Sur Cyril Dion et la nouvelle édition de son Petit manuel d’abrutissement contemporain (par Nicolas Casaux)

Le Petit manuel de résis­tance contem­po­raine de Cyril Dion, paru en 2018 chez Actes Sud, ayant appa­rem­ment été ven­du à plus de 100 000 exem­plaires (hip hip hip, hour­ra), une nou­velle édi­tion est sor­tie en octobre 2021, (mal) revue et aug­men­tée. En voi­ci un extrait que je me pro­pose, ensuite (plus bas), de commenter.


En 2016, j’ai été dure­ment inter­pel­lé par des membres de la DGR m’accusant de pro­mou­voir de “fausses solu­tions” parce que nous van­tions les éner­gies renou­ve­lables dans Demain. Ce qui peut se com­prendre. Car, comme beau­coup d’écologistes, nous avions ten­dance à lais­ser sup­po­ser que ces éner­gies sont “propres”. Or, si les sources d’énergie sont renou­ve­lables (le vent, le soleil, l’eau, la bio­masse), les tech­no­lo­gies, elles, ne le sont pas. Pas plus que celles de l’internet, des smart­phones, des ordi­na­teurs… Même si elles ont fait d’incontestables pro­grès, elles demandent encore l’utilisation de métaux, de maté­riaux que nous conti­nuons d’extraire de la croûte ter­restre, à une vitesse folle, lais­sant der­rière nous des es dévas­tées et des êtres humains exploi­tés. Ces tech­no­lo­gies demandent de pro­duire des objets, des ins­tal­la­tions qui détruisent les espaces natu­rels ou empiètent sur eux. Des bar­rages sur­di­men­sion­nés peuvent pro­vo­quer de ter­rible catas­trophes éco­lo­giques comme celle qui a eu lieu au Bré­sil en 2015[1], expro­prier des peu­plades per­tur­ber des éco­sys­tèmes… En réa­li­té, la qua­si-tota­li­té des acti­vi­tés humaines a un impact sur la bio­sphère. La véri­table ques­tion que posait cette inter­pel­la­tion (et que pose le débat entre éco­lo­gistes radi­caux et éco­lo­gistes plus modé­rés) est : devons-nous cher­cher à mini­mi­ser le plus pos­sible l’impact de ces acti­vi­tés ou devons-nous les arrê­ter ? Les éner­gies renou­ve­lables sont cer­tai­ne­ment à ce jour l’une des moins mau­vaises manières de pro­duire de l’énergie, com­pa­rées aux fos­siles et aux fis­siles[2]. Mais, si nous ne pou­vons pro­duire de l’énergie sans détruire, devons-nous conti­nuer à le faire ? Devons-nous conti­nuer à vivre avec de l’électricité ? Avec des moyens de loco­mo­tion néces­si­tant des infra­struc­tures telles que des routes ou des rails ? Devons-nous conti­nuer à vivre dans des villes ? Pre­nons l’exemple de la tech­no­lo­gie. Dans une socié­té sou­te­nable, quelle serait la limite entre high-tech et low-tech ? Devons-nous tout jeter avec l’eau du bain et ne gar­der que des low-tech comme le sug­gère nom­breux éco­lo­gistes radi­caux ? Plus de scan­ners pour dépis­ter les can­cers ? Plus d’ordinateurs ? Plus d’internet ? Plus d’usines ? Est-ce que, comme l’a écrit Nico­las Casaux, de la Deep Green Résis­tance : “Les seuls exemples de socié­tés humaines véri­ta­ble­ment sou­te­nables que nous connais­sons appar­tiennent à cette caté­go­rie des socié­tés non indus­tria­li­sées, non civi­li­sées[3]” ? C’est une idée extrême mais qui peut s’entendre si l’on adopte son point de vue. Si les acti­vi­tés indus­trielles pra­ti­quées par la civi­li­sa­tion domi­nante sur cette pla­nète conduisent à des des­truc­tions (infra­struc­tures, bâti­ments, pro­duc­tion d’énergie, agri­cul­ture, réseaux de com­mu­ni­ca­tion, etc.), nous pour­rions tout à fait consi­dé­rer, dans une approche anti­spé­ciste, que c’est inac­cep­table. Les êtres humains dans leur ver­sion occi­den­tale colo­nisent et détruisent des espaces que l’on pour­rait consi­dé­rer comme dévo­lus à d’autres espèces. De ce point de vue, les peuples indi­gènes d’Amazonie, du Chi­li, d’Australie ou d’Inde seraient les seuls groupes humains dont le mode de vie peut nous ins­pi­rer et per­du­rer. Faut-il pour autant aban­don­ner tout ce que nous avons construit et nous réen­châs­ser dans la nature à la manière des peuples pre­miers ? Les plantes et les ani­maux auraient à nou­veau l’espace de s’épanouir mais qu’en serait-il pour les humains ? Voi­là une ques­tion phi­lo­so­phique à laquelle il nous sera dif­fi­cile de répondre tant nous avons pas­sé de siècles à consi­dé­rer notre domi­na­tion sur le reste du monde natu­rel comme acquise. Et tant la remise en ques­tion de cette posi­tion nous ferait perdre tout ce que des siècles de civi­li­sa­tion et par­ti­cu­liè­re­ment l’ère indus­trielle ont appor­té comme confort à l’Occident, qua­si una­ni­me­ment consi­dé­ré comme un gain, un pro­grès, inalié­nable[4].

