Pour TOUT Transformer — Un appel anarchiste !

Pour changer quoi que ce soit, il faut bien Commencer quelque part !

Si par magie tu avais la pos­si­bi­li­té de chan­ger quelque chose, n’importe quoi, que chan­ge­rais-tu ? Pren­drais-tu congé jusqu’à la fin de tes jours ? Ren­ver­se­rais- tu les chan­ge­ments cli­ma­tiques ? Exi­ge­rais-tu des ban­quiers et poli­ti­ciens qu’ils se com­portent de façon éthique ?

D’une manière ou d’une autre, tu convien­dras qu’il serait irréa­liste de ne rien chan­ger et d’espérer en retour des résul­tats différents.

Toutes nos épreuves intimes, finan­cières et émo­tion­nelles reflètent les bou­le­ver­se­ments et les catas­trophes qui se déploient à l’échelle pla­né­taire. Nous pour­rions pas­ser le reste de nos vies à ten­ter d’éteindre ces feux un à un, ils ont tous pour source le même foyer prin­ci­pal. Aucune solu­tion iso­lée n’y fera ; il nous faut tout repen­ser selon une autre logique.


Le spectre de la liber­té hante tou­jours ce monde sup­po­sé­ment façon­né à son image. On nous a pro­mis l’autodétermination com­plète et toutes les ins­ti­tu­tions de nos socié­tés sont cen­sées nous la garantir.

Si tu jouis­sais d’une par­faite auto­dé­ter­mi­na­tion, que ferais-tu en ce moment ? Ima­gine les pos­si­bi­li­tés : les ami­tiés que tu pour­rais nouer, les expé­riences que tu pour­rais vivre, tout ce que tu pour­rais entre­prendre pour don­ner un sens à ta vie. À ta nais­sance, il n’y avait aucune limite à ce que tu pou­vais deve­nir et accom­plir. Tout était possible.

Nous pre­nons rare­ment le temps de réflé­chir à cela. Seule­ment, peut-être, dans nos meilleurs moments — lorsque nous tom­bons amou­reuse ou connais­sons du suc­cès, ou visi­tons un pays jusqu’alors peu fami­lier- aper­ce­vons-nous briè­ve­ment tout ce qu’aurait pu être, tout ce que pour­rait être notre vie.

Qu’est-ce qui t’empêche de réa­li­ser ton plein poten­tiel ? Quelle prise as-tu réel­le­ment sur ton milieu de vie, sur ton emploi du temps ? Les bureau­cra­ties qui ne t’esti­ment que si tu obéis à leurs direc­tives, l’économie qui ne te per­met d’agir que si tu génères du pro­fit, les recru­teurs de l’armée pour qui tu n’es « fort, fier et prêt » que si tu te sou­mets à leur auto­ri­té. Ces ins­ti­tu­tions te per­mettent-elles de tirer le meilleur par­ti de ta vie, selon tes propres conditions ?

Le secret de Poli­chi­nelle est que la pleine autodétermi­nation est bel et bien en nous : non pas parce qu’elle nous est accor­dée, mais parce que même la plus tota­li­taire des dic­ta­tures ne sau­rait nous en pri­ver. Pour­tant, aus­si­tôt que nous agis­sons par et pour nous-mêmes, nous entrons en conflit avec les ins­ti­tu­tions qui sont cen­sées garan­tir notre liberté.

Les ges­tion­naires et les per­cep­teurs d’impôts adorent par­ler de res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle. Mais si nous assumi­ons entiè­re­ment la res­pon­sa­bi­li­té de nos propres actions, quelle atten­tion por­te­rions-nous à leurs directives ?

Tout au long de l’histoire, l’obéissance aveugle a cau­sé bien plus de mal que la froide méchan­ce­té. Les arse­naux des armées du monde sont la mani­fes­ta­tion phy­sique de notre sou­mis­sion à l’autorité d’autrui. Pour être absolu­ment sûr et cer­tain de ne jamais par­ti­ci­per aux guerres, géno­cides et autres oppres­sions, la pre­mière étape est de refu­ser d’obéir aux ordres.

Cela vaut éga­le­ment pour les sys­tèmes de valeurs per­son­nelles. D’innombrables diri­geants et règle­ments exigent notre sou­mis­sion abso­lue. Mais même si tu es dis­po­sée à abdi­quer la res­pon­sa­bi­li­té de tes déci­sions à tel dieu ou tel dogme, com­ment déci­der lequel choi­sir ? Que tu le veuilles ou non, tu es la seule à pou­voir choi­sir. La plu­part du temps, les gens font ces choix en fonc­tion de ce qui leur est le plus fami­lier ou leur semble le plus pratique.Pour-Tout-Transformer-page-003

Nous ne pou­vons échap­per à la res­pon­sa­bi­li­té de nos convic­tions et de nos déci­sions. Lorsqu’on ne doit de comptes qu’à soi-même, qu’on refuse de se sou­mettre à tel chef ou tel com­man­de­ment, il se peut encore que nous entrions en conflit les uns contre les autres, mais au moins nous le fai­sons sous nos propres condi­tions, sans subir inuti­le­ment telle ou telle tra­gé­die au ser­vice d’intérêts qui nous échappent.

L’ouvrier qui effec­tue un tra­vail a un cer­tain pou­voir ; le patron qui lui dit quoi faire détient l’autorité. La loca­taire qui entre­tient son logis a un cer­tain pou­voir ; le pro­prié­taire de l’édifice détient l’autorité. Une rivière a « du pou­voir » ; le per­mis de construire un bar­rage confère de l’autorité.

