Sommes-nous plus libres que nos ancêtres préhistoriques ? (par Nicolas Casaux)

En cou­ver­ture : une œuvre du peintre états-unien Hei­nie Hartwig


Quelques remarques décou­sues sur la liber­té au sein des socié­tés humaines, notam­ment de chas­seurs-cueilleurs, au regard de notre très for­mi­dable condi­tion civilisée

À en croire le « très hono­rable » 5ème Vicomte Mat­thew White Rid­ley, membre héré­di­taire de la Chambre des lords du Royaume-Uni, nous vivrions aujourd’hui la plus mer­veilleuse époque de toute l’histoire de l’humanité. Selon lui :

« Nous vivons mieux d’un point de vue éco­no­mique, mais aus­si de la sécu­ri­té. Nous sommes glo­ba­le­ment plus riches, en meilleure san­té, plus intel­li­gents, plus gen­tils, plus heu­reux, plus beaux, plus libres et plus égaux que jamais aupa­ra­vant[1]. »

Ses amis Hans Ros­ling et Ste­ven Pin­ker, tous deux très appré­ciés d’un cer­tain William Hen­ry Gates III, alias Bill Gates, n’en pensent pas moins. Et les médias de masse, appar­te­nant aux vain­queurs de ce monde, de relayer leur pro­pa­gande. Telle est la doxa dans la civi­li­sa­tion indus­trielle : ce pré­ju­gé sur le pas­sé, ce mythe du pro­grès, la plu­part des gens y croient, du moins en par­tie — s’ils ne croient pas à la ver­sion par­ti­cu­liè­re­ment extra­va­gante du mythe du pro­grès que for­mule notre cher Vicomte, ils croient bel et bien que, dans l’ensemble, nous vivons mieux et sommes plus libres que tous les humains nous ayant pré­cé­dé. Cela s’explique très sim­ple­ment. Marx & Engels :

« À toute époque, les idées de la classe domi­nante sont les idées domi­nantes ; autre­ment dit, la classe qui est la puis­sance maté­rielle domi­nante de la socié­té est en même temps la puis­sance spi­ri­tuelle domi­nante. La classe qui dis­pose des moyens de la pro­duc­tion maté­rielle dis­pose en même temps, de ce fait, des moyens de la pro­duc­tion intel­lec­tuelle, si bien qu’en géné­ral, elle exerce son pou­voir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. Les pen­sées domi­nantes ne sont rien d’autre que l’ex­pres­sion en idées des condi­tions maté­rielles domi­nantes, ce sont ces condi­tions conçues comme idées, donc l’ex­pres­sion des rap­ports sociaux qui font jus­te­ment d’une seule classe la classe domi­nante, donc les idées de sa supré­ma­tie. Les indi­vi­dus qui com­posent la classe domi­nante ont aus­si, entre autres choses, une conscience et c’est pour­quoi ils pensent. Il va de soi que, dans la mesure où ils dominent en tant que classe et déter­minent une époque dans tout son champ, ils le font en tous domaines ; donc, qu’ils dominent aus­si, entre autres choses, comme pen­seurs, comme pro­duc­teurs de pen­sées ; bref, qu’ils règlent la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion des idées de leur temps, si bien que leurs idées sont les idées domi­nantes de l’é­poque. À un moment, par exemple, et dans un pays où la puis­sance royale, l’a­ris­to­cra­tie et la bour­geoi­sie se dis­putent la supré­ma­tie et où, par consé­quent, le pou­voir est par­ta­gé, la pen­sée domi­nante se mani­feste dans la doc­trine de la sépa­ra­tion des pou­voirs que l’on pro­clame alors “loi éter­nelle”[2]. »

Les pro­prié­taires et action­naires du pro­grès — de l’État, du capi­ta­lisme, de l’industrie — s’assurent, tout natu­rel­le­ment, que leurs idées soient par­ta­gées par le plus grand nombre. Du ber­ceau à la tombe, de l’école à la retraite, de la salle de classe au stu­dio de BFM TV, les idées aux­quelles nous sommes expo­sés tendent à ava­li­ser la vision du monde des dominants.

