En couverture : Olivier Legrain (à gauche) et Vincent Edin, coauteurs de Sauver l’information de l’emprise des milliardaires. © Payot / Céline Nieszawer
Il y a quelques jours, j’ai vu quelques ami∙es partager une publication Facebook de Vincent Edin, qui consistait en une capture d’écran d’un article du Monde dans lequel David Naïm, un consultant, s’indigne du fait que les cabinets de conseil n’ont aucune morale et sont prêts à concevoir des plans pour n’importe quoi, à « plancher sur des propositions scandaleuses », par exemple en vue de « rouvrir des goulags ».
Ces gens commencent à découvrir le capitalisme. Laissons-leur le temps. Ils réalisent que les cabinets de conseil n’ont pas de morale intrinsèque. Dans quelques décennies, ils réaliseront que c’est également le cas d’autres types d’entreprises. Enfin, avec quelques siècles de retard, ils se rendront compte que le capitalisme dans sa totalité n’a aucune morale, qu’il repose uniquement sur le principe de la valorisation de la valeur, soit de la production de toujours davantage d’argent (le seul but du capitalisme, c’est de faire 15 euros à partir de 10 euros, pour reprendre une image courante).
Des États et des entreprises fabriquent et vendent des armes, des engins conçus pour blesser, mutiler, exterminer (des drones tueurs, des missiles « intelligents », des fusils d’assaut, des bombes à fragmentation, des gaz mortels, etc.). D’autres conçoivent des systèmes de surveillance de masse, des logiciels de reconnaissance faciale, des logiciels d’espionnage. Des firmes agrochimiques produisent des pesticides, des herbicides, des fongicides, des insecticides, des rodenticides, des molluscicides, des biocides, toute une gamme de poisons légaux, destinés à éradiquer méthodiquement la vie. Des multinationales extraient des minerais dans des conditions d’esclavage moderne. D’autres raclent les océans avec des filets géants et rasent des forêts millénaires pour planter du soja transgénique ou des palmiers à huile. Des compagnies pharmaceutiques brevettent le vivant ou spéculent sur les maladies. Des start-ups fabriquent des bébés sur commande, technologiquement (génétiquement) optimisés. Des fonds d’investissement parient sur les famines ou sur les catastrophes naturelles. Des multinationales de l’eau privatisent les sources, pompent les nappes phréatiques que d’autres s’emploient à souiller de produits toxiques. Des entreprises de la tech détruisent les équilibres psychiques et sociaux en colonisant l’attention humaine. Des ultra-riches se paient des montres à 300 000 euros, voire davantage, des yachts avec héliport, des jets privés, des piscines climatisées sur leurs chalets à Dubaï, des voitures de luxe, et ainsi de suite. Sachant que chacune de ces dépenses représente l’équivalent de plusieurs années de survie pour des milliers de familles.
Bienvenue dans le capitalisme.
On ne s’étonnera pas outre-mesure que Vincent Edin, intervenant à Sciences Po et professeur à l’European Communication School (ECS), une école privée d’enseignement appartenant au groupe MediaSchool, produise une critique extrêmement superficielle du capitalisme. L’ECS forme aux métiers de la stratégie de marque, du marketing, de la publicité, des relations publiques, et de la communication politique ou institutionnelle. Autrement dit, elle forme des personnes à concevoir et diffuser des récits avantageux pour des entreprises, des institutions ou des partis politiques – quelle que soit la nocivité sociale ou écologique de ce qu’ils font réellement. L’objectif n’est pas la vérité ni la justice, mais la valorisation de l’image, la maîtrise du storytelling, et l’efficacité persuasive.
