Pauline Boyer et Johann Naessens ou la non-violence comme discours contre-révolutionnaire (par Nicolas Casaux)

Pau­line Boyer, qui se pré­sente comme « acti­viste cli­mat éco­fé­mi­niste », et qui, suite à un pas­sage chez Alter­na­ti­ba, est actuel­le­ment acti­viste pro­fes­sion­nelle sala­riée par Green­peace, a récem­ment publié, avec Johann Naes­sens de l’association Non-Vio­lence XXI, un petit livre plai­doyer pour la non-vio­lence inti­tu­lé Mani­feste pour la non-vio­lence (aux édi­tions Charles Léo­pold Mayer, liées à la fon­da­tion du même nom, qui finance beau­coup d’associations et d’organisations alter­mon­dia­listes, alter­ca­pi­ta­listes, d’associations et d’organisations, autre­ment dit, qui militent pour un autre capi­ta­lisme indus­triel mon­dia­li­sé, vert et juste, propre et équi­table, décar­bo­né et durable).

Des références absurdes

Afin de défendre l’idée selon laquelle la non-vio­lence serait effi­cace pour gagner la liber­té (ou la démo­cra­tie), Pau­line Boyer et Johann Haes­sens men­tionnent une étude inti­tu­lée How Free­dom is Won : From Civic Resis­tance to Durable Demo­cra­cy (« Com­ment la liber­té est gagnée : de la résis­tance civique à la démo­cra­tie durable »), réa­li­sée en 2005 par trois grands révo­lu­tion­naires, que je me pro­pose de vous pré­sen­ter briè­ve­ment — avant d’en venir à l’étude elle-même.

D’abord, Adrian Karat­ny­cky, long­temps membre de l’Atlantic Coun­cil (Conseil de l’Atlantique, un think tank conser­va­teur basé à Washing­ton, très proche du pou­voir états-unien, visant notam­ment à influen­cer l’OTAN et comp­tant par­mi ses membres de nom­breux ex-diri­geants états-uniens), et pré­sident et direc­teur exé­cu­tif de l’ONG états-unienne Free­dom House (« Mai­son de la liber­té ») entre 1993 et 2004.

Éga­le­ment conser­va­trice, créée et finan­cée par le gou­ver­ne­ment des États-Unis, Free­dom House joua un rôle majeur dans la pro­pa­gande anti­com­mu­niste d’après la Seconde Guerre mon­diale. En 1988, elle créa un groupe de tra­vail sur l’Amérique cen­trale afin de dénon­cer le gou­ver­ne­ment san­di­niste nica­ra­guayen et les gué­rillas d’extrême gauche de la région, tout en sou­te­nant les dic­ta­tures mili­taires au Sal­va­dor et au Gua­te­ma­la. Noam Chom­sky et Edward Her­man ont fait remar­quer que l’or­ga­ni­sa­tion cri­ti­quait par­ti­cu­liè­re­ment les États oppo­sés aux inté­rêts états-uniens tout en étant com­plai­sante avec les régimes sou­te­nant les inté­rêts amé­ri­cains. Par exemple, les élec­tions de Rho­dé­sie (aujourd’hui le Zim­babwe) de 1979, rem­por­tées par un par­ti pro-US, furent qua­li­fiées par l’ONG Free­dom House de « justes », tan­dis que les élec­tions de 1980, rem­por­tées par un par­ti anti-US, furent, elles, jugées « dou­teuses ». Autre exemple, les élec­tions orga­ni­sées en 1982 au Sal­va­dor par la dic­ta­ture, qui ne per­met­taient pas à la gauche de pré­sen­ter de can­di­dats, furent qua­li­fiées d’« admi­rables ». Free­dom House consi­dé­rait éga­le­ment que la guerre états-unienne au Viet­nam était « une noble guerre ».

Deuxième auteur prin­ci­pal de l’étude : Peter Acker­man, un riche homme d’affaires bri­tan­nique (décé­dé en 2022), pré­sident du conseil de Free­dom House de 2005 à 2009, ancien membre du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion du Coun­cil on Forei­gn Rela­tions (CFR, en fran­çais « Conseil sur les rela­tions étran­gères ») et admi­nis­tra­teur de l’Al­bert Ein­stein Ins­ti­tu­tion, et qui se trou­vait à la tête de deux socié­tés d’in­ves­tis­se­ment : Crown Capi­tal Group et Rock­Port Capital.

