Après Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État, paru en 2007 et que nous avons publié cette année avec les édi­tions LIBRE, Peter Gel­der­loos a publié, en 2013 (ici édi­tion de 2015), un autre livre sur le sujet, inti­tu­lé The Fai­lure of Non-vio­lence (en fran­çais : L’é­chec de la non-vio­lence), dont le texte sui­vant consti­tue une grande par­tie de l’in­tro­duc­tion, tra­duite en fran­çais. Nous publie­rons le livre entier, L’É­chec de la non-vio­lence, cou­rant 2019.


La non-vio­lence a per­du le débat. Au cours des 20 der­nières années, de plus en plus de mou­ve­ments sociaux et de rébel­lions contre l’oppression et l’exploitation ont vu le jour à tra­vers le monde, et en leur sein, nom­breux sont ceux qui ont com­pris, avec le temps, que la non-vio­lence ne fonc­tionne pas. Ils apprennent que les his­toires des pré­ten­dues vic­toires non vio­lentes ont été fal­si­fiées, que des actions ou méthodes spé­ci­fiques pou­vant être décrites comme non vio­lentes fonc­tionnent mieux lorsqu’elles sont accom­pa­gnées d’autres actions ou méthodes illé­gales ou com­ba­tives. Ils apprennent qu’il n’y a aucune chance pour que la non-vio­lence dog­ma­tique et exclu­sive entraîne un chan­ge­ment révo­lu­tion­naire dans la socié­té, pour qu’elle par­vienne à la racine de l’oppression et de l’exploitation et pour qu’elle ren­verse ceux qui sont au pou­voir.

Au mieux, la non-vio­lence peut obli­ger ceux au pou­voir à chan­ger de masques, à pla­cer un nou­veau par­ti poli­tique sur le trône et pos­si­ble­ment à étendre les sec­teurs sociaux repré­sen­tés au sein de l’élite, sans chan­ger le fait fon­da­men­tal de l’existence d’une élite qui dirige et béné­fi­cie de l’exploitation de tous les autres. En obser­vant les prin­ci­pales rébel­lions des deux der­nières décen­nies, depuis la fin de la guerre froide, il appa­rait que la non-vio­lence n’est en mesure d’implémenter ce chan­ge­ment de façade que si elle béné­fi­cie de l’aide d’une grande par­tie de l’élite — en géné­ral : des médias, des riches et au moins d’une par­tie de l’armée, parce que la résis­tance non vio­lente n’a jamais été en mesure de résis­ter à la pleine puis­sance de l’État. Lorsque les dis­si­dents ne béné­fi­cient pas du sou­tien de l’élite, la non-vio­lence pure semble être la meilleure façon de tuer un mou­ve­ment, ain­si de l’effondrement total du mou­ve­ment anti­guerre, en 2003, ou de l’effondrement du mou­ve­ment étu­diant en Espagne, en 2009.

Au sein de dou­zaines de nou­veaux mou­ve­ments sociaux autour du globe, cer­tains des­cendent dans les rues pour la pre­mière fois en pen­sant que la non-vio­lence est le che­min à suivre puisque, contrai­re­ment aux affir­ma­tions de nombre de paci­fistes, notre socié­té nous enseigne que la vio­lence des gou­ver­ne­ments peut être accep­table, tan­dis que les petites gens qui veulent chan­ger les choses doivent tou­jours être non vio­lents. C’est pour­quoi, du mou­ve­ment Occu­py aux USA au mou­ve­ment d’occupation des places en Espagne, en pas­sant par le mou­ve­ment étu­diant au Royaume-Uni, des dizaines de mil­liers de per­sonnes qui par­ti­ci­paient à une lutte pour la pre­mière fois de leurs vies, n’ayant enten­du par­ler des concepts de révo­lu­tion et de résis­tance qu’à tra­vers le prisme de la télé­vi­sion ou des écoles publiques (c’est-à-dire, par le biais des médias ou du gou­ver­ne­ment) croyaient lar­ge­ment en la non-vio­lence. Tout autour du monde, l’expérience leur ensei­gna qu’ils avaient tort, que les paci­fistes, ain­si que les médias et le gou­ver­ne­ment, leur avaient men­ti, et qu’afin de chan­ger quoi que ce soit, ils devraient ripos­ter.

Cet appren­tis­sage col­lec­tif se pro­duit sur la pla­nète entière, et se tra­duit par un glis­se­ment de la non-vio­lence vers une diver­si­té de tac­tiques — l’idée que nous ne pou­vons pas impo­ser de limite aux tac­tiques, ni impo­ser une seule méthode de lutte à tout un mou­ve­ment, que nous devons pou­voir choi­sir par­mi un éven­tail de tac­tiques, que les luttes sont plus robustes lorsqu’une varié­té de tac­tiques les com­posent, et que nous devons pou­voir choi­sir indi­vi­duel­le­ment notre méthode de lutte (ain­si, les tac­tiques paci­fiques font par­tie de cet éven­tail, tan­dis que la non-vio­lence exclut toutes les autres méthodes et tac­tiques).

Il y a 8 ans, il y eut de nom­breux débats entre les par­ti­sans de la non-vio­lence et les par­ti­sans d’une diver­si­té de tac­tiques. À l’automne 2004, j’ai sor­ti Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État [que nous avons tra­duit et publié, à com­man­der ici, NdT], un des ouvrages les plus polé­miques qui furent publiés à l’époque (les argu­ments que je pré­sente dans ce livre, ain­si que ses cri­tiques, sont dis­cu­tés dans l’appendice). Dans le contexte du mou­ve­ment anti­mon­dia­li­sa­tion, qui fut lour­de­ment entra­vé par la non-vio­lence en rai­son de l’institutionnalisation des mou­ve­ments sociaux dont nous héri­tions, et en rai­son de la forte par­ti­ci­pa­tion d’ONG, le débat eut l’air d’une rude bataille, bien que nombre d’entre nous reçurent aide et ins­pi­ra­tion de la décou­verte de textes réédi­tés, issus des luttes des géné­ra­tions pré­cé­dentes, comme le livre de Ward Chur­chill, Paci­fism as Patho­lo­gy (Le paci­fisme comme patho­lo­gie) [dont vous pou­vez lire l’introduction, écrite par Der­rick Jen­sen, et tra­duite en fran­çais, ici, NdT], ou Les dam­nés de la Terre de Frantz Fanon.

À ce moment-là, des par­ti­sans de la non-vio­lence émer­geaient sou­vent de leur tour d’ivoire pour débattre avec des par­ti­sans d’une diver­si­té de tac­tiques. Mais entre­temps, quelque chose a chan­gé. Des insur­rec­tions se sont pro­duites dans le monde entier, tan­dis que les mou­ve­ments non-vio­lents se sont avé­rés mort-nés ou mora­le­ment défaillants. Même au sein du mou­ve­ment anti­mon­dia­li­sa­tion, les mani­fes­ta­tions les plus puis­santes et com­mu­ni­ca­tives furent celles ouver­te­ment orga­ni­sées autour d’une diver­si­té de tac­tiques, tan­dis que les rébel­lions dans le Sud éco­no­mique, qui gar­daient en vie le mou­ve­ment, étaient tout sauf paci­fiques.

