Leurs virus, nos morts

« L’es­poir, au contraire de ce que l’on croit, équi­vaut à la rési­gna­tion. Et vivre, c’est ne pas se rési­gner. »

— Albert Camus, Noces

Les idées, disons-nous depuis des lustres, sont épi­dé­miques. Elles cir­culent de tête en tête plus vite que l’électricité. Une idée qui s’empare des têtes devient une force maté­rielle, telle l’eau qui active la roue du mou­lin. Il est urgent pour nous, Chim­pan­zés du futur, éco­lo­gistes, c’est-à-dire anti-indus­triels et enne­mis de la machi­na­tion, de ren­for­cer la charge virale de quelques idées mises en cir­cu­la­tion ces deux der­nières décen­nies. Pour ser­vir à ce que pour­ra.

1) Les « maladies émergentes » sont les maladies de la société industrielle et de sa guerre au vivant

La socié­té indus­trielle, en détrui­sant nos condi­tions de vie natu­relles, a pro­duit ce que les méde­cins nomment à pro­pos les « mala­dies de civi­li­sa­tion ». Can­cer, obé­si­té, dia­bète, mala­dies car­dio-vas­cu­laires et neu­ro-dégé­né­ra­tives pour l’essentiel. Les humains de l’ère indus­trielle meurent de séden­ta­ri­té, de mal­bouffe et de pol­lu­tion, quand leurs ancêtres pay­sans et arti­sans suc­com­baient aux mala­dies infec­tieuses.

C’est pour­tant un virus qui confine chez lui un ter­rien sur sept en ce prin­temps 2020, sui­vant un réflexe héri­té des heures les plus sombres de la peste et du cho­lé­ra.

Outre les plus vieux d’entre nous, le virus tue sur­tout les vic­times des « mala­dies de civi­li­sa­tion ». Non seule­ment l’industrie pro­duit de nou­veaux fléaux, mais elle affai­blit notre résis­tance aux anciens. On parle de « comor­bi­di­té », comme de « cowor­king » et de « covoi­tu­rage », ces fer­ti­li­sa­tions croi­sées dont l’industrie a le secret[1].

« « Les patients souf­frant de mala­dies car­diaques et pul­mo­naires chro­niques cau­sées ou aggra­vées par une expo­si­tion sur le long terme de la pol­lu­tion de l’air sont moins capables de lut­ter contre les infec­tions pul­mo­naires, et plus sus­cep­tibles de mou­rir », alerte Sara De Mat­teis, pro­fes­seur en méde­cine du tra­vail et de l’en­vi­ron­ne­ment à l’U­ni­ver­si­té de Caglia­ri en Ita­lie. C’est prin­ci­pa­le­ment dans les grandes villes que les habi­tants seraient les plus expo­sés à ce risque[2]. »

Encore plus effi­cace : la Socié­té ita­lienne de méde­cine envi­ron­ne­men­tale a décou­vert un lien entre les taux de conta­mi­na­tion au Covid 19 et ceux des par­ti­cules fines dans l’air des régions les plus tou­chées d’Italie. Fait déjà consta­té pour la grippe aviaire. Selon Gian­lui­gi de Gen­na­ro, de l’U­ni­ver­si­té de Bologne,

« Les pous­sières trans­portent le virus. [Elles] agissent comme por­teurs. Plus il y en a, plus on crée des auto­routes pour les conta­gions[3]. »

Quant au virus lui-même, il par­ti­cipe de ces « mala­dies émer­gentes » pro­duites par les ravages de l’exploitation indus­trielle du monde et par la sur­po­pu­la­tion. Les humains ayant défri­ché toute la terre, il est natu­rel que 75 % de leurs nou­velles mala­dies soient zoo­no­tiques, c’est-àdire trans­mises par les ani­maux, et que le nombre de ces zoo­noses ait qua­dru­plé depuis 50 ans[4]. Ebo­la, le SRAS, la grippe H5N1, le VIH, le Covid-19 et tant d’autres virus ani­maux deve­nus mor­tel­le­ment humains par le sac­cage des milieux natu­rels, la mon­dia­li­sa­tion des échanges, les concen­tra­tions urbaines, l’effondrement de la bio­di­ver­si­té.

