Notre destruction de la nature est-elle responsable de la pandémie de Covid-19 ? (par John Vidal)

Le texte qui suit est une tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment publié, en anglais, sur le site du Guar­dian, le 18 mars 2020, à l’a­dresse sui­vante. Il vient s’a­jou­ter aux autres articles que nous avons publiés sur le sujet du coro­na­vi­rus et des épidémies/pandémies (celui-ci, celui-là et cet autre).


Tan­dis que la des­truc­tion de l’ha­bi­tat d’in­nom­brables espèces vivantes et de ces espèces elles-mêmes s’in­ten­si­fie au niveau mon­dial, la pré­sente pan­dé­mie de coro­na­vi­rus pour­rait n’être que le début d’une ère de pan­dé­mies internationales.

Mayi­bout 2 n’est pas un endroit sain. Les quelque 150 per­sonnes qui vivent dans ce vil­lage, situé sur la rive sud du fleuve Ivin­do, au cœur de la grande forêt de Min­kebe, dans le nord du Gabon, sont habi­tuées à des crises occa­sion­nelles de mala­dies telles que la mala­ria, la dengue, la fièvre jaune et la mala­die du som­meil. La plu­part du temps, ils les ignorent.

Mais en jan­vier 1996, Ebo­la, un virus mor­tel alors à peine connu de l’homme, s’est sou­dai­ne­ment répan­du hors de la forêt en une vague de petites épi­dé­mies. La mala­die a tué 21 des 37 vil­la­geois qui avaient été infec­tés, dont un cer­tain nombre avaient por­té, écor­ché, cou­pé ou man­gé un chim­pan­zé de la forêt voisine.

Je me suis ren­du à Mayi­bout 2 en 2004 pour étu­dier pour­quoi des mala­dies mor­telles nou­velles pour l’homme émer­geaient des « points chauds » de la bio­di­ver­si­té tels que les forêts tro­pi­cales humides et les mar­chés de viande de brousse des villes afri­caines et asiatiques.

Une jour­née en canoë sui­vie de nom­breuses heures sur des che­mins fores­tiers dégra­dés, en pas­sant par des vil­lages Baka et une petite mine d’or, et j’ai atteint le vil­lage. Là, j’ai trou­vé des per­sonnes trau­ma­ti­sées qui crai­gnaient encore le retour du virus mor­tel, qui tue jus­qu’à 90% des per­sonnes qu’il infecte.

Les vil­la­geois m’ont racon­té com­ment des enfants étaient allés dans la forêt avec des chiens qui avaient tué le chim­pan­zé. Ils m’ont dit que tous ceux qui l’a­vaient cui­si­né ou man­gé avaient eu une fièvre ter­rible en quelques heures. Cer­tains sont morts immé­dia­te­ment, tan­dis que d’autres ont été emme­nés à l’hô­pi­tal en aval de la rivière. Quelques-uns, comme Nes­to Bemat­sick, se sont réta­blis. « Nous aimions la forêt, main­te­nant nous la crai­gnons », m’a-t-il dit. Beau­coup de membres de la famille de Bemat­sick sont morts.

Il y a encore une ou deux décen­nies, on pen­sait géné­ra­le­ment que les forêts tro­pi­cales et les envi­ron­ne­ments natu­rels intacts regor­geant d’es­pèces sau­vages exo­tiques nous mena­çaient en abri­tant des virus et des agents patho­gènes pou­vant pro­vo­quer de nou­velles mala­dies chez l’homme telles que le virus Ebo­la, le VIH et la dengue.

En contraste, beau­coup de cher­cheurs pensent aujourd’­hui que c’est en réa­li­té la des­truc­tion de la bio­di­ver­si­té par l’hu­ma­ni­té [par la civi­li­sa­tion indus­trielle et capi­ta­liste, désor­mais pla­né­taire, NdT] qui crée les condi­tions d’é­mer­gence de nou­veaux virus et de nou­velles mala­dies telles que le Covid-19, appa­rue en Chine en décembre 2019, dont les pro­fondes réper­cus­sions sani­taires et éco­no­miques menacent les pays riches comme les pays pauvres. D’ailleurs, une nou­velle dis­ci­pline, la san­té pla­né­taire, est en train d’é­mer­ger, qui se concentre sur les liens de plus en plus mani­festes entre le bien-être des humains, d’autres êtres vivants et des éco­sys­tèmes entiers.

