ANIMAL (Cyril Dion) : Un autre écocide est possible (par A. A.)

Mar­di soir, mon édi­teur m’a char­gé d’aller au ciné­ma. Il faut bien avouer que cette fois, je n’étais pas motivé.

Rejet de l’anthropo-centrisme avec Jane Goo­dall (« nous sommes des ani­maux »), images chocs de cadavres et sévices d’animaux, rap­pels des chiffres sur l’extinction de masse, assi­mi­la­tion de l’agriculture à la défo­res­ta­tion et du pro­grès à un « can­cer », appel au « réen­sau­va­ge­ment » avec Bap­tiste Mori­zot, dénon­cia­tion de la « démo­cra­tie » bour­geoise où les riches décident des lois…

Éton­nam­ment, Cyril Dion semble se radi­ca­li­ser. Trop len­te­ment, il nous rat­trape, nous copie.

Nous donne rai­son.

Le réa­li­sa­teur, dédiant son métrage à Ber­nard Stie­gler, va même jusqu’à affir­mer l’inutilité des grèves pour le cli­mat : « nous avons besoin d’une nou­velle stra­té­gie ». Mais pas celle d’une Full Spec­trum Resis­tance. Alors, laquelle ?

Faire confiance aux scien­ti­fiques et ne plus prendre l’a­vion. Ramas­ser les déchets sur les plages. Consom­mer moins de plas­tique. Recy­cler. Favo­ri­ser la « tran­si­tion ». Faire du lob­bying au Par­le­ment euro­péen avec les ONGs et Claire Nou­vian. Don­ner l’exemple indi­vi­duel, démar­cher les gens chez eux, élire de bons réfor­ma­teurs de la socié­té civile qui vote­ront de bonnes lois. « Agir plu­tôt que par­ler ». Prio­ri­ser la lutte contre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Sala­rier davan­tage de femmes.

Cri­ti­quer la sur­con­som­ma­tion (pas l’é­co­no­mie), l’élevage en bat­te­rie (pas la domes­ti­ca­tion). Cri­ti­quer la pay­san­ne­rie (pas le ren­ta­bi­lisme qui l’asservit et liquide la campagne).

Croire. Mili­ter pour le « chan­ge­ment poli­tique », même si « per­sonne ne sait com­ment » — même si les éco­lo­gistes du spectre radi­cal savent.

Comme on le voit, par­mi les spon­sors du film figurent l’Ins­ti­tut de Jane Goo­dall (lui-même finan­cé par Dis­ney, Del­ta Air Lines, la fon­da­tion DiCa­prio, Bloom­berg, etc.), l’as­so­cia­tion Good­Pla­net (fon­dée par Yann Arthus-Ber­trand, finan­cée par BNP Pari­bas, la banque suisse Lom­bard Odier, et Cor­tal Consors, etc.), etc.

Ren­voyer dos à dos crois­sance et décrois­sance (qui serait une « crois­sance néga­tive ») en « favo­ri­sant la san­té » via « les pou­voirs publiques » (Éloi Laurent). Vive l’État. « Au Cos­ta Rica, ils ont l’air heu­reux, et toute leur élec­tri­ci­té est issue du renou­ve­lable. C’est si vert ». Tout le star­ter pack éco­lo­giste™ est four­ni. Per­ma­cul­ture. Deve­nez végans. Mais le véga­nisme n’est pas la solu­tion. Mais deve­nez végans. Et mar­chez pour le cli­mat, quand même.

Oui et non, ni pour ni contre, en même temps, peut-être, on ne sait pas. Aucune colonne ver­té­brale idéologique.

Réfor­mer, réfor­mer, réfor­mer… la socié­té tech­no-indus­trielle n’a qu’à bien se tenir !

Tout se passe comme si l’ensemble des pro­blèmes sou­le­vés par Cyril Dion n’avaient aucun lien entre eux, ne fai­saient pas sys­tème, n’incarnaient aucun phé­no­mène dénon­cé depuis le 18e siècle par Karl Marx. Rien n’a chan­gé depuis Demain, le docu’ mon­dain de 2015 qui n’a rien chan­gé non plus : « l’origine de nos pro­blèmes » vien­drait « de l’intérieur de nous-mêmes, de nos têtes, de nos névroses, de nos bles­sures ». Une vision non-neutre, idéo­lo­gique, libé­rale de la socié­té (où seules des actions d’individus ato­mi­sés, égoïstes par nature, per­met­traient le chan­ge­ment collectif).