La séden­ta­ri­sa­tion d’une par­tie de l’espèce humaine et la domes­ti­ca­tion des ani­maux avaient per­mis la trans­mis­sion d’agents infec­tieux des ani­maux aux hommes. Cette trans­mis­sion s’est ampli­fiée avec l’élevage indus­triel, le bra­con­nage, le tra­fic d’animaux sau­vages et la créa­tion des parcs ani­ma­liers.

La défo­res­ta­tion, les grands tra­vaux, l’irrigation, le tou­risme de masse, l’urbanisation, détruisent l’habitat de la faune sau­vage et rabattent méca­ni­que­ment celle-ci vers les zones d’habitat humain. Ce ne sont pas le loup et la chauve-sou­ris qui enva­hissent les villes, mais les villes qui enva­hissent le loup et la chauve-sou­ris.

La socié­té indus­trielle nous entasse. Dans les métro­poles, où les flux et les stocks d’habitants sont régu­lés par la machi­ne­rie cyber­né­tique. La métro­pole, orga­ni­sa­tion ration­nelle de l’espace social, doit deve­nir, selon les plans des tech­no­crates, l’habitat de 70 % des humains d’ici 2050. Leur tech­no­tope. Ville-machine pour l’élevage indus­triel des hommes-machines[5].

Entas­sés sur la terre entière, nous pié­ti­nons les ter­ri­toires des grands singes, des chauves-sou­ris, des oies sau­vages, des pan­go­lins. Pro­mis­cui­té idéale pour les conta­gions (du latin tan­gere : tou­cher). Sans oublier le chaos cli­ma­tique. Si vous crai­gnez les virus, atten­dez que fonde le per­ma­frost.

Faut-il le rap­pe­ler ? L’humain, ani­mal poli­tique, dépend pour sa sur­vie de son bio­tope natu­rel et cultu­rel (sauf ceux qui croient que « la nature n’existe pas » et qui se pensent de pures (auto)constructions, sûre­ment immu­ni­sées contre les mala­dies zoo­no­tiques). La socié­té indus­trielle pros­père sur une super­sti­tion : on pour­rait détruire le bio­tope sans affec­ter l’animal. Deux cents ans de guerre au vivant[6] [plu­sieurs mil­liers d’an­nées, en réa­li­té, NdE] ont sté­ri­li­sé les sols, vidé forêts, savanes et océans, infec­té l’air et l’eau, arti­fi­cia­li­sé l’alimentation et l’environnement natu­rel, dévi­ta­li­sé les hommes. Le pro­grès sans mer­ci des nécro­tech­no­lo­gies nous laisse une Terre ron­gée à l’os pour une popu­la­tion de 7 mil­liards d’habitants. Le virus n’est pas la cause, mais la consé­quence de la mala­die indus­trielle.

Mieux vaut pré­ve­nir que gué­rir. Si l’on veut évi­ter de pires pan­dé­mies, il faut sor­tir de la socié­té indus­trielle. Rendre son espace à la vie sau­vage — ce qu’il en reste —, arrê­ter l’empoisonnement du milieu et deve­nir des Chim­pan­zés du futur : des humains qui de peu font au mieux.

2) La technologie est la continuation de la guerre — de la politique — par d’autres moyens. La société de contrainte, nous y entrons.

Nul moins que nous ne peut se dire sur­pris de ce qui arrive. Nous l’avions pré­dit, nous et quelques autres, les catas­tro­phistes, les oiseaux de mau­vais augure, les Cas­sandre, les pro­phètes de mal­heur, en 2009, dans un livre inti­tu­lé À la recherche du nou­vel enne­mi. 2001–2025 : rudi­ments d’histoire contem­po­raine :