“Est-il réa­li­sable ?” me paraît une ques­tion plus à notre por­tée [la jonc­tion entre cette phrase et ce qui pré­cède est impropre, on ne com­prend pas à quoi ren­voie le « il » dans cette ques­tion]. Car le temps joue contre nous.

Cer­tains par­ti­sans de la DGR ou cer­tains col­lap­so­logues vous diront que oui. L’effondrement qui vient va balayer notre sys­tème indus­triel et capi­ta­liste. Il nous met­tra dans l’obligation de nous réor­ga­ni­ser sans toute cette pano­plie de démiurge. Ain­si, la pla­nète pour­ra reprendre vie. Mais lais­ser se pro­duire cet effon­dre­ment signi­fie­ra aus­si la mort de cen­taines de mil­lions de gens, de mil­liards peut-être. Ce ne seront ni les plus riches, ni les pre­miers res­pon­sables de la situa­tion. Ce seront les plus fra­giles. Com­ment pré­tendre avoir de l’empathie pour les plantes et les ani­maux et accep­ter cela ? Per­son­nel­le­ment, je ne peux m’y résoudre. Je pense donc qu’il faut tout faire pour l’éviter ou, si ce n’est pas pos­sible, amor­tir le choc au maximum.

Lorsque Jen­sen écrit : “Nous pou­vons suivre l’exemple de ceux qui nous rap­pellent que le rôle d’un acti­viste n’est pas de navi­guer dans les méandres des sys­tèmes d’oppression avec autant d’intégrité que pos­sible, mais bien d’affronter et de faire tom­ber ces sys­tèmes[5]”, il pointe du doigt le nœud du pro­blème. Pour faire tom­ber ou muter des sys­tèmes, il est néces­saire de faire coopé­rer des mil­lions de per­sonnes. Et, comme nous allons le voir, la meilleure façon d’y par­ve­nir est de construire un nou­veau récit. Or, il me semble qu’un récit pro­po­sant de retour­ner vivre dans la forêt après avoir déman­te­lé la socié­té indus­trielle a peu de chances de sou­le­ver les foules. Pour autant, ce débat nous per­met de nous poser la bonne question.

Cyril Dion


  1. La rup­ture de deux bar­rages miniers a libé­ré des dizaines de mil­liers de mètres cubes de boue pol­luée dans le Minas Gérais. La cou­lée a ensuite frayé son che­min vers l’océan, pro­vo­quant un désastre sur les éco­sys­tèmes : reporterre.net/Le-Bresil-frappe-par-la-pire-catastrophe-ecologique-de-son-histoire.
  2. Bien que cette asser­tion soit elle-même sujette à débat. Lire notam­ment La Guerre des métaux rares — la face cachée de la tran­si­tion éco­no­mique et numé­rique, de Guillaume Pitron, Les Liens qui Libèrent, 2018, ou L’Âge des low-tech de Phi­lippe Bihouix, Seuil, 2014. 
  3. “Non, l’humanité n’a pas tou­jours détruit l’environnement”, Repor­terre, 3 octobre 2018 : https://reporterre.net/Non-l-humanite-n-a-pas-toujours-detruit-l-environnement
  4. En réa­li­té, cette ques­tion en pose une autre, encore plus impor­tante : l’être humain, fort de sa spé­ci­fi­ci­té, a‑t-il un rôle par­ti­cu­lier à jouer dans la par­ti­tion de notre éco­sys­tème Terre ? Si oui, lequel ?
  5. « Oubliez les douches courtes » : https://www.partage-le.com/2015/03/26/oubliez-les-douches-courtes-derrick-jensen/