Ce film a néces­si­té plu­sieurs voyages en avion. Ce film a coû­té plus de 2 mil­lions à produire.

Ce film sera un argu­men­taire de plus que nous devrons affron­ter, même si le temps presse, même si aucune banque ne nous finance. Parce que mal nom­mer les choses, c’est rajou­ter du mal­heur au monde. Et parce que, meilleur cinéaste que pen­seur, naïf comme ses ado­les­cents, Dion est moins inté­res­sant dans ce qu’il montre que dans ce qu’il ne montre pas : l’existence d’intellectuels et de mou­ve­ments révo­lu­tion­naires en France et ailleurs ; la cri­tique de l’emprise tech­no­lo­gique ou de notre dépen­dance au tout-élec­trique ; la pro­po­si­tion d’un dépas­se­ment réel du Capi­tal, sans obli­ga­tion d’être mas­sif ou légal ; la men­tion du sabo­tage comme alter­na­tive ou des coûts envi­ron­ne­men­taux pour fabri­quer éoliennes et pan­neaux solaires), etc[1].

Même en tant que pro­duit artis­tique, il y a rup­tures de tons, défaut de direc­tion : est-ce un docu­men­taire mili­tant ou un film met­tant en scène les voyages de deux gamins d’YFC, le par­ti thun­ber­gien ? Si la pho­to­gra­phie est splen­dide, si le plan-séquence à Bruxelles fait rire jaune, le der­nier tiers est inutile, sans mes­sage, conve­nu. Quel apport à la réflexion ? Quel objec­tif ? Quelle stra­té­gie ?

En un mot, l’inefficacité.

A. A.


  1. Ain­si que « les armes nucléaires, l’ac­cu­mu­la­tion des déchets nucléaires, la dimi­nu­tion de la couche d’ozone, la dégra­da­tion du patri­moine géné­tique humain, les risques liés aux expé­riences bio­tech­no­lo­giques […] ».— Ted Kac­zyns­ki, L’Esclavage Tech­no­lo­gique (à paraître aux Édi­tions Libre en 2022)

Sur le livre éponyme, Animal (Actes Sud, 2021)

Eh bien, pas grand-chose de nou­veau sous le soleil de Cyril Dion. Dans l’ensemble, ce sont tou­jours les mêmes inep­ties qu’il res­sasse encore et encore, mais actua­li­sées à l’aide des dires des « pen­seurs du vivant » (Le Monde) les plus en vus du moment — « du vivant » parce que la nature n’existe pas, comme nous le serine l’un d’entre eux, le pro­fes­seur Phi­lippe Des­co­la (Col­lège de France). 
 
Exemple. Lorsque Cyril Dion demande à l’entomologiste Dino Mar­tins (Har­vard, Prin­ce­ton) si « la tech­no­lo­gie serait donc le pro­blème ? », la réponse qu’il reçoit illustre la croyance géné­rale des gens de leur espèce en la tech­no­lo­gie : « Non, la tech­no­lo­gie peut être une solu­tion. Le pro­blème, c’est la façon dont nous l’utilisons. En tant qu’espèce, nous devons savoir com­ment sub­ve­nir à nos besoins sans en détruire les ressources. »
 
Autre­ment dit, le sem­pi­ter­nel « la tech­no­lo­gie est neutre », inces­sam­ment répé­té et col­por­té par d’innombrables clones civi­li­sés issus des classes supé­rieures et atta­chés à la moder­ni­té (en par­tie parce qu’ils y figurent par­mi les classes supérieures).
 
