La binarité des sexes n’est pas une construction sociale occidentale, contrairement à l’identité de genre (par L. Beatrice)

Tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment paru, en anglais, sur le site Femi­nist Cur­rent le 6 décembre 2020 et écrit par L. Bea­trice, une avo­cate fémi­niste du sud de l’Inde spé­cia­li­sée dans le droit inter­na­tio­nal rela­tif aux droits humains, avec une exper­tise dans les lois et pro­cé­dures contre les vio­lences sexuelles.

Note de la tra­duc­trice : Le tran­sac­ti­visme fait sou­vent appel à une pré­ten­due his­to­ri­ci­té et uni­ver­sa­li­té de l’existence de per­sonnes « trans­genres » dans les cultures non occi­den­tales pas­sées et pré­sentes. On le voit par exemple en France au tra­vers du dis­cours tenu par Agres­si­ve­ly Trans (« agres­si­ve­ment trans »), qui s’identifie comme un anthro­po­logue dans son livre Une his­toire de genres. Or, s’il a exis­té et s’il existe une diver­si­té socio­sexuelle dans les cultures extra­oc­ci­den­tales, c’est-à-dire de la diver­si­té dans les rôles sociaux attri­bués aux per­sonnes en fonc­tion de leur sexe, ain­si que la pos­si­bi­li­té de rôles sociaux spé­ci­fiques pour celles et ceux qui ne peuvent (par­fois parce qu’on le leur inter­dit) ou ne veulent pas se confor­mer rôles sociaux tra­di­tion­nel­le­ment attri­bués selon les deux sexes, tous ces rôles sociaux, contrai­re­ment au concept d’identité de genre occi­den­tal, com­prennent et recon­naissent l’existence du sexe (bio­lo­gique). Aucun des concepts non occi­den­taux invo­qués par le tran­sac­ti­visme ne pré­tend réel­le­ment trans­cen­der la bina­ri­té du sexe, aucun ne consiste à pré­tendre « réel­le­ment deve­nir le sexe oppo­sé » ou être « lit­té­ra­le­ment du sexe opposé ».

En outre, plu­sieurs points fon­da­men­taux à noter concer­nant l’organisation de ces socié­tés, briè­ve­ment abor­dés dans ce texte, relève de leur aspect patriar­cal. Pre­miè­re­ment, les cultures patriar­cales non occi­den­tales sont orga­ni­sées de manière extrê­me­ment rigide quant aux rôles sociaux attri­bués aux per­sonnes en fonc­tion de le leur sexe. Deuxiè­me­ment, ce sont des socié­tés d’exploitation hié­rar­chiques viriar­cales : la mas­cu­li­ni­té virile, qui trouve ses décli­nai­sons de manière uni­ver­selle dans toutes les socié­tés et groupes humains patriar­caux, consti­tue la valeur par excel­lence. Troi­siè­me­ment, ces cultures recon­naissent l’existence du sexe bio­lo­gique et du genre tout à la fois. Elles ne séparent pas le sexe et le rôle social impo­sé en fonc­tion du sexe (le genre). Elles acceptent donc aus­si le « genre » comme étant fon­da­men­tal, et lié au sexe. Que se passe-t-il lorsque des gar­çons se montrent inca­pables ou refusent de se confor­mer aux valeurs de viri­li­té de la mas­cu­li­ni­té patriar­cale ? Certes, il existe des femmes qui échouent à se confor­mer au rôle social impo­sé aux femmes, ou refusent, mais cela revêt moins d’importance en socié­té hyper-patriar­cale, les femmes ne comp­tant pas autant que les hommes. Ce qui est per­çu comme très grave, c’est d’entacher la mas­cu­li­ni­té. Aus­si, les hommes qui sont inca­pables d’incarner les valeurs viri­listes, qui ne peuvent assu­mer le rôle social des hommes (le genre mas­cu­lin), sont relé­gués à la marge de la socié­té ou y sont inté­grés dans une troi­sième caté­go­rie sociale spé­ci­fique, afin de ne pas faire honte à la mas­cu­li­ni­té. Ces caté­go­ries sociales spé­ci­fiques existent parce que les gar­çons et les hommes qui ne per­forment pas la mas­cu­li­ni­té ne peuvent pas être accep­tés par­mi les « hommes ».