Le Coun­cil on Forei­gn Rela­tions (CFR) a été décrit comme « le think tank de Wall Street ». L’autrice indienne Arund­ha­ti Roy le décrit comme le « groupe de pres­sion de poli­tique étran­gère le plus puis­sant au monde ». Il compte par­mi ses membres un pour­cen­tage éle­vé d’an­ciens et d’ac­tuels hauts fonc­tion­naires du gou­ver­ne­ment états-unien, ain­si que des chefs d’en­tre­prise et des per­son­na­li­tés influentes dans les domaines de l’é­du­ca­tion, des médias, du droit et du tra­vail, etc. Pour Noam Chom­sky, « le Coun­cil on Forei­gn Rela­tions est essen­tiel­le­ment la contri­bu­tion des entre­prises à la pla­ni­fi­ca­tion de la poli­tique étran­gère » des États-Unis. L’historien états-unien Lau­rence Shoup, auteur d’un livre sur le CFR, le décrit comme « l’or­ga­ni­sa­tion pri­vée la plus puis­sante du monde […], l’ins­ti­tu­tion ultime de réseau­tage, de socia­li­sa­tion, de pla­ni­fi­ca­tion stra­té­gique et de for­ma­tion de consen­sus de la classe capi­ta­liste amé­ri­caine. Il s’agit de l’or­ga­ni­sa­tion cen­trale du “haut com­man­de­ment » de la plou­to­cra­tie qui dirige le pays et une grande par­tie du monde. »

Le troi­sième auteur prin­ci­pal de l’étude, l’états-unien Mark Y. Rosen­berg, éga­le­ment membre de l’ONG Free­dom House, est pro­fes­seur adjoint à la facul­té des affaires inter­na­tio­nales et publiques de l’université de Columbia.

Venons-en à leur étude, parue en 2005, qui débu­tait par une men­tion élo­gieuse du pré­sident George W. Bush tout en ne disant rien de l’invasion illé­gi­time de l’Irak, débu­tée en 2003, et qui allait faire des cen­taines de mil­liers de morts. Comme vous vous en dou­tez peut-être au vu de ce qui pré­cède, ses prin­ci­paux défauts sont les mêmes que ceux de la fameuse étude d’Erica Che­no­weth (une émi­nente uni­ver­si­taire états-unienne) et Maria Ste­phan (une cadre du gou­ver­ne­ment états-unien, éga­le­ment membre du CFR), qui a beau­coup fait par­ler d’elle dans les médias de masse (avides de pro­mou­voir ce genre de bêtise léni­fiante), selon laquelle il fau­drait seule­ment que 3,5% d’une popu­la­tion se sou­lève non-vio­lem­ment pour qu’une révo­lu­tion l’emporte, étude que Pau­line Boyer et Johann Naes­sens men­tionnent lon­gue­ment et très favo­ra­ble­ment (sans piper mot de ses nom­breux défauts, lar­ge­ment expo­sés[1], y com­pris par le jour­nal Le Monde lui-même, qui la qua­li­fie de « très fra­gile » !). Et pour cause, l’étude de Che­no­weth et Ste­phan se base en par­tie sur celle de Karat­ny­cky, Acker­man et Rosenberg !

Des employés du jour­nal Le Monde ont même réa­li­sé une vidéo pour cri­ti­quer l’é­tude de Che­no­weth et Stephan !

Tous ces gens, qui sont à peu près du même moule — des par­ti­sans de la « démo­cra­tie » états-unienne, autre­ment dit du capi­ta­lisme indus­triel et de l’État, etc. — qua­li­fient de « révo­lu­tion non-vio­lente et réus­sie », de « démo­cra­tie durable » des régimes poli­tiques ne rele­vant pas du tout de la démo­cra­tie et/ou des phé­no­mènes dont le carac­tère non-violent est plus que dis­cu­table et/ou qua­li­fient de « popu­laires » des évè­ne­ments dont l’origine se trouve plu­tôt dans les hautes sphères capi­ta­listes ou éta­tiques. La guerre de You­go­sla­vie n’était pas par­ti­cu­liè­re­ment non-vio­lente et n’a pas abou­ti à des « démo­cra­ties durables ». Le Pérou n’est pas une démo­cra­tie, la répres­sion éta­tique qui y sévit contre des mou­ve­ments popu­laires (par exemple contre le Mou­ve­ment révo­lu­tion­naire Tupac Ama­ru) ne sau­rait être qua­li­fiée de « révo­lu­tion non-vio­lente » ou de « démo­cra­tie durable ». Etc.