Dans un élan de qua­si-hon­nê­te­té, Cyril Dion lui fait cepen­dant remar­quer : « Pour autant, les pan­neaux solaires actuels néces­sitent des matières pre­mières qui sont extraites par des enfants dans des mines à l’autre bout du monde… » Comme si, si les matières pre­mières étaient extraites par des adultes et dans des mines locales (fran­çaises), tout serait pour le mieux dans le Meilleur des mondes. Quoi qu’il en soit, Dino Mar­tins lui rétorque alors, avec une indé­niable sagesse :
 
« Nous devons nous assu­rer que ces nou­velles tech­no­lo­gies sont pro­duites de manière durable et res­pon­sable oui. Et en tant que consom­ma­teurs, nous avons un rôle à jouer. Nous pou­vons choi­sir de sou­te­nir un sys­tème qui n’endommage pas la terre. »
 
N’est-ce pas. Les impli­ca­tions sociales de la tech­no­lo­gie, ses exi­gences en matière de divi­sion et spé­cia­li­sa­tion du tra­vail, de hié­rar­chies orga­ni­sa­tion­nelles, la rela­tion entre com­plexi­té tech­nique et auto­ri­ta­risme, les imbri­ca­tions struc­tu­relles de toute tech­no­lo­gie moderne dans un immense réseau tech­no­lo­gique et infra­struc­tu­rel pos­sé­dant ses propres exi­gences et impacts éco­lo­giques (innu­mé­rables), tout ça n’existe évi­dem­ment pas. La tech­no­lo­gie est tota­le­ment neutre, le seul « pro­blème, c’est la façon dont nous l’utilisons ». Hum, enfin presque, la tech­no­lo­gie est par­fai­te­ment neutre, mais il faut quand même qu’on s’assure qu’elle soit pro­duite « de manière durable et res­pon­sable », au moyen d’extractions minières durables (le sus­tai­nable mining désor­mais pro­mu par les mul­ti­na­tio­nales de l’extraction minière, les grandes orga­ni­sa­tions éco­no­miques comme le Forum de Davos, etc.), d’exploitation sala­riale équi­table (je t’exploite au moyen de la pri­va­ti­sa­tion de la Terre et de toutes les règles pré­éta­blies et impo­sées du capi­ta­lisme, mais je te paie une misère qui te per­met tout de même de man­ger), etc.
 
D’ailleurs, l’économiste Éloi Laurent explique à Cyril Dion que le pro­blème, ce n’est pas le capi­ta­lisme, mais la crois­sance, et que la décrois­sance n’est pas la solu­tion, qui est plu­tôt l’acroissance, une éco­no­mie sta­tion­naire (« Oppo­ser crois­sance et décrois­sance, non, je n’y crois pas. Faire aug­men­ter le PIB ne résou­dra rien, le faire dimi­nuer ne résou­dra rien non plus. Je pense qu’il faut sim­ple­ment chan­ger d’échelle. »/« De mon point de vue, l’opposition entre crois­sance et décrois­sance nous a fait perdre dix ou quinze ans. »)
 
Ain­si s’agit-il de décou­pler le capi­ta­lisme et la crois­sance (ce qui, selon Laurent, est tout à fait fai­sable, et a même déjà été fait, au Japon), et de faire de « la san­té » l’indicateur fon­da­men­tal « qui doit et qui va rem­pla­cer la crois­sance au XXIe siècle ». C’est-apparemment-à-dire que « ce qui semble impor­tant, c’est l’encadrement de tous les méca­nismes de mar­ché par la puis­sance publique et l’utilisation de la démo­cra­tie comme contre­poids ». En clair : il s’agit, très sim­ple­ment, très plau­si­ble­ment, de réfor­mer la civi­li­sa­tion indus­trielle, de faire en sorte que « la puis­sance publique », l’État démo­cra­tique (on n’est plus à un oxy­more près), prenne le contrôle du « mar­ché », et ins­taure « la san­té » en indi­ca­teur ultime, en lieu et place de la crois­sance du PIB. Alors, tout ira pour le mieux dans le plus Bio des mondes. Bon sang, mais c’est bien sûr.
 