L’on note­ra aus­si que par­mi les socié­tés tra­di­tion­nelles citées (les abo­ri­gènes d’Australie), qui ne sont ni tout à fait agri­coles, ni tout à fait four­ra­gères, il n’existe pas de troi­sième type de rôle social. Les per­sonnes qui ne se conforment pas au genre (au rôle social impo­sé en fonc­tion de leur sexe) adoptent sim­ple­ment les rôles sociaux de l’autre sexe, comme c’est le cas dans les socié­tés tra­di­tion­nelles dites matriar­cales (en fait, des socié­tés hor­ti­cul­trices et agraires « éga­li­taires », avec une pré­émi­nence de l’autorité des mères). Ain­si, la néces­si­té d’une troi­sième caté­go­rie (ou « troi­sième sexe » ou « troi­sième genre ») se ren­con­tre­ra sur­tout dans les grandes socié­tés agro-indus­trielles hyper-patriar­cale, ou le fait d’échouer à incar­ner la mas­cu­li­ni­té (de même que l’homosexualité mas­cu­line) est consi­dé­ré comme un crime. C’est seule­ment une fois sor­tis de la mas­cu­li­ni­té que ces hommes peuvent être tolé­rés et qu’ils trouvent une place dans la socié­té. Ils ne peuvent en réa­li­té pas être « eux-mêmes », être des hommes qui aiment les hommes, ou des hommes « effé­mi­nés ». Ils ne peuvent se com­por­ter selon leurs incli­na­tions qu’à la condi­tion de ne plus être consi­dé­rés comme des hommes. Les troi­sièmes classes de sexe/genre consti­tuent en fait, dans ces socié­tés, un expé­dient pour pré­ser­ver les valeurs patriar­cales, per­met­tant à ces hommes non virils d’être auto­ri­sés à vivre dans leur société.

Au lieu de pro­je­ter des concepts occi­den­taux sur des socié­tés et groupes humains non occi­den­taux, peut-être que les uni­ver­si­taires « queers » devraient exa­mi­ner leur propre culture patriar­cale et le trai­te­ment réser­vés aux gar­çons qui ne se conforment pas aux valeurs de la mas­cu­li­ni­té virile.


Par­mi les nom­breux argu­ments inco­hé­rents ou indé­fen­dables avan­cés à l’ap­pui du concept « d’identité de genre » et des reven­di­ca­tions légis­la­tives et poli­tiques qui lui sont asso­ciées, l’appropriation et les repré­sen­ta­tions fal­la­cieuses des mino­ri­tés sexuelles et des per­sonnes non conformes au genre dans les cultures orien­tales ou plus lar­ge­ment du Sud éco­no­mique est sans doute l’un des plus flagrants.

Les argu­ments en faveur de l’i­déo­lo­gie de l’i­den­ti­té de genre com­prennent sou­vent l’af­fir­ma­tion selon laquelle la bina­ri­té des sexes serait une « construc­tion colo­nia­liste supré­ma­tiste blanche » et selon laquelle les socié­tés ancestrales/indigènes/colonisées recon­naî­traient les « per­sonnes trans­genres ». Ces affir­ma­tions s’ac­com­pagnent géné­ra­le­ment de la conclu­sion selon laquelle « les per­sonnes trans­genres existent depuis des mil­liers d’an­nées », sui­vie d’une suc­ces­sion d’exemples tels que les Hij­ras du sous-conti­nent indien, les per­sonnes bi-spi­ri­tuelles des cultures amé­rin­diennes, les Fa’a­fa­fine de Samoa ou les « lady­boys » de Thaï­lande. Selon les tran­sac­ti­vistes, ces exemples démontrent que le sexe est une construc­tion occi­den­tale de la supré­ma­tie blanche, que les cultures plus anciennes recon­nais­saient l’au­then­ti­ci­té des « per­sonnes trans­genres » et qu’en consé­quence, le fait de caté­go­ri­ser les gens uni­que­ment en tant que mâle ou femelle est une erreur devant être aban­don­née (comme doivent aus­si l’être les sys­tèmes juri­diques construits sur ces identités).

