Échapper au « nouvel âge digital » ? (par Philippe Godard)

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Eric Schmidt, PDG de Google, et Jared Cohen, direc­teur de Google Ideas[1], ont publié le 23 avril 2013 The New Digi­tal Age. Resha­ping the Future of People, Nations and Busi­ness (« Le Nou­vel Âge digi­tal. Refa­çon­ner le futur des peuples, des nations et des affaires »). Au 1er juin, leur ouvrage figure en tête des ventes Ama­zon outre-Atlan­tique dans les caté­go­ries « Com­pu­ters and Tech­no­lo­gy – His­to­ry », « Poli­tics and Social Science – His­to­ry and Theo­ry », et est deuxième de la rubrique « Science and Math – Tech­no­lo­gy », der­rière l’indéboulonnable bio­gra­phie de Steve Jobs. Il ne s’agit donc pas d’un énième docu­men­taire sur l’âge digi­tal : nous voi­ci face à un authen­tique ouvrage poli­tique, qu’il serait folie d’ignorer.

Au-delà des États : Google ?

La pre­mière infor­ma­tion fon­da­men­tale tient dans le sommaire :

« 1 — Nos futures per­son­na­li­tés. 2 — Le futur de l’identité, de la citoyen­ne­té et de l’information. 3 – Le futur des États. 4 – Le futur de la révo­lu­tion. 5 – Le futur du ter­ro­risme. 6 – Le futur du conflit, du com­bat et de l’intervention. 7 – Le futur de la reconstruction. »

Le rôle des États est ques­tion­né par l’ordre même des cha­pitres, qui laisse pen­ser que la « révo­lu­tion » et le « ter­ro­risme » pour­raient bien avoir rai­son des États et qu’il fau­dra donc en venir à un « com­bat », qu’il fau­dra gagner pour la « recons­truc­tion ». Les deux auteurs posent Google en stra­tège clé d’une lutte contre-insur­rec­tion­nelle géné­ra­li­sée[2], dont le cha­pitre 5 consti­tue le point crucial.

L’ambiance géné­rale de l’ouvrage est à l’image du condi­tion­ne­ment socio-psy­cho­lo­gique et poli­tique que nous pro­met le « nou­vel âge digi­tal » van­té par les auteurs. Nous sommes assié­gés par des révo­lu­tion­naires qui veulent empê­cher les États, les peuples et les entre­prises d’esquisser l’aurore d’un futur nou­veau. Les nou­veaux enne­mis sont des ter­ro­ristes, groupes comme indi­vi­dus, les États voyous, les hackers, les cybe­rhack­ti­vistes (plu­sieurs pages sont consa­crées à l’idéologie sub­ver­sive de Wiki­Leaks et de son fon­da­teur, Julian Assange) et les « anar­chistes » en géné­ral. Car aujourd’hui, ce seraient les « anar­chistes » qui dominent le monde digi­tal, avec leurs folles idées d’abolition des fron­tières et leur habi­le­té à contour­ner les lois des États, ce qui crée le chaos.

The New Digi­tal Age ne se com­pare pas avec Le Choc des civi­li­sa­tions de Samuel Hun­ting­ton, qui iden­ti­fie clai­re­ment un enne­mi ; celui de Schmidt et Cohen res­semble étran­ge­ment au Juif-insai­sis­sable-qui-ne-vise-rien-moins-que-la-domi­na­tion-du-monde. Le paral­lèle avec la seconde par­tie de Mein Kampf est frap­pant : « Si notre peuple et notre État sont les vic­times de ces tyrans des peuples que sont les Juifs alté­rés de sang et avides d’argent, toute la terre sera prise dans les ten­ta­cules de ces hydres[3]. » La vision de Hit­ler, à la gran­di­lo­quence para­noïaque, est mar­quée par ces fan­tasmes poli­tiques que l’on retrouve chez Cohen et Schmidt : des « ten­ta­cules » par­tout, qu’il est impos­sible de com­battre par­tout à la fois tel­le­ment l’« hydre » digi­tale-ter­ro­riste se sent à l’aise dans « notre » monde. En 2013 et dans The New Digi­tal Age, les ten­ta­cules s’appellent Chine, Corée du Nord, Iran et quelques autres États, ou encore Al-Qae­da ou Wiki­Leaks, et sur­tout tous ces rêveurs qui veulent que « l’information soit libre » (« infor­ma­tion wants to be free », p. 39), selon le célèbre mot d’ordre des débuts de l’internet grand public[4]. L’ennemi est une nébu­leuse vir­tuelle, comme le fléau bol­che­vique pour Hit­ler. Tous ceux qui n’adhèrent pas au nou­vel âge digi­tal sont poten­tiel­le­ment sus­cep­tibles de pro­pa­ger des « menaces sur la sécu­ri­té indi­vi­duelle », de cau­ser « la ruine des répu­ta­tions et le chaos diplo­ma­tique » (p. 40), de mener une « guerre secrète » (p. 40–41). Tout cela est très dan­ge­reux car, « mal­heu­reu­se­ment, des gens comme Assange[5] et des orga­ni­sa­tions comme Wiki­Leaks sont en posi­tion de prendre l’avantage dans beau­coup des chan­ge­ments à venir de la pro­chaine décen­nie » (p. 41–42). Assange et consorts, Wiki­Leaks, les Ano­ny­mous et tant d’autres sont les nou­veaux enne­mis insai­sis­sables et secrets qui gan­grènent nos démo­cra­ties. Et c’est Google qui joue le rôle du meilleur défen­seur de nos valeurs, comme l’Allemagne des années 1920 était pour Hit­ler le der­nier bas­tion des « peuples supé­rieurs ». Le paral­lèle est hélas trop criant pour être tu.

