Irénée Régnauld vs. ATR ou quand la bourgeoisie culturelle tente de récupérer la technocritique (par Nicolas Casaux)

Le site web de l’association « Le Mouton Numérique » (LMN), qui se présente comme « un collectif technocritique », vient de publier un texte lourdement à charge contre le groupe Anti-Tech Resistance (ATR). Intitulé « Ni de gauche, ni de droite, mais bien réac », et sous-titré « Pourquoi la technocritique d’Anti-Tech Resistance n’est pas la nôtre », le texte accuse ATR d’« entretenir » une « proximité écologique et organisationnelle » avec « des figures et organisations aux idées antiqueer, islamophobes, antisémites, validistes et sexistes ». Qu’est-ce donc qu’une « proximité écologique et organisationnelle » ? Un lien d’une sorte ou d’une autre. En l’occurrence, comme nous le verrons, un lien souvent ténu, parfois inexistant. Néanmoins, au travers de cette formulation risible, ATR est en fait directement accusé d’être antiqueer, islamophobe, antisémite, validiste et sexiste. Rien que ça. Ah non, pas rien que ça. J’oubliais. ATR est aussi accusé d’« alimente[r] le confusionnisme qui sert l’extrême droite ».

Le texte publié sur le site du Mouton Numérique est apparemment issu « d’un travail collectif entre des membres des collectifs l’AG Antifa Paris 20e, Extinction Rebellion, Désert’Heureuxses, le Mouton Numérique, la SAMBA (Section Antifasciste Montreuil Bagnolet et Alentours), Soin Collectif Île-de-France, Technopolice Paris Banlieue, Voix Déterres … et des allié·es d’autres horizons. »

L’association Le Mouton Numérique a été cofondée par Irénée Régnauld, doctorant en sociologie à l’EHESS/INSA, chercheur associé de l’université de technologie de Compiègne, qui étudie notamment le domaine de « l’IA éthique », et Yaël Benayoun, une consultante et chercheuse indépendante en sociologie, référente « Numérique en Commun[s] » auprès de l’Agence nationale de la Cohésion des territoires (ANCT, créée par Macron en 2019), et membre de la commission Engagement du Haut Conseil à la vie associative (ou HCVA), « une instance de consultation placée auprès de la Première ministre, chargée d’apporter une expertise sur le monde associatif et de formuler des propositions touchant le développement de la vie associative ».

Une première chose significative à relever, à mon sens, c’est donc que les auteurs du texte constituent un mélange de militants écologistes soi-disant radicaux, d’antifascistes, de « décoloniaux » — c’est-à-dire d’individus qui prétendent s’opposer radicalement à à peu près tout, à l’ordre dominant, aux institutions dominantes, au capitalisme, au patriarcat, au colonialisme, à « l’Occident », etc. — ET de chercheurs parfaitement intégrés aux institutions universitaires, administratives et scientifiques de l’ordre dominant, du capitalisme patriarcal occidental.

J’y reviendrai. Mais d’abord, je voudrais noter deux ou trois choses au sujet du contenu du texte.

Fabulations et calomnies

Car le texte en lui-même est un (énième) chef d’œuvre de malhonnêteté intellectuelle, dans la veine de ceux qu’un certain pan du milieu militant pond régulièrement à l’encontre de toutes celles et ceux qui n’adhèrent pas à sa pathétique orthodoxie. Un festival de sophismes, d’injures, d’anathèmes et de calomnies, balancées à la pelle sur tout le monde et n’importe qui.

Afin de « salir » l’image d’ATR, le texte publié sur le site de LMN accuse le groupe de compter, parmi ses penseurs de référence, le philosophe Renaud Garcia, « pourtant réputé pour ses prises de positions anti-trans ». Ce qui est évidemment honteux. Avoir des positions critiques du mouvement trans est par définition une forme d’hérésie dans la Nouvelle Église Militante. Une note accompagne l’accusation portée contre Renaud Garcia, qui renvoie à son texte intitulé « Les acceptologues. Les “minorités de genre” au service de la fabrication des enfants » paru dans la revue Écologie & Politique, ainsi qu’à « un panorama plus complet de ses positions [anti-trans et autres semble-t-il] » ayant été publié dans la brochure « Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel – Histoire de dix ans ». Charge au lectorat d’aller vérifier combien Renaud Garcia est « anti-trans » ou juste ce que cela signifie.