Est-il donc pos­sible que des acti­vi­tés telles que la construc­tion de routes, l’ex­ploi­ta­tion minière, la chasse et l’ex­ploi­ta­tion fores­tière, aient déclen­ché les épi­dé­mies d’E­bo­la à Mayi­bout 2 et ailleurs dans les années 1990, et déchaînent aujourd’­hui de nou­velles terreurs ?

« Nous enva­his­sons les forêts tro­pi­cales et autres pay­sages sau­vages, qui abritent tant d’es­pèces d’a­ni­maux et de plantes — et au sein des­quelles évo­luent tant de virus incon­nus », a récem­ment écrit David Quam­men, auteur de Spillo­ver : Ani­mal Infec­tions and the Next Human Pan­de­mic (« Conta­gion : les infec­tions ani­males et la pro­chaine pan­dé­mie humaine ») dans le New York Times. « Nous cou­pons les arbres ; nous tuons les ani­maux ou les met­tons en cage et les envoyons sur les mar­chés. Nous per­tur­bons les éco­sys­tèmes et nous débar­ras­sons les virus de leurs hôtes natu­rels. Lorsque cela se pro­duit, ils ont besoin d’un nou­vel hôte. Or, c’est sur nous qu’ils tombent. »

Des pan­go­lins morts sai­sis par les auto­ri­tés à Suma­tra en Indo­né­sie. Les éco­lo­gistes spé­cia­li­sés dans l’é­tude des mala­dies affirment que les virus et d’autres patho­gènes sont sus­cep­tibles de pas­ser des ani­maux non-humains aux humains sur les mar­chés d’a­ni­maux sauvages.

Menace croissante

Des recherches sug­gèrent que les épi­dé­mies de mala­dies issues d’animaux non-humains et d’autres mala­dies infec­tieuses telles que le virus Ebo­la, le Sars, la grippe aviaire et main­te­nant le Covid-19, cau­sé par un nou­veau coro­na­vi­rus, sont en aug­men­ta­tion. Les agents patho­gènes passent des ani­maux non-humains aux humains, et nombre d’entre eux sont capables de se pro­pa­ger rapi­de­ment vers de nou­veaux endroits. Les Centres amé­ri­cains de contrôle et de pré­ven­tion des mala­dies (CDC) estiment que les trois quarts des mala­dies nou­velles ou émer­gentes qui infectent les humains pro­viennent des animaux.

Cer­taines, comme la rage et la peste, nous ont été trans­mises par des ani­maux il y a plu­sieurs siècles. D’autres, comme la mala­die de Mar­burg, qui serait trans­mise par des chauves-sou­ris, sont encore rares. Quelques-unes, comme Covid-19, appa­ru l’an­née der­nière à Wuhan, en Chine, et le coro­na­vi­rus Mers, lié aux cha­meaux du Moyen-Orient, sont nou­velles pour l’homme et se répandent dans le monde entier.

Par­mi les autres mala­dies pas­sées d’animaux non-humains à l’homme, on peut citer la fièvre de Las­sa, iden­ti­fiée pour la pre­mière fois en 1969 au Nige­ria, le Nipah de Malai­sie et le Sars de Chine, qui a tué plus de 700 per­sonnes et s’est pro­pa­gé dans 30 pays en 2002–2003. Cer­taines, comme le Zika et le virus du Nil occi­den­tal, qui sont appa­rus en Afrique, ont muté et se sont éta­blies sur d’autres conti­nents.

Kate Jones, direc­trice de la filière éco­lo­gie et la bio­di­ver­si­té à l’U­CL, qua­li­fie les mala­dies infec­tieuses émer­gentes d’o­ri­gine ani­male de « menace crois­sante et très impor­tante pour la san­té, la sécu­ri­té et les éco­no­mies mon­diales » [on note­ra la contra­dic­tion, les « éco­no­mies mon­diales », ce sont elles qui nuisent à la san­té des humains comme des ani­maux non-humains comme du monde entier, NdT].

Effet multiplicateur

En 2008, Jones et une équipe de cher­cheurs ont iden­ti­fié 335 mala­dies appa­rues entre 1960 et 2004, dont au moins 60% pro­ve­naient d’animaux.

