Le nationalisme, stade actuel du capitalisme (par Fredy Perlman)

Le texte qui suit est une tra­duc­tion d’un essai de Fre­dy Perl­man ini­tia­le­ment publié, en anglais, en 1984, sous le titre The Conti­nuing Appeal of Natio­na­lism (lit­té­ra­le­ment : L’at­trait conti­nu du nationalisme).


Le nationalisme, stade actuel du capitalisme

Au cours de ce siècle, la mort du natio­na­lisme a été annon­cée à de nom­breuses reprises :

  • Après la Pre­mière Guerre mon­diale, lorsque les der­niers Empires d’Europe — autri­chien et turc — furent mor­ce­lés en nations auto­pro­cla­mées, et qu’il ne res­tait plus de natio­na­listes dépos­sé­dés, à l’exception des sionistes ;
  • Après le coup d’État bol­che­vique, lorsqu’on a affir­mé que les luttes de la bour­geoi­sie pour son auto­dé­ter­mi­na­tion étaient doré­na­vant sup­plan­tées par les luttes des tra­vailleurs apatrides ;
  • Après la défaite mili­taire de l’Italie fas­ciste et de l’Allemagne natio­nale-socia­liste : les géno­cides, corol­laires du natio­na­lisme, ayant été exhi­bés à la vue de tous, on a pen­sé que le natio­na­lisme, comme prin­cipe et comme pra­tique, était dis­cré­di­té à jamais.

Pour­tant, qua­rante ans après la défaite mili­taire des fas­cistes et des natio­naux-socia­listes, on s’aperçoit non seule­ment que le natio­na­lisme a sur­vé­cu, mais éga­le­ment qu’il a connu un renou­veau. Renou­veau qui est le fait de la soi-disant droite, mais aus­si et sur­tout de la soi-disant gauche. Après la guerre natio­nale-socia­liste, le natio­na­lisme, ayant ces­sé d’être l’apanage exclu­sif des conser­va­teurs, est deve­nu le cre­do et la pra­tique de révo­lu­tion­naires, et s’est même avé­ré le seul prin­cipe révo­lu­tion­naire vrai­ment efficace.

Les natio­na­listes gau­chistes ou révo­lu­tion­naires affirment que leur natio­na­lisme n’a rien en com­mun avec celui des fas­cistes ou des natio­naux-socia­listes, que le leur est celui des oppri­més, qu’il offre une libé­ra­tion à la fois per­son­nelle et cultu­relle. Les reven­di­ca­tions des natio­na­listes révo­lu­tion­naires ont été dif­fu­sées dans le monde entier par les deux plus anciennes ins­ti­tu­tions hié­rar­chiques ayant per­du­ré jusqu’à notre époque : l’État chi­nois et, plus récem­ment, l’Église catho­lique. Actuel­le­ment, le natio­na­lisme est pré­sen­té comme une stra­té­gie, une science et une théo­lo­gie de la libé­ra­tion, comme l’aboutissement du dic­ton des Lumières selon lequel la connais­sance est pou­voir, et comme une réponse éprou­vée à la ques­tion : « Que faire ? ».

Afin de contes­ter ces pré­ten­tions et de les contex­tua­li­ser, il me faut exa­mi­ner ce qu’est le natio­na­lisme, non seule­ment le nou­veau natio­na­lisme révo­lu­tion­naire mais aus­si l’ancien natio­na­lisme conser­va­teur. Le natio­na­lisme carac­té­ri­sant une suc­ces­sion d’expériences his­to­riques dis­tinctes, on ne sau­rait com­men­cer par défi­nir le terme, qui ne cor­res­pond pas à une unique défi­ni­tion figée. Je com­men­ce­rai par esquis­ser som­mai­re­ment cer­taines de ces expériences.

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Selon une idée fausse très répan­due (apte à ser­vir toutes sortes d’intérêts), l’impérialisme serait rela­ti­ve­ment récent, consis­te­rait en la colo­ni­sa­tion du monde entier, et consti­tue­rait le stade suprême du capi­ta­lisme. Ce diag­nos­tic indique un remède spé­ci­fique : le natio­na­lisme est pro­po­sé comme anti­dote à l’impérialisme ; les guerres de libé­ra­tion natio­nale per­met­traient ain­si de déman­te­ler l’Empire capitaliste.

Ce diag­nos­tic sert un but, mais ne décrit aucun évé­ne­ment, ni aucune situa­tion réelle. La réa­li­té est plus proche de l’exact inverse : l’impérialisme fut le pre­mier stade du capi­ta­lisme. Le monde a ensuite été colo­ni­sé par les États-nations, et le natio­na­lisme consti­tue le stade domi­nant, contem­po­rain et, espé­rons-le, ultime, du capi­ta­lisme. Les faits en cause ne datent pas d’hier, ils sont aus­si connus que l’idée fausse qui les nie.

Par inté­rêt, il est oppor­tun d’occulter que, jusqu’aux siècles der­niers, les pou­voirs domi­nants d’Eurasie n’étaient pas des États-nations, mais des Empires. Un Céleste Empire diri­gé par la dynas­tie Ming, un Empire arabe diri­gé par la dynas­tie otto­mane et un Empire catho­lique diri­gé par la dynas­tie des Habs­bourg riva­li­saient les uns contre les autres dans la pos­ses­sion du monde connu. Des trois, les catho­liques ne furent pas les pre­miers impé­ria­listes mais les der­niers. Le Céleste Empire des Ming domi­nait la majeure par­tie de l’Asie orien­tale et déployait de vastes flottes com­mer­ciales un siècle avant que les catho­liques, tra­ver­sant l’océan, n’envahissent le Mexique.

Ceux qui célèbrent les exploits des catho­liques oublient qu’entre 1420 et 1430, le bureau­crate impé­rial chi­nois Cheng Ho com­man­dait des expé­di­tions navales de 70 000 hommes et navi­guait non seule­ment vers la Malai­sie, l’Indonésie et Cey­lan, soit aux alen­tours de l’Empire chi­nois, mais éga­le­ment dans le golfe Per­sique, et aus­si loin que la mer Rouge et l’Afrique. Les chantres des conquis­ta­dores catho­liques dépré­cient les exploits impé­riaux des Otto­mans, qui conquirent toutes les pro­vinces de l’ancien Empire Romain, à l’exception des pro­vinces les plus occi­den­tales, domi­nant ain­si de fait l’Afrique du Nord, l’Arabie, le Moyen-Orient et la moi­tié de l’Europe, contrô­lant la Médi­ter­ra­née et frap­pant aux portes de Vienne. C’est afin d’échapper à l’encerclement que les catho­liques impé­ria­listes se mirent en route vers l’ouest, au-delà des fron­tières du monde connu.

Quoi qu’il en soit, les catho­liques impé­ria­listes « décou­vrirent l’Amérique ». La des­truc­tion géno­ci­daire ain­si que le pillage décou­lant de leur « décou­verte » bou­le­ver­sèrent l’équilibre des forces au sein des Empires d’Eurasie.

Si les Empires chi­nois ou turc avaient « décou­vert l’Amérique », auraient-ils été moins meur­triers ? Ces trois Empires consi­dé­raient les étran­gers comme pas tout à fait humains, donc comme des cibles légi­times. Les Chi­nois consi­dé­raient les autres comme des bar­bares ; les musul­mans et les catho­liques consi­dé­raient les autres comme des incroyants. Le terme incroyant n’est pas aus­si cruel que le terme bar­bare, étant don­né que l’incroyant cesse d’être cible légi­time pour deve­nir plei­ne­ment humain dès lors qu’il adopte la bonne reli­gion, tan­dis qu’un bar­bare demeure cible tant qu’il n’a pas été cor­ri­gé par le civilisateur.

Le terme incroyant et la mora­li­té qui le sous-tend entraient en conflit avec la pra­tique des enva­his­seurs catho­liques. La contra­dic­tion entre ce qui était dit et ce qui était fait fut très tôt mise en lumière par un détrac­teur, un prêtre nom­mé Las Casas, qui remar­qua que les céré­mo­nies de conver­sion ser­vaient de pré­textes pour iso­ler et exter­mi­ner les incon­ver­tis, et que les conver­tis eux-mêmes n’étaient pas trai­tés comme des confrères catho­liques mais comme des esclaves.

C’est à peine si les cri­tiques de Las Casas embar­ras­sèrent l’Église catho­lique et l’Empereur. Des lois furent votées et des enquê­teurs déployés, mais sans guère d’effet. Les deux objec­tifs des expé­di­tions catho­liques, la conver­sion et le pillage, étaient contra­dic­toires. La plu­part des hommes d’église se rési­gnèrent à accu­mu­ler l’or et à dam­ner les âmes. De plus en plus, l’Empereur catho­lique dépen­dait des richesses volées pour finan­cer la mai­son impé­riale, l’armée et les flottes qui s’adonnaient au pillage.

Le pillage conti­nuait à être prio­ri­taire vis-à-vis de la conver­sion, mais les catho­liques conti­nuaient d’être embar­ras­sés. Leur idéo­lo­gie ne col­lait pas à leur pra­tique. Ils firent grand cas de leurs conquêtes des Aztèques et des Incas, qu’ils décri­vaient comme des Empires dis­po­sant d’institutions simi­laires à celles des Habs­bourg et de pra­tiques reli­gieuses aus­si démo­niaques que celles de l’ennemi offi­ciel : l’Empire bar­bare des turcs otto­mans. Cepen­dant, les catho­liques ne met­taient pas en avant les guerres d’extermination qu’ils menaient contre des com­mu­nau­tés ne dis­po­sant d’aucun empe­reur, d’aucune armée régu­lière. De tels faits d’armes, régu­liè­re­ment per­pé­trés, étaient contraires à leurs pré­ceptes idéo­lo­giques, et n’avaient rien d’héroïque.

La contra­dic­tion entre les pro­fes­sions de foi et les actions des enva­his­seurs ne fut pas réso­lue par les catho­liques impé­ria­listes. Elle fut réso­lue par les pré­cur­seurs d’un nou­veau sys­tème social, l’État-nation. Deux d’entre eux se mani­fes­tèrent au cours de la même année, 1561, lorsqu’un conquis­ta­dor de l’empereur décla­ra son indé­pen­dance vis-à-vis de l’empire et que plu­sieurs ban­quiers et four­nis­seurs de capi­taux entre­prirent une guerre d’indépendance.

Inca­pable de mobi­li­ser des sou­tiens, le conquis­ta­dor, Lope de Aguirre, fut exécuté.

Les ban­quiers et les four­nis­seurs de capi­taux de l’empereur, eux, par­vinrent à mobi­li­ser les habi­tants de plu­sieurs pro­vinces impé­riales et ain­si à les dis­so­cier de l’Empire (pro­vinces qui furent ulté­rieu­re­ment nom­mées Hollande).

Cepen­dant, ces deux évé­ne­ments n’étaient pas encore des luttes de libé­ra­tion natio­nale. Ils pré­sa­geaient l’avenir, mais consti­tuaient aus­si des rémi­nis­cences d’événements pas­sés. Dans l’ancien Empire Romain, les gardes pré­to­riens étaient enga­gés pour pro­té­ger l’Empereur ; exer­çant sans cesse plus de fonc­tions, ils finirent par récu­pé­rer le pou­voir impé­rial de l’Empereur. Dans l’Empire Arabe, le calife enga­geait des gardes du corps turcs pour le pro­té­ger ; les gardes turcs, comme les pré­to­riens avant eux, endos­sant une par­tie tou­jours plus impor­tante des fonc­tions du calife, prirent fina­le­ment pos­ses­sion du Palais Impé­rial aus­si bien que du pou­voir impérial.

Lope de Aguirre et les magnats hol­lan­dais n’étaient pas les gardes du corps de la monar­chie des Habs­bourg, mais le conquis­ta­dor des Andes et les socié­tés finan­cières et com­mer­ciales hol­lan­daises exer­cèrent d’importantes fonc­tions impé­riales. Ces rebelles, à l’instar des anciens gardes romains et turcs, sou­hai­taient s’affranchir de l’indignité spi­ri­tuelle et du far­deau maté­riel qu’impliquait le fait d’être au ser­vice de l’Empereur ; ils exer­çaient déjà les pou­voirs de l’Empereur ; pour eux, l’Empereur n’était rien de plus qu’un parasite.

L’explorateur colo­nial Aguirre fit visi­ble­ment un assez mau­vais rebelle ; son heure n’était pas encore venue.

En revanche, l’heure des notables hol­lan­dais, rebelles habiles, était venue. Ils ne ren­ver­sèrent pas l’Empire ; ils le ratio­na­li­sèrent. Les socié­tés com­mer­ciales et finan­cières hol­lan­daises pos­sé­daient une grande par­tie de la richesse du Nou­veau Monde ; elles l’avaient obte­nue en guise de rem­bour­se­ment de leur finan­ce­ment des flottes de l’Empereur, de ses armées et de sa mai­son. Elles entre­prirent alors de piller les colo­nies en leur nom propre, et pour leur propre compte, sans la tutelle d’un suze­rain para­site. Leurs diri­geants n’étant pas catho­liques mais pro­tes­tants cal­vi­nistes, aucune contra­dic­tion ne se mani­fes­tait entre leurs paroles et leurs actions. Ils ne pré­ten­daient pas vou­loir sau­ver des âmes. Leur cal­vi­nisme sti­pu­lait qu’un Dieu inson­dable avait sau­vé et dam­né toutes les âmes au début des Temps, et qu’aucun prêtre hol­lan­dais ne pou­vait alté­rer son plan.