La réa­li­té est à peu près l’exact inverse de ce que pré­tend leur mythe du pro­grès. Sur le plan de la san­té, entre la mul­ti­pli­ca­tion des mala­dies de civi­li­sa­tion — dia­bète, asthme, athé­ro­sclé­rose, obé­si­té ou sur­poids, mala­dies car­dio-vas­cu­laires, can­cer, myo­pie et autres troubles ocu­laires, dépres­sion, etc. —, les épi­dé­mies, les pan­dé­mies, les mâchoires et les dents qui ne s’accordent plus, les os qui perdent net­te­ment en soli­di­té, la per­tur­ba­tion des fonc­tions endo­cri­niennes par d’innombrables pro­duits chi­miques, etc., l’idée selon laquelle nous aurions gagné entre un « avant » indé­fi­ni et aujourd’hui appa­rait par­ti­cu­liè­re­ment ridi­cule[3]. (Et en ce qui concerne la lon­gé­vi­té humaine moyenne — plu­tôt que l’espérance de vie —, il est désor­mais acquis qu’elle dépas­sait déjà les 60 ans à l’époque des chas­seurs-cueilleurs de la pré­his­toire[4]).

Sur le plan de l’égalité éco­no­mique, le seul fait que « 8 mil­liar­daires pos­sèdent autant que 3,6 mil­liards de pauvres » devrait suf­fire à inva­li­der l’existence de quelque pro­grès, et même à prou­ver une régres­sion sans précédent.

Sur le plan de l’égalité poli­tique, entre les pseu­do-démo­cra­ties modernes, véri­tables oli­gar­chies élec­tives, et les socié­tés éga­li­taires de chas­seurs-cueilleurs d’il y a plu­sieurs mil­liers d’années, là encore, la ques­tion, elle est vite répon­due.

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Dans Au com­men­ce­ment était… Une nou­velle his­toire de l’humanité (Les Liens qui Libèrent, 2021) — par ailleurs très pro­blé­ma­tique — David Grae­ber et David Wen­grow rap­portent ce pro­pos de James Willard Schultz (1859–1947), qu’il tint alors il n’était encore qu’un jeune homme issu d’une famille new-yor­kaise aisée qui s’é­tait marié avec une femme de la Confé­dé­ra­tion des Indiens Pieds-Noirs à l’âge de dix-huit ans et était res­té vivre par­mi eux jusqu’à ce qu’ils fussent par­qués dans une réserve :

« Hélas ! hélas ! Pour­quoi a‑t-il fal­lu que cette exis­tence si simple prenne fin ? Pour­quoi […] des essaims de colons sont-ils venus enva­hir ce mer­veilleux pays, détrous­sant ses chefs et pillant tout ce qui ren­dait la vie digne d’être vécue ? [Les Indiens] ne connais­saient ni les sou­cis, ni la faim, ni les besoins d’aucune sorte. Ici, par la fenêtre, j’entends le rugis­se­ment de la grande ville, je vois les foules se pres­ser […], comme “atta­chées à la roue” avant le sup­plice, et je sais qu’il n’y a d’autre issue que la mort. Alors, voi­là ce que serait la civi­li­sa­tion ! Pour ma part, je sou­tiens qu’il est impos­sible […] d’y trou­ver le bon­heur. Seuls les Indiens des Plaines […] savaient ce que signi­fient le pur conten­te­ment et la féli­ci­té, dont on nous dit qu’ils devraient être le but ultime des hommes – être libé­ré des besoins, de l’inquiétude, des sou­cis. Jamais la civi­li­sa­tion ne pour­ra pro­cu­rer cela à qui­conque, à l’exception d’une toute petite minorité. »

Ils rap­portent éga­le­ment ce qu’écrivait, en 1642, à pro­pos des Mon­ta­gnais-Nas­ka­pis, le mis­sion­naire jésuite Le Jeune, supé­rieur pro­vin­cial pour le Cana­da dans les années 1630 :

« Ils s’imaginent que par droit de nais­sance ils doivent jouir de la liber­té des ânons sau­vages, ne ren­dant aucune sub­jec­tion à qui que ce soit, sinon quand il leur plaît. Ils m’ont repro­ché cent fois que nous crai­gnons nos capi­taines, mais pour eux qu’ils se moquaient et se gaus­saient des leurs ; toute l’autorité de leur chef est au bout de ses lèvres ; il est aus­si puis­sant qu’il est élo­quent, et quand il s’est tué de par­ler et de haran­guer, il ne sera pas obéi s’il ne plaît aux sauvages. »