ATR est aussi accusé d’avoir pour référence « le collectif Pièces et Mains d’Œuvre [PMO], groupe antiqueer, islamophobe et sexiste ». Pour appuyer cette accusation lancée contre PMO, une note de fin revoie au texte « Ceci n’est pas une femme (à propos des tordus “queer”) » de PMO – qui contient effectivement des passages potentiellement sexistes – et au texte « Et c’est ainsi qu’Allah est grand ! » qui, manque de bol, n’est pas de PMO mais de Tomjo, et qui discute « des rapports entre islam et technologie » dans une perspective anticléricale, anti-autoritaire et technocritique. Mais critiquer l’islam en tant que religion ou l’islamisme en tant que mouvement autoritaire, misogyne, etc., organisé, c’est mal ? Défendre une des grandes religions patriarcales et les mouvements qui s’en réclament, c’est pas réactionnaire ? Le texte de Tomjo n’a rien d’une manifestation de peur ou de haine irrationnelle (phobie). La peur ou la haine irrationnelle est bien plutôt dans le camp de ceux qui se trouvent en panique morale face à toute critique de l’islam en tant que religion ou de l’islamisme en tant que projet socio-politique.

En outre, lorsque ATR évoque PMO, c’est uniquement pour leur analyse du système industriel et de la technologie. Reprocher à ATR les relents sexistes de quelques textes de PMO, c’est pousser loin la tentative de discrédit par association.

LMN & Cie accusent ensuite ATR de promouvoir « la rhétorique du “grand remplacement” », au prétexte qu’un texte d’ATR stipule :

« Se soumettre à l’IA, c’est perdre sa capacité en tant qu’humain à réfléchir et créer sans l’aide d’un ordinateur. C’est accepter le grand remplacement des humains par la machine, par la perte des milliers d’emplois que va causer le développement de l’IA. »

Les détracteurs d’ATR voient ici « une reprise rhétorique (sans guillemets ni détournement) qui légitime de fait un concept issu de la plus identitaire des extrêmes droites ». Il s’agit pourtant d’un détournement évident du sens du concept, possiblement ironique. Dans leur phrase, les gens d’ATR détournent littéralement le sens de l’expression « grand remplacement » pour lui faire signifier non pas le remplacement des français∙es par des étrangers, mais des humains par les machines. Pour les accuser, ce faisant, de promouvoir les idées d’extrême droite, il faut être sacrément malhonnête, idiot, ou les deux.

ATR est encore accusé de « promouvoir la famille nucléaire » et de l’ériger « comme seul rempart communautaire face à l’atomisation des individus par le capitalisme ». La preuve ? Une note de fin accompagne cette énième accusation qui renvoie à deux URL différentes, deux textes d’ATR. Le premier contient le passage suivant :

« Après avoir cité L’enracinement de Simone Weil, après avoir rappelé que “40 % de la population mondiale vit encore de l’agriculture familiale”, nos rédacteurs décomposés s’enfoncent dans la contradiction en attaquant la famille nucléaire via la cyberféministe Donna Haraway (une personne qui présente le cyborg, la fusion humain-machine, comme une perspective émancipatrice). Mais au moins depuis Jacques Ellul, de nombreux auteurs ont montré que le capitalisme industriel se propage en détruisant les communautés, en atomisant les individus. C’est même une des raisons à l’origine de la révolte luddite. Autrement dit, que nous la souhaitions ou non, réclamer la disparition de la famille offre de nouvelles perspectives de marchés et de croissance au technocapitalisme. »

Et l’autre comprend cette phrase :

« Kaczynski prend pour exemple les sociétés de chasseurs-cueilleurs au sein desquelles les familles nucléaires appartiennent aux clans, et les clans sont organisés en tribus. Familles nucléaires, clans et tribus sont tous des SAP de niveau différent. La famille nucléaire est un sous-système du clan, et le clan est un sous-système de la tribu. Par extension, les familles nucléaires sont des sous-systèmes qui composent un clan, et les clans sont eux-mêmes des sous-systèmes composant une tribu. »

Aucun de ces paragraphes ne constitue un éloge de la famille nucléaire. Aucun ne la présente « comme [le] seul rempart communautaire face à l’atomisation des individus par le capitalisme ». Encore une foi, il s’agit de malhonnêteté intellectuelle. De mauvaise foi.