L’internet : un impensé majeur de la modernité

D’emblée, Cohen et Schmidt se posent en don­neurs de leçons : « L’internet compte par­mi les quelques ouvrages construits par les humains qu’ils ne com­prennent pas vrai­ment » (p. 3). Nous par­ta­geons leur avis : les édi­teurs, les res­pon­sables de l’Éducation natio­nale et d’une façon géné­rale tous ceux qui sont le plus direc­te­ment atteints par la pré­ten­due révo­lu­tion digi­tale ne pensent pas cette révo­lu­tion ; ils n’en sont que les jouets impuis­sants et incons­cients. Quant à ceux qui ne sont pas encore frap­pés par la perte de savoirs qu’elle induit, le chô­mage qu’elle pro­duit, etc., ils ima­ginent encore moins ce que pour­ra être le « nou­vel âge digi­tal » dans lequel nous entrons pour­tant. Et Schmidt et Cohen de situer aus­si­tôt le fond du pro­blème en termes politiques :

« L’internet est la plus vaste expé­rience de l’histoire impli­quant l’anarchie. À chaque ins­tant, des cen­taines de mil­lions de per­sonnes créent et consomment une quan­ti­té inouïe de conte­nus digi­taux dans un monde en ligne qui n’est pas véri­ta­ble­ment limi­té par des lois ter­restres » (p. 4).

Bien enten­du, cette forme de l’« anar­chie »[6] effraie nos auteurs. Pour eux, l’internet signi­fie désor­mais un gigan­tesque trans­fert de pouvoirs :

« À l’échelle mon­diale, l’impact le plus signi­fi­ca­tif du déploie­ment des tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion sera qu’elles per­met­tront de détour­ner le pou­voir des États et des ins­ti­tu­tions vers les indi­vi­dus » (p. 6).

Si Cohen et Schmidt se réjouissent de voir les États perdre de leur pou­voir, ils affirment qu’on ne peut lais­ser les indi­vi­dus s’emparer des com­mandes sans fixer de nou­velles limites et des règles strictes — que les États seront bien en charge d’appliquer… d’où la per­pé­tua­tion de leur rôle répres­sif. Il n’y a là aucune contra­dic­tion : nous entrons dans un « nou­vel âge » et il est nor­mal que la période de tran­si­tion ne soit pas exempte de fortes ten­sions. C’est l’objet des cha­pitres 3 à 7 que de les détailler et de mon­trer les voies de sortie.

Aupa­ra­vant, Cohen et Schmidt évoquent nos nou­velles per­son­na­li­tés, le moi digi­tal mode­lé par la pré­émi­nence du monde vir­tuel[7]. Les pro­grès vont être fan­tas­tiques, dans l’éducation, dans l’utilisation des smart­phones — qui per­met­tront bien­tôt de nous scan­ner chaque matin à la recherche d’une tumeur, par exemple ! —, ou encore grâce à de nou­velles pilules comme celle lan­cée en décembre 2012 par Pro­teus Digi­tal, qui per­met de mesu­rer in vivo sa pres­sion arté­rielle ou son taux de sucre…

Identité virtuelle contre identité « physique »

Dans le monde futur, l’identité de l’individu exis­te­ra « d’abord en ligne » (p. 36).