Ayant déjà lon­gue­ment écrit tout le bien que je pen­sais de Cyril Dion (ici, , ou encore ici), j’essaierai d’aller à l’essentiel.

1. La pre­mière chose qu’il me semble impor­tant de remar­quer, c’est que Cyril Dion est confus. Très sou­vent, sinon la plu­part du temps, ses pro­pos sont inco­hé­rents. Exemple. Nous lui avons fait remar­quer que toutes les indus­tries étaient nui­sibles pour la bio­sphère, y com­pris celles de pro­duc­tion d’énergie dite renou­ve­lable, verte, propre ou décar­bo­née. Il le concède, mais déclare alors que « la qua­si-tota­li­té des acti­vi­tés humaines a un impact sur la bio­sphère ». Oui, certes, toute acti­vi­té (humaine ou non-humaine, d’ailleurs) a un impact sur la bio­sphère : posi­tif, néga­tif ou neutre. Mais non. Nous ne par­lions pas de cela. Nous par­lions expres­sé­ment d’impacts néga­tifs. En la matière, il serait absurde (faux) d’incriminer « la qua­si-tota­li­té des acti­vi­tés humaines ». Le pro­blème, ce ne sont pas les « acti­vi­tés humaines », mais les acti­vi­tés indus­trielles. La tota­li­té des acti­vi­tés indus­trielles ont un impact néga­tif sur la bio­sphère.

2. Cyril Dion me cite : « Est-ce que, comme l’a écrit Nico­las Casaux, de la Deep Green Résis­tance : “Les seuls exemples de socié­tés humaines véri­ta­ble­ment sou­te­nables que nous connais­sons appar­tiennent à cette caté­go­rie des socié­tés non indus­tria­li­sées, non civi­li­sées” ? » Plu­tôt que répondre à sa ques­tion, plu­tôt que de nous dire s’il estime que mon affir­ma­tion est juste ou non, il choi­sit de bot­ter en touche, façon post­mo­derne : « C’est une idée extrême mais qui peut s’entendre si l’on adopte son point de vue. » Il n’y a pas de véri­té, seule­ment des points de vue. Mon « idée extrême » est appa­rem­ment juste d’un cer­tain point de vue. Cela signi­fie-t-il qu’elle est fausse d’un (ou plu­sieurs) autre(s) ? Nous ne le sau­rons pas.

3. Cyril Dion omet de dis­cu­ter un pan majeur de notre posi­tion. Il sug­gère que si nous sommes oppo­sés aux tech­no­lo­gies modernes, c’est uni­que­ment pour la rai­son qu’elles nuisent à la bio­sphère. Or il y a plus. Nous nous y oppo­sons éga­le­ment parce que les tech­no­lo­gies modernes (indus­trielles) sont intrin­sè­que­ment auto­ri­taires. Mais le lien entre tech­no­lo­gie et poli­tique, les impli­ca­tions sociales et maté­rielles inhé­rentes à tout arte­fact, ce sont là des sujets que Cyril Dion et ses épi­gones ignorent largement.

4. Cyril Dion résume ain­si le désac­cord entre éco­lo­gistes « radi­caux » et « plus modé­rés » : « La véri­table ques­tion que posait cette inter­pel­la­tion (et que pose le débat entre éco­lo­gistes radi­caux et éco­lo­gistes plus modé­rés) est : devons-nous cher­cher à mini­mi­ser le plus pos­sible l’impact de ces acti­vi­tés [celles qui nuisent à l’écosphère] ou devons-nous les arrê­ter ? » Les éco­lo­gistes radi­caux (nous), sont celles et ceux qui se pro­noncent en faveur de l’arrêt de toutes les pra­tiques des­truc­trices de la nature (du déman­tè­le­ment com­plet du monde indus­triel). Les éco­lo­gistes « plus modé­rés » sont celles et ceux qui se pro­noncent en faveur de la conti­nua­tion (d’une par­tie, au moins) de ces pra­tiques, en espé­rant qu’elles devien­dront moins nui­sibles avec le temps et le « pro­grès technique ».