Selon Jones, ces zoo­noses sont de plus en plus sou­vent liées à des chan­ge­ments envi­ron­ne­men­taux et au com­por­te­ment humain. La per­tur­ba­tion des forêts vierges par l’ex­ploi­ta­tion fores­tière et minière, la construc­tion de routes dans des endroits recu­lés, l’ur­ba­ni­sa­tion rapide et la crois­sance démo­gra­phique rap­prochent les gens d’espèces ani­males dont ils n’avaient jamais été proches aupa­ra­vant, explique-t-elle.

La trans­mis­sion de mala­dies de la faune sau­vage à l’homme qui en résulte, ajoute-t-elle, est désor­mais « un coût caché du déve­lop­pe­ment éco­no­mique humain. Nous sommes tou­jours plus nom­breux, dans tous les milieux. Nous nous ren­dons dans des endroits lar­ge­ment intacts et sommes de plus en plus expo­sés. Nous créons des habi­tats où les virus se trans­mettent plus faci­le­ment, mais nous sommes sur­pris lorsque cela se produit. »

Jones étu­die com­ment les chan­ge­ments dans l’u­ti­li­sa­tion des terres contri­buent à aggra­ver cette situa­tion. « Nous étu­dions com­ment les espèces vivant dans des habi­tats dégra­dés sont sus­cep­tibles de trans­por­ter davan­tage de virus pou­vant infec­ter l’homme », explique-t-elle. « Les sys­tèmes plus simples ont un effet mul­ti­pli­ca­teur. Détrui­sez les pay­sages, et les espèces qui res­tent sont celles dont les humains attrapent les maladies ».

« D’in­nom­brables agents patho­gènes conti­nuent d’é­vo­luer et, à un moment don­né, pour­raient consti­tuer une menace pour l’homme », affirme Eric Fevre, titu­laire de la chaire de mala­dies infec­tieuses vété­ri­naires à l’Ins­ti­tut d’in­fec­tion et de san­té mon­diale de l’U­ni­ver­si­té de Liver­pool. « Le risque [de voir des agents patho­gènes pas­ser des ani­maux aux humains] a tou­jours été présent ».

La dif­fé­rence entre aujourd’­hui et il y a quelques décen­nies, explique Fevre, est que les mala­dies sont sus­cep­tibles de se déve­lop­per à la fois dans les envi­ron­ne­ments urbains et natu­rels : « Nous avons créé des popu­la­tions denses où nous avons à nos côtés des chauves-sou­ris et des ron­geurs, ain­si que des oiseaux, des ani­maux de com­pa­gnie et d’autres êtres vivants. Cela crée une inter­ac­tion intense et des pos­si­bi­li­tés de pas­sage d’une espèce à l’autre. »

La partie émergée de l’iceberg

« Les patho­gènes ne res­pectent pas les fron­tières entre les espèces », explique l’é­co­lo­giste Tho­mas Gil­les­pie, pro­fes­seur asso­cié au dépar­te­ment des sciences envi­ron­ne­men­tales de l’u­ni­ver­si­té Emo­ry, qui étu­die com­ment le rétré­cis­se­ment des habi­tats natu­rels et les chan­ge­ments de com­por­te­ment aug­mentent le risque de pro­pa­ga­tion des mala­dies des ani­maux aux humains.

« Je ne suis pas du tout sur­pris par l’é­pi­dé­mie de coro­na­vi­rus. La majo­ri­té des agents patho­gènes res­tent à décou­vrir. Nous ne per­ce­vons que la par­tie émer­gée de l’iceberg. »

Les humains [la civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste, tous les humains ne sont pas aus­si et assez stu­pides, NdT], explique Gil­les­pie, créent les condi­tions de la pro­pa­ga­tion des mala­dies en éro­dant les bar­rières natu­relles qui exis­taient entre les ani­maux hôtes — dans les­quels le virus cir­cule natu­rel­le­ment — et eux-mêmes. « Nous nous atten­dons plei­ne­ment à l’ar­ri­vée d’une pan­dé­mie de grippe ; nous pou­vons nous attendre à une mor­ta­li­té humaine à grande échelle ; nous pou­vons nous attendre à d’autres agents patho­gènes ayant encore d’autres impacts. Une mala­die comme le virus Ebo­la ne se pro­page pas faci­le­ment. Mais une mala­die ayant le taux de mor­ta­li­té d’E­bo­la et se pro­pa­geant comme la rou­geole serait catas­tro­phique », sou­ligne Gillespie.