« Dans la pro­chaine décen­nie, la popu­la­tion vir­tuelle du monde va dépas­ser la popu­la­tion de la Terre. Pra­ti­que­ment chaque per­sonne sera repré­sen­tée de mul­tiples façons en ligne, créant des com­mu­nau­tés d’intérêts entre­mê­lées actives et enthou­sias­mantes, qui reflé­te­ront et enri­chi­ront notre monde. […] L’impact de cette révo­lu­tion des don­nées sera de dépouiller les citoyens de beau­coup de leur capa­ci­té de contrôle sur leurs don­nées per­son­nelles dans l’espace vir­tuel, et cela aura des consé­quences signi­fi­ca­tives dans le monde phy­sique. […] Notre pas­sé très docu­men­té aura un impact sur nos attentes ; notre capa­ci­té à influen­cer et à contrô­ler la façon dont nous sommes per­çus par les autres va décroître dra­ma­ti­que­ment » (p. 32).

L’anonymat est un dan­ger : celui qui vou­dra res­ter ano­nyme est condam­né à la non-exis­tence. « […] le conte­nu même le plus fas­ci­nant, s’il est lié à un pro­fil ano­nyme, n’existera tout sim­ple­ment pas, à cause de son clas­se­ment exces­si­ve­ment bas [dans le réfé­ren­ce­ment des moteurs] » (p. 33, c’est nous qui soulignons).

« Ceux qui essaient de per­pé­tuer des mythes [his­toires fausses] à pro­pos de la reli­gion, de la culture, de l’ethnicité ou de tout autre chose devront lut­ter pour main­te­nir leurs his­toires à flot au milieu d’un océan d’internautes fraî­che­ment infor­més » (p. 35). Schmidt et Cohen opposent net­te­ment la reli­gion, la culture et même l’ethnie (?) à l’internet, pour­voyeur d’informations vraies et véri­fiées qui noie­ront d’emblée les men­songes dans les abysses du nou­veau monde digi­tal. L’exemple qu’ils en donnent, quelques lignes plus bas, est un som­met d’absurdité : puisque les tali­bans — pro­pa­ga­teurs de men­songes reli­gieux s’il en est — ont détruit les boud­dhas de Bamiyan, il suf­fi­ra de les faire « recons­truire plus tard par des hommes ou des impri­mantes 3‑D, ou même d’en pro­je­ter les holo­grammes » (p. 35).

Un peu de péda­go­gie pour faire accep­ter les nou­velles règles du monde digi­tal : les jeunes auront à coup sûr des dif­fi­cul­tés à gérer leur iden­ti­té, aus­si « les pro­fes­seurs les effraie­ront [frigh­ten them] avec des récits réels de ce qui arrive s’ils ne prennent pas le contrôle de leur confi­den­tia­li­té et de leur sécu­ri­té à un âge pré­coce » (p. 37, c’est nous qui sou­li­gnons). Contrô­ler sa propre iden­ti­té numé­rique « dans le futur com­mence bien avant que chaque citoyen ait les facul­tés qui lui per­mettent d’en com­prendre les enjeux » (p. 67, c’est nous qui sou­li­gnons). Schmidt et Cohen conseillent même aux parents de ne pas pré­nom­mer leurs enfants n’importe com­ment, mais d’adopter une stra­té­gie qui per­mette à ces der­niers de pas­ser inaper­çus plus tard sur le web pour ne pas ris­quer de traî­ner un trop lourd pas­sé digi­tal néga­tif (p. 37).

La ques­tion de la citoyen­ne­té, abor­dée par le biais d’une cri­tique sans conces­sion de Wiki­Leaks, dévoile par contraste ce que Schmidt et Cohen entendent par ce terme. La liber­té de l’information engendre le « chaos diplo­ma­tique » ; il est accep­table voire nor­mal que les auto­ri­tés cachent et détruisent les preuves de leurs actes les moins moraux. Les pages 39 à 47 mettent en évi­dence le côté sub­ver­sif de toute entre­prise « uto­pique » qui vise­rait à main­te­nir entière la liber­té de l’information sur le net. La conclu­sion de ce pas­sage est sans ambiguïté :

« … nous vou­lons espé­rer que les futurs gou­ver­ne­ments occi­den­taux adop­te­ront en fin de compte une posi­tion dis­so­nante par rap­port aux révé­la­tions digi­tales [style Wiki­Leaks], en les encou­ra­geant dans les pays étran­gers adverses mais en les pour­sui­vant féro­ce­ment à l’intérieur » (p. 47).

