Arthur Keller ou l’esbrouffe effondrologique (par Nicolas Casaux)

Pour com­plé­ter la note de Kévin, je me pro­pose d’ex­po­ser davan­tage le char­la­ta­nisme effon­dro­lo­gique en exa­mi­nant un de ses thu­ri­fé­raires les plus en vue.

« Ingé­nieur en aéro­spa­tial de for­ma­tion », « confé­ren­cier, for­ma­teur et consul­tant, ana­lyste des vul­né­ra­bi­li­tés des socié­tés humaines et expert des stra­té­gies de rési­lience » (ou « spé­cia­liste des limites et vul­né­ra­bi­li­tés des socié­tés humaines et des stra­té­gies de rési­lience col­lec­tive »), « sys­té­mi­cien », « expert des récits comme leviers de mobi­li­sa­tion et de trans­for­ma­tion », « spé­cia­liste des ques­tions de cou­plage entre acti­vi­té éco­no­mique et impacts éco­lo­giques », j’en passe, et des plus amu­sants, Arthur Kel­ler, est une des figures de proue de la col­lap­so­lo­gie en France. (Comme on peut le lire sur son (étran­ge­ment) élo­gieuse page Wiki­pé­dia : « Régu­liè­re­ment sol­li­ci­té par les médias [c’est, pour l’instant, un peu exa­gé­ré, il ne l’est qu’assez spo­ra­di­que­ment], Arthur Kel­ler est ame­né à s’exprimer sur ses domaines d’expertise, dans la sphère des spé­cia­listes et pen­seurs qui éva­luent le poten­tiel d’effondrements et pré­co­nisent des stra­té­gies face aux risques sociétaux ».)

Fort de ces mul­tiples spé­cia­li­tés, Arthur Kel­ler nous aver­tit : « nous allons droit vers » un effon­dre­ment qui « a com­men­cé depuis long­temps ». Une pers­pec­tive qu’il pré­cise méti­cu­leu­se­ment : « tout ce qu’on peut dire avec rigueur, c’est que l’éventualité d’une panne immi­nente et subite d’une socié­té est désor­mais envi­sa­geable n’importe quand », cela étant, « un déclin gra­dué sur des décen­nies est tout aus­si possible ».

Par­ve­nir à des pré­dic­tions aus­si rigou­reuses n’est pas chose facile. Ça ne vient pas tout seul. Elles sont, nous dit Arthur Kel­ler, le fruit « de mil­liers d’heures de réflexions et d’analyses rigou­reuses, sys­té­miques, sans conces­sions » (for­mu­la­tion qui rap­pelle celle d’un des fon­da­teurs de l’as­so­cia­tion Adras­tia que Kel­ler admi­nistre aujourd’­hui, à savoir l’ef­fon­dro­logue Vincent Migne­rot, lequel écrit être modes­te­ment par­ve­nu à « un plan cohé­rent pour com­prendre la tota­li­té du monde » au bout de « quan­ti­té de nuits blanches et d’abîmes réflexifs, tem­pé­rés pro­gres­si­ve­ment par un minu­tieux tra­vail de remon­tage »). Cette for­mi­dable somme de tra­vail est loin d’être le seul mérite d’Arthur Kel­ler, qui aime se jeter des fleurs : « Je suis rela­ti­ve­ment peu sujet au déni. » « […] je me suis sevré de ma pré­di­lec­tion pour les grands voyages. » « J’ai lâché un emploi de mana­ger com­mer­cial qui me rap­por­tait près de sept mille euros nets par mois pour un mode de vie lar­ge­ment plus pré­caire […]. » « La remise en ques­tion ne m’effraie pas […] je fais par­tie des excep­tions, sur ce plan-là, et m’efforce de culti­ver les conso­nances cog­ni­tives. » « J’ai une com­pré­hen­sion suf­fi­sam­ment pro­fonde dans plein de domaines dif­fé­rents qui me per­mettent d’en tirer une syn­thèse cohé­rente, avec rigueur. »

C’est ain­si qu’Arthur Kel­ler nous « livre une syn­thèse plu­ri­dis­ci­pli­naire de ce qu’on peut faire à tout niveau, qu’on soit une orga­ni­sa­tion, une col­lec­ti­vi­té, une ins­ti­tu­tion, un col­lec­tif citoyen, un inves­tis­seur, un artiste, un lea­der, etc. », en explo­rant « tous ces champs simul­ta­né­ment pour créer des stra­té­gies sys­té­miques cohé­rentes et ins­pi­rantes ». C’est ain­si qu’il « fabrique acti­ve­ment des espoirs réa­listes aux consé­quences saines », qu’il se « mobi­lise […] pour la fon­da­tion d’une nou­velle géné­ra­tion de socié­tés ». Et notam­ment en racon­tant des his­toires. Car Arthur Kel­ler était aupa­ra­vant « for­ma­teur et consul­tant en com­mu­ni­ca­tion et sto­ry­tel­ling » — c’est-à-dire que le monde de l’entreprise (et de la pro­pa­gande renom­mée « rela­tions publiques ») lui a appris à par­ler aux gens. Il sait s’y prendre avec eux : tout d’abord, il faut « ame­ner les gens à digé­rer, à méta­bo­li­ser quelques prises de conscience à leur por­tée afin qu’ils puissent se défaire de leurs idées pré­con­çues et de leurs espoirs irra­tion­nels sur un cer­tain nombre de plans ; il faut ensuite les équi­per d’idées et d’outils pour ins­pi­rer des pas­sages à l’action construc­tifs ; puis il faut, pas à pas, sur­saut par sur­saut, gui­der les esprits vers des pers­pec­tives plus mûres, plus dures. »