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Pau­line Boyer et Johann Naes­sens men­tionnent un autre lieu com­mun du pané­gy­rique de la non-vio­lence : le mou­ve­ment OTPOR, « qui a fait tom­ber le dic­ta­teur Slo­bo­dan Milo­se­vic » sans jamais rap­pe­ler que celui-ci béné­fi­cia du sou­tien logis­tique et finan­cier du gou­ver­ne­ment des États-Unis, et qu’il n’a pas abou­ti à une réelle démocratie.

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Ain­si que l’analyste poli­tique états-unien Ste­phen Gowans le for­mule dans un excellent texte consa­cré à Peter Acker­man et sa non-vio­lence, publié en 2009, celle-ci consti­tue « stric­te­ment une affaire étran­gère, avec pour optique le ren­ver­se­ment des gou­ver­ne­ments étran­gers opé­rant en dehors du sys­tème de domi­na­tion impé­riale des Etats-Unis. La résis­tance non-vio­lente ne consiste pas à pour­suivre la jus­tice sociale, éco­no­mique et poli­tique ici, à la mai­son [aux États-Unis]. Il s’a­git de prendre le pou­voir à l’é­tran­ger, afin de rame­ner les pays résis­tants dans le giron impé­rial des USA. » La non-vio­lence, telle que théo­ri­sée par Peter Acker­man et ses sem­blables, n’est pas « une posi­tion morale ou éthique ; c’est une forme de guerre visant à s’emparer du pou­voir poli­tique dans les pays des autres ». En outre, cette forme de résis­tance non-vio­lente dépend de bien plus que d’une simple volon­té ou déter­mi­na­tion popu­laire, comme le montre l’exemple sou­vent mis en valeur du ren­ver­se­ment de Milosevic.

Comme le rap­pelle Ste­phen Gowans, « Washing­ton dépen­sa 41 mil­lions de dol­lars pour évin­cer Milo­se­vic, 10 mil­lions en 1999 et 31 mil­lions en 2000 ». Une par­tie de cet argent atter­ri dans les poches des mili­tants d’OTPOR. Même un article d’époque du New York Times sou­li­gnait que le ren­ver­se­ment de Milo­se­vic avait en (bonne) par­tie été orga­ni­sé grâce à « un finan­ce­ment exten­sif en pro­ve­nance des États-Unis ». Contrai­re­ment à ce qu’il pré­tend dans son livre à suc­cès, Popo­vic était loin d’être « seul, tout petit et sans armes ».

Dans sa conclu­sion, Gowans note :

« Les vrais mili­tants de ter­rain — c’est-à-dire ceux qui ne dépendent pas de l’argent des fon­da­tions [pré­ten­du­ment, NdT] phi­lan­thro­piques — n’ont pro­ba­ble­ment pas les moyens de se payer tout ce que néces­site une cam­pagne de guerre non-vio­lente. C’est là que les gou­ver­ne­ments occi­den­taux et les fon­da­tions d’en­tre­prise inter­viennent. Ils sont sou­vent heu­reux de four­nir le sou­tien maté­riel néces­saire, étant don­né que l’ob­jec­tif de la guerre non-vio­lente, qui consiste à s’emparer du pou­voir, pos­sède des consé­quences heu­reuses sur les résul­tats finan­ciers de leurs clients inves­tis­seurs et des entre­prises trans­na­tio­nales. Si les mili­tants de ter­rain pensent qu’ils vont obte­nir des fonds des fon­da­tions ou des gou­ver­ne­ments pour des pro­jets véri­ta­ble­ment démo­cra­tiques et socia­listes, ils se trompent. Les gou­ver­ne­ments occi­den­taux et les fon­da­tions d’en­tre­prises limitent leur finan­ce­ment aux acti­vistes qui, consciem­ment ou non, agissent pour faire avan­cer les objec­tifs des entre­prises et des impérialistes. »