Cyril Dion inter­view éga­le­ment Car­los Alva­ra­do, le pré­sident du Cos­ta Rica, un État éco­lo modèle. En effet, « la qua­si-tota­li­té de son élec­tri­ci­té est renou­ve­lable (même si ses immenses bar­rages hydro­élec­triques sont loin d’être sans impact…) », note Cyril Dion, dans un joli non-sens, sug­gé­rant à la fois que cette pro­duc­tion d’électricité renou­ve­lable est une bonne chose et une mau­vaise chose. Allez savoir. L’important est de croire. Car­los Alva­ra­do, lui, explique : « Pour ma part, je crois beau­coup en la tech­no­lo­gie, en ce qu’elle peut faire pour nous. J’accueille avec beau­coup d’espoir les nou­veaux avions à hydro­gène en cours de déve­lop­pe­ment. C’est une excel­lente nou­velle que d’être capable de voler avec de l’électricité et, a for­tio­ri, une éner­gie qui pro­vienne de tech­niques sans émis­sion de car­bone. J’ai récem­ment été dans un avion inno­vant qui néces­site près de 40 % de car­bu­rant en moins. Si nous conti­nuons à pous­ser la tech­no­lo­gie dans un objec­tif pré­cis, qui va dans le sens de la pré­ser­va­tion de l’environnement, nous serons en mesure de réduire consi­dé­ra­ble­ment notre empreinte, tout en conser­vant de belles choses comme le tourisme. »
 
« Et main­te­nant ? », se demande Cyril Dion en conclu­sion. Fort heu­reu­se­ment, il ne nous laisse pas sur cette seule inter­ro­ga­tion énig­ma­tique. Il nous pro­pose des mesures clés : à com­men­cer par voter pour « des canditat·e·s qui mettent en œuvre » les bonnes poli­tiques, celles qui consistent à pro­duire la tech­no­lo­gie de manière « durable et res­pon­sable », à pro­mou­voir la per­ma­cul­ture façon Bec Hel­louin, à chan­ger notre rela­tion au monde, etc. Il s’agit de « construire des sys­tèmes démo­cra­tiques qui ont la facul­té de répondre à ces enjeux. Pour le moment, nos démo­cra­ties repré­sen­ta­tives sont trop sou­vent pri­son­nières de stra­té­gies élec­to­ra­listes, de modes de scru­tin pri­maires et bas­se­ment com­pé­ti­tifs, de jeux d’influence éco­no­mique, d’apathie citoyenne… Là aus­si, nous avons besoin de sang neuf, de femmes et d’hommes qui vont inté­grer ces ins­ti­tu­tions pour les trans­for­mer, de mou­ve­ments citoyens qui les portent aux res­pon­sa­bi­li­tés et les sou­tiennent dans leurs poli­tiques, de pro­ces­sus per­met­tant à cha­cun d’entre nous de par­ti­ci­per aux orien­ta­tions majeures tout au long de l’année. »
 
& comme si tout cela ne consti­tuait pas déjà un objec­tif extrê­me­ment clair, réa­liste et suf­fi­sant, Cyril Dion pro­pose aus­si, tenez-vous bien, de « rompre avec les mythes d’une éco­no­mie sou­ve­raine et d’une crois­sance du PIB comme l’alpha et l’oméga de toutes orga­ni­sa­tions humaines ». Ne plus sacra­li­ser le PIB. Il fal­lait y pen­ser ! Toutes ces pro­po­si­tions, d’une ori­gi­na­li­té et d’un cou­rage ébou­rif­fants, ne lais­se­ront per­sonne indif­fé­rent. Réa­li­sant cela, les « lea­ders poli­tiques » seront ame­nés à « chan­ger de l’intérieur » (inter­view de Pau­li­no Naje­ra Rive­ra, qui s’occupe d’un centre d’éco-tourisme au Cos­ta Rica).
 
Plus sérieu­se­ment, quoi d’étonnant dans l’enchaînement de pla­ti­tudes et de sou­haits par­fois louables, sou­vent idiots, presque tou­jours exces­si­ve­ment naïfs que nous livre Cyril Dion dès lors qu’il inter­roge d’éminents pro­fes­seurs d’éminentes uni­ver­si­tés (Stan­ford, Prin­ce­ton, Har­vard, Col­lège de France, etc.), un chef d’État, les inévi­tables per­ma­cul­teurs de l’icône per­ma­cul­tu­relle qu’est le Bec Hel­louin, etc.
 