De son propre aveu, il se rat­tache au cou­rant tran­si­tion­niste de Rob Hop­kins. Son ana­lyse de ce qui pose pro­blème et des solu­tions pour y remé­dier sont effec­ti­ve­ment aus­si vagues et/ou absurdes que celles de Rob Hop­kins. Selon le Kel­ler, nous devrions « repen­ser notre place dans la nature », « c’est le com­por­te­ment même des hommes vis-à-vis de la nature, de ses res­sources et de ce qui y vit qu’il faut réfor­mer », il nous fau­drait « de grandes mobi­li­sa­tions citoyennes de pré­ser­va­tion ou de régé­né­ra­tion de la nature, ain­si que de chan­tiers citoyens de co-construc­tion de rési­lience », « bâtir de la rési­lience pour tous et donc pour cha­cun », « mettre hors d’état de nuire ceux qui étendent leur emprise mon­dia­li­sée sur les sys­tèmes finan­ciers, moné­taires, éco­no­miques, légis­la­tifs, judi­ciaires, exé­cu­tifs et cultu­rels » (for­mu­la­tion qui laisse entendre que ces sys­tèmes ne posent pas pro­blème en eux-mêmes, mais seule­ment leurs diri­geants, ce qui est cohé­rent avec la vision géné­rale de Keller).

En bon déma­gogue, le Kel­ler emploie par ailleurs nombre d’expressions radi­cales en vue de flat­ter, de séduire les aspi­rants radi­caux. Il affirme que la situa­tion pré­sente « est une guerre, ne nous y trom­pons pas », et qu’ainsi « la part de l’humanité qui com­prend l’impératif de pro­té­ger la nature doit affron­ter l’autre part, celle qui a décla­ré la guerre au vivant ». « L’heure est plus que venue, pour cha­cun d’entre nous, de choi­sir son camp : s’engager pour pré­ser­ver le vivant ou col­la­bo­rer avec les forces de mort. » Il nous encou­rage à orga­ni­ser une « Résis­tance avec un R majus­cule, en réfé­rence ouverte aux mou­ve­ments clan­des­tins qui se sont oppo­sés, en France et dans d’autres pays d’Europe, à l’occupation alle­mande durant la Seconde Guerre mon­diale », à entre­prendre « des actes de déso­béis­sance civile, de blo­cage ». Il affirme éga­le­ment, tou­jours pour se don­ner des airs de radi­ca­li­té, que « rien de moins qu’un chan­ge­ment com­plet de civi­li­sa­tion ne pour­ra résoudre quoi que ce soit », qu’aucune « “solu­tion endo­gène” n’est pos­sible, aucune sor­tie par le haut façon­née dans les règles du sys­tème qui pose pro­blème », qu’il nous faut « une révo­lu­tion radi­cale de nos sys­tèmes de valeurs », car « seule une réponse sys­té­mique pour­rait repré­sen­ter une voie de sor­tie face à un dérè­gle­ment sys­té­mique ». Autant de for­mules qui, telles quelles, ne disent pas grand-chose. Mais peu importe. Il s’agit de sto­ry­tel­ling, c’est-à-dire de ne rien dire, mais de le dire avec les formes. C’est ain­si que le Kel­ler ter­mine un article pour Repor­terre en nous expli­quant que :

« L’horloge sonne l’heure de la réin­ven­tion. À nous de déployer nos plus belles créa­ti­vi­tés, de pro­po­ser des ima­gi­naires ins­pi­rants pour que cha­cun réa­lise que loin d’être en com­pé­ti­tion, lutte sociale et lutte éco­lo­gique se renforcent.

Nulle socié­té pos­sible dans un monde en effon­dre­ment éco­lo­gique ; nulle sta­bi­li­té durable pos­sible dans un monde où l’homme se com­porte en maître et pos­ses­seur, sans limite, de tout ce qui vit à ses côtés ; nul bien-être ou bon­heur pos­sible dans un uni­vers de dis­so­nances cog­ni­tives. Tra­vaillons ensemble pour poser les bases d’une socié­té res­pec­tueuse de l’altérité sachant s’autolimiter de façon lucide et humble, soli­daire et digne.

Un sur­saut. »

Magni­fique.