Nombre des par­ti­sans de la non-vio­lence s’inspiraient de la riche his­toire, quelque peu fal­si­fiée, des mou­ve­ments sociaux paci­fiques, comme le mou­ve­ment de soli­da­ri­té envers l’Amérique latine aux USA ou les mou­ve­ments anti­mi­li­ta­riste et anti­nu­cléaire en Europe. Mais beau­coup de ces anciens paci­fistes avaient dis­pa­ru, tan­dis que ceux qui demeu­raient actifs étaient rare­ment pré­sents au sein des nou­veaux mou­ve­ments non vio­lents de masse. Face à ses défaites, la non-vio­lence ne n’est pas nour­rie de l’expérience des mou­ve­ments sociaux, qui lui don­nait régu­liè­re­ment tort, mais s’est davan­tage enra­ci­née dans la culture popu­laire grâce au sou­tien des médias de masse, des uni­ver­si­tés, des riches dona­teurs et des gou­ver­ne­ments eux-mêmes. La non-vio­lence est de plus en plus deve­nue exté­rieure aux mou­ve­ments sociaux, et s’est impo­sée à eux.

Tan­dis que cela se pro­dui­sait, le débat direct entre l’idée de la non-vio­lence et celle d’une diver­si­té de tac­tiques s’est fait de plus en plus rare. Les cri­tiques de la non-vio­lence publiées durant ces années sou­li­gnaient un cer­tain nombre d’arguments qui, à ce jour, attendent encore d’être recon­nus ou réfu­tés pour qu’un débat hon­nête puisse conti­nuer. Par­mi ceux-ci :

  • L’accusation selon laquelle les par­ti­sans de la non-vio­lence, de pair avec l’État, ont fal­si­fié l’histoire du mou­ve­ment contre la guerre du Viet­nam, de la lutte pour les droits civiques aux USA, et du mou­ve­ment pour l’indépendance de l’Inde, afin de dépeindre ces luttes, dont les tac­tiques étaient mul­tiples, comme des mou­ve­ments non vio­lents, et afin de pré­sen­ter ces vic­toire par­tielles ou limi­tées comme des vic­toires com­plètes.
  • L’argument selon lequel l’État par­vint à empê­cher le mou­ve­ment d’atteindre son but, que ce soit dans le cas du mou­ve­ment pour les droits civiques ou dans celui de l’indépendance de l’Inde, à cause de la col­la­bo­ra­tion des paci­fistes avec le gou­ver­ne­ment, et à cause de leurs attaques contre ceux de leurs mou­ve­ments qui uti­li­saient des tac­tiques plus com­ba­tives.
  • Le fait que les par­ti­sans de la non-vio­lence, en par­ti­cu­lier ceux qui sont blancs et issus de la classe moyenne, ont lar­ge­ment édi­té les ensei­gne­ments de Mar­tin Luther King et de Gand­hi afin d’en reti­rer leurs propres pro­ces­sus d’apprentissage res­pec­tifs et leur radi­ca­li­sa­tion des der­nières années, et d’éliminer leurs cri­tiques de leurs alliés blancs pro­gres­sistes, ou leur sou­tien des mou­ve­ments non paci­fistes, dont les émeu­tiers urbains et les mou­ve­ments de libé­ra­tion armés.
  • La docu­men­ta­tion du sou­tien gou­ver­ne­men­tal, poli­cier et média­tique vis-à-vis de la non-vio­lence au sein des mou­ve­ments sociaux, incluant des dos­siers gou­ver­ne­men­taux stra­té­giques qui montrent que l’État pré­fère affron­ter un mou­ve­ment paci­fique plu­tôt qu’un mou­ve­ment com­ba­tif.
  • Les preuves de pater­na­lisme et de racisme des orga­ni­sa­tions non vio­lentes vis-à-vis des luttes des pauvres et des non-Blancs.
  • L’argument selon lequel le gou­ver­ne­ment et les ins­ti­tu­tions com­mer­ciales sont struc­tu­rel­le­ment insen­sibles à tout « chan­ge­ment d’avis » et qu’historiquement aucun mou­ve­ment stric­te­ment non violent n’a jamais pro­vo­qué une muti­ne­rie de masse au sein de l’armée, de la police ou d’autres ins­ti­tu­tions, comme l’ont fait des mou­ve­ments de résis­tance com­ba­tifs ou diver­si­fiés.
  • Une longue liste de gains obte­nus par des mou­ve­ments fon­dés sur une diver­si­té de tac­tiques.
  • L’argument selon lequel la « vio­lence » est une caté­go­rie intrin­sè­que­ment ambi­guë per­met­tant plus de mani­pu­la­tions ana­ly­tiques que de pré­ci­sions.
  • L’argument selon lequel la majo­ri­té des soi-disant pro­blèmes qui accom­pagnent la vio­lence révo­lu­tion­naire sont en réa­li­té des pro­blèmes pou­vant être attri­bués à l’u­sage de la vio­lence par des mou­ve­ments auto­ri­taires, et non pas à l’u­sage de la vio­lence par des mou­ve­ments anti­au­to­ri­taires.

Les par­ti­sans de la non-vio­lence de ces der­nières années n’ont tou­jours pas recon­nu ces cri­tiques, que ce soit pour les réfu­ter ou pour revoir leurs propres posi­tions. Ils conti­nuent à répé­ter les cli­chés, la dés­in­for­ma­tion, les décla­ra­tions creuses, et per­pé­tuent le name-drop­ping (ou lâcher de noms) de Gand­hi et de Mar­tin Luther King — toutes ces choses qui sont pré­ci­sé­ment à l’origine de ces cri­tiques. Mais, le plus sou­vent, ils évitent sim­ple­ment toute com­mu­ni­ca­tion directe. Dans les mou­ve­ments sociaux du monde entier, ils com­mencent à répandre la rumeur selon laquelle le Black Bloc, en par­ti­cu­lier, ou les émeu­tiers mas­qués en géné­ral, sont des pro­vo­ca­teurs de la police et des agents du gou­ver­ne­ment. Peu importe que dans cha­cun des nom­breux pays où cette accu­sa­tion a été pro­fé­rée, des cama­rades, au sein des mou­ve­ments sociaux, argu­mentent en faveur de l’autodéfense contre la police ou de la prise des rues et de la des­truc­tion des banques ; peu importe qu’ils aient déjà publié des expli­ca­tions de leurs actions ou qu’ils soient par ailleurs prêts à s’asseoir et à dis­cu­ter de tout cela avec ceux qui ne par­tagent par leur point de vue ; et peu importe que nombre d’entre eux aient dédié leurs vies entières aux mou­ve­ments sociaux — pas sim­ple­ment à l’attaque de banques mais à la soli­da­ri­té sous toutes ses formes, ain­si qu’à de nom­breuses créa­tions et auto-orga­ni­sa­tions.