Vincent Edin est aussi « journaliste indépendant », collaborateur régulier d’Usbek & Rica, un magazine fondé en 2008 par un bon petit capitaliste sorti d’une école de commerce en tant, notamment, qu’« activité de services pour les entreprises » (Usbek & Rica a collaboré avec EDF, Danone, Bouygues Immobilier, Sanofi, etc.). En octobre 2022, le magazine a intégré le groupe CMI France, détenu majoritairement par le milliardaire tchèque Daniel Křetínský. La ligne d’Usbek & Rica, c’est vive le technocapitalisme, mais un technocapitalisme éthique et bio, si possible, bien entendu. (Edin collabore aussi avec Socialter, c’est un peu pareil, mais ça se veut parfois plus radical ; un peu plus critique.)
Bref, les types comme Vincent Edin s’indignent de certaines conséquences du système, mais ne dénoncent jamais le capitalisme dans sa totalité, et contribuent même directement à en produire les rouages les plus sournois : ceux qui rendent le capitalisme acceptable, désirable, présentable.
En mai de cette année, Edin a sorti, aux éditions Payot (groupe Actes Sud, un des dix plus gros groupe éditorial en France), un bouquin intitulé Sauver l’information de l’emprise des milliardaires, co-écrit avec Olivier Legrain. Le genre de livre dans lequel on s’inquiète pour « la démocratie » qu’incarnerait l’État français, comme si nous vivions réellement en démocratie, comme si le problème n’était pas en premier lieu que l’État est un type d’organisation sociale autoritaire, structurellement hostile à la démocratie. Et qui est Olivier Legrain, le co-auteur de Vincent Edin ?
Olivier Legrain, c’est un homme d’affaires français, multimillionnaire, ancien numéro deux de Lafarge, ex-PDG de Materis (entreprise spécialisée dans les produits chimiques pour la construction, issue du groupe Lafarge), président du conseil d’administration de Mersen, une multinationale qui vend du matériel électrique et des matériaux pour les industries High-Tech. Un brave homme. Et donc, Edin et Legrain veulent sauver les médias de l’influence des milliardaires.
Pour ce faire, Legrain finance lui-même une bonne partie des médias de gauche prétendument alternatifs ou indépendants, « du titre féministe La Déferlante, au média punk anarchiste Mouais, en passant par Politis – à qui il a accordé un prêt –, Le Média à l’époque de Denis Robert, Blast, Le Poing (Montpellier), Media Coop (Clermont Ferrand) […] Vert ou encore StreetPress (dont il détient 2,4 pourcent des parts depuis l’automne dernier, ndlr), et la liste n’est pas exhaustive » (C’est StreetPress qui le rapporte dans une interview de Legrain parue le 13 juin de cette année). Legrain finance aussi Reporterre, Basta !, Mediapart, Alternatives Economiques et Esprit. Entre autres.
Legrain compte acheter un bâtiment, rebaptisé « maison des médias libres », pour y installer la plupart de ces médias à partir de 2026 ou 2027, dans le quartier de Barbès à Paris. En préparation de l’élection de 2027, Legrain tente d’unifier la gauche (hors LFI) autour d’une candidature commune, notamment avec François Ruffin et des personnalités issues du PS, d’EELV, du PCF. Dans l’interview qu’il a donnée à StreePress, Legrain explique son plan pour rassembler les « médias indépendants » :
« On aurait une quinzaine de filiales et une holding au-dessus, qui mutualiserait les fonctions support. Le comité de direction serait composé des patrons de chacun de ces médias. Il y aurait moins de souplesse, mais plus de moyens financiers et donc de force de frappe. C’est ce que j’ai fait dans l’industrie. J’ai mutualisé les coûts et ai été chercher du financement pour tout le groupe. »
« Moins de souplesse, mais plus de moyens ». Moins de liberté, mais plus de pognon.
(Notons au passage qu’un autre millionnaire investit dans les médias « indépendants »/de gauche, le banquier d’affaires Matthieu Pigasse, propriétaire de Radio Nova depuis 2015, également actionnaire du journal Le Monde et de Mediawan un groupe audiovisuel qui possède des télés, des studios comme Europacorp de Luc Besson ou de grosses sociétés de production audiovisuelles.)