Par­tout, la faune sau­vage est sou­mise à un stress accru, rap­pelle-t-il. « Les habi­tats d’innombrables espèces ani­males sont détruits, ce qui signi­fie que les espèces se ras­semblent et entrent aus­si davan­tage en contact avec les humains. Les espèces qui sur­vivent aux chan­ge­ments se déplacent et se mélangent avec dif­fé­rents ani­maux et avec les humains ».

Gil­les­pie constate cela aux États-Unis, où les ban­lieues frag­mentent les forêts et aug­mentent le risque que les humains contractent la mala­die de Lyme. « L’al­té­ra­tion de l’é­co­sys­tème affecte le cycle com­plexe de l’agent patho­gène de Lyme. Les per­sonnes vivant à proxi­mi­té sont plus sus­cep­tibles de se faire piquer par une tique por­teuse de la bac­té­rie de Lyme », explique-t-il.

Pour­tant, la recherche sur la san­té humaine tient rare­ment compte des éco­sys­tèmes natu­rels envi­ron­nants, affirme Richard Ost­feld, émi­nent scien­ti­fique à l’institut d’études des éco­sys­tèmes de Mil­l­brook, à New York. Avec d’autres, il déve­loppe la nou­velle dis­ci­pline de la san­té pla­né­taire, qui étu­die les liens entre la san­té humaine et celle des écosystèmes.

« Les scien­ti­fiques et le public pensent à tort que les éco­sys­tèmes natu­rels consti­tuent une source de menaces pour l’être humain. C’est une erreur. La nature pose des menaces, c’est vrai, mais ce sont les acti­vi­tés humaines [par quoi il faut entendre les acti­vi­tés de la socié­té indus­trielle capi­ta­liste, bien enten­du, qu’ils sont pénibles à tou­jours géné­ra­li­ser, occul­tant tran­quille­ment le fait qu’il existe encore des socié­tés humaines qui ne se com­portent pas comme la civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste, NdT] qui font les vrais dégâts. Les risques pour la san­té que l’on retrouve dans un milieu natu­rel sont aggra­vés lorsque nous inter­fé­rons avec lui », affirme-t-il.

Ost­feld cite en exemple les rats et les chauves-sou­ris, qui sont for­te­ment liés à la pro­pa­ga­tion directe et indi­recte des mala­dies zoo­no­tiques. « Les ron­geurs et cer­taines chauves-sou­ris pros­pèrent lorsque nous per­tur­bons les habi­tats natu­rels. Ils sont les plus sus­cep­tibles de favo­ri­ser la trans­mis­sion [des agents patho­gènes]. Plus nous per­tur­bons les forêts et les habi­tats, plus nous sommes en dan­ger », ajoute-t-il.

Feli­cia Kee­sing, pro­fes­seure de bio­lo­gie au Bard Col­lege de New York, étu­die com­ment les chan­ge­ments envi­ron­ne­men­taux influencent la pro­ba­bi­li­té que les humains soient expo­sés à des mala­dies infec­tieuses. « Lorsque nous éro­dons la bio­di­ver­si­té, nous assis­tons à une pro­li­fé­ra­tion des espèces les plus sus­cep­tibles de nous trans­mettre de nou­velles mala­dies, en outre, il est éga­le­ment prou­vé que ces mêmes espèces sont les meilleurs hôtes des mala­dies exis­tantes », a‑t-elle écrit dans un cour­riel adres­sé à Ensia, un média à but non lucra­tif qui s’intéresse à l’é­vo­lu­tion de notre planète.

Le lien avec les marchés

Les éco­lo­gistes spé­cia­li­sés dans les mala­dies affirment que les virus et autres agents patho­gènes sont éga­le­ment sus­cep­tibles de pas­ser des ani­maux non-humains aux humains dans les nom­breux mar­chés infor­mels ayant vu le jour pour four­nir de la viande fraîche aux popu­la­tions urbaines à crois­sance rapide dans le monde entier. Ici, les ani­maux sont abat­tus, décou­pés et ven­dus sur place.