Les Hol­lan­dais n’étaient pas des croi­sés ; ils se limi­tèrent à un pillage affai­riste, cal­cu­lé et régu­la­ri­sé, exempt d’héroïsme ou de sen­ti­men­ta­lisme. Les flottes des pillards allaient et venaient en res­pec­tant un horaire déter­mi­né. L’incroyance des étran­gers qu’ils pillaient ten­dit à deve­nir moins impor­tante, à leurs yeux, que le fait qu’ils n’étaient pas Hollandais.

Les pré­cur­seurs du natio­na­lisme, en Eur­asie occi­den­tale, inven­tèrent alors le terme « sau­vage » — syno­nyme du mot bar­bare, uti­li­sé par le Céleste Empire d’Eurasie orien­tale. Les deux mots ser­vaient à dési­gner des êtres humains consi­dé­rés comme des proies légitimes.

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Au cours des deux siècles sui­vants, les inva­sions, les assu­jet­tis­se­ments et les expro­pria­tions amor­cés par les Habs­bourg furent imi­tés par d’autres mai­sons royales européennes.

Au tra­vers du prisme idéo­lo­gique d’historiens natio­na­listes, les pre­miers colo­ni­sa­teurs, aus­si bien que leurs imi­ta­teurs plus tar­difs, passent pour des nations : Espagne, Hol­lande, Angle­terre, France. Mais depuis un mira­dor his­to­rique, on constate que les pou­voirs colo­ni­sa­teurs sont les Habs­bourg, Tudor, Stuart, Bour­bon, Orange — c’est-à-dire des dynas­ties iden­tiques aux familles dynas­tiques se dis­pu­tant richesse et pou­voir depuis la chute de l’Empire Romain d’Occident. Si les enva­his­seurs peuvent être consi­dé­rés de ces deux points de vue, c’est parce qu’une tran­si­tion était en cours. Ces enti­tés n’étaient plus de simples domaines féo­daux, mais pas encore des nations à part entière ; elles pos­sé­daient déjà cer­tains attri­buts, mais pas tous, de l’État-nation. Le prin­ci­pal élé­ment qui leur man­quait était une armée natio­nale. Les Tudors et les Bour­bons mani­pu­laient d’ores et déjà l’anglicité ou la fran­ci­té de leurs sujets, par­ti­cu­liè­re­ment durant les guerres qu’ils déci­daient de livrer contre les sujets d’un autre monarque. Mais ni les Écos­sais et les Irlan­dais, ni les Corses ni les Pro­ven­çaux n’étaient recru­tés afin de com­battre et mou­rir pour « l’amour de leur patrie ». La guerre était un far­deau oné­reux du monde féo­dal, une cor­vée ; la seule patrie pour laquelle on com­bat­tait, c’était l’Eldorado.

Les prin­cipes de ce qui allait deve­nir le cre­do natio­na­liste n’intéressaient pas les dynas­ties au pou­voir, qui s’accrochaient à leurs propres doc­trines, tes­tées et éprou­vées. Ces nou­veaux prin­cipes plai­saient à leurs ser­vi­teurs les plus hauts pla­cés : créan­ciers, mar­chands d’épices, four­nis­seurs de maté­riel mili­taire et pilleurs colo­niaux. Ceux-là, à l’instar de Lope de Aguirre et des magnats hol­lan­dais, comme autre­fois les gardes romains et turcs, exer­çaient des fonc­tions clés mais demeu­raient sujets. Beau­coup d’entre eux, sinon la majo­ri­té, brû­laient d’envie de s’affranchir de cette indi­gni­té, de ce far­deau, de se débar­ras­ser du sou­ve­rain para­site, de per­pé­tuer l’exploitation de leurs com­pa­triotes et le pillage des colo­nies en leur nom propre et pour leur propre compte.

Ceux que l’on allait par la suite qua­li­fier de bour­geoi­sie, ou de classe moyenne, étaient deve­nus riches et puis­sants depuis l’époque des pre­mières expé­di­tions vers l’Occident. Une par­tie de leur richesse pro­ve­nait du pillage des colo­nies, sous la forme du rem­bour­se­ment des ser­vices ven­dus à l’Empereur ; une forme d’enrichissement qui serait par la suite appe­lée accu­mu­la­tion pri­mi­tive de capi­tal. Une autre par­tie de leur richesse pro­ve­nait du pillage métho­dique de leurs propres com­pa­triotes et voi­sins au moyen de ce qui serait par la suite appe­lé capi­ta­lisme ; moyen qui n’était pas tout à fait nou­veau, mais qui prit son essor après que les classes moyennes eurent acca­pa­ré l’or et l’argent du Nou­veau monde.

Ces classes moyennes exer­çaient des pou­voirs impor­tants mais n’étaient pas encore assez expé­ri­men­tées dans l’exercice du pou­voir poli­tique cen­tra­li­sé. En Angle­terre, elles ren­ver­sèrent le monarque et pro­cla­mèrent une répu­blique, mais crai­gnant que les forces popu­laires qu’elles avaient mobi­li­sées contre la noblesse ne se retournent contre elles, elles res­tau­rèrent rapi­de­ment un autre monarque de la même dynastie.

Le natio­na­lisme ne prit réel­le­ment forme qu’à la fin du XVIIIe siècle, lorsque deux explo­sions, à treize années d’intervalle, firent écla­ter le sta­tut des deux plus hautes classes et alté­rèrent de façon per­ma­nente la géo­gra­phie poli­tique du globe. En 1776, d’abord, des mar­chands colo­niaux et des explo­ra­teurs répé­tèrent l’exploit d’Aguirre en pro­cla­mant leur indé­pen­dance vis-à-vis des dynas­ties diri­geantes outre­ma­rines, et par­vinrent à accom­plir ce que leur pré­dé­ces­seur n’avait pas réus­si à faire en mobi­li­sant leurs cama­rades colons, et en ache­vant leur sépa­ra­tion de l’Empire bri­tan­nique hano­vrien. Par la suite, en 1789, des mar­chands et des scribes éclai­rés sur­pas­sèrent leurs pré­dé­ces­seurs hol­lan­dais en mobi­li­sant non pas quelques pro­vinces envi­ron­nantes, mais une popu­la­tion de sujets tout entière, en ren­ver­sant et en assas­si­nant le monarque Bour­bon au pou­voir, et en trans­mu­tant les obli­ga­tions féo­dales en obli­ga­tions natio­nales. Ces deux évé­ne­ments marquent la fin d’une ère. Ulté­rieu­re­ment, même les dynastes se conver­tirent, plus ou moins rapi­de­ment ou gra­duel­le­ment, au natio­na­lisme. Les régimes monar­chiques sub­sis­tant ado­ptèrent, plus que jamais, les attri­buts des États-nations.

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Ces deux révo­lu­tions du XVIIIe siècle furent très dif­fé­rentes, et contri­buèrent donc très dif­fé­rem­ment au déve­lop­pe­ment du cre­do et de la pra­tique du natio­na­lisme. Je ne compte pas ana­ly­ser ici ces évè­ne­ments, seule­ment rap­pe­ler au lec­teur cer­tains de leurs composantes.

Ces deux révoltes réus­sirent à bri­ser les obli­ga­tions féo­dales impo­sées par la mai­son monar­chique, et se conclurent par l’établissement d’États-nations capi­ta­listes ; mais entre leur pre­mier et der­nier acte, n’eurent que peu en com­mun. Leurs prin­ci­paux acteurs connais­saient les doc­trines ratio­na­listes des Lumières, mais les auto-pro­cla­més Amé­ri­cains se limi­tèrent aux pro­blèmes poli­tiques, prin­ci­pa­le­ment à celui d’établir une machi­ne­rie d’État capable de reprendre la barre après le départ du roi Georges. Beau­coup de Fran­çais allèrent plus loin encore ; ils posèrent la ques­tion de la restruc­tu­ra­tion non seule­ment de l’État mais de toute la socié­té ; ils remirent en ques­tion non seule­ment le lien entre sujet et monarque mais aus­si le lien entre esclave et maître, lien qui res­tait sacré pour les Amé­ri­cains. Les deux groupes connais­saient sans doute l’observation de Jean-Jacques Rous­seau selon laquelle les êtres humains naissent libres mais par­tout sont dans les fers. Les Fran­çais, cepen­dant, plus conscients de ces fers, allèrent plus loin dans leur effort pour les briser.

Aus­si influen­cés par les doc­trines ratio­na­listes que Rous­seau lui-même, les révo­lu­tion­naires fran­çais ten­tèrent d’appliquer la rai­son sociale à l’environnement humain de la même manière que la rai­son natu­relle, ou la science, com­men­çait à être appli­quée à l’environnement natu­rel. Rous­seau s’était sérieu­se­ment pen­ché sur la ques­tion ; il avait essayé d’établir la jus­tice sociale sur papier, en confiant les affaires humaines à une enti­té cen­sée repré­sen­ter la volon­té géné­rale. Les révo­lu­tion­naires ten­tèrent d’établir la jus­tice sociale, non seule­ment sur papier mais au moyen d’êtres humains mobi­li­sés et armés, dont beau­coup étaient enra­gés, et la plu­part pauvres.

L’entité abs­traite de Rous­seau prit la forme concrète d’un Comi­té de salut public, une orga­ni­sa­tion poli­cière qui se pré­sen­tait comme l’incarnation de la volon­té géné­rale. Les ver­tueux membres du Comi­té appli­quaient conscien­cieu­se­ment les décou­vertes de la rai­son aux affaires humaines. Tailla­dant leurs obses­sions per­son­nelles dans la socié­té au fil de l’épée d’État, ils se consi­dé­raient comme les chi­rur­giens de la nation.

L’application de la science à l’environnement humain prit la forme d’une Ter­reur sys­té­ma­tique. L’instrument de la Rai­son et de la Jus­tice était la guillotine.

La Ter­reur déca­pi­ta les anciens maîtres, puis les révo­lu­tion­naires eux-mêmes.

La peur engen­dra une réac­tion qui balaya la Ter­reur aus­si bien que la Jus­tice. Les envies d’action des patriotes assoif­fés de sang furent orien­tées vers l’extérieur, afin d’imposer par la force les Lumières aux étran­gers, d’étendre la nation jusqu’à l’échelle de l’Empire. L’approvisionnement des armées natio­nales s’avérait beau­coup plus lucra­tif que l’approvisionnement d’armées féo­dales ne l’avait jamais été. Les anciens révo­lu­tion­naires devinrent des membres riches et puis­sants de la classe moyenne, désor­mais la classe domi­nante, la classe diri­geante. La Ter­reur aus­si bien que les guerres léguèrent au cre­do et à la pra­tique des natio­na­lismes à venir un héri­tage décisif.

L’héritage de la révo­lu­tion amé­ri­caine est tout autre. Les Amé­ri­cains étaient moins pré­oc­cu­pés par la jus­tice, mais davan­tage par la propriété.

Les colons-enva­his­seurs de la côte nord-est du conti­nent n’avaient pas davan­tage besoin de George d’Hanovre que Lope de Aguirre n’avait eu besoin de Phi­lippe de Habs­bourg. Ou, plu­tôt, les colons riches et puis­sants avaient eu besoin de l’appareil d’État du roi George pour pro­té­ger leurs richesses, mais pas pour les accu­mu­ler. S’ils par­ve­naient eux-mêmes à orga­ni­ser un appa­reil répres­sif, ils n’auraient plus besoin du tout du roi George.

Confiants en leur apti­tude à consti­tuer leur propre appa­reil d’État, les escla­va­gistes colo­niaux, les spé­cu­la­teurs fon­ciers, les expor­ta­teurs de pro­duits et les ban­quiers trou­vaient into­lé­rables les impôts et les décrets du roi. Le plus into­lé­rable de ces décrets fut celui qui leur inter­dit tem­po­rai­re­ment les incur­sions dans les terres des habi­tants autoch­tones du conti­nent ; les conseillers du roi lor­gnaient les four­rures appor­tées par les chas­seurs indi­gènes ; les spé­cu­la­teurs fon­ciers révo­lu­tion­naires, eux, lor­gnaient leurs terres.

Contrai­re­ment à Aguirre, les colo­ni­sa­teurs fédé­rés du nord par­vinrent à orga­ni­ser leur propre appa­reil répres­sif en sti­mu­lant un mini­mum de désir de jus­tice ; leur but était de ren­ver­ser le pou­voir du roi, pas le leur. Évi­tant de comp­ter exces­si­ve­ment sur leurs cama­rades pion­niers moins for­tu­nés, sur les clan­des­tins des bois, ou sur leurs esclaves, ces révo­lu­tion­naires dépen­daient de mer­ce­naires et de l’aide indis­pen­sable du monarque Bour­bon, lequel serait ren­ver­sé quelques années plus tard par d’autres révo­lu­tion­naires plus ver­tueux encore.