Chez les Wen­dats, notent-ils encore, « même les chefs poli­tiques ne pou­vaient for­cer qui­conque à faire quelque chose contre sa volon­té ». Le père Lal­le­mant écri­vait ain­si à leur sujet, en 1644 :

« Je ne crois pas qu’il y ait peuples sur la Terre plus libres que ceux-ci, et moins capables de voir leurs volon­tés contraintes à quelque puis­sance que ce soit : en sorte que les pères n’ont ici aucun pou­voir sur leurs enfants, les capi­taines sur leurs sujets et les lois du pays sur les uns et les autres, qu’autant qu’il plaît à un cha­cun de s’y sou­mettre ; n’y ayant aucun châ­ti­ment dont on punisse les cou­pables, et aucun cri­mi­nel qui ne soit assu­ré que sa vie et ses biens ne seront en aucun danger […]. »

Grae­ber et Wen­grow ajoutent :

« Des mis­sion­naires outrés rap­por­taient ain­si que les femmes non mariées jouis­saient d’une liber­té sexuelle illi­mi­tée, tan­dis que celles qui l’étaient pou­vaient divor­cer à leur gré, confor­mé­ment à la convic­tion amé­rin­dienne selon laquelle les femmes devaient exer­cer un contrôle total sur leur corps. Les jésuites ne voyaient dans ces conduites immo­rales que le pro­lon­ge­ment d’un prin­cipe de liber­té plus géné­ral et intrin­sè­que­ment néfaste, ancré dans des dis­po­si­tions natu­relles. La “liber­té blâ­mable des sau­vages”, insis­tait l’un d’eux, était le seul véri­table obs­tacle qui les empê­chait de “s’arrêter sous le joug de la loi de Dieu”. Trou­ver des termes pour tra­duire en langue autoch­tone des notions telles que “sei­gneur”, “com­man­de­ment” ou “obéis­sance” était déjà extrê­me­ment dif­fi­cile ; expli­quer les concepts théo­lo­giques sous-jacents, c’était un com­bat per­du d’avance. »

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Par­lons liber­té de voya­ger et de se dépla­cer. Bien plus loin dans le pas­sé, au sujet des peuples du Paléo­li­thique supé­rieur, Grae­ber et Wen­grow sou­lignent que « de nom­breux indices témoignent qu’hommes et femmes pou­vaient voya­ger sur de très longues dis­tances à divers moments de leur vie ». Ce qui cor­res­pond à ce qu’on sait de cer­taines popu­la­tions de chas­seurs-cueilleurs contemporains :

« Des recherches menées auprès des Had­zas d’Afrique de l’Est ou des Mar­tus d’Australie montrent ain­si que ces socié­tés sont éton­nam­ment cos­mo­po­lites mal­gré leur fai­blesse numé­rique. Les vastes regrou­pe­ments séden­taires qu’elles forment à cer­taines périodes sont loin de repré­sen­ter des blocs homo­gènes dans les­quels on ne trou­ve­rait que de très proches parents. En fait, les liens pure­ment bio­lo­giques ne concernent en moyenne que 10 % des indi­vi­dus. La majo­ri­té des 90 % res­tants sont issus d’autres popu­la­tions, sou­vent très loin­taines et ne par­ta­geant pas tou­jours la même langue natale. Cela se véri­fie même dans des groupes modernes confi­nés à des ter­ri­toires res­treints et entou­rés d’agriculteurs et d’éleveurs. »

Aus­si, continuent-ils :

« Il y a quelques siècles, cer­taines formes d’organisation régio­nale se déployaient sur des mil­liers de kilo­mètres. Les Abo­ri­gènes d’Australie, par exemple, pou­vaient se rendre à l’autre bout du conti­nent, tra­ver­ser en che­min des zones où l’on par­lait des langues qu’ils n’avaient jamais enten­dues, et trou­ver à leur arri­vée des cam­pe­ments dont la struc­ture fai­sait écho à la leur. Cette orga­ni­sa­tion repo­sait sur une divi­sion toté­mique en “moi­tiés” : une moi­tié des rési­dents leur devait l’hospitalité, mais se com­po­sait d’individus qu’il fal­lait trai­ter en “frères” et “sœurs” (si bien que les rela­tions sexuelles étaient stric­te­ment pro­hi­bées) ; l’autre moi­tié incluait à la fois des enne­mis et des conjoints poten­tiels. De la même manière, au XVIe siècle encore, un Nord-Amé­ri­cain pou­vait quit­ter les rives des Grands Lacs, atter­rir au beau milieu des bayous de Loui­siane et y trou­ver des repré­sen­tants de son propre clan (le clan des Ours, ou des Élans, ou des Cas­tors…). Leur langue lui était certes incom­pré­hen­sible, mais il n’en res­tait pas moins qu’ils avaient obli­ga­tion de lui offrir abri et nourriture.