Telle est la norme des doc­trines nord-amé­ri­caines de contre-insur­rec­tion depuis la défaite des États-Unis au Viet­nam : désta­bi­li­sa­tion des pays enne­mis et limi­ta­tion voire inter­dic­tion de l’expression cri­tique à l’intérieur[8].

Les patrons de Google recon­naissent que, « sans conteste, l’accès accru aux vies des gens que la révo­lu­tion des don­nées apporte, offri­ra aux gou­ver­ne­ments auto­ri­taires un dan­ge­reux avan­tage dans leur capa­ci­té à frap­per leurs citoyens » (p. 59). Ils déplorent que « l’impact rela­tif de notre capa­ci­té à être connec­tés – posi­tif et néga­tif – pour les citoyens dans les pays [non démo­cra­tiques] soit bien plus fort que ce que nous ver­rons ailleurs » (p. 75), c’est-à-dire que l’âge digi­tal va ren­for­cer les capa­ci­tés de contrôle tota­li­taire davan­tage dans les pays déjà tota­li­taires que dans les autres. Mais les pays démo­cra­tiques vont glis­ser dou­ce­ment vers des sys­tèmes de plus en plus auto­ri­taires, et à aucun moment, Schmidt et Cohen ne se posent la ques­tion de la pré­ser­va­tion de la démo­cra­tie dans ses aspects fon­da­men­taux. Ce qui compte, c’est le « busi­ness » — comme l’annonce le sous-titre de leur ouvrage. Ils rejoignent ici la pen­sée de Fran­cis Fukuya­ma, selon lequel le capi­ta­lisme fonc­tionne mieux sous un régime fort voire dic­ta­to­rial que dans une démo­cra­tie[9].

Vers des États digitaux

Les États jouent un rôle poli­cier et géo­po­li­tique. Dans le nou­vel âge digi­tal, cela implique un cin­quième ter­ri­toire de conflit : après les com­bats sur terre, sur mer, dans l’air et dans l’espace, voi­ci ceux de l’espace vir­tuel. Des stra­té­gies inédites doivent être inven­tées, pen­sées, mises en pra­tique, occa­sion­nant à coup sûr de nou­velles dépenses, et des pro­fits pour les socié­tés telles que Google.

« La marche vers des plates-formes glo­bales comme Face­book et Google crée un sys­tème pour la tech­no­lo­gie plus favo­rable à son exten­sion, ce qui signi­fie une plus large dif­fu­sion des tech­niques que les gens peuvent uti­li­ser pour construire leurs propres struc­tures en ligne. Sans une régu­la­tion éta­tique qui inhibe l’innovation, cette ten­dance à la crois­sance se pro­dui­ra très rapi­de­ment » (p. 92).

On n’est pas éloi­gné de l’idée de Negri et Hardt sur le pou­voir des « mul­ti­tudes », les­quelles indi­que­raient, voire sus­ci­te­raient en der­nière ana­lyse, les « avan­cées » du capi­ta­lisme – comme si les mul­ti­tudes, dans une dia­lec­tique com­plexe, finis­saient par diri­ger ceux qui les dirigent[10].

Schmidt et Cohen n’envisagent pas la dis­pa­ri­tion pure et simple des États, mais une nou­velle forme, inédite : « […] nous pen­sons qu’il est pos­sible que des États vir­tuels soient créés et que, dans le futur, ils bou­le­ver­se­ront le pay­sage digi­tal des États phy­siques » (p. 101). Il y aurait ain­si des États phy­siques, ancrés « sur Terre » et opé­rant en ligne, et des États vir­tuels, inté­gra­le­ment en ligne et agis­sant comme des États dans le monde vir­tuel sans pos­sé­der d’attaches phy­siques. Cohen et Schmidt prennent un exemple : le Kur­dis­tan, qui pour­rait avoir un nom de domaine, en .krd (pour « Kur­dis­tan ») et qui n’existerait qu’en ligne puisque la Tur­quie, l’Iran, la Syrie et l’Irak refusent aux Kurdes la créa­tion de leur État « phy­sique ». Cet État kurde digi­tal pour­rait même créer sa propre mon­naie en ligne et décer­ner des titres de citoyens virtuels…

L’apogée de Google : la lutte contre les nouvelles formes de la révolution et du terrorisme

Les États, dans le nou­vel âge digi­tal, font face à des enne­mis, le « révo­lu­tion­naire » et le « ter­ro­riste », qui agissent sur une mul­ti­pli­ci­té de plans, phy­siques et virtuels.