« Du mot « crise » découlent éty­mo­lo­gi­que­ment le crible, le crime, l’excrément, la dis­cri­mi­na­tion, la cri­tique et, bien sûr, l’hypocrisie, cette facul­té d’interprétation. La crise est ce moment où, sous le coup de la catas­trophe — lit­té­ra­le­ment du retour­ne­ment (épi­dé­mie, famine, séisme, intem­pé­rie, inva­sion, acci­dent, dis­corde) —, la socié­té mise sens des­sus des­sous retourne au chaos, à l’indifférenciation, à la décom­po­si­tion, à la vio­lence de tous contre tous (René Girard, La Vio­lence et le Sacré, Le Bouc émis­saire, et toute la théo­rie mimé­tique). Le corps social malade, il faut pur­ger et sai­gner, détruire les agents mor­bides qui l’infectent et le laissent sans défense face aux agres­sions et cala­mi­tés. La crise est ce moment d’inquisition, de détec­tion et de diag­nos­tic, où cha­cun cherche sur autrui le mau­vais signe qui dénonce le por­teur du malé­fice conta­gieux, trem­blant qu’on ne le découvre sur lui et tâchant de se faire des alliés, d’être du plus grand nombre, d’être comme tout le monde. Tout le monde veut être comme tout le monde. Ce n’est vrai­ment pas le moment de se dis­tin­guer ou de se rendre inté­res­sant. […]

Et par­mi les plus annon­cées dans les années à venir, la pan­dé­mie, qui mobi­lise aus­si bien la bureau­cra­tie mon­diale de la san­té, que l’armée et les auto­ri­tés des méga­lo­poles. Nœuds de com­mu­ni­ca­tion et foyers d’incubation, celles-ci favo­risent la dif­fu­sion volon­taire ou acci­den­telle de la dengue, du chi­kun­gu­nya, du SRAS, ou de la der­nière ver­sion de la grippe, espa­gnole, aviaire, mexi­co­por­cine, etc. […] Bien enten­du, cette « crise sani­taire » pro­cède d’une « crise de civi­li­sa­tion », comme on dit « mala­die de civi­li­sa­tion », incon­ce­vable sans une cer­taine mons­truo­si­té sociale et urbaine, sans indus­trie, notam­ment agroa­li­men­taire et des trans­ports aériens. […]

On voit l’avantage que le pou­voir et ses agents Verts tirent de leur ges­tion des crises, bien plus que de leur solu­tion. Celles-ci, après avoir assu­ré plé­thore de postes et de mis­sions d’experts aux tech­narques et aux ges­tion­naires du désastre, jus­ti­fient désor­mais, dans le chaos annon­cé de l’effondrement éco­lo­gique, leur emprise totale et durable sur nos vies. Comme l’État et sa police sont indis­pen­sables à la sur­vie en monde nucléa­ri­sé, l’ordre vert et ses tech­no­lo­gies de contrôle, de sur­veillance et de contrainte sont néces­saires à notre adap­ta­tion au monde sous cloche arti­fi­ciel. Quant aux mau­vais Ter­riens qui — défaillance ou mal­fai­sance — com­pro­mettent ce nou­veau bond en avant du Pro­grès, ils consti­tuent la nou­velle menace pour la sécu­ri­té glo­bale[7]. »

Au risque de se répé­ter : avant, on n’en est pas là ; après, on n’en est plus là. Avant, on ne peut pas dire ça. Après, ça va sans dire.

L’ordre sani­taire offre une répé­ti­tion géné­rale, un pro­to­type à l’ordre Vert. La guerre est décla­rée, annonce le pré­sident Macron. La guerre, et plus encore la guerre totale, théo­ri­sée en 1935 par Luden­dorff, exige une mobi­li­sa­tion totale des res­sources sous une direc­tion cen­tra­li­sée. Elle est l’occasion d’accélérer les pro­ces­sus de ratio­na­li­sa­tion et de pilo­tage des sans-pou­voir, au nom du pri­mat de l’efficacité. Rien n’est plus ration­nel ni plus voué à l’efficacité que la tech­no­lo­gie. Le confi­ne­ment doit être her­mé­tique, et nous avons les moyens de le faire res­pec­ter.

Drones de sur­veillance en Chine et dans la cam­pagne picarde ; géo­lo­ca­li­sa­tion et contrôle vidéo des conta­mi­nés à Sin­ga­pour ; ana­lyse des don­nées numé­riques et des conver­sa­tions par l’intelligence arti­fi­cielle pour tra­cer les contacts, dépla­ce­ments et acti­vi­tés des sus­pects en Israël[8]. Une équipe du Big Data Ins­ti­tute de l’université d’Oxford déve­loppe une appli­ca­tion pour smart­phone qui géo­lo­ca­lise en per­ma­nence son pro­prié­taire et l’avertit en cas de contact avec un por­teur du virus. Selon leur degré de proxi­mi­té, l’application ordonne le confi­ne­ment total ou la simple dis­tance de sécu­ri­té, et donne des indi­ca­tions aux auto­ri­tés pour dés­in­fec­ter les lieux fré­quen­tés par le conta­mi­né[9].