Il serait fastidieux de relever toutes les occurrences de ce type de malhonnêteté intellectuelle dans le texte. Elles sont bien trop nombreuses. Peut-être que des membres d’ATR les consigneront plus en détails.

Le texte de LMN & Cie reproche néanmoins à raison à ATR de rejeter toutes les luttes sociales (autres que la lutte contre la tyrannie technologique). Cet aspect d’ATR — ostensiblement revendiqué — me dérange aussi, ainsi que certaines de leurs méthodes. Cependant, dans l’ensemble, leur diatribe contre ATR est une honte. S’il y a quelque chose à exclure du milieu militant, ce ne sont pas les membres d’ATR, mais les méthodes employées par LMN & Cie — des méthodes qui ne visent pas à faire progresser le débat d’idées, la critique, mais qui consistent à utiliser la falsification et le mensonge afin de censurer.

*

Une dernière chose, avant de passer à la suite. LMN & Cie reprochent à ATR de faire le lit du fascisme en ne se préoccupant pas spécialement de la lutte contre le racisme. Or, affirme le texte contre ATR, « le fascisme français actuel se construit principalement autour de la volonté d’épuration des musulman·es ». Le problème, c’est qu’une telle affirmation relève d’une réduction idéologique qui méconnaît la complexité et la profondeur du phénomène fasciste. Si ce que l’on appelle parfois « islamophobie d’État » — une politique de stigmatisation, de surveillance et de contrôle de certaines populations musulmanes — constitue un rouage important de l’ordre autoritaire contemporain, il serait erroné d’y voir un projet unifié ou systématique : l’État sait aussi composer avec des régimes musulmans, flatter certains islamismes d’élite et instrumentaliser la religion comme outil de gouvernement. En outre, comme le montre Sebastián Cortés dans Antifascisme radical ? Sur la nature industrielle du fascisme (CNT-RP, 2015), le cœur du fascisme moderne réside dans sa fonction de stabilisation autoritaire d’une société industrielle en crise — par la militarisation de la production, la technocratie policière, la haine de la dissidence autonome et l’écrasement de toute forme de vie non intégré à l’appareil techno-capitaliste. Si le fascisme devait être ramené à une seule dimension, ce ne serait pas l’islamophobie, mais la fusion entre pouvoir industriel, pouvoir d’État et pouvoir disciplinaire, c’est-à-dire le projet d’une société entièrement administrée, hiérarchisée et normalisée.

Le fait qu’un tel simplisme (fascisme = racisme) soit relativement courant à gauche témoigne d’une profonde pauvreté de l’analyse politique, à laquelle la technocritique permet justement de remédier.

Leur technocritique et la nôtre

J’en viens au sujet principal que je voulais aborder dans ce billet : Le Mouton Numérique et son co-fondateur Irénée Régnauld. Le Mouton Numérique prétend « éclaire[r] la société qui innove » et ouvrir « un espace de dialogues entre penseurs et faiseurs du numérique ». Irénée Régnauld se présente comme le théoricien de la « technocritique » la plus juste, la plus aboutie, la plus intelligente, car « nuancée ». Il est le co-auteur d’un livre intitulé Technologies partout, démocratie nulle part. Plaidoyer pour que les choix technologiques deviennent l’affaire de tous (éditions fyp, 2020).