Le fonc­tion­ne­ment de ces orga­ni­sa­tions sociales “longue dis­tance” étant déjà dif­fi­cile à recons­ti­tuer quelques siècles en arrière, avant leur des­truc­tion par les colo­ni­sa­teurs euro­péens, on ne peut guère que spé­cu­ler sur la forme qu’elles pre­naient il y a qua­rante mille ans. Mais leur exis­tence est attes­tée par les recherches archéo­lo­giques, qui révèlent une uni­for­mi­té maté­rielle frap­pante entre des zones très éloi­gnées les unes des autres. Cette “socié­té”, si tant est que l’on puisse sai­sir ce que le terme signi­fiait alors, cou­vrait des conti­nents entiers.

Au pre­mier abord, cet aspect parait lar­ge­ment contre-intui­tif : nous pen­sons géné­ra­le­ment que le pro­grès tech­no­lo­gique tend à contrac­ter le monde. Sur le plan pure­ment phy­sique, c’est évi­dem­ment le cas : il est indé­niable que la domes­ti­ca­tion des che­vaux et le per­fec­tion­ne­ment conti­nu des tech­niques de navi­ga­tion, pour ne prendre que ces deux exemples, ont gran­de­ment faci­li­té les dépla­ce­ments. Mais l’augmentation numé­rique des popu­la­tions humaines semble avoir eu l’effet inverse. Plus l’histoire avance, moins on voit d’êtres humains entre­prendre de grands voyages ou par­tir vivre très loin de chez eux. Obser­vé sur le temps long, le rayon de déploie­ment des rela­tions sociales se rétré­cit bien plus qu’il ne s’étend. »

Grae­ber et Wen­grow insistent sur plu­sieurs liber­tés, fon­da­men­tales à leurs yeux (à juste titre), dont jouis­saient les chas­seurs-cueilleurs, par­mi les­quelles « la liber­té de par­tir s’installer ailleurs », de quit­ter, fuir leur groupe social, leur socié­té, et « la liber­té d’ignorer les ordres don­nés par d’autres ou d’y déso­béir ». Aujourd’hui, sommes-nous (êtes-vous) libres de quit­ter la socié­té éta­tique dont nous sommes (vous êtes), bon gré mal gré, membres, par­ties pre­nantes ? De désobéir ?

Dans son eth­no­gra­phie inti­tu­lée The Had­za : Hun­ter-Gathe­rers of Tan­za­nia (« Les Had­zas : Des chas­seurs-cueilleurs de Tan­za­nie »), l’anthropologue Frank Mar­lowe rapporte :

« Les Had­zas sont remar­qua­ble­ment non-ter­ri­to­riaux. Lorsque les gens d’un camp décident de se rendre dans un autre endroit, ils ne se sou­cient pas de savoir s’ils sont auto­ri­sés à s’y ins­tal­ler. Ils peuvent se dépla­cer où ils veulent, selon Wood­burn (1968), ce qui concorde avec mon expé­rience. La plu­part du temps, ils savent où vivent les autres et évitent de se dépla­cer vers le même point d’eau. Ils pour­ront s’y rendre à un autre moment, lorsque per­sonne ne s’y trouve. Ils ne s’in­quiètent jamais de péné­trer dans une zone qu’occuperait un autre groupe de Had­zas. Ils sont clairs sur le fait que les Had­zas ne pos­sèdent ni ne contrôlent aucune zone du ter­ri­toire qu’ils sillonnent. La liber­té de vivre n’im­porte où a géné­ra­le­ment été éten­due même aux non-Hadzas. »

