Le texte qui suit com­bine un article ini­tia­le­ment publié (en anglais) le 6 février 2015 sur le site du Smith­so­nian Maga­zine, de la Smith­so­nian Insi­tu­tion, un autre, publié le 29 février 2016, sur le site de la BBC, et un autre ini­tia­le­ment publié (en anglais) sur le site du quo­ti­dien bri­tan­nique The Tele­graph le 25 août 2017.


L’émergence des pra­tiques agri­coles ont déclen­ché des chan­ge­ments signi­fi­ca­tifs dans la struc­ture de la mâchoire des humains, menant aux pro­blèmes den­taires dont nous souf­frons encore aujourd’hui.

Nos bouches n’ont sou­vent pas assez de place pour accueillir nos dents — les che­vau­che­ments den­taires, la cause la plus com­mune de trai­te­ments ortho­don­tiques, avec les mal­oc­clu­sions (mau­vais ali­gne­ment des dents), affectent une per­sonne sur cinq.

Nos loin­tains ancêtres ne souf­fraient pas de ces pro­blèmes. Au contraire, comme une nou­velle étude l’a démon­tré, jusqu’à il y a 12 000 ans, les humains béné­fi­ciaient de ce que l’un des prin­ci­paux auteurs de l’étude appelle « une har­mo­nie par­faite entre leur mâchoire infé­rieure et leurs dents. »

Le grand chan­ge­ment, expliquent les scien­ti­fiques, pro­vient de la tran­si­tion civi­li­sa­tion­nelle de chas­seurs-cueilleurs à agri­cul­teurs. L’étude, publiée cette semaine dans la revue scien­ti­fique PLOS One, ana­ly­sait « les dimen­sions des mâchoires infé­rieures et des cou­ronnes den­taires de 292 sque­lettes archéo­lo­giques du Levant, d’Anatolie et d’Europe, datant d’il y a entre 28 000 et 6 000 ans », rap­porte l’University Col­lege de Dublin, où le prin­ci­pal auteur de l’étude, Ron Pin­ha­si, est pro­fes­seur d’archéologie.

Pin­ha­si et ses col­lègues ont décou­vert une dif­fé­rence signi­fi­ca­tive dans la struc­ture de la mâchoire, coïn­ci­dant avec l’émergence de l’agriculture. Comme il l’explique dans une publi­ca­tion :

« Notre ana­lyse montre que les mâchoires infé­rieures des pre­miers agri­cul­teurs du Levant ne sont pas que plus petites que celles de leurs pré­dé­ces­seurs chas­seurs-cueilleurs, elles ont aus­si subi une série com­plexe de chan­ge­ments de formes à mesure de la tran­si­tion vers l’agriculture. »

Ces chan­ge­ments sont pro­ba­ble­ment liés au régime ali­men­taire, ce que de pré­cé­dentes études sug­gé­raient. Les chas­seurs-cueilleurs avaient besoin d’une grande et puis­sante mâchoire pour mas­ti­quer les végé­taux non-cuits qui com­po­saient sou­vent leur menu. Les pre­miers agri­cul­teurs, d’un autre côté, avaient un régime ali­men­taire doux, consom­mant des ali­ments cuits comme des hari­cots et des céréales, n’avaient pas besoin d’une mâchoire aus­si puis­sante. Avec le temps, tan­dis que les mâchoires deve­naient plus petites à cause de ces chan­ge­ments de régimes ali­men­taires, les dents ne sui­virent pas, et ne chan­gèrent pas de taille. Ce qui a direc­te­ment conduit aux pro­blèmes den­taires si com­muns aujourd’hui. Nous avons des mâchoires modernes, mais un nombre de dents poten­tiel­le­ment obso­lète.

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Obser­vez les dents de la plu­part des fos­siles des pre­miers humains, vous y trou­ve­rez peu de caries. Étran­ge­ment [ou pas, sic], pen­dant les mil­lions d’années de la pré­his­toire de l’humanité, nos ancêtres béné­fi­ciaient d’une san­té buc­cale géné­ra­le­ment bonne — bien que leurs soins den­taires dépas­saient rare­ment l’usage de simples cure-dents.