Dans un article pour Repor­terre, Dion déclare qu’un de ses prin­ci­paux objec­tifs consiste à « conser­ver le meilleur de ce que la civi­li­sa­tion nous a per­mis de déve­lop­per », qui com­prend notam­ment « la capa­ci­té de com­mu­ni­quer avec l’ensemble de la pla­nète », prin­ci­pa­le­ment au tra­vers de l’Internet, cette « incroyable inno­va­tion per­met­tant de relier l’humanité comme jamais pré­cé­dem­ment » — selon lui le « web et les outils numé­riques pour­raient nous aider à réin­ven­ter nos socié­tés […] » (Petit manuel de résis­tance contem­po­raine).

C’est ain­si que Cyril Dion défend l’« éco­lo­gie indus­trielle » de son amie Isa­belle Delan­noy, dont le livre L’Économie sym­bio­tique a été publié chez Actes Sud dans la col­lec­tion qu’il gère. & voi­ci le « grand récit » de Delan­noy, tel que Dion le pré­sente (tenez-vous bien, ça décoiffe) :

« L’économie sym­bio­tique d’Isabelle Delan­noy ima­gine une socié­té où nous par­vien­drions à poten­tia­li­ser la sym­biose entre l’intelligence humaine (capable d’analyser scien­ti­fi­que­ment, d’organiser, de concep­tua­li­ser), les outils (manuels, ther­miques, élec­triques, numé­riques…) et les éco­sys­tèmes natu­rels (capables d’accomplir par eux-mêmes nombre de choses extra­or­di­naires). […] Le récit d’Isabelle Delan­noy reprend et arti­cule de nom­breuses pro­po­si­tions por­tées par les tenants de l’économie du par­tage, de la fonc­tion­na­li­té, cir­cu­laire, bleue, de l’écolonomie… » (Petit manuel de résis­tance contem­po­raine)

Un best-of des illu­sions et des men­songes verts, en somme. (Pour une cri­tique plus détaillée de l’indécent bara­tin d’Isabelle Delan­noy, de son « éco­no­mie sym­bio­tique », voir ici ou encore ).

En éco­lo­giste « plus modé­ré », face aux extré­mistes qui — les fous ! — veulent car­ré­ment arrê­ter de détruire le monde, stop­per les acti­vi­tés des­truc­trices, Cyril Dion se pro­nonce donc en faveur de la conti­nua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste — en occul­tant les pro­blèmes poli­tiques et sociaux que pose le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique, et en ima­gi­nant (espé­rant) que celui-ci devien­dra plus sou­te­nable, durable, vert, propre ou décar­bo­né avec le temps (et le progrès).

Tout laisse à pen­ser que cette pers­pec­tive, à la fois absurde et com­plè­te­ment illu­soire, s’avère éga­le­ment dan­ge­reuse, nui­sible à bien des égards. Non seule­ment le capi­ta­lisme tech­no­lo­gique ne devien­dra jamais vert, propre ou éco­lo­gique, mais en outre, au jour le jour, on constate que le déve­lop­pe­ment indus­triel (et donc le ravage du monde) se pour­suit y com­pris, désor­mais, sous cou­vert d’écologie : construc­tions de cen­trales pho­to­vol­taïques, à bio­masse, éoliennes, de bar­rages, de cen­trales nucléaires, etc. Une pro­duc­tion d’énergie men­son­gè­re­ment dite verte, propre, renou­ve­lable ou décar­bo­née s’ajoute à celle qui n’est offi­ciel­le­ment pas verte, pas propre, pas renou­ve­lable (éner­gies fos­siles), dans le but d’alimenter des machines n’ayant elles-mêmes rien de propre, vert, etc. (mais qu’on nous pré­sente aus­si comme propres ou vertes, pour cer­taines d’entre elles, comme les voi­tures élec­triques). Et cela avec la béné­dic­tion de ces « écologistes ».