« La connec­ti­vi­té chan­ge­ra la façon dont nous voyons les groupes d’opposition dans le futur. Les orga­ni­sa­tions visibles et les par­tis conti­nue­ront d’opérer à l’intérieur de chaque pays, mais la pro­fu­sion de nou­veaux inter­ve­nants sur la place publique vir­tuelle recon­fi­gu­re­ra de fond en comble le pay­sage des acti­vistes » (p. 124).

Ceux-ci ne devront pas tous être consi­dé­rés comme des dis­si­dents (p. 125)[11]. Cepen­dant, dans les théo­ries poli­tiques les plus réac­tion­naires, l’ennemi était tou­jours iden­ti­fié : stig­ma­ti­ser des cou­pables ser­vait à mieux défi­nir les buts à atteindre dans une pers­pec­tive radi­cale – comme pou­vait l’être le fas­cisme ou la révo­lu­tion natio­nale de Pétain, pour en prendre deux exemples évi­dents, le com­mu­niste étant l’ennemi des fas­cistes, l’instituteur franc-maçon celui des pétai­nistes. Avec les nazis, un pas fut fran­chi : la « peste bol­che­vique et juive » éten­dait ses « ten­ta­cules » par­tout ; tout le monde devint sus­pect, voire un cou­pable poten­tiel. De même, dans le nou­vel âge digi­tal, le révo­lu­tion­naire peut être n’importe qui.

« Avec leur nou­vel accès à l’espace vir­tuel et à ses tech­no­lo­gies, des per­sonnes et des groupes par­tout dans le monde pour­ront mettre à pro­fit le moment oppor­tun pour pro­pa­ger de vieilles doléances ou de nou­velles inquié­tudes, avec force et convic­tion. Beau­coup de ceux qui lan­ce­ront ces brû­lots seront jeunes, pas seule­ment parce que beau­coup des pays qui se connectent ont des popu­la­tions incroya­ble­ment jeunes […], mais aus­si parce que le mélange de l’activisme et de l’arrogance est, chez les jeunes, uni­ver­sel. Ils sont convain­cus qu’ils savent com­ment régler les pro­blèmes ; aus­si, dès que leur sera don­née la pos­si­bi­li­té d’exprimer une posi­tion publique, ils n’hésiteront pas » (p. 122, c’est nous qui soulignons).

En s’appuyant sur l’exemple des « Prin­temps arabes » (p. 128), les diri­geants de Google concluent que, de toute façon, des lea­ders émer­ge­ront, qui ne sor­ti­ront pas des rangs des acti­vistes incon­trô­lés du web. À cet égard, l’exemple de l’Égypte est élo­quent, puisque l’on est pas­sé d’une pré­ten­due révo­lu­tion Face­book à une réac­tion tra­di­tion­na­liste très dure lors des élec­tions. Le qua­li­fi­ca­tif de « lea­der­less » (« sans diri­geant ») appli­qué aux Prin­temps arabes est, pour Schmidt et Cohen, erro­né, puisque l’on a bien vu, à l’inverse, des diri­geants émer­ger – mais pas sur le web.

C’est le ter­ro­risme qui consti­tue le point d’orgue de la pen­sée Schmidt-Cohen. « L’activité ter­ro­riste future inclu­ra des aspects phy­siques et vir­tuels » (p. 151) : à par­tir de cette double carac­té­ris­tique, les diri­geants de Google écha­faudent leur poli­tique contre-insur­rec­tion­nelle, à la fois dans le monde phy­sique et dans le monde vir­tuel, ce der­nier ayant des impacts directs et concret sur la vie quo­ti­dienne de la tota­li­té des humains. Car, comme toute poli­tique contre-insur­rec­tion­nelle nord-amé­ri­caine, celle-ci ne vise pas que les seuls ter­ro­ristes[12], mais frappe l’ensemble de la popu­la­tion. Schmidt et Cohen vont encore plus loin dans le degré de contrôle-répres­sion que ce dont les États-Unis nous ont don­né l’« habi­tude » ; nous en arri­vons, dans le nou­vel âge digi­tal, à un degré d’autocontrôle qui n’a plus rien à envier aux pires régimes tota­li­taires du XXe siècle. « Au fur et à mesure que la connec­ti­vi­té glo­bale rend les groupes extré­mistes de plus en plus dan­ge­reux et adroits, les solu­tions tra­di­tion­nelles appa­raissent de moins en moins effi­caces » (p. 158). Ils plaident donc pour une refonte des actions anti­ter­ro­ristes. D’autant que