Le pou­voir n’a en soi rien d’oppressif. Plu­sieurs formes de pou­voir sont en fait libé­ra­trices : le pou­voir de pren­dre soin de celles et ceux qu’on aime, de se défendre et de résoudre des conflits, de pra­ti­quer l’acupuncture, de pilo­ter un voi­lier, de faire du tra­pèze. Il est pos­sible de déve­lop­per ses apti­tudes tout en favo­ri­sant la liber­té des autres. Qui­conque s’efforce de réa­li­ser son plein poten­tiel rend du même coup ser­vice aux autres.

L’autorité impo­sée à autrui, par contre, est une usur­pation de pou­voir. Or, ce qu’on prend à autrui, d’autres fini­ront par nous le reprendre tôt ou tard. L’autorité pro­vient tou­jours d’en haut :

Le sol­dat obéit au géné­ral, qui relève du Chef d’État, qui tient son auto­ri­té de la constitution.

Le prêtre obéit à l’évêque, l’évêque au pape, le pape aux évan­giles, qui tiennent leur auto­ri­té de Dieu.

L’agent de police obéit à ses supé­rieurs, le juge tient son auto­ri­té des lois, et les entre­prises, du capital.

Le patriar­cat, la supré­ma­tie blanche, la pro­prié­té : aucun tyran ne trône au som­met de ces pyra­mides. Ce sont des construits sociaux, des spectres qui main­tiennent l’humanité sous hypnose.

Tant que nous cher­che­rons le pou­voir dans l’autorité, il échap­pe­ra à nos aspi­ra­tions. En hié­rar­chie, l’autorité découle de l’obéissance : le pou­voir et l’autorité sont tel­le­ment imbri­qués qu’il est deve­nu pra­ti­que­ment impos­sible de les dis­tin­guer. Et pour­tant, sans liber­té, le pou­voir n’a aucune valeur.Pour-Tout-Transformer-page-004

Contrai­re­ment à l’autorité, la confiance place le pou­voir dans les mains de qui la donne, et non de qui la reçoit. Qui a gagné la confiance n’a que faire de l’autorité. Et qui n’est pas digne de confiance ne mérite cer­tai­ne­ment pas l’autorité ! Et pour­tant, à qui fait-on moins confiance qu’aux poli­ti­ciens et aux capi­taines d’industrie ?

Lorsque le pou­voir est dis­tri­bué éga­le­ment, chaque indi­vi­du est inci­té à régler ses conflits, à gagner la confiance des autres. La hié­rar­chie inva­lide cet inci­ta­tif et per­met à ceux qui sont en posi­tion d’autorité de répri­mer les conflits.

L’amitié, dans le meilleur des cas, est un rap­port entre égaux qui se sou­tiennent et se remettent en ques­tion réci­pro­que­ment. L’autonomie de cha­cunE y est res­pec­tée. C’est un excellent modèle de com­pa­rai­son pour éva­luer toutes nos rela­tions. Sans les contraintes qui nous sont impo­sées aujourd’hui, comme la citoyen­ne­té et la « léga­li­té », la pro­prié­té et les dettes ou les chaines de com­man­de­ment mili­taires et d’entreprise, rien ne nous empê­che­rait de refon­der nos rela­tions sur l’entraide et la libre association.

« Tes droits s’arrêtent là où ceux des autres com­mencent ». Si l’on donne foi à cette logique, plus nous sommes nom­breux, plus la liber­té de cha­cunE s’amenuise.

Mais la liber­té n’est pas un minus­cule espace fer­mé de droits indi­vi­duels. Il n’est pas aus­si simple de nous dis­tin­guer les unEs des autres. Le rire et le bâille­ment sont conta­gieux, tout comme l’enthousiasme et le déses­poir. Je suis la somme des cli­chés qui m’habitent, des musiques qui m’obsèdent, des humeurs que me trans­mettent mes cama­rades. Lorsque je conduis une voi­ture, je pol­lue l’air que tu res­pires ; les médi­ca­ments que tu consommes se retrouvent tôt ou tard dans l’eau que nous buvons toutes et tous. Le sys­tème que tous les autres tiennent pour acquis est celui que tu dois accep­ter, mais lorsque d’autres que toi le contestent, tu as aus­si l’occasion de rené­go­cier ta réa­li­té. Ta liber­té et la mienne com­mencent et s’arrêtent au même point.

Nous ne sommes pas des indi­vi­dus décon­nec­tés. Nos corps sont com­po­sés de mil­liers d’espèces évo­luant en sym­biose : loin d’être des for­te­resses impé­né­trables, ils sont des pro­ces­sus évo­lu­tifs par les­quels nutri­ments et microbes tran­sitent per­pé­tuel­le­ment. De la même manière, nous vivons en sym­biose avec des mil­liers d’autres espèces. Les champs de maïs inhalent l’air que nous exha­lons. Une meute de loups en cam­pagne ou un chœur de gre­nouilles aux abords d’un étang sont aus­si indi­vi­duels, aus­si uni­taires, que cha­cun de nos corps. Nous n’évoluons pas en vase clos, entraî­néEs uni­que­ment par notre propre rai­son ; les cou­rants du cos­mos nous tra­versent sans cesse.Pour-Tout-Transformer-page-006

Le lan­gage ne nous sert à com­mu­ni­quer que dans la mesure où nous en par­ta­geons l’usage. Il en va de même pour les idées et les dési­rs : nous pou­vons les communi­quer parce qu’ils nous dépassent, parce qu’ils sont plus grands que cha­cunE de nous prisE individuellement.