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Dans une eth­no­gra­phie consa­crée aux Cui­vas (Les Cui­vas, Lux, 2019), un groupe de chas­seurs-cueilleurs de Colom­bie, Ber­nard Arcand explique avoir sou­dai­ne­ment pris conscience du fait qu’il allait « désor­mais par­ta­ger la vie de gens qui connaissent les détails de leur uni­vers et qui maî­trisent la fabri­ca­tion de leurs outils, des gens qui savent le pour­quoi de chaque chose », tan­dis qu’il appar­te­nait, lui « à une socié­té dans laquelle l’individu se trouve tota­le­ment dépas­sé par ce qui l’entoure et a par­fai­te­ment appris à faire aveu­gle­ment confiance à sa socié­té ». Le civi­li­sé moyen, en effet, s’avère lar­ge­ment inca­pable de fabri­quer les objets qu’il uti­lise au quo­ti­dien. S’il lui était pos­sible, auto­ri­sé, de quit­ter la struc­ture sociale dont il par­ti­cipe et d’aller vivre dans la nature, il ne sur­vi­vrait pas longtemps.

Concer­nant la dis­tri­bu­tion du pou­voir chez les Cui­vas, Arcand note que :

« Peu d’individus pour­raient pré­tendre incar­ner l’autorité au sein du groupe local. Les aînés qui dominent leur uni­té fami­liale sont aus­si en posi­tion de force au sein du groupe local. Tous leur doivent écoute et res­pect. Par contre, et mal­gré leur grand savoir et la puis­sance de leurs inter­ven­tions médi­cales, les trop âgés sont deve­nus lar­ge­ment insi­gni­fiants, alors que les trop jeunes n’ont pas encore méri­té d’être écou­tés. Concrè­te­ment, les liens de paren­té dictent les com­por­te­ments en impo­sant res­pect, cama­ra­de­rie, poli­tesse for­melle, réserve ou sans-gêne. Mais, de fait, l’autorité reste lar­ge­ment sans objet. À peine quelques déci­sions d’intérêt com­mun exigent un consen­sus et une bonne entente. Encore une fois, ce sont à peu près les mêmes ques­tions : quand par­tir et vers quelle des­ti­na­tion ? Ce mariage est-il rai­son­nable ? Les adultes en dis­cutent et les réponses doivent reflé­ter l’opinion générale. »

De plus, ajoute-il plus loin,

« si les Cui­vas sont una­nimes à affir­mer que ce genre de déci­sion revient exclu­si­ve­ment aux adultes, n’importe quel obser­va­teur le moin­dre­ment atten­tif conclu­rait sans hési­ter que les enfants font preuve, uni­ver­sel­le­ment, d’un talent remar­quable pour har­ce­ler les parents et qu’ils en usent jusqu’au point où, n’en pou­vant plus, ces parents, col­lec­ti­ve­ment, “décident” de dépla­cer le cam­pe­ment vers la rivière où poussent les fruits sucrés. »

Aus­si, remarque-t-il,

« la cohé­sion qui assure l’existence du groupe local est l’effet de rela­tions ami­cales de coopé­ra­tion entre les 8 ou 16 adultes du groupe, que ces rela­tions dépendent entiè­re­ment de la volon­té de ces adultes et qu’elles ne sont assu­rées par aucune ins­ti­tu­tion ni auto­ri­té supérieure. »

Au sujet du pré­ju­gé com­mun selon lequel la vie en petits groupes, en petites socié­tés — on le dit notam­ment à pro­pos de la « vie de vil­lage » — induit néces­sai­re­ment une uni­for­mi­té d’opinion, une forme de pen­sée unique, étouf­fante, Arcand rap­porte au contraire, en ce qui concerne les Cui­vas, une « absence d’imposition contrai­gnante d’une culture uni­forme », qu’il illustre par plu­sieurs anec­dotes, dont la suivante :

« Un cas simi­laire est appa­ru lors de nos dis­cus­sions sur la nature de l’âme. Compte tenu du fait qu’à la mort l’âme se divise en deux pour pro­duire un nou­veau Cui­va et un nou­veau Woweil, je cher­chais à savoir s’il y a éga­le­ment deux facettes à l’âme de tout être vivant. J’étais naï­ve­ment à la recherche de l’ange et du démon, du Bien et du Mal, de Doc­teur Jekyll et de Mon­sieur Hyde. Encore une fois, je venais de sou­le­ver une ques­tion sur laquelle il n’y a pas de consen­sus et les gens recon­nais­saient que les opi­nions divergent. C’est donc un bon sujet de dis­cus­sion, une occa­sion agréable de déve­lop­per des idées. Mais c’est aus­si le reflet de la marge de manœuvre consi­dé­rable lais­sée à l’opinion per­son­nelle. Il n’y a pas d’organisation col­lec­tive de la pro­duc­tion de nour­ri­ture et il n’est pas davan­tage néces­saire de créer une com­mu­nau­té d’opinions. La liber­té intel­lec­tuelle ne fait que confir­mer la liber­té d’association. »