Régnauld défend ce qu’il appelle une « technocritique réappropriative ». En gros, sa position semble prétendre (« semble », parce que son propos est souvent confus, délibérément ou non) que l’essentiel des technologies modernes sont – potentiellement – compatibles avec une société à la fois socialement juste (démocratiquement, économiquement) et écologique, et qu’il est donc possible que le peuple, les gens, les masses, se les « réapproprient ». Pour exposer schématiquement sa perspective, il a conçu les tableaux suivants :

Régnauld oppose sa « technocritique réappropriative » à la « critique anti-industrielle radicale », qu’il associe à Kaczynski, ATR, Ellul, etc., et à une sorte de technophobie, de rejet total de « la technique », considérée comme une « entité fondamentalement aliénante et destructrice ». Parce qu’il est malhonnête. Ainsi qu’il le sait certainement, la critique anti-industrielle ne s’oppose pas totalement à « la technique » (Ellul lui-même soulignait qu’il était « enfantin de dire que l’on est “contre la technique” »). Elle ne rejette pas toutes les technologies en bloc. La critique anti-industrielle distingue en général deux types de technologies, selon la typologie de Mumford qui opposait « techniques autoritaires » et « techniques démocratiques ».

Les techniques démocratiques sont celles qui sont potentiellement compatibles avec une organisation sociale démocratique. Mais avant de pouvoir en discuter, il faudrait que l’on s’entende sur ce que l’on nomme « démocratie ». Or Régnauld semble être de ceux qui pensent que l’on vit dans des sociétés au moins en partie réellement démocratiques. Sa « technocritique » vise en effet à « peser dans le débat démocratique et institutionnel », à faire un « usage stratégique de l’espace démocratique ». Pour Régnauld, donc, l’État en tant que type d’organisation sociale n’est pas intrinsèquement incompatible avec la démocratie. La société de masse non plus. Je n’ai trouvé aucune discussion des implications de la question de la taille (géographique et démographique) d’une société sur les types de régimes politiques qu’elle peut adopter. Cette relation entre taille d’une société et régime politique est pourtant cruciale — c’est pourquoi nombre de philosophes l’ont discuté à travers les époques, d’Aristote à Lewis Mumford en passant par Montesquieu, Rousseau et bien d’autres.

La démocratie, pour Régnauld, semble donc compatible à la fois avec l’État, avec des sociétés hautement populeuses (centaines de milliers ou millions d’habitants, voire davantage) et avec l’essentiel des infrastructures techno-industrielles modernes. Dans une interview parue en 2022, il affirme :

« Cependant, je ne dirais pas que “le numérique” est fondamentalement anti-démocratique : le numérique, ce n’est pas seulement les GAFAM, mais bien cette immense chaîne de production et de consommation qui va des mines de cobalt jusqu’aux smartphones dans nos poches. Et d’ailleurs, le numérique démocratique existe à de nombreux endroits, qu’il s’agisse des systèmes de dispatch de livraison coopératifs comme Coopcycle, ou de l’encyclopédie contributive Wikipédia. »

Ahem. Affirmer que Wikipédia est démocratique est à peu près aussi idiot que soutenir que TotalEnergies est démocratique parce qu’ils font des assemblées de temps en temps.

Pour accéder à Wikipédia, il faut avoir acheté un terminal — smartphone, ordinateur — avec de l’argent obtenu en échange de la vente de son temps de vie sur le marché capitaliste. Il faut aussi payer une connexion internet. Sachant que les smartphones, ordinateurs et autres routeurs sont des appareils conçus grâce à l’enfer industriel des mines et des usines, aux organisations sociales qui contraignent des gens à y travailler, que tout cela dépend d’infrastructures géopolitiques complexes, énergivores, surveillées, et entièrement aux mains d’intérêts marchands et/ou étatiques. L’existence même de Wikipédia repose sur l’existence de toutes les hiérarchies et de tous les régimes politiques qui constituent le capitalisme mondialisé contemporain. Même le contenu de Wikipédia, qui se prétend neutre et collaboratif, est en fait filtré selon des mécanismes opaques, hiérarchisé, verrouillé par des mécanismes qui reconduisent l’ordre dominant : primat de l’expertise académique, normalisation des voix, etc. Un véritable concentré de démocratie, n’est-ce pas.

