La face noire des énergies vertes (par Nicolas Casaux)

De grands men­songes verts expo­sés à la télé. Encore. Après le repor­tage de Guillaume Pitron, La face cachée des éner­gies vertes (2020), copro­duit par Arte, voi­là qu’M6 nous pro­pose La face noire des éner­gies vertes — gros effort de créa­ti­vi­té. Un repor­tage qui a ses défauts (nom­breux), bien enten­du, mais néan­moins le mérite de mettre en lumière quelques véri­tés dans un vaste océan de bêtises et de men­songes média­tiques : non, les éner­gies dites « vertes » ou « propres » ne sont ni l’un ni l’autre. La fabri­ca­tion des pan­neaux solaires pho­to­vol­taïques et des éoliennes, par exemple, implique de lourdes dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales. Même chose pour l’installation de ces équi­pe­ments de pro­duc­tion d’énergie (défo­res­ta­tion pour implan­ter une cen­trale solaire, etc.). Oui, ces nou­velles tech­no­lo­gies sont un busi­ness flo­ris­sant, un sec­teur en plein essor du capi­ta­lisme industriel.

Au pas­sage : le docu­men­taire nous montre une mine de silice, en Chine, dans laquelle des femmes sont exploi­tées. Avec la silice, on obtient le sili­cium, ingré­dient majeur des pan­neaux solaires pho­to­vol­taïques. Or, on ne compte plus le nombre de gros malins fiers de leur savoir qui sou­tiennent que les pan­neaux solaires, c’est un super truc à fabri­quer vu que du sili­cium, il y en a plein par­tout. On rem­pli­rait des ency­clo­pé­dies avec tout ce qu’une telle affir­ma­tion occulte, qui la rend tota­le­ment absurde, et même indé­cente, irres­pon­sable. D’abord que le sili­cium n’existe pas à l’état natu­rel, qu’il faut l’extraire du quartz ou de la silice. Qu’il faut l’ex­traire dans des mines (et que les mines c’est pas vrai­ment le truc le plus éco­lo). Et des gens pour tra­vailler dans ces mines. Et un sys­tème social en mesure de contraindre ces gens de tra­vailler dans ces mines. Il faut aus­si un tas d’autres mine­rais, d’autres matières pre­mières. Qu’il faut trai­ter (le trai­te­ment de la silice pour faire du sili­cium, par exemple est très éner­gi­vore), trans­por­ter, re-trai­ter, etc. Il faut aus­si extraire les maté­riaux pour construire tout le câblage, et au préa­lable les maté­riaux pour construire les machines pour extraire les maté­riaux pour construire les pan­neaux solaires et le câblage. Etc. La liste est longue des impli­ca­tions maté­rielles et sociales de la fabri­ca­tion de pan­neaux solaires pho­to­vol­taïques ou d’éoliennes. Tout ça pour pro­duire de l’énergie pour ali­men­ter d’autres appa­reils, d’autres machines, qu’il faut éga­le­ment pro­duire, etc., belote, rebe­lote, quinte flush royale. Si vous aimez les pan­neaux solaires pho­to­vol­taïques, si vous pen­sez qu’il est super génial de recou­rir à ces appa­reils parce que du sili­cium il y en a plein par­tout, n’hésitez pas : filez les aider dans les mines de silice ou de quartz ! Vous pour­rez ain­si vous tar­guer de pos­sé­der un « emploi vert » — soit la consé­cra­tion de l’i­déal civilisé/capitaliste/progressiste.