De plus en plus fré­quem­ment, des par­ti­sans peu scru­pu­leux de la non-vio­lence pro­pagent cette accu­sa­tion, sou­vent sans aucune preuve, selon laquelle d’autres membres d’un mou­ve­ment social sont des pro­vo­ca­teurs de la police, et le font pré­ci­sé­ment parce qu’ils ont peur de débattre. Ils privent ain­si leurs adver­saires de toute légi­ti­mi­té et empêchent ceux qui sont exté­rieurs au pro­blème de com­prendre qu’un débat existe, que le mou­ve­ment social com­prend des croyances et des pra­tiques contra­dic­toires. En répan­dant de fausses rumeurs d’infiltration et en divi­sant le mou­ve­ment, ils exposent ceux qu’ils accusent de vio­lence à la vio­lence d’une arres­ta­tion ou à celle de cer­tains de leurs cama­rades mani­fes­tants (prêts à défendre vio­lem­ment la non-vio­lence, NdT). À de nom­breuses reprises, la police a tra­qué et arrê­té ces « mau­vais mani­fes­tants » qui sont accu­sés d’être des infil­trés afin de laver son hon­neur. Des par­ti­sans de la non-vio­lence ont sou­vent aidé la police à iden­ti­fier ces « mau­vais mani­fes­tants ». Et après avoir orga­ni­sé ou par­ti­ci­pé à des cen­taines débats sur la non-vio­lence en Europe, en Amé­rique du Nord et du Sud, je suis per­sua­dé que ceux qui ont le plus sou­vent agres­sé des cama­rades mani­fes­tants sont des par­ti­sans de la non-vio­lence. C’est cer­tai­ne­ment confir­mé par ce que j’ai pu obser­ver de mes yeux. Cet épi­sode s’est joué tant de fois qu’il en a per­du tout carac­tère humo­ris­tique : des par­ti­sans de la non-vio­lence attaquent ceux avec qui ils ne sont pas d’accord, au motif qu’ils uti­lisent des tac­tiques qui ne sont pas paci­fiques.

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Howard Zinn.

Autre­fois, les seules per­sonnes assez mal­hon­nêtes pour répé­ter l’accusation selon laquelle le Black Bloc ou d’autres mani­fes­tants mas­qués sont des infil­trés de la police étaient des sta­li­nistes. Aujourd’hui, c’est deve­nu un argu­ment res­sas­sé non seule­ment par les zin­zins de la conspi­ra­tion mais aus­si par des paci­fistes qui se drapent der­rière Gand­hi et Mar­tin Luther King. Les men­songes et les mani­pu­la­tions sont les armes de ceux qui ont per­du le débat mais qui n’ont pas la décence de l’admettre.

Dans le mou­ve­ment d’occupation des places, en Espagne, des lea­ders auto­pro­cla­més impo­saient une stricte adhé­rence à la non-vio­lence jusqu’à inter­dire le blo­cage des rues ou le ripo­li­nage des banques, tout en boy­cot­tant le débat à ce sujet. À Bar­ce­lone, ils fai­saient même dis­pa­raître les pros­pec­tus lorsque des anar­chistes ten­taient de réser­ver le Sound Sys­tem pour orga­ni­ser un tel débat. Et durant Occu­py, un cer­tain nombre de jour­na­listes grand public se pré­sen­tant comme des amis du mou­ve­ment publièrent des dénon­cia­tions pleines de mani­pu­la­tions et de dés­in­for­ma­tions dans une ten­ta­tive insi­dieuse de cri­mi­na­li­ser une par­tie du mou­ve­ment.

[…] La plu­part des par­ti­sans de la non-vio­lence se sont tour­nés vers l’élite et ont obte­nu le sou­tien du sys­tème lui-même. De grandes entre­prises, très lucra­tives, publient leurs livres par mil­lions, en un flux qui accé­lère à mesure que les mou­ve­ments sociaux com­ba­tifs gagnent du ter­rain. Les médias grand public, à but lucra­tif, pro­posent des inter­views d’activistes non vio­lents tan­dis qu’ils dia­bo­lisent ceux qu’ils qua­li­fient de vio­lents. Les pro­fes­seurs d’université et les employés d’ONG vivant de sub­ven­tions gou­ver­ne­men­tales ou de riches dona­teurs (et vivant très confor­ta­ble­ment, par rap­port à la plu­part des autres par­ti­ci­pants des luttes sociales), ont aus­si ten­dance à pen­cher du côté de la non-vio­lence, empor­tant avec eux d’importantes res­sources ins­ti­tu­tion­nelles.

Res­sources qui sur­passent lar­ge­ment celles des petits sites web de contre-infor­ma­tion, des sta­tions de radio pirates, et des orga­ni­sa­tions de presse volon­taires et indé­pen­dantes que com­prend le mou­ve­ment. Pour chaque livre que nous publions, sou­vent cou­pés et reliés à la main, ils peuvent en impri­mer mille. Encore une fois, les par­ti­sans de la non-vio­lence ont peu scru­pu­leu­se­ment choi­si de tra­vailler avec et pour le sys­tème dans un pacte faus­tien leur octroyant res­sources, sécu­ri­té éco­no­mique, sécu­ri­té face à la répres­sion, et même célé­bri­té, mais ne vous y trom­pez pas : ils exposent ain­si leur faillite morale. Plus l’on s’approche du DIY (fait soi-même), de l’auto-organisé, et des struc­tures de finan­ce­ment par­ti­ci­pa­tives de notre mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, plus l’on s’immerge dans les rues, dans les luttes de ceux qui com­battent pour leurs propres vies, et plus l’on est sus­cep­tible de trou­ver le sou­tien d’une diver­si­té de tac­tiques. En revanche, plus l’on s’approche des ONG, des grandes mai­sons d’éditions, des médias grand public ou des soi-disant « alter­na­tifs » riche­ment finan­cés, des élites uni­ver­si­taires, des car­rié­ristes des médias et des halls des riches et des pri­vi­lé­giés, plus l’on trouve le sou­tien d’une stricte non-vio­lence.

La non-vio­lence a échoué au niveau mon­dial. Elle s’est avé­rée une grande amie des gou­ver­ne­ments, des par­tis poli­tiques, des dépar­te­ments de police et des ONG, ain­si qu’une traî­tresse envers nos luttes pour la liber­té, la digni­té et le bien-être. La grande majo­ri­té de ses par­ti­sans ont quit­té le navire pour faire copain-copain avec les médias, l’État, ou les riches dona­teurs, à l’aide de ruses mes­quines, de mani­pu­la­tions, ou d’une forme de vio­lence (comme l’attaque de cama­rades mani­fes­tants ou l’aide de poli­ciers lors d’arrestations) qui se montre pra­tique pour gagner ce concours, même si cela signi­fie la divi­sion et la mort du mou­ve­ment. Nombre d’entre eux se sont révé­lés des oppor­tu­nistes, des poli­ti­ciens ou des car­rié­ristes ; tan­dis qu’une mino­ri­té ancrée sur des prin­cipes, res­tée fidèle envers son héri­tage his­to­rique, n’a tou­jours pas répon­du aux cri­tiques for­mu­lées contre les échecs pas­sés et les fai­blesses tou­jours actuelles de la non-vio­lence.