Cha­cunE de nous est com­po­séE du chaos de forces contra­dic­toires qui, toutes sans excep­tion, nous dépas­sent dans l’espace et le temps. En choi­sis­sant les­quelles de ces forces culti­ver, nous déter­mi­nons les qua­li­tés que nous favo­ri­se­rons per­son­nel­le­ment chez tous les indivi­dus que nous rencontrons.

La liber­té n’est pas un bien pri­vé ou une chose que l’on pos­sède. C’est une rela­tion. Il ne s’agit pas de se prému­nir contre le monde, mais d’interagir avec lui de manière à mul­ti­plier et opti­mi­ser les pos­si­bi­li­tés. Cela ne veut pas dire que la recherche de consen­sus soit une fin en soi. Le conflit, autant que le consen­sus, peut contri­buer à nous faire gran­dir et à nous amen­der, pour­vu qu’aucun pou­voir cen­tral ne s’arroge le droit de for­cer le com­pro­mis ou de trans­for­mer le conflit en com­pé­ti­tion bru­tale où le plus fort l’emporte tou­jours. Plu­tôt que de divi­ser le monde en d’infinies sphères de pou­voir dis­tinctes les unes des autres, pour­quoi ne pas tirer le maxi­mum de notre inter­con­nexion naturelle.

Dans cette socié­té où nous évo­luons, même nos pas­sions ne nous appar­tiennent pas. Elles sont culti­vées par la publi­ci­té et la pro­pa­gande pour nous faire tour­ner en rond sur les manèges du consu­mé­risme. Endoc­tri­nés, les gens se com­plaisent et se féli­citent de choix qui les ren­dront tou­jours plus misé­rables avec le temps. Nous sommes pri­son­niers et pri­son­nières de nos plai­sirs autant que de nos souffrances

Pour être réel­le­ment libres, il faut que nous ayons prise sur les pro­cé­dés qui défi­nissent nos dési­rs. La libé­ra­tion ne se limite pas à la réa­li­sa­tion des dési­rs qui nous habi­tent aujourd’hui. Il faut encore que nous puis­sions élar­gir l’horizon des pos­sibles pour que nos dési­rs évo­luent avec les réa­li­tés qu’ils nous poussent à pro­duire. Cela implique de se défaire du plai­sir que nous pro­curent la domi­na­tion, l’imposition et l’appropriation, et de cher­cher les plai­sirs qui nous extirpent de la méca­nique d’obéissance et de com­pé­ti­tion. Qui­conque s’est déjà défait d’une dépen­dance sait ce qu’implique la trans­for­ma­tion des désirs.

Les esprits into­lé­rants ont l’habitude d’imputer la res­pon­sa­bi­li­té de pro­blèmes sys­té­miques à cer­tains groupes en par­ti­cu­lier. Les Juifs sont tenus pour res­pon­sables de l’avarice qui carac­té­rise le capi­ta­lisme, les immi­grants de la réces­sion éco­no­mique, etc. C’est par le même rai­son­ne­ment que l’on tend à blâ­mer indivi­duellement cer­tains poli­ti­ciens pour la cor­rup­tion géné­ra­li­sée en poli­tique. Pour­tant, le pro­blème réside dans les sys­tèmes en tant que tels. Qui­conque tient les rênes du pou­voir repro­duit les mêmes outrages ordi­naires, les mêmes abus. Le pro­blème n’est pas tant la cor­rup­tion des diri­geants que leur exis­tence même.

Nos enne­mis ne sont pas les êtres humains, mais les ins­ti­tu­tions et les habi­tudes qui nous rendent étran­gers les unEs aux autres et à nous même. Les conflits sont plus nom­breux et plus vio­lents en nous qu’entre nous. Les mêmes lignes de faille qui déchirent notre civi­li­sa­tion tra­versent éga­le­ment nos ami­tiés et nos amours. Ce n’est pas un conflit entre per­sonnes, mais entre dif­fé­rents types de rela­tions et dif­fé­rents modes de vie. Lorsque nous refu­sons les rôles qui nous sont impar­tis d’office dans l’ordre domi­nant, nous élar­gis­sons ces lignes de faille et for­çons les autres à prendre position.Pour-Tout-Transformer-page-008

L’idéal serait de se débar­ras­ser une fois pour toutes de la domi­na­tion plu­tôt que d’en gérer les détails plus équi­ta­ble­ment, de mettre ceux qui la subissent à la place de ceux qui l’infligent ou de sta­bi­li­ser le sys­tème en le réfor­mant. L’objet de la contes­ta­tion n’est pas de récla­mer des lois et des légis­la­teurs plus justes, mais de mon­trer que nous pou­vons agir en nos noms, d’encourager les autres à faire de même et de décou­ra­ger les auto­ri­tés de s’interposer. Ce n’est pas tant une guerre, soit un conflit binaire entre deux camps mili­ta­ri­sés, qu’une forme de déso­béis­sance contagieuse.