Un diagnostic et un objectif incohérents

Un des prin­ci­paux défauts du livre de Boyer et Naes­sens, que l’on peut infé­rer à par­tir de ce qui pré­cède, c’est l’absence de toute ana­lyse rigou­reuse des enjeux de notre temps. Le ou les pro­blèmes ne sont jamais clai­re­ment défi­nis. On évoque ici la « socié­té de sur­con­som­ma­tion », ou « de consom­ma­tion », là « le capi­ta­lisme », ou « le sys­tème », sans jamais défi­nir clai­re­ment les choses. On pré­tend vou­loir « dépas­ser le capi­ta­lisme », « chan­ger le sys­tème à la racine », mais, en contre­point, on pro­meut des choses comme « des emplois pour toutes et tous », des entre­prises ver­tueuses, des indus­tries soutenables.

Au tra­vers d’assertions dis­sé­mi­nées tout au long de leur livre, il appa­raît donc net­te­ment que Pau­line Boyer et Johann Naes­sens se pro­noncent en faveur d’un capi­ta­lisme vert et sym­pa, comme tous les idiots utiles de l’écologisme média­tique. L’industrialisme, la tech­no­lo­gie, le capi­ta­lisme, l’État ne posent pas pro­blème en eux-mêmes. Un sys­tème tech­no-indus­triel vert est pos­sible. Un bon sys­tème mar­chand, avec de bonnes entre­prises, et un État démo­cra­tique aus­si. « Les mul­ti­na­tio­nales et les banques peuvent déci­der de mener et finan­cer des pro­jets éthiques, pré­ser­vant la bio­di­ver­si­té, le cli­mat et res­pec­tant les droits humains tout en refu­sant toute impli­ca­tion dans des acti­vi­tés néfastes pour le vivant. »

La nul­li­té de l’a­na­lyse est affli­geante. Comme si l’en­tre­prise, le tra­vail (l’emploi) et la pro­duc­tion de mar­chan­dises n’é­taient pas consti­tu­tifs du capi­ta­lisme. Comme si des indus­tries et des tech­no­lo­gies réel­le­ment vertes (et non-capi­ta­listes) pou­vaient exis­ter. Boyer et Naes­sens n’es­saient pas un ins­tant d’ex­pli­ci­ter leurs asser­tions, il leur suf­fit d’af­fir­mer, de manière par­fai­te­ment gra­tuite, tel un sou­hait dans une lettre au père Noël, que « des alter­na­tives existent à tous les niveaux et dans tous les domaines : éco­no­mie, édu­ca­tion, finance, agri­cul­ture, indus­trie, éner­gie, tou­risme, trans­ports, méde­cine, res­tau­ra­tion, com­merce, médias, bâti­ment, culture, pêche, éle­vage, tex­tile, ges­tion des déchets, ter­tiaire, ges­tion des com­muns, celui de l’eau, de la terre, des forêts, de la pré­ser­va­tion de l’environnement… »

(Si tout ce à quoi vous aspi­rez, c’est un capi­ta­lisme pro­duc­teur de mar­chan­dises estam­pillées durables et un État-pro­vi­dence, « des emplois pour toutes et tous », « une réno­va­tion mas­sive des loge­ments », etc., alors peut-être que la non-vio­lence vous suffit.)

Une candeur ridicule et même dangereuse

Dans une par­tie par­ti­cu­liè­re­ment malai­sante, inti­tu­lée « Res­pec­ter ses adver­saires », Boyer et Naes­sens vont même jusqu’à reje­ter l’humiliation comme pra­tique mili­tante, au motif que celle-ci serait trop irrespectueuse.

« L’humiliation est un acte per­pé­tuant la vio­lence struc­tu­relle de la socié­té. Elle conduit à la ven­geance et nour­rit la spi­rale de la haine. […] Un acte d’humiliation n’est donc pas une action envi­sa­geable, qu’elle soit diri­gée contre un adver­saire ou contre tout autre être humain. »

Gre­ta Thun­berg et sa Flyg­skam — « honte de voler » en sué­dois, un concept qui désigne le fait de cher­cher à humi­lier publi­que­ment une per­sonne pour qu’elle ait honte de prendre l’a­vion et qu’elle y renonce — c’est déjà trop violent.

Car pour Boyer et Naes­sens, il n’y a pas d’ennemis, seule­ment des « adver­saires », qu’il importe de respecter.