En bref, tou­jours la même idée : l’essentiel de la civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle peut être ren­du durable et plu­dé­mo­cra­tique ; pas­sons au bio, ver­dis­sons les indus­tries exis­tantes, fai­sons du lob­bying citoyen, met­tons la pres­sion sur les légis­la­teurs, les zélus, exi­geons plus de démo­cra­tie, chan­geons notre rap­port au vivant (pas à la nature, qui n’a jamais exis­té, bande de ploucs), per­ce­vons l’interconnexion géné­rale de tout, et sur­tout du pognon, des sub­ven­tions, des médias, d’UGC, d’Orange, du désastre et du der­nier film docu­men­taire de Cyril Dion (et du livre qui va avec).
 
Mal­heu­reu­se­ment, Cyril Dion conti­nue de fabri­quer du diver­tis­se­ment grand public et des espoirs absurdes — mais ras­su­rants. Selon toute pro­ba­bi­li­té, tout ça ne va pas contri­buer à la for­ma­tion d’un mou­ve­ment éco­lo­giste consé­quent, plu­tôt nour­rir la confu­sion ambiante.
 
(P.S. : Certes, comme tou­jours, il met en lumière, dans son der­nier livre et peut-être dans son film, des pra­tiques ou ini­tia­tives inté­res­santes, comme le fait de ten­ter d’utiliser le droit pour lut­ter contre le désastre social et éco­lo­gique, ce qui est tout à fait res­pec­table, et sou­hai­table. Cela dit, l’idée selon laquelle le droit de la civi­li­sa­tion indus­trielle pour­rait être ren­du juste et bon, et ladite civi­li­sa­tion s’avérer belle et bonne une fois son droit réfor­mé, est une immense naï­ve­té. Le prin­ci­pal pro­blème est tou­jours celui-là. Pré­tendre qu’une civi­li­sa­tion indus­trielle juste et bio pour­rait exis­ter. L’imbécilité devrait être d’autant plus fla­grante qu’il admet désor­mais lui-même à demi-mot que les éner­gies dites « renou­ve­lables » ou « vertes » n’ont rien de vert, tout en les promouvant.)

Nico­las Casaux

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Addendum (28 avril 2022) : L’écologie de la croisette

J’ai eu la chance de vision­ner, hier, le der­nier film docu­men­taire de Cyril Dion, Ani­mal, spon­so­ri­sé par France Télé­vi­sions, Orange et UGC — film qu’il était allé pré­sen­ter sous le feu des pro­jec­teurs sur la croi­sette (au glo­rieux fes­ti­val de Cannes) l’an der­nier. C’était aus­si mau­vais que je l’imaginais. D’abord, l’utilisation de jeunes ou d’enfants pour pro­mou­voir des pro­jets com­mer­ciaux ou des causes. Un clas­sique de cette époque, qui garan­tit, en géné­ral, que l’on ne par­vien­dra pas à une ana­lyse sérieuse des tenants et abou­tis­sants des pro­blèmes dis­cu­tés, que la dis­cus­sion se limi­te­ra à des sim­plismes (pour enfants). C’est le cas dans le der­nier film de Dion.

Son point de départ, tel que ses deux prin­ci­paux pro­ta­go­nistes, Bel­la et Vipu­lan (deux ado­les­cents), le for­mulent, c’est que « le » pro­blème, c’est le chan­ge­ment cli­ma­tique. Par­tant de là, il s’agit, nous dit-on, d’en com­prendre les causes pro­fondes. Mais ensuite, plu­tôt que de recher­cher ou de dis­cu­ter ces causes, le film dérive sur l’extinction des espèces. Celle-ci, nous rap­pellent-ils, pro­cède de cinq causes prin­ci­pales (la des­truc­tion de leurs habi­tats, la sur­ex­ploi­ta­tion, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, la pol­lu­tion et les espèces invasives).