D’ailleurs, les caries ne sont deve­nues des pro­blèmes cou­rants que très récem­ment — il y a envi­ron 10 000 ans — au début du Néo­li­thique, lors de la tran­si­tion vers l’agriculture. La den­tis­te­rie sophis­ti­quée émer­gea par la suite.

Les caries den­taires ne sont pas entiè­re­ment absentes des socié­tés pré­agri­coles, mais y étaient très rares. « La fré­quence des caries chez les chas­seurs-cueilleurs était de 1–5%, et de 6–8% par­mi les popu­la­tions aux stra­té­gies de sub­sis­tance mixtes, explique Ale­jan­dra Ortiz, de l’Université de New-York. Contrai­re­ment aux popu­la­tions agri­coles, qui pré­sentent des fré­quences de caries den­taires s’étalant de 10% jusqu’à 80–85%. »

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Le pas­sage à l’agriculture n’a pas seule­ment entrai­né des chan­ge­ments au niveau de la mâchoire. Deux études publiées l’an der­nier sou­lignent que l’émergence de l’agriculture a pro­ba­ble­ment pré­ci­pi­té d’autres chan­ge­ments sque­let­tiques chez l’humain, dont des os plus légers, moins denses, par­ti­cu­liè­re­ment au niveau des arti­cu­la­tions. De tels déve­lop­pe­ment semblent être liés à la fois au chan­ge­ment de régime ali­men­taire et d’ac­ti­vi­té phy­sique, par­ti­cu­liè­re­ment au mode de vie plus séden­taire ren­du pos­sible grâce à l’agriculture et aux ani­maux domes­tiques.

En effet, une étude de l’U­ni­ver­si­té de Cam­bridge sug­gère que depuis le pas­sage à l’a­gri­cul­ture, et l’a­ban­don pro­gres­sif de la chasse-cueillette, le sque­lette humain est deve­nu plus léger et plus fra­gile : tan­dis que les chas­seurs-cueilleurs d’il y a 7000 ans, envi­ron, avaient des os com­pa­rables, en termes de soli­di­té, à ceux d’o­rangs-outans, 6000 ans plus tard, les agri­cul­teurs de la même zone géo­gra­phique pos­sé­daient un sque­lette net­te­ment plus léger, net­te­ment plus fra­gile, et net­te­ment plus sus­cep­tible de cas­ser. La den­si­té des os des humains modernes est d’un tiers à trois quarts de celle des chas­seurs-cueilleurs et des orang-outans (et des chim­pan­zés).

Cer­tains affirment (non sans contro­verse) que le chan­ge­ment civi­li­sa­tion­nel vers l’agriculture est l’origine pre­mière des nom­breux maux de la socié­té. Il s’agit d’un sujet bien dif­fé­rent, mais une chose est sûre : les ortho­don­tistes ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui si nos ancêtres n’avaient pas fati­di­que­ment adop­té l’agriculture. La même chose est vraie de cha­cun de nous.

Tra­duc­tion : Nico­las Casaux


En com­plé­ment, je repro­duis ici un extrait du livre Evolution’s Bite : A Sto­ry of Teeth, Diet, and Human Ori­gins (La mor­sure de l’é­vo­lu­tion : Une his­toire de dents, de régimes et des ori­gines de l’hu­ma­ni­té) publié en avril 2017 par le paléoan­thro­po­logue et bio­lo­giste amé­ri­cain Peter Ungar. Extrait ini­tia­le­ment publié en anglais sous forme d’ar­ticle sur le site du maga­zine Aeon, le 30 juin 2017, et tra­duit par le méde­cin fran­çais Luc Per­ino (qui a publié cette tra­duc­tion sur son site).

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Le livre dont est tiré le texte qui suit.