5. Cyril Dion pré­tend que DGR pré­co­nise « de retour­ner vivre dans la forêt après avoir déman­te­lé la socié­té indus­trielle ». Il s’a­git évi­dem­ment d’une sym­pa­thique cari­ca­ture. DGR ne pré­co­nise pas ça. Nous ne disons pas que nous devrions tous rede­ve­nir des chas­seurs-cueilleurs. Seule­ment que nous devrions déman­te­ler la civi­li­sa­tion indus­trielle, oui, et (re)constituer des socié­tés aux modes de vie sou­te­nables et éga­li­taires. Il n’y a pas un seul mode de vie sou­te­nable pour l’être humain. La chasse-cueillette n’est pas l’unique option. Des petites socié­tés agraires sou­te­nables, il y en a eu. Et d’autres, des socié­tés plu­tôt basées sur la pêche, etc. En outre, beau­coup de peuples dits chas­seurs-cueilleurs recou­raient à d’autres tech­niques de sub­sis­tance, de l’horticulture, un peu d’élevage, etc. Bref, une affir­ma­tion moi­tié vraie, moi­tié homme de paille.

6. Enfin, sur l’effondrement, Dion pré­tend qu’il signi­fie­rait « la mort de cen­taines de mil­lions de gens, de mil­liards peut-être » et que « ce ne seront ni les plus riches, ni les pre­miers res­pon­sables de la situa­tion » qui en pâti­ront, mais « les plus fra­giles ». Une telle affir­ma­tion paraît extrê­me­ment dis­cu­table. L’effondrement du capi­ta­lisme indus­triel, ain­si que nombre d’indigènes et de défen­seurs des plus pauvres le remarquent (comme Van­da­na Shi­va), pour­rait au contraire être syno­nyme de libé­ra­tion. Il se pour­rait bien que ce soit les plus for­tu­nés, ceux qui se sont acca­pa­rés des mon­tagnes de richesses en spo­liant tous les autres, et plus géné­ra­le­ment ceux qui ne savent plus pro­duire leur propre sub­sis­tance, qui en pâtissent le plus. C’est quand on pos­sède le plus que l’on a le plus à perdre. Élé­men­taire. L’idée selon laquelle il fau­drait à tout prix évi­ter l’effondrement au motif qu’il nui­rait d’abord ou avant tout aux plus pauvres res­semble étran­ge­ment à une idée que des riches auraient tout inté­rêt à pro­pa­ger. Et même si l’effondrement impli­quait des nui­sances pour les plus pauvres, quel autre choix ? Encou­ra­ger la per­pé­tua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, c’est-à-dire la pour­suite de la des­truc­tion du monde ? Cela ne ferait que garan­tir un effon­dre­ment encore plus dra­ma­tique dans le futur.

Mais là encore, Cyril Dion est confus. D’un côté, « il faut tout faire » pour évi­ter l’effondrement, de l’autre il faut « amor­tir le choc au maxi­mum » (plus loin il parle de « faire tom­ber ou muter des sys­tèmes », comme si « faire tom­ber » et « muter », c’était du pareil au même). Deux idées rela­ti­ve­ment contra­dic­toires. Tout faire pour évi­ter l’effondrement & amor­tir le choc au maxi­mum, ce n’est pas la même chose. (Dans une splen­dide admis­sion de son oppor­tu­nisme, de sa déma­go­gie, Cyril Dion écrit d’ailleurs, sans ver­gogne, choi­sir quel com­bat mener, quelle pers­pec­tive défendre, en fonc­tion de ses « chances de sou­le­ver les foules » (c’est-à-dire de ses chances de rece­voir des sub­ven­tions et de l’audience média­tique). Si votre com­bat a « peu de chances de sou­le­ver les foules », à quoi bon ?! Stra­té­gi­que­ment, c’est per­dant. Nul. Zéro. Aucune chance qu’UGC, Orange Stu­dio, etc., décident de le financer.)