Ensuite, le film pro­pose une brève et très mau­vaise dis­cus­sion du pro­blème de notre sys­tème éco­no­mique. Eloi Laurent, émi­nent éco­no­miste fran­çais, cher­cheur à l’Observatoire fran­çais des conjonc­tures éco­no­miques (OFCE), diplô­mé de l’Ins­ti­tut d’é­tudes poli­tiques de Paris, titu­laire d’un doc­to­rat en éco­no­mie de l’IEP de paris (2006), ayant tra­vaillé deux années au cabi­net du Pre­mier ministre Lio­nel Jos­pin, et don­né des cours à Stan­ford et à Har­vard (toute ce cata­logue pour dire son pres­tige, com­bien il sait ce qu’il dit, fait auto­ri­té), affirme que croissance/décroissance est un faux débat, et qu’il faut sim­ple­ment recou­rir à d’autres indi­ca­teurs éco­no­miques, et notam­ment la san­té. Il affirme même qu’en 2019, quatre pays « ont déci­dé de sor­tir de la crois­sance » : la Nou­velle-Zélande, la Fin­lande, l’Islande et l’Écosse.

Seule­ment, pas du tout. Pre­nons le cas de la Nou­velle-Zélande. Elle n’est abso­lu­ment pas « sor­ti de la crois­sance », elle a sim­ple­ment (et, for­mel­le­ment) décen­tré le PIB comme unique indi­ca­teur d’orientation de ses mesures poli­tiques. Ain­si que le rap­porte un article du maga­zine Forbes : « Toutes les nou­velles dépenses doivent faire pro­gres­ser l’une des cinq prio­ri­tés du gou­ver­ne­ment : amé­lio­rer la san­té men­tale, réduire la pau­vre­té des enfants, lut­ter contre les inéga­li­tés dont souffrent les Mao­ris et les insu­laires du Paci­fique, pros­pé­rer à l’ère numé­rique et tran­si­tion­ner vers une éco­no­mie durable à faibles émis­sions de car­bone. » Essen­tiel­le­ment du vent, donc (du réfor­misme à la noix). Les entre­prises, en Nou­velle-Zélande comme ailleurs, doivent tou­jours faire du pro­fit pour fonc­tion­ner. Et on retrouve là toutes les inep­ties habi­tuelles d’une éco­no­mie durable, de la décar­bo­na­tion du sys­tème tech­no-indus­triel, etc. Car bien enten­du, Eloi Laurent ne voit rien de pro­blé­ma­tique dans l’État (en tant que sys­tème de dépos­ses­sion poli­tique), dans la tech­no­lo­gie, la pro­prié­té pri­vée, l’argent, la mar­chan­dise, etc.

Bref, après cette très mau­vaise dis­cus­sion des pro­blèmes que pose le sys­tème éco­no­mique mon­dia­li­sé (le capi­ta­lisme), le film dis­cute (tou­jours très super­fi­ciel­le­ment) de la ques­tion phi­lo­so­phique de la place de l’être humain dans le monde, de la ques­tion du rap­port à la nature, aux autres espèces vivantes. Pour cela, Bel­la et Vipu­lan font un tour dans une réserve au Kenya puis au Cos­ta Rica, ce petit para­dis éco­lo­gique modèle (où la nature pros­père mer­veilleu­se­ment), ain­si que le pays est régu­liè­re­ment pré­sen­té dans les médias de masse. Fin du film.