Il ne suf­fit pas d’éduquer et de dis­cu­ter, d’attendre que les autres révisent leur sen­ti­ment et leur opi­nion. Tant et aus­si long­temps que les idées ne sont pas tra­duites en actions, que les gens ne sont pas confron­tés à des choix concrets, la conver­sa­tion demeure abs­traite. La plu­part des gens tendent à s’éloigner des discus­sions théo­riques, mais lorsque quelque chose se pro­duit, que les enjeux sont impor­tants et qu’ils per­çoivent des dif­fé­rences mar­quées entre par­ties oppo­sées, ils pren­nent posi­tion. L’unanimité n’est pas néces­saire, pas plus qu’une com­pré­hen­sion appro­fon­die de l’univers ou qu’un plan détaillé vers une des­ti­na­tion pré­cise. Tout ce qu’il faut, c’est le cou­rage de s’avancer sur un sen­tier inconnu.

À quels signes recon­nais-tu une rela­tion abu­sive ? L’abuseur essaie peut-être de contrô­ler ton com­por­te­ment ou te dic­ter quoi pen­ser ; d’entraver ou régle­men­ter ton accès à cer­taines res­sources ; d’utiliser des menaces ou de la vio­lence contre toi ; ou de te main­te­nir dans un état de dépen­dance. Peut-être te sur­veille-t-il constamment.

C’est là le com­por­te­ment d’un indi­vi­du abu­sif, mais l’agence du reve­nu, les agences d’espionnage et la plu­part des ins­ti­tu­tions qui gou­vernent notre socié­té se conduisent de la même façon. Elles reposent pratique­ment toutes sur l’idée que les êtres humains doivent être poli­cés, gérés, administrés.

Plus grandes sont les injus­tices qu’on nous impose, plus grands sont les moyens de contrôle néces­saires à leur main­tien. À une extré­mi­té de l’échelle du pou­voir, le contrôle est exer­cé bru­ta­le­ment sur une base indi­viduelle : frappes de drones, groupes tac­tiques^ d’inter­vention, iso­le­ment cel­lu­laire et pro­fi­lage racial. À l’autre extré­mi­té, le contrôle est omni­pré­sent, presque indé­tectable, inté­gré à même l’infrastructure de la socié­té, com­me les équa­tions qui déter­minent les cotes de sol­va­bi­li­té et les primes d’assurance, les moyens par les­quels les sta­tis­tiques sont recueillies et trans­for­mées en méthodes d’aménagement urbain ou l’architecture des sites de ren­contres en ligne et des pla­te­formes de médias sociaux. Les agences de « sécu­ri­té » sur­veillent nos acti­vi­tés en ligne mais ont moins d’incidence sur la réa­li­té de nos vies que les algo­rithmes qui déter­minent ce que nous voyons lorsque nous nous connectons.

Lorsque les pos­si­bi­li­tés infi­nies de la vie auront été réduites à une pano­plie d’options codées en 1 et en 0, il n’y aura plus aucune fric­tion entre le sys­tème que nous habi­tons et les vies que nous pour­rons encore ima­gi­ner. Non pas parce nous aurons réa­li­sé la liber­té totale, mais parce que nous aurons atteint son extrême oppo­sé. La liber­té ne se résume pas au choix entre dif­fé­rentes options, mais à la pos­si­bi­li­té de for­mu­ler nous-mêmes les questions.

Les méca­nismes ser­vant à impo­ser l’inégalité sont multi­ples. Cer­tains dépendent d’un appa­reil cen­tral, comme le sys­tème judi­ciaire. D’autres fonc­tionnent de manière plus infor­melle, comme les vieux réseaux d’influence et les rôles de genre. Cer­tains de ces méca­nismes ont été com­plè­te­ment dis­cré­di­tés. Qui croit encore, par exemple, au droit divin des rois ? Pour­tant, pen­dant des siècles aucune autre forme de socié­té n’était même envi­sa­geable. D’autres méca­nismes sont si profondé­ment enra­ci­nés que nous les croyons indis­pen­sables. Qui peut s’imaginer un monde sans pro­prié­té pri­vée ? Pour­tant, ces concepts ne sont que des construits sociaux : ils sont bien réels, mais leur emprise n’est pas iné­luc­table. L’existence des chefs d’entreprise et des pro­prié­taires exploi­teurs n’est pas plus natu­relle, néces­saire ou salu­taire que celle des empereurs.Pour-Tout-Transformer-page-010

Tous ces méca­nismes se sont déve­lop­pés ensemble, se ren­for­çant mutuel­le­ment. L’histoire du racisme, par exemple, est indis­so­ciable de celle du capi­ta­lisme, et ni l’un ni l’autre n’est conce­vable sans la colo­ni­sa­tion, l’escla­vage et les autres lignes de par­tage racistes qui divisent la classe ouvrière et déter­minent encore aujourd’hui qui occupe les pri­sons et bidon­villes du monde. De Ja même manière, sans l’infrastructure que garan­tissent l’État et les autres formes de hié­rar­chie, l’intolérance et les pré­ju­gés per­son­nels ne suf­fi­raient pas à main­te­nir en place la supré­ma­tie blanche. Qu’un homme à la peau noire accède à la pré­si­dence de ces struc­tures, pour prendre l’exemple des États-Unis, ne sert en fait qu’à les sta­bi­li­ser : c’est la pro­ver­biale excep­tion qui confirme la règle.

En d’autres termes, tant qu’il y aura de la police, qui selon toi har­cè­le­ra-t-elle ? Tant qu’il y aura des pri­sons, qui y enfer­me­ra-t-on ? Tant qu’il y aura de la pau­vre­té, qui vivra dans la misère ? Il est naïf de croire que l’on peut attein­dre l’égalité dans une socié­té fon­dée sur la hié­rar­chie. On peut bien bras­ser les cartes, c’est tou­jours le même jeu.

