Tra­duc­tion d’un article de Jared Dia­mond, ini­tia­le­ment publié (en anglais) en mai 1987, dans la revue Dis­co­ver Maga­zine, sui­vie d’une tra­duc­tion d’un article de Clive Den­nis, ini­tia­le­ment publié (en anglais) le 22 sep­tembre 2006 sur le site web de The Eco­lo­gist. La civi­li­sa­tion, telle que nous la défi­nis­sons, cor­res­pon­dant au mode de vie des peuples ayant adop­té l’a­gri­cul­ture, celle-ci peut donc rem­pla­cer l’a­gri­cul­ture dans le titre de l’ar­ticle : la civi­li­sa­tion ou la pire erreur de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té.


L’agriculture ou la pire erreur de l’histoire de l’humanité

par Jared Dia­mond

« L’agriculture est une inven­tion humaine assez récente, et à bien des égards, ce fut l’une des idées les plus stu­pides de tous les temps. Les chas­seurs-cueilleurs pou­vaient sub­sis­ter grâce à des mil­liers d’aliments sau­vages. L’agriculture a chan­gé tout cela, créant une dépen­dance acca­blante à quelques dizaines d’aliments domes­ti­qués, nous ren­dant vul­né­rable aux famines, aux inva­sions de sau­te­relles et aux épi­dé­mies de mil­diou. L’agriculture a per­mis l’accumulation de res­sources pro­duites en sur­abon­dance et, inévi­ta­ble­ment, l’accumulation inéqui­table ; ain­si la socié­té fut stra­ti­fiée et divi­sée en classes, et la pau­vre­té fina­le­ment inven­tée. »

Robert Sapols­ky (cher­cheur en neu­ro­bio­lo­gie à l’université de Stand­ford), dans son livre Why ZebrasDon’t Get Ulcers (« Pour­quoi les zèbres n’ont pas d’ulcère ? »)

 

« Ce sont le fer et le blé qui ont civi­li­sé les hommes, et per­du le genre humain. »

Jean-Jacques Rous­seau, Dis­cours sur l’origine et les fon­de­ments de l’inégalité par­mi les hommes.

 

À la science, nous devons des chan­ge­ments spec­ta­cu­laires concer­nant l’image hau­taine que nous avons de nous-mêmes. L’astronomie nous a ensei­gné que notre Terre n’était pas le centre de l’univers mais seule­ment un corps céleste par­mi des mil­liards. De la bio­lo­gie nous avons appris que nous n’étions pas spé­cia­le­ment créés par Dieu, mais que nous avions évo­lué, tout comme des mil­lions d’autres espèces. Et à son tour, l’archéologie est venue démo­lir une autre de nos croyances les plus sacrées : l’idée selon laquelle l’histoire humaine, sur le mil­lion d’années pas­sé, a été une longue his­toire de pro­grès. De récentes décou­vertes, tout par­ti­cu­liè­re­ment, sug­gèrent que l’adoption de l’agriculture, sup­po­sé­ment notre pas le plus déci­sif vers une vie meilleure, fut par cer­tains aspects une catas­trophe dont nous ne nous sommes jamais remis. De l’agriculture sur­girent les inéga­li­tés sociales et sexuelles fla­grantes, les mala­dies et le des­po­tisme qui accablent notre exis­tence.

De prime abord, les élé­ments allant à l’encontre de cette inter­pré­ta­tion révi­sion­niste paraissent irré­fu­tables aux yeux des états-uniens du 20ème siècle. Nous sommes mieux lotis, à presque tous les égards, par rap­port aux gens du Moyen Âge, qui menaient une vie plus douce que celle des hommes des cavernes qui, à leur tour, jouis­saient de meilleures condi­tions que les singes. Il nous suf­fit juste de comp­ter nos avan­tages. Nous pro­fi­tons d’aliments abon­dants et variés, de meilleurs outils et biens maté­riels, et des vies les plus longues et saines de l’histoire. La plu­part d’entre nous sont à l’abri de la faim et des pré­da­teurs. Nous obte­nons notre éner­gie du pétrole et des machines, pas de notre sueur. Quel néo-lud­dite par­mi nous échan­ge­rait sa vie pour celle d’un pay­san médié­val, d’un homme des cavernes, ou d’un singe ?

Pen­dant la majeure par­tie de notre his­toire, nous avons vécu en chas­sant et cueillant : nous chas­sions les ani­maux sau­vages et col­lec­tions les plantes sau­vages. C’est une vie que les phi­lo­sophes ont tra­di­tion­nel­le­ment consi­dé­ré comme désa­gréable, bru­tale, et brève. Puisqu’aucune nour­ri­ture n’est culti­vée, et que bien peu se voit sto­ckée, il n’y a (de ce fait) aucun répit dans la lutte chaque jour renou­ve­lée visant à recher­cher des ali­ments sau­vages afin d’é­vi­ter de mou­rir de faim. Notre sor­tie de ce misé­rable état de fait remonte à peine à 10 000 ans en arrière, quand, dans dif­fé­rentes par­ties du monde, des gens ont com­men­cé à domes­ti­quer des plantes et des ani­maux. La révo­lu­tion agri­cole s’étale, de manière pro­gres­sive, jusqu’à aujourd’hui, où elle s’est impo­sée de manière qua­si-uni­ver­selle, et où peu de tri­bus de chas­seurs-cueilleurs sub­sistent encore.

Depuis la pers­pec­tive pro­gres­siste dans laquelle j’ai été éle­vé, se deman­der « Pour­quoi la plu­part de nos ancêtres chas­seurs-cueilleurs ont-ils adop­té l’agriculture ? » semble stu­pide. Ils l’ont bien sûr adop­tée parce que l’agriculture est une manière effi­cace d’obtenir plus de nour­ri­ture moyen­nant moins de tra­vail. Les cultures donnent un ren­de­ment à l’hectare plus éle­vé que les racines et les baies col­lec­tées. Ima­gi­nez une bande de sau­vages épui­sés par la recherche de noix ou la pour­suite d’a­ni­maux sau­vages, contem­plant pour la pre­mière fois un ver­ger crou­lant sous les fruits ou un pâtu­rage plein de mou­tons. Com­bien de mil­li­se­condes pen­sez-vous qu’il leur fau­drait pour appré­cier les avan­tages de l’agriculture ?