« Les don­nées per­son­nelles, notam­ment les don­nées des opé­ra­teurs télé­pho­niques, sont aus­si uti­li­sées pour s’assurer du res­pect des mesures de qua­ran­taine, comme en Corée du Sud ou à Taï­wan. C’est aus­si le cas en Ita­lie, où les auto­ri­tés reçoivent des don­nées des opé­ra­teurs télé­pho­niques, ont expli­qué ces der­niers jours deux res­pon­sables sani­taires de la région de Lom­bar­die. Le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique a éga­le­ment obte­nu ce type d’information de la part d’un des prin­ci­paux opé­ra­teurs télé­pho­niques du pays[10]. »

En France, Jean-Fran­çois Del­frais­sy, le pré­sident du Comi­té consul­ta­tif natio­nal d’éthique et du « conseil scien­ti­fique » char­gé de la crise du coro­na­vi­rus évoque l’éventualité du tra­çage élec­tro­nique au détour d’un entre­tien radio­pho­nique.

« La guerre est donc un acte de vio­lence des­ti­né à contraindre l’ad­ver­saire à exé­cu­ter notre volon­té. » Ceux-là même qui n’ont pas lu Clau­se­witz, savent aujourd’­hui que la tech­no­lo­gie est la conti­nua­tion de la guerre par d’autres moyens. La pan­dé­mie est le labo­ra­toire du tech­no­to­ta­li­ta­risme, ce que les oppor­tu­nistes tech­no­crates ont bien com­pris. On ne rechigne pas en période d’accident nucléaire ou d’épidémie. La tech­no­cra­tie nous empoi­sonne puis elle nous contraint, au motif de nous pro­té­ger de ses propres méfaits.

Nous le disons depuis quinze ans : « La socié­té de contrôle, nous l’avons dépas­sée ; la socié­té de sur­veillance, nous y sommes ; la socié­té de contrainte, nous y entrons. »

Ceux qui ne renoncent pas à l’effort d’être libres recon­naî­tront avec nous que le pro­grès tech­no­lo­gique est l’inverse et l’ennemi du pro­grès social et humain.

3) Les experts aux commandes de l’état d’urgence : le pouvoir aux pyromanes pompiers.

Nous ayant conduit à la catas­trophe, les experts de la tech­no­cra­tie pré­tendent nous en sau­ver, au nom de leur exper­tise tech­no-scien­ti­fique. Il n’existe qu’une seule meilleure solu­tion tech­nique, ce qui épargne de vains débats poli­tiques. « Écou­tez les scien­ti­fiques ! » couine Gre­ta Thun­berg. C’est à quoi sert l’état d’urgence sani­taire et le gou­ver­ne­ment par ordon­nances : à obéir aux « recom­man­da­tions » du « conseil scien­ti­fique » et de son pré­sident Jean-Fran­çois Del­frais­sy.

Ce conseil créé le 10 mars par Oli­vier Véran[11], à la demande du pré­sident Macron, réunit des experts en épi­dé­mio­lo­gie, infec­tio­lo­gie, viro­lo­gie, réani­ma­tion, modé­li­sa­tion mathé­ma­tique, socio­lo­gie et anthro­po­lo­gie. Les pré­ten­dues « sciences humaines » étant comme d’habitude char­gées d’évaluer l’acceptabilité des déci­sions tech­niques — en l’occurrence la contrainte au nom de l’intérêt supé­rieur de la san­té publique.

Excellent choix que celui de Del­frais­sy, un homme qui vit avec son temps, ain­si que nous l’avons décou­vert à l’occasion des débats sur la loi de bioé­thique :

« Il y a des inno­va­tions tech­no­lo­giques qui sont si impor­tantes qu’elles s’imposent à nous. […] Il y a une science qui bouge, que l’on n’arrêtera pas.[12] »

Ces cin­quante der­nières années en effet, les inno­va­tions tech­no-scien­ti­fiques se sont impo­sées à nous à une vitesse et avec une vio­lence inéga­lées. Inven­taire non exhaus­tif : nucléa­ri­sa­tion de la pla­nète ; OGM et bio­lo­gie syn­thé­tique ; pes­ti­cides, plas­tiques et déri­vés de l’industrie chi­mique ; nano­tech­no­lo­gies ; repro­duc­tion arti­fi­cielle et mani­pu­la­tions géné­tiques ; numé­ri­sa­tion de la vie ; robo­tique ; neu­ro­tech­no­lo­gies ; intel­li­gence arti­fi­cielle ; géo-ingé­nie­rie.