Si, jusqu’ici, vous n’avez aucune idée de ce qui, selon Arthur Kel­ler, pose fon­ciè­re­ment pro­blème, c’est nor­mal. Il ne désigne rien de concret, il n’approfondit jamais rien. Il ne sau­rait pas. Il se contente de bara­goui­ner quelques condam­na­tions en trompe l’œil, qu’il serait bien inca­pable de sou­te­nir plus en détail, concrè­te­ment. Le spé­cia­liste de tout n’est en réa­li­té spé­cia­liste de rien. Il dénonce « la sacra­li­sa­tion aveugle et l’emprise toxique de l’innovation tech­no­lo­gique », la « finan­cia­ri­sa­tion de tout », etc., de manière par­fai­te­ment creuse. Même un Emma­nuel Macron serait d’accord avec l’idée qu’il faut que l’on cesse de détruire la nature, qu’on res­pecte la vie, qu’on se garde d’une croyance abso­lue en la tech­no­lo­gie, et avec toutes les pla­ti­tudes du même ton­neau qu’on peut ima­gi­ner. En quoi l’innovation tech­no­lo­gique est-elle toxique ? Est-ce tout ? Quid de la tech­no­lo­gie ? Et le capi­ta­lisme pose-t-il pro­blème en lui-même ? Et qu’est-ce que le capi­ta­lisme ? Il dénonce « l’exploitation tyran­nique et désor­mais indus­tria­li­sée du vivant », mais l’industrialisme pose-t-il pro­blème ? Et qu’est-ce que l’industrialisme ? Il pré­tend que seul un « chan­ge­ment com­plet de civi­li­sa­tion » pour­ra nous sau­ver, qu’il n’existe « aucune “solu­tion endo­gène” », « aucune sor­tie par le haut façon­née dans les règles du sys­tème qui pose pro­blème », et pour­tant sou­tient la taxe sur la spé­cu­la­tion de Pierre Lar­rou­tu­rou, qu’il pré­sente comme « une solu­tion qui apporte plus de 50 mil­liards € par an pour un bud­get euro­péen beau­coup plus ambi­tieux sans deman­der 1€ aux citoyens ni aux bud­gets natio­naux », et pour­tant affirme que ce qu’il nous faut, c’est « une relo­ca­li­sa­tion de tout ce qui peut l’être en matière de pro­duc­tion de biens et de ser­vices essen­tiels », et pour­tant s’adresse aux « patrons, lea­ders et inves­tis­seurs » pour leur dire : « tant que vos pro­jets ne concour­ront pas à la rési­lience ter­ri­to­riale, à la régé­né­ra­tion de la nature et à la réin­ven­tion du lien qui nous lie à elle, ils seront voués à l’échec, et au lieu de faire par­tie de la solu­tion, vous res­te­rez du côté du pro­blème », et pareille­ment aux « diri­geants poli­tiques et éco­no­miques », pour leur dire : « doré­na­vant, votre rôle consiste avant tout à faci­li­ter. Plu­tôt que de vou­loir tout déci­der, don­nez aux gens les moyens de rede­ve­nir citoyens et de s’organiser, faites jouer l’intelligence col­lec­tive et sus­ci­tez la codé­ci­sion et l’implication dans tous les choix stratégiques ».

Confu­sion et déma­go­gie, donc. Nous en sommes en guerre contre de méchants diri­geants, contre une méchante par­tie de l’humanité, qu’il nous faut com­battre, et pour­tant « on a tous un rôle à jouer dans le chan­ge­ment », et pour­tant on s’adresse aux diri­geants, aux patrons, aux gou­ver­ne­men­teux. Il faut radi­ca­le­ment tout chan­ger, mais en fait pas tant que ça, il faut sur­tout relo­ca­li­ser autant que faire se peut les acti­vi­tés indus­trielles, pré­ser­ver « ce sys­tème dont l’activité est essen­tielle à notre rési­lience »… et aus­si s’en débar­ras­ser com­plè­te­ment pour pré­ci­pi­ter « un chan­ge­ment com­plet de civilisation » ?

En réa­li­té, si le Kel­ler s’inscrit dans le cou­rant tran­si­tion­niste de Rob Hop­kins, les choses sont claires. Arthur Kel­ler n’a rien d’un radi­cal, même s’il tente mal­adroi­te­ment de s’en don­ner des airs. Le cou­rant tran­si­tion­niste de Rob Hop­kins ne consi­dère pas que le capi­ta­lisme pose pro­blème en lui-même, ni l’industrialisme, ni la tech­no­lo­gie. Il s’agit d’un cou­rant majo­ri­tai­re­ment réfor­miste, qui s’imagine, comme bien des cou­rants se pro­cla­mant « éco­lo­gistes », et notam­ment les plus média­tiques, qu’une sorte de civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle éco­lo­gique et démo­cra­tique, sou­te­nable et « socia­le­ment juste », est pos­sible moyen­nant quelques ajus­te­ments, réformes (un peu de low-tech par-ci, des éner­gies dites vertes, propres ou renou­ve­lables, par-là, des régle­men­ta­tions et des pla­ni­fi­ca­tions éta­tiques, et hop, le tour est joué). On le constate d’ailleurs dans le pro­gramme pré­si­den­tiel de Char­lotte Mar­chan­dise qu’il a lui-même conçu, lequel pré­voyait de : « Suivre à la lettre les prin­cipes struc­tu­rants du scé­na­rio néga­Watt : sobrié­té — effi­ca­ci­té — déploie­ment des renou­ve­lables », notant que : « Mettre en œuvre la tran­si­tion éner­gé­tique crée­ra entre 600 000 et un mil­lion d’emplois dans l’isolation, la réha­bi­li­ta­tion éco­lo­gique, la construc­tion “ver­tueuse”, les éner­gies renou­ve­lables… » Bref, les inep­ties élec­tro­lo­gistes habi­tuelles, une nou­velle décli­nai­son sur le thème du déve­lop­pe­ment durable. Aucun chan­ge­ment de civi­li­sa­tion, aucun chan­ge­ment radi­cal en perspective.