La doc­trine pro­gres­siste va même par­fois jusqu’à attri­buer à l’agriculture le remar­quable bour­geon­ne­ment de l’art des mil­liers d’années pas­sées. Puisque les récoltes peuvent être sto­ckées et que récol­ter la nour­ri­ture d’un jar­din prend moins de temps que d’en trou­ver dans la nature, l’agriculture nous a offert une quan­ti­té de temps libre que les chas­seurs-cueilleurs n’ont jamais connue. C’est ain­si l’agriculture qui nous a ren­dus capables de bâtir le Par­thé­non et de com­po­ser la messe en si mineur [quels accom­plis­se­ments mer­veilleux, n’est-ce pas, NdT.

Bien que le point de vue pro­gres­siste semble irré­sis­tible, il est dif­fi­cile de le prou­ver. Com­ment démon­trer que la vie des gens qui vivaient il y a envi­ron 10 000 ans s’améliora lorsqu’ils tro­quèrent la chasse et la cueillette contre l’agriculture ? Jusqu’à récem­ment, les archéo­logues ont dû recou­rir à des tests indi­rects dont les résul­tats, éton­nam­ment, ont échoué à sou­te­nir les vues pro­gres­sistes. Voi­ci un exemple de test indi­rect : les chas­seurs-cueilleurs du 20ème siècle vont-ils plus mal que les agri­cul­teurs ? Dis­per­sés à tra­vers le monde, plu­sieurs dou­zaines de groupes de ces soi-disant pri­mi­tifs, comme les Bochi­mans du Kala­ha­ri, conti­nuent à vivre de cette manière-là. Il en res­sort que ces peuples ont beau­coup de temps pour les loi­sirs, dorment pas mal, et tra­vaillent bien moins que leurs voi­sins agri­cul­teurs. Le temps moyen consa­cré chaque semaine à l’obtention de nour­ri­ture est seule­ment de 12 à 19 heures pour un groupe de Bochi­mans, par exemple, et de 14 heures ou moins pour les nomades Haz­da de Tan­za­nie. Un Bochi­man, auquel on a un jour deman­dé pour­quoi il n’avait pas imi­té les tri­bus voi­sines en adop­tant l’agriculture, avait répon­du : « Pour­quoi devrions-nous, quand il y a autant de noix de mon­gon­go dans le monde ? »

Tan­dis que les agri­cul­teurs se sont concen­trés sur des cultures riches en glu­cides comme le riz et les pommes de terre, le mélange de plantes sau­vages et d’a­ni­maux qui consti­tue l’a­li­men­ta­tion des chas­seurs-cueilleurs sur­vi­vants four­nit plus de pro­téines et un meilleur équi­libre des autres nutri­ments. D’après une étude, la consom­ma­tion jour­na­lière moyenne de nour­ri­ture chez les Bochi­mans, pen­dant un mois où la nour­ri­ture était abon­dante, était de 2140 calo­ries et 93 grammes de pro­téines, ce qui est consi­dé­ra­ble­ment supé­rieur aux recom­man­da­tions jour­na­lières pres­crites pour les gens de leur taille. Il est presque incon­ce­vable que les Bochi­mans, qui mangent envi­ron 75 types de plantes sau­vages, puissent mou­rir de faim à la manière des cen­taines de mil­liers d’agriculteurs irlan­dais et de leurs familles durant la Grande Famine des années 1840.

Les vies des der­niers chas­seurs-cueilleurs, au moins, ne sont donc pas hor­ribles et bes­tiales, alors même que les agri­cul­teurs les ont repous­sés dans cer­tains des endroits les plus inhos­pi­ta­liers du monde. Mais les socié­tés modernes de chas­seurs-cueilleurs qui ont côtoyé des socié­tés agri­coles pen­dant des mil­liers d’années ne nous disent rien des condi­tions de vie des humains d’avant la révo­lu­tion agri­cole. À ce pro­pos, la pers­pec­tive pro­gres­siste pré­tend que les vies des peuples pri­mi­tifs se sont amé­lio­rées quand ils sont pas­sés de la cueillette à l’agriculture. Les archéo­logues peuvent dater ce chan­ge­ment, en dis­tin­guant, sur les sites de fouilles pré­his­to­riques, les restes des plantes et ani­maux sau­vages des restes de plantes et ani­maux domes­ti­qués.

Com­ment en déduire la san­té de ces pro­duc­teurs d’ordures pré­his­to­riques, et par-là même éva­luer direc­te­ment le point de vue pro­gres­siste ? On ne peut répondre à cette ques­tion que depuis quelques années, en par­tie grâce aux nou­velles tech­niques émer­gentes de la paléo­pa­tho­lo­gie, l’étude des traces de mala­dies dans les ves­tiges des humains du pas­sé.

Dans quelques situa­tions chan­ceuses, le paléo­pa­tho­lo­giste a presque autant de maté­riel à étu­dier qu’un patho­lo­giste d’aujourd’hui. Des archéo­logues des déserts chi­liens, par exemple, ont décou­vert des momies bien pré­ser­vées, dont les condi­tions médi­cales au moment de la mort ont pu être déter­mi­nées par autop­sie (Dis­co­ver, Octobre 1987). Les fèces de ces indiens morts depuis long­temps, qui vivaient dans des cavernes sèches du Neva­da, demeurent suf­fi­sam­ment bien pré­ser­vées pour que l’on y recherche des anky­lo­stomes et d’autres para­sites.