J’en reviens à la critique anti-industrielle et à la distinction entre « techniques autoritaires » et « techniques démocratiques ». Pour le courant anti-industriel, la démocratie réelle, et donc directe, exige des sociétés de taille humaine. Comme le notait Mumford, « la démocratie est une invention de petite société. Elle ne peut exister qu’au sein de petites communautés. Elle ne peut pas fonctionner dans une communauté de 100 millions d’individus. 100 millions d’individus ne peuvent être gouvernés selon des principes démocratiques. » La démocratie « est nécessairement plus vivante au sein de communautés et de groupes réduits, dont les membres se rencontrent face-à-face, interagissent librement en tant qu’égaux, et sont connus les uns des autres en tant que personnes : à tous égards, il s’agit du contraire exact des formes anonymes, dépersonnalisées, en majeure partie invisibles de l’association de masse, de la communication de masse, de l’organisation de masse. » Et « aussitôt que de grands nombres sont impliqués, la démocratie doit ou succomber au contrôle extérieur et à la direction centralisée, ou s’embarquer dans la tâche difficile de déléguer l’autorité à une organisation coopérative. » Jean-Jacques Rousseau, des siècles auparavant, remarquait pareillement qu’« un gouvernement purement démocratique convient à une petite ville plutôt qu’à une nation. On ne saurait assembler tout le peuple d’un pays comme celui d’une cité et quand l’autorité suprême est confiée à des députés le gouvernement change et devient aristocratique. »

Les technologies démocratiques sont donc celles qui sont concevables par de petites sociétés à taille humaine, qui n’exigent pas de grands ensembles de populations, qui n’exigent pas de vaste division spécialisée du travail, d’immenses chaînes de production, etc.

En contraste, les technologies autoritaires sont celles qui, exigeant une vaste division spécialisée du travail et d’immenses chaînes de production, confèrent « l’autorité qu’à ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie sociale » (Mumford). Ces techniques exigent une forme de « contrôle politique centralisé » et sur « la création de machines humaines complexes composées de pièces interdépendantes, remplaçables, standardisées et spécialisées — l’armée des travailleurs, les troupes, la bureaucratie » (Mumford encore). Et bien entendu, la démarcation entre technologies autoritaires et technologies démocratiques n’est pas parfaitement nette. Il existe une zone grise de technologies qu’il est difficile de classer a priori dans l’une ou l’autre de ces catégories. Seule l’expérimentation pourrait trancher.

Mais, en gros, la quasi-totalité des technologies associées à la « révolution industrielle » et en découlant appartiennent à la catégorie des technologies autoritaires (ainsi que certaines technologies antérieures à ladite « révolution », pour une discussion plus aboutie voir ici ou ici).

Régnauld n’est pas de cet avis. Il pense que l’essentiel de ces technologies sont potentiellement compatibles avec la démocratie. Son argumentaire repose donc sur une croyance, au sens propre, étant donné que l’histoire et le présent nous enseignent le contraire. Les arguments qu’il déploie à l’appui de sa croyance sont d’une faiblesse rare. En très schématique : en mettant en place des « processus démocratiques » de type « convention citoyenne pour le climat », « on » pourrait faire en sorte de rendre démocratique le système techno-industriel. Que n’y avait-« on » pensé plus tôt ?

A ma connaissance, Régnauld n’explique nulle part comment nous pourrions rendre démocratique, juste et égalitaire l’immense division spécialisée et hiérarchique du travail qu’exigent les technologies modernes (de même qu’il ne discute pas de la question de la taille). Son discours relève donc essentiellement d’une sorte de pensée magique.

(A d’autres moments, comme dans ce podcast enregistré fin juin 2025, il défend une sorte de démagogie prétendument stratégique, mais en fait absurde. Il se demande quel discours est entendable par les politiciens ou par la population, plutôt que quel discours est juste. Les objectifs qu’il propose alors de viser ne sont pas ceux qui seraient susceptibles de changer la donne, de réellement mettre un terme au désastre social et écologique, mais ceux que les institutions et les gens sont susceptibles d’adopter.)