En réponse à Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État, quelques sup­por­ters de la non-vio­lence, à che­val sur leurs prin­cipes (écri­vant dans Fifth Estate ou sur l’Indy­me­dia de Rich­mond, par exemple), ont cri­ti­qué le ton dur du livre tout en accep­tant les cri­tiques, et ont appe­lé d’autres paci­fistes à le lire afin de résoudre cer­taines de leurs erreurs. À tra­vers ce livre, j’espère recon­naître qu’un désac­cord res­pec­tueux est pos­sible, et bien que je cri­tique beau­coup d’exemples de non-vio­lence qui, pour moi, relèvent de l’opportunisme, de l’autoritarisme ou de l’hypocrisie, je veux gar­der en tête que d’autres par­ti­sans de la non-vio­lence sou­tiennent et res­pectent le prin­cipe de soli­da­ri­té.

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Nel­son Man­de­la.

Dans ce livre, j’argumente en faveur d’une diver­si­té de tac­tiques. À la base, le concept d’une diver­si­té de tac­tiques n’est rien de plus que la recon­nais­sance de ce que dif­fé­rentes méthodes de luttes coexistent côte à côte. Mon but n’est pas de faire en sorte que d’autres pensent comme je pense ou sou­tiennent les mêmes tac­tiques et méthodes que moi. Pour moi, il est non seule­ment incon­ce­vable qu’un mou­ve­ment repose sur des méthodes homo­gènes, mais ce n’est éga­le­ment pas sou­hai­table. Cen­su­rer un mou­ve­ment pour le chan­ge­ment social afin que tout le monde uti­lise les mêmes méthodes relève de l’autoritarisme. C’est pour­quoi je pense que la non-vio­lence — à savoir une ten­ta­tive d’imposer des méthodes non vio­lentes à un mou­ve­ment entier — est auto­ri­taire et appar­tient à l’État. Pour la même rai­son, je ne sou­haite pas impo­ser mes méthodes aux autres. Même si cela pou­vait être accom­pli à l’aide de l’usage de la seule force de la rai­son, convaincre tout le monde (ce qui n’est pas pos­sible, puisqu’aucun groupe humain ne pense de façon uni­forme, Dieu mer­ci) serait une grave erreur. […] Nos mou­ve­ments sont plus solides lorsqu’ils emploient diverses méthodes et ana­lyses et que ces dif­fé­rentes posi­tions se cri­tiquent les unes les autres.

Ceux d’entre nous qui ont essayé de créer une lutte plus conflic­tuelle ont par­fois eu tort, et ont par­fois été aidés par les cri­tiques de ceux qui sont plus dans le soin et la récon­ci­lia­tion que dans le conflit. Mais ce genre de cri­tiques mutuelles et de sou­tien n’est pos­sible que si ceux qui aujourd’hui s’isolent en se décla­rant paci­fistes décident de manière uni­voque de tou­jours sou­te­nir ceux qui luttent, et de tou­jours lut­ter contre les pou­voirs oppres­seurs.

Mon but, à tra­vers ce livre, n’est pas de conver­tir ou de délé­gi­ti­mer celui qui pré­fère la non-vio­lence. Au sein d’une lutte com­po­sée d’une diver­si­té de tac­tiques, il y a de la place pour ceux qui pré­fèrent les méthodes paci­fiques tant qu’ils n’essaient pas d’écrire les règles de la tota­li­té du mou­ve­ment, tant qu’ils ne col­la­borent pas avec la police et les autres struc­tures de pou­voir, et tant qu’ils acceptent que d’autres cama­rades de lutte usent d’autres méthodes, selon leur situa­tion et leur pré­fé­rence. Qu’ils recon­naissent les échecs his­to­riques de la non-vio­lence aide­rait aus­si, mais ceci n’est leur pro­blème que s’ils sou­haitent déve­lop­per des méthodes non vio­lentes effi­caces qui puissent véri­ta­ble­ment être prises au sérieux, contrai­re­ment aux mani­fes­ta­tions confor­tables et creuses de non-vio­lence que l’on a obser­vées au cours des der­nières décen­nies.

Tan­dis que toute lutte qui n’essaie pas d’imposer l’homogénéité doit accep­ter l’existence d’une diver­si­té de tac­tiques, je ne sou­haite pas don­ner à qui que ce soit l’impression que nous avons col­lec­ti­ve­ment fait un bon tra­vail en ce domaine, ni que le cadre d’une diver­si­té de tac­tiques est tout ce qu’il nous faut. Nous avons besoin de luttes sociales bien plus fortes si nous vou­lons vaincre l’État, le capi­ta­lisme, le patriar­cat — toutes ces forces qui nous oppriment et nous exploitent — pour créer un monde basé sur l’entraide, la soli­da­ri­té, l’association libre et des rela­tions saines avec la Terre et entre nous. À cet effet, je conclu­rai par une dis­cus­sion sur les luttes qui ont ouvert de nou­velles voies pro­met­teuses, et sur com­ment nous pou­vons aller au-delà d’une diver­si­té de tac­tiques afin que dif­fé­rentes méthodes de luttes puissent se sou­te­nir de manière cri­tique et res­pec­tueuse.

Peter Gel­der­loos


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux


En complément, quelques citations tirées des chapitres suivants du livre L’échec de la non-violence :

« Seuls ceux qui sont impli­qués dans des causes radi­cales, ou ceux qui en font per­son­nel­le­ment l’ex­pé­rience, ont ten­dance à per­ce­voir les dom­mages struc­tu­rels comme de la vio­lence. Les élèves d’une classe typique d’u­ni­ver­si­té n’as­so­cient pas le fait de payer des impôts ou l’a­chat de vête­ments dans une fri­pe­rie à de la vio­lence. Ceux qui ont été expul­sés, ou ceux qui par­ti­cipent à la lutte contre les expul­sions, iden­ti­fient une expul­sion à de la vio­lence. Les acti­vistes pour les droits des ani­maux asso­cient le fait de man­ger de la viande à de la vio­lence. Les défen­seurs des petits pay­sans et les défen­seurs de la forêt tro­pi­cale asso­cient les plan­ta­tions de soja à de la vio­lence. Per­sonne, ou presque, ne juge violent le fait de conduire une voi­ture, bien que ce soit objec­ti­ve­ment la chose ayant entrai­né et entrai­nant cer­tai­ne­ment le plus de morts. »

***

« En plus de l’in­cor­rec­tion ou de l’hy­giène, le prin­ci­pal terme uti­li­sé pour déclen­cher une panique morale et mobi­li­ser une action de la part de l’é­lite était « vio­lence ». Au sein de l’é­lite, hier comme aujourd’­hui, à Bar­ce­lone comme dans le monde anglo­phone, « vio­lence » était un euphé­misme pour une menace contre l’ordre éta­bli et son illu­sion de paix sociale, qui ser­vait à mas­quer la lutte des classes, la bru­ta­li­té du patriar­cat, et le carac­tère meur­trier du colo­nia­lisme. Les jour­naux ne par­laient pas de vio­lence lorsque les poli­ciers tuaient des gré­vistes, lorsque des pro­prié­taires fon­ciers expul­saient des familles, ou lorsque des pauvres mour­raient de faim [et pas non plus, comme récem­ment, lors­qu’un couple se sui­cide pour loyers impayés, NdT]. Ils par­laient de vio­lence lorsque des tra­vailleurs se met­taient en grève, lorsque des loca­taires ces­saient de payer leurs loyers, lorsque des ven­deurs à la sau­vette refu­saient de livrer leurs mar­chan­dises à la police (qui les har­ce­lait au pro­fit des pro­prié­taires de maga­sins), et lorsque des anar­chistes com­met­taient des actes de sabo­tage ou orga­ni­saient des mani­fes­ta­tions non-auto­ri­sées. »