Habi­tuel­le­ment, les seuls restes humains dis­po­nibles pour de telles études sont des sque­lettes. Ces sque­lettes per­mettent cepen­dant de for­mu­ler un cer­tain nombre de déduc­tions. Pour com­men­cer, un sque­lette révèle le sexe de son pro­prié­taire, son poids, et son âge approxi­ma­tif. Lorsque plu­sieurs sque­lettes sont dis­po­nibles, on peut éta­blir des tables de mor­ta­li­té comme celles que les com­pa­gnies d’assurance uti­lisent pour cal­cu­ler l’espérance de vie et le risque de mor­ta­li­té à tout âge. Les paléo­pa­tho­lo­gistes peuvent aus­si cal­cu­ler les taux de crois­sance en mesu­rant les os des gens d’âges dif­fé­rents, exa­mi­ner les dents pour éva­luer la pré­sence d’anomalies de l’émail (signes de mal­nu­tri­tion infan­tile) et recon­naître les cica­trices ins­crites sur les os par les ané­mies, la tuber­cu­lose, la lèpre et d’autres mala­dies.

Pour exemple de ce que les paléo­pa­tho­lo­gistes ont appris des sque­lettes, citons les évo­lu­tions his­to­riques de la taille de l’être humain. Les sque­lettes de Grèce et de Tur­quie montrent que, vers la fin de l’âge gla­ciaire, la taille moyenne des chas­seurs-cueilleurs était d’1,75 mètres pour les hommes et 1,65 pour les femmes, envi­ron. Avec l’adoption de l’agriculture, celle-ci s’est effon­drée, pour atteindre à peine 1,60 mètre pour les hommes et 1,54 pour les femmes en 3000 av. JC. Pen­dant l’Antiquité, la taille ré-aug­mente très len­te­ment, à nou­veau, mais les Grecs et les Turcs de notre temps n’ont tou­jours pas retrou­vé la taille moyenne de leurs loin­tains ancêtres.

Men­tion­nons éga­le­ment l’étude des sque­lettes des tumu­lus des val­lées de rivière de l’Illinois et de l’Ohio. Dans les Dick­son Mounds, situés près de la ren­contre entre les rivières de Spoon et de l’Illinois, des archéo­logues ont déter­ré quelques 800 sque­lettes, qui nous per­mettent de consti­tuer un tableau des chan­ge­ments sani­taires qui prirent place lors­qu’à une culture de chas­seurs-cueilleurs suc­cé­da une socié­té d’a­gri­cul­teurs culti­vant inten­si­ve­ment le maïs, aux envi­rons de 1150 après J.C. Des études, menées par George Arme­la­gos et ses col­la­bo­ra­teurs de l’Université du Mas­sa­chu­setts, montrent que l’a­dop­tion de ce nou­veau modèle de sub­sis­tance a beau­coup impac­té ces nou­veaux pay­sans. Com­pa­rés aux chas­seurs-cueilleurs qui les pré­cé­daient, les agri­cul­teurs pré­sen­taient près de 50 % d’augmentation des ano­ma­lies de l’émail – indi­ca­teur de mal­nu­tri­tion –, une aug­men­ta­tion de 400 % des carences en fer (ané­mies fer­ri­prives, prou­vées par une mala­die des os nom­mée hyper­os­tose poro­tique), un tri­ple­ment des lésions osseuses (qui indique des mala­dies infec­tieuses), et une aug­men­ta­tion des mala­dies dégé­né­ra­tives de la colonne ver­té­brale, indi­quant pro­ba­ble­ment une quan­ti­té mas­sive de tra­vail phy­sique. « L’espérance de vie à la nais­sance dans la socié­té pré­agri­cole était d’environ 36 ans », explique Arme­la­gos, « mais dans la socié­té agri­cole, elle était de 19 ans. Ces épi­sodes de stress nutri­tion­nels et de mala­dies infec­tieuses affec­taient gra­ve­ment leur capa­ci­té à sur­vivre. »

Ces élé­ments sug­gèrent que les indiens des Dick­son Mounds, à l’instar de beau­coup d’autres peuples pri­mi­tifs, se sont mis à culti­ver, non par choix, mais par néces­si­té, afin de nour­rir leur popu­la­tion en constante aug­men­ta­tion. « Je ne pense pas que la plu­part des chas­seurs-cueilleurs culti­vaient avant d’y être obli­gés ; en pas­sant à l’agriculture, ils ont échan­gé la qua­li­té pour la quan­ti­té », affirme Mark Cohen de l’Université d’Etat de New-York à Platts­burgh, co-édi­teur, avec Arme­la­gos, d’un des livres sémi­naux en la matière, Paleo­pa­tho­lo­gy at the ori­gins of agri­cul­ture (« La paléo­pa­tho­lo­gie aux ori­gines de l’agriculture »). « Quand j’ai com­men­cé à expo­ser cet argu­ment, il y a 10 ans, peu de gens étaient d’accord avec moi. C’est désor­mais un point de vue res­pec­table, bien que contro­ver­sé. »

Trois ensembles de rai­sons, au moins, expliquent ces impacts néga­tifs de l’a­gri­cul­ture sur la san­té. Pre­miè­re­ment, les chas­seurs-cueilleurs jouis­saient d’une ali­men­ta­tion variée, tan­dis que les pre­miers agri­cul­teurs obte­naient la majeure par­tie de leur nour­ri­ture à par­tir d’une ou deux plantes ami­don­nées. Les agri­cul­teurs obte­naient des calo­ries à moindre coût, mais au prix d’une pauvre nutri­tion (à l’heure actuelle, seules trois plantes riches en glu­cides – le blé, le riz et le maïs – four­nissent l’essentiel des calo­ries consom­mées par l’espèce humaine, et cha­cune d’elle est défi­ciente en cer­taines vita­mines ou acides ami­nés essen­tiels pour la vie). Ensuite, en rai­son de leur dépen­dance à un nombre limi­té de plantes, les agri­cul­teurs ris­quaient bien plus la famine (par exemple en cas de mau­vaise récolte, ou de quelque pro­blème de culture d’une de ces plantes) que les chas­seurs-cueilleurs. Enfin, l’agriculture a encou­ra­gé les gens à s’agglutiner en socié­tés sur­peu­plées, com­mer­çant les unes avec les autres, d’où la pro­pa­ga­tion de para­sites et de mala­dies infec­tieuses. (Quelques archéo­logues pensent que c’est le sur­peu­ple­ment, la sur­con­cen­tra­tion d’êtres humains, plu­tôt que l’agriculture, qui encou­rage les mala­dies, mais il s’a­git là d’un débat du type poule ou œuf, parce que le sur­peu­ple­ment encou­rage l’agriculture et vice-ver­sa). Les épi­dé­mies ne pou­vaient se pro­pa­ger tant que les popu­la­tions étaient épar­pillées en de petits groupes se dépla­çant en per­ma­nence. La tuber­cu­lose et les mala­dies diar­rhéiques se sont déve­lop­pées avec le pas­sage à l’agriculture, tan­dis que la rou­geole et la peste bubo­nique, elles, ont dû attendre l’apparition des pre­mières grandes villes.