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Dans un texte inti­tu­lé « Déve­lop­pe­ment et socia­li­sa­tion dans un contexte évo­lu­tif : gran­dir pour deve­nir “un être humain bon et utile” », publié dans l’anthologie War, Peace, and Human Nature : The Conver­gence of Evo­lu­tio­na­ry and Cultu­ral Views (« Guerre, paix et nature humaine : La conver­gence des points de vue évo­lu­tion­nistes et cultu­rels »), parue en 2013, com­pi­lée par l’anthropologue Dou­glas P. Fry, la pro­fes­seure de psy­cho­lo­gie Dar­cia Nar­vaez remarque que « l’anarchie règne » dans nombre de petites socié­tés de cueilleurs-chasseurs :

« C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’au­to­ri­té cen­trale ni de diri­geants offi­ciels. Les adultes sont libres de vaga­bon­der et de faire ce qu’ils veulent (Hew­lett & Lamb, 2005 ; Kon­ner, 2010). Les enfants, eux aus­si, sont consi­dé­rés comme des êtres libres […] qui ne doivent pas être contraints (Sah­lins, 2008). Chez les Semai, par exemple, l’on consi­dère que la coer­ci­tion nuit à l’es­prit (punan ; Den­tan, 1968). Les per­sonnes plus expé­ri­men­tées, telles que les aînés, peuvent ten­ter de per­sua­der les autres de suivre leurs sug­ges­tions mais aucun usage de la force n’est jamais envi­sa­gé. Chez les Semai, même les parents n’ont pas le droit de contraindre les enfants à faire quelque chose (Den­tan, 1968). »

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Dans Tra­vailler. La grande affaire de l’humanité (Flam­ma­rion, 2021), l’anthropologue James Suz­man remarque :

« Les socié­tés de chas­seurs-cueilleurs posent éga­le­ment un pro­blème à ceux qui sont convain­cus que l’égalité maté­rielle et la liber­té indi­vi­duelle sont contra­dic­toires et irré­con­ci­liables. En effet, les socié­tés fon­dées sur le par­tage à la demande [un mode d’échange où la nour­ri­ture et les objets sont par­ta­gés sur la base de demandes for­mu­lées par le récep­teur plu­tôt que d’offres faites par le don­neur] étaient à la fois très indi­vi­dua­listes, dans la mesure où per­sonne n’y était sou­mis à l’autorité coer­ci­tive de quelqu’un d’autre, et inten­sé­ment éga­li­taires. En accor­dant aux indi­vi­dus le droit de taxer spon­ta­né­ment n’importe qui, ces socié­tés garan­tis­saient pre­miè­re­ment que la richesse maté­rielle fini­rait tou­jours par être répar­tie de manière assez égale ; deuxiè­me­ment, que tout le monde aurait quelque chose à man­ger, quelle que soit sa pro­duc­ti­vi­té ; troi­siè­me­ment, que les objets rares ou pré­cieux seraient lar­ge­ment dif­fu­sés et libre­ment dis­po­nibles pour tout le monde ; et enfin, qu’il n’y aurait aucune rai­son de gas­piller de l’énergie à ten­ter d’accumuler plus de richesse maté­rielle qu’autrui, car cela n’aurait aucune utilité. »

En outre, contrai­re­ment à un sim­plisme trop répandu :

