Le mouvement climat et ses limites : sur le nouveau livre de Greta Thunberg (par Nicolas Casaux)

S’inquiéter de ce que l’école sert à man­ger aux enfants, à la can­tine, récla­mer moins de viande et davan­tage de hari­cots, plu­tôt que s’inquiéter de ce à quoi l’école sert, de ce qu’elle est (un outil de repro­duc­tion des inéga­li­tés sociales, une cause majeure de la per­pé­tua­tion du désastre social et éco­lo­gique, un ins­tru­ment de pro­pa­gande au ser­vice de l’État, du capi­ta­lisme, de la domi­na­tion). Aspi­rer à ce que les mul­ti­na­tio­nales et les riches soient davan­tage taxés au lieu d’aspirer à ce qu’il n’y ait plus de riches et plus de mul­ti­na­tio­nales (plus de capi­ta­lisme). Espé­rer que Macron ou X diri­geant prenne des mesures pour amé­lio­rer la situa­tion ci et là au lieu d’aspirer à ce qu’il n’y ait plus de dirigeants…

Tant que les rares qui trouvent à redire à la pré­sente situa­tion et sou­haitent chan­ger les choses se conten­te­ront de vou­loir super­fi­ciel­le­ment amé­na­ger la catas­trophe en cours, elle conti­nue­ra. Le pro­blème, ce n’est pas ce que les enfants mangent à l’école (bœuf ou bro­co­lis), c’est l’école. Pas les mau­vaises déci­sions de tel ou tel dirigeant/président/organisme inter­na­tio­nal, mais l’existence de dirigeants/présidents/organismes inter­na­tio­naux. Etc.

C’est toute l’importance d’une ana­lyse et d’une cri­tique radi­cales. Com­prendre l’étendue des pro­blèmes actuels, avoir conscience de leur pro­fon­deur, ne pas accep­ter la défi­ni­tion ter­ri­ble­ment partielle/superficielle des pro­blèmes sociaux/écologiques véhi­cu­lée par les médias de masse, les intel­lec­tuels, les gou­ver­nants, etc.

Tant qu’on ne s’attaquera pas au fond du pro­blème, le désastre conti­nue­ra. C’est bien de pous­ser pour que Macron inter­dise l’exploitation minière des fonds marins. C’est encore plus impor­tant d’avoir pour objec­tif de déman­te­ler les struc­tures sociales déme­su­rées, auto­ri­taires, dont d’innombrables pro­blèmes jailli­ront tou­jours, nécessairement.

Le pro­blème n’est jamais tel ou tel aspect ou détail du désastre social et éco­lo­gique actuel. Mais le fait de vivre dans des orga­ni­sa­tions sociales et gigan­tesques, déme­su­rées, dans les­quelles le pou­voir est néces­sai­re­ment cen­tra­li­sé, et où l’individu se trouve lar­ge­ment dépos­sé­dé de tout pou­voir signi­fi­ca­tif sur le cours des choses, qui lui échappe tota­le­ment (et qui échappe fina­le­ment à tout le monde, même aux prin­ci­paux diri­geants, chefs d’État et d’entreprise).

Les ONG éco­lo­gistes, qui d’un cer­tain point de vue font un tra­vail impor­tant en mili­tant pour que telle ou telle nui­sance soit évi­tée ou arrê­tée, passent néan­moins leur temps à cou­rir der­rière le rou­leau-com­pres­seur du désastre tech­no-indus­triel pour ten­ter de limi­ter ou col­ma­ter les dégâts tou­jours plus nom­breux qu’il génère néces­sai­re­ment. Une course sans espoir.

Dans le livre qu’elle vient de publier, Gre­ta Thun­berg réunit de mul­tiples et émi­nents contri­bu­teurs (Nao­mi Klein, George Mon­biot, Bill McKib­ben, Kate Raworth, David Wal­lace-Wells, Mar­ga­ret Atwood, etc.) qui ont ça de com­mun de s’accorder tous pour pas­ser à côté de nos pro­blèmes les plus fon­da­men­taux. Les prin­ci­paux pro­blèmes évo­qués sont le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, la sixième extinc­tion de masse et diverses pol­lu­tions et dégra­da­tions du monde natu­rel, l’utilisation des com­bus­tibles fos­siles, les inéga­li­tés éco­no­miques, les excès du « consumérisme ».

La déme­sure des orga­ni­sa­tions sociales (la « ques­tion de taille »), l’État en tant que sys­tème de domi­na­tion et de dépos­ses­sion, les impli­ca­tions sociales et éco­lo­giques de la tech­no­lo­gie (la stra­ti­fi­ca­tion sociale, la divi­sion hié­rar­chique du tra­vail, l’autoritarisme, la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir qu’elle requiert) ne sont jamais évo­qués. Le capi­ta­lisme est men­tion­né quatre fois en 470 pages. Et si Jason Hickel le consi­dère comme un pro­blème — mais en le rédui­sant à « la crois­sance per­pé­tuelle du PIB » —, Nao­mi Oreskes dénonce, elle, « le capi­ta­lisme, tel qu’il est actuel­le­ment mis en œuvre » (un autre capi­ta­lisme est pos­sible ! Bio et équitable !).