En plus de la mal­nu­tri­tion, de la famine, et des mala­dies épi­dé­miques, l’agriculture por­tait en elle une autre malé­dic­tion : une stra­ti­fi­ca­tion sociale mas­sive. Les chas­seurs-cueilleurs ne stockent pas (ou peu) de nour­ri­ture, et ne dis­posent pas non plus de source ali­men­taire concen­trée, comme un ver­ger ou un trou­peau de vaches : ils vivent de plantes sau­vages et d’animaux qu’ils obtiennent chaque jour. Ain­si, il ne peut y avoir, chez eu, de roi, ou de classe de para­sites sociaux s’en­grais­sant grâce à la nour­ri­ture qu’ils prennent aux autres. Il n’y a qu’au sein d’une popu­la­tion d’agriculteurs qu’une élite impro­duc­tive et en bonne san­té peut être en mesure de régner sur des masses acca­blées de mala­dies. Des sque­lettes des tombes grecques de Mycène, datant de 1500 av. J.C., sug­gèrent que les nobles béné­fi­ciaient d’une meilleure ali­men­ta­tion que les rotu­riers, étant don­né que les sque­lettes royaux étaient de 5 à 7 cen­ti­mètres plus grands que les autres, et qu’ils dis­po­saient d’une meilleure den­ti­tion (une cavi­té ou dent man­quante, en moyenne, au lieu de six). Par­mi les momies chi­liennes de 1000 après J.C., l’élite se dis­tin­guait non seule­ment par des orne­ments et des pinces à che­veux en or, mais aus­si par un taux quatre fois plus faible de lésions osseuses liées aux mala­dies.

Des contrastes simi­laires, dans le domaine de la nutri­tion et de la san­té, per­sistent à une échelle mon­diale aujourd’hui. Pour les gens des pays riches, comme les États-Unis, van­ter les ver­tus de la chasse et de la cueillette doit paraitre ridi­cule. Mais les états-uniens sont une élite, dépen­dante du pétrole et des mine­rais qui doivent sou­vent être impor­tés de pays où la san­té des gens est moins bonne, et la nutri­tion plus pauvre. Si l’on pou­vait choi­sir entre être un pay­san en Éthio­pie, ou un cueilleur bochi­man dans le Kala­ha­ri, quel choix, selon vous, serait le plus judi­cieux ?

L’agriculture a peut-être éga­le­ment encou­ra­gé les inéga­li­tés entre les sexes. Libé­rées du besoin de trans­por­ter leurs bébés durant une exis­tence nomade, et sous pres­sion en rai­son du besoin de main d’œuvre pour labou­rer les champs, les femmes agri­cul­trices ont eu ten­dance à tom­ber plus sou­vent enceinte que leurs congé­nères chas­seuses-cueilleuses – ce qui impli­quait des coûts signi­fi­ca­tifs pour leur san­té. Par­mi les momies chi­liennes, par exemple, plus de femmes que d’hommes pré­sen­taient des lésions osseuses liées aux mala­dies infec­tieuses.

Les femmes des socié­tés agri­coles étaient par­fois réduites à l’é­tat de bêtes de somme. En Nou­velle-Gui­née, dans les socié­tés agri­coles contem­po­raines, je vois sou­vent des femmes chan­ce­lant sous le poids exces­sifs de plantes et de bois de chauf­fage, tan­dis que les hommes se pro­mènent les mains vides. Une fois, lors d’une visite de ter­rain à étu­dier des oiseaux là-bas, j’ai pro­po­sé à quelques vil­la­geois de les payer pour por­ter des mar­chan­dises de la piste d’atterrissage vers mon camp de mon­tagne. La chose la plus lourde était un sac de riz de 50 kg, que j’ai atta­ché à un bâton, et qu’une équipe de 4 hommes a por­té ensemble à ma demande. Lorsque j’ai fina­le­ment rat­tra­pé les vil­la­geois, en che­min, les hommes por­taient des choses légères, tan­dis qu’une petite femme pesant moins que le sac de riz, cour­bée sous son poids, le por­tait à l’aide d’une corde qui pas­sait sur ses tempes.

Quant à l’affirmation selon laquelle l’agriculture a encou­ra­gé la flo­rai­son de l’art en nous four­nis­sant du temps de loi­sirs, la réa­li­té est que les chas­seurs-cueilleurs dis­posent au moins d’au­tant de temps libre que les agri­cul­teurs. L’insistance sur le temps de loi­sir en tant que fac­teur cru­cial semble erro­née. Les gorilles ont lar­ge­ment dis­po­sé d’as­sez de temps libre pour construire leur propre Par­thé­non, s’ils l’avaient vou­lu. Bien que les avan­cées tech­no­lo­giques post-agri­coles aient effec­ti­ve­ment ren­du pos­sibles de nou­velles formes d’art, et faci­li­té sa pré­ser­va­tion, les chas­seurs-cueilleurs pei­gnaient et sculp­taient depuis au moins 15 000 ans avant le pas­sage à l’a­gri­cul­ture, et cer­tains conti­nuaient de le faire ne serait-ce qu’au siècle der­nier, par exemple des Esqui­maux et des Indiens du Nord-Ouest du Paci­fique.

