans son livre Le Mythe de la machine). Dans la réa­li­té, tel n’est évi­dem­ment pas le cas. La pro­duc­tion de « plus d’information » ne signi­fie pas la pro­duc­tion de plus de bonnes infor­ma­tions, d’informations impor­tantes, inté­res­santes, utiles et dis­po­nibles pour tout un cha­cun. (Aus­si, préa­la­ble­ment à l’in­ter­net, beau­coup de connais­sances étaient sto­ckées dans de nom­breuses biblio­thèques en accès libre, y com­pris dans des biblio­thèques en forme de grands-parents, par exemple, que bien peu s’a­vi­saient de consul­ter. Tas d’hypocrites.)

Lewis Mum­ford remarque d’ailleurs, tou­jours dans son livre Le Mythe de la machine :

« À par­tir du XVIe siècle, le capi­tal accu­mu­lé sous forme de connais­sances directes de la nature riva­li­sait faci­le­ment avec les inves­tis­se­ments crois­sants de capi­taux dans les navires, les mines, les mou­lins et les usines ; et qui sau­rait dire lequel rap­por­ta le plus de profits ? »

L’acquisition de connais­sances sur le monde natu­rel par les scien­ti­fiques au ser­vice de la civi­li­sa­tion a tou­jours ser­vi à per­fec­tion­ner la conquête, l’exploitation et la domi­na­tion de la nature, ain­si que le note Mum­ford, « le milieu scien­ti­fique a, dès l’origine, prin­ci­pa­le­ment été encou­ra­gé et favo­ri­sé en rai­son des espoirs ou pro­messes d’applications pra­tiques qu’il rece­lait, par exemple dans les domaines de la guerre, de la manu­fac­ture, du trans­port ou encore de la com­mu­ni­ca­tion. La croyance selon laquelle la science se serait uni­que­ment déve­lop­pée à par­tir d’une quête de la connais­sance n’est au mieux qu’une demi-véri­té, et au pire une auto­cé­lé­bra­tion ou une auto­mys­ti­fi­ca­tion de la part des savants. »

Mum­ford ajou­tait éga­le­ment « peut dou­ter du fait que la connais­sance scien­ti­fique, mal­gré l’éducation sco­laire, soit aujourd’hui aus­si lar­ge­ment dif­fu­sée, et de manière suf­fi­sam­ment effi­cace, que l’était la riche connais­sance empi­rique de l’époque pré­scien­ti­fique dans la métal­lur­gie, la pote­rie, le bras­sage de la bière, la tein­ture, la sélec­tion végé­tale, l’élevage d’animaux, l’agriculture et la médecine ».

Mais reve­nons-en à notre imbé­cile pri­vi­lé­gié (« you­tu­beur scien­ti­fique »), qui exhibe fiè­re­ment, dans ses vidéos, ses voyages à l’international, ses séjours dans de loin­tains et exo­tiques endroits, par exemple dans des atolls de la « Poly­né­sie fran­çaise ». La tech­no­lo­gie, nous dit-il, c’est génial, non seule­ment parce que cela « nous » per­met d’en apprendre plus sur la nature, mais aus­si (et en consé­quence) parce qu’en équi­pant des ani­maux (qui n’avaient pour­tant rien deman­dé) de balises, « on » peut très mar­gi­na­le­ment résoudre de micro-pro­blèmes éco­lo­giques engen­drés par le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique — qui (par chance !) garan­tit une pro­duc­tion inces­sante, renou­ve­lable, de nou­veaux pro­blèmes — ce qui, en retour, garan­tit un déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique per­pé­tuel en vue de ten­ter de les solu­tion­ner. & évi­dem­ment, en se ren­dant dans de tels pay­sages et en choi­sis­sant de par­ler de quelques aspects appa­rem­ment posi­tifs de la tech­no­lo­gie, il pro­pose au cyber­naute moyen un repor­tage bien plus sédui­sant, bien plus glo­rieux pour la tech­no­lo­gie que s’il avait étu­dié la manière dont elle sert à contrô­ler et fli­quer tous les êtres humains, à répri­mer les mani­fes­tants, mili­tants et autres gré­vistes, à har­ce­ler les pauvres, à don­ner des can­cers aux uns et des dia­bètes aux autres (qu’elle se pro­pose ensuite, dans sa grande bon­té, de soi­gner), à détra­quer les corps en géné­ral, à pro­duire des armes tou­jours plus des­truc­trices et dan­ge­reuses, y com­pris des armes bio­lo­giques, à assu­rer la domi­na­tion des riches et des puis­sants sur les sans-dents, les non-pro­prié­taires, les sans pou­voir, à exploi­ter, détruire ou pol­luer la nature de manières tou­jours plus nom­breuses et nuisibles.