***

« Nous devrions éga­le­ment évi­ter d’u­ti­li­ser comme cri­tère le fait qu’un mou­ve­ment mène ou pas à une aug­men­ta­tion de la répres­sion. Je me sou­viens d’in­nom­brables débats lors des­quels des par­ti­sans de la non-vio­lence essayèrent de dépeindre quelque lutte comme un échec en rai­son de l’in­ten­si­té de la répres­sion qu’elle entraî­na. Les mou­ve­ments non-vio­lents semi-effi­caces du pas­sé ont tous entraî­né une aug­men­ta­tion de la répres­sion gou­ver­ne­men­tale dès lors qu’ils encou­ra­geaient une déso­béis­sance civile éten­due. La croyance des paci­fistes modernes, que ni Gand­hi ni Mar­tin Luther King ne par­ta­geaient, selon laquelle une lutte paci­fique pour­rait triom­pher en évi­tant la moindre alter­ca­tion avec la police ou l’ar­mée, a été effi­ca­ce­ment uti­li­sée comme argu­ment de vente pour rem­plir les rangs des mou­ve­ments non-vio­lents d’op­por­tu­nistes, de wee­ken­ders, d’a­mis des beaux jours, de lâches, de car­rié­ristes et de citoyens naïfs qui pensent que chan­ger le monde peut se faire sim­ple­ment et sans heurts. »

***

« Une des prin­ci­pales fonc­tions de la non-vio­lence, à la fois his­to­ri­que­ment et au cours des deux der­nières décen­nies, a été d’at­ta­quer les mou­ve­ments qui menacent réel­le­ment l’É­tat. Ces der­nières années, cela s’illustre par le fait que de plus en plus d’ac­ti­vistes non-vio­lents endossent le rôle de la police en aidant à cri­mi­na­li­ser et à mar­gi­na­li­ser ceux qui se révoltent, qu’il s’a­gisse d’a­nar­chistes dans un Black Bloc ou d’ha­bi­tants de ghet­tos urbains. »

syndic
Les ser­vices contre-insur­rec­tion­nels infil­trés dans les mou­ve­ments sociaux.
***

« Peut-être que le plus impor­tant des argu­ments contre la non-vio­lence est que la vio­lence est un concept ambi­gu au point d’être inco­hé­rent. C’est un concept sujet à la mani­pu­la­tion, et sa défi­ni­tion est entre les mains des médias et du gou­ver­ne­ment ; c’est pour­quoi ceux qui fondent leur lutte sur son évi­te­ment agi­ront selon et sui­vront tou­jours les recom­man­da­tions de ceux au pou­voir. »

***

« Le ter­ri­toire et les habi­tants contrô­lés par l’État sont tout ce qu’il pos­sède, et il est prêt à tout pour ne pas les lais­ser libres. Pour cette rai­son, des luttes plus fortes impliquent une répres­sion accrue, avec la police ou même l’armée qui nous inti­mi­de­ront, empri­son­ne­ront, tor­tu­re­ront ou mas­sa­cre­ront pour nous faire obéir. Il s’agit là d’une autre rai­son pour laquelle la situa­tion doit empi­rer avant de s’améliorer. Afin de ren­ver­ser les struc­tures de pou­voir éta­blies, nous devons non seule­ment être assez forts pour les mena­cer – ce qui n’a eu lieu que peu de fois au cours des 20 der­nières années ; mais éga­le­ment assez forts pour sur­vivre à la pri­va­tion que le capi­ta­lisme nous infli­ge­ra, et pour sur­mon­ter la bru­ta­li­té que l’État déchai­ne­ra à notre encontre. »

***

« Cette atti­tude démontre une autre carac­té­ris­tique essen­tielle de la non-vio­lence : la ten­dance à recher­cher la sécu­ri­té plu­tôt qu’à accep­ter le dan­ger ; à jus­ti­fier la répres­sion éta­tique plu­tôt qu’à s’y oppo­ser ; et à ava­ler la croyance démo­cra­tique selon laquelle en évi­tant la vio­lence ils peuvent évi­ter la répres­sion, selon laquelle il est pos­sible d’a­voir une révo­lu­tion sans consé­quences. Iro­nique, quand on sait que les deux prin­ci­pales figures dont ils exploitent sys­té­ma­ti­que­ment l’i­mage et dont ils altèrent si lour­de­ment la phi­lo­so­phie ont fini tuées pour leurs efforts. Mais, répé­tons-le, la non-vio­lence est une idée illu­soire. »

En deuxième complément, quelques citations tirées du livre Comment la non-violence protège l’Etat :

[…] On peut dis­cer­ner un sché­ma récur­rent de mani­pu­la­tion his­to­rique et de blan­chi­ment fla­grant dans cha­cune des vic­toires reven­di­quées par les acti­vistes non-vio­lents. La posi­tion paci­fiste requiert que le suc­cès puisse être attri­bué aux tac­tiques paci­fistes et à elles seules, alors que nous autres pen­sons que le chan­ge­ment pro­vient de l’ensemble des tac­tiques uti­li­sées dans toute situa­tion révo­lu­tion­naire, pour­vu qu’elles soient déployées de façon effi­cace. Parce qu’aucun conflit social majeur ne pré­sente une uni­for­mi­té de tac­tiques et d’idéologies – autre­ment dit on trouve dans tous les conflits de ce genre le recours à des tac­tiques paci­fistes et à des tac­tiques réso­lu­ment non-paci­fistes –, les paci­fistes doivent effa­cer la part d’histoire qui est en désac­cord avec leurs affir­ma­tions ou au contraire attri­buer leurs échecs à la pré­sence au sein du mou­ve­ment concer­né d’une forme de lutte vio­lente.