Ain­si, avec l’avènement de l’agriculture, une élite se trou­va mieux lotie, tan­dis que la plu­part des gens virent leur condi­tion se dégra­der. Au lieu de croire aveu­glé­ment la doc­trine pro­gres­siste selon laquelle nous aurions choi­si l’agriculture parce que c’était bon pour nous, nous devrions nous deman­der com­ment cette der­nière a réus­si à nous pié­ger mal­gré ses nom­breux défauts.

Une réponse pos­sible se ramène à l’adage selon lequel « La force fait le droit ». L’agriculture pou­vait sou­te­nir une popu­la­tion bien plus impor­tante que la chasse, en dépit d’une qua­li­té de vie plus pauvre. (Les den­si­tés de popu­la­tion des chas­seurs-cueilleurs dépassent rare­ment une per­sonne par 10 kilo­mètres car­ré, tan­dis que les agri­cul­teurs pré­sentent une den­si­té de popu­la­tion moyenne 100 fois supé­rieure, envi­ron). En par­tie parce qu’un champ entiè­re­ment recou­vert d’une espèce de plante comes­tible nour­rit bien plus de bouches qu’une forêt où les plantes comes­tibles sont dis­per­sées. En par­tie, aus­si, parce que les chas­seurs-cueilleurs nomades doivent gar­der les nais­sances d’enfants espa­cées d’intervalles de 4 ans, en recou­rant à l’infanticide ou à d’autres moyens, puisqu’une mère doit por­ter son bébé jusqu’à ce qu’il soit assez âgé pour tenir la cadence des adultes. Les femmes agri­cul­trices n’é­tant pas sou­mises à cette charge, elles peuvent, et ne s’en privent pas, mettre au monde un enfant tous les deux ans.

Tan­dis que les den­si­tés de popu­la­tion des chas­seurs-cueilleurs aug­men­taient dou­ce­ment à la fin des périodes gla­ciaires, des groupes durent choi­sir entre nour­rir plus de bouches en se tour­nant vers l’agriculture, et trou­ver des moyens de limi­ter cette crois­sance démo­gra­phique. Quelques groupes choi­sirent la pre­mière solu­tion, inca­pables d’anticiper les mau­vais côtés de l’agriculture et séduits par l’abondance éphé­mère dont ils béné­fi­cièrent jusqu’à ce que la crois­sance de la popu­la­tion rat­trape l’augmentation de la pro­duc­tion de nour­ri­ture. Ces groupes-là se repro­dui­sirent en grand nombre, puis s’en vinrent déci­mer les groupes qui avaient choi­si de res­ter chas­seurs-cueilleurs : une cen­taine d’agriculteurs mal nour­ris peuvent quand même l’emporter contre un seul chas­seur-cueilleur iso­lé. Les chas­seurs-cueilleurs n’ont donc pas réel­le­ment aban­don­né leur mode de vie, mais ceux qui s’étaient mon­trés assez rai­son­nables pour le conser­ver ont été expul­sés, sauf des régions dont les agri­cul­teurs ne vou­laient pas.

À ce stade, il convient de rap­pe­ler l’accusation banale selon laquelle l’archéologie est un luxe, pré­oc­cu­pé par le pas­sé loin­tain et n’offrant aucune leçon pour le pré­sent. Les archéo­logues étu­diant l’avènement de l’agriculture ont recons­ti­tué une période cru­ciale, celle où nous avons com­mis la pire erreur de l’histoire de l’hu­ma­ni­té. Som­més de choi­sir entre limi­ter la popu­la­tion ou essayer d’augmenter la pro­duc­tion de nour­ri­ture, nous avons choi­si cette der­nière solu­tion et ain­si déchaî­né famine, guerre et tyran­nie.

Les chas­seurs-cueilleurs dis­po­saient du mode de vie le plus abou­ti et le plus durable de l’histoire humaine. En revanche, nous conti­nuons de caho­ter dans le mael­strom où l’agriculture nous a pré­ci­pi­tés, et dont il n’est pas cer­tain que nous puis­sions sor­tir. Sup­po­sons qu’un archéo­logue extra-ter­restre nous rende visite et essaie d’expliquer l’histoire humaine à ses com­pa­triotes de l’espace. Il illus­tre­rait peut-être les résul­tats de ses trou­vailles à l’aide d’une hor­loge de 24h sur laquelle une heure repré­sen­te­rait 100 000 ans du temps réel pas­sé. Si l’histoire de l’espèce humaine com­men­çait à minuit, nous serions main­te­nant presque à la fin de notre pre­mier jour. Nous avons vécu en tant que chas­seurs-cueilleurs pen­dant la qua­si-tota­li­té de ce jour, de minuit jusqu’au cou­cher du soleil, en pas­sant par l’aube et par le midi. Fina­le­ment, à 23h54, nous avons adop­té l’agriculture. Tan­dis que notre second jour approche, le sort des pay­sans frap­pés par la famine fini­ra-t-il par tous nous englou­tir ? Allons-nous fina­le­ment obte­nir, de quelque façon que ce soit, les bien­faits attrayants que l’on ima­gine der­rière la façade étin­ce­lante de l’agriculture, et qui nous ont échap­pés jusque-là ?

Jared Dia­mond


L’agriculture, ou la pire invention de l’humanité

par Clive Den­nis

Que ce soit par déses­poir ou en phi­lo­so­phant, nous, humains, nous retrou­vons sou­vent à retra­cer notre his­toire jusqu’au point de notre pas­sé où le ver est entré dans le fruit, où tout a com­men­cé, où une inno­va­tion nous a envoyé val­din­guer dans le bruit et la confu­sion du pré­sent. Les télé­phones por­tables, la télé­vi­sion, l’ingénierie géné­tique et les super­mar­chés se voient tous cri­ti­qués, mais ceux qui ont réel­le­ment des pro­blèmes avec ce monde – ceux qui com­prennent véri­ta­ble­ment l’échec – se réfèrent à la plus vaste échelle de l’histoire de l’humanité.