Les colo­ni­sa­teurs nord-amé­ri­cains bri­sèrent les liens tra­di­tion­nels d’allégeance et d’obligation féo­dales. Mais contrai­re­ment aux Fran­çais, ils ne les rem­pla­cèrent que gra­duel­le­ment par des liens de patrio­tisme et de natio­na­li­té. Ils n’étaient pas encore tout à fait une nation ; c’était à contre­cœur qu’ils avaient mobi­li­sé les popu­la­tions rurales des colo­nies, et cela ne les avait pas consti­tués en nation. La base popu­laire mul­ti­lingue, mul­ti­cul­tu­relle et socia­le­ment divi­sée de ces ter­ri­toires résis­tait à une telle fusion. Le nou­vel appa­reil répres­sif n’avait pas encore fait ses preuves, et n’inspirait pas la loyau­té des popu­la­tions, qui n’étaient pas encore patrio­tiques. Quelque chose man­quait. Ayant ren­ver­sé leur roi, les pro­prié­taires d’esclaves crai­gnaient que leurs esclaves ne se décident, pareille­ment, à ren­ver­ser leurs maîtres ; l’insurrection haï­tienne ne fut pas pour les ras­su­rer. Même s’ils ne crai­gnaient plus d’être repous­sés à la mer par les indi­gènes du conti­nent, les mar­chands et les spé­cu­la­teurs s’inquiétaient de leur capa­ci­té à s’imposer plus pro­fon­dé­ment à l’intérieur du continent.

Les colons-enva­his­seurs d’Amérique du Nord recou­rurent alors à un moyen qui, contrai­re­ment à la guillo­tine, n’était pas une inven­tion nou­velle, mais qui était tout aus­si mor­tel. Cet ins­tru­ment serait plus tard nom­mé racisme et s’intégrerait dans la pra­tique natio­na­liste. À l’instar d’autres réa­li­sa­tions amé­ri­caines, le racisme était un prin­cipe prag­ma­tique ; son conte­nu n’était pas impor­tant ; seule comp­tait son efficacité.

Des êtres humains furent ain­si mobi­li­sés sur la base du plus petit et du plus super­fi­ciel déno­mi­na­teur qu’ils avaient en com­mun ; avec suc­cès. Des indi­vi­dus qui avaient aban­don­né leurs vil­lages et leurs familles, qui étaient en train d’oublier leur langue et qui per­daient leur culture, qui étaient dépouillés de tout sauf de leur gré­ga­ri­té, furent inci­tés à consi­dé­rer la cou­leur de leur peau comme une sorte de com­pen­sa­tion pour tout ce qu’ils avaient per­du. On les ame­na à se sen­tir fiers d’une chose qui n’avait rien d’un accom­plis­se­ment per­son­nel, ni même, comme la langue, d’une acqui­si­tion per­son­nelle. On les consti­tua, de manière pure­ment idéo­lo­gique, en une nation d’hommes blancs (les femmes et les enfants blancs n’existaient que comme vic­times scal­pées, comme preuve de la bes­tia­li­té des cibles dési­gnées). Les insi­gni­fiances que ces hommes blancs étaient invi­tés à être fiers de par­ta­ger révèlent l’ampleur de la trom­pe­rie : du sang blanc, des pen­sées blanches et l’appartenance à une race blanche. Parce qu’ils étaient des hommes blancs, les débi­teurs, les sans-terres et les domes­tiques étaient encou­ra­gés à croire qu’ils avaient tout en com­mun avec les ban­quiers, les spé­cu­la­teurs fon­ciers, les pro­prié­taires de plan­ta­tions, et rien en com­mun avec les Peaux-rouges, les Peaux-noires ou les Peaux-jaunes. Asso­ciés sur la base de ce seul prin­cipe, ils pou­vaient ain­si être mobi­li­sés, trans­for­més en une marée blanche, en bandes de lyn­cheurs, en « chas­seurs d’Indiens ».

Aupa­ra­vant, le racisme n’était qu’une méthode par­mi d’autres ser­vant à mobi­li­ser des armées colo­niales. Exploi­té plus inten­sé­ment en Amé­rique qu’il ne l’avait jamais été, il ne sup­plante pas, pour autant, les autres méthodes : il les sup­plée. Les vic­times des pion­niers enva­his­seurs étaient encore décrites comme des incroyants, comme des païens. Mais les colons, comme les Hol­lan­dais avant eux, étaient majo­ri­tai­re­ment des chré­tiens pro­tes­tants. Ils ne consi­dé­raient pas le paga­nisme comme une chose à soi­gner, mais à punir. Les vic­times conti­nuaient d’être qua­li­fiées de sau­vages, de can­ni­bales, de pri­mi­tifs, mais ces termes, eux aus­si, ces­sèrent d’être des diag­nos­tics de condi­tions aux­quelles on pou­vait remé­dier pour deve­nir des syno­nymes de non-Blanc, condi­tion irré­mé­diable. Le racisme était une idéo­lo­gie par­fai­te­ment ajus­tée à l’esclavagisme et l’extermination.

Les attrou­pe­ments de lyn­cheurs, le regrou­pe­ment en bandes contre des vic­times défi­nies comme infé­rieures, atti­raient les brutes dépour­vues d’humanité et de toute notion de jus­tice. Mais cette approche ne plai­sait pas à tout le monde. Les hommes d’affaires amé­ri­cains, moi­tié gang­sters, moi­tié escrocs, trou­vaient de quoi satis­faire tout le monde. Pour les nom­breux Saint-Georges dotés de quelque notion d’honneur et d’une grande soif d’héroïsme, l’ennemi était dépeint de façon quelque peu dif­fé­rente ; à ceux-là, on affir­mait qu’il se trou­vait des nations aus­si riches et puis­santes que la leur dans les forêts, au-delà des mon­tagnes, et sur les rives des Grands lacs.

Les chantres des exploits héroïques des impé­ria­listes espa­gnols trou­vèrent des Empires au centre du Mexique et au som­met des Andes. Les chantres des exploits héroïques des natio­na­listes amé­ri­cains trou­vèrent des nations ; ils trans­for­mèrent les résis­tances déses­pé­rées de vil­lages anar­chiques en conspi­ra­tions inter­na­tio­nales orches­trées par d’illustres mili­taires tel le Géné­ral Pon­tiac et le Géné­ral Tecum­seh ; ils peu­plèrent les contrées boi­sées de for­mi­dables chefs natio­naux, d’États-majors effi­caces et d’importantes troupes patrio­tiques ; ils pro­je­taient leur propre ima­gi­naire répres­sif, coer­ci­tif et bel­li­queux sur l’inconnu ; ils y trou­vèrent ain­si une par­faite copie d’eux-mêmes, aux cou­leurs inter­chan­gées – une sorte de néga­tif pho­to­gra­phique. L’ennemi deve­nait ain­si leur égal, du moins en termes de struc­ture, de puis­sance et d’objectifs. La guerre contre un tel enne­mi était donc non seule­ment jus­ti­fiée, mais elle était aus­si et sur­tout une néces­si­té, affaire de vie ou de mort. Les autres attri­buts de l’ennemi (le paga­nisme, la sau­va­ge­rie, le can­ni­ba­lisme) ren­daient les tâches de l’expropriation, de l’esclavage et de l’extermination encore plus urgentes, de tels accom­plis­se­ments d’autant plus héroïques.

Le réper­toire du pro­gramme natio­na­liste était désor­mais plus ou moins com­plet. Une telle affir­ma­tion pour­rait décon­cer­ter le lec­teur encore inca­pable de per­ce­voir « d’authentiques nations » dans le pay­sage, pour lequel les États-Unis étaient alors encore un agglo­mé­rat d’« eth­ni­ci­tés », plu­ri­lingues, plu­ri­re­li­gieuses et plu­ri­cul­tu­relles, et pour lequel la nation fran­çaise avait outre­pas­sé ses fron­tières pour deve­nir un Empire napo­léo­nien. Un tel lec­teur serait sans doute en train d’essayer de recou­rir à la défi­ni­tion d’une nation comme ter­ri­toire orga­ni­sé consti­tué d’individus par­ta­geant une langue, une reli­gion et des cou­tumes, ou au moins un de ces trois élé­ments. Une telle défi­ni­tion, claire et immuable, n’est pas la des­crip­tion du phé­no­mène, mais sa ratio­na­li­sa­tion, sa jus­ti­fi­ca­tion. Ce phé­no­mène n’était pas sta­tique mais dyna­mique. La langue, la reli­gion et les cou­tumes que les hommes avaient en com­mun, comme le sang blanc des colo­ni­sa­teurs amé­ri­cains, n’étaient que pré­textes, moyens de mobi­li­ser des armées. Le point culmi­nant de ce pro­ces­sus n’était pas une consé­cra­tion de carac­té­ris­tiques com­munes, mais un appau­vris­se­ment, une perte dras­tique de lan­gages, de reli­gions et de cou­tumes ; les habi­tants d’une nation par­laient la langue du Capi­tal, qu’ils révé­raient sur l’autel de l’État, et limi­taient leurs cou­tumes à ce qui était auto­ri­sé par la police nationale.

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Il n’y a bien que selon leurs défi­ni­tions offi­cielles que natio­na­lisme et impé­ria­lisme sont des contraires. En pra­tique, le natio­na­lisme était — et est — une métho­do­lo­gie ser­vant à diri­ger l’Empire du capital.

L’accroissement conti­nu du capi­tal, sou­vent appe­lé pro­grès maté­riel, déve­lop­pe­ment éco­no­mique ou indus­tria­li­sa­tion, consti­tuait l’activité prin­ci­pale des classes moyennes, de la soi-disant bour­geoi­sie, parce que le capi­tal était ce qu’ils pos­sé­daient, leur pro­prié­té ; l’aristocratie, elle, pos­sé­dait des biens fonciers.

La décou­verte de nou­veaux mondes de richesses avait énor­mé­ment enri­chi ces classes moyennes, mais les avait aus­si ren­dues vul­né­rables. Les rois et les nobles, qui avaient ini­tia­le­ment col­lec­té les richesses pillées du Nou­veau Monde, rechi­gnaient à céder sinon quelques maigres tro­phées aux mar­chands bour­geois. C’était ain­si. Ces richesses n’arrivaient pas sous des formes exploi­tables ; les mar­chands pro­cu­raient au roi des choses qu’il pou­vait uti­li­ser, en échange des tré­sors pillés. Pour autant, les monarques qui s’appauvrissaient tan­dis que leurs mar­chands s’enrichissaient pou­vaient aller jusqu’à uti­li­ser leurs ser­vi­teurs armés afin de voler les­dits mar­chands. Les classes moyennes subis­saient des pré­ju­dices conti­nues sous l’Ancien Régime – des atteintes à leur pro­prié­té. L’armée et la police du roi n’étaient pas des pro­tec­teurs fiables de la pro­prié­té des classes moyennes. Les puis­sants mar­chands qui admi­nis­traient déjà les affaires de l’Empire prirent alors des mesures pour mettre fin à cette situa­tion ; ils prirent éga­le­ment en main la poli­tique. Pour ce faire, ils pou­vaient recru­ter des armées pri­vées, ce qu’ils firent sou­vent. Mais dès que des ins­tru­ments per­met­tant de mobi­li­ser des armées et des forces de police natio­nales se pro­fi­lèrent, ces hommes d’affaires lésés y eurent recours. La prin­ci­pale ver­tu d’une force armée natio­nale, c’est qu’elle garan­tit qu’un sujet patriote fera la guerre pour son propre patron, contre les sujets d’un patron ennemi.

La sta­bi­li­té garan­tie par un appa­reil répres­sif natio­nal four­nis­sait [et four­nit] aux pro­prié­taires l’équivalent d’une serre dans laquelle leur capi­tal pou­vait [et peut] croître, aug­men­ter, se mul­ti­plier. Le terme « croître » et ses corol­laires sont employés par les capi­ta­listes eux-mêmes. Ceux-là consi­dèrent une uni­té de capi­tal comme une graine, une semence qu’ils sèment dans un ter­reau fer­tile. Au prin­temps, une plante croît à par­tir de chaque graine. L’été, chaque plant leur four­nit tel­le­ment de semences qu’après avoir payé pour la terre, le soleil et la pluie, il leur reste encore bien plus de semences qu’ils n’en n’avaient ini­tia­le­ment. L’année sui­vante, ils agran­dissent leur champ, et gra­duel­le­ment c’est toute la cam­pagne qu’ils « mettent en valeur ». En réa­li­té, les « graines » ini­tiales dési­gnent l’argent ; le soleil et la pluie : l’énergie dépen­sée par les tra­vailleurs ; les plants : les usines, ate­liers et mines ; les fruits récol­tés : les mar­chan­dises, frag­ments d’un monde qu’ils tra­vaillent ; et l’excès, ou le sur­plus de graines, c’est-à-dire les pro­fits, sont les hono­raires que le capi­ta­liste garde pour lui-même plu­tôt que de les par­ta­ger entre les travailleurs.

Le pro­ces­sus dans son ensemble consiste à trans­for­mer des sub­stances natu­relles en mar­chan­dises ou en objets ven­dables, et à incar­cé­rer des tra­vailleurs sala­riés dans des usines de transformation.

Le mariage du Capi­tal et de la Science a per­mis le Grand Bond en avant qui nous a menés où nous sommes ren­dus aujourd’hui. Les spé­cia­listes des sciences pures ont décou­vert les élé­ments qui com­posent le monde natu­rel ; les inves­tis­seurs ont pla­cé leurs capi­taux dans diverses méthodes de décom­po­si­tion ; les spé­cia­listes des sciences appli­quées, ou les ges­tion­naires, se sont assu­rés que les sala­riés à leur dis­po­si­tion y par­viennent. Les spé­cia­listes des sciences sociales ont cher­ché des moyens de déshu­ma­ni­ser les tra­vailleurs, de les rendre plus pro­duc­tifs et sem­blables à des machines. Grâce à la science, les capi­ta­listes ont pu trans­for­mer la majeure par­tie du monde natu­rel en espace arti­fi­cia­li­sé, et réduire la plu­part des êtres humains à l’état de pro­duc­teurs effi­caces de l’artifice.