Ces inno­va­tions, cette « science qui bouge », ont bou­le­ver­sé le monde et nos vies pour pro­duire la catas­trophe éco­lo­gique, sociale et humaine en cours et dont les pro­grès s’annoncent ful­gu­rants. Elles vont conti­nuer leurs méfaits grâce aux 5 mil­liards d’euros que l’État vient de leur allouer à la faveur de la pan­dé­mie, un effort sans pré­cé­dent depuis 1945. Tout le monde ne mour­ra pas du virus. Cer­tains en vivront bien.

On ignore quelle part de ces 5 mil­liards ira par exemple aux labo­ra­toires de bio­lo­gie de syn­thèse, comme celui du Géno­pole d’Évry. La bio­lo­gie de syn­thèse, voi­là une « inno­va­tion si impor­tante qu’elle s’impose à nous ». Grâce à elle, et à sa capa­ci­té à fabri­quer arti­fi­ciel­le­ment des orga­nismes vivants, les scien­ti­fiques ont recréé le virus de la grippe espa­gnole qui tua plus que la Grande Guerre en 1918[13].

Destruction/réparation : à tous les coups les pyro­manes pom­piers gagnent. Leur volon­té de puis­sance et leur pou­voir d’agir ont assez rava­gé notre seule Terre. Si nous vou­lons arrê­ter l’incendie, reti­rons les allu­mettes de leurs mains, ces­sons de nous en remettre aux experts du sys­tème tech­no-indus­triel, repre­nons la direc­tion de notre vie.

4) L’incarcération de l’homme-machine dans le monde-machine. L’effet cliquet de la vie sans contact.

Le contact, c’est la conta­gion. L’épidémie est l’occasion rêvée de nous faire bas­cu­ler dans la vie sous com­mande numé­rique. Il ne man­quait pas grand-chose, les ter­riens étant désor­mais tous gref­fés de pro­thèses élec­tro­niques. Quant aux attar­dés, ils réduisent à toute allure leur frac­ture numé­rique ces jours-ci, afin de sur­vivre dans le monde-machine conta­mi­né :

« Les ventes d’ordinateurs s’envolent avec le confi­ne­ment. […] Tous les pro­duits sont deman­dés, des équi­pe­ments pour des vidéo­con­fé­rences à l’ordinateur haut de gamme pour télé­tra­vailler en pas­sant par la tablette ou le PC à petit prix pour équi­per un enfant. Les ventes d’imprimantes pro­gressent aus­si. Les Fran­çais qui en ont les moyens finan­ciers sont en train de recons­ti­tuer leur envi­ron­ne­ment de tra­vail à la mai­son[14]. »

Nous serions bien ingrats de cri­ti­quer la numé­ri­sa­tion de nos vies, en ces heures où la vie tient au sans fil et au sans contact. Télé­tra­vail, télé­con­sul­ta­tions médi­cales, com­mandes des pro­duits de sur­vie sur Inter­net, cyber-école, cyber-conseils pour la vie sous cloche — « Com­ment occu­per vos enfants ? », « Que man­ger ? », « « Tuto confi­ne­ment » avec l’astronaute Tho­mas Pes­quet », « Orga­ni­sez un Sky­pé­ro », « Dix séries pour se chan­ger les idées », « Faut-il res­ter en jog­ging ? ». Grâce à What­sApp, « « Je ne me suis jamais sen­tie aus­si proche de mes amis », constate Vale­ria, 29 ans, chef de pro­jet en intel­li­gence arti­fi­cielle à Paris[15] ».