Mal­heu­reu­se­ment (mais sans sur­prise), les pro­gres­sistes occi­den­taux prompts à affir­mer des choses pareilles ne s’embarrassent pas de pré­ci­sions et ne cherchent pas à com­prendre réel­le­ment les per­sonnes ou les cultures qu’ils uti­lisent dans leurs argu­ments. Ces iden­ti­tés et ces com­plexi­tés cultu­relles ne sont pour eux que d’opportuns ins­tru­ments au ser­vice de leur récit poli­tique. Leurs ten­ta­tives de ras­sem­bler autant de cultures diverses, d’identités et de concepts en une même vision post­mo­derne — et de for­cer les cultures non occi­den­tales à s’ins­crire dans un contexte occi­den­tal — abou­tissent à l’ef­fa­ce­ment et à l’in­com­pré­hen­sion de ces iden­ti­tés cultu­relles ; le tout, en accu­sant les autres de faire exac­te­ment ce qu’ils font eux-mêmes.

Les auteurs et autrices indi­gènes qui réa­lisent des ana­lyses his­to­riques et eth­no­gra­phiques appro­fon­dies, comme Sere­na Nan­dy, autrice de Nei­ther Man nor Women, the Hij­ras of India (« Ni homme [SIC] ni femmes, les Hij­ras d’Inde »), défi­nissent les Hij­ras comme « une com­mu­nau­té reli­gieuse d’hommes qui s’ha­billent et agissent comme des femmes et dont la culture est cen­trée sur le culte de Bahu­cha­ra Mata, l’une des nom­breuses ver­sions de la Déesse Mère ado­rée dans toute l’Inde ». Des uni­ver­si­taires tels San­deep Bak­shi, qui enseigne la lit­té­ra­ture post­co­lo­niale et la lit­té­ra­ture queer, et Renate Syed, autrice de nom­breux articles uni­ver­si­taires sur les Hij­ras, ont sou­li­gné que le terme « trans­genre », tel que nous l’en­ten­dons en Occi­dent, ne décrit pas cor­rec­te­ment les Hijras.

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Dans Gen­der and Vio­lence in His­to­ri­cal and Contem­po­ra­ry Pers­pec­tives (« Vio­lence et genre selon les pers­pec­tives his­to­riques et contem­po­raines »), Syed écrit :

« L’ar­ticle de Wiki­pé­dia sur les Hij­ras (Asie du Sud) en donne une défi­ni­tion erro­née, affir­mant dans sa phrase d’in­tro­duc­tion : “Un Hij­ra est un indi­vi­du trans­genre ayant été assi­gné homme à la nais­sance”. Sub­su­mer les Hij­ras sous le terme géné­rique occi­den­tal et moderne de “trans­genre” revient à nier leur spé­ci­fi­ci­té cultu­relle et leur sin­gu­la­ri­té his­to­rique, et est contraire à la légis­la­tion indienne moderne […].

[…] Hij­ra est un terme uti­li­sé dans les langues de l’Inde du Nord qui ne pos­sède d’é­qui­valent dans aucune autre langue, étant don­né qu’il n’existe pas de tra­duc­tion dis­po­nible. Hij­ra est un auto­nyme ou endo­nyme, tan­dis que les termes occi­den­taux décri­vant les Hij­ras sont des xéno­nymes ou exo­nymes qui ne décrivent pas cor­rec­te­ment le concept et passent com­plè­te­ment à côté. Le faux équi­valent “trans­genre” ne rend pas adé­qua­te­ment le sens du mot Hij­ra, qui est ain­si per­du dans la traduction. »

Si « Hij­ra » est le terme le plus sou­vent invo­qué par les Occi­den­taux dans leur ten­ta­tive d’invoquer de fausses équi­va­lences, les Hij­ras sont par­fois appe­lés Kin­nars ou Ara­va­nis selon les régions. Il existe éga­le­ment des com­mu­nau­tés simi­laires, comme les Kothis — un groupe hété­ro­gène recou­vrant des hommes bio­lo­giques qui expriment divers degrés de fémi­ni­té dans des situa­tions par­ti­cu­lières, cer­tains pou­vant avoir un com­por­te­ment bisexuel et épou­ser des femmes — et les Jog­tas, un sous-ensemble d’hommes qui adoptent des rôles sociaux fémi­nins et tra­vaillent dans les temples.