Le pro­ces­sus de pro­duc­tion capi­ta­liste a été ana­ly­sé et cri­ti­qué par de nom­breux phi­lo­sophes et poètes, et notam­ment par Karl Marx[1], dont les cri­tiques ont ani­mé, et conti­nuent d’animer, les mou­ve­ments sociaux. Mais Marx avait un angle mort, et la plu­part de ses dis­ciples, ain­si que de nom­breux mili­tants, ont pré­ci­sé­ment édi­fié leurs pro­jets sur ces lacunes. Marx était un fervent par­ti­san de la lutte menée par la bour­geoi­sie pour s’affranchir des attaches féo­dales. Qui ne l’était pas, à l’époque ? Marx, qui avait pour­tant remar­qué que les idées domi­nantes d’une socié­té à une époque don­née sont celles de sa classe diri­geante, en adepte des Lumières, du ratio­na­lisme et du pro­grès maté­riel, par­ta­geait de fac­to plu­sieurs des idées de la classe moyenne nou­vel­le­ment éman­ci­pée. Marx a éga­le­ment judi­cieu­se­ment remar­qué que chaque fois qu’un tra­vailleur repro­duit sa force de tra­vail, chaque minute qu’il consacre à cette tâche qui lui est assi­gnée, contri­bue au ren­for­ce­ment de l’appareil maté­riel et social qui le déshu­ma­nise. Cepen­dant, le même Marx van­tait les louanges de l’application de la science dans la production.

Marx a rigou­reu­se­ment décrit le pro­ces­sus de pro­duc­tion comme une exploi­ta­tion d’une force de tra­vail, mais n’a que som­mai­re­ment, et avec réti­cence, dis­cu­té des condi­tions néces­saires à la pro­duc­tion capi­ta­liste, et du capi­tal ini­tial qui la rend pos­sible[2]. Sans capi­tal ini­tial, aucun inves­tis­se­ment, aucune pro­duc­tion, aucun Grand Bond en avant n’aurait été pos­sible. Cette condi­tion néces­saire a été ana­ly­sée par Pré­obraz­hens­ky, un mar­xiste russe des débuts de l’ère sovié­tique, qui a emprun­té plu­sieurs des idées éclai­rées de la mar­xiste polo­naise Rosa Luxem­bourg afin de for­mu­ler sa théo­rie de l’accumulation pri­mi­tive[3]. Par pri­mi­tive, Pré­obraz­hens­ky dési­gnait les fon­da­tions de l’édifice capi­ta­liste, les pré­re­quis, les préa­lables. Ces préa­lables ne peuvent émer­ger du pro­ces­sus de pro­duc­tion capi­ta­liste qu’à condi­tion que ce der­nier soit d’ores et déjà fonc­tion­nel. Autre­ment, ils doivent pro­ve­nir de l’extérieur. Ce que l’on constate, effec­ti­ve­ment. Ils pro­viennent des colo­nies pillées, des popu­la­tions expro­priées et exter­mi­nées des­dites colo­nies. Aupa­ra­vant, lorsqu’il n’y avait pas de colo­nies outre­ma­rines, le capi­tal de départ, les préa­lables de la pro­duc­tion capi­ta­liste, étaient extir­pés des colo­nies inté­rieures, des pay­sans dépos­sé­dés dont les terres étaient encloî­trées et les récoltes réqui­si­tion­nées, des Juifs et des Musul­mans expul­sés dont les pos­ses­sions étaient expropriées.

L’accumulation pri­mi­tive ou pré­li­mi­naire du capi­tal n’est pas une chose qui s’est pro­duite, une seule fois, dans un pas­sé loin­tain, puis plus jamais. C’est un phé­no­mène qui conti­nue d’accompagner le pro­ces­sus de pro­duc­tion capi­ta­liste, qui en est par­tie inté­grante. Le pro­ces­sus décrit par Marx génère des pro­fits atten­dus et régu­liers ; le pro­ces­sus décrit par Pré­obraz­hens­ky génère de nou­veaux départs, de Grands Bonds en avant, de grandes mannes. Les pro­fits régu­liers sont pério­di­que­ment détruits par des crises inhé­rentes au sys­tème ; les nou­velles injec­tions de capi­tal pré­li­mi­naire sont les seuls remèdes connus à ces crises. Sans per­pé­tuelle accu­mu­la­tion pri­mi­tive de capi­tal, le pro­ces­sus de pro­duc­tion s’arrêterait ; chaque crise ten­drait à deve­nir permanente.

Les géno­cides — les exter­mi­na­tions ration­nel­le­ment cal­cu­lées de popu­la­tions humaines dési­gnées comme proies légi­times —, ne sont pas des acci­dents de par­cours de quelque marche paci­fique en direc­tion du Pro­grès. Le géno­cide fut un préa­lable de ce Pro­grès. C’est pour­quoi les forces armées natio­nales étaient néces­saires aux déten­teurs de capi­tal. Ces forces ne pro­té­geaient pas uni­que­ment les pro­prié­taires de capi­tal de la colère insur­rec­tion­nelle des tra­vailleurs sala­riés qu’ils exploi­taient. Elles garan­tis­saient éga­le­ment l’obtention du Saint Graal, la lan­terne magique, le capi­tal pré­li­mi­naire, en conqué­rant de nou­veaux ter­ri­toires, de nou­veaux sujets (res­sources humaines), en pillant, en dépor­tant et en assassinant.

Les traces de pas des armées natio­nales sont les empreintes de la marche du pro­grès. Ces armées patrio­tiques étaient, et sont encore, la sep­tième mer­veille du monde. Au tra­vers d’elles, le loup se couche aux côtés de l’agneau, l’araignée aux côtés de la mouche. Au tra­vers d’elles, les tra­vailleurs exploi­tés se couchent aux côtés de leurs exploi­teurs, les pay­sans endet­tés aux côtés de leurs créan­ciers, les cré­dules aux côtés de char­la­tans, dans une cama­ra­de­rie sti­mu­lée non par l’amour mais par la haine – la haine des sources poten­tielles de capi­tal pré­li­mi­naire, dési­gnées comme incroyants, sau­vages ou races inférieures.

Des com­mu­nau­tés humaines aus­si diver­si­fiées dans leurs cou­tumes et leurs croyances que les oiseaux le sont dans leurs ramages furent enva­hies, dépos­sé­dées et fina­le­ment exter­mi­nées dans des exac­tions dépas­sant l’entendement. Les vête­ments et les arte­facts de ces com­mu­nau­tés dis­pa­rues furent ras­sem­blés comme des tro­phées, et exhi­bés dans des musées comme des preuves sup­plé­men­taires de la marche du pro­grès ; les croyances et cou­tumes éteintes sont deve­nues des curio­si­tés à étu­dier pour une des tou­jours plus nom­breuses sciences de l’envahisseur. Les terres expro­priées, les forêts et les ani­maux furent col­lec­tés comme des aubaines, comme capi­tal pré­li­mi­naire, comme préa­lables au pro­ces­sus de pro­duc­tion qui trans­for­me­rait les champs en exploi­ta­tions, les arbres en planches de bois, les ani­maux en cha­peaux, les mine­rais en muni­tions, les humains sur­vi­vants en main d’œuvre bon mar­ché. Le géno­cide [et/ou l’ethnocide, NdT] était, et est tou­jours, la condi­tion préa­lable, la pierre angu­laire et le socle des com­plexes mili­ta­ro-indus­triels, des envi­ron­ne­ments arti­fi­cia­li­sés, de l’univers des bureau­crates et des parkings.

***

Le natio­na­lisme était si bien adap­té à sa double tâche, à savoir la domes­ti­ca­tion des tra­vailleurs et le pillage des étran­gers, qu’il sédui­sait tout le monde — du moins, tous ceux qui déte­naient ou aspi­raient à déte­nir quelque por­tion de capital.

Au cours du XIXe siècle, et sur­tout durant sa seconde moi­tié, chaque pro­prié­taire de capi­tal pou­vant être inves­ti décou­vrit qu’il avait des racines par­mi ses com­pa­triotes mobi­li­sables qui par­laient sa langue mater­nelle et véné­raient les dieux de son père. Sa fer­veur natio­na­liste était ouver­te­ment cynique étant don­né qu’il n’avait lui-même plus de racines dans les lignées de son père et de sa mère : il trou­vait son salut dans son épargne, véné­rait ses inves­tis­se­ments et par­lait le lan­gage de la ren­ta­bi­li­té. Mais il avait appris, des Amé­ri­cains et des Fran­çais, que même s’il n’était pas en mesure de mobi­li­ser ses com­pa­triotes en tant que loyaux ser­vi­teurs, clients et consom­ma­teurs, il pou­vait les mobi­li­ser en tant que loyaux core­li­gion­naires catho­liques, ortho­doxes ou pro­tes­tants. Les langues, les reli­gions et les cou­tumes furent les liants de la construc­tion des États-nations.

Ces liants consti­tuaient des moyens, non des fins. L’objectif des enti­tés natio­nales n’était pas [et n’est pas] de déve­lop­per des langues, des reli­gions ou des cou­tumes, mais de déve­lop­per des éco­no­mies natio­nales, de trans­for­mer des com­pa­triotes en tra­vailleurs et en sol­dats, de trans­for­mer la mère-patrie en mines et en usines, et de trans­for­mer les pro­prié­tés dynas­tiques en entre­prises capi­ta­listes. Sans capi­tal, pas de muni­tions, pas de pro­vi­sions, pas d’armée natio­nale, pas de nation.

Les épargnes et les inves­tis­se­ments, les études de mar­ché et la comp­ta­bi­li­té, ces obses­sions des anciennes classes moyennes ratio­na­listes devinrent les obses­sions domi­nantes, sou­ve­raines — mais aus­si exclu­sives. Les indi­vi­dus qui fai­saient montre d’autres obses­sions, d’obsessions irra­tion­nelles, étaient mis au ban dans des asiles de fous.

Les nations étaient habi­tuel­le­ment mono­théistes sans que cela leur fut néces­saire ; l’ancien ou les anciens dieux avaient per­du leur impor­tance, sauf en tant que liant. Les nations étaient mono­ma­niaques. Si le mono­théisme pou­vait ser­vir l’obsession domi­nante, alors on s’en servait.

La Pre­mière Guerre mon­diale marque la fin d’une des phases du pro­ces­sus de natio­na­li­sa­tion, ini­tiée avec les révo­lu­tions fran­çaise et anglaise, et aupa­ra­vant augu­rée par la pro­cla­ma­tion d’Aguirre et la révolte des mar­chands Hol­lan­dais. Les exi­gences conflic­tuelles des nations anciennes et nou­vel­le­ment consti­tuées étaient d’ailleurs les causes de cette guerre. L’Allemagne, l’Italie, le Japon ain­si que la Grèce, la Ser­bie et l’Amérique latine colo­niale avaient déjà adop­té la plu­part des attri­buts de leurs pré­dé­ces­seurs natio­na­listes, deve­nant des Empires natio­naux, des monar­chies, des répu­bliques, et les plus puis­sants des nou­veaux venus aspi­raient à adop­ter le prin­ci­pal attri­but qui leur man­quait : l’Empire colo­nial. Durant cette guerre, tous les élé­ments mobi­li­sables des deux der­niers Empires dynas­tiques, l’Empire Otto­man et celui des Habs­bourg, se sont consti­tués en nations. Lorsque des bour­geoi­sies de dif­fé­rentes langues et reli­gions, tels les Turcs et les Armé­niens, reven­di­quèrent le même ter­ri­toire, les plus faibles furent trai­tés comme les soi-disant Amé­rin­diens : ils furent exter­mi­nés. Sou­ve­rai­ne­té natio­nale et géno­cide allaient — et vont encore — de pair.

Langue et reli­gion com­munes semblent aller de pair avec la natio­na­li­té, mais seule­ment en ver­tu d’une illu­sion d’optique. En tant que liants, les langues et les reli­gions étaient uti­li­sées lorsqu’elles ser­vaient ce but, et mises de côté lorsqu’elles ne le ser­vaient pas. Ni la Suisse mul­ti­lingue ni la You­go­sla­vie plu­ri-reli­gieuse n’ont été ban­nies de la famille des nations. Les dif­fé­rentes formes de nez et cou­leurs de che­veux auraient aus­si pu être uti­li­sées pour mobi­li­ser des patriotes — et le furent d’ailleurs ulté­rieu­re­ment. Les héri­tages, racines et carac­té­ris­tiques par­ta­gées n’avaient à satis­faire qu’un seul cri­tère, le cri­tère amé­ri­cain de la rai­son prag­ma­tique : cela fonc­tionne-t-il ? Tout ce qui pou­vait fonc­tion­ner était uti­li­sé. Les carac­té­ris­tiques par­ta­gées n’importaient pas en rai­son de leur conte­nu cultu­rel, his­to­rique ou phi­lo­so­phique, mais dans la mesure où elles pou­vaient ser­vir à orga­ni­ser une police afin de pro­té­ger la pro­prié­té natio­nale, et à mobi­li­ser une armée afin de piller les colonies.