Nous, qui nous pro­non­çons en faveur de l’effondrement de la civi­li­sa­tion indus­trielle, sommes évi­dem­ment en faveur d’« amor­tir le choc au maxi­mum ». Mal­heu­reu­se­ment — et en par­tie à cause des méca­nismes qui font en sorte que les Cyril Dion du monde reçoivent des sub­ven­tions de France Télé­vi­sions & Cie. pour réa­li­ser leurs tra­vaux et pro­mou­voir leur idées — il y a très peu sinon aucune chance pour que l’effondrement (le déman­tè­le­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle, la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, désur­ba­ni­sa­tion du monde, etc.) soit ordon­né et volon­tai­re­ment et métho­di­que­ment orga­ni­sé par les classes ou les ins­ti­tu­tions domi­nantes. Autre­ment dit, si la civi­li­sa­tion indus­trielle doit être démo­lie, ce ne sera pas par choix.

Tout ceci est à dire que s’il est illu­soire d’espérer que la civi­li­sa­tion se déman­tèle volon­tai­re­ment, et si sa conti­nua­tion implique la per­pé­tua­tion d’un abo­mi­nable désastre social et éco­lo­gique pro­met­tant de débou­cher sur des catas­trophes ultimes que per­sonne ne tient à connaître, la seule option logique res­tante consiste à pro­mou­voir une lutte active visant à pré­ci­pi­ter son effon­dre­ment — en tout cas la para­ly­sie ou l’arrêt de toutes ses pra­tiques éco­lo­gi­que­ment délétères.