A la suite de la publication sur son site du Mouton Numérique du texte contre ATR, nous avons eu, lui et moi, un bref échange sur Instagram :

Je faisais ensuite remarquer à Irénée que le texte qu’il avait coécrit (sur ATR) était, ahem, bourré de pseudo raisonnements par association, et qu’il était donc quelque peu ironique de me reprocher une « assignation par l’institution ».

Il est apparemment acceptable de dénigrer ATR au motif qu’une de leurs références serait Renaud Garcia, un individu « réputé pour ses prises de positions anti-trans » selon l’article du Mouton Numérique, qui n’en dit pas plus (l’idée étant de salir la personne ou le groupe que l’on cherche à salir en recourant à une succession d’associations : ATR —> Renaud Garcia —> « anti-trans »). Il est par contre tout à fait déplacé de faire remarquer à Irénée Régnauld qu’en tant que chercheur confortablement salarié au cœur de l’élite de l’institution universitaire du capitalisme occidental, il est relativement mal placé pour se prétendre antifasciste, anarchiste, opposant radical au monde tel qu’il va.

Il me répondait ensuite que si je pensais qu’il travaillait à rendre l’IA éthique, c’était que je n’avais rien compris au métier de sociologue. Je lui rétorquais qu’il y avait pourtant marqué chercheur en « AI Ethics » (« IA éthique ») sur son profil Linkedin, et lui demandais s’il écrivait donc n’importe quoi dessus.

Malheureusement, après ça, la fin de notre échange a été supprimée, et mes derniers commentaires ont été supprimés. Sur Instagram, notre échange se conclut maintenant avec son commentaire finissant par « On est pas d’accord c’est tout. » (Qui figure dans la première des deux images ci-dessus)

Eh bah alors, Irénée, c’était gênant ?

Dans une autre interview parue en 2021, Irénée se confie :

« À titre personnel, je suis un féru d’innovation et de conquête spatiale. Le degré de connaissances apportées par les satellites en vaut la peine. Mais je ne parle pas des projets d’Elon Musk, de galaxie de satellites. On fait bien la différence entre tout ça. Dans l’absolu, on n’est pas contre la voiture autonome. C’est évident qu’il y a des intérêts. Mais notre propos dépasse cela : il existe des limites sociales et écologiques et les potentiels bienfaits de la technologie doivent être discutés au regard de ces limites. »

Un autre numérique est possible. Une autre conquête spatiale est possible. Une autre industrie de l’aérospatial aussi. Bio et démocratique. Les gens comme Irénée Régnauld nous guident vers la lumière, nous montrent la voie. Suivons-les.

Non merci. Quelle pitoyable fraude.

Mon texte ne vise pas à convaincre Irénée. En tant qu’intellectuel d’État, à la solde des institutions dominantes, il est payé pour ne pas comprendre ce qu’il s’agirait de comprendre, et pour nier ou occulter ce qu’il s’agirait d’examiner. Irénée Régnauld et ses collègues, c’est la bourgeoisie culturelle d’État qui tente de se réapproprier — de récupérer — la technocritique. On peut gager que c’est en la matière qu’ils obtiendront leur principal et unique succès. Le système techno-industriel récompense les idiots utiles qui prennent sa défense, même — et peut-être particulièrement — sous couvert de le critiquer.

Nicolas Casaux

Total
0
Shares
3 comments
  1. Une «IA» éthique… autant réclamer le missile supersonique éthique et se dire être pour la paix.
    (Plus) Aucun autre monde n’est possible. Le leur est celui du désastre en cours, mais ils préfèrent imposer l’illusion d’un contrôle plus sexy par la basse caste: la leur.
    Marx n’aurait pas trouvé base plus large pour le Lumpenproletasait dans la bouche de cette quasi-ultra-gauche intellectuelle marketeuse.
    Bref, juste un avatar supplémentaire de l’«économie de la promesse» – ça fait plus de 30 ans que je les vois tout recycler pour mieux vociférer. Il ne sera pas le dernier produit de ce technomonde.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles connexes