« les dif­fé­rences entre hackers inof­fen­sifs et dan­ge­reux (ou entre hackers et cyber­ter­ro­ristes) sont deve­nues de plus en plus floues dans l’ère post-11Sep­tembre. Des col­lec­tifs décen­tra­li­sés comme les Ano­ny­mous démontrent clai­re­ment qu’un amas d’individus déter­mi­nés qui ne se connaissent pas les uns les autres et ne se sont pas ren­con­trés en per­sonne peuvent s’organiser eux-mêmes et avoir un impact réel dans l’espace vir­tuel » (p. 163).

Le dan­ger est iden­ti­fié : l’individu qui se cache. Et la sen­tence tombe : « No Hid­den People Allo­wed ». « Inter­dit aux per­sonnes cachées ».

« Au fur et à mesure que les ter­ro­ristes déve­loppent de nou­velles méthodes, les stra­tèges de l’antiterrorisme devront s’y adap­ter. L’emprisonnement ne sera pas suf­fi­sant pour conte­nir un réseau ter­ro­riste. Les gou­ver­ne­ments doivent déci­der, par exemple, qu’il est trop ris­qué que des citoyens res­tent « hors ligne », déta­chés de l’écosystème tech­no­lo­gique. Dans le futur comme aujourd’hui, nous pou­vons être cer­tains que des indi­vi­dus refu­se­ront d’adopter et d’utiliser la tech­no­lo­gie, et ne vou­dront rien avoir à faire avec des pro­fils vir­tuels, des bases de don­nées en ligne ou des smart­phones. Un gou­ver­ne­ment devra consi­dé­rer qu’une per­sonne qui n’adhèrera pas du tout à ces tech­no­lo­gies a quelque chose à cacher et compte pro­ba­ble­ment enfreindre la loi, et ce gou­ver­ne­ment devra éta­blir une liste de ces per­sonnes cachées, comme mesure anti­ter­ro­riste. Si vous n’avez aucun pro­fil social vir­tuel enre­gis­tré ou pas d’abonnement pour un por­table, et si vos réfé­rences en ligne sont inha­bi­tuel­le­ment dif­fi­ciles à trou­ver, alors vous devrez être consi­dé­ré comme un can­di­dat à l’inscription sur cette liste. Vous serez aus­si sujet à un strict ensemble de nou­velles régu­la­tions, qui inclu­ront un exa­men d’identité rigou­reux dans les aéro­ports et jusqu’à des res­tric­tions de voyage » (p. 173, c’est nous qui soulignons).

C’est un ordre tota­li­taire qui s’ébauche là. Il est inter­dit, pour Schmidt et Cohen, de ne pas adhé­rer aux valeurs de leur monde — de la même façon que tout Alle­mand, sous Hit­ler, devait être nazi. Schmidt et Cohen nous avaient pour­tant expli­qué, au début de leur livre, les for­mi­dables oppor­tu­ni­tés ouvertes par les « iden­ti­tés » mul­tiples de chaque indi­vi­du dans le monde vir­tuel. Tout cela n’était donc que vain dis­cours : le cyber­ter­ro­riste de l’espace vir­tuel doit être débus­qué par tous les moyens pos­sibles, même si la liber­té de tous, y com­pris la simple alter­na­tive de ne pas avoir de smart­phone ou d’adresse inter­net, disparaît.

Qui va appli­quer ces mesures ? Cohen et Schmidt ne s’arrêtent pas en si bon che­min, car ils n’ignorent pas les cri­tiques que l’on pour­rait por­ter aux ser­vices des États, et par­ti­cu­liè­re­ment aux polices des pays cor­rom­pus — dont le tiers-monde ne détient plus le monopole.

« De sérieuses ques­tions sub­sistent pour des États res­pon­sables. Le poten­tiel de mau­vais emploi de ce pou­voir [digi­tal] est ter­ri­ble­ment éle­vé, pour ne rien dire des dan­gers intro­duits par l’erreur humaine, les mau­vaises don­nées et la simple curio­si­té. Un sys­tème d’information tota­le­ment inté­gré, com­por­tant toutes sortes de don­nées, avec un logi­ciel inter­pré­tant et pré­voyant le com­por­te­ment, et avec des humains qui le contrôlent est peut-être tout sim­ple­ment trop puis­sant pour qui­conque vou­drait le manœu­vrer de façon res­pon­sable. De plus, une fois construit, un tel sys­tème ne sera jamais déman­te­lé. » (p. 176).