Si l’on peut poten­tiel­le­ment se réjouir de la radi­ca­li­té — super­fi­cielle — des pro­pos de l’Arthur Kel­ler, de son plai­doyer en faveur du sabo­tage, de la déso­béis­sance civile (expres­sions qui, cela dit, sont éga­le­ment assez floues, der­rière les­quelles on peut mettre beau­coup de choses dif­fé­rentes et très inégales), c’est bien la seule chose à peu près défen­dable de son dis­cours. Pour le reste, c’est du vent. Du vent déma­go­gique, super­fi­ciel, creux, qui s’adapte à son public (selon les prin­cipes de la com­mu­ni­ca­tion), et peut ain­si aus­si bien plaire à un finan­cier éco-anxieux qu’à un ministre inquiet pour le futur de la socié­té indus­trielle ou de la Répu­blique fran­çaise, ou qu’à un « mili­tant cli­mat » ou un végane en quête d’éthique ani­male, parce qu’il s’agit de pro­pos ambi­gus, parce qu’on y trouve à boire et à man­ger, du bio et de l’industriel.

Avide de noto­rié­té, le Kel­ler incarne très bien le col­lap­so­logue-type, ex-ingé­nieur ou scien­ti­fique, ex-ban­quier, ex-PDG, ex-mana­ger com­mer­cial (ex-enfoi­ré ayant vu la lumière), qui parle de tout mais mal, mais pour ne pas dire grand-chose, qui défend tout et son contraire, qui pré­tend pos­sé­der des solu­tions pour résoudre à peu près tous les pro­blèmes que nous connais­sons : « qu’on soit une orga­ni­sa­tion, une col­lec­ti­vi­té, une ins­ti­tu­tion, un col­lec­tif citoyen, un inves­tis­seur, un artiste, un lea­der, etc. », Arthur Kel­ler sau­ra quoi nous faire faire (ou dire, ou pen­ser) pour sau­ver la situa­tion. N’est-ce pas génial ? On en redemande.

Les effon­dro­logues issus du même moule qu’Arthur Kel­ler (il y en a une tri­po­tée, dont Loïc Stef­fan, et tous ceux qui gra­vitent autour de l’association Adras­tia) aspirent au bout du compte (en réa­li­té) à sau­ver l’essentiel du mode de vie indus­triel capi­ta­liste — en le ren­dant sou­te­nable, rési­lient, tout ce que vous vou­lez. Non seule­ment sont-ils donc de piètres pen­seurs, mais aus­si de fameux oppor­tu­nistes et de ter­ribles baratineurs.

Ris­quons une pré­dic­tion : ils ne sont et seront d’aucune aide dans les com­bats en faveur de ce qui mérite d’être défen­du, ils ne nous aide­ront en rien à sau­ver ce qui mérite de l’être, à pen­ser la situa­tion, mais ils conti­nue­ront de gagner en audience à mesure que le désastre s’étendra.

Nico­las Casaux

P.S. : je n’ai rien à pro­po­ser en alter­na­tive aux élu­cu­bra­tions du Kel­ler. Je ne sau­rais conseiller « une orga­ni­sa­tion, une col­lec­ti­vi­té, une ins­ti­tu­tion, un col­lec­tif citoyen, un inves­tis­seur, un artiste, un lea­der, etc. » Je ne suis pas conseiller d’orientation. Je ne cherche aucu­ne­ment à l’être. Si tout ce qui vous vient en tête à la suite de la lec­ture de cette note, c’est que je devrais « pro­po­ser autre chose », « une alter­na­tive », ou que sais-je, alors vous venez de pas­ser à côté de l’essentiel. Si la vacui­té et la fatui­té d’un Arthur Kel­ler — qui relève d’un fou­tage de gueule carac­té­ri­sé vis-à-vis de son audience — ne vous pose aucun pro­blème, alors je ne peux rien pour vous, et vous sou­haite une bonne résilience.


Sources : les cita­tions que j’u­ti­lise sont tirées de son inter­view dans le livre L’Ef­fon­dre­ment de l’empire humain, d’une inter­view publiée sur le site du Mou­ve­ment Up, d’un texte qu’il a publié sur le site de Mr Mon­dia­li­sa­tion, et d’une vidéo publiée sur You­Tube.

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  1. Je vais le suivre sur Lin­ke­dIn, ça fera bien sur mon profil !
    Non sérieu­se­ment, des pré­ten­dus ingé­nieurs repen­tis il y en a plein, on peut par­ler de Jan­co­vi­ci aus­si. Très média­ti­sés et prompts à dénon­cer les méfaits de l’in­dus­trie « sale », on les écoute jus­qu’à un cer­tain point. Jus­qu’à ce qu’ils expliquent qu’ils vendent leurs conseils stra­té­giques aux indus­triels de l’éner­gie, de l’eau, des télé­coms. Leur élo­quence ne tient qu’à l’in­té­rieur de la socié­té pro­duc­ti­viste : le nucléaire plu­tôt que le char­bon, la voi­ture élec­trique plu­tôt que ther­mique, mais sur­tout le fan­tasme tech­no­lo­gique plu­tôt que la sobriété…
    Pour l’ins­tant ce cher Arthur semble faire mon­ter les enchères, voyons à quelle mul­ti­na­tio­nale il va bien­tôt vendre sa marque.