« Il ne faut pas oublier que celles et ceux qui font tenir le sys­tème éco­nomique, à l’origine de vio­lences diverses, sont nos pères, nos mères, nos frères, nos sœurs, nous-mêmes. Entrer dans des juge­ments per­son­nels rela­tifs aux emplois occu­pés (une ques­tion accu­sa­trice : com­ment peux-tu conti­nuer à tra­vailler pour ce sys­tème meur­trier en fai­sant ce tra­vail ?), aux acti­vi­tés des un-es et des autres, ne peut mener qu’au res­sen­ti­ment, ajou­ter de l’incompréhension, de l’intolé­rance et contri­buer au chaos géné­ral dans une spi­rale de vio­lence démo­bi­li­sa­trice et des­truc­trice, au lieu de culti­ver la joie et l’énergie posi­tive, capables de faire bou­ger les foules. Cela n’empêche pas de mener des actions diri­gées sur des per­sonnes en par­ti­cu­lier, pour les mettre face à leurs res­pon­sa­bi­li­tés en fonc­tion de leurs postes d’élu-es, de diri­geantes éco­no­miques ou d’autres posi­tions de pou­voir dans la socié­té. Mais il ne s’agit en aucun cas d’attaques per­son­nelles. Elles sont liées à leurs man­que­ments face aux res­pon­sa­bi­li­tés qui leur incombent selon leur fonc­tion ou leur titre. »

Peut-être parlent-ils pour eux, mais en ce qui nous concerne, nul PDG de Total ou chef du moindre État dans nos familles. Et quand bien même, mettre cha­cun face à ses res­pon­sa­bi­li­tés, cela peut se faire au sein d’une famille. Et cela relève du per­son­nel, évi­dem­ment, le nier n’a sim­ple­ment pas de sens.

On remarque aus­si qu’il ne sau­rait y avoir, de la part des cra­pules au pou­voir, que des « man­que­ments », jamais de volon­té de nuire — naï­ve­té, igno­rance, les deux ?! On remarque encore qu’il n’y a aucun pro­blème avec les fonc­tions ou les titres, les posi­tions de pou­voir dans la socié­té, il s’agit sim­ple­ment d’avoir de bonnes per­sonnes à ces fonc­tions ou ces posi­tions : un autre capi­ta­lisme indus­triel est pos­sible, une autre orga­ni­sa­tion sociale hié­rar­chique, qui serait super parce qu’elle ne com­pren­drait que des gens bons dans la hié­rar­chie. Bon sang, mais c’est bien sûr. (Nous pré­fé­rons, quant à nous, la pers­pec­tive anar­chiste, qui s’est tou­jours et très jus­te­ment effor­cée d’exposer ce qui devrait être une com­pré­hen­sion élé­men­taire, à savoir que l’accaparement du pou­voir pose intrin­sè­que­ment pro­blème, que la hié­rar­chie c’est l’injustice.)

Boyer et Naes­sens encou­ragent les acti­vistes à « adop­ter une atti­tude res­pec­tueuse envers les per­sonnes, y com­pris vis-à-vis des per­sonnes qui s’opposent à nous, et même vis-à-vis des per­sonnes qui uti­lisent la vio­lence contre nous ». Tendre la joue gauche. « Ain­si, nous nous adres­sons non pas à un ban­quier, ni à un poli­cier, ni à toute per­sonne pou­vant com­mettre des actes que nous réprou­vons, mais à l’être humain en face de nous, der­rière son cos­tume. » Il s’agirait, encore, de consi­dé­rer nos « adver­saires » sui­vant « les valeurs avec les­quelles nous aime­rions être traité.es », car ce fai­sant « nous nous échap­pons du sta­tut de vic­time ou d’opprimées. Nous res­tau­rons notre huma­ni­té bles­sée et lui don­nons l’opportunité de régé­né­rer la sienne, abî­mée par ses actes. »

Voi­là un argu­men­taire qui se tient sage. En quoi tendre la joue gauche, aimer (ou a mini­ma res­pec­ter) son oppres­seur ou son bour­reau libère-t-il d’une posi­tion de vic­time ou d’op­pri­mé ?! Mys­tère, les voies de la non-vio­lence sont impé­né­trables. Les puis­sants, les riches, les chefs d’É­tat et d’en­tre­prise sans scru­pule, approuvent, se marrent sans doute et se délectent. Au sein même des luttes sociales et éco­lo­giques, ils béné­fi­cient d’une flo­pée de ravis de la crèche qui se chargent pour eux de les désa­mor­cer, de les neutraliser.