Le « mar­ché humide » (où l’on vend des pro­duits frais et de la viande) de Wuhan, consi­dé­ré par le gou­ver­ne­ment chi­nois comme le point de départ de l’ac­tuelle pan­dé­mie de Covid-19, était connu pour les nom­breux ani­maux sau­vages, notam­ment des lou­ve­teaux vivants, des sala­mandres, des cro­co­diles, des scor­pions, des rats, des écu­reuils, des renards, des civettes et des tor­tues, qu’on y trouvait.

Un stand de viande de brousse, en Gui­née équa­to­riale, avec des pan­go­lins, des rats et des servals.

De la même manière, sur les mar­chés urbains d’A­frique occi­den­tale et cen­trale sont ven­dus des singes, des chauves-sou­ris, des rats et des dizaines d’es­pèces d’oi­seaux, de mam­mi­fères, d’in­sectes et de ron­geurs abat­tus et ven­dus à proxi­mi­té de décharges à ciel ouvert non-drainées.

« Les mar­chés humides consti­tuent une tem­pête par­faite pour la trans­mis­sion des agents patho­gènes entre espèces », explique Gil­les­pie. « Chaque fois que vous avez de nou­velles inter­ac­tions avec une série d’es­pèces dans un même endroit, que ce soit dans un envi­ron­ne­ment natu­rel comme une forêt ou un mar­ché humide, il peut y avoir des contagions ».

Le mar­ché de Wuhan, ain­si que d’autres où étaient ven­dus des ani­maux vivants, a été fer­mé par les auto­ri­tés chi­noises, et le mois der­nier, Pékin a inter­dit le com­merce et la consom­ma­tion d’a­ni­maux sau­vages, à l’ex­cep­tion des pois­sons et des fruits de mer. Mais l’in­ter­dic­tion de vendre des ani­maux vivants dans les zones urbaines ou sur les mar­chés infor­mels n’est pas la solu­tion, affirment cer­tains scientifiques.

« Le mar­ché de Lagos est bien connu. Il consti­tue une sorte de bombe nucléaire en puis­sance. Mais il n’est pas juste de dia­bo­li­ser des endroits qui n’ont pas de fri­gos. Ces mar­chés tra­di­tion­nels four­nissent une grande par­tie de la nour­ri­ture pour l’A­frique et l’A­sie », explique Jones.

« Ces mar­chés sont des sources de nour­ri­ture essen­tielles pour des cen­taines de mil­lions de pauvres, et il est impos­sible de s’en débar­ras­ser », affirme Delia Grace, épi­dé­mio­lo­giste et vété­ri­naire prin­ci­pale à l’Ins­ti­tut inter­na­tio­nal de recherche sur le bétail basé à Nai­ro­bi, au Kenya. Elle affirme que les inter­dic­tions forcent les com­mer­çants à se réfu­gier dans la clan­des­ti­ni­té, où ils risquent d’être encore moins atten­tifs à l’hygiène.

Fevre et sa col­lègue Ceci­lia Taco­li, cher­cheuse prin­ci­pale du groupe de recherche sur les implan­ta­tions humaines de l’Ins­ti­tut inter­na­tio­nal pour l’en­vi­ron­ne­ment et le déve­lop­pe­ment (IIED), affirment dans un article de blog qu’au lieu de poin­ter du doigt les mar­chés humides, nous devrions nous pen­cher sur le com­merce flo­ris­sant des ani­maux sauvages.

« Ce sont les ani­maux sau­vages plu­tôt que les ani­maux d’é­le­vage qui sont les hôtes natu­rels de nom­breux virus », écrivent-ils. « Les mar­chés humides sont consi­dé­rés comme fai­sant par­tie du com­merce infor­mel de den­rées ali­men­taires qui est sou­vent accu­sé de contri­buer à la pro­pa­ga­tion des mala­dies. Mais […] des preuves montrent que le lien entre les mar­chés infor­mels et les mala­dies n’est pas néces­sai­re­ment évident. »

Changer de comportement

Alors que pou­vons-nous faire face à cela ?