    1. Hel­lo,

      Vu ce qu’il brasse, et ce qu’il a en poupe… c’est tout vu : au sec­teur industrio-éolien ! 😀

      Bon, si c’est vrai que notre civi­li­sa­tion ther­mo-indus­trielle tota­li­taire est vouée à s’é­crou­ler en rai­son de diverses contraintes qu’elle juge externes ou internes à elle-même, les récits de l’a­près venant de ces experts sur-éclai­rés sont plu­tôt fades. Je trouve qu’il est au moins plus sain encore de se plon­ger dans le genre roma­nesque pour y pui­ser des idées, plu­tôt que d’é­cou­ter en boucle leurs dis­cours anxio­gènes et leurs bro­chures sophis­ti­quées — faute de prendre la pioche pour dégom­mer dans un pre­mier temps tout ce qui a été bâtit depuis au moins… houuu, 7 siècles minimum.

      En tout cas, mer­ci Nico­las de gar­der un œil cri­tique et aver­ti sur les per­sonnes sur­fant sur cette vague, c’est qu’en cette période pro­pice, on s’en­dort tel­le­ment faci­le­ment qu’on se lais­se­rai embo­bi­ner par le pre­mier loup effon­dro­lo­giste qui passe et qui mon­tre­rai patte radicale.

  2. Le bobo col­lap­so­phile en géné­ral me fait bien rire, ces his­toires qu’ils se racontent pour se faire peur. Mais para­doxa­le­ment, moi j’y trouve un peu d’espoir.
    Car dans ce bas monde,tel qu’il est aujourd’­hui, je ne trouve aucune conso­la­tion. Je trouve bien dom­mage que mon poten­tiel de four­ra­geur reste inexploité.
    Vive le col­lapse donc, le plus tôt pos­sible même !

  3. Le concept d’ef­fon­dre­ment est fas­ci­nant, peut-être plus par­ti­cu­liè­re­ment dans une socié­té sur-industrialisée.
    La fas­ci­na­tion qu’on peut avoir pour un monde dévas­té, post-apo­ca­lyp­tique, a cer­tai­ne­ment quelque-chose à voir avec l’é­touf­fe­ment qu’on res­sent dans un monde urba­ni­sé, arti­fi­cia­li­té, oppres­sé par la tech­no­lo­gie. C’est la pro­messe d’une libé­ra­tion quelque-part, d’un grand « reset » de ma charge men­tale. Au fond de moi, der­rière l’in­quié­tude de voir dis­pa­raître des ins­ti­tu­tions ras­su­rantes, j’es­père secrè­te­ment vivre une expé­rience de sobrié­té for­cée, faite de longues pro­me­nades le long des anciennes routes bitu­mées, d’ex­plo­ra­tion dans les centres com­mer­ciaux désaf­fec­tés, à l’affût du dan­ger. Pour le dan­ger la science fic­tion nous laisse un large choix : zom­bies, créa­tures extra-ter­restres, popu­la­tion under­ground mena­çante, groupes de can­ni­bales, etc…

    « Dans le monde tel que je le vois, on chas­se­ra des élans dans des forets humides et rocailleuses du Rock­fel­ler cen­ter. On por­te­ra des vête­ments en cuir qui dure­ront la vie entière. On esca­la­de­ra des immenses lianes qui entou­re­ront la tour Sear. Et quand on bais­se­ra les yeux, on ver­ra de minus­cules sil­houettes en train de piller du maïs ou de faire sécher de fines tranches de gibier sur l’aire de repos déserte d’une super-auto­route abandonnée. »
    Tyler Dur­den dans Fight Club

    1. Fight-Club a mar­qué une géné­ra­tion entière. Peu pour­tant y ont déce­lé l’i­déal anti­ci­vi­li­sa­tion­nel anar­chiste caché dans cette fable moderne.
      En ce qui me concerne, je pense que Chuck Palah­niuk s’est ins­pi­ré de Ted Kac­zyns­ki pour écrire son bou­quin. Le fait qu’il l’ait écrit peu de temps après sa capture,mais pas seule­ment : le Figth Club a les mêmes ini­tiales que le F.C., les bombes, le ter­ro­risme, le dis­cours éco anar­chiste de Tyler Durden.

  4. Bon­jour,
    Il est pos­sible que le flou pré­sent dans ces articles soit tout sim­ple­ment par manque de place. Au final, en un article il peut pas détailler grand chose. La série Next c’est plus pour ame­ner à une curio­si­té sur ce sujet j’ai l’impression.

    Quitte à publier une cri­tique sur lui, je pense que ce serait plus inté­res­sant de l’a­voir sur son pro­pos com­plet, dans sa confé­rence sur « les Défis Sys­té­miques » : https://youtu.be/OrDASn1Igv8?t=354 . C’est bien sur plus long (sur­tout au démar­rage) mais beau­coup moins flou que ce qu’il dit ci-dessus.

    Il y est assez cri­tique du déve­lop­pe­ment durable, de la crois­sance, du solu­tion­nisme tech­no­lo­gique et de l’aug­men­ta­tion constante de la com­plexi­té. Sans par­ler de notre ten­dance à igno­rer le sys­tème en place et ses freins au chan­ge­ment, ce qui fait que la plu­part des acti­vistes « pissent dans un vio­lon » (je cite). Il explique notam­ment la dyna­mique glo­bale qui nous conduit dans le mur, et com­ment essayer d’or­ga­ni­ser un « après » au niveau plus ter­ri­to­rial (assez grand pour assu­rer l’au­to­no­mie, mais pas trop sinon on retombe dans la com­plexi­té). Il pré­cise d’ailleurs que la démo­cra­tie ça marche au niveau local (à cette échelle, je ne pense pas que le capi­ta­lisme puisse encore sur­vivre, ni l’é­tat d’ailleurs). Plus inté­res­sant, il donne des élé­ments pour ame­ner à un chan­ge­ment plus col­lec­tif, notam­ment au niveau psy­cho­lo­gique, parce que bon, les argu­ments c’est bien gen­til mais on a bien vu que ça mar­chait pas.