Diverses omissions

Dans leur dis­cus­sion — sim­pliste — de Mar­tin Luther King et du mou­ve­ment pour les droits civiques, Boyer et Naes­sens ne rap­pellent jamais le rôle impor­tant des armes, sou­li­gné par le jour­na­liste Charles E. Cobb Jr., ex-membre du SNCC (Student Non­violent Coor­di­na­ting Com­mit­tee) et ensei­gnant de l’u­ni­ver­si­té de Brown, dans son livre This Non­violent Stuff’ll Get You Killed : How Guns Made the Civil Rights Move­ment Pos­sible (« Ces his­toires de non-vio­lence vont vous faire tuer : Com­ment les armes à feu ont ren­du pos­sible le mou­ve­ment des droits civiques »).

& imman­qua­ble­ment, Boyer et Naes­sens ne cessent de se récla­mer de la non-vio­lence gand­hienne. Or, outre que le suc­cès de la non-vio­lence gand­hienne est lar­ge­ment sur­es­ti­mé, jamais la vision de Gand­hi n’est hon­nê­te­ment pré­sen­tée dans leur ouvrage. Jamais il n’est rap­pe­lé com­bien l’ahim­sa gand­hienne était extrême. Gand­hi affir­mait que sa non-vio­lence ne pou­vait « pas être ensei­gnée à ceux qui craignent de mou­rir, et qui n’ont pas de pou­voir de résis­tance ». Elle ver­sait même clai­re­ment dans l’ode au sui­cide : « L’Histoire est pleine d’exemples d’hommes qui, en mou­rant cou­ra­geu­se­ment avec la com­pas­sion sur leurs lèvres, ont chan­gé le cœur de leurs oppo­sants vio­lents. » Sa non-vio­lence impli­quait le « cou­rage froid de mou­rir sans tuer ». Cepen­dant, ajou­tait-il, « celui qui n’a pas ce cou­rage, je veux qu’il cultive l’art de tuer[2] ».

Car la non-vio­lence de Gand­hi n’était pas par­fai­te­ment non-vio­lente. Gand­hi affir­mait éga­le­ment que « bien que la vio­lence ne soit pas légale, lorsqu’elle est uti­li­sée en tant que légi­time défense, ou en défense des dému­nis, elle consti­tue un acte de bra­voure bien supé­rieur à une lâche sou­mis­sion[3]. » Ou encore que : « L’autodéfense […] est la seule action hono­rable qui reste lorsque l’on n’est pas prêt à s’auto-immoler[4]. »

Il pro­cla­mait que « si nous ne pou­vons nous défendre, nos femmes et nous-mêmes, et les endroits que nous tenons pour sacrés, par la force de la souf­france, c’est-à-dire la non-vio­lence, nous devons, nous, les hommes, au moins être capables de les défendre en com­bat­tant[5] ». Il insis­tait même lour­de­ment sur ce point : « Je le répète, et le répè­te­rai encore et encore, celui qui ne peut se pro­té­ger lui, ou ses proches, ou leur hon­neur, en affron­tant la mort non vio­lem­ment, peut et doit se ser­vir de la vio­lence contre son oppres­seur. Celui qui ne peut faire ni l’un ni l’autre est un far­deau[6]. »

Tout nous indique, aujourd’hui, que la « force de la souf­france, c’est-à-dire la non-vio­lence » n’est pas adap­tée, qu’elle ne suf­fit pas — nous ne par­ve­nons pas à défendre les endroits que nous tenons pour sacrés, nous ne par­ve­nons pas à défendre nos proches, chaque jour 200 espèces sont pré­ci­pi­tées vers l’extinction, et par­tout le monde natu­rel part en fumée — et qu’elle ne pour­ra pas suf­fire dans notre contexte, notre lutte contre le désastre socio-éco­lo­gique en cours. Dès lors, d’après les conseils de Gand­hi lui-même, nous devrions pas­ser à l’offensive.