Selon Jones, le chan­ge­ment doit venir à la fois des socié­tés riches et des socié­tés pauvres. La demande de bois, de miné­raux et de res­sources du Nord mon­dial génère une dégra­da­tion des éco­sys­tèmes et des per­tur­ba­tions éco­lo­giques qui favo­risent l’émergence de mala­dies, explique-t-elle. « Nous devons réflé­chir à la bio­sé­cu­ri­té mon­diale, trou­ver les points faibles et ren­for­cer la four­ni­ture de soins de san­té dans les pays en déve­lop­pe­ment. Sinon, nous pou­vons nous attendre à ce que tout cela conti­nue », ajoute-t-elle.

« Les risques sont plus grands désor­mais. Ils ont tou­jours été pré­sents et le sont depuis des géné­ra­tions. Ce sont nos inter­ac­tions avec ce risque qui doivent être modi­fiées », déclare Brian Bird, cher­cheur viro­logue à l’U­ni­ver­si­té de Cali­for­nie (Davis School of Vete­ri­na­ry Medi­cine One Health Ins­ti­tute), où il dirige les acti­vi­tés de sur­veillance liées à Ebo­la en Sier­ra Leone et ailleurs.

« Nous sommes main­te­nant dans une ère d’ur­gence chro­nique », affirme Bird. « Les mala­dies sont plus sus­cep­tibles de voya­ger plus loin et plus vite qu’au­pa­ra­vant, ce qui signi­fie que nous devons être plus rapides dans nos réponses. Il faut des inves­tis­se­ments, un chan­ge­ment dans le com­por­te­ment humain, et cela signi­fie que nous devons écou­ter les gens au niveau des communautés. »

Selon Bird, il est essen­tiel de sen­si­bi­li­ser les chas­seurs, les bûche­rons, les com­mer­çants et les consom­ma­teurs aux pro­blèmes des agents patho­gènes et des mala­dies. « Ces conta­gions com­mencent avec une ou deux per­sonnes. Les solu­tions com­mencent par l’é­du­ca­tion et la sen­si­bi­li­sa­tion. Nous devons faire prendre conscience aux gens que les choses sont dif­fé­rentes aujourd’­hui. J’ai appris en tra­vaillant en Sier­ra Leone avec des per­sonnes tou­chées par le virus Ebo­la que les com­mu­nau­tés locales dési­rent être infor­mées », explique-t-il. « Elles veulent savoir quoi faire. Elles veulent apprendre. »

Fevre et Taco­li pré­co­nisent de repen­ser les infra­struc­tures urbaines, en par­ti­cu­lier dans les quar­tiers pauvres et infor­mels. « Les efforts à court terme doivent viser à conte­nir la pro­pa­ga­tion de l’in­fec­tion », écrivent-ils. « Sur le long terme — étant don­né que les nou­velles mala­dies infec­tieuses conti­nue­ront pro­ba­ble­ment à se pro­pa­ger rapi­de­ment entre et dans les villes — nous avons besoin d’une révi­sion des approches actuelles de l’ur­ba­nisme et du déve­lop­pe­ment urbain. »

L’es­sen­tiel, selon Bird, est d’être prêt. « Nous ne pou­vons pas pré­voir d’où vien­dra la pro­chaine pan­dé­mie, c’est pour­quoi nous avons besoin de plans d’at­té­nua­tion qui tiennent compte des pires scé­na­rios pos­sibles », affirme-t-il. « La seule chose qui soit cer­taine, c’est que d’autres pan­dé­mies s’ensuivront. » [John Vidal, ex-jour­na­liste en chef de la sec­tion éco­lo­gie du Guar­dian, n’ose mal­heu­reu­se­ment rien sug­gé­rer de bien radi­cal, ne pro­pose aucune piste pour en finir avec cette situa­tion où la nature est détruite et où des pan­dé­mies émergent. Dans un cas comme dans l’autre, cela néces­si­te­rait ni plus ni moins que de mettre hors d’é­tat de nuire la civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste, d’en finir avec la mon­dia­li­sa­tion, les socié­tés de masses, les sur­con­cen­tra­tions d’hu­mains dans les villes, et d’a­ni­maux domes­tiques, de désur­ba­ni­ser le monde, de défaire, encore une fois, tout ce qui consti­tue la civi­li­sa­tion indus­trielle, ce qu’un ponte du Guar­dian ne peut encou­ra­ger, NdT].

John Vidal


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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