Lorsqu’une armée étran­gère enva­hit un pays, y coupe les arbres, en empoi­sonne les rivières et force les enfants à lui prê­ter allé­geance, rare sont ceux qui hésitent à prendre les armes contre elle. Pour­tant, lorsque le gou­ver­ne­ment local se com­porte exac­te­ment de la même façon, les patriotes sont tou­jours dis­po­sés à obéir, à payer des impôts et à sacri­fier leurs enfants.

Les fron­tières ne nous pro­tègent pas, elles nous séparent les unEs des autres, cau­sant des fric­tions arti­fi­cielles entre incluEs et excluEs, tout en cachant les dif­fé­rences qui existent bel et bien entre dif­fé­rentes classes d’incluEs. Même le gou­ver­ne­ment le plus démo­cra­tique s’appuie sur cette sépa­ra­tion arti­fi­cielle entre citoyens et étran­gers, légi­times et illé­gi­times. Dans Athènes à l’époque clas­sique, soit le pré­ten­du ber­ceau de la démo­cra­tie, une toute petite frac­tion des hommes adultes étaient admis dans le pro­ces­sus démo­cra­tique ; les pères fon­da­teurs de la démo­cra­tie moderne, quant à eux, pos­sé­daient des esclaves. La citoyen­ne­té édi­fie encore aujourd’hui une bar­rière her­mé­tique entre incluEs et excluEs, niant auto­ma­ti­que­ment toute prise sur leur propre vie à des mil­lions de rési­dentEs sans-papiers en Amé­rique du Nord seulement.

L’idéal libé­ral vise à élar­gir les limites de l’inclusion pour en arri­ver éven­tuel­le­ment au point où tout le monde serait inté­gré au sein d’un seul et même vaste pro­jet démo­cra­tique. Mais l’inégalité est ins­crite à même la struc­ture. À toutes les échelles de cette socié­té, des mil­liers de petites fron­tières nous séparent entre puis­santEs et impuis­santEs : les contrôles de sécu­ri­té, les cotes de cré­dit, les mots de passe de bases de don­nées, les four­chettes de prix. Il nous faut des formes d’apparte­nance qui ne reposent pas sur l’exclusion, qui ne cen­tra­lisent pas le pou­voir et la légi­ti­mi­té, qui ne confinent pas l’empa­thie aux com­mu­nau­tés protégées.Pour-Tout-Transformer-page-018

Il n’est vrai­ment pos­sible d’avoir du pou­voir qu’en l’exerçant ; on ne peut savoir ce qui nous inté­resse vrai­ment qu’en explo­rant à fond tous nos inté­rêts. Lorsque chaque ten­ta­tive d’influencer le monde où nous habi­tons doit pas­ser par la média­tion de repré­sen­tants ou se confor­mer au pro­to­cole des ins­ti­tu­tions éta­blies, nous sommes for­cé­ment alié­néEs les unEs des autres et de notre propre poten­tiel. Chaque aspect de notre pou­voir d’agir que nous fai­sons valoir revient nous han­ter sous une forme mécon­nais­sable et hos­tile. Les poli­ti­ciens qui nous déçoivent constam­ment ne font en fait que nous démon­trer l’étendue du pou­voir sur nos vies que nous leur avons cédé ; la vio­lence de la police est la sombre consé­quence de notre désir d’éviter toute res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle pour ce qui se passe dans nos quartiers.

À l’ère numé­rique, alors que chaque indi­vi­du doit constam­ment se ser­vir à soi-même de secré­taire pour soi­gner son image publique, nos répu­ta­tions elles- mêmes nous échappent, comme des vam­pires se nour­rissant de nous. Si nous n’étions pas iso­lées les unes des autres, en com­pé­ti­tion pour nous vendre sur de nom­breux mar­chés sociaux et pro­fes­sion­nels, inves­ti­rions-nous autant d’énergie dans la com­po­si­tion des ces « pro­fils », autant de veaux d’or créés à notre image ?

Nous sommes pour­tant irré­duc­tibles. Aucun délé­gué ni aucune abs­trac­tion ne peut prendre notre place. En rédui­sant les êtres humains à leur pro­fil sociodémo­graphique et les expé­riences vécues à des don­nées abs­traites, nous per­dons de vue tout ce qui est pré­cieux et unique dans le monde. Nous avons besoin de pré­sence, d’immédiateté, de contact direct avec autrui, d’emprise directe sur nos vies. Autant de choses qu’aucun représen­tant ni aucune repré­sen­ta­tion ne peut offrir.

Le lea­der­ship est un trouble de la socié­té en fonc­tion duquel la majo­ri­té des par­ti­ci­pants à un groupe don­né sont inca­pables de prendre l’initiative ou de réflé­chir à leurs actions de façon cri­tique. Tant et aus­si long­temps que nous com­pren­drons le pou­voir d’agir comme une pro­prié­té rele­vant des indi­vi­dus en par­ti­cu­lier plu­tôt que comme une rela­tion entre une mul­ti­tude d’individus, nous serons tou­jours dépen­dants de diri­geants, et nous serons par le fait même tou­jours à leur mer­ci. Les lea­ders vrai­ment exem­plaires sont tout aus­si dan­ge­reux que les lea­ders cor­rom­pus, puisque toutes leurs louables qua­li­tés ne font que ren­for­cer leur sta­tut d’exception et confir­mer la défé­rence des autres, sans par­ler de la légi­ti­mi­té du lea­der­ship en tant que tel.