    Pour­rais-je savoir ce que vous en pen­sez, et d’é­ven­tuels angles morts dans son argu­men­taire que je n’au­rais pas vus ?

    1. Je suis déso­lé mais non. Je n’aime pas regar­der des vidéos sur You­Tube. L’in­co­hé­rence et la contra­dic­tion ne résultent pas d’un manque de place. Il n’y a pas de rai­son. Ce type dit tout et n’im­porte quoi.

      1. Effec­ti­ve­ment, dans les deux articles en lien, il est ultra flou. Il n’y a pas grand chose à en rete­nir et j’ai déjà oublié ce qu’il disait à la fin de l’ar­ticle (impos­sible de faire une ana­lyse sys­té­mique dans une inter­view, mais ça me semble une oppor­tu­ni­té man­quée). J’ai sur­tout l’im­pres­sion qu’il s’a­dapte énor­mé­ment à son public. Son objec­tif dans ses dif­fé­rentes prises de parole me semble plu­tôt de pous­ser la norme sociale dans une cer­taine direc­tion, selon ce que ceux qui écoutent seront prêts à entendre. Dire la bru­tale véri­té c’est bien, mais pas utile si celui en face décide de l’i­gno­rer. Son dis­cours « média­tique » n’a donc pas beau­coup de cohé­rence glo­bale, parce que la capa­ci­té fan­tas­tique de notre cer­veau au déni l’empêche de dire la même chose à tout le monde.
        Il sou­tient donc des idées enten­dables, qui ont une chance de pas­ser (rame­ner la pro­duc­tion sur le ter­ri­toire, dimi­nuer le poten­tiel de nui­sance des mar­chés avec une taxe, pro­mettre des emplois à des élec­teurs effrayés par le chô­mage). C’est très lar­ge­ment insuf­fi­sant à résoudre quoi que ce soit (ce qu’il admet), mais ça pousse à faire des « petites actions » inter­mé­diaires dans l’op­tique d’a­me­ner à des actions plus grandes derrière.

        « Il ne désigne rien de concret, il n’approfondit jamais rien. »
        C’est pour ça que sa confé­rence, face à un public plus tech­nique, est beau­coup plus inté­res­sante (et bien plus claire au sujet de « com­ment ame­ner au chan­ge­ment »). Il appro­fon­dit une vision plus glo­bale de la situa­tion, où nous amène le sys­tème en place, et aus­si qu’on a pas vrai­ment la moindre chance de chan­ger ce sys­tème sans casse… Il annonce que la com­plexi­té crois­sante fait par­tie de l’o­ri­gine du pro­blème, et que le capi­ta­lisme ne peut pas être durable (on com­prend qu’il ne va pas dire ça à un poli­tique ou un éco­no­miste s’il veut être enten­du, d’où son ambiguïté).

        En fait, j’y ai trou­vé des constats glo­baux sur la situa­tion qui ne me sem­blaient pas si éloi­gnés que ce qu’on retrouve par­fois ici. Plus par­ti­cu­liè­re­ment celui-ci : « Il se peut que pas­ser aux éner­gies renou­ve­lables et nucléaire génère plus de GES au total, parce que la socié­té ther­mo-indus­trielle dure­ra plus long­temps que si elle sui­vait juste la déplé­tion des hydrocarbures ». 

        Comme vos ana­lyses sont for­te­ment per­ti­nentes, ça m’au­rait inté­res­sé d’a­voir votre posi­tion. Sa confé­rence risque de pas mal m’in­fluen­cer dans le futur, et j’ai­me­rais savoir s’il a tort dans son constat ?

        1. “Il se peut que pas­ser aux éner­gies renou­ve­lables et nucléaire génère plus de GES au total, parce que la socié­té ther­mo-indus­trielle dure­ra plus long­temps que si elle sui­vait juste la déplé­tion des hydrocarbures”.

          Il se peut, effec­ti­ve­ment, mais il se peut qu’ap­pré­hen­der notre situa­tion sous cet angle soit assez pro­blé­ma­tique. Peu importe le car­bone. Cette fixette sur une unique pro­blé­ma­tique car­bo­nique est très nui­sible. Les prin­ci­paux pro­blèmes de notre temps ne relèvent pas de ce que la civi­li­sa­tion indus­trielle émette du car­bone, mais de l’as­ser­vis­se­ment, de la dépos­ses­sion, de l’a­lié­na­tion, de l’en­tr’ex­ploi­ta­tion géné­ra­li­sés sur les­quels elle repose. Le pro­blème, c’est que l’E­tat et le capi­ta­lisme, lar­ge­ment imbri­qués, l’E­tat-capi­ta­lisme, soit une machine à exploi­ter les humains, à créer des inéga­li­tés et à détruire le monde. Peu importe le car­bone, in fine. Il se pour­rait bien que quelques inven­tions tech­no­lo­giques per­mettent de reti­rer tout le car­bone de l’at­mo­sphère. Les éco­los car­bo­nistes n’au­raient alors plus rien à dire. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Sauf que non. Je suis arri­vé à l’é­co­lo­gie par le social, par le mili­tan­tisme anar­chiste (et d’a­bord, de gauche assez clas­sique). Les Kel­ler du monde s’a­dressent sur­tout à des éco­los dépo­li­ti­sés, ou peu poli­ti­sés. Cer­tai­ne­ment pas à des ini­tiés du mar­xisme, du com­mu­nisme ou de l’a­nar­chisme. Les ini­qui­tés sociales n’ont rien à voir avec le car­bone, il y en avait avant que la civi­li­sa­tion ne devienne « thermo-industrielle ».