Par­tir du prin­cipe que le pro­blème de notre temps, c’est le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, c’est une mau­vaise pré­misse. Le réchauf­fe­ment ou dérè­gle­ment cli­ma­tique est un des nom­breux symp­tômes pro­blé­ma­tiques (un des nom­breux effets pro­blé­ma­tiques) du sys­tème socio-tech­no-éco­no­mique pla­né­taire. Le pro­blème, c’est donc l’existence de ce sys­tème. Pour le com­prendre, il importe d’examiner ses autres effets et son fonc­tion­ne­ment, ses carac­té­ris­tiques. La concen­tra­tion exclu­sive sur la des­truc­tion de la nature, la mal­trai­tance des autres ani­maux dans l’élevage indus­triel, est une manie typique de l’écologisme média­tique, super­fi­ciel. La des­truc­tion de la nature et la mal­trai­tance des autres ani­maux découlent de la des­truc­tion de la liber­té humaine, de la dépos­ses­sion radi­cale et géné­ra­li­sée des êtres humains, de l’élevage indus­triel (de l’exploitation indus­trielle) des humains par l’État et le capi­ta­lisme dans le cadre de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Nombre des pré­cur­seurs du mou­ve­ment éco­lo­giste en France (de Ber­nard Char­bon­neau à Pierre Four­nier) le com­pre­naient et l’exprimaient ouver­te­ment. La réduc­tion de l’écologie au chan­ge­ment cli­ma­tique, c’est l’œuvre de la récu­pé­ra­tion et coop­ta­tion de l’écologie par le capi­ta­lisme, par la Socié­té du Spectacle.

Le docu­men­taire de Dion, emblé­ma­tique de cet éco­lo­gisme tron­qué, super­fi­ciel, est un conden­sé de sim­plismes et de trom­pe­ries. Pre­nons un autre exemple, le Cos­ta Rica. Pré­sen­ter ce pays comme un mer­veilleux petit para­dis éco­lo­gique est extrê­me­ment insi­dieux. Para­dis du tou­risme de riche (nord-amé­ri­cain notam­ment), le Cos­ta Rica est un pays dans lequel les inéga­li­tés de reve­nus sont « beau­coup plus éle­vée que la moyenne de l’OCDE et éle­vée par rap­port aux normes d’A­mé­rique latine », comme le sti­pule un rap­port de l’OCDE. Les inéga­li­tés y sont aus­si crois­santes (comme un peu par­tout). De riches étran­gers se construisent de belles vil­las le long de ses côtes, où les prix aug­mentent, au détri­ment des locaux. Les peuples indi­gènes du Cos­ta Rica, qui consti­tuent la popu­la­tion la plus pauvre du pays, sont mépri­sés, régu­liè­re­ment spo­liés de leur ter­ri­toire ori­gi­nel (des indi­gènes se font régu­liè­re­ment tirer des­sus, dans une rela­tive impu­ni­té), y com­pris par le déve­lop­pe­ment de pro­jets de pro­duc­tion d’énergie dite verte (propre ou renou­ve­lable ou décarbonée) :

« Les groupes autoch­tones du Cos­ta Rica conti­nuent de s’op­po­ser au pro­jet hydro­élec­trique El Diquis que l’Ins­ti­tut cos­ta­ri­cien de l’élec­tri­ci­té (ICE) pré­voit de construire dans la pro­vince méri­dio­nale de Pun­ta­re­nas. Le pro­jet, que le gou­ver­ne­ment du Cos­ta Rica a récem­ment décla­ré “d’intérêt natio­nal”, inon­de­ra les terres tra­di­tion­nelles des nations Ter­ra­ba et Chi­na­ki­cha. Il aura éga­le­ment un effet indi­rect sur les peuples Curre, Boru­ca, Guay­mi, Bri­bi, Ujar­ras, Caba­gra et Salitre, qui repré­sentent ensemble près de la moi­tié de la popu­la­tion indi­gène du Cos­ta Rica. En plus de pro­vo­quer des dépla­ce­ments for­cés, le pro­jet est sus­cep­tible de com­pro­mettre et de por­ter atteinte aux croyances et aux cultures indi­gènes. Il existe plus de 200 sites his­to­riques, dont des ruines anciennes et des lieux sacrés avec des zones d’in­hu­ma­tion, qui seraient tous détruits par les réser­voirs des bar­rages. » (Mino­ri­ty Rights)

Sachant que les bar­rages hydro­élec­triques impliquent de nom­breuses dégra­da­tions éco­lo­giques (per­tur­ba­tions voire des­truc­tions des éco­sys­tèmes en amont et en aval, émis­sions de gaz à effet de serre, notam­ment dans les régions tro­pi­cales, etc.), que l’énergie élec­trique pro­duite sert à ali­men­ter d’autres machines en élec­tri­ci­té, machines qu’il faut construire (extrac­tions de maté­riaux, etc.). Rien de vert, propre ou renou­ve­lable dans tout ça.