Non seule­ment ces com­mu­nau­tés très diverses sont regrou­pées sous l’ap­pel­la­tion « Hij­ra », mais les auteurs les qua­li­fient régu­liè­re­ment de « trans », de « lady­boys de l’Inde », de « drag queens », de troi­sième genre, de « troi­sième sexe de l’Inde » et de toute une série d’autres termes ou expres­sions anglaises qui cor­res­pondent à des rôles socio­sexuels de concep­tion occi­den­tale, au lieu d’employer des des­crip­tions cor­rectes. Les Hij­ras se consi­dèrent comme « ni homme ni femme », mais ils ont été décrits ou clas­sés de manières très dif­fé­rentes par ceux qui étu­dient la mytho­lo­gie et l’his­toire de la région, l’an­thro­po­lo­gie, l’his­toire de la reli­gion et les études cultu­relles, et qui emploient le terme « Hij­ra » pour dési­gner quan­ti­té de groupes com­plexes, notam­ment des eunuques, des tra­ves­tis, des per­sonnes avec des troubles du déve­lop­pe­ment sexuel (organes géni­taux ambi­gus) ou des hommes sexuel­le­ment « ambi­va­lents » qui s’ha­billent en femmes. Si cer­tains Hij­ras peuvent être nés avec une condi­tion inter­sexe (trouble du déve­lop­pe­ment sexuel), cela reste rare. La plu­part sont des hommes qui subissent une cas­tra­tion et une pénec­to­mie volon­taires et se consi­dèrent comme sexuel­le­ment impuissants.

Le mot « Hij­ra » est déri­vé d’un mot urdu qui, à l’é­poque colo­niale, signi­fiait quelque chose se rap­pro­chant de notre notion « d’eunuque » ou « d’her­ma­phro­dite », même si cette tra­duc­tion reste impar­faite. Par consé­quent, ils étaient aupa­ra­vant consi­dé­rés comme une sorte de « troi­sième sexe » (lorsque les condi­tions d’in­ter­sexua­li­té n’é­taient pas bien comprises).

Mais comme les auteurs anglo­phones et les déci­deurs poli­tiques occi­den­taux ont fait ren­trer les Hij­ras dans un cadre (juri­dique) occi­den­tal post­mo­derne, leur réa­li­té bien plus com­plexe a été pra­ti­que­ment effacée.

Syed sou­ligne que si les Hij­ras sont par­fois décrits comme un « troi­sième genre », cela n’est pas équi­valent au fait de tran­si­tion­ner vers le « sexe opposé ».

« […] Selon leur propre théo­rie sur le fait d’être Hij­ra, ils ne repré­sentent pas un état inter­mé­diaire entre l’homme et la femme ni l’é­tat d’être les deux à la fois, ni une andro­gy­nie. Ils sont consi­dé­rés comme “dif­fé­rents” des hommes et des femmes.

[…] Quand les uni­ver­si­taires et les acti­vistes occi­den­taux défi­nissent les Hij­ras en fonc­tion du modèle occi­den­tal des deux sexes et comme étant des per­sonnes trans­genres, des tra­ves­tis, des trans­sexuels, des eunuques, des homo­sexuels, etc., cela peut être consi­dé­ré comme un exemple édi­fiant de dis­cri­mi­na­tion, d’eu­ro­cen­trisme, voire de néo­co­lo­nia­lisme psy­chique et d’im­pé­ria­lisme culturel. »

Qua­li­fier les Hij­ras des « trans­genres » consti­tue un mal­en­ten­du à la fois his­to­rique et cultu­rel pro­je­tant des concepts occi­den­taux modernes sur une culture asia­tique tra­di­tion­nelle. Cette approche consi­dère l’his­toire et les concepts occi­den­taux comme étant abso­lus et ignore la façon dont les Hij­ras se défi­nissent eux-mêmes. Ran­ger les Hij­ras sous le concept occi­den­tal moderne de « trans­genre » nie l’histoire qui leur confère un sta­tut semi-sacré (ils étaient appe­lés à bénir les nou­veau-nés), le fait qu’ils vivent dans des com­mu­nau­tés hié­rar­chiques avec leurs propres rituels d’in­tro­ni­sa­tion par des gou­rous, leur sta­tut par­tiel­le­ment véné­ré en rai­son de leur invo­ca­tion d’i­den­ti­fi­ca­tion avec les déesses de la terre, et le fait qu’ils dansent durant cer­taines cérémonies.

Un article uni­ver­si­taire de 2019 explore le conflit géné­ré par l’a­mal­game entre les « tra­ves­tis » et les termes employés par le mou­ve­ment trans­genre. Il note que le concept post­mo­derne d’i­den­ti­té de genre ren­contre une forte oppo­si­tion de la part de ceux qui se consi­dèrent comme fai­sant par­tie de la com­mu­nau­té hij­ra. En fait, les per­sonnes appar­te­nant aux com­mu­nau­tés hij­ra ont expri­mé une crainte vis-à-vis du concept moderne « trans­genre », sou­te­nant que celui-ci ne décrit pas leur com­mu­nau­té ou leur identité.