          Les éner­gies renou­ve­lables et le nucléaire sont des tech­no­lo­gies pro­duites par l’E­tat-capi­ta­lisme, c‑a-d grâce à l’as­ser­vis­se­ment et l’en­tr’ex­ploi­ta­tion géné­ra­li­sés des êtres humains, et notam­ment grâce à l’ex­ploi­ta­tion du plus grand nombre par le petit nombre. Il faut l’E­tat-capi­ta­lisme, le sala­riat, la pro­prié­té pri­vée, l’o­bli­ga­tion de vendre son temps de vie sur un pré­ten­du « mar­ché » du tra­vail pour fabri­quer des pan­neaux solaires ou construire une cen­trale nucléaire. Mon pre­mier grief à leur encontre, il est ici. Dans le fait que la tech­no­lo­gie est intrin­sè­que­ment contraire à la liber­té, la démo­cra­tie, la jus­tice. Pas dans le fait que, oui, effec­ti­ve­ment, en plus tout ça n’a stric­te­ment rien de vert (ce qui est exact). 

          D’ailleurs les pro­blé­ma­tiques de l’é­co­lo­gie et du car­bone sont dif­fé­rentes. S’il est à peu près cer­tain que la civi­li­sa­tion indus­trielle détruit et détrui­ra tou­jours le monde natu­rel, en revanche, encore une fois, elle pour­rait par­ve­nir à déve­lop­per de nou­velles tech­no­lo­gies ou indus­tries de décar­bo­na­tion (séques­tra­tion, cap­ture du car­bone) effi­caces. C‑a-d que le cas échéant, les éco­los car­bo­nistes n’au­raient plus rien à oppo­ser au déve­lop­pe­ment des indus­tries de pro­duc­tion de pan­neaux solaires et d’éo­liennes et au nucléaire.

          Est-ce que ça répond à ta question ?

          1. Ah, ça résume bien les pro­pos que je retrouve sur ce site. Je suis d’ac­cord avec le diag­nos­tic, ça recoupe ce que j’ai lu récem­ment dans « Où est le sens ? » où il explique que la tech­no­lo­gie nous a cou­pé des sources de sens et des valeurs morales qui en découlent, allu­mant un signal d’a­larme dif­fus dans notre cer­veau qui nous pousse à nous retran­cher sur des plai­sirs immé­diats (très inté­res­sant d’ailleurs, le besoin de sens pour­rait être un levier puis­sant à notre disposition). 

            Mais je viens de me rendre compte que j’ai mal posé ma ques­tion : elle ne por­tait pas sur la cita­tion (Kel­ler parle dans sa pré­sen­ta­tion des dom­mages sur la bio­di­ver­si­té, l’eau, les sols, etc. qui vont s’ag­gra­ver aus­si si la socié­té ther­mo-indus­trielle conti­nue. Il énonce même « La civi­li­sa­tion est une machine d’an­ni­hi­la­tion du vivant » https://youtu.be/OrDASn1Igv8?t=4338. Le car­bone lui sert à mon­trer l’in­ca­pa­ci­té du sys­tème actuel à limi­ter les dégâts.).

            Je sou­hai­tais plu­tôt avoir votre avis sur deux points :
            — Son constat est : le sys­tème ne peut pas décroitre, pour des rai­sons comme la dette, sinon il s’ef­fondre… (https://youtu.be/OrDASn1Igv8?t=6404). Mais il va décroitre, à cause de la baisse de l’éner­gie dis­po­nible, notam­ment du pétrole néces­saire pour extraire tout le reste et ache­mi­ner les pos­ses­sions et la nour­ri­ture (https://youtu.be/OrDASn1Igv8?t=2502). Enfin, il ne s’ef­fondre pas for­cé­ment : il dit qu’il y aura une des­cente éner­gé­tique et maté­rielle forte (https://youtu.be/OrDASn1Igv8?t=5034)… sauf si on la pilote. Mais il y a trop de freins pour ça.
            Ques­tion : La conclu­sion que le sys­tème va se cas­ser la gueule tout seul est-elle valide ? Et donc qu’il faut pré­ser­ver au maxi­mum les éco­sys­tèmes qui res­tent en atten­dant, ain­si qu’or­ga­ni­ser une rési­lience com­mu­nau­taire pour l’après ?

            - Quand ça arri­ve­ra, c’est donc la rési­lience com­mu­nau­taire qui sera impor­tante (démo­cra­tique et ter­ri­to­riale). Ce qu’il pro­pose (quoi prio­ri­ser et com­ment ame­ner au chan­ge­ment) débute à par­tir de là : https://youtu.be/OrDASn1Igv8?t=8359. Je vou­lais savoir : 1. Qu’est-ce qui est utile dans ce qu’il a dit ? 2. Qu’est-ce qui peut ne pas marcher ?