Une der­nière chose : les GPS et la 5G. Si Léo le bio­lo­giste-you­tu­beur chante les louanges de ces ins­tru­ments, pré­ci­sé­ment, c’est parce qu’ils se com­binent pour don­ner nais­sance au pro­jet tech­nos­cien­ti­fique appe­lé « inter­net des ani­maux » — qu’il trouve évi­dem­ment mer­veilleux — qui consiste à équipe des cen­taines de mil­liers, peut-être des mil­lions, d’animaux et d’insectes de balises et autres cap­teurs en vue de pou­voir moni­to­rer tous leurs faits et gestes en temps réel par­tout sur Terre. Il était temps que tous les ani­maux, au même titre que les humains, soient eux aus­si sur­veillés en per­ma­nence par « l’œil omni­scient » des satel­lites. Plus de contrôle, pour plus de domi­na­tion, pour plus de contrôle, etc. Comme l’explique le New York Times : « les gens du monde entier pour­ront un jour se connec­ter avec une appli­ca­tion pour smart­phone à ce que l’on appelle l’internet des ani­maux afin de suivre leur oiseau, tor­tue ou pois­son pré­fé­ré pen­dant sa migra­tion, un voyage sur­veillé par la sta­tion spa­tiale pra­ti­que­ment en temps réel. » For­mi­dable. « Plus ta vie alié­née gran­dit, plus tu accu­mules ton être alié­né. Tout ce que l’économie t’enlève de vie et d’humanité, elle te le rem­place en images et en repré­sen­ta­tions ; tout ce que tu ne peux pas faire, tu peux en être le spec­ta­teur. » (Bau­douin de Bodinat)

Un pro­jet aus­si éthi­que­ment, socia­le­ment, humai­ne­ment et éco­lo­gi­que­ment irré­pro­chable ne pour­ra — bon sang, mais c’est bien sûr — qu’améliorer le sort des ani­maux, de la pla­nète et des êtres humains.

En bref :

1. Non, la tech­no­lo­gie (le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique) ne nous rap­proche pas de la nature, ne nous amène pas à en savoir davan­tage sur la nature, c’est (mani­fes­te­ment) le contraire.

2. Oui, dans le fatras colos­sal d’in­for­ma­tions qu’il entasse fré­né­ti­que­ment, le sys­tème tech­no­lo­gique en pro­duit aus­si qui sont inté­res­santes, utiles, que l’on pour­rait juger bonnes selon dif­fé­rents cri­tères. Seulement :

a. ces infor­ma­tions n’ont rien d’es­sen­tielles pour mener une bonne vie, consti­tuer des socié­tés démo­cra­tiques, épa­nouis­santes. Les êtres humains savaient com­ment mener des vies heu­reuses avant l’in­ven­tion d’in­ter­net (depuis, c’est plus dif­fi­cile à dire).

b. les coûts sociaux et éco­lo­giques de cette pro­duc­tion d’une quan­ti­té minime (au regard du reste) de connais­sances inté­res­santes mais non-essen­tielles par le sys­tème tech­no­lo­gique sont tels (des­truc­tion inexo­rable du monde, incar­cé­ra­tion des popu­la­tions humaines dans un Meilleur des mondes tou­jours plus dys­to­pique, inéga­li­taire, inique) qu’il devrait nous appa­raître évident que l’on devrait s’en pas­ser (du sys­tème tech­no­lo­gique dans son ensemble et donc des connais­sances qu’il pro­duit ou aurait pu produire).

3. La tech­no­lo­gie ne sauve pas la pla­nète, les ani­maux, les plantes, etc. Ni ne les sau­ve­ra à l’a­ve­nir. Elle les détruit, et conti­nue­ra de les détruire. Comme elle conti­nue­ra de détruire les rela­tions humaines, d’embrigader les êtres humains dans un tech­no-monde tou­jours plus auto­ri­taire, oppres­sant, mutilant.

4. Quel énorme couillon.

Nico­las Casaux


Post-scriptum : Neutralité de la technique & zététique

Ma note sur le « you­tu­beur scien­ti­fique » Léo Gras­set (qui gère la chaine inti­tu­lée « Dir­ty Bio­lo­gy »), ci-des­sus, s’est retrou­vée sur un groupe Face­book de zété­tique. Les groupes de zété­tique sont peu­plés de zété­ti­ciens. & les zété­ti­ciens, au cas où vous l’ignoreriez, bande de ploucs, sont des gens inves­tis d’une « mis­sion » — ain­si que nous l’explique le cher­cheur Oli­vier Sar­te­naer dans un article publié sur The Conver­sa­tion —, laquelle mis­sion consiste, très modes­te­ment, à nous « édu­quer à pen­ser cor­rec­te­ment, et cela en intro­dui­sant le public aux tech­niques d’autodéfense intel­lec­tuelle ins­pi­rées des sciences du lan­gage, de la logique ou encore des mathé­ma­tiques ». Quelle chance ! J’allais enfin apprendre à bien penser !