Mais reve­nons-en au docu­men­taire. Ses lacunes sont les lacunes habi­tuelles des repor­tages pro­duits par et pour la télé. On n’y dis­cute pas une seconde de la mora­li­té et de la nature du capi­ta­lisme, de la sou­te­na­bi­li­té des dyna­miques qui le consti­tuent. On ne dit rien de l’État non plus, bien enten­du. On ne dit rien des autres indus­tries qui com­posent la civi­li­sa­tion indus­trielle — autres que celles qui visent à pro­duire de l’énergie. Pour­tant, toutes sont plus éco­lo­gi­que­ment nui­sibles les unes que les autres (les champs agro-indus­triels, sous les éoliennes, sont un fameux désastre) ! On fait même l’apologie d’industries hau­te­ment nui­sibles — le nucléaire et les bar­rages —, au motif qu’elles pro­dui­raient de l’énergie « décar­bo­née » (faux dans les deux cas, notam­ment en ce qui concerne les bar­rages[1], qui émettent beau­coup de GES ; si le nucléaire en émet peu, il en émet quand même ; et non­obs­tant les émis­sions de gaz à effet de serre, les indus­tries des bar­rages et du nucléaire impliquent nombre de des­truc­tions et dégra­da­tions éco­lo­giques majeures). Et outre que ces indus­tries sont, comme les autres, des pro­duits des sys­tèmes de domi­na­tion que sont l’État et le capi­ta­lisme, on occulte tran­quille­ment que ces indus­tries, comme les autres, ne servent qu’à pro­duire de l’énergie pour ali­men­ter des appa­reils, des machines, qu’il a fal­lu construire, qui sont autant de futurs déchets, etc. On occulte, autre­ment dit, le plus important.

« Tech­no­lo­gie verte » est un oxy­more. Dans la civi­li­sa­tion indus­trielle, rien n’est vert, rien n’est propre. Rien n’est renou­ve­lable — sauf le men­songe, le pro­fit, l’exploitation, la domi­na­tion, la des­truc­tion, mais dans une cer­taine mesure seule­ment : on ne peut avoir une des­truc­tion infi­nie sur une pla­nète finie (d’où la volon­té de méta­sta­ser sur Mars).

Pour par­ve­nir à des socié­tés sou­te­nables, une seule voie : la décrois­sance (mais radi­cale, cer­tains emploient désor­mais ce terme en asso­cia­tion avec l’idée d’une civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle verte, repo­sant sur un étrange mélange de hautes et de basses tech­no­lo­gies, sur des fan­tasmes de réformes du capi­ta­lisme et de l’É­tat : une chi­mère, légè­re­ment moins absurde que les autres, mais encore bien trop), la détech­no­lo­gi­sa­tion du monde, la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, la désur­ba­ni­sa­tion, la décivilisation.

Pour voir ou télé­char­ger ce repor­tage d’M6 : https://drive.google.com/file/d/1Jf-BkP2GQ6mXvzvLOqe0G6uoJQnxTMk5/view?usp=sharing

Nico­las Casaux


  1. Lire : https://www.partage-le.com/2017/01/10/les-illusions-vertes-le-cas-des-barrages-non-le-costa-rica-nest-pas-un-paradis-ecologique/ & : https://www.partage-le.com/2020/10/22/dans-la-famille-des-fleaux-technologiques-voici-les-barrages-par-nicolas-casaux/

Print Friendly, PDF & Email
Total
5
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Articles connexes
Lire

Les marchands d’illusions vertes occidentaux, des USA à la France, de Bill McKibben à Cyril Dion (par Nicolas Casaux)

Dans les États occidentaux — mais ailleurs aussi, selon toute probabilité — il existe un microcosme de personnalités écologistes autorisées et régulièrement invitées dans les médias de masse, assez appréciées des autorités de leur pays respectif, et qui, pour ces raisons, représentent à elles seules, aux yeux du grand public, la mouvance écologiste. « La » mouvance, parce que ces écologistes font grosso modo la promotion des mêmes idées, des mêmes croyances. Ils se congratulent d’ailleurs régulièrement les uns les autres, faisant immanquablement référence aux travaux des uns et des autres dans leurs différents ouvrages — édités par d’importantes maisons d’édition, ou produits par d’importantes boites de production, et chroniqués dans les plus grands quotidiens. [...]
Lire

Cyril Dion et le mythe d’une société éco-industrielle (par Nicolas Casaux)

Dans un article publié il y a quelques mois sur le site de la revue Terrestres, intitulé « La ZAD et le Colibri : deux écologies irréconciliables ? », Maxime Chédin présentait les différents courants écologistes actuels, et critiquait l’écologisme le plus médiatique — et donc le plus populaire —, celui de Cyril Dion, dont il commentait le livre Petit manuel de résistance contemporaine. Ce dernier lui a ensuite répondu dans un texte intitulé « Résister, mais comment ? », que je vous propose d’examiner. [...]