Les écri­vains amé­ri­cains font de la gym­nas­tique intel­lec­tuelle en essayant de faire entrer ces iden­ti­tés dans le cadre anglo­phone, en uti­li­sant un lan­gage aus­si inexact qu’absurde tel que l’idée du « genre assi­gné à la nais­sance », même lorsqu’ils sont obli­gés de recon­naître que les com­mu­nau­tés Hij­ra, Kothis, Ara­va­nis, etc. ne rentrent pas dans la caté­go­rie « trans ». Ten­ter d’in­ter­pré­ter ces iden­ti­tés à tra­vers le prisme occi­den­tal les conduit inévi­ta­ble­ment à sup­po­ser à tort que ces groupes adoptent une sorte « d’i­den­ti­té de genre », quand il s’agit en réa­li­té pour eux d’adopter des manières spé­ci­fiques de se pré­sen­ter, des acti­vi­tés sexuelles et des modi­fi­ca­tions cor­po­relles alternatives.

Bien plus qu’un simple affront cultu­rel et un énième exemple de jeunes acti­vistes pro­gres­sistes s’emparant d’un concept qu’ils ne com­prennent pas, le défor­mant à leurs propres fins, cette appro­pria­tion a de graves consé­quences. Pre­miè­re­ment, les enfants indiens nés avec des pro­blèmes d’in­ter­sexua­li­té ou des organes géni­taux ambi­gus dans les com­mu­nau­tés qui com­prennent moins bien les troubles du déve­lop­pe­ment sexuel sont sans ména­ge­ment jetés et cata­lo­gués dans cette troi­sième caté­go­rie poly­morphe, sépa­rés de leur famille et éle­vés comme un « troi­sième sexe », au grand dam des mili­tants des droits des per­sonnes inter­sexes et en vio­la­tion des droits de l’en­fant. Et ce, en dépit du fait que la science médi­cale actuelle est géné­ra­le­ment en mesure de déter­mi­ner le sexe des bébés pré­sen­tant des condi­tions inter­sexuées. Deuxiè­me­ment, ces com­mu­nau­tés englobent des hommes qui se sou­mettent à une cas­tra­tion volon­taire, des hommes qui se com­portent et se pré­sentent de manière sté­réo­ty­pi­que­ment fémi­nine, et des hommes homo­sexuels. Dans les cultures où la mas­cu­li­ni­té agres­sive et machiste est valo­ri­sée par-des­sus tout chez les hommes et les gar­çons, ces iden­ti­tés servent à absor­ber tous les hommes qui n’y « cor­res­pondent pas » — en par­ti­cu­lier les hommes homo­sexuels effé­mi­nés. La dis­tor­sion et la roman­ti­sa­tion ces iden­ti­tés ins­tallent un cli­mat social dans lequel d’importantes nuances sont dis­si­mu­lées ou pas­sées sous silence au pro­fit du mou­ve­ment transgenre.

Ces com­mu­nau­tés ren­contrent imman­qua­ble­ment des dif­fi­cul­tés d’autodéfinition lorsqu’elles essaient de se confor­mer à des sys­tèmes juri­diques qui emploient des termes anglais ou romains, et dès lors qu’elles doivent tra­duire les mots qu’elles emploient pour le genre et le sexe (or, ces cultures ne recon­naissent pas le « genre » comme un concept sépa­ré et dis­tinct du « sexe »). Ten­ter de sub­su­mer ces com­mu­nau­tés sous le concept occi­den­tal « d’i­den­ti­té de genre » ou de « trans­genre » ne fait qu’aggraver le pro­blème. Si ces com­mu­nau­tés méritent une pro­tec­tion juri­dique et sociale inté­grale, en revanche, elles n’expriment ni ne démontrent la néces­si­té de reje­ter le sexe en tant que caté­go­rie juri­dique et les droits sexos­pé­ci­fiques qui y sont associés.