La véri­table solu­tion, en dehors de l’État, est avan­cée, avec cepen­dant quelques pré­cau­tions d’usage :

« Chez Google Ideas, nous avons étu­dié la radi­ca­li­sa­tion par­tout dans le monde, par­ti­cu­liè­re­ment du point de vue du rôle que peuvent jouer les tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion » (p. 178).

« Si les causes de la radi­ca­li­sa­tion sont simi­laires par­tout, alors les remèdes le sont aus­si. Les com­pa­gnies tech­no­lo­giques sont les seules à être en posi­tion de mener cet effort au niveau inter­na­tio­nal. Beau­coup des plus impor­tantes d’entre elles ont toutes les valeurs des socié­tés démo­cra­tiques sans le lourd héri­tage d’un État – elles peuvent aller là où des gou­ver­ne­ments ne peuvent pas se rendre, par­ler aux gens sans pré­cau­tions diplo­ma­tiques et opé­rer dans le lan­gage neutre et uni­ver­sel de la tech­no­lo­gie. De plus, c’est l’industrie qui pro­duit les jeux vidéo, les réseaux sociaux et les télé­phones por­tables – elle a peut-être la meilleure com­pré­hen­sion de la façon de dis­traire les jeunes de tous les sec­teurs, et les gamins sont le vrai ter­reau démo­gra­phique des groupes ter­ro­ristes. Les com­pa­gnies ne peuvent peut-être pas com­prendre les nuances de la radi­ca­li­sa­tion ou les dif­fé­rences entre des popu­la­tions spé­ci­fiques […], mais elles com­prennent les jeunes et les jouets avec les­quels ils aiment s’amuser. C’est seule­ment quand nous avons leur atten­tion que nous pou­vons espé­rer gagner leurs cœurs et leurs esprits » (p. 180–181, c’est nous qui soulignons).

Aucune ambi­guï­té, donc, dans le rôle de Google reven­di­qué par Schmidt et Cohen : pla­cer leur socié­té comme le meilleur vision­naire du futur géo­po­li­tique impé­rial et tota­li­taire des États-Unis. Car c’est bien un empire tota­li­taire qu’ils esquissent.

Le totalitarisme du XXIe siècle est déjà là

Le nou­vel âge digi­tal annonce à l’évidence une nou­velle forme de poli­tique de contre-insur­rec­tion glo­bale. Ce qui reste impen­sé, comme le disent Schmidt et Cohen dès la pre­mière phrase de leur ouvrage, est le mode effec­tif selon lequel les nou­velles formes de contrôle vont s’exercer sur l’individu, par l’individu lui-même et au-delà : depuis chaque indi­vi­du sur et contre tous les indi­vi­dus qui l’entourent, dans une vision tota­li­taire. Nous débor­dons là des cadres de l’autocensure, un concept péri­mé ! Voi­ci une vision poli­tique plus pro­fonde, qui ne voit l’individu que selon son pro­fil digi­tal : le cyber­monde devient pre­mier par rap­port au « monde phy­sique » ; l’individu ne peut exis­ter que s’il a par­fai­te­ment inté­rio­ri­sé la répres­sion et le contrôle, non pas dans le but de se sou­mettre à une auto­ri­té qui lui vou­drait du mal, mais parce que telle est la condi­tion néces­saire pour avoir accès à ce qu’offre le cyber­monde de « posi­tif » — la consom­ma­tion. Pour avoir droit à ces « biens », à ces mar­chan­dises, à voya­ger en avion, il sera en effet obli­ga­toire d’avoir son smart­phone et son pro­fil vir­tuel sur un réseau social — pas seule­ment sa carte bleue. Sans oublier qu’il sera inter­dit de cryp­ter ses mes­sages, non pas parce qu’ils pour­raient être sub­ver­sifs, mais parce que le simple refus que nos mes­sages soient lus relève déjà de la subversion.

Cet ouvrage n’est pas l’œuvre de qui­dams : ces deux indi­vi­dus sont à la tête de la socié­té pri­vée aujourd’hui idéo­lo­gi­que­ment la plus puis­sante de la pla­nète ; son ambi­tion affir­mée est expli­ci­te­ment de contrô­ler la tota­li­té des flux d’information sur Terre. De là à contrô­ler y com­pris les États et leurs citoyens, il n’y a qu’un pas dont ce livre montre com­ment il s’accomplit. Sous nos yeux encore aveugles.