Mal­heu­reu­se­ment, mon enthou­siasme a tour­né court. D’abord, nombre d’éducateurs à la pen­sée cor­recte, à « l’orthodoxie » — dans son sens éty­mo­lo­gique : du grec orthós, « droit », et dóxa, « opi­nion », soit « qui pense dans la bonne voie », « qui pense comme il faut » — ont pris la mouche parce que j’avais osé glis­ser deux ter­ribles injures (« imbé­cile » et « couillon ») et quelques sub­stan­tifs péjo­ra­tifs (comme « stu­pi­di­té ») dans un texte de plu­sieurs mil­liers de mots. Insou­te­nable. Un tel texte ne pou­vait rien valoir, ne méri­tait pas d’être lu, était abo­mi­nable — il en faut peu pour faire aboyer un zététichien.

Ensuite, plu­sieurs se sont empres­sés d’af­fir­mer que je me trom­pais tota­le­ment en recou­rant à ce qu’ils sem­blaient prendre pour un argu­ment impa­rable, une évi­dence indis­cu­table (en réa­li­té un des pon­cifs les plus écu­lés et les plus faux qui soient) : la pré­ten­due neu­tra­li­té de la tech­nique (ou de la tech­no­lo­gie). La tech­no­lo­gie ne serait « qu’un outil », qu’il ne tien­drait qu’à nous de bien ou mal uti­li­ser. Avec une four­chette, on peut « man­ger » ou « bles­ser quelqu’un ». Avec un cou­teau, peler une orange ou égor­ger son voi­sin. Avec un mar­teau, enfon­cer — au choix — un clou ou un œil. Etc. Et certes. Les zété­ti­ciens, très cor­rec­te­ment, sont conscients du fait que les outils, les ins­tru­ments tech­niques, peuvent être uti­li­sés de dif­fé­rentes manières : c’est-à-dire qu’ils pré­sentent une cer­taine poly­va­lence en matière d’usage. Jusque-là, je suis d’accord — jusque-là, je pense comme il faut.

Mais cette poly­va­lence en matière d’u­sage, en quoi serait-elle « neutre » ? Sur quel plan ? Le fait de dis­po­ser d’une tech­no­lo­gie aux pos­si­bi­li­tés diverses pos­sède cer­tai­ne­ment un effet sur nous. On ne se com­porte pas de la même manière, on n’en­vi­sage pas les choses de la même façon selon que l’on sait avoir accès à un cou­teau (une four­chette, un mar­teau, etc.) ou non. Au tra­vers des poten­tia­li­tés qu’elle recèle, chaque tech­no­lo­gie altère notre rap­port aux autres et au monde. Quelle neutralité ?

Et sur­tout (peut-être plus signi­fi­ca­tif encore) : d’où sortent les hypo­thé­tiques four­chettes, cou­teaux, mar­teaux (ou satel­lites, ou réseau inter­net) régu­liè­re­ment pris en exemple par ceux qui se retrouvent, plus ou moins machi­na­le­ment, à défendre la thèse de la neu­tra­li­té de la tech­nique ? Ils tombent du ciel ? Ils poussent dans les arbres ? Ils flottent tous quelque part dans l’es­pace-temps à attendre qu’un zété­ti­cien les invoque ? Non, il faut les pro­duire. C’est encore pour­quoi l’argument de la « neu­tra­li­té » ne tient pas. La fabri­ca­tion de n’importe quel outil, de n’importe quelle tech­no­lo­gie, de la plus simple (un panier en osier) à la plus com­plexe (une cen­trale nucléaire) pos­sède des impli­ca­tions sociales et maté­rielles. Ce qui n’a rien de « neutre ».

Le cas des objets comme le cou­teau est spé­cial dans la mesure où il en existe des ver­sions très simples, cor­res­pon­dant à des basses tech­no­lo­gies (ou tech­no­lo­gies douces), dont les impli­ca­tions sociales et maté­rielles sont minimes, et des ver­sions com­plexes, issues de la sphère des hautes tech­no­lo­gies, dont les impli­ca­tions sociales et maté­rielles sont innu­mé­rables. En effet, un cou­teau ne pos­sède pas les mêmes impli­ca­tions sociales et maté­rielles selon qu’il s’agit d’un cou­teau (pré­his­to­rique) en silex ou en obsi­dienne ou d’un cou­teau ache­té chez Ikea en acier inoxy­dable (com­pre­nant du chrome, du molyb­dène et du vana­dium) avec manche en poly­pro­py­lène : les pro­cé­dés de fabri­ca­tion, les maté­riaux néces­saires, les savoir-faire impli­qués ne sont pas du tout les mêmes.

C’est ain­si que cer­tains types de tech­no­lo­gies sont com­pa­tibles avec des formes d’or­ga­ni­sa­tion sociale éga­li­taires, non hié­rar­chiques, véri­ta­ble­ment démo­cra­tiques, tan­dis que d’autres (les hautes tech­no­lo­gies, par exemple) semblent dif­fi­ci­le­ment conce­vables sans un sys­tème social rigi­de­ment et hié­rar­chi­que­ment conçu.

Quoi qu’il en soit, aucune tech­no­lo­gie n’est « neutre ». Ne pas le réa­li­ser, c’est pas­ser à côté d’un élé­ment essen­tiel, struc­tu­rant, de la réa­li­té humaine.

Plus ici :

Les exi­gences des choses plu­tôt que les inten­tions des hommes (par Nico­las Casaux)

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