Les acti­vistes des pays anglo­phones n’ont pas seule­ment défor­mé la réa­li­té des Hij­ras. Ils invoquent aus­si les « bi-spi­ri­tuels (two-spi­rits) » des Amé­rin­diens comme « exemples » pour étayer leurs pro­pos, sans réa­li­ser que le concept de « bi-spi­ri­tuel » fait réfé­rence aux mou­ve­ments entre les rôles socio­sexuels, et non pas à des iden­ti­tés. Comme d’ha­bi­tude, les jeunes pro­gres­sistes ont déna­tu­ré un concept cultu­rel unique, celui des per­sonnes « bi-spi­ri­tuelles », pour prou­ver que « les per­sonnes trans existent », et donc que leurs argu­ments en faveur de la des­truc­tion du sexe en tant que caté­go­rie poli­tique sont valables.

Il en va de même pour le concept samoan sys­té­ma­ti­que­ment défor­mé de « troi­sième sexe ». Iro­ni­que­ment, tan­dis que des légions de jeunes pro­gres­sistes auto­pro­cla­més réduisent au silence et font dépro­gram­mer les confé­rences et inter­ven­tions des femmes qui sou­lignent que le sexe (bio­lo­gique) est réel et cru­cial, les per­sonnes issues des cultures qu’elles invoquent pour leur défense sont farou­che­ment oppo­sées aux excès des exi­gences tran­sac­ti­vistes. Le Pre­mier ministre samoan Tui­lae­pa Sai­lele Malie­le­gaoi a cri­ti­qué la déci­sion d’au­to­ri­ser Lau­rel Hub­bard, un homme tran­si­den­ti­fié [de plus de 40 ans et déjà cham­pion d’haltérophilie dans sa caté­go­rie mas­cu­line (NdT)], à concou­rir dans la caté­go­rie femme des hal­té­ro­philes de 87 kg et plus aux Jeux du Paci­fique. Le Pre­mier ministre recon­naît bien sûr l’existence des Fa’a­fa­fine à Samoa, mais il a décla­ré au Samoa Obser­ver qu’il avait été cho­qué d’apprendre la nou­velle, réagis­sant en ces termes : « Ce Fa’a­fa­fine — ou cet homme — n’au­rait jamais dû être auto­ri­sé par le pré­sident du Conseil des Jeux du Paci­fique à concou­rir avec les femmes. »

« Fa’a­fa­fine » se tra­duit par « à la manière d’une femme » [nous pour­rions dire « effé­mi­né »]. Les Fa’a­fa­fine sont des hommes samoans qui se com­portent de diverses manières sté­réo­ty­pi­que­ment fémi­nines et qui font par­tie inté­grante des com­mu­nau­tés samoanes depuis des siècles. Il existe peut-être des iden­ti­tés équi­va­lentes pour les femmes qui adoptent des rôles sociaux mas­cu­lins dans les cultures du Paci­fique, mais les preuves sont rares. Les récits per­son­nels montrent que « l’identité » des Fa’a­fa­fine consiste prin­ci­pa­le­ment à assu­mer les tâches des femmes [ils endossent les rôles socio­sexuels assi­gnés aux femmes] ou à « se com­por­ter de manière fémi­nine », mais pas néces­sai­re­ment à modi­fier leur corps ou à se cas­trer, contrai­re­ment aux Hij­ras. Les termes occi­den­taux ne les décrivent pas de manière conve­nable et il existe un écart de tra­duc­tion entre « female », en tant que terme sexué en anglais, et en tant que terme gen­ré dans d’autres cultures et langues.