Nico­las Casaux

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  1. Bon­jour, je m’in­té­resse depuis peu à la com­pré­hen­sion des véri­tables enjeux éco­lo­giques, car je suis las des gens pour qui éco­lo­gie rime avec ten­dances de consom­ma­tion à par­ta­ger sur Ins­ta­gram. Cela me donne même envie de vomir. C’est donc tout natu­rel­le­ment je me retrouve sur votre site, très inté­res­sant. Je suis glo­ba­le­ment d’ac­cord avec vos posi­tions. J’ai quand même des questions :
    — Ma prin­ci­pale ques­tion : dans le contexte d’un effon­dre­ment total du capi­ta­lisme indus­triel, quid des tech­no­lo­gies liées à la san­té ? Les gens ayant besoin de trai­te­ments, de médi­ca­ments ou de maté­riel médi­cal sophis­ti­qué, dépen­dant des tech­no­lo­gies modernes et de moyens de pro­duc­tions avan­cés ? Sont-ils condam­nés ? L’é­co­lo­gie n’est-elle réser­vées qu’aux indi­vi­dus sains ? Peut-on ima­gi­ner un sché­ma dans lequel tout s’ef­fondre, sauf l’in­dus­trie médi­cale, bien évi­dem­ment décor­ré­lée du capi­ta­lisme et acces­sible à tous ?
    — Ques­tion plus phi­lo­so­phique : l’i­dée selon laquelle l’his­toire de la terre, de manière extrê­me­ment sché­ma­tique, n’est que suc­ces­sion de chaînes ali­men­taires évo­luant au fil des catas­trophes natu­relles et de l’é­vo­lu­tion ; tou­jours domi­nées par une ou plu­sieurs espèces de super-pré­da­teurs, très peu sou­cieux du sort de leurs proies. L’être humain, et notam­ment les mou­ve­ments éco­lo­gistes, végans, etc… est la pre­mière espèce de super-pré­da­teurs à faire preuve d’an­thro­po­mor­phisme à l’é­gard de ses proies que sont les autres êtres vivants, ani­maux ou végé­taux. Trois choix pos­sibles alors :
    1. La majo­ri­té de l’hu­ma­ni­té accepte l’i­dée que « la conscience » (je ne sais pas si c’est le bon terme mais j’en­tends par là l’in­tel­li­gence, le lan­gage, la capa­ci­té à conce­voir des outils…), béné­dic­tion accor­dée uni­que­ment à notre espèce nous impose la res­pon­sa­bi­li­té de pré­ser­ver nos proies, au détri­ment de la pros­pé­ri­té de l’es­pèce ET de favo­ri­ser les modèles de socié­tés équi­tables pour nos congé­nères : scé­na­rio véri­ta­ble­ment éco­lo­gique, ni indus­trie, ni créa­tion de richesse par la dette qui sou­met les peuples. C’est mani­fes­te­ment votre position.
    2. Peu importe, nous sommes des super-pré­da­teurs, nous avons par défi­ni­tion le droit de tout rava­ger sur notre pas­sage (indus­trie) et de sou­mettre ceux de nos congé­nères qui reven­diquent le pou­voir, par la loi du plus fort (capi­ta­lisme). Serait-il théo­ri­que­ment pos­sible pour les capi­ta­listes de faire per­du­rer ce modèle indé­fi­ni­ment pour l’é­ter­ni­té ? Je pense que oui, au prix de la des­truc­tion totale des éco­sys­tèmes sur terre, en vivant sur une pla­nète entiè­re­ment arti­fi­cielle sans ani­maux et sans nature. Cela implique de résoudre d’im­menses pro­blèmes comme la nour­ri­ture syn­thé­tique et l’ac­cès à l’eau potable, mais ADMETTONS que cela soit tech­ni­que­ment pos­sible et que les scien­ti­fiques y par­viennent… Dans ce scé­na­rio, qu’est ce qui cau­se­rait notre extinc­tion ? L’ex­plo­sion du soleil ? Et si nous colo­ni­sions d’autres pla­nètes ? Bref, scé­na­rio 2 = le sché­ma actuel fonc­tionne pour l’é­ter­ni­té, au prix de « l’en­vi­ron­ne­ment » et de notre « humanité ».
    3. Fin du capi­ta­lisme, modèles de socié­tés équi­tables sans rap­ports de domi­na­tion dans les­quelles la consom­ma­tion à outrance et la créa­tion de richesses par la dette sont abo­lies. On tra­vaille pour pro­duire des richesses qui assurent notre sur­vie confor­table. TOUT en trans­for­mant cer­taines indus­tries, les plus « utiles » médi­cale par exemple, mise au pro­fit de tous. Inter­net avec un nombre de ter­mi­naux limi­tés par ménages par exemple, uni­que­ment pour l’ac­cès à la connais­sance, plus de réseaux sociaux, de sites mar­ke­ting, etc…) Une par­tie des moyens de trans­port (qui seraient dans ce scé­na­rio, verts). Qu’est ce que cela implique ? Dès aujourd’­hui on arrête tous de consom­mer, on met toutes nos res­sources dans le déve­lop­pe­ment des éner­gies et indus­tries vertes pour les sec­teurs jugés néces­saires ET le déman­tè­le­ment de celles qui ne le sont pas. Le résul­tat que j’i­ma­gine serait un monde équi­table, a la créa­tion de richesse très limi­tée à nos besoins, avec le luxe de conser­ver (en trans­for­mant) les indus­tries du par­tage de la connais­sance, de la san­té, et une par­tie du trans­port. Est ce viable ? Je veux croire que oui.
    4. Bonus : on stoppe le capi­ta­lisme et les rap­ports de domi­na­tion, mais sans tou­cher à l’in­té­gri­té des moyens de pro­duc­tion. On rede­vient humain envers nous-même UNIQUEMENT. Pour­quoi pas si nous sommes capable de ces­ser de faire preuve d’anthropomorphisme…
    C’est juste mes réflexions, j’aime bien votre travail.

    1. Bon­soir, je t’en­cou­rage à lire davan­tage notre pers­pec­tive. Ce que tu écris sur tes espé­rances d’une indus­trie médi­cale déta­chée du capi­ta­lisme, etc., sug­gère que tu n’as pas beau­coup creu­sé le thème de l’in­dus­tria­lisme. Qu’est-ce que l’in­dus­trie ? Qu’est-ce que le capi­ta­lisme ? Une indus­trie sans capi­ta­lisme est-elle pos­sible ? Qu’im­plique l’in­dus­trie ? Qu’im­plique une indus­trie ? Une indus­trie peut-elle exis­ter seule ? Quelles sont les impli­ca­tions maté­rielles et sociales de la tech­no­lo­gie (par quoi j’en­tends les tech­no­lo­gies modernes, les tech­no­lo­gies com­plexes) ? Une fois que tu auras sérieu­se­ment exa­mi­né ces ques­tions, tu ver­ras, je pense, les choses tout autrement.