Lorsque la police arrive sur les lieux d’une mani­fes­ta­tion, sa pre­mière ques­tion est tou­jours, « Qui est le chef ? ». Non pas parce que le lea­der­ship est essen­tiel à l’action col­lec­tive, mais parce qu’il consti­tue une vul­né­ra­bi­li­té. Les conquis­ta­dores ont posé la même ques­tion lorsqu’ils sont arri­vés au pré­ten­du Nou­veau Monde. Par­tout où ils ont trou­vé une réponse à cette ques­tion piège, la com­plai­sance ini­tiale des hôtes leur a épar­gné les siècles de pro­blèmes qu’ils auraient éprou­vés s’ils avaient dû sub­ju­guer eux-mêmes les popu­la­tions locales. Tant qu’il y a un lea­der, celui-ci peut être ache­té, rem­pla­cé ou pris en otage. Dans le meilleur des cas, selon l’individu, le lea­der est un talon d’Achille ; dans le pire des cas, il repro­duit les inté­rêts et les struc­tures de pou­voir des auto­ri­tés en place à l’intérieur de celles qui s’y opposent. C’est beau­coup mieux lorsque chaque per­sonne a le sen­ti­ment de pou­voir agir selon son propre programme.

Les gou­ver­ne­ments nous pro­mettent des droits, mais ne savent vrai­ment que res­treindre nos liber­tés. La notion même de droit implique un pou­voir cen­tral qui les accorde et les pro­tège. Tout ce que le gou­ver­ne­ment peut don­ner, il peut aus­si faci­le­ment reprendre. Don­ner au gou­ver­ne­ment le pou­voir de régler un pro­blème, c’est en même temps lui per­mettre d’en créer de nou­veaux. Et les gou­ver­ne­ments ne tirent pas leur pou­voir de nulle part ; c’est notre pou­voir qu’ils exercent et que nous pour­rions employer beau­coup plus effi­ca­ce­ment sans la gro­tesque machi­ne­rie représentative.Pour-Tout-Transformer-page-020

La plus libé­rale des démo­cra­ties par­tage les mêmes prin­cipes que la plus tyran­nique des auto­cra­ties : la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir et de la légi­ti­mi­té au sein d’une struc­ture conçue pour mono­po­li­ser l’usage de la force. Que les bureau­crates qui dirigent cette struc­ture répondent à un roi, à un pré­sident ou à un élec­to­rat n’y change rien. Les lois, les bureau­cra­ties et la police sont plus anciennes que la démo­cra­tie. En démo­cra­tie comme en dic­ta­ture, elles fonc­tionnent de la même manière. La seule dif­fé­rence est qu’en démo­cra­tie, parce que nous avons la pos­si­bi­li­té d’élire ceux qui les adminis­trent, nous sommes cen­sés les consi­dé­rer comme les nôtres, et ce, même lorsqu’elles sont uti­li­sées contre nous.

Les dic­ta­tures sont intrin­sè­que­ment instables : vous pou­vez mas­sa­crer, empri­son­ner et endoc­tri­ner des géné­ra­tions entières, la géné­ra­tion sui­vante réin­ven­te­ra tou­jours la lutte de libé­ra­tion. Mais pro­met­tez à chaque homme la chance d’imposer à ses congé­nères la volon­té de la majo­ri­té et vous pou­vez les ral­lier der­rière un sys­tème qui les dresse les uns contre les autres. Plus les gens s’imagi­nent avoir de l’influence sur les ins­ti­tu­tions coer­ci­tives de l’État, plus ces ins­ti­tu­tions gagnent en popu­la­ri­té. Voi­là qui explique peut-être pour­quoi l’expansion pla­né­taire de la démo­cra­tie coïn­cide avec d’épouvantables degrés d’inégalité dans la dis­tri­bu­tion des res­sources et du pou­voir : aucun autre sys­tème de gou­ver­ne­ment ne pour­rait sta­bi­li­ser une situa­tion aus­si précaire.

Lorsque le pou­voir est cen­tra­li­sé, les gens doivent main­te­nir les autres sous leur domi­na­tion pour acqué­rir de l’influence sur leur propre des­ti­née. Les luttes pour l’autonomie se trans­forment en concours pour la cap­ture du pou­voir poli­tique. À preuve, pen­sons aux guerres civiles dans les nations post­co­lo­niales entre des peuples qui coha­bi­taient aupa­ra­vant en toute har­mo­nie. Ceux qui détiennent le pou­voir ne peuvent s’y accro­cher qu’en menant une guerre per­pé­tuelle contre leur propre popula­tion et contre des peuples étran­gers : après avoir ser­vi en Irak, la Natio­nal Guard amé­ri­caine était récem­ment déployée à Oak­land ou à Fer­gu­son pour endi­guer la grogne popu­laire ; au Cana­da, ce sont les mêmes forces armées qui ont été déployées à Oka en 1990 pour répri­mer le sou­lè­ve­ment Kanien’keha:ka et en Afgha­nis­tan en 2001 pour com­battre les insur­gés Pachtounes.

Par­tout où il y a de la hié­rar­chie, celle-ci favo­rise ceux qui se trouvent au som­met. En inté­grant au sys­tème des méca­nismes d’imputabilité, nous confions la tâche de nous pro­té­ger… à ceux de qui nous devons le plus être pro­té­géEs. La seule façon d’avoir une quel­conque emprise sur les auto­ri­tés sans être aspi­ré dans leur jeu est de déve­lop­per des réseaux hori­zon­taux auto­nomes qui cor­res­pondent à nos aspi­ra­tions. Iro­ni­que­ment, quand nous serons assez puis­santEs pour for­cer les auto­ri­tés à nous prendre au sérieux, nous serons éga­le­ment assez puis­santEs pour régler nos pro­blèmes sans elles.