Ce même sché­ma regret­table se répète dans le dis­cours anglo­phone en réfé­rence aux « lady­boys » de Thaï­lande, notam­ment dans les écrits en ligne tels que les blogs de voyage, qui sont ensuite uti­li­sés par les acti­vistes et alliés trans occi­den­taux comme « preuves » que la caté­go­ri­sa­tion par sexe est un concept colo­nia­liste occi­den­tal. En Thaï­lande, où le terme trans­genre est rare­ment uti­li­sé, les « lady­boys » ont déjà un nom : « Kathoey », qui dési­gnait à l’o­ri­gine les her­ma­phro­dites. Les articles de lit­té­ra­ture uni­ver­si­taire éva­lués par les pairs, comme celui de Marie-Theres Claes inti­tu­lé « Kathoeys of Thai­land : A Diver­si­ty Case in Inter­na­tio­nal Busi­ness » (« Les Kathoeys de Thaï­lande : un cas de diver­si­té dans les affaires inter­na­tio­nales »), publié dans l’In­ter­na­tio­nal Jour­nal of Diver­si­ty in Orga­ni­za­tions, Com­mu­ni­ties and Nations, ne sou­tiennent cepen­dant pas les amal­games occi­den­taux et pré­cisent que le terme « kathoey » est un terme qui « recouvre des trans­sexuels hommes et femmes, ain­si que des hommes effé­mi­nés ». Les auteurs de Lady­boys : The Secret World of Thai­land’s Third Gen­der (« Lady­boy : le monde secret du troi­sième genre de Thaï­lande ») expliquent : « Les Kathoeys sont des hommes bio­lo­giques qui sont nés avec un cœur et un esprit net­te­ment fémi­nins. Cer­tains choi­sissent de faire “cor­ri­ger” leur ana­to­mie tan­dis que d’autres se contentent de s’ha­biller en femme ou de lais­ser libre cours à leurs manié­rismes effé­mi­nés. » [Cela reste de l’essentialisme : « naître avec un cœur et un esprit fémi­nin » ; cette caté­go­rie sociale est basée sur les sté­réo­types tra­di­tion­nels patriar­caux et existe pour gérer les hommes qui ne se conforment pas à la viri­li­té sté­réo­ty­pique valo­ri­sée dans la socié­té thaï­lan­daise (NdT)]. On trouve des Kathoeys dans toutes les strates de la socié­té et dans toutes les pro­fes­sions du pays, mais ils sont for­te­ment repré­sen­tés dans l’in­dus­trie du sexe. Ils ont gagné en visi­bi­li­té dans la socié­té en rai­son de la popu­la­ri­té de la Thaï­lande comme des­ti­na­tion pour les opé­ra­tions de chan­ge­ment de sexe [et plus encore le tou­risme sexuel et pédo­cri­mi­nel (NdT)], où elles sont pra­ti­quées depuis 1972. Les Kathoeys ne sont pas consi­dé­rés lit­té­ra­le­ment comme des femmes, mais comme des « phet thi-sam » — un « troi­sième sexe ».

L’u­ti­li­sa­tion actuelle du terme « trans­genre » est un phé­no­mène pure­ment anglo­phone, comme le montrent clai­re­ment les articles et les sources qui emploient ce terme. Tout en recon­nais­sant que le terme « Kathoey » est à la base employé pour défi­nir les per­sonnes avec des troubles du déve­lop­pe­ment sexuel, et qu’il a ensuite été élar­gi pour inclure les « hommes effé­mi­nés » et les hommes trans­sexuels [qui se disent femmes], les écri­vains occi­den­taux et anglo­phones feront réfé­rence aux Kathoeys comme étant « trans­genre », même dans les publi­ca­tions thaï­lan­daises. Mais dans ces cultures asia­tiques, il n’a jamais été ques­tion de « trans­genre », tel que ce concept est com­pris en termes « d’i­den­ti­té de genre ». Un mélange com­plexe de per­sonnes nées avec des condi­tions inter­sexes, d’hommes effé­mi­nés et de trans­sexuels à pré­do­mi­nance mas­cu­line est ain­si acca­pa­ré, leur his­toire se retrou­vant dévoyée au ser­vice d’un récit qui s’ap­puie sur des idées confuses concer­nant un ensemble de sen­ti­ments internes valant pour iden­ti­té légale, sans aucun pré­cé­dent dans ces cultures diverses en matière de genres et de sexualités.

Au-delà de l’appropriation et de la repré­sen­ta­tion erro­née des com­mu­nau­tés asia­tiques et des cultures indi­gènes, les récits angli­ci­sés dis­tordent éga­le­ment les filles-sœurs et les gar­çons-frères des abo­ri­gènes d’Aus­tra­lie, la com­plexi­té de leur iden­ti­té se per­dant dans le cadre des concepts occi­den­taux. Les filles-sœurs se décrivent eux-mêmes comme étant nés de sexe mas­cu­lin, mais comme ils ont mani­fes­te­ment un com­por­te­ment « fémi­nin » [dans les cultures qui infé­rio­risent et sou­mettent les femmes, le com­por­te­ment fémi­nin est donc le com­por­te­ment iden­ti­fiable de l’op­pri­mé et du sou­mis (NdT)], leur socié­té consi­dère qu’ils doivent rem­plir les rôles [sociaux] et les tâches des filles et des femmes, en exé­cu­tant les danses, les céré­mo­nies et autres tâches assi­gnées aux femmes. Leurs récits per­son­nels révèlent qu’ils vivent dans le rôle des femmes, chas­sant, s’as­seyant et dis­cu­tant avec les femmes. Bien que leur iden­ti­té soit plus proche du concept actuel de « trans­genre » que celle des Hij­ras et des Kathoeys, ils ne remettent pas en cause l’exis­tence de la bina­ri­té des sexes et des caté­go­ries sexuées. Au contraire, les filles-sœurs et les gar­çons-frères disent qu’ils et elles « vont dans les rôles » des femmes ou des hommes, ce qui montre leur recon­nais­sance de la bina­ri­té sexuelle niée par le tran­sac­ti­visme. [En fait, ils et elles recon­naissent l’existence du sexe bio­lo­gique et acceptent aus­si le genre, c’est-à-dire, les rôles sociaux attri­bués en fonc­tion du sexe. Ils et elles n’expriment pas de trans­gres­sion envers la divi­sion sexuée des rôles, un peu à la manière des conser­va­teurs et des tra­di­tio­na­listes en Occi­dent (NdT)].