Cer­tains poin­te­ront du doigt la bombe nucléaire ou la révo­lu­tion indus­trielle. D’autres le capi­ta­lisme, ou l’argent, ou la poudre à canon. D’autres encore pré­ten­dront que ce ne sont pas les inven­tions qui génèrent les pro­blèmes, mais les gens qui les uti­lisent ; que la tech­no­lo­gie est neutre et qu’il nous appar­tient de nous assu­rer qu’elle soit uti­li­sée pour le bien. D’autres rétorquent que les inven­tions peuvent être bonnes ou mau­vaises – que cer­taines sont éla­bo­rées par de bonnes inten­tions tan­dis que d’autres non.

Mais ce ne sont pas les consé­quences escomp­tées qui comptent – ce sont les consé­quences réelles.

Nobel était per­sua­dé que son inven­tion ren­drait la guerre trop vio­lente et trop hor­rible pour être envi­sa­gée. Sans sur­prise, la dyna­mite fut fina­le­ment uti­li­sée pour tuer bien plus de gens, bien plus rapi­de­ment. Nos ten­ta­tives de légis­la­tion visant à prendre le contrôle des armes nucléaires, ou nos inno­va­tions visant à mieux contrô­ler le pou­voir, qu’il soit mili­taire, explo­sif, poli­tique ou autre, ont tou­jours échoué, puisqu’aucune socié­té ne peut jamais dire non à un avan­tage de puis­sance. Cepen­dant, mêmes les tech­no­lo­gies les plus désas­treuses pré­sentent géné­ra­le­ment quelque béné­fice ; l’holocauste nucléaire et l’entente nucléaire, les réserves d’anthrax et les vac­cins contre la variole.

La dif­fi­cul­té consiste à déci­der si la balance des coûts et béné­fices penche ou non en notre faveur. Cela s’équilibre-t-il tou­jours ? Y a‑t-il une inven­tion, quelque part dans notre his­toire, tel­le­ment cata­clys­mique que nous pour­rions la qua­li­fier de pire inven­tion de l’histoire de l’humanité ?

Il y en a une. Géné­ra­le­ment consi­dé­rée comme la meilleure et la plus impor­tante des inno­va­tions de l’humanité, l’agriculture est l’invention à l’origine du fos­sé qui nous sépare aujourd’hui de la nature. Cepen­dant, en chan­geant radi­ca­le­ment la façon dont nous obte­nons notre nour­ri­ture, le déve­lop­pe­ment de l’agriculture nous a condam­nés à des condi­tions de vie pires que celles dont nous jouis­sions avant : déclin de notre temps de loi­sir ; nour­ri­ture de moins bonne qua­li­té ; moins bonne san­té, et perte de notre auto­no­mie. En outre, l’agriculture a aus­si engen­dré les pre­mières occur­rences signi­fi­ca­tives de guerre à grande échelle, les inéga­li­tés, l’impérialisme, la hié­rar­chie, la pau­vre­té, le crime, la famine, le chan­ge­ment cli­ma­tique d’origine anthro­pique ain­si que l’ex­ter­mi­na­tion de masse des espèces vivantes.

Lorsque les choses ont dégénéré

Dans les années 1960 et 1970, des anthro­po­logues comme Richard Lee et Yehu­di Cohen ont remar­qué la forte cor­ré­la­tion entre la façon dont les socié­tés pro­duisent leur nour­ri­ture et la façon dont elles sont struc­tu­rées socio-poli­ti­que­ment. Des années de recherches anthro­po­lo­giques cumu­lées ont mon­tré que ceux qui vivent de la chasse et de la cueillette ont ten­dance à éta­blir des socié­tés éga­li­taires et basées sur le consen­sus.

Les chas­seurs-cueilleurs dépendent les uns des autres pour leur nour­ri­ture, la coopé­ra­tion et le mutua­lisme sont donc ins­ti­tu­tion­na­li­sés par néces­si­té. Un seul chas­seur peut n’avoir qu’une chance sur quatre de réus­sir à attra­per sa proie, mais quatre chas­seurs qui acceptent de par­ta­ger ce qu’ils cap­turent béné­fi­cie­ront d’un appro­vi­sion­ne­ment ali­men­taire bien plus fiable. En se dépla­çant à tra­vers le ter­ri­toire, des régions où la nour­ri­ture est rare vers celles où la terre est plus riche, les chas­seurs-cueilleurs per­mettent à la nature d’œuvrer pour eux, et récoltent ensuite ce qui peut l’être. Ce mode de pro­duc­tion fait que les Kungs et les Had­zas, qui habitent les régions les plus inhos­pi­ta­lières de l’Afrique du Sud, consacrent seule­ment de trois à cinq heures par jour à leur quête de nour­ri­ture.

Même dans un envi­ron­ne­ment aus­si déser­tique et hos­tile, la concep­tion hob­be­sienne de la vie de l’humanité pré-civi­li­sée comme pénible et bru­tale pour­rait dif­fi­ci­le­ment être plus éloi­gnée de la véri­té. Les chas­seurs-cueilleurs vivaient des vies saines et riches, et ont à rai­son été décrits comme « la socié­té d’abondance ori­gi­nelle ». Mal­heu­reu­se­ment, le mythe de la « guerre de tous contre tous » et du sau­vage condam­né à une vie de lutte contre une nature san­gui­naire est tou­jours pro­fon­dé­ment ancré dans la psy­ché du civi­li­sé.

Lorsqu’une socié­té nomade s’enracine quelque part naissent les pre­mières pos­si­bi­li­tés de coer­ci­tion. Un groupe de nomades, inca­pable de se mettre d’accord sur un sujet impor­tant, peut tou­jours se sépa­rer en deux groupes ou plus, qui peuvent suivre cha­cun leur che­min et implé­men­ter la déci­sion qu’ils pensent être la meilleure. Les agri­cul­teurs, cepen­dant, sont coin­cés là où ils sont, et la meilleure forme de démo­cra­tie qu’une com­mu­nau­té fixe puisse pro­duire reste la tyran­nie de la majo­ri­té.