Le Cos­ta Rica est aus­si un pays rela­ti­ve­ment minier (314 mines réper­to­riées), avec les pro­blèmes éco­lo­giques que cela implique. L’état des cours d’eau du pays laisse à dési­rer : il pos­sède le fleuve le plus pol­lué de toute l’Amérique cen­trale et même de toute l’Amérique du Nord, le Tar­co­lès. Outre la pol­lu­tion plas­tique, les cours d’eau du Cos­ta Rica sont éga­le­ment conta­mi­nés par d’autres déchets, comme les rési­dus de pro­duits phar­ma­ceu­tiques. En octobre 2021, un article publié sur le site de France TV info sou­li­gnait qu’au Cos­ta Rica, des forêts sont mena­cées par l’expansion des plan­ta­tions de café. En outre, le Cos­ta Rica a l’une des inten­si­tés d’u­ti­li­sa­tion de pes­ti­cides les plus éle­vées au monde, avec une moyenne de plus de 25 kg appli­qués par hec­tare de terre culti­vée, selon le Pes­ti­cide Action Net­work. L’u­ti­li­sa­tion de pes­ti­cides y est par­ti­cu­liè­re­ment éle­vée pour d’im­por­tantes cultures d’ex­por­ta­tion, notam­ment les ana­nas. Acces­soi­re­ment, le Cos­ta Rica est récem­ment deve­nu l’une des prin­ci­pales plaques tour­nantes du tra­fic de cocaïne, non seule­ment à des­ti­na­tion des États-Unis mais aus­si de l’Europe.

Certes, en com­pa­rai­son du reste du monde, la nature y demeure assez sinon très bien pré­ser­vée. Mais cela est notam­ment dû au fait que l’économie y dépende lar­ge­ment du tou­risme. Dans l’ensemble, le Cos­ta Rica ne repré­sente aucune « solu­tion ». Comme par­tout ailleurs, la nature y est de plus en plus pol­luée et sou­mise à diverses pres­sions. & outre sa dépen­dance à l’industrie (lar­ge­ment insou­te­nable, elle-même dépen­dante de bien d’autres indus­tries) du tou­risme, son éco­no­mie s’inscrit dans le cadre du capi­ta­lisme mon­dia­li­sé (les gens y sont tous, comme ailleurs, contraints de s’entr’exploiter, de se vendre sur le « mar­ché du tra­vail », etc.) ; le pays est (tou­jours plus) endet­té, et le déve­lop­pe­ment (en géné­ral, celui de la civi­li­sa­tion indus­trielle) menace de s’attaquer à l’environnement bien pré­ser­vé du pays. Nous pré­sen­ter le Cos­ta Rica comme un mer­veilleux exemple à suivre est absurde.

Il est bien plus facile de duper les gens en leur affir­mant des sim­plismes men­son­gers mais ras­su­rants que de leur expo­ser des véri­tés com­plexes et dif­fi­ciles. L’écologisme des Dion choi­sit la pre­mière option. Cela va-t-il nous aider à endi­guer le désastre social et éco­lo­gique en cours ? Non.

Nico­las Casaux

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  1. Du temps de DEMAIN, beau­coup de gens n’é­taient pas sen­sibles à l’écologie.
    Du temps d’A­NI­MAL, la plu­part des gens ont dépas­sé Dion depuis belle lurette.
    Il s’ins­crit dans la défense d’un sys­teme qui pro­duit les occa­sions de faire des films à l’in­fi­ni, tant que rien ne change.
    On est entré dans l’ère de la com­mer­cia­li­sa­tion de la catas­trophe. C’est comme ca que le capi­tal à tou­jours fait, et fera tou­jours. Si on a déci­dé de ne rien négo­cier, alors on peut se faire un salaire dans la nar­ra­tion du désastre. C’est l’op­tion de beau­coup de gens qui y ont trou­vé une voie, et de beau­coup d’ac­teurs com­mer­ciaux qui vont flat­ter ce désir au nom de leur besoin d’en vivre à tra­vers eux. Ca donne Actes Sud.

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