De nom­breuses com­mu­nau­tés de per­sonnes ne se confor­mant pas au genre [aux rôles sociaux attri­bués en fonc­tion de leur sexe] ont cer­tai­ne­ment exis­té dans des cultures du pas­sé. Mais ces iden­ti­tés sont com­plexes et chan­geantes. Cer­taines incluent les per­sonnes inter­sexuées, les hommes très effé­mi­nés et les hommes qui ont subi des types de modi­fi­ca­tions cor­po­relles pour deve­nir trans­sexuels (comme les Hij­ras et les Kathoeys), géné­ra­le­ment trai­tés comme un « troi­sième sexe » [ou plu­tôt troi­sième genre au sens de rôle socio­sexuel, les Hij­ras ont par exemple des fonc­tions sacrées qui leur sont propres et vivent dans des com­mu­nau­tés her­mé­tiques à l’écart de la popu­la­tion géné­rale (NdT)]. D’autres incluent les per­sonnes nées de sexe mas­cu­lin ou fémi­nin, qui adoptent les rôles sociaux, les manières et les habi­tudes ves­ti­men­taires du sexe oppo­sé (les filles-sœurs et gar­çons-frères, les Fa’­fa­fine et les per­sonnes bi-spi­ri­tuelles), mais ces per­sonnes ne pré­tendent pas être réel­le­ment du sexe oppo­sé. Les des­crip­tions écrites en anglais alternent entre des des­crip­teurs de genre et de sexe en rai­son de lacunes dans la tra­duc­tion, mais une étude appro­fon­die révèle que ces groupes adoptent sim­ple­ment les rôles, les vête­ments ou les manières du sexe oppo­sé et décrivent cela comme « vivre comme une femme ».

[Ce qui impli­que­rait par exemple chez nous que les hommes tran­si­den­ti­fiés voient leur salaire bais­ser, n’aient pas accès à des postes à res­pon­sa­bi­li­tés, effec­tuent bien plus d’heures de tâches ména­gères en moyenne que les hommes et qu’ils aban­donnent la por­no­gra­phie, etc. (NdT)]

Les tran­sac­ti­vistes occi­den­taux et leurs alliés soi-disant anti-impé­ria­listes uti­lisent ces com­mu­nau­tés pour mar­quer des points poli­tiques faciles, en affir­mant que la « bina­ri­té des sexes » est une construc­tion colo­niale. Les com­mu­nau­tés aux­quelles ils font réfé­rence n’ont jamais eu l’in­ten­tion de pré­tendre que les femmes n’exis­taient pas ou que les hommes pou­vaient lit­té­ra­le­ment être des femmes. L’i­déo­lo­gie inco­hé­rente de « l’identité de genre » et ses impli­ca­tions juri­diques et sociales ne devraient pas être impo­sées à d’autres cultures, et cer­tai­ne­ment pas dans le but de nuire aux femmes et aux filles.

S’il y a bien quelque chose de colo­nial, c’est le fait d’imposer des notions occi­den­tales aux autres cultures. Les uni­ver­si­taires, les écri­vains et les acti­vistes du mou­ve­ment trans­genre feraient mieux d’exa­mi­ner leurs propres idéo­lo­gies et de cher­cher à les rendre cohé­rentes plu­tôt que de tra­ves­tir les cultures et les his­toires non occi­den­tales en fonc­tion de leurs dési­rs et de leurs objec­tifs politiques.

L. Bea­trice


Tra­duc­tion : Audrey A.

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