Trop

Une fois qu’une popu­la­tion ins­tal­lée de manière fixe pro­duit du sur­plus, les choses empirent encore ; cer­tains indi­vi­dus cessent de s’occuper de la nour­ri­ture et se spé­cia­lisent dans d’autres métiers. Cette spé­cia­li­sa­tion per­met la nais­sance d’importantes inéga­li­tés maté­rielles – cer­tains talents sont plus valo­ri­sés que d’autres, et engrangent alors plus de richesses. Par­mi les nomades, la pro­prié­té devient un far­deau lorsqu’elle s’accumule. Une socié­té d’égaux, qui ne se sou­cie que très peu de la richesse maté­rielle qu’elle pos­sède, n’est pas une terre fer­tile pour le crime lié à la pro­prié­té. Les inéga­li­tés maté­rielles des socié­tés agraires, cepen­dant, engendrent des crimes, et tan­dis que cer­tains se spé­cia­lisent dans le tra­vail des métaux, dans la pote­rie ou les rela­tions publiques, d’autres se spé­cia­lisent dans la vio­lence, sous l’égide de la pré­ven­tion du crime. Ces spé­cia­listes de la vio­lence passent véri­ta­ble­ment leur temps à pré­ser­ver les inéga­li­tés de richesse qui appa­raissent, et à assu­rer la sécu­ri­té d’un autre groupe de spé­cia­listes – l’élite nais­sante.

Des fouilles archéo­lo­giques sur des sites du néo­li­thique exposent pré­ci­sé­ment l’architecture des pre­mières hié­rar­chies ; les plus grandes mai­sons sont tou­jours implan­tées près des bâti­ments uti­li­sés pour entre­po­ser le grain. Lorsque l’élite par­vient à contrô­ler le sur­plus à tra­vers un mono­pole sur la vio­lence, par exemple, en payant et en armant les meilleurs com­bat­tants d’une com­mu­nau­té, la tran­si­tion est com­plète et une mino­ri­té détient alors le pou­voir. Par consé­quent, lorsqu’une élite peut, en toute impu­ni­té, faire l’usage de la vio­lence au sein des limites géo­gra­phiques d’une socié­té don­née, la tyran­nie com­mence. Lorsque la même chose se pro­duit en dehors de ces limites, la guerre et l’impérialisme s’ensuivent, puisqu’un sur­plus ali­men­taire per­met éga­le­ment le déploie­ment d’une armée, qui peut ensuite être uti­li­sée pour s’emparer des terres et des res­sources des popu­la­tions envi­ron­nantes. Sans sur­plus ali­men­taire, des cam­pagnes mili­taires inten­sives ne seraient sim­ple­ment pas pos­sibles.

Un sur­plus ali­men­taire mène éga­le­ment à une aug­men­ta­tion des den­si­tés de popu­la­tion. Ceci aug­mente les inci­dences de mala­die. Tan­dis qu’au sein d’une popu­la­tion peu nom­breuse une mala­die peut s’éteindre une fois qu’elle en aura fait le tour, au sein d’une popu­la­tion impor­tante, le nombre d’individus per­met à la mala­die de muter, en engen­drant de nou­velles, qui peuvent ensuite réin­fec­ter encore et encore la popu­la­tion. Ce dont attestent le rhume ordi­naire, la rou­geole, la vari­celle et la grippe – ces mala­dies n’existent sim­ple­ment pas au sein de popu­la­tions non-agri­coles. Pire encore, les agri­cul­teurs vivent au contact direct de leurs ani­maux, qui consti­tuent une source inta­ris­sable de nou­veaux patho­gènes.

Le régime ali­men­taire rela­ti­ve­ment limi­té et peu varié de l’agriculteur engendre d’autres pro­blèmes, puisque le sys­tème immu­ni­taire ali­men­té par un régime ali­men­taire agri­cole non diver­si­fié ne fonc­tionne pas aus­si bien que le sys­tème immu­ni­taire ali­men­té par le régime ali­men­taire d’un chas­seur-cueilleur, qui se nour­rit d’une varié­té bien plus grande d’aliments. Un mode de vie aus­si insa­lubre dimi­nue iné­luc­ta­ble­ment l’espérance de vie de l’agriculteur, et ce n’est qu’au cours des 100 der­nières années que la méde­cine a aug­men­té l’espérance de vie des agri­cul­teurs au point de dépas­ser celle des chas­seurs-cueilleurs.

Lorsque l’anthropologue Richard Lee s’est ren­du auprès des Bush­men du Kala­ha­ri dans les années 1960, il a décou­vert que 10% d’entre eux avaient plus de 60 ans. Ce qui se com­pare plu­tôt bien avec les 20% que nous retrou­vons actuel­le­ment en Grande-Bre­tagne, par exemple, par­ti­cu­liè­re­ment en rai­son de l’hostilité de l’environnement où vivent les Bush­men. Mal­heu­reu­se­ment, les Bush­men d’aujourd’hui ne jouissent plus du mode de vie de leurs parents dans les années 1960, puisque le gou­ver­ne­ment du Bots­wa­na cherche abso­lu­ment à les moder­ni­ser en leur pre­nant leurs terres et en leur don­nant des cou­ver­tures, des mala­dies, et de l’alcool et du déses­poir en échange – une pro­cé­dure sou­vent uti­li­sée contre les popu­la­tions dévas­tées des chas­seurs-cueilleurs du monde.

Au-delà des humains

Les réper­cus­sions de l’adoption de l’agriculture s’étendent bien au-delà du cadre des socié­tés humaines la pra­ti­quant – les chas­seurs-cueilleurs ne sont pas les seuls à souf­frir des impacts des agri­cul­teurs voraces, l’environnement les subit aus­si. Plus la sur­face de pro­duc­tion consa­crée à l’agriculture s’étend, plus l’habitat riche et diver­si­fié des chas­seurs-cueilleurs est atro­phié, jusqu’à ce que les fron­tières des terres culti­vées, en expan­sion per­pé­tuelle, se heurtent à des zones impropres à l’agriculture, comme les déserts, la toun­dra et les glaces.