Une fois qu’une nation était consti­tuée, les êtres humains qui vivaient sur son ter­ri­toire natio­nal mais ne pos­sé­daient pas les carac­té­ris­tiques natio­nales pou­vaient être trans­for­més en colo­nies internes, c’est-à-dire en sources de capi­tal pré­li­mi­naire. Sans capi­tal pré­li­mi­naire, aucune nation ne pou­vait deve­nir une grande nation. Les nations qui aspi­raient à la gran­deur mais ne dis­po­saient pas de colo­nies outre­ma­rines pou­vaient se conten­ter de piller, d’exterminer et d’exproprier ceux de leurs com­pa­triotes qui ne pos­sé­daient pas les carac­té­ris­tiques nationales.

***

La for­ma­tion des États-nations fut accueillie avec un enthou­siasme eupho­rique par les poètes aus­si bien que par les pay­sans qui pen­saient que leurs muses ou leurs dieux étaient enfin des­cen­dus sur Terre. Les prin­ci­paux rabat-joie, au milieu des ban­nières et des confet­tis, furent les anciens diri­geants, les colo­ni­sés et les dis­ciples de Karl Marx.

Les classes autre­fois diri­geantes et les colo­ni­sés étaient hos­tiles à leur for­ma­tion pour d’évidentes raisons.

Les dis­ciples de Karl Marx, parce qu’ils avaient appris de leur maître que libé­ra­tion natio­nale signi­fiait exploi­ta­tion natio­nale, que le gou­ver­ne­ment natio­nal était le comi­té exé­cu­tif de la classe capi­ta­liste natio­nale, que la nation était syno­nyme de chaînes, et de rien d’autre, pour les tra­vailleurs. Ces stra­tèges de la classe ouvrière, qui n’étaient pas ouvriers eux-mêmes, mais des bour­geois au même titre que les diri­geants capi­ta­listes, affir­mèrent que les tra­vailleurs n’avaient pas de pays, et s’organisèrent au sein d’une Inter­na­tio­nale. Cette Inter­na­tio­nale se scin­da en trois, dont cha­cune évo­lua de plus en plus dans l’angle mort de Marx.

La Pre­mière Inter­na­tio­nale fut emme­née par Bakou­nine, ini­tia­le­ment tra­duc­teur de Marx en russe, et plus tard son adver­saire, rebelle invé­té­ré et fervent natio­na­liste jusqu’à ce qu’il en apprenne plus sur l’exploitation grâce à Marx. Bakou­nine et ses com­pa­gnons, rebelles contre toute auto­ri­té, se révol­tèrent éga­le­ment contre Marx, soup­çon­né de vou­loir trans­for­mer l’Internationale en un État aus­si répres­sif que l’État féo­dal et l’État natio­nal com­bi­nés. Bakou­nine et ses dis­ciples étaient caté­go­riques dans leur rejet de tous les États, mais ambi­gus en ce qui concer­nait l’entreprise capi­ta­liste. Plus encore que Marx, ils glo­ri­fiaient la science, célé­braient le pro­grès maté­riel et louan­geaient l’industrialisation. En rebelles, ils consi­dé­raient que toute bataille est une bonne bataille. Mais la meilleure des batailles, à leurs yeux, était la lutte contre les anciens enne­mis de la bour­geoi­sie, la lutte contre les sei­gneurs féo­daux et l’Église catho­lique. Par consé­quent, l’Internationale bakou­ni­niste pros­pé­ra dans des endroits comme l’Espagne, où la bour­geoi­sie n’avait pas ache­vé sa lutte pour l’indépendance, pré­fé­rant s’allier avec les sei­gneurs féo­daux et l’Église afin d’obtenir une pro­tec­tion contre les tra­vailleurs et les pay­sans insur­gés. Les bakou­ni­nistes lut­tèrent pour ter­mi­ner la révo­lu­tion bour­geoise mais sans et contre la bour­geoi­sie. Ils se disaient anar­chistes et mépri­saient tous les États, mais ne s’essayèrent jamais à expli­quer com­ment il leur serait pos­sible de consti­tuer une indus­trie pri­maire (ou avan­cée), de béné­fi­cier du pro­grès et de la science — c’est-à-dire du capi­tal —, sans armée et sans police. Ils n’eurent mal­heu­reu­se­ment jamais l’occasion de ten­ter résoudre cette contra­dic­tion en pra­tique — contra­dic­tion que les bakou­ni­nistes d’aujourd’hui n’ont tou­jours pas réso­lue, même en théo­rie. Il faut dire qu’ils ne se sont tou­jours pas même ren­du compte qu’il existe une contra­dic­tion entre l’anarchisme et l’industrie.

La Deuxième Inter­na­tio­nale, moins rebelle que la Pre­mière, trou­va rapi­de­ment un ter­rain d’entente avec le capi­tal aus­si bien qu’avec l’État. Soli­de­ment implan­tés dans la zone que Marx n’avait pas explo­rée, les diri­geants de cette orga­ni­sa­tion ne s’empêtrèrent pas dans la contra­dic­tion bakou­ni­niste. Il leur sem­blait évident que l’exploitation et le pillage consti­tuaient des condi­tions néces­saires au pro­grès maté­riel. Ain­si l’acceptèrent-ils, tout sim­ple­ment. Tout ce qu’ils vou­laient, c’était une plus grande part des pro­fits pour les tra­vailleurs, et des places dans l’esta­blish­ment poli­tique en tant que leurs repré­sen­tants. À l’instar des bons syn­di­ca­listes qui les pré­cé­dèrent et les sui­virent, ces pro­fes­seurs du socia­lisme étaient embar­ras­sés par « la ques­tion colo­niale ». Mais leur embar­ras, comme celui de Phi­lippe de Habs­bourg, ne les gênait pas outre-mesure. Avec le temps, les socia­listes impé­ria­listes alle­mands, les socia­listes roya­listes hol­lan­dais et les socia­listes répu­bli­cains fran­çais ces­sèrent même d’être des internationalistes.

La Troi­sième Inter­na­tio­nale fit plus que s’associer avec le capi­tal et l’État ; elle les choi­sit comme but. Cette Inter­na­tio­nale n’était pas com­po­sée d’intellectuels rebelles ou dis­si­dents ; elle fut créée par un État, l’État russe, alors diri­gé par le par­ti bol­che­vique. La prin­ci­pale acti­vi­té de cette Inter­na­tio­nale consis­tait à van­ter les exploits de l’État russe réamé­na­gé, du Par­ti au pou­voir et de son fon­da­teur, un homme qui se fai­sait appe­ler Lénine. Les accom­plis­se­ments de ce par­ti et de son fon­da­teur furent effec­ti­ve­ment consi­dé­rables, mais ceux qui en chan­tèrent les louanges firent de leur mieux pour en dis­si­mu­ler l’essentiel.

***

La Pre­mière Guerre mon­diale lais­sait deux vastes empires dans une situa­tion dilem­ma­tique. Le Céleste Empire de Chine, l’État le plus ancien du monde, et l’Empire des Tsars, pro­jet beau­coup plus récent, oscil­laient entre la pos­si­bi­li­té de deve­nir des États-nations et la décom­po­si­tion en plus petites uni­tés, à l’image des Empires otto­man et Habsbourg.

Lénine mit fin à ce dilemme pour la Rus­sie. Une telle chose est-elle pos­sible ? Marx sou­li­gnait qu’un seul indi­vi­du ne peut pas chan­ger les cir­cons­tances ; il ne peut qu’en pro­fi­ter. Marx avait pro­ba­ble­ment rai­son. L’exploit de Lénine ne fut pas de chan­ger les cir­cons­tances, mais d’en tirer pro­fit d’une façon extra­or­di­naire. Un accom­plis­se­ment monu­men­tal dans son opportunisme.

Lénine était un bour­geois russe mau­dis­sant la fai­blesse et l’impéritie de la bour­geoi­sie russe[4]. Adepte du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste, fervent admi­ra­teur du pro­grès à l’américaine, il ne fit pas cause com­mune avec ceux qu’il mau­dis­sait mais plu­tôt avec leurs enne­mis, les dis­ciples anti­ca­pi­ta­listes de Marx. Il pro­fi­ta des lacunes dans la théo­rie de Marx pour trans­for­mer la cri­tique du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste en un manuel de déve­lop­pe­ment du capi­tal, une sorte de guide pra­tique. Il trans­for­ma les ana­lyses de Marx sur l’exploitation et la pau­pé­ri­sa­tion en nour­ri­ture pour les affa­més, en corne d’abondance. Des hommes d’affaires amé­ri­cains avaient déjà réus­si à faire pas­ser de l’urine pour de l’eau de source, mais aucun escroc amé­ri­cain n’avait jamais réus­si une telle supercherie.

Aucune cir­cons­tance n’avait été chan­gée. Chaque étape de la super­che­rie fut menée dans les cir­cons­tances exis­tantes, au moyen de méthodes éprou­vées. Les pay­sans russes ne pou­vaient pas être mobi­li­sés sur la base de leur « rus­sia­ni­té », de leur ortho­doxie ou de leur blan­cheur, mais ils pou­vaient être mobi­li­sés, et le furent, sur la base de leur exploi­ta­tion, de leur oppres­sion, des siècles de souf­france endu­rés sous le joug du des­po­tisme des Tsars. L’oppression et l’exploitation ser­virent de liants. Les longues souf­frances impo­sées par les Tsars furent uti­li­sées de la même façon et dans le même but que les scalps des femmes et des enfants blancs par les Amé­ri­cains : afin d’organiser le peuple en uni­tés com­bat­tantes, en embryons d’armée et de police nationale.

La pré­sen­ta­tion du règne du dic­ta­teur et du comi­té cen­tral du Par­ti comme une dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat libé­ré pas­sait pour une nou­veau­té, mais là encore, il ne s’agissait que d’une mys­ti­fi­ca­tion dis­cur­sive, d’une ruse aus­si vieille que les Pha­raons d’Égypte ancienne et les Lugals[5] de Méso­po­ta­mie sup­po­sé­ment choi­sis par Dieu pour diri­ger le peuple, qu’ils repré­sen­taient dans leurs dia­logues avec le Tout-Puis­sant. Dupe­rie éprou­vée de gou­ver­nants. Si les pré­cé­dents antiques avaient pu être tem­po­rai­re­ment oubliés, un exemple plus récent avait été four­ni par le Comi­té de salut public fran­çais, qui s’était lui aus­si pré­sen­té comme l’incarnation de la volon­té géné­rale de la nation.

Le but, le com­mu­nisme, le ren­ver­se­ment et la sup­pres­sion du capi­ta­lisme, pas­sant pour un chan­ge­ment de cir­cons­tances, sem­blait aus­si nou­veau. Seul le mot l’était, en réa­li­té. Le but du dic­ta­teur du pro­lé­ta­riat était encore le pro­grès à l’américaine, le pro­grès capi­ta­liste, l’électrification, le trans­port de masse rapide, la science, la trans­for­ma­tion du monde natu­rel, le capi­ta­lisme que la bour­geoi­sie russe, faible et inca­pable, n’avait pas réus­si à déve­lop­per. Avec Le Capi­tal de Marx comme lumière et comme guide, le dic­ta­teur et son par­ti allaient déve­lop­per le capi­ta­lisme en Rus­sie en sup­plan­tant la bour­geoi­sie et en uti­li­sant le pou­voir d’État non seule­ment pour poli­cer le pro­ces­sus, mais aus­si pour l’impulser.

Lénine ne vécut pas assez long­temps pour prou­ver l’excellence de son admi­nis­tra­tion géné­rale du capi­tal russe, mais son suc­ces­seur, Sta­line, démon­tra ample­ment les pou­voirs de la machine qu’il avait créée. Pre­mière étape : l’accumulation pri­mi­tive de capi­tal. Si Marx n’avait pas été très clair à ce sujet, Pré­obraz­hens­ky, lui, l’avait été. Il fut incar­cé­ré, ce qui n’empêcha pas les méthodes éprou­vées d’accumulation du capi­tal pré­li­mi­naire qu’il avait décrites d’être déployées dans l’immensité russe. Le capi­tal pré­li­mi­naire des capi­ta­listes anglais, amé­ri­cains, belges et autres pro­vint du pillage de colo­nies outre­ma­rines. La Rus­sie n’en dis­po­sait pas. Mais ce manque n’était pas un obs­tacle. Tout le ter­ri­toire russe fut trans­for­mé en colonie.

Les pre­mières sources de capi­tal pré­li­mi­naire furent les Kou­laks, des pay­sans dont les pos­ses­sions valaient la peine d’être volées. Cette entre­prise fut un tel suc­cès que tous les autres pay­sans subirent le même sort, sui­vant une pros­pec­tive ratio­na­liste selon laquelle une mul­ti­tude de petits pillages pou­vait géné­rer un butin substantiel.

Les pay­sans ne furent pas les seuls colo­ni­sés. L’ancienne classe diri­geante avait déjà été minu­tieu­se­ment expro­priée de toutes ses richesses et pro­prié­tés. Mais d’autres sources de capi­tal pré­li­mi­naire furent trou­vées. Avec tout le pou­voir d’État concen­tré entre leurs mains, les dic­ta­teurs décou­vrirent rapi­de­ment qu’ils pou­vaient fabri­quer des sources d’accumulation pri­mi­tive. Des entre­pre­neurs fruc­tueux, des tra­vailleurs et des pay­sans insa­tis­faits, des mili­tants d’organisations d’opposition et même des membres dés­illu­sion­nés du Par­ti furent dési­gnés comme contre-révo­lu­tion­naires, ras­sem­blés, expro­priés et envoyés dans des camps de tra­vail. Toutes les dépor­ta­tions, exé­cu­tions et expro­pria­tions de masse des pre­mières colo­ni­sa­tions furent repro­duites en Russie.