« L’extrême inéga­li­té n’a […] pas été une consé­quence immé­diate et orga­nique de la tran­si­tion de nos ancêtres vers l’agriculture. De nom­breuses socié­tés agri­coles pri­mi­tives étaient beau­coup plus éga­li­taires que les socié­tés urbaines modernes, et dans les vil­lages et hameaux anciens, les gens tra­vaillaient sou­vent en coopé­ra­tion, par­ta­geant équi­ta­ble­ment le pro­duit de leur tra­vail et thé­sau­ri­sant les excé­dents au pro­fit de tous. Beau­coup d’éléments indiquent éga­le­ment que cette forme archaïque d’égalitarisme (sem­blable à celle qui règne dans un kib­boutz) a per­du­ré parce qu’elle consti­tuait un moyen effi­cace de gérer les épi­sodes récur­rents de pénu­rie dont souf­fraient régu­liè­re­ment les popu­la­tions agri­coles en pleine crois­sance démo­gra­phique. Ain­si, par exemple, les petits agri­cul­teurs qui se sont éta­blis dans une grande par­tie de la pénin­sule Ibé­rique au cours du pre­mier mil­lé­naire avant J.-C. sont consi­dé­rés par cer­tains archéo­logues comme ayant été “réso­lu­ment éga­li­taires”, jusqu’à ce que les légions romaines appa­raissent à l’horizon au Ier siècle avant J.-C. »

Quoi qu’il en soit, relève Suzman :

« Que cer­tains petits peu­ple­ments agri­coles du Néo­li­thique aient été ou non très éga­li­taires, la vie dans les grandes villes du monde a tou­jours été tout sauf éga­li­taire, mal­gré les ten­ta­tives épi­so­diques des popu­la­tions à l’esprit révo­lu­tion­naire pour y remédier. »

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Dans sa pré­face à l’édition fran­çaise du livre de Wal­ter Schei­del, Une his­toire des inéga­li­tés (Actes Sud, 2021), le socio­logue Louis Chau­vel résume trois des prin­ci­pales idées que l’ouvrage met en lumière au sujet de l’inégalité :

« La pre­mière est que, loin de s’opposer, civi­li­sa­tion et inéga­li­té vont ensemble et forment deux facettes d’un même phé­no­mène : les civi­li­sa­tions les plus déve­lop­pées sont mar­quées par des inéga­li­tés extrêmes. La deuxième, c’est que le pro­ces­sus nor­mal, rou­ti­nier, le sens de l’Histoire, en quelque sorte, d’une civi­li­sa­tion en déve­lop­pe­ment est d’accroître l’inégalité éco­no­mique accu­mu­lée, en direc­tion d’un niveau de satu­ra­tion où elle se main­tient à un seuil extrême. La troi­sième, et c’est l’objet même du livre de Wal­ter Schei­del, concerne les pro­ces­sus envi­sa­geables de réduc­tion des inéga­li­tés : advient ici la méta­phore des Quatre Cava­liers de l’Apocalypse que sont la révo­lu­tion, la guerre, le col­lap­sus de l’État ou la pan­dé­mie. Schei­del démontre que, his­to­ri­que­ment, depuis le Néo­li­thique, l’inégalité extrême ne peut se réduire sans un déchaî­ne­ment de vio­lence de masse, sociale ou natu­relle, engen­drant une mor­ta­li­té démesurée. »

*

En résu­mé, d’après le maté­riel archéo­lo­gique et anthro­po­lo­gique dis­po­nible, nous savons qu’il a exis­té — et qu’il existe peut-être encore — des socié­tés de chas­seurs-cueilleurs (très) éga­li­taires, y com­pris sur le plan sexuel, et d’autres très inéga­li­taires (non-dis­cu­tées ici, par­mi les­quelles on retrouve par exemple les socié­tés de chas­seurs-cueilleurs dites « com­plexes » du Nord-Ouest Paci­fique, comme les Chu­mash). Les plus éga­li­taires étant les socié­tés nomades fonc­tion­nant sur le prin­cipe du « retour immédiat ».

À tra­vers le temps (long) et l’espace, le degré de liber­té dont jouis­saient femmes et hommes a énor­mé­ment varié, connu des hauts et des bas, des aug­men­ta­tions et des dimi­nu­tions, de manière non-linéaire. Néan­moins, dans l’en­semble, tout porte à croire qu’il a lour­de­ment décli­né. Il parait évident qu’au sein des groupes de chas­seurs-cueilleurs éga­li­taires et de bon nombre de socié­tés autoch­tones, tout par­ti­cu­liè­re­ment, les êtres humains étaient bien plus libres que les civi­li­sés, notam­ment contem­po­rains, avec leurs masques et passes vac­ci­naux, leurs gou­ver­ne­ments, leur vaste hié­rar­chie — dans laquelle ils se retrouvent au-des­sous, entre autres, de patrons, de maires, de pré­fets, de dépu­tés, de séna­teurs, de ministres, de pré­si­dents et d’ex­perts en tous genres qui admi­nistrent leurs vies —, leurs faits et gestes conti­nuel­le­ment sur­veillés par l’œil omni­vident des satel­lites, leurs polices et autres forces de l’ordre, leurs armées, etc. Mais fort heu­reu­se­ment, cor­rec­te­ment condi­tion­nés par les ins­ti­tu­tions qui les dominent, beau­coup appellent liber­té cet état de ser­vi­li­té et de dépos­ses­sion maximales.