  2. Arkheis aurait peut-être plus besoin d’en­cou­ra­ge­ment que de condes­cen­dance. Quant au thème de l’  »indus­trie médi­cale », il fau­drait s’en­tendre : jus­qu’à quel prix faut-il mettre pour sau­ver une vie ? Par ailleurs, j’au­rais besoin d’é­clair­cis­se­ments sur la tran­si­tion entre le désastre actuel et la socié­té rêvée. L’a­po­ca­lypse est-elle évi­table ou nécessaire ?

    1. Aucune condes­cen­dance, ça se vou­lait réel­le­ment et sin­cè­re­ment un simple encou­ra­ge­ment à creu­ser davan­tage cer­tains sujets.

  3. Une chose qui fait rem­part contre le rejet en bloc du capi­ta­lisme, c’est l’i­dée d’une conti­nui­té tem­po­relle et scien­ti­fique dans le déve­lop­pe­ment de la tech­no­lo­gie. On ne sau­rait pas où pla­cer pré­ci­sé­ment le début du pro­blème sur la frise chro­no­lo­gique qui va du cou­teau en silex à la montre Apple. Et cette conti­nui­té sup­po­sée pro­tège l’i­déo­lo­gie conser­va­trice, dans le sens ou elle donne aus­si une conti­nui­té logique à la tech­no­lo­gie, l’hu­ma­ni­té aurait déve­lop­pé la tech­no­lo­gie par néces­si­té, pour sa sur­vie ou par pure phi­lan­thro­pie, et le silex aurait sa rai­son d’être aus­si bien que la montre Apple dans la logique d’un monde meilleur, juste et dés­in­té­res­sé. Or il faut effec­ti­ve­ment s’in­té­res­ser à l’his­toire, aux sciences sociales, à l’an­thro­po­lo­gie pour dépas­ser cette idée reçue qui est fausse. 1 Ca n’est pas l’hu­ma­ni­té qui a fait des choix mais une mino­ri­té. 2 Il y a clai­re­ment une inflexion bru­tale du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique à par­tir de l’ap­pa­ri­tion de l’in­dus­trie lourde, du char­bon et des hauts four­neaux : che­mins de fers, machine à vapeur, auto­ma­ti­sa­tion, puis chi­mie lourde orga­nique (pes­ti­cides) et miné­rale (engrais). 3 Le but n’é­tait pas de nour­rir la pla­nète ou de don­ner accès au confort mais bien de faire du pro­fit, de s’en­ri­chir aux dépends des autres, et ce main­te­nant à l’é­chelle planétaire.
    Il n’existe donc pas d’in­dus­trie verte ni d’in­dus­trie huma­niste, l’ex­ploi­ta­tion de la nature et des hommes est intrin­sèque à la tech­no­lo­gie indus­trielle. Il suf­fit de mettre les pieds dans n’im­porte quelle usine pour s’en convaincre, de voir ce qui y rentre et ce qui en sort. Res­sources, tra­vail, argent, pro­duits finis, la simple des­crip­tion du che­mi­ne­ment logis­tique à la Sim­Ci­ty est éloquent.
    La méde­cine moderne est un élé­ment sur lequel on butte quand on consi­dère tout cela. Voir par exemple l’in­ter­ven­tion de Laurent Alexandre sur Thin­ker­view, brillante de fana­tisme. Alors d’une part l’in­dus­trie de la san­té n’é­chappe pas au carac­tère inéga­li­taire de ses béné­fices : les pays riches béné­fi­cient des scan­ners, IRM, chi­rur­giens de pointes, chi­mio­thé­ra­pie, etc… Les pays pauvres reçoivent les déchets élec­tro­niques, les exca­va­trices qui extraient le mine­rai, l’ex­ploi­ta­tion dans les usines de semi-conduc­teurs, etc… D’autre part, on peut se poser des ques­tions sur l’ab­sur­di­té du sys­tème, l’in­dus­trie lourde aillant cer­tai­ne­ment géné­ré une grande part des mala­dies neu­ro-dégé­né­ra­tives comme Par­kin­son ou Alz­hei­mer, des can­cers, et la qua­li­té de vie dégra­dée par l’ur­ba­nisme, la pres­sion sociale, et la dis­pa­ri­tion du vivant aillant gran­de­ment contri­bué aux mala­dies men­tales comme la dépres­sion. Le remède de la méde­cine moderne n’au­rait-il pas la même ori­gine que le mal qu’il pré­tend guérir ?

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