On nous raconte qu’en Inde, gui­dés par leur lea­der Gand­hi, les gens construi­sirent au fil des décen­nies un mou­ve­ment non-violent de masse et s’engagèrent dans la pro­tes­ta­tion, la non-coopé­ra­tion, les boy­cotts éco­no­miques, des grèves de la faim exem­plaires et des actes de déso­béis­sance pour blo­quer la machi­ne­rie de l’impérialisme bri­tan­nique. Ils subirent des mas­sacres et répli­quèrent par une ou deux émeutes mais, dans l’ensemble, le mou­ve­ment fut non-violent et, après avoir per­sé­vé­ré pen­dant des décen­nies, le peuple indien gagna son indé­pen­dance, déli­vrant ain­si une vic­toire paci­fiste cer­ti­fiée. L’histoire réelle est plus com­pli­quée, puisque des pous­sées vio­lentes ont éga­le­ment influen­cé la déci­sion de retrait des Bri­tan­niques. Ceux-ci avaient per­du la capa­ci­té de main­te­nir leur pou­voir colo­nial, après que des mil­lions de leurs sol­dats meurent et qu’une grande quan­ti­té de res­sources diverses soient anéan­ties au cours de deux guerres mon­diales extrê­me­ment vio­lentes, dont la seconde dévas­ta tout spé­cia­le­ment la mère patrie. Les luttes armées des mili­tants arabes et juifs en Pales­tine entre 1945 et 1948 conti­nuèrent d’affaiblir l’empire bri­tan­nique, et ren­dirent alors évi­dente la menace que les Indiens pour­raient aban­don­ner la déso­béis­sance civile et prendre les armes en masse si l’on conti­nuait de les igno­rer encore long­temps ; tout ceci ne peut être exclu des fac­teurs qui déter­mi­nèrent la déci­sion des Bri­tan­niques de renon­cer à une admi­nis­tra­tion colo­niale directe.

On réa­lise que cette menace était encore plus directe lorsque l’on com­prend que l’histoire paci­fiste du mou­ve­ment d’indépendance indien brosse un tableau sélec­tif et incom­plet : la non-vio­lence n’était pas uni­ver­selle en Inde. La résis­tance à la colo­ni­sa­tion bri­tan­nique com­pre­nait bien assez de lutte vio­lente ou armée pour que l’on consi­dère de façon plus exacte que la méthode gand­hienne était l’une des dif­fé­rentes formes concur­rentes de résis­tance popu­laire. Dans leur déran­geante démarche d’universalisation, les paci­fistes effacent ces autres formes de résis­tance et contri­buent à pro­pa­ger l’histoire fausse selon laquelle Gand­hi et ses dis­ciples étaient la seule bous­sole de la résis­tance indienne. Sont ain­si pas­sés sous silence d’importants diri­geants mili­tants comme Chan­dra­se­khar Azad , qui com­bat­tit les armes à la main contre les colons bri­tan­niques, et des révo­lu­tion­naires comme Bha­gat Singh, qui s’attira un sou­tien mas­sif en com­met­tant des atten­tats à la bombe et des assas­si­nats au pro­fit d’une lutte visant le ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme tant indien que bri­tan­nique .

L’histoire paci­fiste de la lutte indienne ne peut rendre compte du fait que Sub­has Chan­dra Bose, le can­di­dat favo­rable à l’u­sage de méthodes de luttes non exclu­si­ve­ment paci­fiques, fut élu deux fois pré­sident du Congrès Natio­nal Indien, en 1938 et 1939. Si Gand­hi fut peut-être la figure la plus remar­qua­ble­ment influente et popu­laire dans la lutte pour l’indépendance de l’Inde, la posi­tion diri­geante qu’il assu­ma ne lui valut pas tou­jours un sou­tien una­nime des masses. Il per­dit tel­le­ment de sou­tien des Indien-ne‑s lorsqu’il appe­la au calme après l’émeute de 1922 que « pas le moindre mur­mure de pro­tes­ta­tion ne se fit entendre en Inde quand les Bri­tan­niques l’arrêtèrent ensuite. »

De façon signi­fi­ca­tive, l’histoire se sou­vient de Gand­hi plus que de tous les autres non pas parce qu’il repré­sen­tait la voix una­nime de l’Inde, mais de par l’attention par­ti­cu­lière que lui por­ta la presse bri­tan­nique et la pré­émi­nence que lui valut le fait d’être pris comme inter­lo­cu­teur lors d’importantes négo­cia­tions avec le gou­ver­ne­ment colo­nial bri­tan­nique. Si l’on se rap­pelle que l’histoire est écrite par les vain­queurs, une autre strate du mythe de l’indépendance indienne s’effrite.

Mais l’aspect le plus déso­lant de l’af­fir­ma­tion des paci­fistes que l’indépendance de l’Inde est une vic­toire pour la non-vio­lence est qu’elle donne tête bais­sée dans la mani­pu­la­tion his­to­rique éla­bo­rée dans l’intérêt des États impé­ria­listes et par­ti­sans de la supré­ma­tie blanche, qui ont colo­ni­sé les pays du Sud. Le mou­ve­ment de libé­ra­tion de l’Inde échoua. Les Bri­tan­niques ne furent pas contraints à quit­ter l’Inde. Ils choi­sirent au lieu de ça de trans­fé­rer le ter­ri­toire d’une admi­nis­tra­tion colo­niale directe à une admi­nis­tra­tion néo­co­lo­niale. Quelle sorte de vic­toire auto­rise les per­dants à dic­ter le calen­drier et les moda­li­tés de l’ascension des vain­queurs ? Les Bri­tan­niques rédi­gèrent la nou­velle consti­tu­tion et remirent le pou­voir entre les mains de suc­ces­seurs qu’ils choi­sirent. Ils atti­sèrent les flammes du sépa­ra­tisme eth­nique et reli­gieux afin que l’Inde soit affai­blie par des divi­sions internes, empê­chée de béné­fi­cier de la paix et de la pros­pé­ri­té, et dépen­dante de l’aide mili­taire et autres formes de sou­tien de la part des États euro-amé­ri­cains.

L’Inde est tou­jours exploi­tée par des entre­prises euro-amé­ri­caines (bien que plu­sieurs nou­velles entre­prises indiennes, prin­ci­pa­le­ment des filiales, se soient jointes au pillage), et conti­nue de four­nir des res­sources et des mar­chés aux États impé­ria­listes. Par bien des façons, la pau­vre­té de son peuple s’est aggra­vée et l’exploitation est deve­nue plus effi­cace. L’indépendance à l’égard du pou­voir colo­nial a don­né à l’Inde plus d’autonomie dans quelques zones, et a cer­tai­ne­ment per­mis à une poi­gnée d’Indiens de s’asseoir dans les fau­teuils du pou­voir, mais l’exploitation et la mar­chan­di­sa­tion des res­sources s’est appro­fon­die. Qui plus est, l’Inde a per­du la nette oppor­tu­ni­té que repré­sen­tait une lutte d’émancipation riche de sens menée contre un oppres­seur étran­ger aisé­ment iden­ti­fiable. Aujourd’hui, un mou­ve­ment d’émancipation aurait à s’opposer aux dyna­miques décon­cer­tantes du natio­na­lisme et de la riva­li­té eth­nique et reli­gieuse pour abo­lir un capi­ta­lisme et un gou­ver­ne­ment domes­tiques bien plus déve­lop­pés que dans leurs formes d’alors. Tout bien pesé, le mou­ve­ment d’indépendance a donc bien échoué.