Dans la guerre contre le virus, c’est la Machine qui gagne. Mère Machine nous main­tient en vie et s’occupe de nous. Quel coup d’accélérateur pour la « pla­nète intel­li­gente » et ses smart cities[16]. L’épidémie pas­sée, quelles bonnes habi­tudes auront été prises, que les Smar­tiens ne per­dront plus. Ain­si, pas­sés les bugs et la période d’adaptation, l’école à dis­tance aura fait ses preuves. Idem pour la télé­mé­de­cine qui rem­pla­ce­ra les méde­cins dans les déserts médi­caux comme elle le fait en ces temps de satu­ra­tion hos­pi­ta­lière. La « machi­ne­rie géné­rale » (Marx) du monde-machine est en train de roder ses pro­cé­dures dans une expé­rience à l’échelle du labo­ra­toire pla­né­taire.

Rien pour inquié­ter la gauche et ses haut-par­leurs. Les plus extrêmes, d’Attac à Lun­di matin, en sont encore à conspuer le capi­ta­lisme, le néo­li­bé­ra­lisme, la casse des ser­vices publics et le manque de moyens. Une autre épi­dé­mie est pos­sible, avec des masques et des soi­gnants bien payés, et rien ne serait arri­vé si l’industrie auto­mo­bile, les usines chi­miques, les mul­ti­na­tio­nales infor­ma­tiques avaient été gérées col­lec­ti­ve­ment, sui­vant les prin­cipes de la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique assis­tée par ordi­na­teur.

Nous avons besoin de masques et de soi­gnants bien payés. Nous avons sur­tout besoin de regar­der en face l’emballement du sys­tème indus­triel, et de com­battre l’aveuglement for­ce­né des indus­tria­listes.

Nous, anti-indus­triels, c’est-à-dire éco­lo­gistes consé­quents, avons tou­jours été mino­ri­taires. Salut à Gio­no, Mum­ford, Ellul & Char­bon­neau, Orwell et Arendt, Camus, Saint Exu­pé­ry, et à quelques autres qui avaient tout vu, tout dit. Et qui nous aident à pen­ser ce qui nous arrive aujourd’hui.

Puisque nous avons du temps et du silence, lisons et médi­tons. Au cas où il nous vien­drait une issue de secours.

Pièces et main d’œuvre

Gre­noble, 22 mars 2020


Édi­tion : Nico­las Casaux

  1. Rap­pel : la pol­lu­tion de l’air tue chaque année 48 000 Fran­çais et plus de 100 Gre­no­blois.
  2. www.actu-environnement.com, 20/03/20
  3. Idem
  4. Revues Nature et Science, citées par Wiki­pe­dia.
  5. Cf. Retour à Gre­no­po­lis, Pièces et main d’œuvre, mars 2020, www.piecesetmaindoeuvre.com
  6. Cf. J.-P. Ber­lan, La guerre au vivant, Agone, 2001.
  7. Pièces et main d’œuvre, À la recherche du nou­vel enne­mi. 2001–2025 : rudi­ments d’histoire contem­po­raine, Edi­tions L’Echappée, 2009.
  8. « Israel approves mass sur­veillance to fight coro­na­vi­rus », https://www.ynetnews.com, 17/03/20
  9. https://www.bdi.ox.ac.uk/news/infectious-disease-experts-provide
  10. Le Monde, 20/03/20
  11. Le nou­veau ministre de la San­té est un méde­cin gre­no­blois, dépu­té LREM aorès avoir été sup­pléant de la socia­liste Gene­viève Fio­ra­so, ex-ministre de la Recherche. Selon Le Monde, « un ambi­tieux « incon­nu » » qui « sait se pla­cer » (lemonde.fr, 23/03/20).
  12. Jean-Fran­çois Del­frais­sy, entre­tien avec Valeurs actuelles, 3/03/18.
  13. Virus recréé en 2005 par l’équipe du Pro­fes­seur Jef­frey Tau­ben­ber­ger de l’Institut de patho­lo­gie de l’armée amé­ri­caine, ain­si que par des cher­cheurs de l’université Sto­ny Brook de New York.
  14. www.lefigaro.fr, 19/03/20.
  15. Le Monde, 19/03/20.
  16. Cf. « Ville machine, socié­té de contrainte », Pièces et main d’œuvre, in Kai­ros, mars 2020 et sur www.piecesetmaindoeuvre.com

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Comments to: Leurs virus, nos morts (par Pièces et Main d’Oeuvre/PMO)
  • 24 mars 2020