La seule voie vers la liber­té est la liber­té elle-même. Plu­tôt qu’un seul por­tail vers le pou­voir d’agir de tous et toutes, il nous faut un vaste choix de milieux où exer­cer notre pou­voir. Plu­tôt qu’un seul fais­ceau étroit de légi­ti­mi­té, il nous faut assez d’espace pour une mul­ti­tude de récits. Au lieu de la coer­ci­tion inhé­rente au gouver­nement, il nous faut des struc­tures de prise de déci­sion qui favo­risent l’autonomie et des pra­tiques d’autodéfense qui per­mettent de gar­der à dis­tance tous les pré­ten­dants à l’autorité.Pour-Tout-Transformer-page-022

L’argent est l’instrument idéal pour assu­rer et main­te­nir l’inégalité. Il est abs­trait : il semble pou­voir se sub­sti­tuer à n’importe quoi. Il est uni­ver­sel : des gens qui n’ont par ailleurs rien en com­mun l’acceptent comme un fait iné­luc­table. Il est imper­son­nel : contrai­re­ment aux pri­vi­lèges héré­di­taires, il peut être trans­fé­ré instan­tanément d’une per­sonne à une autre. Il est fluide : plus il est facile de chan­ger de posi­tion au sein d’une hié­rar­chie don­née, plus la hié­rar­chie elle-même s’en trouve sta­bi­li­sée. Ils sont nom­breux, par­mi ceux qui se révol­te­raient volon­tiers contre la tyran­nie d’un dic­ta­teur, à accep­ter sans un mot l’autorité du marché.

Quand toute la valeur est concen­trée dans un seul ins­tru­ment, même les moments les plus pré­cieux de nos vies sont dépour­vus de leur sens et deviennent d’insigni­fiantes don­nées dans l’équation abs­traite du pou­voir. Tout ce qui ne peut être quan­ti­fié en termes finan­ciers est aban­donné. La vie elle-même devient une sorte de ruée vers le pro­fit : c’est cha­cun contre tous — vends ou sois vendu.

Faire du pro­fit, c’est accroitre, par rap­port à autrui, son emprise sur les res­sources de la socié­té. Il est impos­sible que nous fas­sions tous du pro­fit en même temps ; pour qu’une per­sonne puisse faire du pro­fit, d’autres doivent pro­por­tion­nel­le­ment perdre leurs moyens. Lorsque des inves­tis­seurs tirent pro­fit du tra­vail des sala­riéEs, cela signi­fie que plus ces der­niers tra­vaillent, plus l’écart finan­cier entre eux se creuse.

Un sys­tème moti­vé par le pro­fit crée de la pau­vre­té au même rythme qu’il concentre la richesse. La pres­sion de la com­pé­ti­tion favo­rise l’innovation plus que tout autre sys­tème, mais elle aggrave en même temps les inéga­li­tés. Et puisque tout le monde cherche le pro­fit au lieu de réa­li­ser des choses pour le plai­sir, le résul­tat de tous ces efforts peut s’avérer désas­treux. Les chan­ge­ments cli­ma­tiques actuels ne sont que la plus récente d’une longue série de catas­trophes que même les plus puis­sants capi­ta­listes n’ont pas été capables d’empêcher. En fait, le capi­ta­lisme n’a que faire des solu­tions aux crises mais récom­pense lar­ge­ment ceux qui en tirent profit.

Le fon­de­ment du capi­ta­lisme est le droit de pro­prié­té, un autre construit social héri­té des rois et aris­to­crates. La pro­prié­té change de mains plus rapi­de­ment de nos jours, mais le concept est le même : l’idée de pos­ses­sion légi­time l’usage de la vio­lence pour impo­ser les dés­équi­libres arti­fi­ciels d’accès au ter­ri­toire et aux ressources.

Cer­tains croient que la pro­prié­té pour­rait exis­ter sans l’État. Mais le droit de pro­prié­té ne rime à rien sans l’autorité cen­trale ser­vant à l’imposer. Et par ailleurs, tant et aus­si long­temps que l’autorité cen­trale exis­te­ra, rien ne pour­ra vrai­ment appar­te­nir à qui que ce soit. L’argent que tu gagnes est impri­mé par l’État et sou­mis aux impôts et à l’inflation. La vignette de ta voi­ture est émise par la socié­té natio­nale d’assurance auto­mo­bile. Ta mai­son appar­tient à la banque qui t’a accor­dé une hypo­thèque, et même si tu en es pro­prié­taire de droit, le pou­voir d’expro­priation sup­plante n’importe quel acte de propriété.