Phi­lippe Godard

10 juin 2013


  1. Moins connu des médias que son PDG, Cohen fut conseiller en anti­ter­ro­risme des secré­taires d’État Condo­leez­za Rice puis Hil­la­ry Clin­ton — ser­vir les deux grands par­tis poli­tiques amé­ri­cains est un signe de la recon­nais­sance de l’État. Sa réus­site pro­fes­sion­nelle illustre la poro­si­té, banale outre-Atlan­tique, entre l’État et les grandes entre­prises, carac­té­ris­tique qui révèle les per­son­nages clés du sys­tème.
  2. Dans les années 1990, l’état-major nord-amé­ri­cain se pré­pa­rait à une « guerre de basse inten­si­té géné­ra­li­sée » ; il n’y a donc là qu’un glis­se­ment stra­té­gique vers un nou­veau théâtre d’opérations, le monde vir­tuel, qui implique cepen­dant le monde « réel », le nôtre et nos vies quo­ti­diennes. Voir Amé­rique ? Ame­rik­ka ! Un État mon­dial vers la domi­na­tion géné­ra­li­sée, col­lec­tif, Acra­tie, 1992.
  3. Mein Kampf, Nou­velles édi­tions latines, p. 620.
  4. « Puisque l’information veut être libre, n’écrivez rien sur vous que nous ne vou­lez pas voir un jour lu au tri­bu­nal ou impri­mé à la pre­mière page d’un jour­nal. Dans le futur, cet adage ira jusqu’à inclure non seule­ment ce que vous dites et écri­vez, mais aus­si ce que vous « likez » et ce que les autres, aux­quels vous êtes connec­tés, font, disent et par­tagent » (p. 55).
  5. Jared Cohen, dans le cadre de son tra­vail d’expertise en anti­ter­ro­risme, a ren­con­tré Assange en juin 2011 alors qu’il était au Royaume-Uni. Assange a sor­ti, quelques semaines avant Cohen et Schmidt, un ouvrage, Cypher­punks (OR Books, 2013), dont les thèses sont réso­lu­ment à l’opposé de celle des Goo­gle­men.
  6. Pour Timo­thy Lea­ry, pro­phète des tech­no­lo­gies libé­ra­trices et pro­pa­ga­teur du LSD dans les années 1960, l’internet allait en effet ame­ner l’anarchie, mais lui l’appelait de ses vœux. Voir Timo­thy Lea­ry, Chaos et Cyber­cul­ture, éd. du Lézard, 1998.
  7. Nous pré­fé­re­rions par­ler ici de « cyber­monde », par réfé­rence à Nor­bert Wie­ner, The Human Use of Human Beings. Cyber­ne­tics and Socie­ty, Da Capo Press, 1950. Mais ce terme n’entrant pas dans le voca­bu­laire des auteurs de The New Digi­tal Age, nous en res­te­rons à « monde vir­tuel ». Pour­tant, « cyber­monde » indique bien qu’il s’agit d’un monde géré voire diri­gé selon les prin­cipes fon­da­men­taux de la cyber­né­tique, appli­qués à notre quo­ti­dien grâce à l’informatique, l’internet et l’ensemble des actuelles « tech­no­lo­gies digi­tales ». Le véri­table dieu du nou­vel âge digi­tal est l’Algorithme, apo­gée de la cyber­né­tique.
  8. Tel est l’axe de la « doc­trine de sécu­ri­té natio­nale », très docu­men­tée outre-Atlan­tique. Voir les ouvrages d’Howard Zinn sur l’histoire popu­laire des États-Unis, ain­si que Amé­rique, Ame­rikk­ka ! Acra­tie, 1992.
  9. Le der­nier homme et la fin de l’Histoire, coll. « Champs », Flam­ma­rion, 1992.
  10. Anto­nio Negri et Michael Hardt, Empire, Exils, 2000. Pour une cri­tique, voir Bar­bare, le jaillis­se­ment désor­don­né, de Cris­so et Odo­teo, copie sur demande à ph.godard@free.fr
  11. Cette asser­tion prend un autre ton dans le cha­pitre sur l’antiterrorisme, comme on va le voir.
  12. Encore une fois, les ouvrages d’Howard Zinn sur l’histoire popu­laire des États-Unis l’illustrent de façon écla­tante. Voir aus­si Qui sont les ter­ro­ristes ?, Phi­lippe Godard, coll. « Docu­ments », Syros, 2009.

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