    D’is­sue, de fait, il ne pour­ra y avoir. Notre monde col­lec­tif étant le reflet de notre monde inté­rieur, indi­vi­duel et d’in­di­vi­dua­li­tés col­lec­tives, il ne pour­ra être orien­té par une idéo­lo­gie et des prio­ri­tés appa­ren­tées à celle-ci que lorsque cha­cun aura chan­gé pro­fon­dé­ment au point d’être un mini­mum relié à sa nature pro­fonde, ain­si qu’aux solu­tions qu’elle lui donne et qui sont par nature dis­po­nibles à tous.
    L’é­coute de soi-même et non de l’or­ga­ni­sa­tion que nous fai­sons du monde doit deve­nir la priorité.….…On voit bien là le défi de notre huma­ni­té qui dépend men­ta­le­ment de ce qu’elle voit et de ce qu’elle vit au quo­ti­dien alors que les lois natu­relles nous enseignent de prendre ce qu’il y a de bon pour nous et de lais­ser ce qui nous est néfaste.
    Je mets ici un petit texte que j’ai décou­vert aujourd’­hui et que j’ai par­ta­gé aus­si­tôt à ceux que j’aime et qui peuvent le com­prendre, je pense qu’i­ci aus­si il ne pour­ra tom­ber dans l’o­reille d’un sourd :

    <>

    Ma conclu­sion qui je crois est la tienne aus­si ( à un ami ) : Vou­loir faire dis­pa­raitre le mal ne fait que le nour­rir, il faut donc l’ac­cep­ter pour ce qu’il est afin non pas de l’é­ra­di­quer mais de le Trans­mu­ter en lui envoyant tout notre amour en éner­gie posi­tive et construc­tive.

    Cela dit ; et avec ce que nous connais­sons de l’é­du­ca­tion et des croyances qui ont été incul­quées depuis si long­temps, il est dif­fi­cile de croire que l’é­veil col­lec­tif puisse appa­raitre du jour au lendemain.……c’est pour­tant notre défi à tous dans notre volon­té de sur­vie puis Vie.

    Reply
  • 24 mars 2020

    Le texte que je vou­lais vous par­ta­ger n’é­tant pas pas­sé dans mon pre­mier com­men­taire, le voi­ci dans celui-ci avec ma conclu­sion réédi­tée :

    Ima­gi­nez deux pièces d’ha­bi­ta­tion situées côte à côte.……l’une se trouve dans la lumière la plus lim­pide alors que l’autre est dans l’ombre la plus obs­cure. Ima­gi­nons qu’il y ait une porte entre ces deux salles et que vous l’ou­vrez. Que se passe-t-il ?

    Vous consta­te­rez que la lumière entre dans la pièce sombre, alors que l’obs­cu­ri­té quant à elle n’en­va­hit pas la pièce lumi­neuse.

    Cet exemple montre que l’ombre, le noir ou la nuit ne peuvent être défi­nis que par une absence de lumière. De la même manière, le froid ne peut être défi­ni que par l’ab­sence de cha­leur et le sec par l’ab­sence de l’hu­mi­di­té.

    Ain­si, le mal n’est que l’ab­sence de l’a­mour…

    Et si vous dési­rez trans­mu­ter le mal en bien, il suf­fit que vous lui envoyiez tout votre amour ! >

    Ma conclu­sion qui je crois est la tienne aus­si : Vou­loir faire dis­pa­raitre le mal ne fait que le nour­rir, il faut donc l’ac­cep­ter pour ce qu’il est afin non pas de l’é­ra­di­quer mais de le trans­mu­ter en lui envoyant tout notre amour en éner­gie posi­tive et construc­tive.

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  • 24 mars 2020

    Et pour conclure ces deux com­men­taires je dirai que trans­mu­ter \« le mal\ » se fait à petite échelle, celle de l’être/individu ; main­te­nant pour \« Le Mal\ » qui nous ronge et qui est mis en évi­dence aujourd’­hui par cet article de grande qua­li­té, l’af­faire devient col­lec­tive dans cette prise de conscience que je par­tage ici et qui est à la source de toutes les reli­gions et de tous les cou­rants spi­ri­tuels, mais allez savoir pour­quoi ( rire jaune ), ne l’en­seignent plus aujourd’­hui pré­fé­rant orien­ter vers des voies pseu­do-spi­ri­tuelles, et autres voies de garage.

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