Que faut-il pour pro­té­ger vrai­ment ce qui nous est le plus cher ? Les gou­ver­ne­ments n’existent qu’en fonc­tion de ce qu’ils nous prennent. Ils pren­dront tou­jours plus que ce qu’ils donnent. Les mar­chés nous récom­pensent lorsque nous arna­quons nos sem­blables, et vice ver­sa. Nos liens sociaux sont notre seule vraie pro­tec­tion : pour être vrai­ment en sécu­ri­té, il nous faut des réseaux d’entraide auto­nomes et capables de se défendre.Pour-Tout-Transformer-page-026

Sans argent ou droit de pro­prié­té, nos rap­ports aux biens maté­riels seraient déter­mi­nés par nos rap­ports les uns avec les autres. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui pré­vaut : nos rap­ports avec les autres sont déter­mi­nés par nos rap­ports aux biens. Abo­lir la pro­prié­té, ce n’est pas faire une croix sur nos biens ; c’est faire en sorte qu’aucune loi ni aucun krach bour­sier ne pour­ra nous arra­cher ce dont nous avons vrai­ment besoin. Au lieu de dépendre de la bureau­cra­tie, nous pour­rions par­tir des besoins humains ; au lieu de s’exploiter les uns les autres, nous pour­rions tirer avan­tage de l’interdépendance.

Chaque ordre est fon­dé sur un crime contre l’ordre précé­dent, le crime qui a cau­sé sa perte. Par la suite, tan­dis qu’on le tient de plus en plus pour acquis, le nou­vel ordre vient à être per­çu comme légi­time. Le crime fon­da­teur de la démo­cra­tie libé­rale fut la rébel­lion contre l’autorité des rois. Le crime fon­da­teur de la socié­té future, pour­vu que nous sur­vi­vions à la socié­té actuelle, sera de se débar­rasser des lois et ins­ti­tu­tions d’aujourd’hui.

La caté­go­rie du crime contient tout ce qui excède les limites d’une socié­té don­née, autant le pire que le meilleur. Chaque sys­tème est mena­cé par tout ce qu’il ne peut incor­po­rer ou main­te­nir sous son contrôle. Chaque ordre contient le germe de sa propre destruction.

Rien ne dure éter­nel­le­ment. Cette règle vaut égale­ment pour les empires et les civi­li­sa­tions. Mais qu’est-ce qui pour­rait rem­pla­cer celle-ci ? Peut-on ima­gi­ner un ordre fon­dé sur autre chose que la divi­sion de la vie entre légi­ti­mi­té et illé­gi­ti­mi­té, léga­li­té et cri­mi­na­li­té, diri­geants et diri­gés ? Quel pour­rait être le crime ultime ?

Pour-Tout-Transformer-page-048

L’ANARCHIE est ce qui se pro­duit lorsque l’ordre n’est pas impo­sé par la force. C’est la liber­té : le pro­ces­sus consis­tant à réin­ven­ter conti­nuel­le­ment nos iden­ti­tés et nos relations.

Tout pro­ces­sus ou phé­no­mène se pro­dui­sant naturel­lement, comme une forêt tro­pi­cale, un cercle d’amis, ou même ton corps, est une forme d’harmonie anar­chique qui per­siste en dépit du chan­ge­ment constant. Le contrôle hié­rar­chique, au contraire, ne peut être main­te­nu en place que par la coer­ci­tion : de la dis­ci­pline pré­caire des salles de rete­nue à l’école secon­daire aux fermes indus­trielles où des pes­ti­cides et her­bi­cides pro­tègent des ran­gées de maïs géné­ti­que­ment modi­fié, la fra­gile hégé­mo­nie d’une superpuissance.

L’ANARCHISME est l’idée selon laquelle chaque indi­vi­du est apte à s’autodéterminer. Aucune loi, aucun gouver­nement, ni aucun pro­ces­sus déci­sion­nel n’est plus impor­tant que les besoins et dési­rs des êtres humains eux-mêmes. Les gens devraient être en mesure de façon­ner leurs rela­tions à leur satis­fac­tion mutuelle et de se défendre les uns les autres.

L’anarchisme n’est pas un dogme ou une prescrip­tion. Ce n’est pas un sys­tème qui fonc­tion­ne­rait si seule­ment il était mis en œuvre « cor­rec­te­ment », com­me la démo­cra­tie, ni un objec­tif à réa­li­ser dans un ave­nir loin­tain, comme le com­mu­nisme auto­ri­taire. C’est une façon d’agir et d’interagir que l’on peut mettre en pra­tique dès main­te­nant. On peut se deman­der, à l’égard de n’importe quel sys­tème de valeur ou ligne de conduite : com­ment le pou­voir y est-il distribué ?

LES ANARCHISTES s’opposent à toute forme de hié­rar­chie, à tout modèle ser­vant à concen­trer le pou­voir dans les mains d’un groupe sélect, à tout méca­nisme ser­vant à nous éloi­gner de notre poten­tiel. Contre les sys­tèmes fer­més, nous savou­rons l’inconnu qui s’étend devant nous et le chaos qui nous habite, en fonc­tion duquel nous pou­vons être libres.edwardabbey1

 


Pour aller plus loin :
http://www.crimethinc.com/tce/quebecois/

http://cloudfront.crimethinc.com/tce/images/Pour-Tout-Transformer.pdf

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  1. Je suis glo­ba­le­ment d’ac­cord avec vos revendication…mais je ne peux aimer ce mes­sage qui com­mence par dire qu’il HAIT…j’ai été indif­fé­rente à cer­tain moment de ma vie et depuis j’ai évolué…Je pense qu’il n’est pas une bonne chose de hair ceux qui n’é­vo­luent pas au même rythme que nous…je pense qu’il faut inclure plus de bien­veillance à votre mes­sage pour qu’il touche un max de personnes..car c’est bien le but n’est ce pas’? Ceci dit, je suis heu­reuse de voir des résis­tants comme vous , les yeux bien ouverts et l’es­prit combatif…Bonne route et sûre­ment à bien­tôt ! Namaste

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