Les pre­miers colo­ni­sa­teurs, pion­niers qu’ils étaient, durent pro­cé­der par tâton­ne­ments. Pas les dic­ta­teurs russes. À leur époque, toutes les méthodes d’obtention de capi­tal pré­li­mi­naire avaient déjà été éprou­vées, et pou­vaient donc être repro­duites scien­ti­fi­que­ment. Le capi­tal russe s’est déve­lop­pé dans un envi­ron­ne­ment inté­gra­le­ment contrô­lé, comme dans une serre ; tous les para­mètres étaient contrô­lés par la police natio­nale. Les fonc­tions qui avaient été lais­sées au hasard ou à d’autres orga­nismes dans des envi­ron­ne­ments moins contrô­lés dépen­daient de la police dans la serre russe. Le fait que les colo­ni­sés ne se trou­vaient pas en-dehors mais à l’intérieur des fron­tières natio­nales, étant ain­si mena­cés non pas de conquête mais d’arrestation, aug­men­tait encore le rôle et la taille de la police. Avec le temps, l’omnipotente et omni­pré­sente police devint l’émanation visible et l’incarnation de la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat. Et le terme com­mu­nisme fut, à juste titre, assi­mi­lé à une orga­ni­sa­tion poli­cière et à un contrôle total.

***

Cela étant, les attentes de Lénine ne se réa­li­sèrent pas inté­gra­le­ment dans la serre russe. La police-capi­ta­liste par­ve­nait mer­veilleu­se­ment bien à accu­mu­ler du capi­tal pré­li­mi­naire grâce aux contre-révo­lu­tion­naires expro­priés, mais fut loin d’être aus­si effi­cace dans l’administration du pro­ces­sus de pro­duc­tion capi­ta­liste. Il est peut-être encore trop tôt pour l’affirmer avec cer­ti­tude, mais jusqu’aujourd’hui cette bureau­cra­tie poli­cière a été au moins aus­si inepte dans ce rôle que la bour­geoi­sie que Lénine mau­dis­sait ; son habi­le­té à tou­jours décou­vrir de nou­velles sources de capi­tal pré­li­mi­naire semble être la seule chose qui l’ait main­te­nue à flot.

L’attrait de cet appa­reil ne fut pas non plus à la hau­teur des attentes de Lénine. L’appareil de police léni­niste ne sédui­sit pas les hommes d’affaires et les poli­ti­ciens déjà éta­blis ; et ne se ren­dit pas accep­table en tant que méthode supé­rieure de ges­tion du pro­ces­sus de pro­duc­tion. Il atti­ra une classe sociale quelque peu dif­fé­rente (que je ten­te­rai de décrire briè­ve­ment) aux yeux de laquelle il se ren­dit accep­table pre­miè­re­ment comme méthode per­met­tant de s’emparer du pou­voir natio­nal et deuxiè­me­ment comme méthode d’accumulation pri­mi­tive de capital.

Les héri­tiers de Lénine et de Sta­line ne furent pas de véri­tables gardes pré­to­riens exer­çant effec­ti­ve­ment le pou­voir éco­no­mique et poli­tique au nom — et pour le compte — de quelque monarque super­flu ; seule­ment de piètres ersatz ; simples étu­diants du pou­voir éco­no­mique et poli­tique déses­pé­rant de ne jamais atteindre ne serait-ce qu’un niveau de pou­voir inter­mé­diaire. Le modèle léni­niste offrait à de tels indi­vi­dus l’espoir de sau­ter ces niveaux inter­mé­diaires pour direc­te­ment par­ve­nir dans le palais central.

Les héri­tiers de Lénine furent des employés et des petits fonc­tion­naires, comme Mus­so­li­ni, Mao Zedong et Hit­ler, des gens qui, à l’instar de Lénine lui-même, mau­dis­saient la fai­blesse et l’impéritie de leurs bour­geoi­sies, inca­pables de mettre au jour la gran­deur de leur nation.

(Je ne compte pas les sio­nistes par­mi les héri­tiers de Lénine, car ils appar­tiennent à une géné­ra­tion anté­rieure. Contem­po­rains de Lénine, ils décou­vrirent, peut-être indé­pen­dam­ment, le pou­voir de la per­sé­cu­tion et de la souf­france en tant que liants, dans l’optique de mobi­li­ser une armée et une police natio­nale. Les sio­nistes appor­tèrent des contri­bu­tions qui leur sont propres. Leur consi­dé­ra­tion d’une popu­la­tion reli­gieuse dis­per­sée comme nation, leur impo­si­tion de l’État-nation capi­ta­liste comme objec­tif ultime de cette popu­la­tion et leur réduc­tion d’un héri­tage reli­gieux à un héri­tage racial contri­buèrent signi­fi­ca­ti­ve­ment à la métho­do­lo­gie natio­na­liste et eurent des consé­quences fati­diques lorsque ces méca­nismes furent appli­qués à une popu­la­tion de Juifs, pas tous sio­nistes, par une popu­la­tion conso­li­dée sur la base d’une idée de « race allemande ».)

Mus­so­li­ni, Mao Zedong et Hit­ler virent clair au tra­vers des slo­gans de Lénine et Sta­line, per­ce­vant leurs accom­plis­se­ments pour ce qu’ils étaient : des méthodes pour obte­nir et conser­ver le pou­voir d’État. Tous trois rame­nèrent la métho­do­lo­gie à l’essentiel. La pre­mière étape consis­tait à s’associer avec des étu­diants du pou­voir qui pen­saient comme eux, afin de consti­tuer le noyau de l’organisation poli­cière, une équipe appe­lée, selon l’expression de Lénine, le Par­ti. L’étape sui­vante consis­tait à recru­ter la base, les troupes, pro­ve­nant des masses. La troi­sième étape consis­tait à s’emparer de l’appareil d’État, à ins­tal­ler le théo­ri­cien dans le bureau du Duce, du Pré­sident ou du Füh­rer, à répar­tir les fonc­tions de police et d’administration par­mi l’élite ou les cadres, et à mettre les masses au tra­vail. La qua­trième étape consis­tait à assu­rer le capi­tal pré­li­mi­naire néces­saire pour remettre sur pied ou fabri­quer de toutes pièces un com­plexe mili­ta­ro-indus­triel en mesure de sou­te­nir le lea­der natio­nal et ses cadres, la police et l’armée, les indus­triels ; sans ce capi­tal, il ne pou­vait y avoir ni armes, ni pou­voir, ni nation.

Les héri­tiers de Lénine et Sta­line sim­pli­fièrent encore davan­tage la métho­do­lo­gie dans leurs efforts de recru­te­ment, en mini­mi­sant l’exploitation capi­ta­liste et en se concen­trant sur l’oppression natio­nale. Par­ler d’exploitation n’était plus utile, et était même plu­tôt embar­ras­sant, étant don­né qu’il était désor­mais évident pour tout le monde, en par­ti­cu­lier pour les tra­vailleurs sala­riés, que les révo­lu­tion­naires vic­to­rieux n’avaient pas mis fin au tra­vail sala­rié mais avaient au contraire éten­du son empire.

Aus­si prag­ma­tiques que des hommes d’affaires amé­ri­cains, ces nou­veaux révo­lu­tion­naires ne par­laient pas de libé­ra­tion du tra­vail sala­rié, mais de libé­ra­tion natio­nale[6]. Ce genre de libé­ra­tion n’était pas un rêve d’utopistes roman­tiques : c’était pré­ci­sé­ment ce qui était pos­sible, la seule chose qui était pos­sible dans les cir­cons­tances exis­tantes. Il suf­fi­sait de s’y confor­mer pour la réa­li­ser. La libé­ra­tion natio­nale consis­tait en la libé­ra­tion du pré­sident natio­na­liste et de la police natio­nale des chaînes de l’impuissance ; l’investiture du pré­sident et l’établissement de la police n’étaient pas des rêves fumeux mais des com­po­santes d’une stra­té­gie éprou­vée, une science.

Les par­tis fas­cistes et natio­naux-socia­listes furent les pre­miers à prou­ver que cette stra­té­gie fonc­tion­nait, que l’exploit du par­ti bol­che­vique pou­vait être répé­té. Le pré­sident natio­na­liste et leurs équipes s’installèrent au pou­voir et entre­prirent de se pro­cu­rer le capi­tal pré­li­mi­naire néces­saire à l’expression de la gran­deur natio­nale. Les fas­cistes se ruèrent dans une des der­nières régions d’Afrique n’ayant pas encore été enva­hie, et la pillèrent comme les pre­miers indus­triels avaient pillé leurs empires colo­niaux. Les natio­naux-socia­listes dési­gnèrent les Juifs, une popu­la­tion interne qui était membre de « l’Allemagne uni­fiée » depuis aus­si long­temps que les autres Alle­mands, comme leur source pre­mière d’accumulation pri­mi­tive, parce que beau­coup d’entre eux, comme beau­coup des Kou­laks de Sta­line, pos­sé­daient des biens valant la peine d’être volés.

Les sio­nistes avaient devan­cé les natio­naux-socia­listes dans la réduc­tion d’une reli­gion à une race. Et pour apprendre les bonnes manières d’utiliser le racisme en tant qu’instrument, les natio­naux-socia­listes pou­vaient prendre exemple sur les pion­niers amé­ri­cains. Il suf­fit à l’élite d’Hitler de tra­duire les recherches des racistes amé­ri­cains pour équi­per ses ins­ti­tuts scien­ti­fiques de grandes biblio­thèques. Les natio­naux-socia­listes trai­tèrent à peu près les Juifs de la même façon que les Amé­ri­cains avaient trai­té les peuples autoch­tones d’Amérique du Nord, à la dif­fé­rence que les natio­naux-socia­listes uti­li­sèrent des tech­no­lo­gies bien plus récentes et puis­santes dans leur entre­prise de dépor­ta­tion, d’expropriation et d’extermination des êtres humains. Mais en cela, les nou­veaux exter­mi­na­teurs n’étaient pas des inno­va­teurs ; sim­ple­ment des hommes qui s’accommodaient des cir­cons­tances qui étaient les leurs.

Les fas­cistes et les natio­naux-socia­listes furent rejoints par les bâtis­seurs de l’Empire japo­nais, les­quels crai­gnaient que le Céleste Empire en décom­po­si­tion ne devienne une source de capi­tal pré­li­mi­naire pour les indus­triels russes ou les révo­lu­tion­naires chi­nois. For­mant un axe, les trois groupes entre­prirent de trans­for­mer les conti­nents du monde en sources d’accumulation pri­mi­tive de capi­tal. Tant qu’ils n’empiétaient pas sur les colo­nies et les ter­ri­toires des puis­sances capi­ta­listes éta­blies, ils ne furent déran­gés par aucune autre nation. La réduc­tion de capi­ta­listes bien éta­blis au sta­tut de colo­ni­sés pou­vait être pra­ti­quée à l’intérieur de leurs fron­tières, où la chose était légale depuis que les diri­geants de la nation fai­saient leurs lois — cela avait déjà été fait par les léni­nistes et les sta­li­niens. Mais une telle pra­tique consti­tuait un chan­ge­ment de cir­cons­tances, et ne pou­vait donc pas être trans­po­sée à l’étranger sans pro­vo­quer une guerre mon­diale. Les puis­sances de l’Axe allèrent trop loin et, en consé­quence, furent défaites.

Après la guerre, nombre d’individus très rai­son­nables affir­mèrent que les objec­tifs de l’Axe étaient irra­tion­nels et que Hit­ler était un fou. Ces mêmes indi­vi­dus très rai­son­nables consi­dé­raient par ailleurs que des hommes comme George Washing­ton et Tho­mas Jef­fer­son étaient tout à fait sains d’esprit et ration­nels, qui avaient pour­tant envi­sa­gé et effec­ti­ve­ment entre­pris la conquête d’un vaste conti­nent, ain­si que la dépor­ta­tion et l’extermination de sa popu­la­tion à un moment où un tel pro­jet était encore moins plau­sible que le pro­jet de l’Axe[7]. Il est vrai que les tech­no­lo­gies, ain­si que les sciences phy­siques, chi­miques, bio­lo­giques et sociales employées par Washing­ton et Jef­fer­son étaient assez dif­fé­rentes de celles qu’utilisèrent les natio­naux-socia­listes. Mais si la connais­sance est pou­voir, s’il était ration­nel pour les pion­niers d’autrefois de muti­ler et de tuer avec de la poudre à canon à l’époque des voi­tures tirées par des che­vaux, pour­quoi était-il irra­tion­nel pour les natio­naux-socia­listes de muti­ler et de tuer avec des explo­sifs puis­sants, des gaz et des agents chi­miques à l’âge des fusées, des sous-marins et des autoroutes ?

Les nazis étaient, pour autant que cela soit pos­sible, encore plus por­tés sur la science que les Amé­ri­cains. À leur époque, ils étaient syno­nymes d’efficacité scien­ti­fique aux yeux d’une bonne par­tie du monde. Ils conser­vaient des dos­siers sur tout, clas­si­fiaient et ana­ly­saient leurs résul­tats, publiaient leurs clas­si­fi­ca­tions dans des jour­naux scien­ti­fiques. Avec eux, le racisme lui-même n’était pas l’apanage de fau­teurs de troubles mais celle d’instituts renom­més et respectés.