Nous pos­sé­dons dans nos bouches l’hé­ri­tage de notre évo­lu­tion. Nous ne réa­li­sons pas vrai­ment que nos dents sont incroyables. Elles brisent les ali­ments sans se bri­ser elles-mêmes, jus­qu’à des mil­lions de fois au cours d’une vie ; et elles se fabriquent à par­tir des mêmes matières pre­mières que les ali­ments qu’elles brisent. La nature est un ingé­nieur très ins­pi­ré.

Mais en même temps, nos dents sont vrai­ment désor­don­nées. Pensez‑y. Avez-vous eu un pro­blème de dents de sagesse ? Vos dents fron­tales infé­rieures sont-elles tor­dues ou mal ali­gnées ? Est-ce que vos dents du haut passent devant celles du bas lors de la fer­me­ture de la mâchoire ? Nous pou­vons tous répondre « oui » à au moins une de ces ques­tions, à moins que nous ayons subi des soins den­taires. C’est comme si nos dents étaient trop grandes pour s’a­dap­ter cor­rec­te­ment à nos mâchoires, et qu’elles manquent de place, soit à l’avant, soit à l’ar­rière. Il n’est tout sim­ple­ment pas logique qu’un sys­tème aus­si bien conçu soit aus­si mal adap­té.

D’autres ani­maux ont les dents par­fai­te­ment ali­gnées. Nos loin­tains ancêtres homi­nines les avaient éga­le­ment ; ain­si que les der­niers chas­seurs-cueilleurs actuels. Je suis un anthro­po­logue den­taire de l’U­ni­ver­si­té de l’Ar­kan­sas et je tra­vaille avec les four­ra­geurs Had­za de Tan­za­nie. La pre­mière chose que vous remar­quez lorsque vous regar­dez une bouche Had­za est qu’elle contient beau­coup de dents. La plu­part ont 20 dents pos­té­rieures au lieu de 16 chez nous. Leurs dents fron­tales supé­rieures et infé­rieures s’ajustent éga­le­ment bord à bord lors de la fer­me­ture de la mâchoire ; et l’arc ain­si for­mé a un ali­gne­ment par­fait. En d’autres termes, les tailles des dents et des mâchoires des Had­za sont en par­faite cor­res­pon­dance. Il en va de même pour nos ancêtres fos­siles et pour nos proches parents les singes.

Alors, pour­quoi nos dents ne cor­res­pondent-elles pas cor­rec­te­ment à notre mâchoire ? La pre­mière réponse n’est pas que nos dents sont trop grandes, mais que nos mâchoires sont trop petites. Lais­sez-moi vous expli­quer. Les dents humaines sont recou­vertes d’un capu­chon d’é­mail qui se forme de l’in­té­rieur. Les cel­lules qui font migrer ce capu­chon de l’intérieur vers la sur­face, au fur et à mesure de la for­ma­tion de la dent, lais­sant une trace d’émail en arrière. Si les dents ne peuvent pas gran­dir ou se répa­rer lors­qu’elles se cassent ou déve­loppent des cavi­tés, c’est parce que les cel­lules qui émettent l’é­mail meurent et sont éli­mi­nées lors de l’éruption den­taire. Donc, la taille et la forme de nos dents sont géné­ti­que­ment pré­pro­gram­mées. Elles ne peuvent pas évo­luer en réponse à l’environnement buc­cal.

Mais l’histoire de la mâchoire est dif­fé­rente. Sa taille dépend à la fois de la géné­tique et de l’en­vi­ron­ne­ment ; elle se déve­loppe pen­dant plus long­temps si son uti­li­sa­tion est plus intense, en par­ti­cu­lier pen­dant l’en­fance, en rai­son de la façon dont les os répondent au stress. Le bio­lo­giste de l’évolution Daniel Lie­ber­man de l’U­ni­ver­si­té de Har­vard a mené une étude élé­gante en 2004 com­pa­rant des hyrax nour­ris avec des ali­ments doux et cuits avec d’autres nour­ris d’aliments crus et durs. La plus forte mas­ti­ca­tion entraî­né une crois­sance accrue de l’os au niveau de l’ancrage des dents. Il a aus­si mon­tré que la lon­gueur défi­ni­tive de la mâchoire dépend du stress pen­dant la mas­ti­ca­tion.