« Ce n’est pas mys­té­rieux : la domi­na­tion pro­duit les hommes dont elle a besoin, c’est-à-dire qui aient besoin d’elle ; et toutes les pré­ten­dues com­mo­di­tés de la vie moderne, qui en font la gêne per­pé­tuelle, s’expliquent assez par cette for­mule que l’économie flatte la fai­blesse de l’homme pour faire de l’homme faible son consom­ma­teur, son obli­gé ; son mar­ché cap­tif qui ne peut plus se pas­ser d’elle : une fois les res­sorts de sa nature humaine déten­dus ou faus­sés, il est inca­pable de dési­rer autre chose que les appa­reils qui repré­sentent et sont à la place des facul­tés dont il a été pri­vé[5]. »

Aus­si pour la rai­son que « chaque pro­grès tech­nique abê­tit la par­tie cor­res­pon­dante de l’homme, ne lui en lais­sant que la rhé­to­rique, ain­si que Michel­staed­ter le rédi­geait en 1910 à la lueur d’une lampe à huile : tous les pro­grès de la civi­li­sa­tion sont autant de régres­sions de l’individu […]. Nous autres dont la vie se déroule au cré­pus­cule de ce long désen­chan­te­ment à quoi le prin­cipe de ratio­na­lisme étroit et posi­tif nous a réduits — régres­sion qui “est essen­tielle au déve­lop­pe­ment consé­quent de la domi­na­tion”, pré­cise Ador­no dans une anno­ta­tion au Meilleur des mondes — pour­rions être les témoins éton­nés de ce pro­ces­sus de déper­di­tion par­ve­nu à son terme, si nous n’en étions pas, en notre per­sonne, aus­si le résul­tat[6]. »

On note­ra, en conclu­sion, que pour bien per­ce­voir l’étendue de notre non-liber­té, il importe de réa­li­ser com­bien il est trom­peur de par­ler de « socié­té » pour dési­gner les groupes de chas­seurs-cueilleurs éga­li­taires au même titre que la civi­li­sa­tion indus­trielle contem­po­raine. Si les pre­miers fai­saient réel­le­ment socié­té, par­ti­ci­paient direc­te­ment à la fabrique de leur vie quo­ti­dienne, à faire, défaire et modi­fier col­lec­ti­ve­ment les règles qu’ils se don­naient, l’immense majo­ri­té d’entre nous ne sont plus que les sujets d’une vaste machi­ne­rie socio­tech­nique qu’ils subissent : nous ne fai­sons pas société.

Nico­las Casaux


  1. « Extinc­tion Rebel­lion et Green­peace sont juste de bons capi­ta­listes », inter­view de Matt Rid­ley dans Le Point, 21/05/2019 : https://www.lepoint.fr/societe/extinction-rebellion-et-greenpeace-sont-juste-de-bons-capitalistes-21–05-2019–2313885_23.php
  2. L’I­déo­lo­gie alle­mande, 1845–1846 (publié pour la pre­mière fois en 1932).
  3. Cf. « Une brève contre-his­toire du “pro­grès”, de la civi­li­sa­tion et de leurs effets sur la san­té » (par Nico­las Casaux) : https://www.partage-le.com/2017/09/03/une-breve-contre-histoire-du-progres-et-de-ses-effets-sur-la-sante-de-letre-humain/
  4. « Les chas­seurs-cueilleurs béné­fi­ciaient de vies longues et saines » (REWILD) : https://www.partage-le.com/2016/03/21/les-chasseurs-cueilleurs-beneficiaient-de-vies-longues-et-saines-rewild/
  5. Bau­douin de Bodi­nat, Au fond de la couche gazeuse, 2015, Fario.
  6. Bau­douin de Bodi­nat, Au fond de la couche gazeuse, 2015, Fario.

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