Beau­coup de gens rai­son­nables semblent asso­cier la folie ou l’irrationalité avec l’échec. Ce ne serait pas la pre­mière fois. Beau­coup affir­maient que Napo­léon était fou lorsqu’il était en pri­son ou en exil, mais lorsqu’il rede­vint empe­reur, les mêmes par­lèrent de lui avec res­pect, avec révé­rence même. L’incarcération et l’exil sont non seule­ment consi­dé­rés comme des remèdes à la folie, mais aus­si comme ses symp­tômes. L’échec, c’est la déraison.

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Mao Zedong, le troi­sième pion­nier natio­nal-socia­liste (ou natio­nal-com­mu­niste, le second terme importe peu, étant don­né qu’il n’est rien de plus qu’un ves­tige his­to­rique ; l’expression « fas­ciste de gauche » irait tout aus­si bien mais elle est encore moins por­teuse de sens que les expres­sions com­po­sées avec le terme natio­na­liste), par­vint à faire au Céleste Empire ce que Lénine avait fait à celui des tsars. Le plus ancien appa­reil bureau­cra­tique du monde ne se décom­po­sa pas en plus petites uni­tés, ni en colo­nies appar­te­nant à divers indus­triels ; il res­sur­git, gran­de­ment modi­fié, en une « répu­blique du peuple », rayon d’espoir pour les « nations opprimées ».

Le Pré­sident et ses cadres, sui­vant les accom­plis­se­ments d’une longue lignée de pré­dé­ces­seurs, trans­for­mèrent le Céleste Empire en une vaste source de capi­tal pré­li­mi­naire, avec les purges, les per­sé­cu­tions et les Grands Bonds en avant que cela implique.

L’étape sui­vante, le démar­rage du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, fut accom­pli selon le modèle russe, c’est-à-dire par la police natio­nale. Cela ne fonc­tion­na pas beau­coup mieux en Chine qu’en Rus­sie. Appa­rem­ment, les fonc­tions patro­nales y ont été confiées à des escrocs ou à des magouilleurs capables de recru­ter et d’embrigader les gens, or, habi­tuel­le­ment, les poli­ciers n’inspirent pas la confiance requise. Mais cela impor­tait moins aux maoïstes que cela n’avait impor­té aux léni­nistes. Le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste demeu­rait impor­tant à leurs yeux, du moins aus­si impor­tant que les pillages orga­ni­sés pour l’accumulation pri­mi­tive, étant don­né que sans capi­tal il n’y a pas de pou­voir, pas de nation. Mais les maoïstes van­tèrent moins, et de moins en moins, leur modèle comme une méthode supé­rieure d’industrialisation et, en cela, furent plus modestes que les Russes, et moins déçus par les résul­tats de leur police industrielle.

Le modèle maoïste se pré­sente aux agents de sécu­ri­té et aux étu­diants du monde entier comme une métho­do­lo­gie éprou­vée du pou­voir, une stra­té­gie scien­ti­fique de la libé­ra­tion natio­nale. Géné­ra­le­ment connue comme la « Pen­sée Mao Zedong[8] », cette science offre aux aspi­rants pré­si­dents et cadres la pers­pec­tive d’un pou­voir sans pré­cé­dent sur les êtres vivants, les acti­vi­tés humaines, et même sur les pen­sées. Le pape et les prêtres de l’Église catho­lique, avec toutes leurs inqui­si­tions et leurs confes­sions, n’ont jamais dis­po­sé d’autant de pou­voir, non pas par refus de l’utiliser, mais parce que les ins­tru­ments de la science moderne et de la tech­no­lo­gie leur fai­saient défaut.

La libé­ra­tion de la nation consti­tue la der­nière étape de l’élimination des para­sites. Le capi­ta­lisme a déjà net­toyé la nature de ses para­sites et réduit une bonne par­tie de ce qu’il en reste au rang de maté­riaux bruts pour l’industrie de la trans­for­ma­tion. Le natio­nal-socia­lisme ou social-natio­na­lisme moderne pro­met en plus l’élimination des para­sites de la socié­té humaine. Les para­sites humains sont habi­tuel­le­ment des sources de capi­tal pré­li­mi­naire, mais le capi­tal n’est pas tou­jours « maté­riel » ; il peut aus­si être cultu­rel ou « spi­ri­tuel ». Les cou­tumes, les mythes, la poé­sie et la musique popu­laires sont évi­dem­ment liqui­dés ; une par­tie de la musique et des appa­rats de l’ancienne « culture folk­lo­rique » repa­raissent, trans­for­més, embal­lés, en tant qu’éléments du spec­tacle natio­nal, en tant qu’agréments de la pro­pa­gande en faveur de l’accumulation natio­nale ; les cou­tumes et mythes deviennent les matières pre­mières d’une ou plu­sieurs des « sciences humaines ». Même le res­sen­ti­ment absurde des tra­vailleurs envers leur tra­vail sala­rié alié­né est anéan­ti. Une fois la nation libé­rée, le tra­vail sala­rié cesse d’être un far­deau pesant pour deve­nir une obli­ga­tion natio­nale à effec­tuer dans la joie. Les déte­nus d’une nation tota­le­ment libé­rée lisent 1984 d’Orwell comme une étude anthro­po­lo­gique, une des­crip­tion d’un temps passé.

Car il n’est plus pos­sible, désor­mais, de cari­ca­tu­rer cet état des choses. Chaque satire risque de deve­nir la bible d’encore un nou­veau front de libé­ra­tion natio­nale[9]. Chaque sati­riste risque de deve­nir le fon­da­teur d’une nou­velle reli­gion, un Boud­dha, un Zara­thous­tra, un Jésus, un Maho­met ou un Marx. Chaque mise au jour des ravages du sys­tème domi­nant, chaque cri­tique de son fonc­tion­ne­ment, se change en four­rage pour les che­vaux de libé­ra­teurs, en liants pour les bâtis­seurs d’armées. La Pen­sée Mao Zedong, dans ses nom­breuses ver­sions et révi­sions, est science aus­si bien que théo­lo­gie totales ; phy­sique sociale aus­si bien que méta­phy­sique cos­mique. Le Comi­té de salut public fran­çais pré­ten­dait uni­que­ment repré­sen­ter la volon­té géné­rale de la nation fran­çaise. Les révi­sions de la Pen­sée Mao Zedong pré­tendent repré­sen­ter la volon­té géné­rale des oppri­més du monde entier.

Si une per­pé­tuelle révi­sion de cette Pen­sée est néces­saire, c’est parce que ses for­mu­la­tions ini­tiales n’étaient pas appli­cables à toutes, et n’étaient d’ailleurs appli­cables à aucune popu­la­tion colo­ni­sée du monde. Aucun des colo­ni­sés du monde ne par­ta­geait l’héritage chi­nois d’avoir eu à sup­por­ter un appa­reil d’État pen­dant les deux mille der­nières années. Bien peu des oppri­més du monde avaient pos­sé­dé, dans un proche ou dis­tant pas­sé, une seule des carac­té­ris­tiques d’une nation. La Pen­sée devait donc être adap­tée aux peuples dont les ancêtres avaient vécu sans pré­sident natio­nal, sans armée ou police, sans pro­ces­sus de pro­duc­tion capi­ta­liste et, par consé­quent, sans besoin de capi­tal préliminaire.

Ces révi­sions ont enri­chi la Pen­sée ini­tiale d’emprunts à Mus­so­li­ni, à Hit­ler et à l’État sio­niste d’Israël. La théo­rie mus­so­li­nienne de l’épanouissement de la nation dans l’État en consti­tuait un dogme cen­tral. Tout groupe de per­sonnes, petit ou grand, indus­triel ou non-indus­triel, concen­tré ou dis­per­sé, devait être consi­dé­ré comme une nation. Non pas au regard de son pas­sé, mais en terme d’aura, de capa­ci­té, de poten­tiel asso­ciée à un pos­sible front de libé­ra­tion natio­nale. La consi­dé­ra­tion d’Hitler (et des sio­nistes) de la nation comme enti­té raciale en consti­tuait un autre prin­cipe cen­tral. Ses cadres étaient recru­tés par­mi des gens dépour­vus de tout lien avec leurs ancêtres et leurs cou­tumes. En consé­quence, les libé­ra­teurs ne pou­vaient être dis­tin­gués des oppres­seurs en termes de lan­gage, croyances, cou­tumes et armes ; la seule chose qui les rivait ensemble, et aux masses, était ce liant qui avait asso­cié les serfs blancs avec leurs patrons blancs durant la conquête de l’Ouest en Amé­rique ; ce « lien racial » pro­cu­rait une iden­ti­té à ceux qui n’en avaient pas, de la paren­té à ceux qui n’avaient pas de famille, une com­mu­nau­té à ceux qui avaient per­du la leur ; il s’agissait du der­nier lien qui res­tait à ceux dont la culture avait été réduite à néant.

***

Cette Pen­sée mise à jour pou­vait désor­mais être appli­quée aux Afri­cains aus­si bien qu’aux Nava­jos, aux Apaches ou aux Pales­ti­niens[10]. Les emprunts à Mus­so­li­ni, Hit­ler et aux sio­nistes sont judi­cieu­se­ment dis­si­mu­lés, parce que Mus­so­li­ni et Hit­ler ont échoué à conser­ver le pou­voir qu’ils avaient cap­tu­ré, et parce que les sio­nistes, en réus­sis­sant, ont trans­for­mé leur État en chien de garde inter­na­tio­nal en guerre contre tous les autres fronts de libé­ra­tion natio­nale. Lénine, Sta­line et Mao Zedong se voient donc accor­der beau­coup plus de cré­dit qu’ils n’en méritent.

Les modèles révi­sés et uni­ver­sel­le­ment appli­cables fonc­tionnent à peu près comme les ori­gi­naux, et même plus flui­de­ment ; la libé­ra­tion natio­nale est deve­nue une science appli­quée ; l’appareil a été tes­té plu­sieurs fois, ce qui a per­mis de cor­ri­ger les nom­breux défauts des modèles ori­gi­naux. Tout ce qui manque, pour faire mar­cher l’engin, c’est un chauf­feur, une cour­roie de trans­mis­sion et du carburant.

Le chauf­feur, bien enten­du, c’est le théo­ri­cien lui-même, ou son plus proche dis­ciple. La cour­roie de trans­mis­sion, c’est l’État-major, l’organisation, aus­si appe­lé le Par­ti ou le par­ti com­mu­niste. Ce par­ti com­mu­niste avec un « c » minus­cule est exac­te­ment ce que les gens croient bien sou­vent qu’il est. Il s’agit du noyau de l’organisation poli­cière en charge des purges, laquelle sera elle-même pur­gée lorsque le lea­der devien­dra diri­geant natio­nal et aura besoin de re-révi­ser la Pen­sée inva­riante tout en s’adaptant à la famille des nations, ou du moins à la famille des ban­quiers, des four­nis­seurs de muni­tions et des inves­tis­seurs. Et le car­bu­rant, ce sont les nations oppri­mées, les masses en souf­france ; les peuples libé­rés servent et conti­nue­ront de ser­vir de carburant.

Le lea­der et l’État-major ne sont pas para­chu­tés depuis l’extérieur, ils ne sont pas des agi­ta­teurs étran­gers. Ils sont des com­po­santes inté­grales du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Le racisme a tou­jours été auxi­liaire de ce mode pro­ces­sus de pro­duc­tion. Non pas qu’il en consti­tue un élé­ment cru­cial. Mais le racisme (sous quelque forme) est un élé­ment essen­tiel du pro­ces­sus d’accumulation pri­mi­tive de capi­tal qui, dès lors, imprègne presque tou­jours le mode production.

Les nations indus­tria­li­sées se sont pro­cu­ré leur capi­tal pré­li­mi­naire en expro­priant, en dépor­tant, en per­sé­cu­tant, en ségré­guant, voire, le plus sou­vent, en exter­mi­nant des peuples dési­gnés comme cibles légi­times. Des familles furent bri­sées, des habi­tats détruits, des repères cultu­rels et des cou­tumes anéantis.

Les des­cen­dants des sur­vi­vants de tels assauts peuvent s’estimer chan­ceux aux­quels il reste quelque ves­tige, quelque relique, quelque ombre por­tée de la culture de leurs ancêtres. Beau­coup n’en conservent rien. Beauoucp sont tota­le­ment spo­liés : ils tra­vaillent, ils gros­sissent les rangs de l’appareil ayant détruit la culture de leurs ancêtres. Et, dans ce monde du tra­vail, on les relègue aux marges, on leur délègue les tâches les plus déplai­santes et les moins bien payées. Ce qui les agace. L’employé de super­mar­ché, par exemple, en sait peut-être plus sur les mar­chan­dises en stock et les com­mandes que le gérant, et com­prend peut-être que le racisme est l’unique rai­son qui explique pour­quoi il n’est pas gérant, et pour­quoi le gérant n’est pas un simple employé, comme lui. L’agent de sécu­ri­té com­prend peut-être que le racisme est la rai­son pour laquelle il n’est pas chef de police. C’est en ceux qui ont été plei­ne­ment déra­ci­nés et qui rêvent d’être gérants de super­mar­ché et chef de police que germe le front de libé­ra­tion natio­nale ; c’est là que se forment le diri­geant et l’État-major.