Lorsque 10 mil­liards d’hectares de nature sau­vage sont rem­pla­cés par 10 mil­liards d’hectares de blé, de soja ou de terre d’élevage, les consé­quences sont pré­vi­sibles. Ils deviennent 10 mil­liards d’hectares qui ne pro­duisent plus de nour­ri­ture pour les bisons, les ours ou les bou­que­tins. Voi­là la cause ultime de l’extinction de masse que nous connais­sons actuel­le­ment. L’agriculture trans­forme un ter­ri­toire qui nour­ris­sait aupa­ra­vant des mil­liers d’espèces en une terre ne nour­ris­sant plus qu’une seule espèce. Elle affame lit­té­ra­le­ment les autres espèces et pré­ci­pite leur extinc­tion.

Les esti­ma­tions effec­tuées par l’écologue Paul Ehr­lich sug­gèrent que l’humanité de notre temps acca­pare envi­ron 40% de la pro­duc­ti­vi­té ter­restre pri­maire nette de la pla­nète pour son propre usage. Aggra­vant encore cette affaire, les recherches du pro­fes­seur Bill Rud­di­man sug­gèrent que le brû­lage pré­his­to­rique des forêts visant à créer des terres propres à l’agriculture émirent suf­fi­sam­ment de gaz à effet de serre pour impac­ter le cli­mat mon­dial, main­te­nant ain­si arti­fi­ciel­le­ment la tem­pé­ra­ture de la pla­nète à un niveau per­met­tant la conti­nua­tion de l’agriculture.

Employé de bureau VS chasseur-cueilleur

Cepen­dant, si nous pou­vions igno­rer les quelques para­graphes pré­cé­dents, et ne pen­ser qu’en fonc­tion du plai­sir que nous arri­vons per­son­nel­le­ment à tirer de nos vies modernes, il est clair que les choses se sont amé­lio­rées pour nos types d’agriculture depuis les mal­adroits et déplai­sants débuts de l’agriculture. Nous nous sommes spé­cia­li­sés au point de ne plus être obli­gés de choi­sir entre agri­cul­teurs ou sol­dats – nos pos­si­bi­li­tés s’étendent aujourd’hui jusqu’à ingé­nieur infor­ma­tique, employé de bureau et net­toyeur de WC. Il y a tout un nou­veau monde d’expérience dehors. Mais l’apprécions-nous vrai­ment ?

Nous allons mani­fes­te­ment mieux que nos pre­miers ancêtres ayant adop­té l’agriculture. Cepen­dant, l’histoire remonte bien plus loin que le moment où la pre­mière char­rue trans­per­ça la terre. Nous devrions plu­tôt com­pa­rer le quo­ti­dien de l’employé de bureau à celui du chas­seur-cueilleur.

Un employé de bureau passe au moins 8 heures par jour à exer­cer un tra­vail inva­ria­ble­ment ennuyeux et uni­que­ment allé­gé par le contact humain qu’il apporte. Parce qu’il sou­haite uti­li­ser au mieux le temps qu’il lui reste après sa migra­tion pen­du­laire et ses courses quo­ti­diennes, l’employé de bureau achète des plats cui­si­nés, paie un employé pour le ménage et s’effondre devant la télé­vi­sion. Un mode de vie aus­si extrê­me­ment séden­taire, loin d’être appré­ciable, endom­mage la san­té, et doit être com­pen­sé par de la médi­ca­tion et de l’exercice. Le stress et la dépres­sion sont les consé­quences iné­luc­tables de la vie gâchée au bureau et de l’argent per­du dans la ten­ta­tive effré­née de paraître mieux que les autres. Si notre employé de bureau se décou­vrait mécon­tent de la vie que la socié­té lui a concoc­tée, et s’il en venait à vou­loir modi­fier son sort, il décou­vri­rait éga­le­ment son impuis­sance, étant don­né que sa par­ti­ci­pa­tion à la vie poli­tique est réduite à celle d’un obser­va­teur, jouis­sant d’un inutile droit de voter tous les 4 ou 5 ans, comme des mil­lions d’autres. Tan­dis que les chas­seurs-cueilleurs tra­vaillent entre 3 et 5 heures par jour, sou­vent entre amis, et peuvent pas­ser le reste de leur jour­née à man­ger ; à rendre visite à d’autres amis ; à faire de la musique ; à dan­ser ; à phi­lo­so­pher ; à jouer avec les enfants ; à se relaxer et à dor­mir. Voi­là la vie que nous avons per­due.

Regarder le passé avec colère

L’agriculture nous a pri­vés de notre héri­tage de chas­seur-cueilleur, et a ren­du impos­sible la vie en socié­té éga­li­taire et basée sur le consen­sus dont jouis­saient nos ancêtres. Au lieu de cela, elle nous impose un nou­vel éven­tail de struc­tures sociales ; des struc­tures d’aliénation et de domi­na­tion qui sou­tiennent, et sont sou­te­nues, par la conti­nua­tion et l’expansion de l’agriculture. Nos visions uto­piques du futur, libé­ré des pro­blèmes du pré­sent grâce à l’ingéniosité humaine et à la com­pé­tence tech­nique, semblent pos­sibles sur le papier, mais la réa­li­té est autre. Nous avons déjà com­mis la pire des erreurs, et avons pas­sé 10 000 ans à per­fec­tion­ner cette inven­tion désas­treuse, nous ren­dant ain­si de plus en plus dépen­dants d’elle. Cepen­dant, les archéo­logues qui nous font entre­voir nos ancêtres et les anthro­po­logues qui nous pré­sentent nos cou­sins ont réus­si à nous expli­quer ce qui motive nos actes. Nous n’aspirons pas seule­ment au futur que nous ima­gi­nons, mais à la réa­li­té de notre pas­sé.

Clive Den­nis


Tra­duc­tions : Nico­las Casaux

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