  5. « Il se pour­rait bien que quelques inven­tions tech­no­lo­giques per­mettent de reti­rer tout le car­bone de l’at­mo­sphère. Les éco­los car­bo­nistes n’au­raient alors plus rien à dire. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. »

    C’est en cela que l’or­ga­ni­sa­tion des pseu­do-débats est un leurre, tous ces experts (issus du gigan­tesque déploie­ment d’ins­ti­tu­tions qui ne cessent de se mul­ti­plier à mesure que leur objet d’é­tude, la « bio­di­ver­si­té » comme ils disent, ne cesse de se réduire à peau de cha­grin) auto­ri­sés à s’ex­pri­mer dans les médias ne font que par­ler le lan­gage du pou­voir, tous appe­lant à une exten­sion des contraintes de la socié­té totale (la dis­pa­ri­tion pure et simple de celle-ci leur parais­sant une chose inouïe et abso­lu­ment inima­gi­nable, même sur un plan stric­te­ment théo­rique), et c’est bien le piège gros­sier, même quand elle a vou­lue s’é­ri­ger en une forme d’au­to­ri­té de contre-exper­tise, dans lequel une cer­taine éco­lo­gie est tombée. 

    En 1992, une bro­chure énon­çait déjà le dévoie­ment de cette sorte d’écologie : 

    « Les éco­lo­gistes sont sur le ter­rain de la lutte contre les nui­sances, ce qu’é­taient, sur celui des luttes ouvrières, les syn­di­ca­listes : des inter­mé­diaires inté­res­sés à conser­ver les contra­dic­tions dont ils assurent la régu­la­tion, des négo­cia­teurs voués au mar­chan­dage (la révi­sion des normes et des taux de noci­vi­té rem­pla­çant les pour­cen­tages des hausses des salaire), des défen­seurs du quan­ti­ta­tif au moment où le cal­cul éco­no­mique s’é­tend à de nou­veaux domaines (l’air, l’eau, les embryons humains ou la socia­bi­li­té de syn­thèse) ; bref, les nou­veaux cour­tiers d’un assu­je­tis­se­ment à l’é­co­no­mie dont le prix doit main­te­nant inté­grer le coût d’un « envi­ron­ne­ment de qua­li­té ». On voit déjà se mettre en place, cogé­ré par les experts « verts », une redis­tri­bu­tion du ter­ri­toire, entre zones sacri­fiées et zones pro­té­gées, une divi­sion spa­tiale qui régle­ra l’ac­cès hié­rar­chi­sé à la mar­chan­dise-nature. Quant à la radio­ac­ti­vi­té, il y en aura pour tout le monde ». (« Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nui­sances mais les supprimer »). 

    A quel point on peut se rendre compte de la jus­tesse de ce pro­pos et com­bien il a été facile pour les indus­triels de retour­ner à leur propre compte ces reven­di­ca­tions en une petite chose com­plè­te­ment inof­fen­sive pour leurs inté­rêts, on peut le mesu­rer en lisant ce pas­sage du livre de José Ardillo : 

    « Le réchauf­fe­ment de la pla­nète qui, pris comme objet d’une réflexion objec­tive, pour­rait être la pierre angu­laire du démon­tage des dis­cours pro­gres­sistes des deux der­niers siècles, se trans­forme entre les mains des envi­ron­ne­men­ta­listes et selon le sché­ma qui domine le monde, en un élé­ment de sou­tien à une plus grande inté­gra­tion de tous les agents éco­no­miques et poli­tiques. En d’autres termes, il ne s’a­git aucu­ne­ment de trou­ver des solu­tions à la crise du cli­mat, mais plu­tôt de savoir com­ment inté­grer cette crise sans per­tur­ber l’ordre social qui la sous-tend.
    Dans ce sens, le noyau dur de la pen­sée éco­no­mique libé­rale peut être consi­dé­ré comme étant plus cohé­rent que le dis­cours envi­ron­ne­men­ta­liste. Les par­ti­sans de l’é­co­no­mie des­truc­trice propre au capi­ta­lisme indus­triel n’ont en effet aucune leçon d’é­thique à rece­voir de l’en­vi­ron­ne­men­ta­liste qui, depuis le pro­to­cole de Kyo­to, dans sa croi­sade pour la réduc­tion des émis­sions, tente de modi­fier par de simples ajus­te­ments quan­ti­ta­tifs ce qui néces­si­te­rait une trans­for­ma­tion qua­li­ta­tive radi­cale de l’ac­ti­vi­té humaine. Les contra­dic­tions de cette éco­lo­gie poli­tique dou­teuse sont faci­le­ment déce­lables par les rapaces de l’é­co­no­mie qui, en jugeant confor­mé­ment à leurs cri­tères de crois­sance constante, ne voient dans la catas­trophe cli­ma­tique qu’une variante de plus dans les pré­vi­sions d’in­ves­tis­se­ment et la répar­ti­tion des res­sources. Pour résu­mer, si la conta­mi­na­tion est seule­ment une ques­tion de quan­ti­té, la logique du mar­ché dis­po­se­ra dans l’a­ve­nir des ajus­te­ments néces­saires. L’é­co­no­mie ne peut être vain­cue sur son propre ter­rain. » (« Les illu­sions renou­ve­lables, éner­gie et pou­voir : une histoire »).

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