***

[…] Il est quelque peu étrange que les paci­fistes reven­diquent comme vic­toire l’arrêt de la course aux arme­ments nucléaires. Une fois encore, le mou­ve­ment ne fut pas exclu­si­ve­ment non-violent ; il com­pre­nait des groupes qui menèrent un nombre consi­dé­rable d’attentats à la bombe et autres actes de sabo­tage ou de gué­rilla. Et là encore, c’est une vic­toire dou­teuse. Les trai­tés de non-pro­li­fé­ra­tion, si peu res­pec­tés au demeu­rant, n’ont été signés qu’après que la course aux arme­ments eut déjà été gagnée, les États-Unis exer­çant une hégé­mo­nie incon­tes­tée par la pos­ses­sion de plus d’armes nucléaires qu’il ne pour­rait être uti­li­sé en pra­tique. Et il paraît clair que la pro­li­fé­ra­tion conti­nue en fonc­tion des besoins, actuel­le­ment au tra­vers du déve­lop­pe­ment d’armes nucléaires tac­tiques et de la pla­ni­fi­ca­tion d’une nou­velle vague de cen­trales nucléaires. Il semble véri­ta­ble­ment que toute la ques­tion ait été sol­dée plus comme un pro­blème poli­tique interne au gou­ver­ne­ment lui-même que comme un conflit entre un mou­ve­ment social et un gou­ver­ne­ment. Tcher­no­byl et plu­sieurs fusions évi­tées de jus­tesse aux États-Unis ont mon­tré que l’utilisation de l’énergie nucléaire (un com­po­sant indis­pen­sable du déve­lop­pe­ment des armes nucléaires) n’était pas la moindre des res­pon­sa­bi­li­tés, et il n’est pas besoin de pro­tes­ta­taires pour mettre en ques­tion l’utilité, même pour un gou­ver­ne­ment s’obstinant à conqué­rir le monde, de gas­piller d’incroyables res­sources dans la pro­li­fé­ra­tion nucléaire lorsqu’on a déjà assez de bombes pour faire explo­ser toute la pla­nète, et alors que les guerres et les actions clan­des­tines menées depuis 1945 l’ont toutes été, sans excep­tion, avec d’autres tech­no­lo­gies.

***

[…] Le mou­ve­ment pour les droits civiques des Noirs amé­ri­cains est l’un des épi­sodes les plus impor­tants de l’histoire paci­fiste. Dans le monde entier, les gens le consi­dèrent comme un exemple de vic­toire non-vio­lente. Mais, à l’instar des autres exemples dis­cu­tés ici, ce mou­ve­ment ne fut ni une vic­toire ni non-violent. Il réus­sit à abo­lir la ségré­ga­tion en droit et à per­mettre l’expansion de la minus­cule et insi­gni­fiante bour­geoi­sie noire, mais ce n’était pas là les seules exi­gences de la majo­ri­té des per­sonnes qui prirent part au mou­ve­ment. Ils vou­laient une com­plète éga­li­té poli­tique et éco­no­mique, et beau­coup vou­laient éga­le­ment l’émancipation des Noirs sous la forme du natio­na­lisme noir, de l’inter-communalisme noir, ou autre forme d’indépendance à l’égard de l’impérialisme blanc. Aucune de ces exi­gences ne fut rem­plie – pas l’égalité, et cer­tai­ne­ment pas l’émancipation.

L’i­dée que l’on se fait en géné­ral (avant tout chez les pro­gres­sistes blancs, les paci­fistes, les édu­ca­teurs, les his­to­riens et les offi­ciels du gou­ver­ne­ment) du mou­ve­ment contre l’oppression raciale aux États-Unis est qu’il était avant tout non-violent. Mais bien au contraire, mal­gré le fait que des groupes paci­fistes tels que la SCLC (Sou­thern Chris­tian Lea­der­ship Confe­rence) de Mar­tin Luther King Jr aient eu un pou­voir et une influence consi­dé­rables, le sou­tien popu­laire au sein du mou­ve­ment se cris­tal­li­sait de façon crois­sante autour de groupes révo­lu­tion­naires comme le Black Pan­ther Par­ty , par­ti­cu­liè­re­ment chez les Noir-e‑s pauvres. Selon un son­dage mené en 1970 par l’institut Har­ris, 66 % des Afro-Amé­ri­cain-e‑s décla­raient que les acti­vi­tés du Black Pan­ther Par­ty les ren­daient fiers, et 43 % que ce par­ti incar­nait leurs propres vues . En fait, la lutte vio­lente a long­temps été par­tie inté­grante de la résis­tance des Noirs à la supré­ma­tie blanche. Mumia Abu-Jamal docu­mente de façon solide cette his­toire dans son livre de 2004, « We want free­dom ».

Il y écrit : « Les racines de la résis­tance armée plongent en pro­fon­deur dans l’histoire des AfroA­mé­ri­cains. Seuls ceux qui ignorent ce fait consi­dèrent le Black Pan­ther Par­ty comme quelque chose d’étranger à notre héri­tage his­to­rique com­mun. » En réa­li­té, les frac­tions non-vio­lentes ne peuvent être dis­til­lées et sépa­rées des franges révo­lu­tion­naires du mou­ve­ment (même si la désaf­fec­tion et les ran­cunes, encou­ra­gées par l’État, ont sou­vent exis­té entre elles). Les acti­vistes paci­fistes de la classe moyenne, y com­pris Luther King, ont tiré une grande part de leur pou­voir du spectre de la résis­tance noire et de l’existence de révo­lu­tion­naires noir-e‑s armé-e‑s.

L’affirmation que le mou­ve­ment paci­fiste amé­ri­cain a réus­si à mettre fin à la guerre contre le Viet­nam pré­sente le même ensemble de fai­blesses. Ward Chur­chill et d’autres  ont déjà fort bien for­mu­lé la cri­tique, je me conten­te­rai donc de la résu­mer. Avec une impar­don­nable suf­fi­sance, les acti­vistes paci­fistes négligent que trois à cinq mil­lions d’Indochinois-es sont mort-e‑s dans le com­bat contre l’armée amé­ri­caine ; que des dizaines de mil­liers de sol­dats amé­ri­cains furent tués et des cen­taines de mil­liers bles­sés ; que bien d’autres, démo­ra­li­sés par le bain de sang, étaient deve­nus hau­te­ment inef­fi­caces et réfrac­taires , et que les États-Unis étaient en train de perdre de leur capi­tal poli­tique (et de s’acheminer vers une ban­que­route fis­cale) à tel point que les poli­ti­ciens pro-guerre com­men­cèrent à récla­mer un retrait stra­té­gique (en par­ti­cu­lier une fois que l’offensive du Têt eut démon­tré que la guerre était « inga­gnable », selon les mots de beau­coup de monde à l’époque). Le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain ne fut pas contraint à se reti­rer par les pro­tes­ta­tions paci­fiques ; il fut défait poli­ti­que­ment et mili­tai­re­ment. À l’appui de cette affir­ma­tion, Ward Chur­chill cite la vic­toire du Répu­bli­cain Richard Nixon et l’absence du moindre can­di­dat paci­fiste au sein du Par­ti Démo­crate en 1968, presque à l’apogée du mou­ve­ment anti-guerre. On pour­rait y ajou­ter la réélec­tion de Nixon en 1972, après quatre années d’escalade et de géno­cide, pour démon­trer l’impuissance du mou­ve­ment paci­fiste à « dire la véri­té au pou­voir ». En fait, le mou­ve­ment paci­fiste imbu de prin­cipes se dis­sout en même temps que les États-Unis reti­rèrent leurs troupes (un retrait ache­vé en 1973). Il fut moins sen­sible à la cam­pagne de bom­bar­de­ment de civile‑s la plus intense de l’histoire, qui s’intensifia après le retrait des troupes, ou à l’occupation du Sud-Viet­nam qui conti­nuait par une dic­ta­ture mili­taire entraî­née et finan­cée par les États-Unis. En d’autres termes, le mou­ve­ment se replia (et récom­pen­sa Nixon en le rééli­sant) une fois que les Amé­ri­cains, et non les Viet­na­mien-ne‑s, furent en sécu­ri­té. Le mou­ve­ment paci­fiste amé­ri­cain échoua à appor­ter la paix. L’impérialisme amé­ri­cain conti­nua de plus belle, et bien que la stra­té­gie mili­taire qu’il avait choi­sie ait été défaite par les Viet­na­miens, les États-Unis attei­gnirent dans l’ensemble leurs objec­tifs poli­tiques en temps vou­lu, pré­ci­sé­ment parce que le mou­ve­ment paci­fiste échoua à faire adve­nir un quel­conque chan­ge­ment sur le plan inté­rieur.