La sélec­tion pour la lon­gueur de la mâchoire est basée sur la crois­sance atten­due, en fonc­tion de la dure­té des ali­ments. Ain­si, le régime déter­mine la cor­res­pon­dance entre la lon­gueur de la mâchoire et la taille des dents. C’est un bel équi­libre pour lequel notre espèce a dis­po­sé de 200 000 ans d’adaptation. Le pro­blème pour nous est que, pen­dant l’essentiel de cette période, nos ancêtres n’ont pas nour­ri leurs enfants de la même façon que nous aujourd’­hui. Nos dents ne conviennent pas, car elles ont évo­lué pour cor­res­pondre à la mâchoire plus longue qui se déve­lop­pait dans un envi­ron­ne­ment dif­fé­rent. Nôtre mâchoire est trop courte, car nous ne lui don­nons pas le signal de crois­sance adé­quat.

Il existe de nom­breuses preuves à ce sujet. L’an­thro­po­logue den­taire Robert Cor­ruc­ci­ni en a consta­té les effets en com­pa­rant les régimes de cita­dins et de ruraux de la région de Chan­di­ga­rh en Inde du nord : pains doux et purée de len­tilles d’une part, gros mil et légumes durs de l’autre. Il l’a éga­le­ment consta­té d’une géné­ra­tion à l’autre dans une réserve de Pimas en Ari­zo­na, suite à l’ou­ver­ture d’un com­merce d’aliments trans­for­més. Le régime fait une énorme dif­fé­rence. Je me sou­viens avoir deman­dé à ma femme de ne pas cou­per la viande de nos filles en petits mor­ceaux quand ils étaient jeunes. Elle m’a répon­du qu’elle pré­fé­re­rait payer les soins d’orthodontiste que de les étouf­fer. J’ai per­du cette contro­verse !

Les dents tor­dues, mal ali­gnées et mal join­tives sont un énormes pro­blème aux consé­quences esthé­tiques claires, mais peuvent éga­le­ment affec­ter la mas­ti­ca­tion et la patho­lo­gie den­taire. La moi­tié de nous pour­rait béné­fi­cier d’un trai­te­ment ortho­don­tique. Mais cette approche est-elle vrai­ment logique d’un point de vue évo­lu­tif ? Cer­tains cli­ni­ciens ne le pensent pas, tels que Jer­ry Rose et Richard Roblee. Ils recom­mandent aux cli­ni­ciens de se concen­trer davan­tage sur la crois­sance des mâchoires, en par­ti­cu­lier pour les enfants. Pour les adultes, les options chi­rur­gi­cales pour sti­mu­ler la crois­sance osseuse gagnent éga­le­ment du ter­rain et peuvent conduire à des trai­te­ments plus courts.

Enfin, ce pro­blème den­taire n’est pas la seule consé­quence des mâchoires plus courtes. L’a­pnée du som­meil en est une autre. Une bouche plus petite signi­fie moins d’es­pace pour la langue, de sorte qu’elle peut recu­ler plus faci­le­ment dans la gorge pen­dant le som­meil, blo­quant poten­tiel­le­ment les voies aériennes. Il n’est pas sur­pre­nant que les appa­reils et inter­ven­tions pour tirer la mâchoire vers l’avant soient les meilleurs trai­te­ments du SAOS (Syn­drome d’apnée obs­truc­tive du som­meil).

Pour le pire et pour le meilleur, nous avons dans nos bouches l’hé­ri­tage de notre évo­lu­tion. Nous pour­rions res­tés blo­qués dans cet envi­ron­ne­ment nou­veau et incon­nu de nos ancêtres, mais en recon­nais­sant ce pro­blème, nous pou­vons mieux y faire face. Pensez‑y la pro­chaine fois que vous sou­ri­rez en vous regar­dant dans un miroir.

Peter Ungar

 

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