Le natio­na­lisme conti­nue de séduire les plus dému­nis, ceux qui ne per­çoivent aucune autre pers­pec­tive. La culture de leurs ancêtres a été détruite ; par consé­quent, selon le ratio­na­lisme prag­ma­tique, c’est qu’elle a échoué ; les seuls ancêtres ayant sur­vé­cu sont ceux qui se sont accom­mo­dés du sys­tème de l’envahisseur, et qui ont alors pu sur­vivre aux abords de décharges publiques. Les diverses uto­pies des poètes et des rêveurs ain­si que les nom­breuses « mytho­lo­gies du pro­lé­ta­riat » ont aus­si échoué ; elles n’ont pas été réa­li­sées en pra­tique ; elles n’étaient rien de plus que du vent, des chi­mères, de jolis mirages ; le pro­lé­ta­riat s’est avé­ré aus­si raciste que les patrons et la police.

L’employé de super­mar­ché et l’agent de sécu­ri­té ont per­du tout contact avec la culture ancienne ; les chi­mères et les mirages ne les inté­ressent pas, ils les rejettent avec le prag­ma­tisme d’hommes d’affaires n’ayant que mépris pour les poètes, les créa­teurs et les rêveurs. Le natio­na­lisme leur offre une chose concrète, maintes fois éprou­vée, fonc­tion­nelle. Pour­quoi les des­cen­dants des per­sé­cu­tés devraient-ils conti­nuer à être per­sé­cu­tés alors que le natio­na­lisme leur offre la pers­pec­tive de deve­nir des per­sé­cu­teurs ? Les proches et les loin­tains parents des vic­times peuvent consti­tuer un État-nation raciste ; ils peuvent eux-mêmes ras­sem­bler d’autres gens dans des camps de concen­tra­tion, per­sé­cu­ter d’autres gens comme bon leur semble, per­pé­trer des guerres géno­ci­daires [ou eth­no­ci­daires, NdT] à leur encontre, se pro­cu­rer du capi­tal pré­li­mi­naire en les expro­priant. Et si les « parents raciaux » des vic­times d’Hitler peuvent le faire, pour­quoi pas les proches et loin­tains parents des vic­times d’un Washing­ton, d’un Jack­son, d’un Rea­gan ou d’un Begin ?

Chaque popu­la­tion oppri­mée peut consti­tuer une nation, un néga­tif pho­to­gra­phique de la nation de l’oppresseur, un endroit où l’ancien employé devient le gérant du super­mar­ché, où l’ancien agent de sécu­ri­té devient le chef de la police. En appli­quant la stra­té­gie révi­sée, chaque agent de sécu­ri­té peut rejouer l’histoire des gardes pré­to­riens de la Rome antique. Les forces de sécu­ri­té d’une grande socié­té minière étran­gère peuvent pro­cla­mer une répu­blique, libé­rer le peuple et conti­nuer à le libé­rer jusqu’à ce qu’il ne puisse plus rien faire d’autre que prier pour que cesse la libé­ra­tion. Même avant de s’emparer du pou­voir, un gang peut se consti­tuer en Front et pro­po­ser à des gens acca­blés d’impôts et constam­ment har­ce­lés par la police une chose qui leur manque : un orga­nisme de col­lecte de taxes et une bri­gade ; c’est-à-dire des per­cep­teurs et une police, mais agis­sant en leur nom et dans leur inté­rêt. De la sorte, ces gens peuvent s’affranchir des carac­té­ris­tiques de leurs ancêtres vic­ti­mi­sés ; tous les ves­tiges des temps pré­in­dus­triels et des cultures non capi­ta­listes sub­sis­tant encore peuvent enfin être défi­ni­ti­ve­ment anéantis.

L’idée selon laquelle une connais­sance du géno­cide ou une mémoire de l’holocauste ne peut qu’inciter les gens à vou­loir déman­te­ler le sys­tème est une idée fausse. L’incessant attrait du natio­na­lisme sug­gère le contraire. La connais­sance du géno­cide a ame­né des gens à mobi­li­ser des armées géno­ci­daires. La mémoire des holo­caustes a encou­ra­gé des gens à per­pé­trer des holo­caustes. Les poètes sen­sibles qui racon­taient les pertes et les cher­cheurs qui les ont docu­men­tées ont été comme ces scien­ti­fiques qui ont décou­vert la struc­ture de l’atome. Les cher­cheurs en sciences appli­quées ont uti­li­sé cette décou­verte afin de sépa­rer le noyau de l’atome, de pro­duire des armes en mesure de sépa­rer le noyau de chaque atome ; les natio­na­listes ont uti­li­sé la poé­sie pour scin­der et fusion­ner des popu­la­tions humaines, pour mobi­li­ser des armées géno­ci­daires, pour per­pé­trer de nou­veaux holocaustes.

Les scien­ti­fiques, les poètes et les cher­cheurs se consi­dèrent non cou­pables des cam­pagnes dévas­tées et des corps car­bo­ni­sés. Le sont-ils vraiment ?

Il me semble qu’au moins une des obser­va­tions de Marx est vraie : chaque minute consa­crée au mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, chaque pen­sée contri­buant au sys­tème indus­triel ne sert qu’à accroitre un pou­voir hos­tile à la nature, à la culture, à la vie. La science appli­quée n’a rien d’extraterrestre ; elle est par­tie inté­grante du pro­ces­sus de pro­duc­tion capi­ta­liste. Le natio­na­lisme n’est pas tom­bé du ciel. C’est un pro­duit du pro­ces­sus de pro­duc­tion capi­ta­liste, au même titre que les agents chi­miques qui empoi­sonnent les lacs, l’air, les ani­maux et les gens, que les cen­trales nucléaires qui irra­dient des micro-envi­ron­ne­ments en atten­dant l’irradiation du macro-environnement.

En guise de post-scrip­tum, j’aimerais répondre à une ques­tion avant qu’elle ne soit posée. « Ne crois-tu pas que le des­cen­dant d’un peuple oppri­mé s’en sort mieux s’il peut être gérant d’un super­mar­ché ou chef de la police ? » Je répon­drai par une autre ques­tion : quel gérant de camp de concen­tra­tion, quel bour­reau ou tor­tion­naire natio­nal ne des­cend pas d’un peuple opprimé ?

Détroit, décembre 1984

Fre­dy Perlman


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux.


  1. Le sous-titre du pre­mier volume du Capi­tal est « Une cri­tique de l’économie poli­tique : Le déve­lop­pe­ment de la pro­duc­tion capi­ta­liste » (publié par Charles H. Kerr & Co., 1906 ; réédi­té par Ran­dom House, New York).
  2. Ibid., pages 784–850 : Sec­tion VIII : « L’accumulation pri­mi­tive du capi­tal ».
  3. E. Preo­braz­hens­ky, The New Eco­no­mics (Mos­cou, 1926 ; tra­duc­tion anglaise publiée par Cla­ren­don Press, Oxford, 1965), cet ouvrage annon­çait la fata­li­té de « la loi de l’accumulation pri­mi­tive socia­liste ».
  4. Voir V.I. Lenine, Le Déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme en Rus­sie (Mos­cou : Pro­gress Publi­shers, 1964 ; pre­mière édi­tion, 1899). Je cite un pas­sage de la page 599 : « Si l’on com­pare l’époque pré­ca­pi­ta­liste de la Rus­sie à son époque capi­ta­liste (et c’est pré­ci­sé­ment cette com­pa­rai­son qu’il faut faire si on veut résoudre le pro­blème qui nous occupe), force nous est de recon­naître qu’en régime capi­ta­liste, notre éco­no­mie natio­nale se déve­loppe d’une façon extrê­me­ment rapide. Mais si on com­pare ce rythme de déve­lop­pe­ment à celui qui serait pos­sible étant don­né le niveau actuel, de la tech­nique et de la culture, on doit recon­naître qu’effectivement le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme en Rus­sie est lent. Et il ne peut en être autre­ment car aucun pays capi­ta­liste n’a conser­vé une telle abon­dance d’institutions sur­an­nées, incom­pa­tibles avec le capi­ta­lisme dont elles freinent les pro­grès et qui aggravent consi­dé­ra­ble­ment la situa­tion des pro­duc­teurs » (Source de la tra­duc­tion : marxists.org).
  5. Un des titres arbo­rés par les sou­ve­rains des cités-états sumé­riennes, NdT.
  6. Ou de libé­ra­tion de l’État : « Notre mythe est la nation, notre mythe est la gran­deur de la nation » ; « C’est l’État qui crée la nation, qui confère au peuple une volon­té, et par consé­quent une vie réelle, en l’instruisant de son uni­té morale » ; « En toute cir­cons­tance, la liber­té maxi­male coïn­cide avec la force maxi­male de l’État » ; « Tout pour l’État ; rien contre l’État ; rien à part l’État ». Tiré de Che cosa A il fas­cis­mo et La dot­tri­na del fas­cis­mo, cité par G.H. Sabine, A His­to­ry of Poli­ti­cal Theo­ry (New York, 1955), pp. 872–878.
  7. « … la pro­gres­sion de nos colo­nies for­ce­ra assu­ré­ment le sau­vage, autant que le loup, à se reti­rer ; quoique leur forme dif­fère, les deux sont des bêtes de proie » (G. Washing­ton en 1783). « … Si jamais nous sommes contraints de prendre les armes contre l’une ou l’autre tri­bu, nous ne les dépo­se­rons pas avant que ladite tri­bu ne soit exter­mi­née, ou chas­sée… » (T. Jef­fer­son en 1807). « …les mas­sacres cruels qu’ils ont per­pé­trés contre les femmes et les enfants de nos fron­tières, pris de sur­prise, nous obli­ge­ra à les pour­suivre jusqu’à l’extermination ou à les chas­ser vers des lieux qui dépassent notre por­tée » (T. Jef­fer­son en 1813). Cité par Richard Drin­non dans Facing West : The Meta­phy­sics of Indian-Hating and Empire Buil­ding (New York : New Ame­ri­can Libra­ry, 1980), pp. 65, 96, 98.
  8. Dis­po­nible en ver­sion de poche sous le titre de Cita­tions du Pré­sident Mao (Pekin : Poli­ti­cal Depart­ment of the people’s Libe­ra­tion Army, 1966).
  9. Black & Red a ten­té de sati­ri­ser cette situa­tion il y a plus de 10 ans en publiant un faux Manuel à l’usage des lea­ders révo­lu­tion­naires, un « guide pra­tique » dont l’auteur, Michael Vel­li, offrait de faire pour le prince révo­lu­tion­naire moderne ce que Machia­vel avait fait pour le prince féo­dal. Ce « manuel » absurde fusion­nait la pen­sée de Mao avec celles de Lénine, Sta­line, Mus­so­li­ni, Hit­ler et leurs émules modernes, en plus d’offrir des recettes pour consti­tuer des orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires et sai­sir le pou­voir abso­lu. De manière fort décon­cer­tante, la moi­tié, au moins, des com­mandes de cet ouvrage venait d’aspirants libé­ra­teurs natio­naux, et il n’est pas impos­sible que les ver­sions les plus actuelles de la méta­phy­sique natio­na­liste contiennent effec­ti­ve­ment cer­taines des idées pro­po­sées par Michael Vel­li.
  10. Je n’exagère pas. J’ai sous les yeux un long pam­phlet inti­tu­lé The Mytho­lo­gy of the White Pro­le­ta­riat : A Short Course for Unders­tan­ding Baby­lon (La mytho­lo­gie du pro­lé­ta­riat blanc : leçon suc­cincte pour com­prendre Baby­lone) écrit par J. Sakai (Chi­ca­go : Mor­ning­star Press, 1983). En tant qu’application de la pen­sée de Mao à l’histoire amé­ri­caine, il s’agit de l’ouvrage maoïste le plus déli­cat qui m’ait été don­né de par­cou­rir. L’auteur docu­mente et décrit, de façon par­fois très frap­pante, l’oppression subie par les Afri­cains asser­vis en Amé­rique, les dépor­ta­tions et les exter­mi­na­tions des peuples autoch­tones du conti­nent amé­ri­cain, l’exploitation raciste des Chi­nois, l’incarcération des nip­po-amé­ri­cains dans des camps de concen­tra­tion, etc. L’auteur mobi­lise toutes ces expé­riences de ter­reur abso­lue, non pas pour trou­ver des moyens de déman­te­ler le sys­tème qui les a per­pé­trées, mais afin d’inciter les vic­times à repro­duire entre elles ce même sys­tème. Assor­ti d’images et de cita­tions des pré­si­dents Lénine, Sta­line, Mao Zedong et Ho-chi Minh, cet ouvrage n’essaie même pas de cacher ou de maquiller ses visées répres­sives ; il recom­mande aux Afri­cains, ain­si qu’aux Nava­jos, Apaches et Pales­ti­niens, de s’organiser en par­tis, de sai­sir le pou­voir et de liqui­der tous les para­sites.

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  1. Nous sommes actuel­le­ment dans une phase de décons­truc­tion de la nation dont l’é­tape est la glo­ba­li­sa­tion de l’é­co­no­mie. Toute étape dans le capi­tal est le fruit du déve­lop­pe­ment du mode de pro­duc­tion et donc de l’é­co­no­mie. Pré­sen­te­ment nous allons dans la cen­tra­li­sa­tion mon­diale, non dans un nationalisme…

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