Les contri­bu­teurs pro­posent à peu près tous un même hori­zon, un même objec­tif à atteindre, une sorte de civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle basse consom­ma­tion, durable, basée sur un sys­tème mar­chand affran­chi de la crois­sance, avec des « emplois verts » (le tra­vail c’est la liber­té), etc. Une décrois­sance des mau­vaises indus­tries, une crois­sance des bonnes indus­tries. Le déve­lop­pe­ment des éner­gies dites propres, renou­ve­lables ou vertes (mais n’étant rien de tout ça en réa­li­té) est par­ti­cu­liè­re­ment encouragé :

« Les mou­ve­ments sociaux et poli­tiques peuvent s’associer au déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique afin d’accélérer l’indispensable tran­si­tion éner­gé­tique. Les outils de base existent : le monde sait créer de l’électricité grâce au solaire et à l’éolien, sto­cker l’énergie dans des bat­te­ries ou de l’hydrogène, et créer des trans­ports non polluants. »

« Le desi­gn et la tech­no­lo­gie ont bien sûr un rôle à jouer dans la tran­si­tion éco­lo­gique : comme l’a mon­tré l’AIE, l’“amélioration du ren­de­ment des maté­riaux” peut contri­buer à réduire la demande de pro­duits indus­triels et l’énergie néces­saire pour les fabriquer. »

« D’ici 2030, l’industrie éolienne off­shore pour­rait géné­rer plus de 200 giga­watts d’électricité à l’échelle mon­diale. Il existe aus­si une tech­no­lo­gie en déve­lop­pe­ment visant à exploi­ter l’énergie des vagues et des cou­rants, ain­si qu’à créer des pan­neaux solaires flottants. »

« Nous pos­sé­dons des tech­no­lo­gies pro­met­teuses […]. Nous avons éga­le­ment la capa­ci­té d’investir davan­tage dans ces technologies […]. »

Par­mi les prin­ci­pales choses à faire lis­tées à la fin du livre, on trouve « inves­tir dans l’énergie solaire et éolienne » et « inves­tir dans la science, la recherche et la tech­no­lo­gie », car si « la tech­no­lo­gie seule ne nous sau­ve­ra pas […]. Néan­moins, nous en avons déses­pé­ré­ment besoin […]. »

(Le livre illustre bien ce fait que la plu­part de ceux qui dénoncent le « tech­no­so­lu­tion­nisme » sont des tech­no­so­lu­tion­nistes qui ne s’as­sument pas comme tels. C’est sim­ple­ment qu’il y a dif­fé­rents degrés dans le technosolutionnisme.)

Cela dit, de bonnes choses sont encou­ra­gées, comme le réen­sau­va­ge­ment et la res­tau­ra­tion de la nature, ou encore une meilleure dis­tri­bu­tion des richesses (mais à côté de pla­ti­tudes nébu­leuses telles que « la jus­tice cli­ma­tique »). La démo­cra­tie est éga­le­ment défen­due (« il n’existe pas meilleur outil que la démo­cra­tie pour résoudre cette crise »), mais la « démo­cra­tie » telle qu’elle exis­te­rait aujourd’hui en France, au Royaume-Uni, en Suède, etc. C’est-à-dire que ce n’est pas la « démo­cra­tie » qui est ain­si défen­due, mais le régime poli­tique des pays occi­den­taux, qui est loin d’être réel­le­ment démo­cra­tique, qui s’apparente plu­tôt à une sorte d’oligarchie ou aris­to­cra­tie élective.

Somme toute, on retrouve dans ce livre toutes les contra­dic­tions et les inco­hé­rences du mou­ve­ment cli­mat. Vou­loir sau­ver la nature ET la civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle ET la démo­cra­tie (qui n’en est pas vrai­ment une) ET conser­ver les prin­ci­pales com­po­santes du capi­ta­lisme (tra­vail, argent, mar­chan­dise, valeur). Une éva­lua­tion incroya­ble­ment naïve des forces en pré­sence. Rien sur le pro­blème de la tech­no­lo­gie. Rien ou presque sur l’imposture des « démo­cra­ties » modernes. Mais des pro­po­si­tions et des hori­zons qui parai­tront ras­su­rants pour beau­coup. Des men­songes agréables.

On retrouve même une contri­bu­tion d’Erica Che­no­weth, émi­nente uni­ver­si­taire d’Harvard, très appré­ciée des plus pres­ti­gieux médias de masse (New York Times, Guar­dian, etc.), connue pour sa thèse (qui a don­né nais­sance à une pré­ten­due « règle des 3,5 % ») selon laquelle la non-vio­lence serait plus effi­cace que n’importe quelle autre méthode de lutte. Mais de lutte pour quoi ? Pour Che­no­weth, la démo­cra­tie capi­ta­liste des États-Unis d’Amérique consti­tue le nec plus ultra en matière de socié­tés humaines. Que des mou­ve­ments qui se pré­tendent plus ou moins anti­ca­pi­ta­listes ou anar­chistes se base sur ses tra­vaux semble assez absurde.

Bref, encore un ouvrage qui aide­ra assez peu à la consti­tu­tion d’un véri­table mou­ve­ment éco­lo­giste en faveur de la nature et de la liberté.

Nico­las Casaux

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  1. Je vous lis depuis long­temps avec plai­sir et curio­si­té, mer­ci de m’a­voir fait com­prendre pas mal de choses.…
    Com­ment se fait il que vous conti­nuez à mettre une majus­cule à macron????.….les majus­cules sont réser­vées aux noms propres uniquement.…pas aux noms sales.

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