Edi­tions LIBRE publie­ra L’É­chec de la non-vio­lence, cou­rant 2019. Il est désor­mais en vente ici :
https://editionslibre.org/produit/l‑echec-de-la-non-violence-peter-gelderloos

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Comments to: L’échec de la non-violence : introduction (par Peter Gelderloos)
  • 14 octobre 2016

    Dom­mage que l’au­teur confonde paci­fisme et non-vio­lence (à ce qu’il me semble à la lec­ture de la tra­duc­tion de l’in­tro.). Je vous invite à lire J‑M Mul­ler pour avoir une autre idée de ce qu’est la non-vio­lence (notam­ment l’ex­cellent dic­tion­naire de la non-vio­lence) ou encore Saul Alins­ky (« Rules for Radi­cals » par exemple). L’ auteur semble oppo­ser diver­si­té des tac­tiques et non-vio­lence alors que selon moi la pre­mière née de la seconde. J’ad­mets avoir rele­vé des idées inté­res­santes dans les cita­tions qui viennent ensuite, ce qui me fera sur­ement recher­ché ce livre.

    P.S. : c’est mon 2ème com. sur cet article , + construc­tif vu que je l’ai main­te­nant lu en entier ^^ ; il faut par­fois savoir se faire vio­lence :p

    Un ami de la non-vio­lence

    Reply
    • 15 octobre 2016

      J‑M Mul­ler ET Saul Alins­ky s’ins­pirent (entre autres, mais pour prendre un exemple impor­tant) de Gand­hi. Non-vio­lence et paci­fisme sont par­fois inter­chan­geables. S’ins­pi­rer de Gand­hi pour par­ler d’ac­ti­visme c’é­tait peut-être cohé­rent il y a des décen­nies tan­dis que nous ne savions encore pas grand-chose du per­son­nage, aujourd’­hui c’est plus que ridi­cule. Pour com­prendre pour­quoi, le livre de Peter Gel­der­loos, « Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’é­tat », est salu­taire, mais n’est pas seul. De nom­breux articles et livres ont été écrits qui dépeignent une réa­li­té bien dif­fé­rente de qui était Gand­hi, voir l’ar­ticle de Fakir (http://www.fakirpresse.info/Au-pays-de-Gandhi-786) et ses sources (https://dissidences.hypotheses.org/5303), les tra­vaux d’A­rund­ha­ti Roy, le livre de Ash­win Desai et Goo­lam Vahed (http://www.asiedusud.info/afrophobie-au-pays-de-gandhi/)…

      Reply
  • 15 octobre 2016

    J’en­tends bien ces cri­tiques sur Gand­hi et j’i­gnore dans quelle mesure il a ins­pi­ré les auteurs que j’ai cité. Je trouve moi aus­si ridi­cule de mys­ti­fier un être humain. Mon pro­pos était plu­tôt sur « l’é­chec de la non-vio­lence » et la confu­sion entre paci­fisme et non-vio­lence.
    Voi­ci par illus­trer mon pro­pos des extraits du dic­tion­naire de la non-vio­lence de JM Mul­ler :
    « Paci­fisme : […] le paci­fisme pro­cède, en réa­li­té, d’une vision idéa­liste de l’his­toire. Le dis­cours paci­fiste est tenu en un lieu a‑historique d’où sont absentes les contraintes de l’ac­tion. Le paci­fisme fait appel à des ver­tus en un temps où seule la force condi­tionne les rap­ports entre les hommes. Sa démarche reste donc inopé­rante. Ce qui carac­té­rise le poli­tique, c’est pré­ci­sé­ment qu’il est régi par la force et non point par le droit. Le dis­cours paci­fiste, qu’il soit juri­dique ou spi­ri­tua­liste, com­met une erreur déci­sive lors­qu’il stig­ma­tise le conflit sous pré­texte de faire l’a­po­lo­gie du droit, de la confiance, de la fra­ter­ni­té, de la récon­ci­lia­tion et de l’a­mour. Là encore il quitte la réa­li­té his­to­rique pour fuir dans l’u­to­pie. […]
    Effi­ca­ci­té : […] L’i­nef­fi­ca­ci­té de la non-vio­lence n’est pas une preuve de l’efficacité de la vio­lence. Cepen­dant, alors que toute résis­tance non-vio­lente appa­raît vouée à l’é­chec, si le recours limi­té à des moyens vio­lents semble effi­cace pour neu­tra­li­ser des acteurs armés qui menacent autrui, il peut être néces­saire de les mettre en oeuvre au titre du moindre mal. »

    Pour moi le paci­fisme est une idéo­lo­gie alors que la non-vio­lence est une exi­gence phi­lo­so­phique et une stra­té­gie d’ac­tions
    J’es­père vous avoir don­né envie d’ap­pro­fon­dir comme vous m’a­vez don­né envie de lire Peter Gel­der­loos.
    Cor­dia­le­ment

    Reply
  • […] libé­ra­trice (d’une vio­lence voyez-vous qui serait anti-auto­ri­taire!) peuvent bien par­ler d’un échec de la non-vio­lence mais l’é­chec de la vio­lence est encore plus patent. Bien sûr, la vio­lence est néces­saire, voire […]

    Reply
  • 1 décembre 2017
  • 25 octobre 2018

    Yes ! It’s time to be radi­cal ! The roots of capi­ta­lism are ins­cri­bed in its mot­to « We know how the (real) world works ; this gives us the autho­ri­ty to kill, maim, impri­son, make war, pol­lute, lie, create hate, and so on. » (And, inci­den­tal­ly, but inevi­ta­bly, to des­troy the very pos­si­bi­li­ty of orga­ni­sed human life.)

    The only res­pon­sible res­ponse this is the absence of autho­ri­ty with the power to enforce com­pliance. An — archy

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