Mal­heu­reu­se­ment, on ne compte plus, aujourd’hui, le nombre de lâches qui se réclament de la non-vio­lence gand­hienne. Et qui, pour cer­tains, sont même inca­pables de dési­gner l’existence d’oppresseurs.

*

Il ne s’a­git pas de pré­tendre que la vio­lence — quoi qu’on entende pré­ci­sé­ment par ce terme — est la voie à suivre. Cer­tai­ne­ment pas. Seule­ment de rap­pe­ler que la non-vio­lence dog­ma­tique, sim­pliste, naïve, ne devrait avoir sa place dans aucune lutte sociale ou éco­lo­gique. De même, plus géné­ra­le­ment, que les idées — absurdes et men­son­gères — de Boyer et Naessens.

(Si on les y retrouve, c’est en grande par­tie dû au fait que ces luttes sont aujourd’hui lar­ge­ment orches­trées par les inté­rêts éco­no­miques domi­nants, par les puis­sances domi­nantes, notam­ment au tra­vers du phé­no­mène de l’ONG-isation. Dans le domaine de l’écologie, du Réseau Action Cli­mat à Green­peace en pas­sant par 350 (.org), les prin­ci­pales ONG qui ont voix au cha­pitre, qui béné­fi­cient de moyens pour mobi­li­ser, com­mu­ni­quer, etc., sont soit finan­cées par de richis­simes fon­da­tions (phi­lan­thro­ca­pi­ta­lisme), soit par­te­naires d’entreprises ou d’États à dif­fé­rents niveaux, et toutes se rejoignent dans une sorte de plai­doyer en faveur d’un tech­no­ca­pi­ta­lisme propre, renou­ve­lable, durable, décarboné.)

Nico­las Casaux


  1. Ici : https://www.partage-le.com/2018/06/28/erica-chenoweth-ou-quand-letat-et-les-banques-promeuvent-la-non-violence-par-nicolas-casaux/, là : https://thenewinquiry.com/bloodless-lies/, ou encore dans le livre L’Échec de la non-vio­lence de Peter Gel­der­loos.
  2. https://www.mkgandhi.org/nonviolence/phil8.htm
  3. https://www.mkgandhi.org/nonviolence/phil8.htm
  4. https://www.mkgandhi.org/nonviolence/phil8.htm
  5. https://www.mkgandhi.org/nonviolence/gstruggle.htm
  6. https://www.mkgandhi.org/nonviolence/phil8.htm
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  1. La non-vio­lence, c’est comme la man­sué­tude : elle ne s’ac­corde à l’ad­ver­saire que si on a dépas­sé le conflit, et qu’on a gagné. Sinon, c’est de la men­di­ci­té. Quant aux 3,5 % déci­sifs, Lénine a écrit quelque chose de com­pa­rable, comme quoi il suf­fi­sait de quelques mil­liers d’hommes déter­mi­nés pour faire la révo­lu­tion, en Rus­sie en l’oc­cur­rence (dans Que faire ? 1902, je crois)

  2. Une fois je suis arri­vé près d’une manif de XR. Un gars braillait dans un méga­phone : « Vous avez vu, la police est là. Il ne faut pas vous inquié­ter, elle est là pour nous pro­té­ger. » J’ai aus­si­tôt fait demi tour. Et main­te­nant ils engraissent le sys­tème en payant les amendes de psy­cho­pathes que les flics et la jus­tice de classe leur ont mit pour les pro­té­ger de leur non-violence.

    Le pire est que des dis­cus­sions avec des jeunes de la base de ce mou­ve­ment m’ont mon­tré qu’ils sont conscient du déca­lage qui existe entre leurs attentes et leurs reven­di­ca­tions per­son­nelles et la com­mu­ni­ca­tion offi­cielle de ce mou­ve­ment bien moins radi­cal qu’eux. Mal­heu­reu­se­ment, ils pré­fèrent être dans le déni de cette situa­tion et conti­nuer avec XR plu­tôt que d’as­su­mer leurs idées et créer leurs propres mou­ve­ments. Ce qui est d’au­tant plus pathé­tique quand on voit que XR les forment à la résis­tance non-vio­lente, à l’or­ga­ni­sa­tion d’une lutte, aux médias, etc., donc leur donne une série d’ou­tils qui peuvent être utiles dans d’autres mou­ve­ments et pour déve­lop­per leurs propres luttes.

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