La plupart des gens qui apprécient les médias « indépendants » cités dans cette publication tendent à oublier que la principale condition de survie de ces médias, c’est l’argent, et qu’ainsi, un de leurs principaux soucis quotidiens consiste à faire du pognon (d’où les demandes de don omniprésentes, parfois sous la forme de pop-ups intempestifs). En contraste, quand j’écris ces billets ou que je publie des textes sur www.partage-le.com, je ne me soucie pas de faire du pognon. Les camarades de PMO publient aussi leurs enquêtes gratuitement sur leur site. Renaud Garcia écrit aussi gratuitement. Et Tomjo (https://chez.renart.info/). Et quelques autres.
Personnellement, je n’apprécie pas particulièrement les médias supposément « indépendants » ou « alternatifs » susmentionnés (Basta, Reporterre, Mediapart, Vert, Politis, etc.). Et d’abord parce qu’ils n’ont pas grand-chose d’alternatif. Pour diverses raisons que je ne discuterai pas ici (une des principales étant sans doute qu’il est difficile de faire des thunes, de se dégager des salaires, en proposant aux gens des idées trop radicales, trop éloignées de ce qu’ils ont l’habitude d’entendre), ils tendent tous à promouvoir une même ligne, une même chimère absurde : l’idée selon laquelle une autre civilisation techno-industrielle pourrait exister, socialiste et écologique, durable et équitable, inclusive et écoresponsable. Les tenants et les aboutissants du développement technologique – fait majeur sinon fait fondamental de l’organisation humaine contemporaine – leur échappent totalement. Ils font la promotion d’un « numérique sobre, libre, éthique et local » (Basta !), d’une « IA plus éthique » (Basta ! encore), et tutti quanti (ils font évidemment tous la promotion des énergies dites « vertes », « propres », « renouvelables » ou « décarbonées »).
En promouvant le mythe selon lequel l’infrastructure techno-industrielle pourrait être « réappropriée », rendue « éthique » et « verte », mise au service d’une société juste et écologique, ils servent eux aussi de publicitaires au techno-monde (ils en sont simplement des publicitaires « alternatifs »). C’est-à-dire qu’ils servent à rendre socialement acceptable l’inacceptable (en suggérant aux gens que le numérique pourrait réellement être mis au service de la démocratie et être rendu soutenable, non seulement ils découragent les luttes contre le numérique en général, tout court, mais ils proposent un horizon politique totalement chimérique).
Je ne pense pas que le financement de Legrain changera beaucoup leur ligne, qui n’était déjà pas fameuse. Possiblement un peu. Mais en acceptant le pognon de Legrain et en adhérant à ses plans, ils se ridiculisent encore plus.
Nicolas Casaux
P.-S. : Le magazine Frustration, lui aussi alter-industrialiste, a néanmoins produit une bonne critique du plan de croissance de Legrain pour les médias « indépendants ».
Et les médias en ligne qui se revendiquent « indépendants », Basta ou Reporterre par exemple, s’empressent d' »exclure » Charlie-Hebdo (et peut-être même le Canard Enchainé) de leur tribu, parce qu’ils ne penseraient pas comme il faut.
Non, pardon, parce qu’ils sont islamophobes. Et sans doute transphobes.
Bon, je les lis quand même, tous les 4.
Mais pas qu’eux : merci Nicolas, PMO, Renaud Garcia et les autres !
« Legrain tente d’unifier la Gauche ( hors LFI) »
Tout est dit.
Donc il veut faire perdre la Gauche,
à l’exclusif avantage de l’extrême centre,
puisque la dynamique à Gauche se joue autour du programme de l’Avenir en Commun ( AEC), défendu par LFI.
En gros Legrain veut permettre à la macronie ou équivalent de continuer de maintenir son hégémonie.
La radicalité se paye par l’isolement voire la condamnation à la mort sociale.